épices au détail, citoyens, quoi qu'en ait dit ce lâche apothicaire, je m'engage, moi, à tuer cinq mille Virgamenois, si vous voulez accepter mes services. --Cinq mille cinq cents! cria un patriote plus résolu. --Six mille six cents! reprit l'épicier. --Sept mille! s'écria le confiseur de la rue Hemling, Jean Orbideck, qui était en train de faire sa fortune dans les crèmes fouettées. --Adjugé!» s'écria le bourgmestre van Tricasse, en voyant que personne ne mettait de surenchère. Et voilà comment le confiseur Jean Orbideck devint général en chef des troupes de Quiquendone. XII Dans lequel le préparateur Ygène émet un avis raisonnable, qui est repoussé avec vivacité par le docteur Ox. «Eh bien! maître, disait le lendemain le préparateur Ygène, en versant des seaux d'acide sulfurique dans l'auge de ses énormes piles. --Eh bien! reprit le docteur Ox, n'avais-je pas raison? Voyez à quoi tiennent, non-seulement les développements physiques de toute une nation, mais sa moralité, sa dignité, ses talents, son sens politique! Ce n'est qu'une question de molécules.... --Sans doute, mais.... --Mais?... --Ne trouvez-vous pas que les choses sont allées assez loin, et qu'il ne faudrait pas surexciter ces pauvres diables outre mesure? --Non! non! s'écria le docteur, non! j'irai jusqu'au bout. --Comme vous voudrez, maître; toutefois l'expérience me paraît concluante, et je pense qu'il serait temps de.... --De?... --De fermer le robinet. --Par exemple! s'écria le docteur Ox. Avisez-vous-en, et je vous étrangle!» XIII Où il est prouvé une fois de plus que d'un lieu élevé on domine toutes les petitesses humaines. «Vous dites? demanda le bourgmestre van Tricasse au conseiller Niklausse. --Je dis que cette guerre est nécessaire, répondit le conseiller d'un ton ferme, et que le temps est venu de venger notre injure. --Eh bien! moi, répondit avec aigreur le bourgmestre, je vous répète que, si la population de Quiquendone ne profitait pas de cette occasion pour revendiquer ses droits, elle serait indigne de son nom. --Et moi, je vous soutiens que nous devons sans tarder réunir nos cohortes et les porter en avant. --Vraiment! monsieur, vraiment! répondit van Tricasse, et c'est à moi que vous parlez ainsi? --À vous-même, monsieur le bourgmestre, et vous entendrez, la vérité, si dure qu'elle soit. --Et vous l'entendrez vous-même, monsieur le conseiller, riposta van Tricasse hors de lui, car elle sortira mieux de ma bouche que de la vôtre! Oui, monsieur, oui, tout retard serait déshonorant. Il y a neuf cents ans que la ville de Quiquendone attend le moment de prendre sa revanche, et quoi que vous puissiez dire, que cela vous convienne ou non, nous marcherons à l'ennemi. --Ah! vous le prenez ainsi, répondit vertement le conseiller Niklausse. Eh bien! monsieur, nous y marcherons sans vous, s'il ne vous plaît pas d'y venir. --La place d'un bourgmestre est au premier rang, monsieur. --Et celle d'un conseiller aussi, monsieur. --Vous m'insultez par vos paroles en contrecarrant toutes mes volontés, s'écria le bourgmestre, dont les poings avaient une tendance à se changer en projectiles percutants. --Et vous m'insultez également en doutant de mon patriotisme, s'écria Niklausse, qui lui-même s'était mis en batterie. --Je vous dis, monsieur, que l'armée quiquendonienne se mettra en marche avant deux jours! --Et je vous répète, moi, monsieur, que quarante-huit heures ne s'écouleront pas avant que nous ayons marché à l'ennemi!» Il est facile d'observer par ce fragment de conversation que les deux interlocuteurs soutenaient exactement la même idée. Tous deux voulaient la bataille; mais leur surexcitation les portant à disputer, Niklausse n'écoutait pas van Tricasse et van Tricasse n'écoutait pas Niklausse. Ils eussent été d'une opinion contraire sur cette grave question, le bourgmestre aurait voulu la guerre et le conseiller aurait tenu pour la paix, que l'altercation n'aurait pas été plus violente. Ces deux anciens amis se jetaient des regards farouches. Au mouvement accéléré de leur coeur, à leur face rougie, à leurs pupilles contractées, au tremblement de leurs muscles, à leur voix, dans laquelle il y avait du rugissement, on comprenait qu'ils étaient prêts à se jeter l'un sur l'autre. Mais une grosse horloge qui sonna arrêta heureusement les adversaires au moment où ils allaient en venir aux mains. «Enfin, voilà l'heure, s'écria le bourgmestre. --Quelle heure? demanda le conseiller. --L'heure d'aller à la tour du beffroi. --C'est juste, et que cela vous plaise ou non, j'irai, monsieur. --Moi aussi. --Sortons! --Sortons!» Ces derniers mots pourraient faire supposer qu'une rencontre allait avoir lieu et que les adversaires se rendaient sur le terrain, mais il n'en était rien. Il avait été convenu que le bourgmestre et le conseiller--en réalité les deux principaux notables de la cité--se rendraient à l'hôtel de ville, que là ils monteraient sur la tour, très-élevée, qui le dominait, et qu'ils examineraient la campagne environnante, afin de prendre les meilleures dispositions stratégiques qui pussent assurer la marche de leurs troupes. Bien qu'ils fussent tous deux d'accord à ce sujet, ils ne cessèrent pendant le trajet de se quereller avec la plus condamnable vivacité. On entendait les éclats de leur voix retentir dans les rues; mais tous les passants étant montés à ce diapason, leur exaspération semblait naturelle, et l'on n'y prenait pas garde. En ces circonstances, un homme calme eût été considéré comme un monstre. Le bourgmestre et le conseiller, arrivés au porche du beffroi, étaient dans le paroxysme de la fureur. Ils n'étaient plus rouges, mais pâles. Cette