épices au détail, citoyens, quoi qu'en ait dit ce lâche apothicaire, je
m'engage, moi, à tuer cinq mille Virgamenois, si vous voulez accepter
mes services.
--Cinq mille cinq cents! cria un patriote plus résolu.
--Six mille six cents! reprit l'épicier.
--Sept mille! s'écria le confiseur de la rue Hemling, Jean Orbideck, qui
était en train de faire sa fortune dans les crèmes fouettées.
--Adjugé!» s'écria le bourgmestre van Tricasse, en voyant que personne
ne mettait de surenchère.
Et voilà comment le confiseur Jean Orbideck devint général en chef des
troupes de Quiquendone.
XII
Dans lequel le préparateur Ygène émet un avis raisonnable, qui est
repoussé avec vivacité par le docteur Ox.
«Eh bien! maître, disait le lendemain le préparateur Ygène, en versant
des seaux d'acide sulfurique dans l'auge de ses énormes piles.
--Eh bien! reprit le docteur Ox, n'avais-je pas raison? Voyez à quoi
tiennent, non-seulement les développements physiques de toute une
nation, mais sa moralité, sa dignité, ses talents, son sens politique!
Ce n'est qu'une question de molécules....
--Sans doute, mais....
--Mais?...
--Ne trouvez-vous pas que les choses sont allées assez loin, et qu'il ne
faudrait pas surexciter ces pauvres diables outre mesure?
--Non! non! s'écria le docteur, non! j'irai jusqu'au bout.
--Comme vous voudrez, maître; toutefois l'expérience me paraît
concluante, et je pense qu'il serait temps de....
--De?...
--De fermer le robinet.
--Par exemple! s'écria le docteur Ox. Avisez-vous-en, et je vous
étrangle!»
XIII
Où il est prouvé une fois de plus que d'un lieu élevé on domine toutes
les petitesses humaines.
«Vous dites? demanda le bourgmestre van Tricasse au conseiller
Niklausse.
--Je dis que cette guerre est nécessaire, répondit le conseiller d'un
ton ferme, et que le temps est venu de venger notre injure.
--Eh bien! moi, répondit avec aigreur le bourgmestre, je vous répète
que, si la population de Quiquendone ne profitait pas de cette occasion
pour revendiquer ses droits, elle serait indigne de son nom.
--Et moi, je vous soutiens que nous devons sans tarder réunir nos
cohortes et les porter en avant.
--Vraiment! monsieur, vraiment! répondit van Tricasse, et c'est à moi
que vous parlez ainsi?
--À vous-même, monsieur le bourgmestre, et vous entendrez, la vérité, si
dure qu'elle soit.
--Et vous l'entendrez vous-même, monsieur le conseiller, riposta van
Tricasse hors de lui, car elle sortira mieux de ma bouche que de la
vôtre! Oui, monsieur, oui, tout retard serait déshonorant. Il y a neuf
cents ans que la ville de Quiquendone attend le moment de prendre sa
revanche, et quoi que vous puissiez dire, que cela vous convienne ou
non, nous marcherons à l'ennemi.
--Ah! vous le prenez ainsi, répondit vertement le conseiller Niklausse.
Eh bien! monsieur, nous y marcherons sans vous, s'il ne vous plaît pas
d'y venir.
--La place d'un bourgmestre est au premier rang, monsieur.
--Et celle d'un conseiller aussi, monsieur.
--Vous m'insultez par vos paroles en contrecarrant toutes mes volontés,
s'écria le bourgmestre, dont les poings avaient une tendance à se
changer en projectiles percutants.
--Et vous m'insultez également en doutant de mon patriotisme, s'écria
Niklausse, qui lui-même s'était mis en batterie.
--Je vous dis, monsieur, que l'armée quiquendonienne se mettra en marche
avant deux jours!
--Et je vous répète, moi, monsieur, que quarante-huit heures ne
s'écouleront pas avant que nous ayons marché à l'ennemi!»
Il est facile d'observer par ce fragment de conversation que les deux
interlocuteurs soutenaient exactement la même idée. Tous deux voulaient
la bataille; mais leur surexcitation les portant à disputer, Niklausse
n'écoutait pas van Tricasse et van Tricasse n'écoutait pas Niklausse.
Ils eussent été d'une opinion contraire sur cette grave question, le
bourgmestre aurait voulu la guerre et le conseiller aurait tenu pour la
paix, que l'altercation n'aurait pas été plus violente. Ces deux anciens
amis se jetaient des regards farouches. Au mouvement accéléré de leur
coeur, à leur face rougie, à leurs pupilles contractées, au tremblement
de leurs muscles, à leur voix, dans laquelle il y avait du rugissement,
on comprenait qu'ils étaient prêts à se jeter l'un sur l'autre.
Mais une grosse horloge qui sonna arrêta heureusement les adversaires au
moment où ils allaient en venir aux mains.
«Enfin, voilà l'heure, s'écria le bourgmestre.
--Quelle heure? demanda le conseiller.
--L'heure d'aller à la tour du beffroi.
--C'est juste, et que cela vous plaise ou non, j'irai, monsieur.
--Moi aussi.
--Sortons!
--Sortons!»
Ces derniers mots pourraient faire supposer qu'une rencontre allait
avoir lieu et que les adversaires se rendaient sur le terrain, mais il
n'en était rien. Il avait été convenu que le bourgmestre et le
conseiller--en réalité les deux principaux notables de la cité--se
rendraient à l'hôtel de ville, que là ils monteraient sur la tour,
très-élevée, qui le dominait, et qu'ils examineraient la campagne
environnante, afin de prendre les meilleures dispositions stratégiques
qui pussent assurer la marche de leurs troupes.
Bien qu'ils fussent tous deux d'accord à ce sujet, ils ne cessèrent
pendant le trajet de se quereller avec la plus condamnable vivacité. On
entendait les éclats de leur voix retentir dans les rues; mais tous les
passants étant montés à ce diapason, leur exaspération semblait
naturelle, et l'on n'y prenait pas garde. En ces circonstances, un homme
calme eût été considéré comme un monstre.
