d'inquiétude, si ravagé par ses quarante années de fond, les jambes
raides, la carcasse démolie, la face terreuse; et, comme un violent
accès de toux le prenait, il préféra sortir pour cracher dehors, dans
l'idée que son crachat noir allait gêner le monde.
Alzire eut tout le succès. Quelle jolie petite ménagère, avec son
torchon! On complimenta la mère d'avoir une petite fille déjà si
entendue pour son âge. Et personne ne parlait de la bosse, des
regards d'une compassion pleine de malaise revenaient toujours vers le
pauvre être infirme.
--Maintenant, conclut madame Hennebeau, si l'on vous interroge sur nos
corons, à Paris, vous pourrez répondre... Jamais plus de bruit que
ça, moeurs patriarcales, tous heureux et bien portants comme vous
voyez, un endroit où vous devriez venir vous refaire un peu, à cause
du bon air et de la tranquillité.
--C'est merveilleux, merveilleux! cria le monsieur, dans un élan final
d'enthousiasme.
Ils sortirent de l'air enchanté dont on sort d'une baraque de
phénomènes, et la Maheude qui les accompagnait, demeura sur le seuil,
pendant qu'ils repartaient doucement, en causant très haut. Les rues
s'étaient peuplées, ils devaient traverser des groupes de femmes,
attirées par le bruit de leur visite, qu'elles colportaient de maison
en maison.
Justement, devant sa porte, la Levaque avait arrêté la Pierronne,
accourue en curieuse. Toutes deux affectaient une surprise mauvaise.
Eh bien! quoi donc, ces gens voulaient y coucher, chez les Maheu? Ce
n'était pourtant pas si drôle.
--Toujours sans le sou, avec ce qu'ils gagnent! Dame! quand on a des
vices!
--Je viens d'apprendre qu'elle est allée ce matin mendier chez les
bourgeois de la Piolaine, et Maigrat qui leur avait refusé du pain,
lui en a donné... On sait comment il se paie, Maigrat.
--Sur elle, oh! non! faudrait du courage... C'est sur Catherine qu'il
en prend.
--Ah! écoute donc, est-ce qu'elle n'a pas eu le toupet tout à l'heure
de me dire qu'elle étranglerait Catherine, si elle y passait!...
Comme si le grand Chaval, il y a beau temps, ne l'avait pas mise à cul
sur le carin!
--Chut!... Voici le monde.
Alors, la Levaque et la Pierronne, l'air paisible, sans curiosité
impolie, s'étaient contentées de guetter sortir les visiteurs, du coin
de l'oeil. Puis, elles avaient appelé vivement d'un signe la Maheude,
qui promenait encore Estelle sur ses bras. Et toutes trois,
immobiles, regardaient s'éloigner les dos bien vêtus de madame
Hennebeau et de ses invités. Lorsque ceux-ci furent à une trentaine
de pas, les commérages reprirent, avec un redoublement de violence.
--Elles en ont pour de l'argent sur la peau, ça vaut plus cher
qu'elles, peut-être!
--Ah! sûr!... Je ne connais pas l'autre, mais celle d'ici, je n'en
donnerais pas quatre sous, si grosse qu'elle soit. On raconte des
histoires...
--Hein? quelles histoires?
--Elle aurait des hommes donc!... D'abord, l'ingénieur...
--Ce petiot maigre!... Oh! il est trop menu, elle le perdrait dans
les draps.
--Qu'est-ce que ça fiche, si ça l'amuse?... Moi, je n'ai pas
confiance, quand je vois une dame qui prend des mines dégoûtées et qui
n'a jamais l'air de se plaire où elle est... Regarde donc comme elle
tourne son derrière, avec l'air de nous mépriser toutes. Est-ce que
c'est propre?
Les promeneurs s'en allaient du même pas ralenti, causant toujours,
lorsqu'une calèche vint s'arrêter sur la route, devant l'église. Un
monsieur d'environ quarante-huit ans en descendit, serré dans une
redingote noire, très brun de peau, le visage autoritaire et correct.
--Le mari! murmura la Levaque, baissant la voix comme s'il avait pu
l'entendre, saisie de la crainte hiérarchique que le directeur
inspirait à ses dix mille ouvriers. C'est pourtant vrai qu'il a une
tête de cocu, cet homme!
Maintenant, le coron entier était dehors. La curiosité des femmes
montait, les groupes se rapprochaient, se fondaient en une foule;
tandis que des bandes de marmaille mal mouchée traînaient sur les
trottoirs, bouche béante. On vit un instant la tête pâle de
l'instituteur qui se haussait, lui aussi, derrière la haie de l'école.
Au milieu des jardins, l'homme en train de bêcher restait le pied sur
sa bêche, les yeux arrondis. Et le murmure des commérages s'enflait
peu à peu avec un bruit de crécelles, pareil à un coup de vent dans
des feuilles sèches.
C'était surtout devant la porte de la Levaque que le rassemblement
avait grossi. Deux femmes s'étaient avancées, puis dix, puis vingt.
Prudemment, la Pierronne se taisait, à présent qu'il y avait trop
d'oreilles. La Maheude, une des plus raisonnables, se contentait
aussi de regarder; et, pour calmer Estelle réveillée et hurlant, elle
avait tranquillement sorti au grand jour sa mamelle de bonne bête
nourricière, qui pendait, roulante, comme allongée par la source
continue de son lait. Quand M. Hennebeau eut fait asseoir les dames
au fond de la voiture, qui fila du côté de Marchiennes, il y eut une
explosion dernière de voix bavardes, toutes les femmes gesticulaient,
se parlaient dans le visage, au milieu d'un tumulte de fourmilière en
révolution.
Mais trois heures sonnèrent. Les ouvriers de la coupe à terre étaient
partis, Bouteloup et les autres. Brusquement, au détour de l'église,
parurent les premiers charbonniers qui revenaient de la fosse, le
visage noir, les vêtements trempés, croisant les bras et gonflant le
dos. Alors, il se produisit une débandade parmi les femmes, toutes
couraient, toutes rentraient chez elles, dans un effarement de
ménagères que trop de café et trop de cancans avaient mises en faute.
Et l'on n'entendait plus que ce cri inquiet, gros de querelles:
--Ah! mon Dieu! et ma soupe! et ma soupe qui n'est pas prête!
IV
Lorsque Maheu rentra, après avoir laissé Étienne chez Rasseneur, il
trouva Catherine, Zacharie et Jeanlin attablés, qui achevaient leur
soupe. Au retour de la fosse, on avait si faim, qu'on mangeait dans
ses vêtements humides, avant même de se débarbouiller; et personne ne
s'attendait, la table restait mise du matin au soir, toujours il y en
avait un là, avalant sa portion, au hasard des exigences du travail.
Dès la porte, Maheu aperçut les provisions. Il ne dit rien, mais son
visage inquiet s'éclaira. Toute la matinée, le vide du buffet, la
maison sans café et sans beurre, l'avait tracassé, lui était revenue
en élancements douloureux, pendant qu'il tapait à la veine, suffoqué
au fond de la taille. Comment la femme aurait-elle fait? et
qu'allait-on devenir, si elle était rentrée les mains vides? Puis,
voilà qu'il y avait de tout. Elle lui conterait ça plus tard. Il
riait d'aise.