effroyable discussion, bien qu'ils fussent d'accord, avait déterminé quelques spasmes dans leurs viscères, et l'on sait que la pâleur prouve que la colère est portée à ses dernières limites. Au pied de l'étroit escalier de la tour, il y eut une véritable explosion. Qui passerait le premier? Qui gravirait d'abord les marches de l'escalier en colimaçon? La vérité nous oblige à dire qu'il y eut bousculade, et que le conseiller Niklausse, oubliant tout ce qu'il devait à son supérieur, au magistrat suprême de la cité, repoussa violemment van Tricasse et s'élança le premier dans la vis obscure. Tous deux montèrent, d'abord quatre à quatre, en se lançant à la tête les épithètes les plus malsonnantes. C'était à faire craindre qu'un dénouement terrible ne s'accomplît au sommet de cette tour, qui dominait de trois cent cinquante-sept pieds le pavé de la ville. Mais les deux ennemis s'essouflèrent bientôt, et, au bout d'une minute, à la quatre-vingtième marche, ils ne montaient plus que lourdement, en respirant à grand bruit. Mais alors,--fut-ce une conséquence de leur essoufflement?--si leur colère ne tomba pas, du moins elle ne se traduisit plus par une succession de qualificatifs inconvenants. Ils se taisaient, et, chose bizarre, il semblait que leur exaltation diminuât à mesure qu'ils s'élevaient au-dessus de la ville. Une sorte d'apaisement se faisait dans leur esprit. Les bouillonnements de leur cerveau tombaient comme ceux d'une cafetière que l'on écarte du feu. Pourquoi? À ce pourquoi, nous ne pouvons faire aucune réponse; mais la vérité est que, arrivés à un certain palier, à deux cent soixante-six pieds au-dessus du niveau de la ville, les deux adversaires s'assirent, et, véritablement plus calmes, ils se regardèrent pour ainsi dire sans colère. «Que c'est haut! dit le bourgmestre en passant son mouchoir sur sa face rubiconde. --Très-haut! répondit le conseiller. Vous savez que nous dépassons de quatorze pieds Saint-Michel de Hambourg? --Je le sais,» répondit le bourgmestre avec un accent de vanité bien pardonnable à la première autorité de Quiquendone. Au bout de quelques instants, les deux notables continuaient leur marche ascensionnelle, jetant un regard curieux à travers les meurtrières percées dans la paroi de la tour. Le bourgmestre avait pris la tête de la caravane, sans que le conseiller eût fait la moindre observation. Il arriva même que, vers la trois cent quatrième marche, van Tricasse étant absolument éreinté, Niklausse le poussa complaisamment par les reins. Le bourgmestre se laissa faire, et quand il arriva à la plate-forme de la tour: «Merci, Niklausse, dit-il gracieusement, je vous revaudrai cela.» Tout à l'heure, c'étaient deux bêtes fauves prêtes à se déchirer qui s'étaient présentées au bas de la tour; c'étaient maintenant deux amis qui arrivaient à son sommet. Le temps était magnifique. On était au mois de mai. Le soleil avait bu toutes les vapeurs. Quelle atmosphère pure et limpide! Le regard pouvait saisir les plus minces objets dans un rayon considérable. On apercevait à quelques milles seulement les murs de Virgamen éclatants de blancheur, ses toits rouges, qui pointaient ça et là, ses clochers piquetés de lumière. Et c'était cette ville vouée d'avance à toutes les horreurs du pillage et de l'incendie! Le bourgmestre et le conseiller s'étaient assis l'un près de l'autre, sur un petit banc de pierre, comme deux braves gens dont les âmes se confondent dans une étroite sympathie. Tout en soufflant, ils regardaient; puis, après quelques instants de silence: «Que c'est beau! s'écria le bourgmestre. --Oui, c'est admirable! répondit le conseiller. Est-ce qu'il ne vous semble pas, mon digne van Tricasse, que l'humanité est plutôt destinée à demeurer à de telles hauteurs, qu'à ramper sur l'écorce même de notre sphéroïde? --Je pense comme vous, honnête Niklausse, répondit le bourgmestre, je pense comme vous. On saisit mieux le sentiment qui se dégage de la nature! On l'aspire par tous les sens! C'est à de telles altitudes que les philosophes devraient se former, et c'est là que les sages devraient vivre au-dessus des misères de ce monde! --Faisons-nous le tour de la plate-forme? demanda le conseiller. --Faisons le tour de la plate-forme», répondit le bourgmestre. Et les deux amis, appuyés au bras l'un de l'autre, et mettant, comme autrefois, de longues poses entre leurs demandes et leurs réponses, examinèrent tous les points de l'horizon. «Il y a au moins dix-sept ans que je ne me suis élevé sur la tour du beffroi, dit van Tricasse. --Je ne crois pas que j'y sois jamais monté, répondit le conseiller Niklausse, et je le regrette, car de cette hauteur le spectacle est sublime! Voyez-vous, mon ami, cette jolie rivière du Vaar qui serpente entre les arbres? --Et plus loin les hauteurs de Saint-Hermandad! Comme elles ferment gracieusement l'horizon! Voyez cette bordure d'arbres verts, que la nature a si pittoresquement disposés! Ah! la nature, la nature, Niklausse! La main de l'homme pourrait-elle jamais lutter avec elle! --C'est enchanteur, mon excellent ami, répondait le conseiller. Regardez ces troupeaux attablés dans les prairies verdoyantes, ces boeufs, ces vaches, ces moutons ... --Et ces laboureurs qui vont aux champs! On dirait des bergers de l'Arcadie, il ne leur manque qu'une musette! --Et sur toute cette campagne fertile, le beau ciel bleu que ne trouble pas une vapeur! Ah! Niklausse, on deviendrait poëte ici! Tenez, je ne comprends pas que saint Siméon le Stylite n'ait pas été un des plus grands poëtes du monde. --C'est peut-être parce que sa colonne n'était pas assez haute!» répondit le conseiller