misère menaçante révélait de très fines ménagères. --Vois-tu, Léon, continua-t-il, la voix hésitante, tu as eu tort de ne pas vendre en même temps que moi. Maintenant, tout dégringole, tu peux courir... Et si tu m'avais confié ton argent, tu aurais vu ce que nous aurions fait à Vandame, dans notre mine! M. Grégoire achevait son chocolat, sans hâte. Il répondit paisiblement: --Jamais!... Tu sais bien que je ne veux pas spéculer. Je vis tranquille, ce serait trop bête, de me casser la tête avec des soucis d'affaires. Et, quant à Montsou, ça peut continuer à baisser, nous en aurons toujours notre suffisance. Il ne faut pas être si gourmand, que diable! Puis, écoute, c'est toi qui te mordras les doigts un jour, car Montsou remontera, les enfants des enfants de Cécile en tireront encore leur pain blanc. Deneulin l'écoutait avec un sourire gêné. --Alors, murmura-t-il, si je te disais de mettre cent mille francs dans mon affaire, tu refuserais? Mais, devant les faces inquiètes des Grégoire, il regretta d'être allé si vite, il renvoya son idée d'emprunt à plus tard, la réservant pour un cas désespéré. --Oh! je n'en suis pas là! C'est une plaisanterie... Mon Dieu! tu as peut-être raison: l'argent que vous gagnent les autres, est celui dont on engraisse le plus sûrement. On changea d'entretien. Cécile revint sur ses cousines, dont les goûts la préoccupaient, tout en la choquant. Madame Grégoire promit de mener sa fille voir ces chères petites, dès le premier jour de soleil. Cependant, M. Grégoire, l'air distrait, n'était pas à la conversation. Il ajouta tout haut: --Moi, si j'étais à ta place, je ne m'entêterais pas davantage, je traiterais avec Montsou... Ils en ont une belle envie, tu retrouverais ton argent. Il faisait allusion à la vieille haine qui existait entre la concession de Montsou et celle de Vandame. Malgré la faible importance de cette dernière, sa puissante voisine enrageait de voir, enclavée dans ses soixante-sept communes, cette lieue carrée qui ne lui appartenait pas; et, après avoir essayé vainement de la tuer, elle complotait de l'acheter à bas prix, lorsqu'elle râlerait. La guerre continuait sans trêve, chaque exploitation arrêtait ses galeries à deux cents mètres les unes des autres, c'était un duel au dernier sang, bien que les directeurs et les ingénieurs eussent entre eux des relations polies. Les yeux de Deneulin avaient flambé. --Jamais! cria-t-il à son tour. Tant que je serai vivant, Montsou n'aura pas Vandame... J'ai dîné jeudi chez Hennebeau, et je l'ai bien vu tourner autour de moi. Déjà, l'automne dernier, quand les gros bonnets sont venus à la Régie, ils m'ont fait toutes sortes de mamours... Oui, oui, je les connais, ces marquis et ces ducs, ces généraux et ces ministres! des brigands qui vous enlèveraient jusqu'à votre chemise, à la corne d'un bois! Il ne tarissait plus. D'ailleurs, M. Grégoire ne défendait pas la Régie de Montsou, les six régisseurs institués par le traité de 1760, qui gouvernaient despotiquement la Compagnie, et dont les cinq survivants, à chaque décès, choisissaient le nouveau membre parmi les actionnaires puissants et riches. L'opinion du propriétaire de la Piolaine, de goûts si raisonnables, était que ces messieurs manquaient parfois de mesure, dans leur amour exagéré de l'argent. Mélanie était venue desservir la table. Dehors, les chiens se remirent à aboyer, et Honorine se dirigeait vers la porte, lorsque Cécile, que la chaleur et la nourriture étouffaient, quitta la table. --Non, laisse, ça doit être pour ma leçon. Deneulin, lui aussi, s'était levé. Il regarda sortir la jeune fille, il demanda en