venait chercher Suzel, et il l'emmenait sur les bords du Vaar. Il avait
soin d'emporter sa ligne à pêcher, et Suzel n'avait garde d'oublier son
canevas à tapisserie, sur lequel ses jolis doigts mariaient les fleurs
les plus invraisemblables.
Il convient de dire ici que Frantz était un jeune homme de vingt-deux
ans, qu'un léger duvet de pêche apparaissait sur ses joues, et enfin
que sa voix venait à peine de descendre d'une octave à une autre.
Quant à Suzel, elle était blonde et rose. Elle avait dix-sept ans et ne
détestait point de pêcher à la ligne. Singulière occupation que
celle-là, pourtant, et qui vous oblige à lutter d'astuce avec un
barbillon. Mais Frantz aimait cela. Ce passe-temps allait à son
tempérament. Patient autant qu'on peut l'être, se plaisant à suivre d'un
oeil un peu rêveur le bouchon de liège qui tremblait au fil de l'eau, il
savait attendre, et quand, après une séance de six heures, un modeste
barbillon, ayant pitié de lui, consentait enfin à se laisser prendre, il
était heureux, mais il savait contenir son émotion.
Ce jour-là, les deux futurs, on pourrait dire les deux fiancés, étaient
assis sur la berge verdoyante. Le limpide Vaar murmurait à quelques
pieds au-dessous d'eux. Suzel poussait nonchalamment son aiguille à
travers le canevas. Frantz ramenait automatiquement sa ligne de gauche à
droite, puis il la laissait redescendre le courant de droite à gauche.
Les barbillons faisaient dans l'eau des ronds capricieux qui
s'entre-croisaient autour du bouchon, tandis que l'hameçon se promenait
à vide dans les couches plus basses.
De temps à autre:
«Je crois que ça mord, Suzel, disait Frantz, sans aucunement lever les
yeux sur la jeune fille.
--Le croyez-vous, Frantz? répondait Suzel, qui, abandonnant un instant
son ouvrage, suivait d'un oeil ému la ligne de son fiancé.
--Mais non, reprenait Frantz. J'avais cru sentir un petit mouvement. Je
me suis trompé.
--Ça mordra, Frantz, répondait Suzel de sa voix pure et douce. Mais
n'oubliez pas de «ferrer» à temps. Vous êtes toujours en retard de
quelques secondes, et le barbillon en profite pour s'échapper.
--Voulez-vous prendre ma ligne, Suzel?
--Volontiers, Frantz.
--Alors donnez-moi votre canevas, nous verrons si je serai plus adroit à
l'aiguille qu'à l'hameçon.»
Et la jeune fille prenait la ligne d'une main tremblante, et le jeune
homme faisait courir l'aiguille à travers les mailles de la tapisserie.
Et pendant des heures ils échangeaient ainsi de douces paroles, et leurs
coeurs palpitaient lorsque le liège frémissait sur l'eau. Ah!
puissent-ils ne jamais oublier ces heures charmantes, pendant
lesquelles, assis l'un près de l'autre, ils écoutaient le murmure de la
rivière.
Ce jour-là, le soleil était déjà très-abaissé sur l'horizon, et, malgré
les talents combinés de Suzel et de Frantz, «ça n'avait pas mordu». Les
barbillons ne s'étaient point montrés compatissants, et ils riaient des
jeunes gens qui étaient trop justes pour leur en vouloir.
«Nous serons plus heureux une autre fois, Frantz, dit Suzel, quand le
jeune pêcheur repiqua son hameçon toujours vierge sur sa planchette de
sapin.
--Il faut l'espérer, Suzel,» répondit Frantz.
Puis, tous deux, marchant l'un près de l'autre reprirent le chemin de la
maison, sans échanger une parole, aussi muets que leurs ombres, qui
s'allongeaient devant eux. Suzel se voyait grande, grande, sous les
rayons obliques du soleil couchant. Frantz paraissait maigre, maigre,
comme la longue ligne qu'il tenait à la main.
On arriva à la maison du bourgmestre. De vertes touffes d'herbe
encadraient les pavés luisants, et on se fut bien gardé de les arracher,
car elles capitonnaient la rue et assourdissaient le bruit des pas.
Au moment où la porte allait s'ouvrir, Frantz crut devoir dire à sa
fiancée:
«Vous savez, Suzel, le grand jour approche.
--Il approche, en effet, Frantz! répondit la jeune fille en abaissant
ses longues paupières.
--Oui, dit Frantz, dans cinq ou six ans....
--Au revoir, Frantz, dit Suzel.
--Au revoir, Suzel,» répondit Frantz.
Et, après que la porte se fut refermée, le jeune homme reprit d'un pas
égal et tranquille le chemin de la maison du conseiller Niklausse.
VII
Où les -andante- deviennent des -allegro- et les -allegro- des -vivace-.
L'émotion causée par l'incident de l'avocat Schut et du médecin Custos
s'était apaisée. L'affaire n'avait pas eu de suite. On pouvait donc
espérer que Quiquendone rentrerait dans son apathie habituelle, qu'un
événement inexplicable avait momentanément troublée.
Cependant, le tuyautage destiné à conduire le gaz oxy-hydrique dans les
principaux édifices de la ville s'opérait rapidement. Les conduites et
les branchements se glissaient peu à peu sous le pavé de Quiquendone.
Mais les becs manquaient encore, car leur exécution étant très-délicate,
il avait fallu les faire fabriquer à l'étranger. Le docteur Ox se
multipliait; son préparateur Ygène et lui ne perdaient pas un instant,
pressant les ouvriers, parachevant les délicats organes du gazomètre,
alimentant jour et nuit les gigantesques piles qui décomposaient l'eau
sous l'influence d'un puissant courant électrique. Oui! le docteur
fabriquait déjà son gaz, bien que la canalisation ne fût pas encore
terminée; ce qui, entre nous, aurait dû paraître assez singulier. Mais
avant peu,--du moins on était fondé à l'espérer,--avant peu, au théâtre
de la ville, le docteur Ox inaugurerait les splendeurs de son nouvel
éclairage.
Car Quiquendone possédait un théâtre, bel édifice, ma foi, dont la
disposition intérieure et extérieure rappelait tous les styles. Il était
à la fois byzantin, roman, gothique, Renaissance, avec des portes en
plein cintre, des fenêtres ogivales, des rosaces flamboyantes, des
clochetons fantaisistes, en un mot, un spécimen de tous les genres,
moitié Parthénon, moitié Grand Café parisien, ce qui ne saurait étonner,
puisque, commencé sous le bourgmestre Ludwig van Tricasse, en 1175, il
ne fut achevé qu'en 1837, sous le bourgmestre Natalis van Tricasse. On
avait mis sept cents ans à le construire, et il s'était successivement
conformé à la mode architecturale de toutes les époques. N'importe!
c'était un bel édifice, dont les piliers romans et les voûtes byzantines
ne jureraient pas trop avec l'éclairage au gaz oxy-hydrique.