avec un doux sourire. En ce moment, le carillon de Quiquendone se mit en branle. Les cloches limpides jouèrent un de leurs airs les plus mélodieux. Les deux amis demeurèrent en extase. Puis de sa voix calme: «Mais, ami Niklausse, dit le bourgmestre, que sommes-nous venus faire au haut de cette tour? --Au fait, répondit le conseiller, nous nous laissons emporter par nos rêveries ... --Que sommes-nous venus faire ici? répéta le bourgmestre. --Nous sommes venus, répondit Niklausse, respirer cet air pur que n'ont pas vicié les faiblesses humaines. --Eh bien, redescendons-nous, ami Niklausse? --Redescendons, ami van Tricasse.» Les deux notables donnèrent un dernier coup d'oeil au splendide panorama qui se déroulait sous leurs yeux; puis le bourgmestre passa le premier et commença à descendre d'un pas lent et mesuré. Le conseiller le suivait, à quelques marches derrière lui. Les deux notables arrivèrent au palier sur lequel ils s'étaient arrêtés en montant. Déjà leurs joues commençaient à s'empourprer. Ils s'arrêtèrent un instant et reprirent leur descente interrompue. Au bout d'une minute, van Tricasse pria Niklausse de modérer ses pas, attendu qu'il le sentait sur ses talons et que «cela le gênait». Cela même fit plus que de le gêner, car, vingt marches plus bas, il ordonna au conseiller de s'arrêter, afin qu'il pût prendre quelque avance. Le conseiller répondit qu'il n'avait pas envie de rester une jambe en l'air à attendre le bon plaisir du bourgmestre, et il continua. Van Tricasse répondit par une parole assez dure. Le conseiller riposta par une allusion blessante sur l'âge du bourgmestre, destiné, par ses traditions de famille, à convoler en secondes noces. Le bourgmestre descendit vingt marches encore, en prévenant nettement Niklausse que cela ne se passerait pas ainsi. Niklausse répliqua qu'en tout cas, lui, passerait devant, et, l'escalier étant fort étroit, il y eut collision entre les deux notables, qui se trouvaient alors dans une profonde obscurité. Les mots de butors et de mal-appris furent les plus doux de ceux qui s'échangèrent alors. «Nous verrons, sotte bête, criait le bourgmestre, nous verrons quelle figure vous ferez dans cette guerre et à quel rang vous marcherez! --Au rang qui précédera le vôtre, sot imbécile!» répondait Niklausse. Puis, ce furent d'autres cris, et l'on eût dit que des corps roulaient ensemble ... Que se passa-t-il? Pourquoi ces dispositions si rapidement changées? Pourquoi les moutons de la plate-forme se métamorphosaient-ils en tigres deux cents pieds plus bas? Quoi qu'il en soit, le gardien de la tour, entendant un tel tapage, vint ouvrir la porte inférieure, juste au moment où les adversaires, contusionnés, les yeux hors de la tête, s'arrachaient réciproquement leurs cheveux, qui, heureusement, formaient perruque. «Vous me rendrez raison! s'écria le bourgmestre en portant son poing sous le nez de son adversaire. --Quand il vous plaira!» hurla le conseiller Niklausse, en imprimant à son pied droit un balancement redoutable. Le gardien, qui lui-même était exaspéré,--on ne sait pas pourquoi,--trouva cette scène de provocation toute naturelle. Je ne sais quelle surexcitation personnelle le poussait à se mettre de la partie; mais il se contint et alla répandre dans tout le quartier qu'une rencontre prochaine devait avoir lieu entre le bourgmestre van Tricasse et le conseiller Niklausse. XIV Où les choses sont poussées si loin que les habitants de Quiquendone, les lecteurs et même l'auteur réclament un dénoûment immédiat. Ce dernier incident prouve à quel point d'exaltation était montée cette population quiquendonienne. Les deux plus vieux amis de la ville, et les plus doux,--avant l'invasion du mal,--en arriver à ce degré de violence! Et cela quelques minutes seulement après que leur ancienne sympathie, leur instinct aimable, leur tempérament contemplatif venaient de reprendre le dessus au sommet de cette tour! En apprenant ce qui se passait, le docteur Ox ne put contenir sa joie. Il résistait aux arguments de son préparateur, qui voyait les choses prendre une mauvaise tournure. D'ailleurs, tous deux subissaient l'exaltation générale. Ils étaient non moins surexcités que le reste de la population, et ils en arrivèrent à se quereller à l'égal du bourgmestre et du conseiller. Du reste, il faut le dire, une question primait toutes les autres et avait fait renvoyer les rencontres projetées à l'issue de la question virgamenoise. Personne n'avait le droit de verser son sang inutilement, quand il appartenait jusqu'à la dernière goutte à la patrie en danger. En effet, les circonstances étaient graves, et il n'y avait plus à reculer. Le bourgmestre van Tricasse, malgré toute l'ardeur guerrière dont il était animé, n'avait pas cru devoir se jeter sur son ennemi sans le prévenir. Il avait donc, par l'organe du garde champêtre, le sieur Hottering, mis les Virgamenois en demeure de lui donner réparation du passe-droit commis en 1195 sur le territoire de Quiquendone. Les autorités de Virgamen, tout d'abord, n'avaient pu deviner ce dont il s'agissait, et le garde champêtre, malgré son caractère officiel, avait été éconduit fort cavalièrement. Van Tricasse envoya alors un des aides de camp du général confiseur, le citoyen Hildevert Shuman, un fabricant de sucre d'orge, homme très-ferme, très-énergique, qui apporta aux autorités de Virgamen la minute même du procès-verbal rédigé en 1195 par les soins du bourgmestre Natalis van Tricasse. Les autorités de Virgamen éclatèrent de rire, et il en fut de l'aide de camp exactement comme du garde champêtre. Le bourgmestre assembla alors les notables de la ville. Une