mauvaise, vague, piqué de quelques lueurs de lanterne. Les trois
brasiers du terri brûlaient en l'air, pareils à des lunes sanglantes,
détachant par instants les silhouettes démesurées du père Bonnemort et
de son cheval jaune. Et, au-delà, dans la plaine rase, l'ombre avait
tout submergé, Montsou, Marchiennes, la forêt de Vandame, la vaste mer
de betteraves et de blé, où ne luisaient plus, comme des phares
lointains, que les feux bleus des hauts fourneaux et les feux rouges
des fours à coke. Peu à peu, la nuit se noyait, la pluie tombait
maintenant, lente, continue, abîmant ce néant au fond de son
ruissellement monotone; tandis qu'une seule voix s'entendait encore,
la respiration grosse et lente de la machine d'épuisement, qui jour et
nuit soufflait.
Troisième partie
I
Le lendemain, les jours suivants, Étienne reprit son travail à la
fosse. Il s'accoutumait, son existence se réglait sur cette besogne
et ces habitudes nouvelles, qui lui avaient paru si dures au début.
Une seule aventure coupa la monotonie de la première quinzaine, une
fièvre éphémère qui le tint quarante-huit heures au lit, les membres
brisés, la tête brûlante, rêvassant, dans un demi-délire, qu'il
poussait sa berline au fond d'une voie trop étroite, où son corps ne
pouvait passer. C'était simplement la courbature de l'apprentissage,
un excès de fatigue dont il se remit tout de suite.
Et les jours succédaient aux jours, des semaines, des mois
s'écoulèrent. Maintenant, comme les camarades, il se levait à trois
heures, buvait le café, emportait la double tartine que madame
Rasseneur lui préparait dès la veille. Régulièrement, en se rendant
le matin à la fosse, il rencontrait le vieux Bonnemort qui allait se
coucher, et en sortant l'après-midi, il se croisait avec Bouteloup qui
arrivait prendre sa tâche. Il avait le béguin, la culotte, la veste
de toile, il grelottait et il se chauffait le dos à la baraque, devant
le grand feu. Puis venait l'attente, pieds nus, à la recette,
traversée de furieux courants d'air. Mais la machine, dont les gros
membres d'acier, étoilés de cuivre, luisaient là-haut, dans l'ombre,
ne le préoccupait plus, ni les câbles qui filaient d'une aile noire et
muette d'oiseau nocturne, ni les cages émergeant et plongeant sans
cesse, au milieu du vacarme des signaux, des ordres criés, des
berlines ébranlant les dalles de fonte. Sa lampe brûlait mal, ce
sacré lampiste n'avait pas dû la nettoyer; et il ne se dégourdissait
que lorsque Mouquet les emballait tous, avec des claques de farceur
qui sonnaient sur le derrière des filles. La cage se décrochait,
tombait comme une pierre au fond d'un trou, sans qu'il tournât
seulement la tête pour voir fuir le jour. Jamais il ne songeait à une
chute possible, il se retrouvait chez lui à mesure qu'il descendait
dans les ténèbres, sous la pluie battante. En bas, à l'accrochage,
lorsque Pierron les avait déballés, de son air de douceur cafarde,
c'était toujours le même piétinement de troupeau, les chantiers s'en
allant chacun à sa taille, d'un pas traînard. Lui, désormais,
connaissait les galeries de la mine mieux que les rues de Montsou,
savait qu'il fallait tourner ici, se baisser plus loin, éviter
ailleurs une flaque d'eau. Il avait pris une telle habitude de ces
deux kilomètres sous terre, qu'il les aurait faits sans lampe, les
mains dans les poches. Et, toutes les fois, les mêmes rencontres se
produisaient, un porion éclairant au passage la face des ouvriers, le
père Mouque amenant un cheval, Bébert conduisant Bataille qui
s'ébrouait, Jeanlin courant derrière le train pour refermer les portes
d'aérage, et la grosse Mouquette, et la maigre Lydie poussant leurs
berlines.
A la longue, Étienne souffrait aussi beaucoup moins de l'humidité et
de l'étouffement de la taille. La cheminée lui semblait très commode
pour monter, comme s'il eût fondu et qu'il pût passer par des fentes,
où il n'aurait point risqué une main jadis. Il respirait sans malaise
les poussières du charbon, voyait clair dans la nuit, suait
tranquille, fait à la sensation d'avoir du matin au soir ses vêtements
trempés sur le corps. Du reste, il ne dépensait plus maladroitement
ses forces, une adresse lui était venue, si rapide, qu'elle étonnait
le chantier. Au bout de trois semaines, on le citait parmi les bons
herscheurs de la fosse: pas un ne roulait sa berline jusqu'au plan
incliné, d'un train plus vif, ni ne l'emballait ensuite, avec autant
de correction. Sa petite taille lui permettait de se glisser partout,
et ses bras avaient beau être fins et blancs comme ceux d'une femme,
ils paraissaient en fer sous la peau délicate, tellement ils menaient
rudement la besogne. Jamais il ne se plaignait, par fierté sans
doute, même quand il râlait de fatigue. On ne lui reprochait que de
ne pas comprendre la plaisanterie, tout de suite fâché, dès qu'on
voulait taper sur lui. Au demeurant, il était accepté, regardé comme
un vrai mineur, dans cet écrasement de l'habitude qui le réduisait un
peu chaque jour à une fonction de machine.
Maheu surtout se prenait d'amitié pour Étienne, car il avait le
respect de l'ouvrage bien fait. Puis, ainsi que les autres, il
sentait que ce garçon avait une instruction supérieure à la sienne: il
le voyait lire, écrire, dessiner des bouts de plan, il l'entendait
causer de choses dont, lui, ignorait jusqu'à l'existence. Cela ne
l'étonnait pas, les houilleurs sont de rudes hommes qui ont la tête
plus dure que les machineurs; mais il était surpris du courage de ce
petit-là, de la façon gaillarde dont il avait mordu au charbon, pour
ne pas crever de faim. C'était le premier ouvrier de rencontre qui
s'acclimatait si promptement. Aussi, lorsque l'abattage pressait et
qu'il ne voulait pas déranger un haveur, chargeait-il le jeune homme
du boisage, certain de la propreté et de la solidité du travail. Les
chefs le tracassaient toujours sur cette maudite question des bois, il
craignait à chaque heure de voir apparaître l'ingénieur Négrel, suivi
de Dansaert, criant, discutant, faisant tout recommencer; et il avait
remarqué que le boisage de son herscheur satisfaisait ces messieurs
davantage, malgré leurs airs de n'être jamais contents et de répéter
que la Compagnie, un jour ou l'autre, prendrait une mesure radicale.
Les choses traînaient, un sourd mécontentement fermentait dans la
fosse, Maheu lui-même, si calme, finissait par fermer les poings.