On jouait un peu de tout au théâtre de Quiquendone, et surtout l'opéra
et l'opéra-comique. Mais il faut dire que les compositeurs n'eussent
jamais pu reconnaître leurs oeuvres, tant les -mouvements- en étaient
changés.
En effet, comme rien ne se faisait vite à Quiquendone, les oeuvres
dramatiques avaient dû s'approprier au tempérament des Quiquendoniens.
Bien que les portes du théâtre s'ouvrissent habituellement à quatre
heures et se fermassent à dix, il était sans exemple que, pendant ces
six heures, on eût joué plus de deux actes. -Robert le Diable, les
Huguenots-, ou -Guillaume Tell-, occupaient ordinairement trois soirées,
tant l'exécution de ces chefs-d'oeuvre était lente. Les -vivace-, au
théâtre de Quiquendone, flânaient comme de véritables -adagio-. Les
-allegro- se traînaient longuement, longuement. Les quadruples croches
ne valaient pas des rondes ordinaires en tout autre pays. Les roulades
les plus rapides, exécutées au goût des Quiquendoniens, avaient les
allures d'un hymne de plain-chant. Les trilles nonchalants
s'alanguissaient, se compassaient, afin de ne pas blesser les oreilles
des dilettanti. Pour tout dire par un exemple, l'air rapide de Figaro, à
son entrée au premier acte du -Barbier de Séville-, se battait au
numéro 33 du métronome et durait cinquante-huit minutes,--quand l'acteur
était un brûleur de planches.
On le pense bien, les artistes venus du dehors avaient dû se conformer à
cette mode; mais, comme on les payait bien, ils ne se plaignaient pas,
et ils obéissaient fidèlement à l'archet du chef d'orchestre, qui, dans
les -allegro-, ne battait jamais plus de huit mesures à la minute.
Mais aussi quels applaudissements accueillaient ces artistes, qui
enchantaient, sans jamais les fatiguer, les spectateurs de Quiquendone!
Toutes les mains frappaient l'une dans l'autre à des intervalles assez
éloignés, ce que les comptes rendus des journaux traduisaient par
-applaudissements frénétiques-; et une ou deux fois même, si la salle
étonnée ne croula pas sous les bravos, c'est que, au douzième siècle, on
n'épargnait dans les fondations ni le ciment ni la pierre.
D'ailleurs, pour ne point exalter ces enthousiastes natures de Flamands,
le théâtre ne jouait qu'une fois par semaine, ce qui permettait aux
acteurs de creuser plus profondément leurs rôles et aux spectateurs de
digérer plus longuement les beautés des chefs-d'oeuvre de l'art
dramatique.
Or, depuis longtemps les choses marchaient ainsi. Les artistes étrangers
avaient l'habitude de contracter un engagement avec le directeur de
Quiquendone, lorsqu'ils voulaient se reposer de leurs fatigues sur
d'autres scènes, et il ne semblait pas que rien dût modifier ces
coutumes invétérées, quand, quinze jours après l'affaire Schut-Custos,
un incident inattendu vint jeter à nouveau le trouble dans les
populations.
C'était un samedi, jour d'opéra. Il ne s'agissait pas encore, comme on
pourrait le croire, d'inaugurer le nouvel éclairage. Non; les tuyaux
aboutissaient bien dans la salle, mais, pour le motif indiqué plus haut,
les becs n'avaient pas encore été posés, et les bougies du lustre
projetaient toujours leur douce clarté sur les nombreux spectateurs qui
encombraient le théâtre. On avait ouvert les portes au public à une
heure après midi, et à trois heures la salle était à moitié pleine. Il y
avait eu un moment une queue qui se développait jusqu'à l'extrémité de
la place Saint-Ernuph, devant la boutique du pharmacien Josse Liefrinck.
Cet empressement faisait pressentir une belle représentation.
«Vous irez ce soir au théâtre? avait dit le matin même le conseiller au
bourgmestre.
--Je n'y manquerai pas, avait répondu van Tricasse, et j'y conduirai Mme
Van Tricasse, ainsi que notre fille Suzel et notre chère Tatanémance,
qui raffolent de la belle musique.
--Mlle Suzel viendra? demanda le conseiller.
--Sans doute, Niklausse.
--Alors mon fils Frantz sera un des premiers à faire queue, répondit
Niklausse.
--Un garçon ardent, Niklausse, répondit doctoralement le bourgmestre,
une tête chaude! Il faut surveiller ce jeune homme.
--Il aime, van Tricasse, il aime votre charmante Suzel.
--Eh bien! Niklausse, il l'épousera. Du moment que nous sommes convenus
de faire ce mariage, que peut-il demander de plus?
--Il ne demande rien, van Tricasse, il ne demande rien, ce cher enfant!
Mais enfin--et je ne veux pas en dire davantage--il ne sera pas le
dernier à prendre son billet au bureau!
--Ah! vive et ardente jeunesse! répliqua le bourgmestre, souriant à son
passé. Nous avons été ainsi, mon digne conseiller! Nous avons aimé, nous
aussi! Nous avons fait queue en notre temps! À ce soir donc, à ce soir!
À propos, savez-vous que c'est un grand artiste, ce Fioravanti! Aussi,
quel accueil on lui a fait dans nos murs! Il n'oubliera pas de longtemps
les applaudissements de Quiquendone.»
Il s'agissait, en effet, du célèbre ténor Fioravanti, qui, par son
talent de virtuose, sa méthode parfaite, sa voix sympathique, provoquait
chez les amateurs de la ville un véritable enthousiasme.
Depuis trois semaines, Fioravanti avait obtenu des succès immenses dans
-les Huguenots-. Le premier acte, interprété au goût des Quiquendoniens,
avait rempli une soirée tout entière de la première semaine du mois. Une
autre soirée de la seconde semaine, allongée par des -andante- infinis,
avait valu au célèbre chanteur une véritable ovation. Le succès s'était
encore accru avec le troisième acte du chef-d'oeuvre de Meyerbeer. Mais
c'est au quatrième acte qu'on attendait Fioravanti, et ce quatrième
acte, c'est ce soir-là même qu'il allait être joué devant un public
impatient. Ah! ce duo de Raoul et de Valentine, cet hymne d'amour à deux
voix, largement soupiré, cette strette où se multiplient les
-crescendo-, les -stringendo-, les -pressez un peu-, les -più
crescendo-, tout cela chanté lentement, compendieusement,
interminablement! Ah! quel charme!