lettre, remarquablement et vigoureusement rédigée, fut faite en forme d'ultimatum; le -casus belli- y était nettement posé, et un délai de vingt-quatre heures fut donné à la ville coupable pour réparer l'outrage fait à Quiquendone. La lettre partit, et revint, quelques heures après, déchirée en petits morceaux, qui formaient autant d'insultes nouvelles. Les Virgamenois connaissaient de longue date la longanimité des Quiquendoniens, et ils se moquaient d'eux, de leur réclamation, de leur -casus belli- et de leur ultimatum. Il n'y avait plus qu'une chose à faire: s'en rapporter au sort des armes, invoquer le dieu des batailles et, suivant le procédé prussien, se jeter sur les Virgamenois avant qu'ils fussent tout à fait prêts. C'est ce que décida le conseil dans une séance solennelle, où les cris, les objurgations, les gestes menaçants s'entre-croisèrent avec une violence sans exemple. Une assemblée de fous, une réunion de possédés, un club de démoniaques n'eût pas été plus tumultueux. Aussitôt que la déclaration de guerre fut connue, le général Jean Orbideck rassembla ses troupes, soit deux mille trois cent quatre-vingt-treize combattants sur une population de deux mille trois cent quatre-vingt-treize âmes. Les femmes, les enfants, les vieillards s'étaient joints aux hommes faits. Tout objet tranchant ou contondant était devenu une arme. Les fusils de la ville avaient été mis en réquisition. On en avait découvert cinq, dont deux sans chiens, et ils avaient été distribués à l'avant-garde. L'artillerie se composait de la vieille couleuvrine du château, prise en 1339 à l'attaque du Quesnoy, l'une des premières bouches à feu dont il soit fait mention dans l'histoire, et qui n'avait pas tiré depuis cinq siècles. D'ailleurs, point de projectiles à y fourrer, fort heureusement pour les servants de ladite pièce; mais tel qu'il était, cet engin pouvait encore imposer à l'ennemi. Quant aux armes blanches, elles avaient été puisées dans le musée d'antiquités, haches de silex, heaumes, masses d'armes, francisques, framées, guisardes, pertuisanes, verdiers, rapières, etc., et aussi dans ces arsenaux particuliers, connus généralement sous les noms d'-offices- et de -cuisines-. Mais le courage, le bon droit, la haine de l'étranger, le désir de la vengeance devaient tenir lieu d'engins plus perfectionnés et remplacer--du moins on l'espérait--les mitrailleuses modernes et les canons se chargeant par la culasse. Une revue fut passée. Pas un citoyen ne manqua à l'appel. Le général Orbideck, peu solide sur son cheval, qui était un animal malin, tomba trois fois devant le front de l'armée: mais il se releva sans s'être blessé, ce qui fut considéré comme un augure favorable Le bourgmestre, le conseiller, le commissaire civil, le grand-juge, le percepteur, le banquier, le recteur, enfin tous les notables de la cité marchaient en tête. Il n'y eut pas une larme répandue ni par les mères, ni par les soeurs, ni par les filles. Elles poussaient leurs maris, leurs pères, leurs frères au combat, et les suivaient même en formant l'arrière-garde, sous les ordres de la courageuse Mme van Tricasse. La trompette du crieur Jean Mistrol retentit; l'armée s'ébranla, quitta la place, et, poussant des cris féroces, elle se dirigea vers la porte d'Audenarde. * * * * * Au moment où la tête de colonne allait franchir les murailles de la ville, un homme se jeta au-devant d'elle. «Arrêtez! arrêtez! fous que vous êtes! s'écria-t-il. Suspendez vos coups! Laissez-moi fermer le robinet! Vous n'êtes point altérés de sang! Vous êtes de bons bourgeois doux et paisibles! Si vous brûlez ainsi, c'est la faute de mon maître, le docteur Ox! C'est une expérience! Sous prétexte de vous éclairer au gaz oxy-hydrique, il a saturé ...» Le préparateur était hors de lui; mais il ne put achever. Au moment où le secret du docteur allait s'échapper de sa bouche, le docteur Ox lui-même, dans une indescriptible fureur, se précipita sur le malheureux Ygène, et il lui ferma la bouche à coups de poing. Ce fut une bataille. Le bourgmestre, le conseiller, les notables, qui s'étaient arrêtés à la vue d'Ygène, emportés à leur tour par leur exaspération, se précipitèrent sur les deux étrangers, sans vouloir entendre ni l'un ni l'autre. Le docteur Ox et son préparateur, houspillés, battus, allaient être, sur l'ordre de van Tricasse, entraînés au violon, quand ... XV Où le dénoûment éclate. ... quand une explosion formidable retentit. Toute l'atmosphère qui enveloppait Quiquendone parut comme embrasée. Une flamme d'une intensité, d'une vivacité phénoménale s'élança comme un météore jusque dans les hauteurs du ciel. S'il avait fait nuit, cet embrasement eût été aperçu à dix lieues à la ronde. Toute l'armée de Quiquendone fut couchée à terre, comme une armée de capucins ... Heureusement il n'y eut aucune victime: quelques écorchures et quelques bobos, voilà tout. Le confiseur, qui par hasard n'était pas tombé de cheval à ce moment, eut son plumet roussi, et s'en tira sans autre blessure. Que s'était-il passé? Tout simplement, comme on l'apprit bientôt, l'usine à gaz venait de sauter. Pendant l'absence du docteur et de son aide, quelque imprudence avait été probablement commise. On ne sait ni comment ni pourquoi une communication s'était établie entre le réservoir qui contenait l'oxygène et celui qui renfermait l'hydrogène. De la réunion de ces deux gaz était résulté un mélange détonant, auquel le feu fut mis par mégarde. Cela changea tout;--mais quand l'armée se releva, le docteur Ox et le préparateur Ygène avaient disparu. XVI Où le lecteur intelligent voit bien qu'il avait deviné juste, malgré toutes