Le bourgmestre et le conseiller, arrivés au porche du beffroi, étaient
dans le paroxysme de la fureur. Ils n'étaient plus rouges, mais pâles.
Cette effroyable discussion, bien qu'ils fussent d'accord, avait
déterminé quelques spasmes dans leurs viscères, et l'on sait que la
pâleur prouve que la colère est portée à ses dernières limites.
Au pied de l'étroit escalier de la tour, il y eut une véritable
explosion. Qui passerait le premier? Qui gravirait d'abord les marches
de l'escalier en colimaçon? La vérité nous oblige à dire qu'il y eut
bousculade, et que le conseiller Niklausse, oubliant tout ce qu'il
devait à son supérieur, au magistrat suprême de la cité, repoussa
violemment van Tricasse et s'élança le premier dans la vis obscure.
Tous deux montèrent, d'abord quatre à quatre, en se lançant à la tête
les épithètes les plus malsonnantes. C'était à faire craindre qu'un
dénouement terrible ne s'accomplît au sommet de cette tour, qui dominait
de trois cent cinquante-sept pieds le pavé de la ville.
Mais les deux ennemis s'essouflèrent bientôt, et, au bout d'une minute,
à la quatre-vingtième marche, ils ne montaient plus que lourdement, en
respirant à grand bruit.
Mais alors,--fut-ce une conséquence de leur essoufflement?--si leur
colère ne tomba pas, du moins elle ne se traduisit plus par une
succession de qualificatifs inconvenants. Ils se taisaient, et, chose
bizarre, il semblait que leur exaltation diminuât à mesure qu'ils
s'élevaient au-dessus de la ville. Une sorte d'apaisement se faisait
dans leur esprit. Les bouillonnements de leur cerveau tombaient comme
ceux d'une cafetière que l'on écarte du feu. Pourquoi?
À ce pourquoi, nous ne pouvons faire aucune réponse; mais la vérité est
que, arrivés à un certain palier, à deux cent soixante-six pieds
au-dessus du niveau de la ville, les deux adversaires s'assirent, et,
véritablement plus calmes, ils se regardèrent pour ainsi dire sans
colère.
«Que c'est haut! dit le bourgmestre en passant son mouchoir sur sa face
rubiconde.
--Très-haut! répondit le conseiller. Vous savez que nous dépassons de
quatorze pieds Saint-Michel de Hambourg?
--Je le sais,» répondit le bourgmestre avec un accent de vanité bien
pardonnable à la première autorité de Quiquendone.
Au bout de quelques instants, les deux notables continuaient leur marche
ascensionnelle, jetant un regard curieux à travers les meurtrières
percées dans la paroi de la tour. Le bourgmestre avait pris la tête de
la caravane, sans que le conseiller eût fait la moindre observation. Il
arriva même que, vers la trois cent quatrième marche, van Tricasse étant
absolument éreinté, Niklausse le poussa complaisamment par les reins. Le
bourgmestre se laissa faire, et quand il arriva à la plate-forme de la
tour:
«Merci, Niklausse, dit-il gracieusement, je vous revaudrai cela.»
Tout à l'heure, c'étaient deux bêtes fauves prêtes à se déchirer qui
s'étaient présentées au bas de la tour; c'étaient maintenant deux amis
qui arrivaient à son sommet.
Le temps était magnifique. On était au mois de mai. Le soleil avait bu
toutes les vapeurs. Quelle atmosphère pure et limpide! Le regard pouvait
saisir les plus minces objets dans un rayon considérable. On apercevait
à quelques milles seulement les murs de Virgamen éclatants de blancheur,
ses toits rouges, qui pointaient ça et là, ses clochers piquetés de
lumière. Et c'était cette ville vouée d'avance à toutes les horreurs du
pillage et de l'incendie!
Le bourgmestre et le conseiller s'étaient assis l'un près de l'autre,
sur un petit banc de pierre, comme deux braves gens dont les âmes se
confondent dans une étroite sympathie. Tout en soufflant, ils
regardaient; puis, après quelques instants de silence:
«Que c'est beau! s'écria le bourgmestre.
--Oui, c'est admirable! répondit le conseiller. Est-ce qu'il ne vous
semble pas, mon digne van Tricasse, que l'humanité est plutôt destinée à
demeurer à de telles hauteurs, qu'à ramper sur l'écorce même de notre
sphéroïde?
--Je pense comme vous, honnête Niklausse, répondit le bourgmestre, je
pense comme vous. On saisit mieux le sentiment qui se dégage de la
nature! On l'aspire par tous les sens! C'est à de telles altitudes que
les philosophes devraient se former, et c'est là que les sages devraient
vivre au-dessus des misères de ce monde!
--Faisons-nous le tour de la plate-forme? demanda le conseiller.
--Faisons le tour de la plate-forme», répondit le bourgmestre.
Et les deux amis, appuyés au bras l'un de l'autre, et mettant, comme
autrefois, de longues poses entre leurs demandes et leurs réponses,
examinèrent tous les points de l'horizon.
«Il y a au moins dix-sept ans que je ne me suis élevé sur la tour du
beffroi, dit van Tricasse.
--Je ne crois pas que j'y sois jamais monté, répondit le conseiller
Niklausse, et je le regrette, car de cette hauteur le spectacle est
sublime! Voyez-vous, mon ami, cette jolie rivière du Vaar qui serpente
entre les arbres?
--Et plus loin les hauteurs de Saint-Hermandad! Comme elles ferment
gracieusement l'horizon! Voyez cette bordure d'arbres verts, que la
nature a si pittoresquement disposés! Ah! la nature, la nature,
Niklausse! La main de l'homme pourrait-elle jamais lutter avec elle!
--C'est enchanteur, mon excellent ami, répondait le conseiller. Regardez
ces troupeaux attablés dans les prairies verdoyantes, ces boeufs, ces
vaches, ces moutons ...
--Et ces laboureurs qui vont aux champs! On dirait des bergers de
l'Arcadie, il ne leur manque qu'une musette!
--Et sur toute cette campagne fertile, le beau ciel bleu que ne trouble
pas une vapeur! Ah! Niklausse, on deviendrait poëte ici! Tenez, je ne
comprends pas que saint Siméon le Stylite n'ait pas été un des plus
grands poëtes du monde.