Il y avait eu d'abord une rivalité entre Zacharie et Étienne. Un
soir, ils s'étaient menacés d'une paire de gifles. Mais le premier,
brave garçon et se moquant de ce qui n'était pas son plaisir, tout de
suite apaisé par l'offre amicale d'une chope, avait dû s'incliner
bientôt devant la supériorité du nouveau venu. Levaque, lui aussi,
faisait bon visage maintenant, causait politique avec le herscheur,
qui avait, disait-il, ses idées. Et, parmi les hommes du marchandage,
celui-ci ne sentait plus une hostilité sourde que chez le grand
Chaval, non pas qu'ils parussent se bouder, car ils étaient devenus
camarades au contraire; seulement, leurs regards se mangeaient, quand
ils plaisantaient ensemble. Catherine, entre eux, avait repris son
train de fille lasse et résignée, pliant le dos, poussant sa berline,
gentille toujours pour son compagnon de roulage qui l'aidait à son
tour, soumise d'autre part aux volontés de son amant dont elle
subissait ouvertement les caresses. C'était une situation acceptée,
un ménage reconnu sur lequel la famille elle-même fermait les yeux, à
ce point que Chaval emmenait chaque soir la herscheuse derrière le
terri, puis la ramenait jusqu'à la porte de ses parents, où il
l'embrassait une dernière fois, devant tout le coron. Étienne, qui
croyait en avoir pris son parti, la taquinait souvent avec ces
promenades, lâchant pour rire des mots crus, comme on en lâche entre
garçons et filles, au fond des tailles; et elle répondait sur le même
ton, disait par crânerie ce que son galant lui avait fait, troublée
cependant et pâlissante, lorsque les yeux du jeune homme rencontraient
les siens. Tous les deux détournaient la tête, restaient parfois une
heure sans se parler, avec l'air de se haïr pour des choses enterrées
en eux, et sur lesquelles ils ne s'expliquaient point.
Le printemps était venu. Étienne, un jour, au sortir du puits, avait
reçu à la face cette bouffée tiède d'avril, une bonne odeur de terre
jeune, de verdure tendre, de grand air pur; et, maintenant, à chaque
sortie, le printemps sentait meilleur et le chauffait davantage, après
ses dix heures de travail dans l'éternel hiver du fond, au milieu de
ces ténèbres humides que jamais ne dissipait aucun été. Les jours
s'allongeaient encore, il avait fini, en mai, par descendre au soleil
levant, lorsque le ciel vermeil éclairait le Voreux d'une poussière
d'aurore, où la vapeur blanche des échappements montait toute rose.
On ne grelottait plus, une haleine tiède soufflait des lointains de la
plaine, pendant que les alouettes, très haut, chantaient. Puis, à
trois heures, il avait l'éblouissement du soleil devenu brûlant,
incendiant l'horizon, rougissant les briques sous la crasse du
charbon. En juin, les blés étaient grands déjà, d'un vert bleu qui
tranchait sur le vert noir des betteraves. C'était une mer sans fin,
ondulante au moindre vent, qu'il voyait s'étaler et croître de jour en
jour, surpris parfois comme s'il la trouvait le soir plus enflée de
verdure que le matin. Les peupliers du canal s'empanachaient de
feuilles. Des herbes envahissaient le terri, des fleurs couvraient
les prés, toute une vie germait, jaillissait de cette terre, pendant
qu'il geignait sous elle, là-bas, de misère et de fatigue.
Maintenant, lorsque Étienne se promenait, le soir, ce n'était plus
derrière le terri qu'il effarouchait des amoureux. Il suivait leurs
sillages dans les blés, il devinait leurs nids d'oiseaux paillards,
aux remous des épis jaunissants et des grands coquelicots rouges.
Zacharie et Philomène y retournaient par une habitude de vieux ménage;
la mère Brûlé, toujours aux trousses de Lydie, la dénichait à chaque
instant avec Jeanlin, terrés si profondément ensemble, qu'il fallait
mettre le pied sur eux pour les décider à s'envoler; et, quant à la
Mouquette, elle gîtait partout, on ne pouvait traverser un champ, sans
voir sa tête plonger, tandis que ses pieds seuls surnageaient, dans
des culbutes à pleine échine. Mais tous ceux-là étaient bien libres,
le jeune homme ne trouvait ça coupable que les soirs où il rencontrait
Catherine et Chaval. Deux fois, il les vit, à son approche, s'abattre
au milieu d'une pièce, dont les tiges immobiles restèrent mortes
ensuite. Une autre fois, comme il suivait un étroit chemin, les yeux
clairs de Catherine lui apparurent au ras des blés, puis se noyèrent.
Alors, la plaine immense lui semblait trop petite, il préférait passer
la soirée chez Rasseneur, à l'Avantage.
--Madame Rasseneur, donnez-moi une chope... Non, je ne sortirai pas
ce soir, j'ai les jambes cassées.
Et il se tournait vers un camarade, qui se tenait d'habitude assis à
la table du fond, la tête contre le mur.
--Souvarine, tu n'en prends pas une?
--Merci, rien du tout.
Étienne avait fait la connaissance de Souvarine, en vivant là, côte à
côte. C'était un machineur du Voreux, qui occupait en haut la chambre
meublée, voisine de la sienne. Il devait avoir une trentaine
d'années, mince, blond, avec une figure fine, encadrée de grands
cheveux et d'une barbe légère. Ses dents blanches et pointues, sa
bouche et son nez minces, le rose de son teint, lui donnaient un air
de fille, un air de douceur entêtée, que le reflet gris de ses yeux
d'acier ensauvageait par éclairs. Dans sa chambre d'ouvrier pauvre,
il n'avait qu'une caisse de papiers et de livres. Il était Russe, ne
parlait jamais de lui, laissait courir des légendes sur son compte.
Les houilleurs, très défiants devant les étrangers, le flairant d'une
autre classe à ses mains petites de bourgeois, avaient d'abord imaginé
une aventure, un assassinat dont il fuyait le châtiment. Puis, il
s'était montré si fraternel pour eux, sans fierté, distribuant à la
marmaille du coron tous les sous de ses poches, qu'ils l'acceptaient à
cette heure, rassurés par le mot de réfugié politique qui circulait,
mot vague où ils voyaient une excuse, même au crime, et comme une
camaraderie de souffrance.
Les premières semaines, Étienne l'avait trouvé d'une réserve farouche.
Aussi ne connut-il son histoire que plus tard. Souvarine était le
dernier-né d'une famille noble du gouvernement de Toula. A
Saint-Pétersbourg, où il faisait sa médecine, la passion socialiste
qui emportait alors toute la jeunesse russe l'avait décidé à apprendre
un métier manuel, celui de mécanicien, pour se mêler au peuple, pour
le connaître et l'aider en frère. Et c'était de ce métier qu'il
vivait maintenant, après s'être enfui à la suite d'un attentat manqué
contre la vie de l'empereur: pendant un mois, il avait vécu dans la
cave d'un fruitier, creusant une mine au travers de la rue, chargeant
des bombes, sous la continuelle menace de sauter avec la maison.
Renié par sa famille, sans argent, mis comme étranger à l'index des
ateliers français qui voyaient en lui un espion, il mourait de faim,
lorsque la Compagnie de Montsou l'avait enfin embauché, dans une heure
de presse. Depuis un an, il y travaillait en bon ouvrier, sobre,
silencieux, faisant une semaine le service de jour et une semaine le
service de nuit, si exact, que les chefs le citaient en exemple.
--Tu n'as donc jamais soif? lui demandait Étienne en riant.
Et il répondait de sa voix douce, presque sans accent:
--J'ai soif quand je mange.
Son compagnon le plaisantait aussi sur les filles, jurait l'avoir vu
avec une herscheuse dans les blés, du côté des Bas-de-Soie. Alors, il
haussait les épaules, plein d'une indifférence tranquille. Une
herscheuse, pour quoi faire? La femme était pour lui un garçon, un
camarade, quand elle avait la fraternité et le courage d'un homme.