les précautions de l'auteur. Après l'explosion, Quiquendone était immédiatement redevenue la cité paisible, flegmatique et flamande qu'elle était autrefois. Après l'explosion, qui d'ailleurs ne causa pas une profonde émotion, chacun, sans savoir pourquoi, machinalement, reprit le chemin de sa maison, le bourgmestre appuyé au bras du conseiller, l'avocat Schut au bras du médecin Custos, Frantz Niklausse au bras de son rival Simon Collaert, chacun tranquillement, sans bruit, sans avoir même conscience de ce qui s'était passé, ayant déjà oublié Virgamen et la vengeance. Le général était retourné à ses confitures, et son aide de camp à ses sucres d'orge. Tout était rentré dans le calme, tout avait repris la vie habituelle, hommes et bêtes, bêtes et plantes, même la tour de la porte d'Audenarde, que l'explosion,--ces explosions sont quelquefois étonnantes,--que l'explosion avait redressée! Et, depuis lors, jamais un mot plus haut que l'autre, jamais une discussion dans la ville de Quiquendone. Plus de politique, plus de clubs, plus de procès, plus de sergents de ville! La place du commissaire Passauf recommença à être une sinécure, et si on ne lui retrancha pas ses appointements, c'est que le bourgmestre et le conseiller ne purent se décider à prendre une décision à son égard. D'ailleurs, de temps en temps, il continuait de passer, mais sans s'en douter, dans les rêves de l'inconsolable Tatanémance. Quant au rival de Frantz, il abandonna généreusement la charmante Suzel à son amoureux, qui s'empressa de l'épouser cinq ou six ans après ces événements. Et quant à Mme van Tricasse, elle mourut dix ans plus tard, en les délais voulus, et le bourgmestre se maria avec Mlle Pélagie van Tricasse, sa cousine, dans des conditions excellentes ... pour l'heureuse mortelle qui devait lui succéder. XVII Où s'explique la théorie du docteur Ox. Qu'avait donc fait ce mystérieux docteur Ox? Une expérience fantaisiste, rien de plus. Après avoir établi ses conduites de gaz, il avait saturé d'oxygène pur, sans jamais leur fournir un atome d'hydrogène, les monuments publics, puis les maisons particulières, et enfin les rues de Quiquendone. Ce gaz, sans saveur, sans odeur, répandu à cette haute dose dans l'atmosphère, cause, quand il est aspiré, les troubles les plus sérieux à l'organisme. À vivre dans un milieu saturé d'oxygène, on est excité, surexcité, on brûle! À peine rentré dans l'atmosphère ordinaire, on redevient ce qu'on était avant, voire le cas du conseiller et du bourgmestre, quand, au haut du beffroi, ils se retrouvèrent dans l'air respirable, l'oxygène se maintenant par son poids parmi les couches inférieures. Mais aussi, à vivre en de telles conditions, à respirer ce gaz qui transforme physiologiquement le corps aussi bien que l'âme, on meurt vite, comme ces fous qui mènent la vie à outrance! Il fut donc heureux pour les Quiquendoniens qu'une providentielle explosion eût terminé cette dangereuse expérience, en anéantissant l'usine du docteur Ox. En résumé, et pour conclure, la vertu, le courage, le talent, l'esprit, l'imagination, toutes ces qualités ou ces facultés ne seraient-elles donc qu'une question d'oxygène? Telle est la théorie du docteur Ox, mais on a le droit de ne point l'admettre, et, pour notre compte, nous la repoussons à tous les points de vue, malgré la fantaisiste expérimentation dont fut le théâtre l'honorable ville de Quiquendone. FIN MAÎTRE ZACHARIUS [Illustration] I NUIT D'HIVER La ville de Genève est située à la pointe occidentale du lac auquel elle a donné ou doit son nom. Le Rhône, qui la traverse à sa sortie du lac, la partage en deux quartiers distincts, et est divisé lui-même, au centre de la cité, par une île jetée entre ses deux rives. Cette disposition topographique se reproduit souvent dans les grands centres de commerce ou d'industrie. Sans doute, les premiers indigènes furent séduits par les facilités de transport que leur offraient les bras rapides des fleuves, «ces chemins qui marchent tout seuls», suivant le mot de Pascal. Avec le Rhône, ce sont des chemins qui courent. Au temps où des constructions neuves et régulières ne s'élevaient pas encore sur cette île, ancrée comme une galiote hollandaise au milieu du fleuve, le merveilleux entassement de maisons grimpées les unes sur les autres offrait à l'oeil une confusion pleine de charmes. Le peu d'étendue de l'île avait forcé quelques-unes de ces constructions à se jucher sur des pilotis, engagés pêle-mêle dans les rudes courants du Rhône. Ces gros madriers, noircis par les temps, usés par les eaux, ressemblaient aux pattes d'un crabe immense et produisaient un effet fantastique. Quelques filets jaunis, véritables toiles d'araignée tendues au sein de cette substruction séculaire, s'agitaient dans l'ombre comme s'ils eussent été le feuillage de ces vieux bois de chêne, et le fleuve, s'engouffrant au milieu de cette forêt de pilotis, écumait avec de lugubres mugissements. Une des habitations de l'île frappait par son caractère d'étrange vétusté. C'était la maison du vieil horloger, maître Zacharius, de sa fille Gérande, d'Aubert Thün, son apprenti, et de sa vieille servante Scholastique. Quel homme à part que ce Zacharius! Son âge semblait indéchiffrable. Nul des plus vieux de Genève n'eût pu dire depuis combien de temps sa tête maigre et pointue vacillait sur ses épaules, ni quel jour, pour la première fois, on le vit marcher par les rues de la ville, en laissant flotter à tous les vents sa longue chevelure blanche. Cet homme ne vivait pas. Il oscillait à la façon du balancier de ses horloges. Sa figure, sèche et cadavérique, affectait des teintes