--C'est peut-être parce que sa colonne n'était pas assez haute!»
répondit le conseiller avec un doux sourire.
En ce moment, le carillon de Quiquendone se mit en branle. Les cloches
limpides jouèrent un de leurs airs les plus mélodieux. Les deux amis
demeurèrent en extase.
Puis de sa voix calme:
«Mais, ami Niklausse, dit le bourgmestre, que sommes-nous venus faire au
haut de cette tour?
--Au fait, répondit le conseiller, nous nous laissons emporter par nos
rêveries ...
--Que sommes-nous venus faire ici? répéta le bourgmestre.
--Nous sommes venus, répondit Niklausse, respirer cet air pur que n'ont
pas vicié les faiblesses humaines.
--Eh bien, redescendons-nous, ami Niklausse?
--Redescendons, ami van Tricasse.»
Les deux notables donnèrent un dernier coup d'oeil au splendide panorama
qui se déroulait sous leurs yeux; puis le bourgmestre passa le premier
et commença à descendre d'un pas lent et mesuré. Le conseiller le
suivait, à quelques marches derrière lui. Les deux notables arrivèrent
au palier sur lequel ils s'étaient arrêtés en montant. Déjà leurs joues
commençaient à s'empourprer. Ils s'arrêtèrent un instant et reprirent
leur descente interrompue.
Au bout d'une minute, van Tricasse pria Niklausse de modérer ses pas,
attendu qu'il le sentait sur ses talons et que «cela le gênait».
Cela même fit plus que de le gêner, car, vingt marches plus bas, il
ordonna au conseiller de s'arrêter, afin qu'il pût prendre quelque
avance.
Le conseiller répondit qu'il n'avait pas envie de rester une jambe en
l'air à attendre le bon plaisir du bourgmestre, et il continua.
Van Tricasse répondit par une parole assez dure.
Le conseiller riposta par une allusion blessante sur l'âge du
bourgmestre, destiné, par ses traditions de famille, à convoler en
secondes noces.
Le bourgmestre descendit vingt marches encore, en prévenant nettement
Niklausse que cela ne se passerait pas ainsi.
Niklausse répliqua qu'en tout cas, lui, passerait devant, et, l'escalier
étant fort étroit, il y eut collision entre les deux notables, qui se
trouvaient alors dans une profonde obscurité.
Les mots de butors et de mal-appris furent les plus doux de ceux qui
s'échangèrent alors.
«Nous verrons, sotte bête, criait le bourgmestre, nous verrons quelle
figure vous ferez dans cette guerre et à quel rang vous marcherez!
--Au rang qui précédera le vôtre, sot imbécile!» répondait Niklausse.
Puis, ce furent d'autres cris, et l'on eût dit que des corps roulaient
ensemble ...
Que se passa-t-il? Pourquoi ces dispositions si rapidement changées?
Pourquoi les moutons de la plate-forme se métamorphosaient-ils en tigres
deux cents pieds plus bas?
Quoi qu'il en soit, le gardien de la tour, entendant un tel tapage, vint
ouvrir la porte inférieure, juste au moment où les adversaires,
contusionnés, les yeux hors de la tête, s'arrachaient réciproquement
leurs cheveux, qui, heureusement, formaient perruque.
«Vous me rendrez raison! s'écria le bourgmestre en portant son poing
sous le nez de son adversaire.
--Quand il vous plaira!» hurla le conseiller Niklausse, en imprimant à
son pied droit un balancement redoutable.
Le gardien, qui lui-même était exaspéré,--on ne sait pas
pourquoi,--trouva cette scène de provocation toute naturelle. Je ne sais
quelle surexcitation personnelle le poussait à se mettre de la partie;
mais il se contint et alla répandre dans tout le quartier qu'une
rencontre prochaine devait avoir lieu entre le bourgmestre van Tricasse
et le conseiller Niklausse.
XIV
Où les choses sont poussées si loin que les habitants de Quiquendone,
les lecteurs et même l'auteur réclament un dénoûment immédiat.
Ce dernier incident prouve à quel point d'exaltation était montée cette
population quiquendonienne. Les deux plus vieux amis de la ville, et les
plus doux,--avant l'invasion du mal,--en arriver à ce degré de violence!
Et cela quelques minutes seulement après que leur ancienne sympathie,
leur instinct aimable, leur tempérament contemplatif venaient de
reprendre le dessus au sommet de cette tour!
En apprenant ce qui se passait, le docteur Ox ne put contenir sa joie.
Il résistait aux arguments de son préparateur, qui voyait les choses
prendre une mauvaise tournure. D'ailleurs, tous deux subissaient
l'exaltation générale. Ils étaient non moins surexcités que le reste de
la population, et ils en arrivèrent à se quereller à l'égal du
bourgmestre et du conseiller.
Du reste, il faut le dire, une question primait toutes les autres et
avait fait renvoyer les rencontres projetées à l'issue de la question
virgamenoise. Personne n'avait le droit de verser son sang inutilement,
quand il appartenait jusqu'à la dernière goutte à la patrie en danger.
En effet, les circonstances étaient graves, et il n'y avait plus à
reculer.
Le bourgmestre van Tricasse, malgré toute l'ardeur guerrière dont il
était animé, n'avait pas cru devoir se jeter sur son ennemi sans le
prévenir. Il avait donc, par l'organe du garde champêtre, le sieur
Hottering, mis les Virgamenois en demeure de lui donner réparation du
passe-droit commis en 1195 sur le territoire de Quiquendone.
Les autorités de Virgamen, tout d'abord, n'avaient pu deviner ce dont il
s'agissait, et le garde champêtre, malgré son caractère officiel, avait
été éconduit fort cavalièrement.
Van Tricasse envoya alors un des aides de camp du général confiseur, le
citoyen Hildevert Shuman, un fabricant de sucre d'orge, homme
très-ferme, très-énergique, qui apporta aux autorités de Virgamen la
minute même du procès-verbal rédigé en 1195 par les soins du bourgmestre
Natalis van Tricasse.
Les autorités de Virgamen éclatèrent de rire, et il en fut de l'aide de
camp exactement comme du garde champêtre.