Autrement, à quoi bon se mettre au coeur une lâcheté possible? Ni
femme, ni ami, il ne voulait aucun lien, il était libre de son sang et
du sang des autres.
Chaque soir, vers neuf heures, lorsque le cabaret se vidait, Étienne
restait ainsi à causer avec Souvarine. Lui buvait sa bière à petits
coups, le machineur fumait de continuelles cigarettes, dont le tabac
avait, à la longue, roussi ses doigts minces. Ses yeux vagues de
mystique suivaient la fumée au travers d'un rêve; sa main gauche, pour
s'occuper, tâtonnante et nerveuse, cherchait dans le vide; et il
finissait, d'habitude, par installer sur ses genoux un lapin familier,
une grosse mère toujours pleine, qui vivait lâchée en liberté, dans la
maison. Cette lapine, qu'il avait lui-même appelée Pologne, s'était
mise à l'adorer, venait flairer son pantalon, se dressait, le grattait
de ses pattes, jusqu'à ce qu'il l'eût prise comme un enfant. Puis,
tassée contre lui, les oreilles rabattues, elle fermait les yeux;
tandis que, sans se lasser, d'un geste de caresse inconscient, il
passait la main sur la soie grise de son poil, l'air calmé par cette
douceur tiède et vivante.
--Vous savez, dit un soir Étienne, j'ai reçu une lettre de Pluchart.
Il n'y avait plus là que Rasseneur. Le dernier client était parti,
rentrant au coron qui se couchait.
--Ah! s'écria le cabaretier, debout devant ses deux locataires. Où en
est-il, Pluchart?
Étienne, depuis deux mois, entretenait une correspondance suivie avec
le mécanicien de Lille, auquel il avait eu l'idée d'apprendre son
embauchement à Montsou, et qui maintenant l'endoctrinait, frappé de la
propagande qu'il pouvait faire au milieu des mineurs.
--Il en est, que l'association en question marche très bien. On
adhère de tous les côtés, paraît-il.
--Qu'est-ce que tu en dis, toi, de leur société? demanda Rasseneur à
Souvarine.
Celui-ci, qui grattait tendrement la tête de Pologne, souffla un jet
de fumée, en murmurant de son air tranquille:
--Encore des bêtises!
Mais Étienne s'enflammait. Toute une prédisposition de révolte le
jetait à la lutte du travail contre le capital, dans les illusions
premières de son ignorance. C'était de l'Association internationale
des travailleurs qu'il s'agissait, de cette fameuse Internationale qui
venait de se créer à Londres. N'y avait-il pas là un effort superbe,
une campagne où la justice allait enfin triompher? Plus de frontières,
les travailleurs du monde entier se levant, s'unissant, pour assurer à
l'ouvrier le pain qu'il gagne. Et quelle organisation simple et
grande: en bas, la section, qui représente la commune; puis, la
fédération, qui groupe les sections d'une même province; puis, la
nation, et au-dessus, enfin, l'humanité, incarnée dans un Conseil
général, où chaque nation était représentée par un secrétaire
correspondant. Avant six mois, on aurait conquis la terre, on
dicterait des lois aux patrons, s'ils faisaient les méchants.
--Des bêtises! répéta Souvarine. Votre Karl Marx en est encore à
vouloir laisser agir les forces naturelles. Pas de politique, pas de
conspiration, n'est-ce pas? tout au grand jour, et uniquement pour la
hausse des salaires... Fichez-moi donc la paix, avec votre évolution!
Allumez le feu aux quatre coins des villes, fauchez les peuples, rasez
tout, et quand il ne restera plus rien de ce monde pourri, peut-être
en repoussera-t-il un meilleur.
Étienne se mit à rire. Il n'entendait pas toujours les paroles de son
camarade, cette théorie de la destruction lui semblait une pose.
Rasseneur, encore plus pratique, et d'un bon sens d'homme établi, ne
daigna pas se fâcher. Il voulait seulement préciser les choses.
--Alors, quoi? tu vas tenter de créer une section à Montsou?
C'était ce que désirait Pluchart, qui était secrétaire de la
Fédération du Nord. Il insistait particulièrement sur les services
que l'Association rendrait aux mineurs, s'ils se mettaient un jour en
grève. Étienne, justement, croyait la grève prochaine: l'affaire des
bois finirait mal, il ne fallait plus qu'une exigence de la Compagnie
pour révolter toutes les fosses.
--L'embêtant, c'est les cotisations, déclara Rasseneur d'un ton
judicieux. Cinquante centimes par an pour le fonds général, deux
francs pour la section, ça n'a l'air de rien, et je parie que beaucoup
refuseront de les donner.
--D'autant plus, ajouta Étienne, qu'on devrait d'abord créer ici une
caisse de prévoyance, dont nous ferions à l'occasion une caisse de
résistance... N'importe, il est temps de songer à ces choses. Moi,
je suis prêt, si les autres sont prêts.
Il y eut un silence. La lampe à pétrole fumait sur le comptoir. Par
la porte grande ouverte, on entendait distinctement la pelle d'un
chauffeur du Voreux chargeant un foyer de la machine.
--Tout est si cher! reprit madame Rasseneur, qui était entrée et qui
écoutait d'un air sombre, comme grandie dans son éternelle robe noire.
Si je vous disais que j'ai payé les oeufs vingt-deux sous... Il
faudra que ça pète.
Les trois hommes, cette fois, furent du même avis. Ils parlaient l'un
après l'autre, d'une voix désolée, et les doléances commencèrent.
L'ouvrier ne pouvait pas tenir le coup, la révolution n'avait fait
qu'aggraver ses misères, c'étaient les bourgeois qui s'engraissaient
depuis 89, si goulûment, qu'ils ne lui laissaient même pas le fond des
plats à torcher. Qu'on dise un peu si les travailleurs avaient eu
leur part raisonnable, dans l'extraordinaire accroissement de la
richesse et du bien-être, depuis cent ans? On s'était fichu d'eux en
les déclarant libres: oui, libres de crever de faim, ce dont ils ne se
privaient guère. Ça ne mettait pas du pain dans la huche, de voter
pour des gaillards qui se gobergeaient ensuite, sans plus songer aux
misérables qu'à leurs vieilles bottes. Non, d'une façon ou d'une
autre, il fallait en finir, que ce fût gentiment, par des lois, par
une entente de bonne amitié, ou que ce fût en sauvages, en brûlant
tout et en se mangeant les uns les autres. Les enfants verraient
sûrement cela, si les vieux ne le voyaient pas, car le siècle ne
pouvait s'achever sans qu'il y eût une autre révolution, celle des
ouvriers cette fois, un chambardement qui nettoierait la société du
haut en bas, et qui la rebâtirait avec plus de propreté et de justice.
--Il faut que ça pète, répéta énergiquement madame Rasseneur.
--Oui, oui, crièrent-ils tous les trois, il faut que ça pète.
Souvarine flattait maintenant les oreilles de Pologne, dont le nez se
frisait de plaisir. Il dit à demi-voix, les yeux perdus, comme pour
lui-même:
--Augmenter le salaire, est-ce qu'on peut? Il est fixé par la loi
d'airain à la plus petite somme indispensable, juste le nécessaire
pour que les ouvriers mangent du pain sec et fabriquent des enfants...
S'il tombe trop bas, les ouvriers crèvent, et la demande de nouveaux
hommes le fait remonter. S'il monte trop haut, l'offre trop grande le
fait baisser... C'est l'équilibre des ventres vides, la condamnation
perpétuelle au bagne de la faim.