Déjà Catherine et Jeanlin s'étaient levés, prenant leur café debout;
tandis que Zacharie, mal rempli par sa soupe, se coupait une large
tartine de pain, qu'il couvrait de beurre. Il voyait bien le fromage
de cochon sur une assiette; mais il n'y touchait pas, la viande était
pour le père, quand il n'y en avait que pour un. Tous venaient de
faire descendre leur soupe d'une grande lampée d'eau fraîche, la bonne
boisson claire des fins de quinzaine.
--Je n'ai pas de bière, dit la Maheude, lorsque le père se fut attablé
à son tour. J'ai voulu garder un peu d'argent... Mais, si tu en
désires, la petite peut courir en prendre une pinte.
Il la regardait, épanoui. Comment? elle avait aussi de l'argent!
--Non, non, dit-il. J'ai bu une chope, ça va bien.
Et Maheu se mit à engloutir, par lentes cuillerées, la pâtée de pain,
de pommes de terre, de poireaux et d'oseille, enfaîtée dans la jatte
qui lui servait d'assiette. La Maheude, sans lâcher Estelle, aidait
Alzire à ce qu'il ne manquât de rien, poussait près de lui le beurre
et la charcuterie, remettait au feu son café pour qu'il fût bien
chaud.
Cependant, à côté du feu, le lavage commençait, dans une moitié de
tonneau, transformée en baquet. Catherine, qui passait la première,
l'avait empli d'eau tiède; et elle se déshabillait tranquillement,
ôtait son béguin, sa veste, sa culotte, jusqu'à sa chemise, habituée à
cela depuis l'âge de huit ans, ayant grandi sans y voir du mal. Elle
se tourna seulement, le ventre au feu, puis se frotta vigoureusement
avec du savon noir. Personne ne la regardait, Lénore et Henri
eux-mêmes n'avaient plus la curiosité de voir comment elle était
faite. Quand elle fut propre, elle monta toute nue l'escalier,
laissant sa chemise mouillée et ses autres vêtements, en tas, sur le
carreau. Mais une querelle éclatait entre les deux frères: Jeanlin
s'était hâté de sauter dans le baquet, sous le prétexte que Zacharie
mangeait encore; et celui-ci le bousculait, réclamait son tour, criait
que s'il était assez gentil pour permettre à Catherine de se tremper
d'abord, il ne voulait pas avoir la rinçure des galopins, d'autant
plus que, lorsque celui-ci avait passé dans l'eau, on pouvait en
remplir les encriers de l'école. Ils finirent par se laver ensemble,
tournés également vers le feu, et ils s'entraidèrent même, ils se
frottèrent le dos. Puis, comme leur soeur, ils disparurent dans
l'escalier, tout nus.
--En font-ils un gâchis! murmurait la Maheude, en prenant par terre
les vêtements pour les mettre sécher. Alzire, éponge un peu, hein!
Mais un tapage, de l'autre côté du mur, lui coupa la parole.
C'étaient des jurons d'homme, des pleurs de femme, tout un piétinement
de bataille, avec des coups sourds qui sonnaient comme des heurts de
courge vide.
--La Levaque reçoit sa danse, constata paisiblement Maheu, en train de
racler le fond de sa jatte avec la cuiller. C'est drôle, Bouteloup
prétendait que la soupe était prête.
--Ah! oui, prête! dit la Maheude, j'ai vu les légumes sur la table,
pas même épluchés.
Les cris redoublaient, il y eut une poussée terrible qui ébranla le
mur, puis un grand silence tomba. Alors, le mineur, en avalant une
dernière cuillerée, conclut d'un air de calme justice:
--Si la soupe n'est pas prête, ça se comprend.
Et, après avoir bu un plein verre d'eau, il attaqua le fromage de
cochon. Il en coupait des morceaux carrés, qu'il piquait de la pointe
de son couteau et qu'il mangeait sur son pain, sans fourchette. On ne
parlait pas, quand le père mangeait. Lui-même avait la faim
silencieuse, il ne reconnaissait point la charcuterie habituelle de
Maigrat, ça devait venir d'ailleurs; pourtant, il n'adressait aucune
question à sa femme. Il demanda seulement si le vieux dormait
toujours, là-haut. Non, le grand-père était déjà sorti, pour son tour
de promenade accoutumé. Et le silence recommença.
Mais l'odeur de la viande avait fait lever les têtes de Lénore et
d'Henri, qui s'amusaient par terre à dessiner des ruisseaux avec l'eau
répandue. Tous deux vinrent se planter près du père, le petit en
avant. Leurs yeux suivaient chaque morceau, le regardaient pleins
d'espoir partir de l'assiette, et le voyaient d'un air consterné
s'engouffrer dans la bouche. A la longue, le père remarqua le désir
gourmand qui les pâlissait et leur mouillait les lèvres.
--Est-ce que les enfants en ont eu? demanda-t-il.
Et, comme sa femme hésitait:
--Tu sais, je n'aime pas ces injustices. Ça m'ôte l'appétit, quand
ils sont là, autour de moi, à mendier un morceau.
--Mais oui, ils en ont eu! s'écria-t-elle, en colère. Ah bien! si tu
les écoutes, tu peux leur donner ta part et celle des autres, ils
s'empliront jusqu'à crever... N'est-ce pas, Alzire, que nous avons
tous mangé du fromage?
--Bien sûr, maman, répondit la petite bossue, qui, dans ces
circonstances-là, mentait avec un aplomb de grande personne.
Lénore et Henri restaient immobiles de saisissement, révoltés d'une
pareille menterie, eux qu'on fouettait, s'ils ne disaient pas la
vérité. Leurs petits coeurs se gonflaient, et ils avaient une grosse
envie de protester, de dire qu'ils n'étaient pas là, eux, lorsque les
autres en avaient mangé.
--Allez-vous-en donc! répétait la mère, en les chassant à l'autre bout
de la salle. Vous devriez rougir d'être toujours dans l'assiette de
votre père. Et, s'il était le seul à en avoir, est-ce qu'il ne
travaille pas, lui? tandis que vous autres, tas de vauriens, vous ne
savez encore que dépenser. Ah! oui, et plus que vous n'êtes gros!
Maheu les rappela. Il assit Lénore sur sa cuisse gauche, Henri sur sa
cuisse droite; puis, il acheva le fromage de cochon, en faisant la
dînette avec eux. Chacun sa part, il leur coupait des petits
morceaux. Les enfants, ravis, dévoraient.
Quand il eut fini, il dit à sa femme:
--Non, ne me sers pas mon café. Je vais me laver d'abord... Et
donne-moi un coup de main pour jeter cette eau sale.
Ils empoignèrent les anses du baquet, et ils le vidaient dans le
ruisseau, devant la porte, lorsque Jeanlin descendit, avec des
vêtements secs, une culotte et une blouse de laine trop grandes,
lasses de déteindre sur le dos de son frère. En le voyant filer
sournoisement par la porte ouverte, sa mère l'arrêta.