Aussi, à quatre heures, la salle était pleine. Les loges, l'orchestre,
le parterre regorgeaient. Aux avant-scènes s'étalaient le bourgmestre
van Tricasse, Mlle van Tricasse, Mme van Tricasse et l'aimable
Tatanémance en bonnet vert-pomme; puis, non loin, le conseiller
Niklausse et sa famille, sans oublier l'amoureux Frantz. On voyait aussi
les familles du médecin Custos, de l'avocat Schut, d'Honoré Syntax, le
grand juge, et Soutman (Norbert), le directeur de la compagnie
d'assurances, et le gros banquier Collaert, fou de musique allemande, un
peu virtuose lui-même, et le percepteur Rupp, et le directeur de
l'Académie, Jérôme Resh, et le commissaire civil, et tant d'autres
notabilités de la ville qu'on ne saurait les énumérer ici sans abuser de
la patience du lecteur.
Ordinairement, en attendant le lever du rideau, les Quiquendoniens
avaient l'habitude de se tenir silencieux, les uns lisant leur journal,
les autres échangeant quelques mots à voix basse, ceux-ci gagnant leur
place sans bruit et sans hâte, ceux-là jetant un regard à demi éteint
vers les beautés aimables qui garnissaient les galeries.
Mais, ce soir-là, un observateur eût constaté que, même avant le lever
du rideau, une animation inaccoutumée régnait dans la salle. On voyait
remuer des gens qui ne remuaient jamais. Les éventails des dames
s'agitaient avec une rapidité anormale. Un air plus vivace semblait
avoir envahi toutes ces poitrines. On respirait plus largement. Quelques
regards brillaient, et, s'il faut le dire, presque à l'égal des flammes
du lustre, qui semblaient jeter sur la salle un éclat inaccoutumé.
Vraiment, on y voyait plus clair que d'habitude, bien que l'éclairage
n'eût point été augmenté. Ah! si les appareils nouveaux du docteur Ox
eussent fonctionné! mais ils ne fonctionnaient pas encore.
Enfin, l'orchestre est à son poste, au grand complet. Le premier violon
a passé entre les pupitres pour donner un -la- modeste à ses collègues.
Les instruments à corde, les instruments à vent, les instruments à
percussion sont d'accord. Le chef d'orchestre n'attend plus que le coup
de sonnette pour battre la première mesure.
La sonnette retentit. Le quatrième acte commence. L'-allegro
appassionato- de l'entracte est joué suivant l'habitude, avec une
lenteur majestueuse, qui eût fait bondir l'illustre Meyerbeer, et dont
les dilettanti Quiquendoniens apprécient toute la majesté.
Mais bientôt le chef d'orchestre ne se sent plus maître de ses
exécutants. Il a quelque peine à les retenir, eux si obéissants, si
calmes d'ordinaire. Les instruments à vent ont une tendance à presser
les mouvements, et il faut les refréner d'une main ferme, car ils
prendraient l'avance sur les instruments à cordes, ce qui, au point de
vue harmonique, produirait un effet regrettable. Le basson lui-même, le
fils du pharmacien Josse Liefrinck, un jeune homme si bien élevé, tend
à s'emporter.
Cependant Valentine a commencé son récitatif:
Je suis seule chez moi....
mais elle presse. Le chef d'orchestre et tous ses musiciens la
suivent--peut-être à leur insu--dans son -cantabile-, qui devrait être
battu largement, comme un -douze-huit- qu'il est. Lorsque Raoul paraît à
la porte du fond, entre le moment où Valentine va à lui et le moment où
elle le cache dans la chambre -à côté-, il ne se passe pas un quart
d'heure, tandis qu'autrefois, selon la tradition du théâtre de
Quiquendone, ce récitatif de trente-sept mesures durait juste
trente-sept minutes.
Saint-Bris, Nevers, Cavannes et les seigneurs catholiques sont entrés en
scène, un peu précipitamment peut être. -Allegro pomposo- a marqué le
compositeur sur la partition. L'orchestre et les seigneurs vont bien
-allegro-, mais pas -pomposo- du tout, et au morceau d'ensemble, dans
cette page magistrale de la conjuration et de la bénédiction des
poignards, on ne modère plus l'-allegro- réglementaire. Chanteurs et
musiciens s'échappent fougueusement. Le chef d'orchestre ne songe plus à
les retenir. D'ailleurs le public ne réclame pas, au contraire; on sent
qu'il est entraîné lui-même, qu'il est dans le mouvement, et que ce
mouvement répond aux aspirations de son âme:
Des troubles renaissants et d'une guerre impie,
Voulez-vous, comme moi, délivrer le pays?
On promet, on jure. C'est à peine si Nevers a le temps de protester et
de chanter que, «parmi ses aïeux, il compte des soldats et pas un
assassin.» On l'arrête. Les quarteniers et les échevins accourent et
jurent rapidement «de frapper tous à la fois». Saint-Bris enlève comme
un véritable -deux-quatre- de barrière le récitatif qui appelle les
catholiques à la vengeance. Les trois moines, portant des corbeilles
avec des écharpes blanches, se précipitent par la porte du fond de
l'appartement de Nevers, sans tenir compte de la mise en scène, qui leur
recommande de s'avancer lentement. Déjà tous les assistants ont tiré
leur épée et leur poignard, que les trois moines bénissent en un tour de
main. Les soprani, les ténors, les basses, attaquent avec des cris de
rage l'-allegro furioso-, et, d'un -six-huit- dramatique, ils font un
-six-huit- de quadrille. Puis, ils sortent en hurlant:
À minuit,
Point de bruit!
Dieu le veut!
Oui,
À minuit.
En ce moment, le public est debout. On s'agite dans les loges, au
parterre, aux galeries. Il semble que tous les spectateurs vont
s'élancer sur la scène, le bourgmestre van Tricasse en tête, afin de
s'unir aux conjurés et d'anéantir les huguenots, dont, d'ailleurs, ils
partagent les opinions religieuses. On applaudit, on rappelle, on
acclame! Tatanémance agite d'une main fébrile son bonnet vert-pomme.
Les lampes de la salle jettent un éclat ardent.
Raoul, au lieu de soulever lentement la draperie, la déchire par un
geste superbe et se trouve face à face avec Valentine.
Enfin! c'est le grand duo, et il est mené -allegro vivace-. Raoul
n'attend pas les demandes de Valentine et Valentine n'attend pas les
réponses de Raoul. Le passage adorable:
Le danger presse
Et le temps vole....
devient un de ces rapides -deux-quatre- qui ont fait la renommée
d'Offenbach, lorsqu'il fait danser des conjurés quelconques. L'-andante
amoroso-:
Tu l'as dit!
Oui, tu m'aimes!
n'est plus qu'un -vivace furioso-, et le violoncelle de l'orchestre ne
se préoccupe plus d'imiter les inflexions de la voix du chanteur, comme
il est indiqué dans la partition du maître. En vain Raoul s'écrie:
Parle encore et prolonge
De mon coeur l'ineffable sommeil!