Le bourgmestre assembla alors les notables de la ville. Une lettre,
remarquablement et vigoureusement rédigée, fut faite en forme
d'ultimatum; le -casus belli- y était nettement posé, et un délai de
vingt-quatre heures fut donné à la ville coupable pour réparer l'outrage
fait à Quiquendone.
La lettre partit, et revint, quelques heures après, déchirée en petits
morceaux, qui formaient autant d'insultes nouvelles. Les Virgamenois
connaissaient de longue date la longanimité des Quiquendoniens, et ils
se moquaient d'eux, de leur réclamation, de leur -casus belli- et de
leur ultimatum.
Il n'y avait plus qu'une chose à faire: s'en rapporter au sort des
armes, invoquer le dieu des batailles et, suivant le procédé prussien,
se jeter sur les Virgamenois avant qu'ils fussent tout à fait prêts.
C'est ce que décida le conseil dans une séance solennelle, où les cris,
les objurgations, les gestes menaçants s'entre-croisèrent avec une
violence sans exemple. Une assemblée de fous, une réunion de possédés,
un club de démoniaques n'eût pas été plus tumultueux.
Aussitôt que la déclaration de guerre fut connue, le général Jean
Orbideck rassembla ses troupes, soit deux mille trois cent
quatre-vingt-treize combattants sur une population de deux mille trois
cent quatre-vingt-treize âmes. Les femmes, les enfants, les vieillards
s'étaient joints aux hommes faits. Tout objet tranchant ou contondant
était devenu une arme. Les fusils de la ville avaient été mis en
réquisition. On en avait découvert cinq, dont deux sans chiens, et ils
avaient été distribués à l'avant-garde. L'artillerie se composait de la
vieille couleuvrine du château, prise en 1339 à l'attaque du Quesnoy,
l'une des premières bouches à feu dont il soit fait mention dans
l'histoire, et qui n'avait pas tiré depuis cinq siècles. D'ailleurs,
point de projectiles à y fourrer, fort heureusement pour les servants de
ladite pièce; mais tel qu'il était, cet engin pouvait encore imposer à
l'ennemi. Quant aux armes blanches, elles avaient été puisées dans le
musée d'antiquités, haches de silex, heaumes, masses d'armes,
francisques, framées, guisardes, pertuisanes, verdiers, rapières, etc.,
et aussi dans ces arsenaux particuliers, connus généralement sous les
noms d'-offices- et de -cuisines-. Mais le courage, le bon droit, la
haine de l'étranger, le désir de la vengeance devaient tenir lieu
d'engins plus perfectionnés et remplacer--du moins on l'espérait--les
mitrailleuses modernes et les canons se chargeant par la culasse.
Une revue fut passée. Pas un citoyen ne manqua à l'appel. Le général
Orbideck, peu solide sur son cheval, qui était un animal malin, tomba
trois fois devant le front de l'armée: mais il se releva sans s'être
blessé, ce qui fut considéré comme un augure favorable Le bourgmestre,
le conseiller, le commissaire civil, le grand-juge, le percepteur, le
banquier, le recteur, enfin tous les notables de la cité marchaient en
tête. Il n'y eut pas une larme répandue ni par les mères, ni par les
soeurs, ni par les filles. Elles poussaient leurs maris, leurs pères,
leurs frères au combat, et les suivaient même en formant
l'arrière-garde, sous les ordres de la courageuse Mme van Tricasse.
La trompette du crieur Jean Mistrol retentit; l'armée s'ébranla, quitta
la place, et, poussant des cris féroces, elle se dirigea vers la porte
d'Audenarde.
* * * * *
Au moment où la tête de colonne allait franchir les murailles de la
ville, un homme se jeta au-devant d'elle.
«Arrêtez! arrêtez! fous que vous êtes! s'écria-t-il. Suspendez vos
coups! Laissez-moi fermer le robinet! Vous n'êtes point altérés de sang!
Vous êtes de bons bourgeois doux et paisibles! Si vous brûlez ainsi,
c'est la faute de mon maître, le docteur Ox! C'est une expérience! Sous
prétexte de vous éclairer au gaz oxy-hydrique, il a saturé ...»
Le préparateur était hors de lui; mais il ne put achever. Au moment où
le secret du docteur allait s'échapper de sa bouche, le docteur Ox
lui-même, dans une indescriptible fureur, se précipita sur le malheureux
Ygène, et il lui ferma la bouche à coups de poing.
Ce fut une bataille. Le bourgmestre, le conseiller, les notables, qui
s'étaient arrêtés à la vue d'Ygène, emportés à leur tour par leur
exaspération, se précipitèrent sur les deux étrangers, sans vouloir
entendre ni l'un ni l'autre. Le docteur Ox et son préparateur,
houspillés, battus, allaient être, sur l'ordre de van Tricasse,
entraînés au violon, quand ...
XV
Où le dénoûment éclate.
... quand une explosion formidable retentit. Toute l'atmosphère qui
enveloppait Quiquendone parut comme embrasée. Une flamme d'une
intensité, d'une vivacité phénoménale s'élança comme un météore jusque
dans les hauteurs du ciel. S'il avait fait nuit, cet embrasement eût été
aperçu à dix lieues à la ronde.
Toute l'armée de Quiquendone fut couchée à terre, comme une armée de
capucins ... Heureusement il n'y eut aucune victime: quelques écorchures
et quelques bobos, voilà tout. Le confiseur, qui par hasard n'était pas
tombé de cheval à ce moment, eut son plumet roussi, et s'en tira sans
autre blessure.
Que s'était-il passé?
Tout simplement, comme on l'apprit bientôt, l'usine à gaz venait de
sauter. Pendant l'absence du docteur et de son aide, quelque imprudence
avait été probablement commise. On ne sait ni comment ni pourquoi une
communication s'était établie entre le réservoir qui contenait l'oxygène
et celui qui renfermait l'hydrogène. De la réunion de ces deux gaz était
résulté un mélange détonant, auquel le feu fut mis par mégarde.
Cela changea tout;--mais quand l'armée se releva, le docteur Ox et le
préparateur Ygène avaient disparu.