--Où vas-tu?
--Là.
--Où, là?... Écoute, tu vas aller cueillir une salade de pissenlits
pour ce soir. Hein! tu m'entends? si tu ne rapportes pas une salade,
tu auras affaire à moi.
--Bon! bon!
Jeanlin partit, les mains dans les poches, traînant ses sabots,
roulant ses reins maigres d'avorton de dix ans, comme un vieux mineur.
A son tour, Zacharie descendait, plus soigné, le torse pris dans un
tricot de laine noire à raies bleues. Son père lui cria de ne pas
rentrer tard; et il sortit en hochant la tête, la pipe aux dents, sans
répondre.
De nouveau, le baquet était plein d'eau tiède. Maheu, lentement,
enlevait déjà sa veste. Sur un coup d'oeil, Alzire emmena Lénore et
Henri jouer dehors. Le père n'aimait pas se laver en famille, comme
cela se pratiquait dans beaucoup d'autres maisons du coron. Du reste,
il ne blâmait personne, il disait simplement que c'était bon pour les
enfants, de barboter ensemble.
--Que fais-tu donc là-haut? cria la Maheude à travers l'escalier.
--Je raccommode ma robe, que j'ai déchirée hier, répondit Catherine.
--C'est bien... Ne descends pas, ton père se lave.
Alors, Maheu et la Maheude restèrent seuls. Celle-ci s'était décidée
à poser sur une chaise Estelle, qui, par miracle, se trouvant bien
près du feu, ne hurlait pas et tournait vers ses parents des yeux
vagues de petit être sans pensée. Lui, tout nu, accroupi devant le
baquet, y avait d'abord plongé sa tête, frottée de ce savon noir dont
l'usage séculaire décolore et jaunit les cheveux de la race. Ensuite,
il entra dans l'eau, s'enduisit la poitrine, le ventre, les bras, les
cuisses, se les racla énergiquement des deux poings. Debout, sa femme
le regardait.
--Dis donc, commença-t-elle, j'ai vu ton oeil, quand tu es arrivé...
Tu te tourmentais, hein? ça t'a déridé, ces provisions... Imagine-toi
que les bourgeois de la Piolaine ne m'ont pas fichu un sou. Oh! ils
sont aimables, ils ont habillé les petits, et j'avais honte de les
supplier, car ça me reste en travers, quand je demande.
Elle s'interrompit un instant, pour caler Estelle sur la chaise,
crainte d'une culbute. Le père continuait à s'user la peau, sans
hâter d'une question cette histoire qui l'intéressait, attendant
patiemment de comprendre.
--Faut te dire que Maigrat m'avait refusé, oh! raide! comme on flanque
un chien dehors... Tu vois si j'étais à la noce! Ça tient chaud, des
vêtements de laine, mais ça ne vous met rien dans le ventre, pas vrai?
Il leva la tête, toujours muet. Rien à la Piolaine, rien chez
Maigrat: alors, quoi? Mais, comme à l'ordinaire, elle venait de
retrousser ses manches, pour lui laver le dos et les parties qu'il lui
était mal commode d'atteindre. D'ailleurs, il aimait qu'elle le
savonnât, qu'elle le frottât partout, à se casser les poignets. Elle
prit du savon, elle lui laboura les épaules, tandis qu'il se
raidissait, afin de tenir le coup.
--Donc, je suis retournée chez Maigrat, je lui en ai dit, ah! je lui
en ai dit... Et qu'il ne fallait pas avoir de coeur, et qu'il lui
arriverait du mal, s'il y avait une justice... Ça l'ennuyait, il
tournait les yeux, il aurait bien voulu filer...
Du dos, elle était descendue aux fesses; et, lancée, elle poussait
ailleurs, dans les plis, ne laissant pas une place du corps sans y
passer, le faisant reluire comme ses trois casseroles, les samedis de
grand nettoyage. Seulement, elle suait à ce terrible va-et-vient des
bras, toute secouée elle-même, si essoufflée, que ses paroles
s'étranglaient.
--Enfin, il m'a appelée vieux crampon... Nous aurons du pain jusqu'à
samedi, et le plus beau, c'est qu'il m'a prêté cent sous... J'ai
encore pris chez lui le beurre, le café, la chicorée, j'allais même
prendre la charcuterie et les pommes de terre, quand j'ai vu qu'il
grognait... Sept sous de fromage de cochon, dix-huit sous de pommes
de terre, il me reste trois francs soixante-quinze pour un ragoût et
un pot-au-feu... Hein? je crois que je n'ai pas perdu ma matinée.
Maintenant, elle l'essuyait, le tamponnait avec un torchon, aux
endroits où ça ne voulait pas sécher. Lui, heureux, sans songer au
lendemain de la dette, éclatait d'un gros rire et l'empoignait à
pleins bras.
--Laisse donc, bête! tu es trempé, tu me mouilles... Seulement, je
crains que Maigrat n'ait des idées...
Elle allait parler de Catherine, elle s'arrêta. A quoi bon inquiéter
le père? Ça ferait des histoires à n'en plus finir.
--Quelles idées? demanda-t-il.
--Des idées de nous voler, donc! Faudra que Catherine épluche joliment
la note.
Il l'empoigna de nouveau, et cette fois ne la lâcha plus. Toujours le
bain finissait ainsi, elle le ragaillardissait à le frotter si fort,
puis à lui passer partout des linges, qui lui chatouillaient les poils
des bras et de la poitrine. D'ailleurs, c'était également chez les
camarades du coron l'heure des bêtises, où l'on plantait plus
d'enfants qu'on n'en voulait. La nuit, on avait sur le dos la
famille. Il la poussait vers la table, goguenardant en brave homme
qui jouit du seul bon moment de la journée, appelant ça prendre son
dessert, et un dessert qui ne coûtait rien. Elle, avec sa taille et
sa gorge roulantes, se débattait un peu, pour rire.
--Es-tu bête, mon Dieu! es-tu bête!... Et Estelle qui nous regarde!
attends que je lui tourne la tête.
--Ah! ouiche! à trois mois, est-ce que ça comprend?
Lorsqu'il se fut relevé, Maheu passa simplement une culotte sèche.
Son plaisir, quand il était propre et qu'il avait rigolé avec sa
femme, était de rester un moment le torse nu. Sur sa peau blanche,
d'une blancheur de fille anémique, les éraflures, les entailles du
charbon, laissaient des tatouages, des «greffes», comme disent les
mineurs; et il s'en montrait fier, il étalait ses gros bras, sa
poitrine large, d'un luisant de marbre veiné de bleu. En été, tous
les mineurs se mettaient ainsi sur les portes. Il y alla même un
instant, malgré le temps humide, cria un mot salé à un camarade, le
poitrail également nu, au-delà des jardins. D'autres parurent. Et
les enfants, qui traînaient sur les trottoirs, levaient la tête,
riaient eux aussi à la joie de toute cette chair lasse de
travailleurs, mise au grand air.