Valentine ne peut pas prolonger! On sent qu'un feu inaccoutumé le
dévore. Ses -si- et ses -ut-, au-dessus de la portée, ont un éclat
effrayant. Il se démène, il gesticule, il est embrasé.
On entend le beffroi; la cloche résonne; mais quelle cloche haletante!
Le sonneur qui la sonne ne se possède évidemment plus. C'est un tocsin
épouvantable, qui lutte de violence avec les fureurs de l'orchestre.
Enfin la strette qui va terminer cet acte magnifique:
Plus d'amour, plus d'ivresse,
O remords qui m'oppresse!
que le compositeur indique -allegro con moto-, s'emporte dans un
-prestissimo- déchaîné. On dirait un train express qui passe. Le beffroi
reprend. Valentine tombe évanouie. Raoul se précipite par la fenêtre!
Il était temps. L'orchestre, véritablement ivre, n'aurait pu continuer.
Le bâton du chef n'est plus qu'un morceau brisé sur le pupitre du
souffleur! Les cordes des violons sont rompues et les manches tordus!
Dans sa fureur, le timbalier a crevé ses timbales! le contrebassiste est
juché sur le haut de son édifice sonore! La première clarinette a avalé
l'anche de son instrument, et le second hautbois mâche entre ses dents
ses languettes de roseau! La coulisse du trombone est faussée, et enfin
le malheureux corniste ne peut plus retirer sa main, qu'il a trop
profondément enfoncée dans le pavillon de son cor!
Et le public! le public, haletant, enflammé, gesticule, hurle! Toutes
les figures sont rouges comme si un incendie eût embrasé ces corps à
l'intérieur! On se bourre, on se presse pour sortir, les hommes sans
chapeau, les femmes sans manteau! On se bouscule dans les couloirs, on
s'écrase aux portes, on se dispute, on se bat! Plus d'autorités! plus
de bourgmestre! Tous égaux devant une surexcitation infernale ...
Et, quelques instants après, lorsque chacun est dans la rue, chacun
reprend son calme habituel et rentre paisiblement dans sa maison, avec
le souvenir confus de ce qu'il a ressenti.
Le quatrième acte des -Huguenots-, qui durait autrefois six heures
d'horloge, commencé, ce soir-là, à quatre heures et demie, était terminé
à cinq heures moins douze.
Il avait duré dix-huit minutes!
VIII
Où l'antique et solennelle valse allemande se change en tourbillon.
Mais si les spectateurs, après avoir quitté le théâtre, reprirent leur
calme habituel, s'ils regagnèrent paisiblement leur logis en ne
conservant qu'une sorte d'hébêtement passager, ils n'en avaient pas
moins subi une extraordinaire exaltation, et, anéantis, brisés, comme
s'ils eussent commis quelque excès de table, ils tombèrent lourdement
dans leurs lits.
Or, le lendemain, chacun eut comme un ressouvenir de ce qui s'était
passé la veille. En effet, à l'un manquait son chapeau, perdu dans la
bagarre, à l'autre un pan de son habit, déchiré dans la mêlée; à
celle-ci, son fin soulier de prunelle, à celle-là sa mante des grands
jours. La mémoire revint à ces honnêtes bourgeois, et, avec la mémoire,
une certaine honte de leur inqualifiable effervescence. Cela leur
apparaissait comme une orgie dont ils auraient été les héros
inconscients! Ils n'en parlaient pas; ils ne voulaient plus y penser.
Mais le personnage le plus abasourdi de la ville, ce fut encore le
bourgmestre van Tricasse. Le lendemain matin, en se réveillant, il ne
put retrouver sa perruque. Lotchè avait cherché partout. Rien. La
perruque était restée sur le champ de bataille. Quant à la faire
réclamer par Jean Mistrol, le trompette assermenté de la ville, non.
Mieux valait faire le sacrifice de ce postiche que de s'afficher ainsi,
quand on avait l'honneur d'être le premier magistrat de la cité.
Le digne van Tricasse songeait ainsi, étendu sous ses couvertures, le
corps brisé, la tête lourde, la langue épaisse, la poitrine brûlante. Il
n'éprouvait aucune envie de se lever, au contraire, et son cerveau
travailla plus dans cette matinée qu'il n'avait travaillé depuis
quarante ans peut-être. L'honorable magistrat refaisait dans son esprit
tous les incidents de cette inexplicable représentation. Il les
rapprochait des faits qui s'étaient dernièrement accomplis à la soirée
du docteur Ox. Il cherchait les raisons de cette singulière excitabilité
qui, à deux reprises, venait de se déclarer chez ses administrés les
plus recommandables.
«Mais que se passe-t-il donc? se demandait-il. Quel esprit de vertige
s'est emparé de ma paisible ville de Quiquendone? Est-ce que nous allons
devenir fous et faudra-t-il faire de la cité un vaste hôpital? Car
enfin, hier, nous étions tous là, notables, conseillers, juges, avocats,
médecins, académiciens, et tous, si mes souvenirs sont fidèles, tous
nous avons subi cet accès de folie furieuse! Mais qu'y avait-il donc
dans cette musique infernale? C'est inexplicable! Cependant, je n'avais
rien mangé, rien bu qui pût produire en moi une telle exaltation! Non!
hier, à dîner, une tranche de veau trop cuit, quelques cuillerées
d'épinards au sucre, des oeufs à la neige et deux verres de petite bière
coupée d'eau pure, cela ne peut pas monter à la tête! Non. Il y a
quelque chose que je ne puis expliquer, et comme, après tout, je suis
responsable des actes de mes administrés, je ferai faire une enquête.»
Mais l'enquête, qui fut décidée par le conseil municipal, ne produisit
aucun résultat. Si les faits étaient patents, les causes échappèrent à
la sagacité des magistrats. D'ailleurs, le calme s'était refait dans les
esprits, et, avec le calme, l'oubli des excès. Les journaux de la
localité évitèrent même d'en parler, et le compte rendu de la
représentation, qui parut dans le -Mémorial de Quiquendone-, ne fit
aucune allusion à cet enfièvrement d'une salle tout entière.
Et cependant, si la ville reprit son flegme habituel, si elle redevint,
en apparence, flamande comme devant, au fond, on sentait que le
caractère et le tempérament de ses habitants se modifiaient peu à peu.
On eût vraiment dit, avec le médecin Dominique Custos, «qu'il leur
poussait des nerfs.»