XVI
Où le lecteur intelligent voit bien qu'il avait deviné juste, malgré
toutes les précautions de l'auteur.
Après l'explosion, Quiquendone était immédiatement redevenue la cité
paisible, flegmatique et flamande qu'elle était autrefois.
Après l'explosion, qui d'ailleurs ne causa pas une profonde émotion,
chacun, sans savoir pourquoi, machinalement, reprit le chemin de sa
maison, le bourgmestre appuyé au bras du conseiller, l'avocat Schut au
bras du médecin Custos, Frantz Niklausse au bras de son rival Simon
Collaert, chacun tranquillement, sans bruit, sans avoir même conscience
de ce qui s'était passé, ayant déjà oublié Virgamen et la vengeance. Le
général était retourné à ses confitures, et son aide de camp à ses
sucres d'orge.
Tout était rentré dans le calme, tout avait repris la vie habituelle,
hommes et bêtes, bêtes et plantes, même la tour de la porte d'Audenarde,
que l'explosion,--ces explosions sont quelquefois étonnantes,--que
l'explosion avait redressée!
Et, depuis lors, jamais un mot plus haut que l'autre, jamais une
discussion dans la ville de Quiquendone. Plus de politique, plus de
clubs, plus de procès, plus de sergents de ville! La place du
commissaire Passauf recommença à être une sinécure, et si on ne lui
retrancha pas ses appointements, c'est que le bourgmestre et le
conseiller ne purent se décider à prendre une décision à son égard.
D'ailleurs, de temps en temps, il continuait de passer, mais sans s'en
douter, dans les rêves de l'inconsolable Tatanémance.
Quant au rival de Frantz, il abandonna généreusement la charmante Suzel
à son amoureux, qui s'empressa de l'épouser cinq ou six ans après ces
événements.
Et quant à Mme van Tricasse, elle mourut dix ans plus tard, en les
délais voulus, et le bourgmestre se maria avec Mlle Pélagie van
Tricasse, sa cousine, dans des conditions excellentes ... pour
l'heureuse mortelle qui devait lui succéder.
XVII
Où s'explique la théorie du docteur Ox.
Qu'avait donc fait ce mystérieux docteur Ox? Une expérience fantaisiste,
rien de plus.
Après avoir établi ses conduites de gaz, il avait saturé d'oxygène pur,
sans jamais leur fournir un atome d'hydrogène, les monuments publics,
puis les maisons particulières, et enfin les rues de Quiquendone.
Ce gaz, sans saveur, sans odeur, répandu à cette haute dose dans
l'atmosphère, cause, quand il est aspiré, les troubles les plus sérieux
à l'organisme. À vivre dans un milieu saturé d'oxygène, on est excité,
surexcité, on brûle!
À peine rentré dans l'atmosphère ordinaire, on redevient ce qu'on était
avant, voire le cas du conseiller et du bourgmestre, quand, au haut du
beffroi, ils se retrouvèrent dans l'air respirable, l'oxygène se
maintenant par son poids parmi les couches inférieures.
Mais aussi, à vivre en de telles conditions, à respirer ce gaz qui
transforme physiologiquement le corps aussi bien que l'âme, on meurt
vite, comme ces fous qui mènent la vie à outrance!
Il fut donc heureux pour les Quiquendoniens qu'une providentielle
explosion eût terminé cette dangereuse expérience, en anéantissant
l'usine du docteur Ox.
En résumé, et pour conclure, la vertu, le courage, le talent, l'esprit,
l'imagination, toutes ces qualités ou ces facultés ne seraient-elles
donc qu'une question d'oxygène?
Telle est la théorie du docteur Ox, mais on a le droit de ne point
l'admettre, et, pour notre compte, nous la repoussons à tous les points
de vue, malgré la fantaisiste expérimentation dont fut le théâtre
l'honorable ville de Quiquendone.
FIN
MAÎTRE ZACHARIUS
[Illustration]
I
NUIT D'HIVER
La ville de Genève est située à la pointe occidentale du lac auquel elle
a donné ou doit son nom. Le Rhône, qui la traverse à sa sortie du lac,
la partage en deux quartiers distincts, et est divisé lui-même, au
centre de la cité, par une île jetée entre ses deux rives. Cette
disposition topographique se reproduit souvent dans les grands centres
de commerce ou d'industrie. Sans doute, les premiers indigènes furent
séduits par les facilités de transport que leur offraient les bras
rapides des fleuves, «ces chemins qui marchent tout seuls», suivant le
mot de Pascal. Avec le Rhône, ce sont des chemins qui courent.
Au temps où des constructions neuves et régulières ne s'élevaient pas
encore sur cette île, ancrée comme une galiote hollandaise au milieu du
fleuve, le merveilleux entassement de maisons grimpées les unes sur les
autres offrait à l'oeil une confusion pleine de charmes. Le peu
d'étendue de l'île avait forcé quelques-unes de ces constructions à se
jucher sur des pilotis, engagés pêle-mêle dans les rudes courants du
Rhône. Ces gros madriers, noircis par les temps, usés par les eaux,
ressemblaient aux pattes d'un crabe immense et produisaient un effet
fantastique. Quelques filets jaunis, véritables toiles d'araignée
tendues au sein de cette substruction séculaire, s'agitaient dans
l'ombre comme s'ils eussent été le feuillage de ces vieux bois de chêne,
et le fleuve, s'engouffrant au milieu de cette forêt de pilotis, écumait
avec de lugubres mugissements.
Une des habitations de l'île frappait par son caractère d'étrange
vétusté. C'était la maison du vieil horloger, maître Zacharius, de sa
fille Gérande, d'Aubert Thün, son apprenti, et de sa vieille servante
Scholastique.
Quel homme à part que ce Zacharius! Son âge semblait indéchiffrable. Nul
des plus vieux de Genève n'eût pu dire depuis combien de temps sa tête
maigre et pointue vacillait sur ses épaules, ni quel jour, pour la
première fois, on le vit marcher par les rues de la ville, en laissant
flotter à tous les vents sa longue chevelure blanche. Cet homme ne
vivait pas. Il oscillait à la façon du balancier de ses horloges. Sa
figure, sèche et cadavérique, affectait des teintes sombres. Comme les
tableaux de Léonard de Vinci, il avait poussé au noir.