En buvant son café, sans passer encore une chemise, Maheu conta à sa
femme la colère de l'ingénieur, pour le boisage. Il était calmé,
détendu, et il écouta avec un hochement d'approbation les sages
conseils de la Maheude, qui montrait un grand bon sens dans ces
affaires-là. Toujours elle lui répétait qu'on ne gagnait rien à se
buter contre la Compagnie. Elle lui parla ensuite de la visite de
madame Hennebeau. Sans le dire, tous deux en étaient fiers.
--Est-ce qu'on peut descendre? demanda Catherine du haut de
l'escalier.
--Oui, oui, ton père se sèche.
La jeune fille avait sa robe des dimanches, une vieille robe de
popeline gros bleu, pâlie et usée déjà dans les plis. Elle était
coiffée d'un bonnet de tulle noire, tout simple.
--Tiens! tu t'es habillée... Où vas-tu donc?
--Je vais à Montsou acheter un ruban pour mon bonnet... J'ai retiré
le vieux, il était trop sale.
--Tu as donc de l'argent, toi?
--Non, c'est Mouquette qui a promis de me prêter dix sous.
La mère la laissa partir. Mais, à la porte, elle la rappela.
--Écoute, ne va pas l'acheter chez Maigrat, ton ruban... il te
volerait et il croirait que nous roulons sur l'or.
Le père, qui s'était accroupi devant le feu, pour sécher plus vite sa
nuque et ses aisselles, se contenta d'ajouter:
--Tâche de ne pas traîner la nuit sur les routes.
Maheu, l'après-midi, travailla dans son jardin. Déjà il y avait semé
des pommes de terre, des haricots, des pois; et il tenait en jauge,
depuis la veille, du plant de choux et de laitue, qu'il se mit à
repiquer. Ce coin de jardin les fournissait de légumes, sauf de
pommes de terre, dont ils n'avaient jamais assez. Du reste, lui
s'entendait très bien à la culture et obtenait même des artichauts, ce
qui était traité de pose par les voisins. Comme il préparait sa
planche, Levaque justement vint fumer une pipe dans son carré à lui,
en regardant des romaines que Bouteloup avait plantées le matin; car,
sans le courage du logeur à bêcher, il n'aurait guère poussé là que
des orties. Et la conversation s'engagea par-dessus le treillage.
Levaque, délassé et excité d'avoir tapé sur sa femme, tâcha vainement
d'entraîner Maheu chez Rasseneur. Voyons, est-ce qu'une chope
l'effrayait? On ferait une partie de quilles, on flânerait un instant
avec les camarades, puis on rentrerait dîner. C'était la vie, après
la sortie de la fosse. Sans doute il n'y avait pas de mal à cela,
mais Maheu s'entêtait: s'il ne repiquait pas ses laitues, elles
seraient fanées le lendemain. Au fond, il refusait par sagesse, ne
voulant point demander un liard à sa femme sur le reste des cent sous.
Cinq heures sonnaient, lorsque la Pierronne vint savoir si c'était
avec Jeanlin que sa Lydie avait filé. Levaque répondit que ça devait
être quelque chose comme ça, car Bébert, lui aussi, avait disparu; et
ces galopins gourgandinaient toujours ensemble. Quand Maheu les eut
tranquillisés, en parlant de la salade de pissenlits, lui et le
camarade se mirent à attaquer la jeune femme, avec une crudité de bons
diables. Elle s'en fâchait, mais ne s'en allait pas, chatouillée au
fond par les gros mots, qui la faisaient crier, les mains au ventre.
Il arriva à son secours une femme maigre, dont la colère bégayante
ressemblait à un gloussement de poule. D'autres, au loin, sur les
portes, s'effarouchaient de confiance. Maintenant, l'école était
fermée, toute la marmaille traînait, c'était un grouillement de petits
êtres piaulant, se roulant, se battant; tandis que les pères, qui
n'étaient pas à l'estaminet, restaient par groupes de trois ou quatre,
accroupis sur leurs talons comme au fond de la mine, fumant des pipes
avec des paroles rares, à l'abri d'un mur. La Pierronne partit
furieuse, lorsque Levaque voulut tâter si elle avait la cuisse ferme;
et il se décida lui-même à se rendre seul chez Rasseneur, pendant que
Maheu plantait toujours.
Le jour baissa brusquement, la Maheude alluma la lampe, irritée de ce
que ni la fille ni les garçons ne rentraient. Elle l'aurait parié:
jamais on ne parvenait à faire ensemble l'unique repas où l'on aurait
pu être tous autour de la table. Puis, c'était la salade de
pissenlits qu'elle attendait. Qu'est-ce qu'il pouvait cueillir à
cette heure, dans ce noir de four, le bougre d'enfant! Une salade
accompagnerait si bien la ratatouille qu'elle laissait mijoter sur le
feu, des pommes de terre, des poireaux, de l'oseille, fricassés avec
de l'oignon frit! La maison entière le sentait, l'oignon frit, cette
bonne odeur qui rancit vite et qui pénètre les briques des corons d'un
empoisonnement tel, qu'on les flaire de loin dans la campagne, à ce
violent fumet de cuisine pauvre.
Maheu, quand il quitta le jardin, à la nuit tombée, s'assoupit tout de
suite sur une chaise, la tête contre la muraille. Dès qu'il
s'asseyait, le soir, il dormait. Le coucou sonnait sept heures, Henri
et Lénore venaient de casser une assiette en s'obstinant à aider
Alzire, qui mettait le couvert, lorsque le père Bonnemort rentra le
premier, pressé de dîner et de retourner à la fosse. Alors, la
Maheude réveilla Maheu.
--Mangeons, tant pis!... Ils sont assez grands pour retrouver la
maison. L'embêtant, c'est la salade!
V
Chez Rasseneur, après avoir mangé une soupe, Étienne, remonté dans
l'étroite chambre qu'il allait occuper sous le toit, en face du
Voreux, était tombé sur son lit, tout vêtu, assommé de fatigue. En
deux jours, il n'avait pas dormi quatre heures. Quand il s'éveilla,
au crépuscule, il resta étourdi un instant, sans reconnaître le lieu
où il se trouvait; et il éprouvait un tel malaise, une telle pesanteur
de tête, qu'il se mit péniblement debout, avec l'idée de prendre
l'air, avant de dîner et de se coucher pour la nuit.
Dehors, le temps était de plus en plus doux, le ciel de suie se
cuivrait, chargé d'une de ces longues pluies du Nord, dont on sentait
l'approche dans la tiédeur humide de l'air. La nuit venait par
grandes fumées, noyant les lointains perdus de la plaine. Sur cette
mer immense de terres rougeâtres, le ciel bas semblait se fondre en
noire poussière, sans un souffle de vent à cette heure, qui
animât les ténèbres. C'était d'une tristesse blafarde et morte
d'ensevelissement.
Étienne marcha devant lui, au hasard, n'ayant d'autre but que de
secouer sa fièvre. Lorsqu'il passa devant le Voreux, assombri déjà au
fond de son trou, et dont pas une lanterne ne luisait encore, il
s'arrêta un moment, pour voir la sortie des ouvriers à la journée.