sombres. Comme les tableaux de Léonard de Vinci, il avait poussé au noir. Gérande habitait la plus belle chambre de la vieille maison, d'où, par une étroite fenêtre, son regard allait mélancoliquement se reposer sur les cimes neigeuses du Jura; mais la chambre à coucher et l'atelier du vieillard occupaient une sorte de cave, située presque au ras du fleuve et dont le plancher reposait sur les pilotis mêmes. Depuis un temps immémorial, maître Zacharius n'en sortait qu'aux heures des repas et quand il allait régler les différentes horloges de la ville. Il passait le reste du temps près d'un établi couvert de nombreux instruments d'horlogerie, qu'il avait pour la plupart inventés. Car c'était un habile homme. Ses oeuvres se prisaient fort dans toute la France et l'Allemagne. Les plus industrieux ouvriers de Genève reconnaissaient hautement sa supériorité, et c'était un honneur pour cette ville, qui le montrait en disant: «À lui revient la gloire d'avoir inventé l'échappement!» En effet, de cette invention, que les travaux de Zacharius feront comprendre plus tard, date la naissance de la véritable horlogerie. Or, après avoir longuement et merveilleusement travaillé, Zacharius remettait avec lenteur ses outils en place, recouvrait de légères verrines les fines pièces qu'il venait d'ajuster, et rendait le repos à la roue active de son tour; puis il soulevait un judas pratiqué dans le plancher de son réduit, et là, penché des heures entières, tandis que le Rhône se précipitait avec fracas sous ses yeux, il s'enivrait à ses brumeuses vapeurs. Un soir d'hiver, la vieille Scholastique servit le souper, auquel, selon les antiques usages, elle prenait part avec le jeune ouvrier. Bien que des mets soigneusement apprêtés lui fussent offerts dans une belle vaisselle bleue et blanche, maître Zacharius ne mangea pas. Il répondit à peine aux douces paroles de Gérande, que la taciturnité plus sombre de son père préoccupait visiblement, et le babillage de Scholastique elle-même ne frappa pas plus son oreille que ces grondements du fleuve auxquels il ne prenait plus garde. Après ce repas silencieux, le vieil horloger quitta la table sans embrasser sa fille, sans donner à tous le bonsoir accoutumé. Il disparut par l'étroite porte qui conduisait à sa retraite, et, sous ses pas pesants, l'escalier gémit avec de lourdes plaintes. Gérande, Aubert et Scholastique demeurèrent quelques instants sans parler. Ce soir-là, le temps était sombre; les nuages se traînaient lourdement le long des Alpes et menaçaient de se fondre en pluie; la sévère température de la Suisse emplissait l'âme de tristesse, tandis que les vents du midi rôdaient aux alentours et jetaient de sinistres sifflements. «Savez-vous bien, ma chère demoiselle, dit enfin Scholastique, que notre maître est tout en dedans depuis quelques jours? Sainte Vierge! Je comprends qu'il n'ait pas eu faim, car ses paroles lui sont restées dans le ventre, et bien adroit serait le diable qui lui en tirerait quelqu'une! --Mon père a quelque secret motif de chagrin que je ne puis même pas soupçonner, répondit Gérande, tandis qu'une douloureuse inquiétude s'imprimait sur son visage. --Mademoiselle, ne permettez pas à tant de tristesse d'envahir votre coeur. Vous connaissez les singulières habitudes de maître Zacharius. Qui peut lire sur son front ses pensées secrètes? Quelque ennui sans doute lui est survenu, mais demain il ne s'en souviendra pas et se repentira vraiment d'avoir causé quelque peine à sa fille.» C'était Aubert qui parlait de cette façon, en fixant ses regards sur les beaux yeux de Gérande. Aubert, le seul ouvrier que maître Zacharius eût jamais admis à l'intimité de ses travaux, car il appréciait son intelligence, sa discrétion et sa grande bonté d'âme, Aubert s'était attaché à Gérande avec cette foi mystérieuse qui préside aux dévouements héroïques. Gérande avait dix-huit ans. L'ovale de son visage rappelait celui des naïves madones que la vénération suspend encore au coin des rues des vieilles cités de Bretagne. Ses yeux respiraient une simplicité infinie. On l'aimait, comme la plus suave réalisation du rêve d'un poëte. Ses vêtements affectaient des couleurs peu voyantes, et le linge blanc qui se plissait sur ses épaules avait cette teinte et cette senteur particulières au linge d'Église. Elle vivait d'une existence mystique dans cette ville de Genève, qui n'était pas encore livrée à la sécheresse du calvinisme. Ainsi que, soir et matin, elle lisait ses prières latines dans son missel à fermoir de fer, Gérande avait lu un sentiment caché dans le coeur d'Aubert Thün, quel dévouement profond le jeune ouvrier avait pour elle. Et en effet, à ses yeux, le monde entier se condensait dans cette vieille maison de l'horloger, et tout son temps se passait près de la jeune fille, quand, le travail terminé, il quittait l'atelier de son père. La vieille Scholastique voyait cela, mais n'en disait mot. Sa loquacité s'exerçait de préférence sur les malheurs de son temps et les petites misères du ménage. On ne cherchait point à l'arrêter. Il en était d'elle comme de ces tabatières à musique que l'on fabriquait à Genève: une fois montée, il aurait fallu la briser pour qu'elle ne jouât pas tous ses airs. En trouvant Gérande plongée dans une taciturnité douloureuse, Scholastique quitta sa vieille chaise de bois, fixa un cierge sur la pointe d'un chandelier, l'alluma et le posa près d'une petite vierge de cire abritée dans sa niche de pierre. C'était la coutume de s'agenouiller devant cette madone protectrice du foyer domestique, en lui demandant d'étendre sa grâce bienveillante sur la nuit prochaine; mais, ce