Quand il s'oubliait de la sorte, abordant des sujets de socialiste
instruit, Étienne et Rasseneur demeuraient inquiets, troublés par ses
affirmations désolantes, auxquelles ils ne savaient que répondre.
--Entendez-vous! reprit-il avec son calme habituel, en les regardant,
il faut tout détruire, ou la faim repoussera. Oui! l'anarchie, plus
rien, la terre lavée par le sang, purifiée par l'incendie!... On
verra ensuite.
--Monsieur a bien raison, déclara madame Rasseneur, qui, dans ses
violences révolutionnaires, se montrait d'une grande politesse.
Étienne, désespéré de son ignorance, ne voulut pas discuter davantage.
Il se leva, en disant:
--Allons nous coucher. Tout ça ne m'empêchera pas de me lever à trois
heures.
Déjà Souvarine, après avoir soufflé le bout de cigarette collé à ses
lèvres, prenait délicatement la grosse lapine sous le ventre, pour la
poser à terre. Rasseneur fermait la maison. Ils se séparèrent en
silence, les oreilles bourdonnantes, la tête comme enflée des
questions graves qu'ils remuaient.
Et, chaque soir, c'étaient des conversations semblables, dans la salle
nue, autour de l'unique chope qu'Étienne mettait une heure à vider.
Un fonds d'idées obscures, endormies en lui, s'agitait, s'élargissait.
Dévoré surtout du besoin de savoir, il avait hésité longtemps à
emprunter des livres à son voisin, qui malheureusement ne possédait
guère que des ouvrages allemands et russes. Enfin, il s'était fait
prêter un livre français sur les Sociétés coopératives, encore des
bêtises, disait Souvarine; et il lisait aussi régulièrement un journal
que ce dernier recevait, _Le Combat_, feuille anarchiste publiée à
Genève. D'ailleurs, malgré leurs rapports quotidiens, il le trouvait
toujours aussi fermé, avec son air de camper dans la vie, sans
intérêts, ni sentiments, ni biens d'aucune sorte.
Ce fut vers les premiers jours de juillet que la situation d'Étienne
s'améliora. Au milieu de cette vie monotone, sans cesse recommençante
de la mine, un accident s'était produit: les chantiers de la veine
Guillaume venaient de tomber sur un brouillage, toute une perturbation
dans la couche, qui annonçait certainement l'approche d'une faille;
et, en effet, on avait bientôt rencontré cette faille, que les
ingénieurs, malgré leur grande connaissance du terrain, ignoraient
encore. Cela bouleversait la fosse, on ne causait que de la veine
disparue, glissée sans doute plus bas, de l'autre côté de la faille.
Les vieux mineurs ouvraient déjà les narines, comme de bons chiens
lancés à la chasse de la houille. Mais, en attendant, les chantiers
ne pouvaient rester les bras croisés, et des affiches annoncèrent que
la Compagnie allait mettre aux enchères de nouveaux marchandages.
Maheu, un jour, à la sortie, accompagna Étienne et lui offrit d'entrer
comme haveur dans son marchandage, à la place de Levaque passé à un
autre chantier. L'affaire était déjà arrangée avec le maître-porion
et l'ingénieur, qui se montraient très contents du jeune homme. Aussi
Étienne n'eut-il qu'à accepter ce rapide avancement, heureux de
l'estime croissante où Maheu le tenait.
Dès le soir, ils retournèrent ensemble à la fosse prendre connaissance
des affiches. Les tailles mises aux enchères se trouvaient à la veine
Filonnière, dans la galerie nord du Voreux. Elles semblaient peu
avantageuses, le mineur hochait la tête à la lecture que le jeune
homme lui faisait des conditions. En effet, le lendemain, quand ils
furent descendus et qu'il l'eut emmené visiter la veine, il lui fit
remarquer l'éloignement de l'accrochage, la nature ébouleuse du
terrain, le peu d'épaisseur et la dureté du charbon. Pourtant, si
l'on voulait manger, il fallait travailler. Aussi, le dimanche
suivant, allèrent-ils aux enchères, qui avaient lieu dans la baraque,
et que l'ingénieur de la fosse, assisté du maître-porion, présidait,
en l'absence de l'ingénieur divisionnaire. Cinq à six cents
charbonniers se trouvaient là, en face de la petite estrade, plantée
dans un coin; et les adjudications marchaient d'un tel train, qu'on
entendait seulement un sourd tumulte de voix, des chiffres criés,
étouffés par d'autres chiffres.
Un instant, Maheu eut peur de ne pouvoir obtenir un des quarante
marchandages offerts par la Compagnie. Tous les concurrents
baissaient, inquiets des bruits de crise, pris de la panique du
chômage. L'ingénieur Négrel ne se pressait pas devant cet
acharnement, laissait tomber les enchères aux plus bas chiffres
possibles, tandis que Dansaert, désireux de hâter encore les choses,
mentait sur l'excellence des marchés. Il fallut que Maheu, pour avoir
ses cinquante mètres d'avancement, luttât contre un camarade, qui
s'obstinait, lui aussi; à tour de rôle, ils retiraient chacun un
centime de la berline; et, s'il demeura vainqueur, ce fut en abaissant
tellement le salaire, que le porion Richomme, debout derrière lui, se
fâchait entre ses dents, le poussait du coude, en grognant avec colère
que jamais il ne s'en tirerait, à ce prix-là.
Quand ils sortirent, Étienne jurait. Et il éclata devant Chaval, qui
revenait des blés en compagnie de Catherine, flânant, pendant que le
beau-père s'occupait des affaires sérieuses.
--Nom de Dieu! cria-t-il, en voilà un égorgement!... Alors,
aujourd'hui, c'est l'ouvrier qu'on force à manger l'ouvrier!
Chaval s'emporta; jamais il n'aurait baissé, lui! Et Zacharie, venu
par curiosité, déclara que c'était dégoûtant. Mais Étienne les fit
taire d'un geste de sourde violence.
--Ça finira, nous serons les maîtres, un jour!
Maheu, resté muet depuis les enchères, parut s'éveiller. Il répéta:
--Les maîtres... Ah! foutu sort! ce ne serait pas trop tôt!
II
C'était le dernier dimanche de juillet, le jour de la ducasse de
Montsou. Dès le samedi soir, les bonnes ménagères du coron avaient
lavé leur salle à grande eau, un déluge, des seaux jetés à la volée
sur les dalles et contre les murs; et le sol n'était pas encore sec,
malgré le sable blanc dont on le semait, tout un luxe coûteux pour ces
bourses de pauvre. Cependant, la journée s'annonçait très chaude, un
de ces lourds ciels, écrasants d'orage, qui étouffent en été les
campagnes du Nord, plates et nues, à l'infini.
Le dimanche bouleversait les heures du lever, chez les Maheu. Tandis
que le père, à partir de cinq heures, s'enrageait au lit, s'habillait
quand même, les enfants faisaient jusqu'à neuf heures la grasse
matinée. Ce jour-là, Maheu alla fumer une pipe dans son jardin, finit
par revenir manger une tartine tout seul, en attendant. Il passa
ainsi la matinée, sans trop savoir à quoi: il raccommoda le baquet qui
fuyait, colla sous le coucou un portrait du prince impérial qu'on
avait donné aux petits. Cependant, les autres descendaient un à un,
le père Bonnemort avait sorti une chaise pour s'asseoir au soleil, la
mère et Alzire s'étaient mises tout de suite à la cuisine. Catherine
parut, poussant devant elle Lénore et Henri qu'elle venait d'habiller;
et onze heures sonnaient, l'odeur du lapin qui bouillait avec des
pommes de terre, emplissait déjà la maison, lorsque Zacharie et
Jeanlin descendirent les derniers, les yeux bouffis, bâillant encore.