Gérande habitait la plus belle chambre de la vieille maison, d'où, par
une étroite fenêtre, son regard allait mélancoliquement se reposer sur
les cimes neigeuses du Jura; mais la chambre à coucher et l'atelier du
vieillard occupaient une sorte de cave, située presque au ras du fleuve
et dont le plancher reposait sur les pilotis mêmes. Depuis un temps
immémorial, maître Zacharius n'en sortait qu'aux heures des repas et
quand il allait régler les différentes horloges de la ville. Il passait
le reste du temps près d'un établi couvert de nombreux instruments
d'horlogerie, qu'il avait pour la plupart inventés.
Car c'était un habile homme. Ses oeuvres se prisaient fort dans toute la
France et l'Allemagne. Les plus industrieux ouvriers de Genève
reconnaissaient hautement sa supériorité, et c'était un honneur pour
cette ville, qui le montrait en disant:
«À lui revient la gloire d'avoir inventé l'échappement!»
En effet, de cette invention, que les travaux de Zacharius feront
comprendre plus tard, date la naissance de la véritable horlogerie.
Or, après avoir longuement et merveilleusement travaillé, Zacharius
remettait avec lenteur ses outils en place, recouvrait de légères
verrines les fines pièces qu'il venait d'ajuster, et rendait le repos à
la roue active de son tour; puis il soulevait un judas pratiqué dans le
plancher de son réduit, et là, penché des heures entières, tandis que
le Rhône se précipitait avec fracas sous ses yeux, il s'enivrait à ses
brumeuses vapeurs.
Un soir d'hiver, la vieille Scholastique servit le souper, auquel, selon
les antiques usages, elle prenait part avec le jeune ouvrier. Bien que
des mets soigneusement apprêtés lui fussent offerts dans une belle
vaisselle bleue et blanche, maître Zacharius ne mangea pas. Il répondit
à peine aux douces paroles de Gérande, que la taciturnité plus sombre de
son père préoccupait visiblement, et le babillage de Scholastique
elle-même ne frappa pas plus son oreille que ces grondements du fleuve
auxquels il ne prenait plus garde. Après ce repas silencieux, le vieil
horloger quitta la table sans embrasser sa fille, sans donner à tous le
bonsoir accoutumé. Il disparut par l'étroite porte qui conduisait à sa
retraite, et, sous ses pas pesants, l'escalier gémit avec de lourdes
plaintes.
Gérande, Aubert et Scholastique demeurèrent quelques instants sans
parler. Ce soir-là, le temps était sombre; les nuages se traînaient
lourdement le long des Alpes et menaçaient de se fondre en pluie; la
sévère température de la Suisse emplissait l'âme de tristesse, tandis
que les vents du midi rôdaient aux alentours et jetaient de sinistres
sifflements.
«Savez-vous bien, ma chère demoiselle, dit enfin Scholastique, que notre
maître est tout en dedans depuis quelques jours? Sainte Vierge! Je
comprends qu'il n'ait pas eu faim, car ses paroles lui sont restées dans
le ventre, et bien adroit serait le diable qui lui en tirerait
quelqu'une!
--Mon père a quelque secret motif de chagrin que je ne puis même pas
soupçonner, répondit Gérande, tandis qu'une douloureuse inquiétude
s'imprimait sur son visage.
--Mademoiselle, ne permettez pas à tant de tristesse d'envahir votre
coeur. Vous connaissez les singulières habitudes de maître Zacharius.
Qui peut lire sur son front ses pensées secrètes? Quelque ennui sans
doute lui est survenu, mais demain il ne s'en souviendra pas et se
repentira vraiment d'avoir causé quelque peine à sa fille.»
C'était Aubert qui parlait de cette façon, en fixant ses regards sur les
beaux yeux de Gérande. Aubert, le seul ouvrier que maître Zacharius eût
jamais admis à l'intimité de ses travaux, car il appréciait son
intelligence, sa discrétion et sa grande bonté d'âme, Aubert s'était
attaché à Gérande avec cette foi mystérieuse qui préside aux dévouements
héroïques.
Gérande avait dix-huit ans. L'ovale de son visage rappelait celui des
naïves madones que la vénération suspend encore au coin des rues des
vieilles cités de Bretagne. Ses yeux respiraient une simplicité infinie.
On l'aimait, comme la plus suave réalisation du rêve d'un poëte. Ses
vêtements affectaient des couleurs peu voyantes, et le linge blanc qui
se plissait sur ses épaules avait cette teinte et cette senteur
particulières au linge d'Église. Elle vivait d'une existence mystique
dans cette ville de Genève, qui n'était pas encore livrée à la
sécheresse du calvinisme.
Ainsi que, soir et matin, elle lisait ses prières latines dans son
missel à fermoir de fer, Gérande avait lu un sentiment caché dans le
coeur d'Aubert Thün, quel dévouement profond le jeune ouvrier avait pour
elle. Et en effet, à ses yeux, le monde entier se condensait dans cette
vieille maison de l'horloger, et tout son temps se passait près de la
jeune fille, quand, le travail terminé, il quittait l'atelier de son
père.
La vieille Scholastique voyait cela, mais n'en disait mot. Sa loquacité
s'exerçait de préférence sur les malheurs de son temps et les petites
misères du ménage. On ne cherchait point à l'arrêter. Il en était d'elle
comme de ces tabatières à musique que l'on fabriquait à Genève: une fois
montée, il aurait fallu la briser pour qu'elle ne jouât pas tous ses
airs.
En trouvant Gérande plongée dans une taciturnité douloureuse,
Scholastique quitta sa vieille chaise de bois, fixa un cierge sur la
pointe d'un chandelier, l'alluma et le posa près d'une petite vierge de
cire abritée dans sa niche de pierre. C'était la coutume de
s'agenouiller devant cette madone protectrice du foyer domestique, en
lui demandant d'étendre sa grâce bienveillante sur la nuit prochaine;
mais, ce soir-là, Gérande demeura silencieuse à sa place.