Sans doute six heures sonnaient, des moulineurs, des chargeurs à
l'accrochage, des palefreniers s'en allaient par bandes, mêlés aux
filles du criblage, vagues et rieuses dans l'ombre.
D'abord, ce furent la Brûlé et son gendre Pierron. Elle le
querellait, parce qu'il ne l'avait pas soutenue, dans une contestation
avec un surveillant, pour son compte de pierres.
--Oh! sacrée chiffe, va! s'il est permis d'être un homme et de
s'aplatir comme ça devant un de ces salops qui nous mangent!
Pierron la suivait paisiblement, sans répondre. Il finit par dire:
--Fallait peut-être sauter sur le chef. Merci! pour avoir des ennuis!
--Tends le derrière, alors! cria-t-elle. Ah! nom de Dieu! si ma fille
m'avait écoutée!... Ça ne suffit donc pas qu'ils m'aient tué le père,
tu voudrais peut-être que je dise merci. Non, vois-tu, j'aurai leur
peau!
Les voix se perdirent, Étienne la regarda disparaître, avec son nez
d'aigle, ses cheveux blancs envolés, ses longs bras maigres qui
gesticulaient furieusement. Mais, derrière lui, la conversation de
deux jeunes gens lui fit prêter l'oreille. Il avait reconnu Zacharie,
qui attendait là, et que son ami Mouquet venait d'aborder.
--Arrives-tu? demanda celui-ci. Nous mangeons une tartine, puis nous
filons au Volcan.
--Tout à l'heure, j'ai affaire.
--Quoi donc?
Le moulineur se tourna et aperçut Philomène qui sortait du criblage.
Il crut comprendre.
--Ah! bon, c'est ça... Alors, je pars devant.
--Oui, je te rattraperai.
Mouquet, en s'en allant, se rencontra avec son père, le vieux Mouque,
qui sortait aussi du Voreux; et les deux hommes se dirent simplement
bonsoir, le fils prit la grande route, tandis que le père filait le
long du canal.
Déjà, Zacharie poussait Philomène dans ce même chemin écarté, malgré
sa résistance. Elle était pressée, une autre fois; et ils se
disputaient tous deux, en vieux ménage. Ça n'avait rien de drôle, de
ne se voir que dehors, surtout l'hiver, lorsque la terre est mouillée
et qu'on n'a pas les blés pour se coucher dedans.
--Mais non, ce n'est pas ça, murmura-t-il impatienté. J'ai à te dire
une chose.
Il la tenait à la taille, il l'emmenait doucement. Puis, lorsqu'ils
furent dans l'ombre du terri, il voulut savoir si elle avait de
l'argent.
--Pour quoi faire? demanda-t-elle.
Lui, alors, s'embrouilla, parla d'une dette de deux francs qui allait
désespérer sa famille.
--Tais-toi donc!... J'ai vu Mouquet, tu vas encore au Volcan, où il y
a ces sales femmes de chanteuses.
Il se défendit, tapa sur sa poitrine, donna sa parole d'honneur.
Puis, comme elle haussait les épaules, il dit brusquement:
--Viens avec nous, si ça t'amuse... Tu vois que tu ne me déranges
pas. Pour ce que j'en veux faire, des chanteuses!... Viens-tu?
--Et le petit? répondit-elle. Est-ce qu'on peut remuer, avec un
enfant qui crie toujours?... Laisse-moi rentrer, je parie qu'ils ne
s'entendent plus, à la maison.
Mais il la retint, il la supplia. Voyons, c'était pour ne pas avoir
l'air bête devant Mouquet, auquel il avait promis. Un homme ne
pouvait pas, tous les soirs, se coucher comme les poules. Vaincue,
elle avait retroussé une basque de son caraco, elle coupait de l'ongle
le fil et tirait des pièces de dix sous d'un coin de la bordure. De
crainte d'être volée par sa mère, elle cachait là le gain des heures
qu'elle faisait en plus, à la fosse.
--J'en ai cinq, tu vois, dit-elle. Je veux bien t'en donner trois...
Seulement, il faut me jurer que tu vas décider ta mère à nous marier.
En voilà assez, de cette vie en l'air! Avec ça, maman me reproche
toutes les bouchées que je mange... Jure, jure d'abord.
Elle parlait de sa voix molle de grande fille maladive, sans passion,
simplement lasse de son existence. Lui, jura, cria que c'était une
chose promise, sacrée; puis, lorsqu'il tint les trois pièces, il la
baisa, la chatouilla, la fit rire, et il aurait poussé les choses
jusqu'au bout, dans ce coin du terri qui était la chambre d'hiver de
leur vieux ménage, si elle n'avait répété que non, que ça ne lui
causerait aucun plaisir. Elle retourna au coron toute seule, pendant
qu'il coupait à travers champs, pour rejoindre son camarade.
Étienne, machinalement, les avait suivis de loin, sans comprendre,
croyant à un simple rendez-vous. Les filles étaient précoces, aux
fosses; et il se rappelait les ouvrières de Lille, qu'il attendait
derrière les fabriques, ces bandes de filles gâtées dès quatorze ans,
dans les abandons de la misère. Mais une autre rencontre le surprit
davantage. Il s'arrêta.
C'était, en bas du terri, dans un creux où de grosses pierres avaient
glissé, le petit Jeanlin qui rabrouait violemment Lydie et Bébert,
assis l'une à sa droite, l'autre à sa gauche.
--Hein? vous dites?... Je vas ajouter une gifle pour chacun, moi, si
vous réclamez... Qui est-ce qui a eu l'idée, voyons!
En effet, Jeanlin avait eu une idée. Après s'être, pendant une heure,
le long du canal, roulé dans les prés en cueillant des pissenlits avec
les deux autres, il venait de songer, devant le tas de salade, qu'on
ne mangerait jamais tout ça chez lui; et, au lieu de rentrer au coron,
il était allé à Montsou, gardant Bébert pour faire le guet, poussant
Lydie à sonner chez les bourgeois, où elle offrait les pissenlits. Il
disait, expérimenté déjà, que les filles vendaient ce qu'elles
voulaient. Dans l'ardeur du négoce, le tas entier y avait passé; mais
la gamine avait fait onze sous. Et, maintenant, les mains nettes,
tous trois partageaient le gain.
--C'est injuste! déclara Bébert. Faut diviser en trois... Si tu
gardes sept sous, nous n'en aurons plus que deux chacun.
--De quoi, injuste? répliqua Jeanlin furieux. J'en ai cueilli
davantage, d'abord!
L'autre d'ordinaire se soumettait, avec une admiration craintive, une
crédulité qui le rendait continuellement victime. Plus âgé et plus
fort, il se laissait même gifler. Mais, cette fois, l'idée de tout
cet argent l'excitait à la résistance.
--N'est-ce pas? Lydie, il nous vole... S'il ne partage pas, nous le
dirons à sa mère.
Du coup, Jeanlin lui mit le poing sous le nez.