Expliquons-nous cependant. Ce changement incontestable et incontesté ne
se produisait que dans certaines conditions. Lorsque les Quiquendoniens
allaient par les rues de la ville, au grand air, sur les places, le long
du Vaar, ils étaient toujours ces bonnes gens froids et méthodiques que
l'on connaissait autrefois. De même, quand ils se confinaient dans leurs
logis, les uns travaillant de la main, les autres travaillant de la
tête, ceux-ci ne faisant rien, ceux-là ne pensant pas davantage. Leur
vie privée était silencieuse, inerte, végétative comme jadis. Nulle
querelle, nul reproche dans les ménages, nulle accélération des
mouvements du coeur, nulle surexcitation de la moelle encéphalique. La
moyenne des pulsations restait ce qu'elle était au bon temps, de
cinquante à cinquante-deux par minute.
Mais, phénomène absolument inexplicable, qui eût mis en défaut la
sagacité des plus ingénieux physiologistes de l'époque, si les habitants
de Quiquendone ne se modifiaient point dans la vie privée, ils se
métamorphosaient visiblement, au contraire, dans la vie commune, à
propos de ces relations d'individu à individu qu'elle provoque.
Ainsi, se réunissaient-ils dans un édifice public? Cela «n'allait plus»,
pour employer l'expression du commissaire Passauf. À la bourse, à
l'hôtel de ville, à l'amphithéâtre de l'Académie, aux séances du conseil
comme aux réunions des savants, une sorte de revivification se
produisait, une surexcitation singulière s'emparait bientôt des
assistants. Au bout d'une heure, les rapports étaient déjà aigres. Après
deux heures, la discussion dégénérait en dispute. Les têtes
s'échauffaient, et l'on en venait aux personnalités. Au temple même,
pendant le prêche, les fidèles ne pouvaient entendre de sang-froid le
ministre van Stabel, qui, d'ailleurs, se démenait dans sa chaire et les
admonestait plus sévèrement que d'habitude. Enfin cet état de choses
amena de nouvelles altercations plus graves, hélas! que celle du médecin
Custos et de l'avocat Schut, et si elles ne nécessitèrent jamais
l'intervention de l'autorité, c'est que les querelleurs, rentrés chez
eux, y retrouvaient, avec le calme, l'oubli des offenses faites et
reçues.
Toutefois, cette particularité n'avait pu frapper des esprits absolument
inhabiles à reconnaître ce qui se passait en eux. Un seul personnage de
la ville, celui-là même dont le conseil songeait depuis trente ans à
supprimer la charge, le commissaire civil, Michel Passauf, avait fait
cette remarque, que la surexcitation, nulle dans les maisons
particulières, se révélait promptement dans les édifices publics, et il
se demandait, non sans une certaine anxiété, ce qu'il adviendrait si
jamais cet éréthisme venait à se propager jusque dans les maisons
bourgeoises, et si l'épidémie--c'était le mot qu'il employait--se
répandait dans les rues de la ville. Alors, plus d'oubli des injures,
plus de calme, plus d'intermittence dans le délire, mais une
inflammation permanente qui précipiterait inévitablement les
Quiquendoniens les uns contre les autres.
«Alors qu'arriverait-il? se demandait avec effroi le commissaire
Passauf. Comment arrêter ces sauvages fureurs? Comment enrayer ces
tempéraments aiguillonnés? C'est alors que ma charge ne sera plus une
sinécure, et qu'il faudra bien que le conseil en arrive à doubler mes
appointements ... à moins qu'il ne faille m'arrêter moi-même ... pour
infraction et manquement à l'ordre public!»
Or, ces très-justes craintes commencèrent à se réaliser. De la bourse,
du temple, du théâtre, de la maison commune, de l'Académie, de la halle,
le mal fit invasion dans la maison des particuliers, et cela moins de
quinze jours après cette terrible représentation des -Huguenots-.
Ce fut dans la maison du banquier Collaert que se déclarèrent les
premiers symptômes de l'épidémie.
Ce riche personnage donnait un bal, ou tout au moins une soirée
dansante, aux notabilités de la ville. Il avait émis, quelques mois
auparavant, un emprunt de trente mille francs qui avait été aux trois
quarts souscrit, et, pour reconnaître ce succès financier, il avait
ouvert ses salons et donné une fête à ses compatriotes.
On sait ce que sont ces réceptions flamandes, pures et tranquilles, dont
la bière et les sirops font, en général, tous les frais. Quelques
conversations sur le temps qu'il fait, l'apparence des récoltes, le bon
état des jardins, l'entretien des fleurs et plus particulièrement des
tulipes; de temps en temps, une danse lente et compassée, comme un
menuet; parfois une valse, mais une de ces valses allemandes qui ne
donnent pas plus d'un tour et demi à la minute, et pendant lesquelles
les valseurs se tiennent embrassés aussi loin l'un de l'autre que leurs
bras le peuvent permettre, tel est l'ordinaire de ces bals que
fréquentait la haute société de Quiquendone. La polka, après avoir été
mise à quatre temps, avait bien essayé de s'y acclimater; mais les
danseurs restaient toujours en arrière de l'orchestre, si lentement que
fût battue la mesure, et l'on avait dû y renoncer.
Ces réunions paisibles, dans lesquelles les jeunes gens et les jeunes
filles trouvaient un plaisir honnête et modéré, n'avaient jamais amené
d'éclat fâcheux. Pourquoi donc, ce soir-là, chez le banquier Collaert,
les sirops semblèrent-ils se transformer en vins capiteux, en Champagne
pétillant, en punchs incendiaires? Pourquoi, vers le milieu de la fête,
une sorte d'ivresse inexplicable gagna-t-elle tous les invités? Pourquoi
le menuet dériva-t-il en saltarelle? Pourquoi les musiciens de
l'orchestre pressèrent-ils la mesure? Pourquoi, ainsi qu'au théâtre, les
bougies brillèrent-elles d'un éclat inaccoutumé? Quel courant électrique
envahit les salons du banquier? D'où vint que les couples se
rapprochèrent, que les mains se pressèrent dans une étreinte plus
convulsive, que des «cavaliers seuls» se signalèrent par quelques pas
hasardés, pendant cette pastourelle autrefois si grave, si solennelle,
si majestueuse, si comme il faut!
Hélas! quel Oedipe aurait pu répondre à toutes ces insolubles questions?
Le commissaire Passauf, présent à la soirée, voyait bien l'orage venir,
mais il ne pouvait le dominer, il ne pouvait le fuir, et il sentait
comme une ivresse lui monter au cerveau. Toutes ses facultés
physiologiques et passionnelles s'accroissaient. On le vit, à plusieurs
reprises, se jeter sur les sucreries et dévaliser les plateaux, comme
s'il fût sorti d'une longue diète.
Pendant ce temps, l'animation du bal s'augmentait. Un long murmure,
comme un bourdonnement sourd, s'échappait de toutes les poitrines. On
dansait, on dansait véritablement. Les pieds s'agitaient avec une
frénésie croissante. Les figures s'empourpraient comme des faces de
Silène. Les yeux brillaient comme des escarboucles. La fermentation
générale était portée au plus haut degré.