«Eh bien! ma chère demoiselle, dit Scholastique avec étonnement, le
souper est fini, et voici l'heure du bonsoir. Voulez-vous donc fatiguer
vos yeux dans des veilles prolongées?... Ah! sainte Vierge! c'est
pourtant le cas de dormir et de retrouver un peu de joie dans de jolis
rêves? À cette époque maudite où nous vivons, qui peut se promettre une
journée de bonheur?
--Ne faudrait-il pas envoyer chercher quelque médecin pour mon père?
demanda Gérande.
--Un médecin! s'écria la vieille servante. Maître Zacharius a-t-il
jamais prêté l'oreille à toutes leurs imaginations et sentences! Il peut
y avoir des médecines pour les montres, mais non pour les corps!
--Que faire? murmura Gérande. S'est-il remis au travail? s'est-il livré
au repos?
--Gérande, répondit doucement Aubert, quelque contrariété morale
chagrine maître Zacharius, et voilà tout.
--La connaissez-vous, Aubert?
--Peut-être, Gérande.
--Racontez-nous cela, s'écria vivement Scholastique, en éteignant
parcimonieusement son cierge.
--Depuis plusieurs jours, Gérande, dit le jeune ouvrier, il se passe un
fait absolument incompréhensible. Toutes les montres que votre père a
faites et vendues depuis quelques années s'arrêtent subitement. On lui
en a rapporté un grand nombre. Il les a démontées avec soin; les
ressorts étaient en bon état et les rouages parfaitement établis. Il les
a remontées avec plus de soin encore; mais, en dépit de son habileté,
elles n'ont plus marché.
--Il y a du diable là-dessous! s'écria Scholastique.
--Que veux-tu dire? demanda Gérande. Ce fait me semble naturel. Tout
est borné sur terre, et l'infini ne peut sortir de la main des hommes.
--Il n'en est pas moins vrai, répondit Aubert, qu'il y a en cela quelque
chose d'extraordinaire et de mystérieux. J'ai aidé moi-même maître
Zacharius à rechercher la cause de ce dérangement de ses montres, je
n'ai pu la trouver, et, plus d'une fois, désespéré, les outils me sont
tombés des mains.
--Aussi, reprit Scholastique, pourquoi se livrer à tout ce travail de
réprouvé? Est-il naturel qu'un petit instrument de cuivre puisse marcher
tout seul et marquer les heures? On aurait dû s'en tenir au cadran
solaire!
--Vous ne parlerez plus ainsi, Scholastique, répondit Aubert, quand vous
saurez que le cadran solaire fut inventé par Caïn.
--Seigneur mon Dieu! que m'apprenez-vous là?
--Croyez-vous, reprit ingénument Gérande, que l'on puisse prier Dieu de
rendre la vie aux montres de mon père?
--Sans aucun doute, répondit le jeune ouvrier.
--Bon! Voici des prières inutiles, grommela la vieille servante, mais le
Ciel en pardonnera l'intention.»
Le cierge fut rallumé. Scholastique, Gérande et Aubert s'agenouillèrent
sur les dalles de la chambre, et la jeune fille pria pour l'âme de sa
mère, pour la sanctification de la nuit, pour les voyageurs et les
prisonniers, pour les bons et les méchants, et surtout pour les
tristesses inconnues de son père.
Puis, ces trois dévotes personnes se relevèrent avec quelque confiance
au coeur, car elles avaient remis leur peine dans le sein de Dieu.
Aubert regagna sa chambre, Gérande s'assit toute pensive près de sa
fenêtre, pendant que les dernières lueurs s'éteignaient dans la ville de
Genève, et Scholastique, après avoir versé un peu d'eau sur les tisons
embrasés et poussé les deux énormes verrous de la porte, se jeta sur son
lit, où elle ne tarda pas à rêver qu'elle mourait de peur.
Cependant, l'horreur de cette nuit d'hiver avait augmenté. Parfois, avec
les tourbillons du fleuve, le vent s'engouffrait sous les pilotis, et la
maison frissonnait tout entière; mais la jeune fille, absorbée par sa
tristesse, ne songeait qu'à son père. Depuis les paroles d'Aubert Thün,
la maladie de maître Zacharius avait pris à ses yeux des proportions
fantastiques, et il lui semblait que cette chère existence, devenue
purement mécanique, ne se mouvait plus qu'avec effort sur ses pivots
usés.
Soudain l'abat-vent, violemment poussé parla rafale, heurta la fenêtre
de la chambre. Gérande tressaillit et se leva brusquement, sans
comprendre la cause de ce bruit qui secoua sa torpeur. Dès que son
émotion se fut calmée, elle ouvrit le châssis. Les nuages avaient crevé,
et une pluie torrentielle crépitait sur les toitures environnantes. La
jeune fille se pencha au dehors pour attirer le volet ballotté par le
vent, mais elle eut peur. Il lui parut que la pluie et le fleuve,
confondant leurs eaux tumultueuses, submergeaient cette fragile maison
dont les ais craquaient de toutes parts. Elle voulut fuir sa chambre;
mais elle aperçut au-dessous d'elle la réverbération d'une lumière qui
devait venir du réduit de maître Zacharius, et dans un de ces calmes
momentanés pendant lesquels se taisent les éléments, son oreille fut
frappée par des sons plaintifs. Elle tenta de refermer sa fenêtre et ne
put y parvenir. Le vent la repoussait avec violence, comme un malfaiteur
qui s'introduit dans une habitation.
Gérande pensa devenir folle de terreur! Que faisait donc son père? Elle
ouvrit la porte, qui lui échappa des mains et battit bruyamment sous
l'effort de la tempête. Gérande se trouva alors dans la salle obscure du
souper, parvint, en tâtonnant, à gagner l'escalier qui aboutissait à
l'atelier de maître Zacharius, et s'y laissa glisser, pâle et mourante.
Le vieil horloger était debout au milieu de cette chambre que
remplissaient les mugissements du fleuve Ses cheveux hérissés lui
donnaient un aspect sinistre. Il parlait, il gesticulait, sans voir,
sans entendre! Gérande demeura sur le seuil.