soir-là, Gérande demeura silencieuse à sa place. «Eh bien! ma chère demoiselle, dit Scholastique avec étonnement, le souper est fini, et voici l'heure du bonsoir. Voulez-vous donc fatiguer vos yeux dans des veilles prolongées?... Ah! sainte Vierge! c'est pourtant le cas de dormir et de retrouver un peu de joie dans de jolis rêves? À cette époque maudite où nous vivons, qui peut se promettre une journée de bonheur? --Ne faudrait-il pas envoyer chercher quelque médecin pour mon père? demanda Gérande. --Un médecin! s'écria la vieille servante. Maître Zacharius a-t-il jamais prêté l'oreille à toutes leurs imaginations et sentences! Il peut y avoir des médecines pour les montres, mais non pour les corps! --Que faire? murmura Gérande. S'est-il remis au travail? s'est-il livré au repos? --Gérande, répondit doucement Aubert, quelque contrariété morale chagrine maître Zacharius, et voilà tout. --La connaissez-vous, Aubert? --Peut-être, Gérande. --Racontez-nous cela, s'écria vivement Scholastique, en éteignant parcimonieusement son cierge. --Depuis plusieurs jours, Gérande, dit le jeune ouvrier, il se passe un fait absolument incompréhensible. Toutes les montres que votre père a faites et vendues depuis quelques années s'arrêtent subitement. On lui en a rapporté un grand nombre. Il les a démontées avec soin; les ressorts étaient en bon état et les rouages parfaitement établis. Il les a remontées avec plus de soin encore; mais, en dépit de son habileté, elles n'ont plus marché. --Il y a du diable là-dessous! s'écria Scholastique. --Que veux-tu dire? demanda Gérande. Ce fait me semble naturel. Tout est borné sur terre, et l'infini ne peut sortir de la main des hommes. --Il n'en est pas moins vrai, répondit Aubert, qu'il y a en cela quelque chose d'extraordinaire et de mystérieux. J'ai aidé moi-même maître Zacharius à rechercher la cause de ce dérangement de ses montres, je n'ai pu la trouver, et, plus d'une fois, désespéré, les outils me sont tombés des mains. --Aussi, reprit Scholastique, pourquoi se livrer à tout ce travail de réprouvé? Est-il naturel qu'un petit instrument de cuivre puisse marcher tout seul et marquer les heures? On aurait dû s'en tenir au cadran solaire! --Vous ne parlerez plus ainsi, Scholastique, répondit Aubert, quand vous saurez que le cadran solaire fut inventé par Caïn. --Seigneur mon Dieu! que m'apprenez-vous là? --Croyez-vous, reprit ingénument Gérande, que l'on puisse prier Dieu de rendre la vie aux montres de mon père? --Sans aucun doute, répondit le jeune ouvrier. --Bon! Voici des prières inutiles, grommela la vieille servante, mais le Ciel en pardonnera l'intention.» Le cierge fut rallumé. Scholastique, Gérande et Aubert s'agenouillèrent sur les dalles de la chambre, et la jeune fille pria pour l'âme de sa mère, pour la sanctification de la nuit, pour les voyageurs et les prisonniers, pour les bons et les méchants, et surtout pour les tristesses inconnues de son père. Puis, ces trois dévotes personnes se relevèrent avec quelque confiance au coeur, car elles avaient remis leur peine dans le sein de Dieu. Aubert regagna sa chambre, Gérande s'assit toute pensive près de sa fenêtre, pendant que les dernières lueurs s'éteignaient dans la ville de Genève, et Scholastique, après avoir versé un peu d'eau sur les tisons embrasés et poussé les deux énormes verrous de la porte, se jeta sur son lit, où elle ne tarda pas à rêver qu'elle mourait de peur. Cependant, l'horreur de cette nuit d'hiver avait augmenté. Parfois, avec les tourbillons du fleuve, le vent s'engouffrait sous les pilotis, et la maison frissonnait tout entière; mais la jeune fille, absorbée par sa tristesse, ne songeait qu'à son père. Depuis les paroles d'Aubert Thün, la maladie de maître Zacharius avait pris à ses yeux des proportions fantastiques, et il lui semblait que cette chère existence, devenue purement mécanique, ne se mouvait plus qu'avec effort sur ses pivots usés. Soudain l'abat-vent, violemment poussé parla rafale, heurta la fenêtre de la chambre. Gérande tressaillit et se leva brusquement, sans comprendre la cause de ce bruit qui secoua sa torpeur. Dès que son émotion se fut calmée, elle ouvrit le châssis. Les nuages avaient crevé, et une pluie torrentielle crépitait sur les toitures environnantes. La jeune fille se pencha au dehors pour attirer le volet ballotté par le vent, mais elle eut peur. Il lui parut que la pluie et le fleuve, confondant leurs eaux tumultueuses, submergeaient cette fragile maison dont les ais craquaient de toutes parts. Elle voulut fuir sa chambre; mais elle aperçut au-dessous d'elle la réverbération d'une lumière qui devait venir du réduit de maître Zacharius, et dans un de ces calmes momentanés pendant lesquels se taisent les éléments, son oreille fut frappée par des sons plaintifs. Elle tenta de refermer sa fenêtre et ne put y parvenir. Le vent la repoussait avec violence, comme un malfaiteur qui s'introduit dans une habitation. Gérande pensa devenir folle de terreur! Que faisait donc son père? Elle ouvrit la porte, qui lui échappa des mains et battit bruyamment sous l'effort de la tempête. Gérande se trouva alors dans la salle obscure du souper, parvint, en tâtonnant, à gagner l'escalier qui aboutissait à l'atelier de maître Zacharius, et s'y laissa glisser, pâle et mourante. Le vieil horloger était debout au milieu de cette chambre que remplissaient les mugissements du fleuve Ses cheveux hérissés lui donnaient un aspect sinistre. Il parlait, il gesticulait, sans voir, sans entendre! Gérande demeura sur le seuil. «C'est la mort! disait maître Zacharius d'une voix sourde, c'est la mort!... Que me reste-t-il