Et quand l'orchestre entonna la valse du -Freyschütz-, lorsque cette
valse, si allemande et d'un mouvement si lent, fut attaquée à bras
déchaînés par les gagistes, ah! ce ne fut plus une valse, ce fut un
tourbillon insensé, une rotation vertigineuse, une giration digne d'être
conduite par quelque Méphistophélès, battant la mesure avec un tison
ardent! Puis un galop, un galop infernal, pendant une heure, sans qu'on
pût le détourner, sans qu'on pût le suspendre, entraîna dans ses replis
à travers les salles, les salons, les antichambres, par les escaliers,
de la cave au grenier de l'opulente demeure, les jeunes gens, les jeunes
filles, les pères, les mères, les individus de tout âge, de tout poids,
de tout sexe, et le gros banquier Collaert, et Mme Collaert, et les
conseillers, et les magistrats, et le grand juge, et Niklausse, et Mme
van Tricasse, et le bourgmestre van Tricasse, et le commissaire Passauf
lui-même, qui ne put jamais se rappeler celle qui fut sa valseuse
pendant cette nuit-là.
Mais «elle» ne l'oublia plus. Et depuis ce jour, «elle» revit dans ses
rêves le brûlant commissaire, l'enlaçant dans une étreinte passionnée!
Et «elle», c'était l'aimable Tatanémance!
IX
Où le docteur Ox et son préparateur Ygène ne se disent que quelques
mots.
«Eh bien, Ygène?
--Eh bien, maître, tout est prêt! La pose des tuyaux est achevée.
--Enfin! Nous allons maintenant opérer en grand, et sur les masses!»
X
Dans lequel on verra que l'épidémie envahit la ville entière et quel
effet elle produisit.
Pendant les mois qui suivirent, le mal, au lieu de se dissiper, ne fit
que s'étendre. Des maisons particulières l'épidémie se répandit dans
les rues. La ville de Quiquendone n'était plus reconnaissable.
Phénomène plus extraordinaire encore que ceux qui avaient été remarqués
jusqu'alors, non-seulement le règne animal, mais le règne végétal
lui-même n'échappait point à cette influence.
Suivant le cours ordinaire des choses, les épidémies sont spéciales.
Celles qui frappent l'homme épargnent les animaux, celles qui frappent
les animaux épargnent les végétaux. On n'a jamais vu un cheval attaqué
de la variole ni un homme de la peste bovine, et les moutons n'attrapent
pas la maladie des pommes de terre. Mais ici, toutes les lois de la
nature semblaient bouleversées. Non-seulement le caractère, le
tempérament, les idées des habitants et habitantes de Quiquendone
s'étaient modifiés, mais les animaux domestiques, chiens ou chats,
boeufs ou chevaux, ânes ou chèvres, subissaient cette influence
épidémique, comme si leur milieu habituel eût été changé. Les plantes
elles-mêmes «s'émancipaient», si l'on veut bien nous pardonner cette
expression.
En effet, dans les jardins, dans les potagers, dans les vergers, se
manifestaient des symptômes extrêmement curieux. Les plantes grimpantes
grimpaient avec plus d'audace. Les plantes touffantes «touffaient» avec
plus de vigueur. Les arbustes devenaient des arbres. Les graines, à
peine semées, montraient leur petite tête verte, et, dans le même laps
de temps, elles gagnaient en pouces ce que jadis, et dans les
circonstances les plus favorables, elles gagnaient en lignes. Les
asperges atteignaient deux pieds de hauteur; les artichauts devenaient
gros comme des melons, les melons gros comme des citrouilles, les
citrouilles grosses comme des potirons, les potirons gros comme la
cloche du beffroi, qui mesurait, ma foi, neuf pieds de diamètre. Les
choux étaient des buissons et les champignons des parapluies.
Les fruits ne tardèrent pas à suivre l'exemple des légumes. Il fallut se
mettre à deux pour manger une fraise et à quatre pour manger une poire.
Les grappes de raisin égalaient cette grappe phénoménale, si
admirablement peinte par le Poussin dans son -Retour des envoyés à la
Terre promise-!
De même pour les fleurs: les larges violettes répandaient dans l'air des
parfums plus pénétrants; les roses exagérées resplendissaient de
couleurs plus vives; les lilas formaient en quelques jours
d'impénétrables taillis; géraniums, marguerites, dahlias, camélias,
rhododendrons, envahissant les allées, s'étouffaient les uns les autres!
La serpe n'y pouvait suffire. Et les tulipes, ces chères liliacées qui
font la joie des Flamands, quelles émotions elles causèrent aux
amateurs! Le digne van Bistrom faillit un jour tomber à la renverse en
voyant dans son jardin une simple -Tulipa gesneriana- énorme,
monstrueuse, géante, dont le calice servait de nid à toute une famille
de rouges-gorges!
La ville entière accourut pour voir cette fleur phénomènale et lui
décerna le nom de -Tulipa quiquendonia-.
Mais, hélas! si ces plantes, si ces fruits, si ces fleurs poussaient à
vue d'oeil, si tous les végétaux affectaient de prendre des proportions
colossales, si la vivacité de leurs couleurs et de leur parfum enivrait
l'odorat et le regard, en revanche, ils se flétrissaient vite. Cet air
qu'ils absorbaient les brûlait rapidement, et ils mouraient bientôt,
épuisés, flétris, dévorés.
Tel fut le sort de la fameuse tulipe, qui s'étiola après quelques jours
de splendeur!
Il en fut bientôt de même des animaux domestiques, depuis le chien de la
maison jusqu'au porc de l'étable, depuis le serin de la cage jusqu'au
dindon de la basse-cour.
Il convient de dire que ces animaux, en temps ordinaire, étaient non
moins flegmatiques que leurs maîtres. Chiens ou chats végétaient plutôt
qu'ils ne vivaient. Jamais un frémissement de plaisir, jamais un
mouvement de colère. Les queues ne remuaient pas plus que si elles
eussent été de bronze. On ne citait, depuis un temps immémorial, ni un
coup de dent ni un coup de griffe. Quant aux chiens enragés, on les
regardait comme des bêtes imaginaires, à ranger avec les griffons et
autres dans la ménagerie de l'Apocalypse.
Mais, pendant ces quelques mois, dont nous cherchons à reproduire les
moindres accidents, quel changement! Chiens et chats commencèrent à
montrer les dents et les griffes. Il y eut quelques exécutions à la
suite d'attaques réitérées. On vit pour la première fois un cheval
prendre le mors aux dents et s'emporter dans les rues de Quiquendone,
un boeuf se précipiter, cornes baissées, sur un de ses congénères, un
âne se renverser, les jambes en l'air, sur la place Saint-Ernuph, et
pousser des braîments qui n'avaient plus rien «d'animal», un mouton, un
mouton lui-même, défendre vaillamment contre le couteau du boucher les
côtelettes qu'il portait en lui!