Du reste, le coron était en l'air, allumé par la fête, dans le coup de
feu du dîner, qu'on hâtait pour filer en bandes à Montsou. Des
troupes d'enfants galopaient, des hommes en bras de chemise traînaient
des savates, avec le déhanchement paresseux des jours de repos. Les
fenêtres et les portes, grandes ouvertes au beau temps, laissaient
voir la file des salles, toutes débordantes, en gestes et en cris, du
grouillement des familles. Et, d'un bout à l'autre des façades, ça
sentait le lapin, un parfum de cuisine riche, qui combattait ce
jour-là l'odeur invétérée de l'oignon frit.
Les Maheu dînèrent à midi sonnant. Ils ne menaient pas grand vacarme,
au milieu des bavardages de porte à porte, des voisinages mêlant les
femmes, dans un continuel remous d'appels, de réponses, d'objets
prêtés, de mioches chassés ou ramenés d'une claque. D'ailleurs, ils
étaient en froid depuis trois semaines avec leurs voisins, les
Levaque, au sujet du mariage de Zacharie et de Philomène. Les hommes
se voyaient, mais les femmes affectaient de ne plus se connaître.
Cette brouille avait resserré les rapports avec la Pierronne.
Seulement, la Pierronne, laissant à sa mère Pierron et Lydie, était
partie de grand matin pour passer la journée chez une cousine, à
Marchiennes; et l'on plaisantait, car on la connaissait, la cousine:
elle avait des moustaches, elle était maître-porion au Voreux. La
Maheude déclara que ce n'était guère propre, de lâcher sa famille, un
dimanche de ducasse.
Outre le lapin aux pommes de terre, qu'ils engraissaient dans le carin
depuis un mois, les Maheu avaient une soupe grasse et le boeuf. La
paie de quinzaine était justement tombée la veille. Ils ne se
souvenaient pas d'un pareil régal. Même à la dernière Sainte-Barbe,
cette fête des mineurs où ils ne font rien de trois jours, le lapin
n'avait pas été si gras ni si tendre. Aussi les dix paires de
mâchoires, depuis la petite Estelle dont les dents commençaient à
pousser, jusqu'au vieux Bonnemort en train de perdre les siennes,
travaillaient d'un tel coeur, que les os eux-mêmes disparaissaient.
C'était bon, la viande; mais ils la digéraient mal, ils en voyaient
trop rarement. Tout y passa, il ne resta qu'un morceau de bouilli
pour le soir. On ajouterait des tartines, si l'on avait faim.
Ce fut Jeanlin qui disparut le premier. Bébert l'attendait, derrière
l'école. Et ils rôdèrent longtemps avant de débaucher Lydie, que la
Brûlé voulait retenir près d'elle, décidée à ne pas sortir. Quand
elle s'aperçut de la fuite de l'enfant, elle hurla, agita ses bras
maigres, pendant que Pierron, ennuyé de ce tapage, s'en allait flâner
tranquillement, d'un air de mari qui s'amuse sans remords, en sachant
que sa femme, elle aussi, a du plaisir.
Le vieux Bonnemort partit ensuite, et Maheu se décida à prendre l'air,
après avoir demandé à la Maheude si elle le rejoindrait, là-bas. Non,
elle ne pouvait guère, c'était une vraie corvée, avec les petits;
peut-être que oui tout de même, elle réfléchirait, on se retrouverait
toujours. Lorsqu'il fut dehors, il hésita, puis il entra chez les
voisins, pour voir si Levaque était prêt. Mais il trouva Zacharie qui
attendait Philomène; et la Levaque venait d'entamer l'éternel sujet du
mariage, criait qu'on se fichait d'elle, qu'elle aurait une dernière
explication avec la Maheude. Était-ce une existence, de garder les
enfants sans père de sa fille, lorsque celle-ci roulait avec son
amoureux? Philomène ayant tranquillement fini de mettre son bonnet,
Zacharie l'emmena, en répétant que lui voulait bien, si sa mère
voulait. Du reste, Levaque avait déjà filé, Maheu renvoya aussi la
voisine à sa femme et se hâta de sortir. Bouteloup, qui achevait un
morceau de fromage, les deux coudes sur la table, refusa obstinément
l'offre amicale d'une chope. Il restait à la maison, en bon mari.
Peu à peu, cependant, le coron se vidait, tous les hommes s'en
allaient les uns derrière les autres; tandis que les filles, guettant
sur les portes, partaient du côté opposé, au bras de leurs galants.
Comme son père tournait le coin de l'église, Catherine, qui aperçut
Chaval, se hâta de le rejoindre, pour prendre avec lui la route de
Montsou. Et la mère demeurée seule, au milieu des enfants débandés,
ne trouvait pas la force de quitter sa chaise, se versait un second
verre de café brûlant, qu'elle buvait à petits coups. Dans le coron,
il n'y avait plus que les femmes, s'invitant, achevant d'égoutter les
cafetières, autour des tables encore chaudes et grasses du dîner.
Maheu flairait que Levaque était à l'Avantage, et il descendit chez
Rasseneur, sans hâte. En effet, derrière le débit, dans le jardin
étroit fermé d'une haie, Levaque faisait une partie de quilles avec
des camarades. Debout, ne jouant pas, le père Bonnemort et le vieux
Mouque suivaient la boule, tellement absorbés, qu'ils oubliaient même
de se pousser du coude. Un soleil ardent tapait d'aplomb, il n'y
avait qu'une raie d'ombre, le long du cabaret; et Étienne était là,
buvant sa chope devant une table, ennuyé de ce que Souvarine venait de
le lâcher pour monter dans sa chambre. Presque tous les dimanches, le
machineur s'enfermait, écrivait ou lisait.
--Joues-tu? demanda Levaque à Maheu.
Mais celui-ci refusa. Il avait trop chaud, il crevait déjà de soif.
--Rasseneur! appela Étienne. Apporte donc une chope.
Et, se retournant vers Maheu:
--Tu sais, c'est moi qui paie.
Maintenant, tous se tutoyaient. Rasseneur ne se pressait guère, il
fallut l'appeler à trois reprises; et ce fut madame Rasseneur qui
apporta de la bière tiède. Le jeune homme avait baissé la voix pour
se plaindre de la maison: des braves gens sans doute, des gens dont
les idées étaient bonnes; seulement, la bière ne valait rien, et des
soupes exécrables! Dix fois déjà, il aurait changé de pension, s'il
n'avait pas reculé devant la course de Montsou. Un jour ou l'autre,
il finirait par chercher au coron une famille.
--Bien sûr, répétait Maheu de sa voix lente, bien sûr, tu serais mieux
dans une famille.
Mais des cris éclatèrent, Levaque avait abattu toutes les quilles d'un
coup. Mouque et Bonnemort, le nez vers la terre, gardaient au milieu
du tumulte un silence de profonde approbation. Et la joie d'un tel
coup déborda en plaisanteries, surtout lorsque les joueurs aperçurent,
par-dessus la haie, la face joyeuse de la Mouquette. Elle rôdait là
depuis une heure, elle s'était enhardie à s'approcher, en entendant
les rires.