--Répète un peu. C'est moi qui irai dire chez vous que vous avez
vendu la salade à maman... Et puis, bougre de bête, est-ce que je
puis diviser onze sous en trois? essaie pour voir, toi qui es malin...
Voilà chacun vos deux sous. Dépêchez-vous de les prendre ou je les
recolle dans ma poche.
Dompté, Bébert accepta les deux sous. Lydie, tremblante, n'avait rien
dit, car elle éprouvait, devant Jeanlin, une peur et une tendresse de
petite femme battue. Comme il lui tendait les deux sous, elle avança
la main avec un rire soumis. Mais il se ravisa brusquement.
--Hein? qu'est-ce que tu vas fiche de tout ça?... Ta mère te le
chipera bien sûr, si tu ne sais pas le cacher... Vaut mieux que je te
le garde. Quand tu auras besoin d'argent, tu m'en demanderas.
Et les neuf sous disparurent. Pour lui fermer la bouche, il l'avait
empoignée en riant, il se roulait avec elle sur le terri. C'était sa
petite femme, ils essayaient ensemble, dans les coins noirs, l'amour
qu'ils entendaient et qu'ils voyaient chez eux, derrière les cloisons,
par les fentes des portes. Ils savaient tout, mais ils ne pouvaient
guère, trop jeunes, tâtonnant, jouant, pendant des heures, à des jeux
de petits chiens vicieux. Lui appelait ça «faire papa et maman»; et,
quand il l'emmenait, elle galopait, elle se laissait prendre avec le
tremblement délicieux de l'instinct, souvent fâchée, mais cédant
toujours dans l'attente de quelque chose qui ne venait point.
Comme Bébert n'était pas admis à ces parties-là, et qu'il recevait une
bourrade, dès qu'il voulait tâter de Lydie, il restait gêné, travaillé
de colère et de malaise, quand les deux autres s'amusaient, ce dont
ils ne se gênaient nullement en sa présence. Aussi n'avait-il qu'une
idée, les effrayer, les déranger, en leur criant qu'on les voyait.
--C'est foutu, v'là un homme qui regarde!
Cette fois, il ne mentait pas, c'était Étienne qui se décidait à
continuer son chemin. Les enfants bondirent, se sauvèrent, et il
passa, tournant le terri, suivant le canal, amusé de la belle peur de
ces polissons. Sans doute, c'était trop tôt à leur âge; mais quoi?
ils en voyaient tant, ils en entendaient de si raides, qu'il aurait
fallu les attacher, pour les tenir. Au fond cependant, Étienne
devenait triste.
Cent pas plus loin, il tomba encore sur des couples. Il arrivait à
Réquillart, et là, autour de la vieille fosse en ruine, toutes les
filles de Montsou rôdaient avec leurs amoureux. C'était le
rendez-vous commun, le coin écarté et désert, où les herscheuses
venaient faire leur premier enfant, quand elles n'osaient se risquer
sur le carin. Les palissades rompues ouvraient à chacun l'ancien
carreau, changé en un terrain vague, obstrué par les débris de deux
hangars qui s'étaient écroulés, et par les carcasses des grands
chevalets restés debout. Des berlines hors d'usage traînaient,
d'anciens bois à moitié pourris entassaient des meules; tandis qu'une
végétation drue reconquérait ce coin de terre, s'étalait en herbe
épaisse, jaillissait en jeunes arbres déjà forts. Aussi chaque fille
s'y trouvait-elle chez elle, il y avait des trous perdus pour toutes,
les galants les culbutaient sur les poutres, derrière les bois, dans
les berlines. On se logeait quand même, coudes à coudes, sans
s'occuper des voisins. Et il semblait que ce fût, autour de la
machine éteinte, près de ce puits las de dégorger de la houille, une
revanche de la création, le libre amour qui, sous le coup de fouet de
l'instinct, plantait des enfants dans les ventres de ces filles, à
peine femmes.
Pourtant, un gardien habitait là, le vieux Mouque, auquel la Compagnie
abandonnait, presque sous le beffroi détruit, deux pièces, que la
chute attendue des dernières charpentes menaçait d'un continuel
écrasement. Il avait même dû étayer une partie du plafond; et il y
vivait très bien, en famille, lui et Mouquet dans une chambre, la
Mouquette dans l'autre. Comme les fenêtres n'avaient plus une seule
vitre, il s'était décidé à les boucher en clouant des planches: on ne
voyait pas clair, mais il faisait chaud. Du reste, ce gardien ne
gardait rien, allait soigner ses chevaux au Voreux, ne s'occupait
jamais des ruines de Réquillart, dont on conservait seulement le puits
pour servir de cheminée à un foyer, qui aérait la fosse voisine.
Et c'était ainsi que le père Mouque achevait de vieillir, au milieu
des amours. Dès dix ans, la Mouquette avait fait la culbute dans tous
les coins des décombres, non en galopine effarouchée et encore verte
comme Lydie, mais en fille déjà grasse, bonne pour des garçons barbus.
Le père n'avait rien à dire, car elle se montrait respectueuse, jamais
elle n'introduisait un galant chez lui. Puis, il était habitué à ces
accidents-là. Quand il se rendait au Voreux ou qu'il en revenait,
chaque fois qu'il sortait de son trou, il ne pouvait risquer un pied,
sans le mettre sur un couple, dans l'herbe; et c'était pis, s'il
voulait ramasser du bois pour sa soupe, ou chercher des glaiterons
pour son lapin, à l'autre bout du clos: alors, il voyait se lever, un
à un, les nez gourmands de toutes les filles de Montsou, tandis qu'il
devait se méfier de ne pas buter contre les jambes, tendues au ras des
sentiers. D'ailleurs, peu à peu, ces rencontres-là n'avaient plus
dérangé personne, ni lui qui veillait simplement à ne pas tomber, ni
les filles qu'il laissait achever leur affaire, s'éloignant à petits
pas discrets, en brave homme paisible devant les choses de la nature.
Seulement, de même qu'elles le connaissaient à cette heure, lui avait
également fini par les connaître, ainsi que l'on connaît les pies
polissonnes qui se débauchent dans les poiriers des jardins. Ah!
cette jeunesse, comme elle en prenait, comme elle se bourrait!
Parfois, il hochait le menton avec des regrets silencieux, en se
détournant des gaillardes bruyantes, soufflant trop haut, au fond des
ténèbres. Une seule chose lui causait de l'humeur: deux amoureux
avaient pris la mauvaise habitude de s'embrasser contre le mur de sa
chambre. Ce n'était pas que ça l'empêchât de dormir, mais ils
poussaient si fort, qu'à la longue ils dégradaient le mur.
Chaque soir, le vieux Mouque recevait la visite de son ami, le père
Bonnemort, qui, régulièrement, avant son dîner, faisait la même
promenade. Les deux anciens ne se parlaient guère, échangeaient à
peine dix paroles, pendant la demi-heure qu'ils passaient ensemble.
Mais cela les égayait, d'être ainsi, de songer à de vieilles choses,
qu'ils remâchaient en commun, sans avoir besoin d'en causer. A
Réquillart, ils s'asseyaient sur une poutre, côte à côte, lâchaient un
mot, puis partaient pour leurs rêvasseries, le nez vers la terre.