Le bourgmestre van Tricasse fut contraint de rendre des arrêtés de
police concernant les animaux domestiques qui, pris de folie, rendaient
peu sûres les rues de Quiquendone.
Mais, hélas! si les animaux étaient fous, les hommes n'étaient plus
sages. Aucun âge ne fut épargné par le fléau.
Les bébés devinrent très-promptement insupportables, eux jusque là si
faciles à élever, et, pour la première fois, le grand-juge Honoré Syntax
dut appliquer le fouet à sa jeune progéniture.
Au collège, il y eut comme une émeute, et les dictionnaires tracèrent de
déplorables trajectoires dans les classes. On ne pouvait plus tenir les
élèves renfermés, et, d'ailleurs, la surexcitation gagnait jusqu'aux
professeurs eux-mêmes, qui les accablaient de pensums extravagants.
Autre phénomène! Tous ces Quiquendoniens, si sobres jusqu'alors, et qui
faisaient des crèmes fouettées leur alimentation principale,
commettaient de véritables excès de nourriture et de boisson. Leur
régime ordinaire ne suffisait plus. Chaque estomac se transformait en
gouffre, et ce gouffre, il fallait bien le combler par les moyens les
plus énergiques. La consommation de la ville fut triplée. Au lieu de
deux repas, on en faisait six. On signala de nombreuses indigestions. Le
conseiller Niklausse ne pouvait assouvir sa faim. Le bourgmestre van
Tricasse ne pouvait combler sa soif, et il ne sortait plus d'une sorte
de demi-ébriété rageuse.
Enfin les symptômes les plus alarmants se manifestèrent et se
multiplièrent de jour en jour.
On rencontra des gens ivres, et, parmi ces gens ivres, souvent des
notables.
Les gastralgies donnèrent une occupation énorme au médecin Dominique
Custos, ainsi que les névrites et les névrophlogoses, ce qui prouvait
bien à quel degré d'irritabilité étaient étrangement montés les nerfs de
la population.
Il y eut des querelles, des altercations quotidiennes dans les rues
autrefois si désertes de Quiquendone, aujourd'hui si fréquentées, car
personne ne pouvait plus rester chez soi.
Il fallut créer une police nouvelle pour contenir les perturbateurs de
l'ordre public.
Un violon fut installé dans la maison commune, et il se peupla jour et
nuit de récalcitrants. Le commissaire Passauf était sur les dents.
Un mariage fut conclu en moins de deux mois,--ce qui ne s'était jamais
vu. Oui! le fils du percepteur Rupp épousa la fille de la belle
Augustine de Rovere, et cela cinquante-sept jours seulement après avoir
fait la demande de sa main!
D'autres mariages furent décidés qui, en d'autres temps, fussent restés
à l'état de projet pendant des années entières. Le bourgmestre n'en
revenait pas, et il sentait sa fille, la charmante Suzel, lui échapper
des mains.
Quant à la chère Tatanémance, elle avait osé pressentir le commissaire
Passauf, au sujet d'une union qui lui semblait réunir tous les éléments
de bonheur, fortune, honorabilité, jeunesse!...
Enfin--pour comble d'abomination--un duel eut lieu! Oui, un duel au
pistolet, aux pistolets d'arçons, à soixante-quinze pas, à balles
libres! Et entre qui? Nos lecteurs ne voudront pas le croire.
Entre M. Frantz Niklausse, le doux pêcheur à la ligne, et le fils de
l'opulent banquier, le jeune Simon Collaert.
Et la cause de ce duel, c'était la propre fille du bourgmestre, pour
laquelle Simon se sentait féru d'amour, et qu'il ne voulait pas céder
aux prétentions d'un audacieux rival!
XI
Où les Quiquendoniens prennent une résolution héroïque.
On voit dans quel état déplorable se trouvait la population de
Quiquendone. Les têtes fermentaient. On ne se connaissait et on ne se
reconnaissait plus. Les gens les plus pacifiques étaient devenus
querelleurs. Il ne fallait pas les regarder de travers, ils eussent vite
fait de vous envoyer des témoins. Quelques-uns laissèrent pousser leurs
moustaches, et certains--des plus batailleurs--les relevèrent en croc.
Dans ces conditions, l'administration de la cité, le maintien de l'ordre
dans les rues et dans les édifices publics devenaient fort difficiles,
car les services n'avaient point été organisés pour un tel état de
choses. Le bourgmestre,--ce digne van Tricasse que nous avons connu si
doux, si éteint, si incapable de prendre une décision quelconque,--le
bourgmestre ne décolérait plus. Sa maison retentissait des éclats de sa
voix. Il rendait vingt arrêtés par jour, gourmandant ses agents, et prêt
à faire exécuter lui-même les actes de son administration.
Ah! quel changement! Aimable et tranquille maison du bourgmestre, bonne
habitation flamande, où était son calme d'autrefois? Quelles scènes de
ménage s'y succédaient maintenant! Mme van Tricasse était devenue
acariâtre, quinteuse, gourmandeuse. Son mari parvenait peut-être à
couvrir sa voix en criant plus haut qu'elle, mais non à la faire taire.
L'humeur irascible de cette brave dame s'en prenait à tout. Rien
n'allait! Le service ne se faisait pas. Des retards pour toutes choses!
Elle accusait Lotchè, et même Tatanémance, sa belle-soeur, qui, de non
moins mauvaise humeur, lui répondait aigrement. Naturellement. M. van
Tricasse soutenait sa domestique Lotchè, ainsi que cela se voit dans
les meilleurs ménages. De là, exaspération permanente de Mme la
bourgmestre, objurgations, discussions, disputes, scènes qui n'en
finissaient plus!
«Mais qu'est-ce que nous avons? s'écriait le malheureux bourgmestre.
Mais quel est ce feu qui nous dévore? Mais nous sommes donc possédés du
diable? Ah! madame van Tricasse, madame van Tricasse! Vous finirez par
me faire mourir avant vous et manquer ainsi à toutes les traditions de
la famille!»
Car le lecteur ne peut avoir oublié cette particularité assez bizarre,
que M. van Tricasse devait devenir veuf et se remarier, pour ne point
rompre la chaîne des convenances.