«C'est la mort! disait maître Zacharius d'une voix sourde, c'est la
mort!... Que me reste-t-il à vivre, maintenant que j'ai dispersé mon
existence par le monde! car moi, maître Zacharius, je suis bien le
créateur de toutes ces montres que j'ai fabriquées! C'est bien une
partie de mon âme que j'ai enfermée dans chacune de ces boîtes de fer,
d'argent ou d'or! Chaque fois que s'arrête une de ces horloges maudites,
je sens mon coeur qui cesse de battre, car je les ai réglées sur ses
pulsations!»
Et, en parlant de cette façon étrange, le vieillard jeta les yeux sur
son établi. Là se trouvaient toutes les parties d'une montre qu'il avait
soigneusement démontée. Il prit une sorte de cylindre creux, appelé
barillet, dans lequel est enfermé le ressort, et il en retira la spirale
d'acier qui, au lieu de se détendre, suivant les lois de son élasticité,
demeura roulée sur elle-même, ainsi qu'une vipère endormie. Elle
semblait nouée, comme ces vieillards impotents dont le sang s'est figé à
la longue. Maître Zacharius essaya vainement de la dérouler de ses
doigts amaigris, dont la silhouette s'allongeait démesurément sur la
muraille, mais il ne put y parvenir, et bientôt, avec un terrible cri de
colère, il la précipita par le judas dans les tourbillons du Rhône.
Gérande, les pieds cloués à terre, demeurait sans souffle, sans
mouvement. Elle voulait et ne pouvait s'approcher de son père. De
vertigineuses hallucinations s'emparaient d'elle. Soudain, elle entendit
dans l'ombre une voix murmurer à son oreille:
«Gérande, ma chère Gérande! La douleur vous tient encore éveillée!
Rentrez, je vous prie, la nuit est froide.
--Aubert! murmura la jeune fille à mi-voix. Vous! vous!
--Ne devais-je pas m'inquiéter de ce qui vous inquiète!» répondit
Aubert.
Ces douces paroles firent revenir le sang au coeur de la jeune fille.
Elle s'appuya au bras de l'ouvrier et lui dit:
«Mon père est bien malade, Aubert! Vous seul pouvez le guérir, car cette
affection de l'âme ne céderait pas aux consolations de sa fille. Il a
l'esprit frappé d'un accident fort naturel, et, en travaillant avec lui
à réparer ses montres, vous le ramènerez à la raison. Aubert, il n'est
pas vrai, ajouta-t-elle, encore tout impressionnée, que sa vie se
confonde avec celle de ses horloges?»
Aubert ne répondit pas.
«Mais ce serait donc un métier réprouvé du Ciel que le métier de mon
père? fit Gérande en frissonnant.
--Je ne sais, répondit l'ouvrier, qui réchauffa de ses mains les mains
glacées de la jeune fille. Mais retournez à votre chambre, ma pauvre
Gérande, et, avec le repos, reprenez quelque espérance!»
Gérande regagna lentement sa chambre, et elle y demeura jusqu'au jour,
sans que le sommeil appesantit ses paupières, tandis que maître
Zacharius, toujours muet et immobile, regardait le fleuve couler
bruyamment à ses pieds.
II
L'ORGUEIL DE LA SCIENCE
La sévérité du marchand génevois en affaires est devenue proverbiale. Il
est d'une probité rigide et d'une excessive droiture. Quelle dut donc
être la honte de maître Zacharius, quand il vit ces montres, qu'il avait
montées avec une si grande sollicitude, lui revenir de toutes parts.
Or, il était certain que ces montres s'arrêtaient subitement et sans
aucune raison apparente. Les rouages étaient en bon état et parfaitement
établis, mais les ressorts avaient perdu toute élasticité. L'horloger
essaya vainement de les remplacer: les roues demeurèrent immobiles. Ces
dérangements inexplicables firent un tort immense à maître Zacharius.
Ses magnifiques inventions avaient laissé maintes fois planer sur lui
des soupçons de sorcellerie, qui reprirent dès lors consistance. Le
bruit en parvint jusqu'à Gérande, et elle trembla souvent pour son père,
lorsque des regards malintentionnés se fixaient sur lui.
Cependant, le lendemain de cette nuit d'angoisses, maître Zacharius
parut se remettre au travail avec quelque confiance. Le soleil du matin
lui rendit quelque courage. Aubert ne tarda pas à le rejoindre à son
atelier et en reçut un bonjour plein d'affabilité.
«Je vais mieux, dit le vieil horloger. Je ne sais quels étranges maux de
tête m'obsédaient hier, mais le soleil a chassé tout cela avec les
nuages de la nuit.
--Ma foi! maître, répondit Aubert, je n'aime la nuit ni pour vous, ni
pour moi!
--Et tu as raison, Aubert! Si tu deviens jamais un homme supérieur, tu
comprendras que le jour t'est nécessaire comme la nourriture! Un savant
de grand mérite se doit aux hommages du reste des hommes.
--Maître, voilà le péché d'orgueil qui vous reprend.
--De l'orgueil, Aubert! Détruis mon passé, anéantis mon présent, dissipe
mon avenir, et alors il me sera permis de vivre dans l'obscurité! Pauvre
garçon, qui ne comprend pas les sublimes choses auxquelles mon art se
rattache tout entier! N'es-tu donc qu'un outil entre mes mains?
--Cependant, maître Zacharius, reprit Aubert, j'ai plus d'une fois
mérité vos compliments pour la manière dont j'ajustais les pièces les
plus délicates de vos montres et de vos horloges!
--Sans aucun doute, Aubert, répondit maître Zacharius, tu es un bon
ouvrier que j'aime; mais, quand tu travailles, tu ne crois avoir entre
tes doigts que du cuivre, de l'or, de l'argent, et tu ne sens pas ces
métaux, que mon génie anime, palpiter comme une chair vivante! Aussi, tu
ne mourrais pas, toi, de la mort de tes oeuvres!»
Maître Zacharius demeura silencieux après ces paroles; mais Aubert
chercha à reprendre la conversation.
«Par ma foi! maître, dit-il, j'aime à vous voir travaillant ainsi sans
relâche! Vous serez prêt pour la fête de notre corporation, car je vois
que le travail de cette montre de cristal avance rapidement.
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