--Comment! tu es seule? cria Levaque. Et tes amoureux?
--Mes amoureux, je les ai remisés, répondit-elle avec une belle gaieté
impudente. J'en cherche un.
Tous s'offrirent, la chauffèrent de gros mots. Elle refusait de la
tête, riait plus fort, faisait la gentille. Son père, du reste,
assistait à ce jeu, sans même quitter des yeux les quilles abattues.
--Va! continua Levaque en jetant un regard vers Étienne, on se doute
bien de celui que tu reluques, ma fille!... Faudra le prendre de
force.
Étienne, alors, s'égaya. C'était en effet autour de lui que tournait
la herscheuse. Et il disait non, amusé pourtant, mais sans avoir la
moindre envie d'elle. Quelques minutes encore, elle resta plantée
derrière la haie, le regardant de ses grands yeux fixes; puis, elle
s'en alla avec lenteur, le visage brusquement sérieux, comme accablée
par le lourd soleil.
A demi-voix, Étienne avait repris de longues explications qu'il
donnait à Maheu, sur la nécessité, pour les charbonniers de Montsou,
de fonder une caisse de prévoyance.
--Puisque la Compagnie prétend qu'elle nous laisse libres,
répétait-il, que craignons-nous? Nous n'avons que ses pensions, et
elle les distribue à son gré, du moment où elle ne nous fait aucune
retenue. Eh bien! il serait prudent de créer, à côté de son bon
plaisir, une association mutuelle de secours, sur laquelle nous
pourrions compter au moins, dans les cas de besoins immédiats.
Et il précisait des détails, discutait l'organisation, promettait de
prendre toute la peine.
--Moi, je veux bien, dit enfin Maheu convaincu. Seulement, ce sont
les autres... Tâche de décider les autres.
Levaque avait gagné, on lâcha les quilles pour vider les chopes. Mais
Maheu refusa d'en boire une seconde: on verrait plus tard, la journée
n'était pas finie. Il venait de songer à Pierron. Où pouvait-il
être, Pierron? sans doute à l'estaminet Lenfant. Et il décida Étienne
et Levaque, tous trois partirent pour Montsou, au moment où une
nouvelle bande envahissait le jeu de quilles de l'Avantage.
En chemin, sur le pavé, il fallut entrer au débit Casimir, puis à
l'estaminet du Progrès. Des camarades les appelaient par les portes
ouvertes: pas moyen de dire non. Chaque fois, c'était une chope, deux
s'ils faisaient la politesse de rendre. Ils restaient là dix minutes,
ils échangeaient quatre paroles, et ils recommençaient plus loin, très
raisonnables, connaissant la bière, dont ils pouvaient s'emplir, sans
autre ennui que de la pisser trop vite, au fur et à mesure, claire
comme de l'eau de roche. A l'estaminet Lenfant, ils tombèrent droit
sur Pierron qui achevait sa deuxième chope, et qui, pour ne pas
refuser de trinquer, en avala une troisième. Eux, burent
naturellement la leur. Maintenant, ils étaient quatre, ils sortirent
avec le projet de voir si Zacharie ne serait pas à l'estaminet Tison.
La salle était vide, ils demandèrent une chope pour l'attendre un
moment. Ensuite, ils songèrent à l'estaminet Saint-Éloi, y
acceptèrent une tournée du porion Richomme, vaguèrent dès lors de
débit en débit, sans prétexte, histoire uniquement de se promener.
--Faut aller au Volcan! dit tout d'un coup Levaque, qui s'allumait.
Les autres se mirent à rire, hésitants, puis accompagnèrent le
camarade, au milieu de la cohue croissante de la ducasse. Dans la
salle étroite et longue du Volcan, sur une estrade de planches dressée
au fond, cinq chanteuses, le rebut des filles publiques de Lille,
défilaient, avec des gestes et un décolletage de monstres; et les
consommateurs donnaient dix sous, lorsqu'ils en voulaient une,
derrière les planches de l'estrade. Il y avait surtout là des
herscheurs, des moulineurs, jusqu'à des galibots de quatorze ans,
toute la jeunesse des fosses, buvant plus de genièvre que de bière.
Quelques vieux mineurs se risquaient aussi, les maris paillards des
corons, ceux dont les ménages tombaient à l'ordure.
Dès que leur société fut assise autour d'une petite table, Étienne
s'empara de Levaque, pour lui expliquer son idée d'une caisse de
prévoyance. Il avait la propagande obstinée des nouveaux convertis,
qui se créent une mission.
--Chaque membre, répétait-il, pourrait bien verser vingt sous par
mois. Avec ces vingt sous accumulés, on aurait, en quatre ou cinq
ans, un magot; et, quand on a de l'argent, on est fort, n'est-ce pas?
dans n'importe quelle occasion... Hein! qu'en dis-tu?
--Moi, je ne dis pas non, répondait Levaque d'un air distrait. On en
causera.
Une blonde énorme l'excitait; et il s'entêta à rester, lorsque Maheu
et Pierron, après avoir bu leur chope, voulurent partir, sans attendre
une seconde romance.
Dehors, Étienne, sorti avec eux, retrouva la Mouquette, qui semblait
les suivre. Elle était toujours là, à le regarder de ses grands yeux
fixes, riant de son rire de bonne fille, comme pour dire: «Veux-tu?»
Le jeune homme plaisanta, haussa les épaules. Alors, elle eut un
geste de colère et se perdit dans la foule.
--Où donc est Chaval? demanda Pierron.
--C'est vrai, dit Maheu. Il est pour sûr chez Piquette... Allons
chez Piquette.
Mais, comme ils arrivaient tous trois à l'estaminet Piquette, un bruit
de bataille, sur la porte, les arrêta. Zacharie menaçait du poing un
cloutier wallon, trapu et flegmatique; tandis que Chaval, les mains
dans les poches, regardait.
--Tiens! le voilà, Chaval, reprit tranquillement Maheu. Il est avec
Catherine.
Depuis cinq grandes heures, la herscheuse et son galant se promenaient
à travers la ducasse. C'était, le long de la route de Montsou, de
cette large rue aux maisons basses et peinturlurées, dévalant en
lacet, un flot de peuple qui roulait sous le soleil, pareil à une
traînée de fourmis, perdues dans la nudité rase de la plaine.
L'éternelle boue noire avait séché, une poussière noire montait,
volait ainsi qu'une nuée d'orage. Aux deux bords, les cabarets
crevaient de monde, rallongeaient leurs tables jusqu'au pavé, où
stationnait un double rang de camelots, des bazars en plein vent, des
fichus et des miroirs pour les filles, des couteaux et des casquettes
pour les garçons; sans compter les douceurs, des dragées et des
biscuits. Devant l'église, on tirait de l'arc. Il y avait des jeux
de boules, en face des Chantiers. Au coin de la route de Joiselle, à
côté de la Régie, dans un enclos de planches, on se ruait à un combat
de coqs, deux grands coqs rouges, armés d'éperons de fer, dont la
gorge ouverte saignait. Plus loin, chez Maigrat, on gagnait des
tabliers et des culottes, au billard. Et il se faisait de longs
silences, la cohue buvait, s'empiffrait sans un cri, une muette
indigestion de bière et de pommes de terre frites s'élargissait, dans
la grosse chaleur, que les poêles de friture, bouillant en plein air,
augmentaient encore.