Cependant cette disposition des esprits produisit encore d'autres effets
assez curieux et qu'il importe de signaler. Cette surexcitation, dont la
cause nous échappe jusqu'ici, amena des régénérescences physiologiques,
auxquelles on ne se serait pas attendu. Des talents, qui seraient restés
ignorés, sortirent de la foule. Des aptitudes se révélèrent. Des
artistes, jusque-là médiocres, se montrèrent sous un jour nouveau. Des
hommes apparurent dans la politique aussi bien que dans les lettres. Des
orateurs se formèrent aux discussions les plus ardues, et sur toutes les
questions ils enflammèrent un auditoire parfaitement disposé d'ailleurs
à l'inflammation. Des séances du conseil, le mouvement passa dans les
réunions publiques, et un club se fonda à Quiquendone, pendant que vingt
journaux, le -Guetteur de Quiquendone-, l'-Impartial de Quiquendone-,
le -Radical de Quiquendone-, l'-Outrancier de Quiquendone-, écrits avec
rage, soulevaient les questions sociales les plus graves.
Mais à quel propos? se demandera-t-on. À propos de tout et de rien; à
propos de la tour d'Audenarde qui penchait, que les uns voulaient
abattre et que les autres voulaient redresser; à propos des arrêtés de
police que rendait le conseil, auxquels de mauvaises têtes tentaient de
résister; à propos du balayage des ruisseaux et du curage des égouts,
etc. Et encore si les fougueux orateurs ne s'en étaient pris qu'à
l'administration intérieure de la cité! Mais non, emportés par le
courant, ils devaient aller au delà, et, si la Providence n'intervenait
pas, entraîner, pousser, précipiter leurs semblables dans les hasards de
la guerre.
En effet, depuis huit ou neuf cents ans, Quiquendone avait dans son sac
un -casus belli- de la plus belle qualité; mais elle le gardait
précieusement, comme une relique, et il semblait avoir quelques chances
de s'éventer et de ne plus pouvoir servir.
Voici à quel propos s'était produit ce -casus belli-.
On ne sait généralement pas que Quiquendone est voisine, en ce bon coin
de la Flandre, de la petite ville de Virgamen. Les territoires de ces
deux communes confinent l'un à l'autre.
Or, en 1185, quelque temps avant le départ du comte Baudouin pour la
croisade, une vache de Virgamen--non point la vache d'un habitant, mais
bien une vache communale, qu'on y fasse bien attention--vint pâturer
sur le territoire de Quiquendone. C'est à peine si cette malheureuse
ruminante
Tondit du pré trois fois la largeur de sa langue,
mais le délit, l'abus, le crime, comme on voudra, fut commis et dûment
constaté par procès-verbal du temps, car, à cette époque, les magistrats
commençaient à savoir écrire.
«Nous nous vengerons quand le moment en sera venu dit simplement Natalis
van Tricasse, le trente-deuxième prédécesseur du bourgmestre actuel, et
les Virgamenois ne perdront rien pour attendre!»
Les Virgamenois étaient prévenus. Ils attendirent, pensant, non sans
raison, que le souvenir de l'injure s'affaiblirait avec le temps; et en
effet, pendant plusieurs siècles, ils vécurent en bons termes avec leurs
semblables de Quiquendone.
Mais ils comptaient sans leurs hôtes, ou plutôt sans cette épidémie
étrange, qui, changeant radicalement le caractère de leurs voisins,
réveilla dans ces coeurs la vengeance endormie.
Ce fut au club de la rue Monstrelet que le bouillant avocat Schut,
jetant brusquement la question à la face de ses auditeurs, les passionna
en employant les expressions et les métaphores qui sont d'usage en ces
circonstances. Il rappela le délit, il rappela le tort commis à la
commune de Quiquendone, et pour lequel une nation «jalouse de ses
droits» ne pouvait admettre de prescription; il montra l'injure
toujours vivante, la plaie toujours saignante; il parla de certains
hochements de tête particuliers aux habitants de Virgamen, et qui
indiquaient en quel mépris ils tenaient les habitants de Quiquendone; il
supplia ses compatriotes, qui, «inconsciemment» peut-être, avaient
supporté pendant de longs siècles cette mortelle injure; il adjura «les
enfants de la vieille cité» de ne plus avoir d'autre «objectif» que
d'obtenir une réparation éclatante! Enfin, il fit un appel à «toutes les
forces vives» de la nation!
Avec quel enthousiasme ces paroles, si nouvelles pour des oreilles
quiquendoniennes, furent accueillies, cela se sent, mais ne peut se
dire. Tous les auditeurs s'étaient levés, et, les bras tendus, ils
demandaient la guerre à grands cris. Jamais l'avocat Schut n'avait eu un
tel succès, et il faut avouer qu'il avait été très-beau.
Le bourgmestre, le conseiller, tous les notables qui assistaient à cette
mémorable séance auraient inutilement voulu résister à l'élan populaire.
D'ailleurs, ils n'en avaient aucune envie, et sinon plus, du moins aussi
haut que les autres, ils criaient:
«À la frontière! À la frontière!»
Or, comme la frontière n'était qu'à trois kilomètres des murs de
Quiquendone, il est certain que les Virgamenois couraient un véritable
danger, car ils pouvaient être envahis avant d'avoir eu le temps de se
reconnaître.
Cependant l'honorable pharmacien Josse Liefrinck, qui avait seul
conservé son bon sens dans cette grave circonstance, voulut faire
comprendre que l'on manquait de fusils, de canons et de généraux.
Il lui fut répondu, non sans quelques horions, que ces généraux, ces
canons, ces fusils, on les improviserait; que le bon droit et l'amour du
pays suffisaient et rendaient un peuple irrésistible.
Là-dessus, le bourgmestre prit lui-même la parole, et, dans une
improvisation sublime, il fit justice de ces gens pusillanimes, qui
déguisent la peur sous le voile de la prudence, et ce voile, il le
déchira d'une main patriote.
On aurait pu croire à ce moment que la salle allait crouler sous les
applaudissements.
On demanda le vote.
Le vote se fit par acclamations, et les cris redoublèrent:
«À Virgamen! À Virgamen!»
Le bourgmestre s'engagea alors à mettre les armées en mouvement, et, au
nom de la cité, il promit à celui de ses futurs généraux qui reviendrait
vainqueur les honneurs du triomphe, comme cela se pratiquait au temps
des Romains.
Cependant le pharmacien Josse Liefrinck, qui était un entêté, et qui ne
se tenait pas pour battu, bien qu'il l'eût été réellement, voulut encore
placer une observation. Il fit remarquer qu'à Rome le triomphe ne
s'accordait aux généraux vainqueurs que lorsqu'ils avaient tué cinq
mille hommes à l'ennemi.
«Eh bien! eh bien! s'écria l'assistance en délire.
--... Et que la population de la commune de Virgamen ne s'élevant qu'à
trois mille cinq cent soixante-quinze habitants, il serait difficile, à
moins de tuer plusieurs fois la même personne ...»
Mais on ne laissa pas achever le malheureux logicien, et tout contus,
tout moulu, il fut jeté à la porte.
«Citoyens, dit alors l'épicier Puimacher, qui vendait communément des
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