Sans doute, ils redevenaient jeunes. Autour d'eux, des galants
troussaient leurs amoureuses, des baisers et des rires chuchotaient,
une odeur chaude de filles montait, dans la fraîcheur des herbes
écrasées. C'était déjà derrière la fosse, quarante-trois ans plus
tôt, que le père Bonnemort avait pris sa femme, une herscheuse si
chétive, qu'il la posait sur une berline, pour l'embrasser à l'aise.
Ah! il y avait beau temps! Et les deux vieux, branlant la tête, se
quittaient enfin, souvent même sans se dire bonsoir.
Ce soir-là, toutefois, comme Étienne arrivait, le père Bonnemort, qui
se levait de la poutre, pour retourner au coron, disait à Mouque:
--Bonne nuit, vieux!... Dis donc, tu as connu la Roussie?
Mouque resta un instant muet, dodelina des épaules, puis, en rentrant
dans sa maison:
--Bonne nuit, bonne nuit, vieux!
Étienne, à son tour, vint s'asseoir sur la poutre. Sa tristesse
augmentait, sans qu'il sût pourquoi. Le vieil homme, dont il
regardait disparaître le dos, lui rappelait son arrivée du matin, le
flot de paroles que l'énervement du vent avait arrachées à ce
silencieux. Que de misère! et toutes ces filles, éreintées de
fatigue, qui étaient encore assez bêtes, le soir, pour fabriquer des
petits, de la chair à travail et à souffrance! Jamais ça ne finirait,
si elles s'emplissaient toujours de meurt-de-faim. Est-ce qu'elles
n'auraient pas dû plutôt se boucher le ventre, serrer les cuisses,
ainsi qu'à l'approche du malheur? Peut-être ne remuait-il confusément
ces idées moroses que dans l'ennui d'être seul, lorsque les autres, à
cette heure, s'en allaient deux à deux prendre du plaisir. Le temps
mou l'étouffait un peu, des gouttes de pluie, rares encore, tombaient
sur ses mains fiévreuses. Oui, toutes y passaient, c'était plus fort
que la raison.
Justement, comme Étienne restait assis, immobile dans l'ombre, un
couple qui descendait de Montsou le frôla sans le voir, en s'engageant
dans le terrain vague de Réquillart. La fille, une pucelle bien sûr,
se débattait, résistait, avec des supplications basses, chuchotées;
tandis que le garçon, muet, la poussait quand même vers les ténèbres
d'un coin de hangar, demeuré debout, sous lequel d'anciens cordages
moisis s'entassaient. C'étaient Catherine et le grand Chaval. Mais
Étienne ne les avait pas reconnus au passage, et il les suivait des
yeux, il guettait la fin de l'histoire, pris d'une sensualité, qui
changeait le cours de ses réflexions. Pourquoi serait-il intervenu?
lorsque les filles disent non, c'est qu'elles aiment à être bourrées
d'abord.
En quittant le coron des Deux-Cent-Quarante, Catherine était allée à
Montsou par le pavé. Depuis l'âge de dix ans, depuis qu'elle gagnait
sa vie à la fosse, elle courait ainsi le pays toute seule, dans la
complète liberté des familles de houilleurs; et, si aucun homme ne
l'avait eue, à quinze ans, c'était grâce à l'éveil tardif de sa
puberté, dont elle attendait encore la crise. Quand elle fut devant
les Chantiers de la Compagnie, elle traversa la rue et entra chez une
blanchisseuse, où elle était certaine de trouver la Mouquette; car
celle-ci vivait là, avec des femmes qui se payaient des tournées de
café, du matin au soir. Mais elle eut un chagrin, la Mouquette,
précisément, avait régalé à son tour, si bien qu'elle ne put lui
prêter les dix sous promis. Pour la consoler, on lui offrit vainement
un verre de café tout chaud. Elle ne voulut même pas que sa camarade
empruntât à une autre femme. Une pensée d'économie lui était venue,
une sorte de crainte superstitieuse, la certitude que, si elle
l'achetait maintenant, ce ruban lui porterait malheur.
Elle se hâta de reprendre le chemin du coron, et elle était aux
dernières maisons de Montsou, lorsqu'un homme, sur la porte de
l'estaminet Piquette, l'appela.
--Eh! Catherine, où cours-tu si vite?
C'était le grand Chaval. Elle fut contrariée, non qu'il lui déplût,
mais parce qu'elle n'était pas en train de rire.
--Entre donc boire quelque chose... Un petit verre de doux, veux-tu?
Gentiment, elle refusa: la nuit allait tomber, on l'attendait chez
elle. Lui, s'était avancé, la suppliait à voix basse, au milieu de la
rue. Son idée, depuis longtemps, était de la décider à monter dans la
chambre qu'il occupait au premier étage de l'estaminet Piquette, une
belle chambre qui avait un grand lit, pour un ménage. Il lui faisait
donc peur, qu'elle refusait toujours. Elle, bonne fille, riait,
disait qu'elle monterait la semaine où les enfants ne poussent pas.
Puis, d'une chose à une autre, elle en arriva, sans savoir comment, à
parler du ruban bleu qu'elle n'avait pu acheter.
--Mais je vais t'en payer un, moi! cria-t-il.
Elle rougit, sentant qu'elle ferait bien de refuser encore, travaillée
au fond du gros désir d'avoir son ruban. L'idée d'un emprunt lui
revint, elle finit par accepter, à la condition qu'elle lui rendrait
ce qu'il dépenserait pour elle. Cela les fit plaisanter de nouveau:
il fut convenu que, si elle ne couchait pas avec lui, elle lui
rendrait l'argent. Mais il y eut une autre difficulté, quand il parla
d'aller chez Maigrat.
--Non, pas chez Maigrat, maman me l'a défendu.
--Laisse donc, est-ce qu'on a besoin de dire où l'on va!... C'est lui
qui tient les plus beaux rubans de Montsou.
Lorsque Maigrat vit entrer dans sa boutique le grand Chaval et
Catherine, comme deux galants qui achètent leur cadeau de noces, il
devint très rouge, il montra ses pièces de ruban bleu avec la rage
d'un homme dont on se moque. Puis, les jeunes gens servis, il se
planta sur la porte pour les regarder s'éloigner dans le crépuscule;
et, comme sa femme venait d'une voix timide lui demander un
renseignement, il tomba sur elle, l'injuria, cria qu'il ferait se
repentir un jour le sale monde qui manquait de reconnaissance, lorsque
tous auraient dû être par terre, à lui lécher les pieds.