Chaval acheta un miroir de dix-neuf sous et un fichu de trois francs à
Catherine. A chaque tour, ils rencontraient Mouque et Bonnemort, qui
étaient venus à la fête, et qui, réfléchis, la traversaient côte à
côte, de leurs jambes lourdes. Mais une autre rencontre les indigna,
ils aperçurent Jeanlin en train d'exciter Bébert et Lydie à voler les
bouteilles de genièvre d'un débit de hasard, installé au bord d'un
terrain vague. Catherine ne put que gifler son frère, la petite
galopait déjà avec une bouteille. Ces satanés enfants finiraient au
bagne.
Alors, en arrivant devant le débit de la Tête-Coupée, Chaval eut
l'idée d'y faire entrer son amoureuse, pour assister à un concours de
pinsons, affiché sur la porte depuis huit jours. Quinze cloutiers,
des clouteries de Marchiennes, s'étaient rendus à l'appel, chacun avec
une douzaine de cages; et les petites cages obscures, où les pinsons
aveuglés restaient immobiles, se trouvaient déjà accrochées à une
palissade, dans la cour du cabaret. Il s'agissait de compter celui
qui, pendant une heure, répéterait le plus de fois la phrase de son
chant. Chaque cloutier, avec une ardoise, se tenait près de ses
cages, marquant, surveillant ses voisins, surveillé lui-même. Et les
pinsons étaient partis, les «chichouïeux» au chant plus gras, les
«batisecouics» d'une sonorité aiguë, tout d'abord timides, ne risquant
que de rares phrases, puis s'excitant les uns les autres, pressant le
rythme, puis emportés enfin d'une telle rage d'émulation, qu'on en
voyait tomber et mourir. Violemment, les cloutiers les fouettaient de
la voix, leur criaient en wallon de chanter encore, encore, encore un
petit coup; tandis que les spectateurs, une centaine de personnes,
demeuraient muets, passionnés, au milieu de cette musique infernale de
cent quatre-vingts pinsons répétant tous la même cadence, à
contretemps. Ce fut un «batisecouic» qui gagna le premier prix, une
cafetière en fer battu.
Catherine et Chaval étaient là, lorsque Zacharie et Philomène
entrèrent. On se serra la main, on resta ensemble. Mais,
brusquement, Zacharie se fâcha, en surprenant un cloutier, venu par
curiosité avec les camarades, qui pinçait les cuisses de sa soeur; et
elle, très rouge, le faisait taire, tremblante à l'idée d'une tuerie,
de tous ces cloutiers se jetant sur Chaval, s'il ne voulait pas qu'on
la pinçât. Elle avait bien senti l'homme, elle ne disait rien, par
prudence. Du reste, son galant se contentait de ricaner, tous les
quatre sortirent, l'affaire sembla finie. Et, à peine étaient-ils
entrés chez Piquette boire une chope, voilà que le cloutier avait
reparu, se fichant d'eux, leur soufflant sous le nez, d'un air de
provocation. Zacharie, outré dans ses bons sentiments de famille,
s'était rué sur l'insolent.
--C'est ma soeur, cochon!... Attends, nom de Dieu! je vas te la faire
respecter!
On se précipita entre les deux hommes, tandis que Chaval, très calme,
répétait:
--Laisse donc, ça me regarde... Je te dis que je me fous de lui!
Maheu arrivait avec sa société, et il calma Catherine et Philomène,
déjà en larmes. On riait maintenant dans la foule, le cloutier avait
disparu. Pour achever de noyer ça, Chaval, qui était chez lui à
l'estaminet Piquette, offrit des chopes. Étienne dut trinquer avec
Catherine, tous burent ensemble, le père, la fille et son galant, le
fils et sa maîtresse, en disant poliment: «A la santé de la
compagnie!» Pierron ensuite s'obstina à payer sa tournée. Et l'on
était très d'accord, lorsque Zacharie fut repris d'une rage, à la vue
de son camarade Mouquet. Il l'appela, pour aller faire, disait-il,
son affaire au cloutier.
--Faut que je le crève!... Tiens! Chaval, garde Philomène avec
Catherine. Je vais revenir.
Maheu, à son tour, offrait des chopes. Après tout, si le garçon
voulait venger sa soeur, ce n'était pas d'un mauvais exemple. Mais,
depuis qu'elle avait vu Mouquet, Philomène, tranquillisée, hochait la
tête. Bien sûr que les deux bougres avaient filé au Volcan.
Les soirs de ducasse, on terminait la fête au bal du Bon-Joyeux.
C'était la veuve Désir qui tenait ce bal, une forte mère de cinquante
ans, d'une rotondité de tonneau, mais d'une telle verdeur, qu'elle
avait encore six amoureux, un pour chaque jour de la semaine,
disait-elle, et les six à la fois le dimanche. Elle appelait tous les
charbonniers ses enfants, attendrie à l'idée du fleuve de bière
qu'elle leur versait depuis trente années; et elle se vantait aussi
que pas une herscheuse ne devenait grosse, sans s'être, à l'avance,
dégourdi les jambes chez elle. Le Bon-Joyeux se composait de deux
salles: le cabaret, où se trouvaient le comptoir et des tables; puis,
communiquant de plain-pied par une large baie, le bal, vaste pièce
planchéiée au milieu seulement, dallée de briques autour. Une
décoration l'ornait, deux guirlandes de fleurs en papier qui se
croisaient d'un angle à l'autre du plafond, et que réunissait, au
centre, une couronne des mêmes fleurs; tandis que, le long des murs,
s'alignaient des écussons dorés, portant des noms de saints, saint
Éloi, patron des ouvriers du fer, saint Crépin, patron des
cordonniers, sainte Barbe, patronne des mineurs, tout le calendrier
des corporations. Le plafond était si bas, que les trois musiciens,
dans leur tribune, grande comme une chaire à prêcher, s'écrasaient la
tête. Pour éclairer, le soir, on accrochait quatre lampes à pétrole,
aux quatre coins du bal.
Ce dimanche-là, dès cinq heures, on dansait, au plein jour des
fenêtres. Mais ce fut vers sept heures que les salles s'emplirent.
Dehors, un vent d'orage s'était levé, soufflant de grandes poussières
noires, qui aveuglaient le monde et grésillaient dans les poêles de
friture. Maheu, Étienne et Pierron, entrés pour s'asseoir, venaient
de retrouver au Bon-Joyeux Chaval, dansant avec Catherine, tandis que
Philomène, toute seule, les regardait. Ni Levaque ni Zacharie
n'avaient reparu. Comme il n'y avait pas de bancs autour du bal,
Catherine, après chaque danse, se reposait à la table de son père. On
appela Philomène, mais elle était mieux debout. Le jour tombait, les
trois musiciens faisaient rage, on ne voyait plus, dans la salle, que
le remuement des hanches et des gorges, au milieu d'une confusion de
bras. Un vacarme accueillit les quatre lampes, et brusquement tout
s'éclaira, les faces rouges, les cheveux dépeignés, collés à la peau,
les jupes volantes, balayant l'odeur forte des couples en sueur.
Maheu montra à Étienne la Mouquette, qui, ronde et grasse comme une
vessie de saindoux, tournait violemment aux bras d'un grand moulineur
maigre: elle avait dû se consoler et prendre un homme.
Enfin, il était huit heures, lorsque la Maheude parut, ayant au sein
Estelle et suivie de sa marmaille, Alzire, Henri et Lénore. Elle
venait tout droit retrouver là son homme, sans craindre de se tromper.