à vivre, maintenant que j'ai dispersé mon existence par le monde! car moi, maître Zacharius, je suis bien le créateur de toutes ces montres que j'ai fabriquées! C'est bien une partie de mon âme que j'ai enfermée dans chacune de ces boîtes de fer, d'argent ou d'or! Chaque fois que s'arrête une de ces horloges maudites, je sens mon coeur qui cesse de battre, car je les ai réglées sur ses pulsations!» Et, en parlant de cette façon étrange, le vieillard jeta les yeux sur son établi. Là se trouvaient toutes les parties d'une montre qu'il avait soigneusement démontée. Il prit une sorte de cylindre creux, appelé barillet, dans lequel est enfermé le ressort, et il en retira la spirale d'acier qui, au lieu de se détendre, suivant les lois de son élasticité, demeura roulée sur elle-même, ainsi qu'une vipère endormie. Elle semblait nouée, comme ces vieillards impotents dont le sang s'est figé à la longue. Maître Zacharius essaya vainement de la dérouler de ses doigts amaigris, dont la silhouette s'allongeait démesurément sur la muraille, mais il ne put y parvenir, et bientôt, avec un terrible cri de colère, il la précipita par le judas dans les tourbillons du Rhône. Gérande, les pieds cloués à terre, demeurait sans souffle, sans mouvement. Elle voulait et ne pouvait s'approcher de son père. De vertigineuses hallucinations s'emparaient d'elle. Soudain, elle entendit dans l'ombre une voix murmurer à son oreille: «Gérande, ma chère Gérande! La douleur vous tient encore éveillée! Rentrez, je vous prie, la nuit est froide. --Aubert! murmura la jeune fille à mi-voix. Vous! vous! --Ne devais-je pas m'inquiéter de ce qui vous inquiète!» répondit Aubert. Ces douces paroles firent revenir le sang au coeur de la jeune fille. Elle s'appuya au bras de l'ouvrier et lui dit: «Mon père est bien malade, Aubert! Vous seul pouvez le guérir, car cette affection de l'âme ne céderait pas aux consolations de sa fille. Il a l'esprit frappé d'un accident fort naturel, et, en travaillant avec lui à réparer ses montres, vous le ramènerez à la raison. Aubert, il n'est pas vrai, ajouta-t-elle, encore tout impressionnée, que sa vie se confonde avec celle de ses horloges?» Aubert ne répondit pas. «Mais ce serait donc un métier réprouvé du Ciel que le métier de mon père? fit Gérande en frissonnant. --Je ne sais, répondit l'ouvrier, qui réchauffa de ses mains les mains glacées de la jeune fille. Mais retournez à votre chambre, ma pauvre Gérande, et, avec le repos, reprenez quelque espérance!» Gérande regagna lentement sa chambre, et elle y demeura jusqu'au jour, sans que le sommeil appesantit ses paupières, tandis que maître Zacharius, toujours muet et immobile, regardait le fleuve couler bruyamment à ses pieds. II L'ORGUEIL DE LA SCIENCE La sévérité du marchand génevois en affaires est devenue proverbiale. Il est d'une probité rigide et d'une excessive droiture. Quelle dut donc être la honte de maître Zacharius, quand il vit ces montres, qu'il avait montées avec une si grande sollicitude, lui revenir de toutes parts. Or, il était certain que ces montres s'arrêtaient subitement et sans aucune raison apparente. Les rouages étaient en bon état et parfaitement établis, mais les ressorts avaient perdu toute élasticité. L'horloger essaya vainement de les remplacer: les roues demeurèrent immobiles. Ces dérangements inexplicables firent un tort immense à maître Zacharius. Ses magnifiques inventions avaient laissé maintes fois planer sur lui des soupçons de sorcellerie, qui reprirent dès lors consistance. Le bruit en parvint jusqu'à Gérande, et elle trembla souvent pour son père, lorsque des regards malintentionnés se fixaient sur lui. Cependant, le lendemain de cette nuit d'angoisses, maître Zacharius parut se remettre au travail avec quelque confiance. Le soleil du matin lui rendit quelque courage. Aubert ne tarda pas à le rejoindre à son atelier et en reçut un bonjour plein d'affabilité. «Je vais mieux, dit le vieil horloger. Je ne sais quels étranges maux de tête m'obsédaient hier, mais le soleil a chassé tout cela avec les nuages de la nuit. --Ma foi! maître, répondit Aubert, je n'aime la nuit ni pour vous, ni pour moi! --Et tu as raison, Aubert! Si tu deviens jamais un homme supérieur, tu comprendras que le jour t'est nécessaire comme la nourriture! Un savant de grand mérite se doit aux hommages du reste des hommes. --Maître, voilà le péché d'orgueil qui vous reprend. --De l'orgueil, Aubert! Détruis mon passé, anéantis mon présent, dissipe mon avenir, et alors il me sera permis de vivre dans l'obscurité! Pauvre garçon, qui ne comprend pas les sublimes choses auxquelles mon art se rattache tout entier! N'es-tu donc qu'un outil entre mes mains? --Cependant, maître Zacharius, reprit Aubert, j'ai plus d'une fois mérité vos compliments pour la manière dont j'ajustais les pièces les plus délicates de vos montres et de vos horloges! --Sans aucun doute, Aubert, répondit maître Zacharius, tu es un bon ouvrier que j'aime; mais, quand tu travailles, tu ne crois avoir entre tes doigts que du cuivre, de l'or, de l'argent, et tu ne sens pas ces métaux, que mon génie anime, palpiter comme une chair vivante! Aussi, tu ne mourrais pas, toi, de la mort de tes oeuvres!» Maître Zacharius demeura silencieux après ces paroles; mais Aubert chercha à reprendre la conversation. «Par ma foi! maître, dit-il, j'aime à vous voir travaillant ainsi sans relâche! Vous serez prêt pour la fête de notre corporation, car je vois que le travail de cette montre de cristal avance rapidement. , , ' , 1 ' , , , 2 . 3 4 - - ! . 5 6 - - ! ' . 7 8 - - ! 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