Sur la route, le grand Chaval accompagnait Catherine. Il marchait
près d'elle, les bras ballants; seulement, il la poussait de la
hanche, il la conduisait, sans en avoir l'air. Elle s'aperçut tout
d'un coup qu'il lui avait fait quitter le pavé et qu'ils s'engageaient
ensemble dans l'étroit chemin de Réquillart. Mais elle n'eut pas le
temps de se fâcher: déjà, il la tenait à la taille, il l'étourdissait
d'une caresse de mots continue. Était-elle bête, d'avoir peur! est-ce
qu'il voulait du mal à un petit mignon comme elle, aussi douce que de
la soie, si tendre qu'il l'aurait mangée? Et il lui soufflait derrière
l'oreille, dans le cou, il lui faisait passer un frisson sur toute la
peau du corps. Elle, étouffée, ne trouvait rien à répondre. C'était
vrai, qu'il semblait l'aimer. Le samedi soir, après avoir éteint la
chandelle, elle s'était justement demandé ce qu'il arriverait, s'il la
prenait ainsi; puis, en s'endormant, elle avait rêvé qu'elle ne disait
plus non, toute lâche de plaisir. Pourquoi donc, à la même idée,
aujourd'hui, éprouvait-elle une répugnance et comme un regret? Pendant
qu'il lui chatouillait la nuque avec ses moustaches, si doucement,
qu'elle en fermait les yeux, l'ombre d'un autre homme, du garçon
entrevu le matin, passait dans le noir de ses paupières closes.
Brusquement, Catherine regarda autour d'elle. Chaval l'avait conduite
dans les décombres de Réquillart, et elle eut un recul frissonnant
devant les ténèbres du hangar effondré.
--Oh! non, oh! non, murmura-t-elle, je t'en prie, laisse-moi!
La peur du mâle l'affolait, cette peur qui raidit les muscles dans un
instinct de défense, même lorsque les filles veulent bien, et qu'elles
sentent l'approche conquérante de l'homme. Sa virginité, qui n'avait
rien à apprendre pourtant, s'épouvantait, comme à la menace d'un coup,
d'une blessure dont elle redoutait la douleur encore inconnue.
--Non, non, je ne veux pas! Je te dis que je suis trop jeune... Vrai!
plus tard, quand je serai faite au moins.
Il grogna sourdement:
--Bête! rien à craindre alors... Qu'est-ce que ça te fiche?
Mais il ne parla pas davantage. Il l'avait empoignée solidement, il
la jetait sous le hangar. Et elle tomba à la renverse sur les vieux
cordages, elle cessa de se défendre, subissant le mâle avant l'âge,
avec cette soumission héréditaire, qui, dès l'enfance, culbutait en
plein vent les filles de sa race. Ses bégaiements effrayés
s'éteignirent, on n'entendit plus que le souffle ardent de l'homme.
Étienne, cependant, avait écouté, sans bouger. Encore une qui faisait
le saut! Et, maintenant qu'il avait vu la comédie, il se leva, envahi
d'un malaise, d'une sorte d'excitation jalouse où montait de la
colère. Il ne se gênait plus, il enjambait les poutres, car ces
deux-là étaient bien trop occupés à cette heure, pour se déranger.
Aussi fut-il surpris, lorsqu'il eut fait une centaine de pas sur la
route, de voir, en se tournant, qu'ils étaient debout déjà et qu'ils
paraissaient, comme lui, revenir vers le coron. L'homme avait repris
la fille à la taille, la serrant d'un air de reconnaissance, lui
parlant toujours dans le cou; et c'était elle qui semblait pressée,
qui voulait rentrer vite, l'air fâché surtout du retard.
Alors, Étienne fut tourmenté d'une envie, celle de voir leurs figures.
C'était imbécile, il hâta le pas pour ne point y céder. Mais ses
pieds se ralentissaient d'eux-mêmes, il finit, au premier réverbère,
par se cacher dans l'ombre. Une stupeur le cloua, lorsqu'il reconnut
au passage Catherine et le grand Chaval. Il hésitait d'abord:
était-ce bien elle, cette jeune fille en robe gros bleu, avec ce
bonnet? était-ce le galopin qu'il avait vu en culotte, la tête serrée
dans le béguin de toile? Voilà pourquoi elle avait pu le frôler, sans
qu'il la devinât. Mais il ne doutait plus, il venait de retrouver ses
yeux, la limpidité verdâtre de cette eau de source, si claire et si
profonde. Quelle catin! et il éprouvait un furieux besoin de se
venger d'elle, sans motif, en la méprisant. D'ailleurs, ça ne lui
allait pas d'être en fille: elle était affreuse.
Lentement, Catherine et Chaval étaient passés. Ils ne se savaient
point guettés de la sorte, lui la retenait pour la baiser derrière
l'oreille, tandis qu'elle recommençait à s'attarder sous les caresses,
qui la faisaient rire. Resté en arrière, Étienne était bien obligé de
les suivre, irrité de ce qu'ils barraient le chemin, assistant quand
même à ces choses dont la vue l'exaspérait. C'était donc vrai, ce
qu'elle lui avait juré le matin: elle n'était encore la maîtresse de
personne; et lui qui ne l'avait pas crue, qui s'était privé d'elle
pour ne pas faire comme l'autre! et lui qui venait de se la laisser
prendre sous le nez, qui avait poussé la bêtise jusqu'à s'égayer
salement à les voir! Cela le rendait fou, il serrait les poings, il
aurait mangé cet homme, dans un de ces besoins de tuer où il voyait
rouge.
Pendant une demi-heure, la promenade dura. Lorsque Chaval et
Catherine approchèrent du Voreux, ils ralentirent encore leur marche,
ils s'arrêtèrent deux fois au bord du canal, trois fois le long du
terri, très gais maintenant, s'amusant à de petits jeux tendres.
Étienne devait s'arrêter lui aussi, faire les mêmes stations, de peur
d'être aperçu. Il s'efforçait de n'avoir plus qu'un regret brutal: ça
lui apprendrait à ménager les filles, par bonne éducation. Puis,
après le Voreux, libre enfin d'aller dîner chez Rasseneur, il continua
de les suivre, il les accompagna au coron, demeura là, debout dans
l'ombre, pendant un quart d'heure, à attendre que Chaval laissât
Catherine rentrer chez elle. Et, lorsqu'il fut bien sûr qu'ils
n'étaient plus ensemble, il marcha de nouveau, il poussa très loin sur
la route de Marchiennes, piétinant, ne songeant à rien, trop étouffé
et trop triste pour s'enfermer dans une chambre.
Une heure plus tard seulement, vers neuf heures, Étienne retraversa le
coron, en se disant qu'il fallait manger et se coucher, s'il voulait
être debout le matin, à quatre heures. Le village dormait déjà, tout
noir dans la nuit. Pas une lueur ne glissait des persiennes closes,
les longues façades s'alignaient, avec le sommeil pesant des casernes
qui ronflent. Seul, un chat se sauva au travers des jardins vides.
C'était la fin de la journée, l'écrasement des travailleurs tombant de
la table au lit, assommés de fatigue et de nourriture.
Chez Rasseneur, dans la salle éclairée, un machineur et deux ouvriers
du jour buvaient des chopes. Mais, avant de rentrer, Étienne
s'arrêta, jeta un dernier regard aux ténèbres. Il retrouvait la même
immensité noire que le matin, lorsqu'il était arrivé par le grand
vent. Devant lui, le Voreux s'accroupissait de son air de bête
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