On souperait plus tard, personne n'avait faim, l'estomac noyé de café,
épaissi de bière. D'autres femmes arrivaient, on chuchota en voyant,
derrière la Maheude, entrer la Levaque, accompagnée de Bouteloup, qui
amenait par la main Achille et Désirée, les petits de Philomène. Et
les deux voisines semblaient très d'accord, l'une se retournait,
causait avec l'autre. En chemin, il y avait eu une grosse
explication, la Maheude s'était résignée au mariage de Zacharie,
désolée de perdre le gain de son aîné, mais vaincue par cette raison
qu'elle ne pouvait le garder davantage sans injustice. Elle tâchait
donc de faire bon visage, le coeur anxieux, en ménagère qui se
demandait comment elle joindrait les deux bouts, maintenant que
commençait à partir le plus clair de sa bourse.
--Mets-toi là, voisine, dit-elle en montrant une table, près de celle
où Maheu buvait avec Étienne et Pierron.
--Mon mari n'est pas avec vous? demanda la Levaque.
Les camarades lui contèrent qu'il allait revenir. Tout le monde se
tassait, Bouteloup, les mioches, si à l'étroit dans l'écrasement des
buveurs, que les deux tables n'en formaient qu'une. On demanda des
chopes. En apercevant sa mère et ses enfants, Philomène s'était
décidée à s'approcher. Elle accepta une chaise, elle parut contente
d'apprendre qu'on la mariait enfin; puis, comme on cherchait Zacharie,
elle répondit de sa voix molle:
--Je l'attends, il est par là.
Maheu avait échangé un regard avec sa femme. Elle consentait donc? Il
devint sérieux, fuma en silence. Lui aussi était pris de l'inquiétude
du lendemain, devant l'ingratitude de ces enfants qui se marieraient
un à un, en laissant leurs parents dans la misère.
On dansait toujours, une fin de quadrille noyait le bal dans une
poussière rousse; les murs craquaient, un piston poussait des coups de
sifflet aigus, pareil à une locomotive en détresse; et, quand les
danseurs s'arrêtèrent, ils fumaient comme des chevaux.
--Tu te souviens? dit la Levaque en se penchant à l'oreille de la
Maheude, toi qui parlais d'étrangler Catherine, si elle faisait la
bêtise!
Chaval ramenait Catherine à la table de la famille, et tous deux,
debout derrière le père, achevaient leur chope.
--Bah! murmura la Maheude d'un air résigné, on dit ça... Mais ce qui
me tranquillise, c'est qu'elle ne peut pas avoir d'enfant, ah! ça,
j'en suis bien sûre!... Vois-tu qu'elle accouche aussi, celle-là, et
que je sois forcée de la marier! Qu'est-ce que nous mangerions, alors?
Maintenant, c'était une polka que sifflait le piston; et, pendant que
l'assourdissement recommençait, Maheu communiqua tout bas à sa femme
une idée. Pourquoi ne prenaient-ils pas un logeur, Étienne par
exemple, qui cherchait une pension? Ils auraient de la place, puisque
Zacharie allait les quitter, et l'argent qu'ils perdraient de ce
côté-là, ils le regagneraient en partie de l'autre. Le visage de la
Maheude s'éclairait: sans doute, bonne idée, il fallait arranger ça.
Elle semblait sauvée de la faim une fois encore, sa belle humeur
revint si vive, qu'elle commanda une nouvelle tournée de chopes.
Étienne, cependant, tâchait d'endoctriner Pierron, auquel il
expliquait son projet d'une caisse de prévoyance. Il lui avait fait
promettre d'adhérer, lorsqu'il eut l'imprudence de découvrir son
véritable but.
--Et, si nous nous mettons en grève, tu comprends l'utilité de cette
caisse. Nous nous fichons de la Compagnie, nous trouvons là les
premiers fonds pour lui résister... Hein? c'est dit, tu en es?
Pierron avait baissé les yeux, pâlissant. Il bégaya:
--Je réfléchirai... Quand on se conduit bien, c'est la meilleure
caisse de secours.
Alors, Maheu s'empara d'Étienne et lui proposa de le prendre comme
logeur, carrément, en brave homme. Le jeune homme accepta de même,
très désireux d'habiter le coron, dans l'idée de vivre davantage avec
les camarades. On régla l'affaire en trois mots, la Maheude déclara
qu'on attendrait le mariage des enfants.
Et, justement, Zacharie revenait enfin, avec Mouquet et Levaque. Tous
les trois rapportaient les odeurs du Volcan, une haleine de genièvre,
une aigreur musquée de filles mal tenues. Ils étaient très ivres,
l'air content d'eux-mêmes, se poussant du coude et ricanant.
Lorsqu'il sut qu'on le mariait enfin, Zacharie se mit à rire si fort,
qu'il en étranglait. Paisiblement, Philomène déclara qu'elle aimait
mieux le voir rire que pleurer. Comme il n'y avait plus de chaise,
Bouteloup s'était reculé pour céder la moitié de la sienne à Levaque.
Et celui-ci, soudainement très attendri de voir qu'on était tous là,
en famille, fit une fois de plus servir de la bière.
--Nom de Dieu! on ne s'amuse pas si souvent! gueulait-il.
Jusqu'à dix heures, on resta. Des femmes arrivaient toujours, pour
rejoindre et emmener leurs hommes; des bandes d'enfants suivaient à la
queue; et les mères ne se gênaient plus, sortaient des mamelles
longues et blondes comme des sacs d'avoine, barbouillaient de lait les
poupons joufflus; tandis que les petits qui marchaient déjà, gorgés de
bière et à quatre pattes sous les tables, se soulageaient sans honte.
C'était une mer montante de bière, les tonnes de la veuve Désir
éventrées, la bière arrondissant les panses, coulant de partout, du
nez, des yeux et d'ailleurs. On gonflait si fort, dans le tas, que
chacun avait une épaule ou un genou qui entrait chez le voisin, tous
égayés, épanouis de se sentir ainsi les coudes. Un rire continu
tenait les bouches ouvertes, fendues jusqu'aux oreilles. Il faisait
une chaleur de four, on cuisait, on se mettait à l'aise, la chair
dehors, dorée dans l'épaisse fumée des pipes; et le seul inconvénient
était de se déranger, une fille se levait de temps à autre, allait au
fond, près de la pompe, se troussait, puis revenait. Sous les
guirlandes de papier peint, les danseurs ne se voyaient plus,
tellement ils suaient; ce qui encourageait les galibots à culbuter les
herscheuses, au hasard des coups de reins. Mais, lorsqu'une gaillarde
tombait avec un homme par-dessus elle, le piston couvrait leur chute
de sa sonnerie enragée, le branle des pieds les roulait, comme si le
bal se fût éboulé sur eux.
Quelqu'un, en passant, avertit Pierron que sa fille Lydie dormait à la
porte, en travers du trottoir. Elle avait bu sa part de la bouteille
volée, elle était saoule, et il dut l'emporter à son cou, pendant que
Jeanlin et Bébert, plus solides, le suivaient de loin, trouvant ça
très farce. Ce fut le signal du départ, des familles sortirent du
Bon-Joyeux, les Maheu et les Levaque se décidèrent à retourner au
coron. A ce moment, le père Bonnemort et le vieux Mouque quittaient
aussi Montsou, du même pas de somnambules, entêtés dans le silence de
leurs souvenirs. Et l'on rentra tous ensemble, on traversa une
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