souriant: --Eh bien! et ce mariage avec le petit Négrel? --Il n'y a rien de fait, dit madame Grégoire. Une idée en l'air... Il faut réfléchir. --Sans doute, continua-t-il avec un rire de gaillardise. Je crois que le neveu et la tante... Ce qui me renverse, c'est que ce soit Madame Hennebeau qui se jette ainsi au cou de Cécile. Mais M. Grégoire s'indigna. Une dame si distinguée, et de quatorze ans plus âgée que le jeune homme! C'était monstrueux, il n'aimait pas qu'on plaisantât sur des sujets pareils. Deneulin, riant toujours, lui serra la main et partit. --Ce n'est pas encore ça, dit Cécile qui revenait. C'est cette femme avec ses deux enfants, tu sais, maman, la femme de mineur que nous avons rencontrée... Faut-il les faire entrer ici? On hésita. Étaient-ils très sales? Non, pas trop, et ils laisseraient leurs sabots sur le perron. Déjà le père et la mère s'étaient allongés au fond des grands fauteuils. Ils y digéraient. La crainte de changer d'air acheva de les décider. --Faites entrer, Honorine. Alors, la Maheude et ses petits entrèrent, glacés, affamés, saisis d'un effarement peureux, en se voyant dans cette salle où il faisait si chaud, et qui sentait si bon la brioche. II Dans la chambre, restée close, les persiennes avaient laissé glisser peu à peu des barres grises de jour, dont l'éventail se déployait au plafond; et l'air enfermé s'alourdissait, tous continuaient leur somme de la nuit: Lénore et Henri aux bras l'un de l'autre, Alzire la tête renversée, appuyée sur sa bosse; tandis que le père Bonnemort, tenant à lui seul le lit de Zacharie et de Jeanlin, ronflait la bouche ouverte. Pas un souffle ne venait du cabinet, où la Maheude s'était rendormie en faisant téter Estelle, la gorge coulée de côté, sa fille en travers du ventre, gorgée de lait, assommée elle aussi, et s'étouffant dans la chair molle des seins. Le coucou, en bas, sonna six heures. On entendit, le long des façades du coron, des bruits de portes, puis des claquements de sabots, sur le pavé des trottoirs: c'étaient les cribleuses qui s'en allaient à la fosse. Et le silence retomba jusqu'à sept heures. Alors, des persiennes se rabattirent, des bâillements et des toux vinrent à travers les murs. Longtemps, un moulin à café grinça, sans que personne s'éveillât encore dans la chambre. Mais, brusquement, un tapage de gifles et de hurlements, au loin, fit se dresser Alzire. Elle eut conscience de l'heure, elle courut pieds nus secouer sa mère. --Maman! maman! il est tard. Toi qui as une course... Prends garde! tu vas écraser Estelle. Et elle sauva l'enfant, à demi étouffée sous la coulée énorme des seins. --Sacré bon sort! bégayait la Maheude, en se frottant les yeux, on est si échiné qu'on dormirait tout le jour... Habille Lénore et Henri, je les emmène; et tu garderas Estelle, je ne veux pas la traîner, crainte qu'elle ne prenne du mal, par ce temps de chien. Elle se lavait à la hâte, elle passa un vieux jupon bleu, son plus propre, et un caraco de laine grise, auquel elle avait posé deux pièces la veille. --Et de la soupe, sacré bon sort! murmura-t-elle de nouveau. Pendant que sa mère descendait, bousculant tout, Alzire retourna dans la chambre, où elle emporta Estelle qui s'était mise à hurler. Mais elle était habituée aux rages de la petite, elle avait, à huit ans, des ruses tendres de femme, pour la calmer et la distraire. Doucement, elle la coucha dans son lit encore chaud, elle la rendormit en lui donnant à sucer un doigt. Il était temps, car un autre vacarme éclatait; et elle dut mettre aussitôt la paix entre Lénore et Henri, qui s'éveillaient enfin. Ces enfants ne s'entendaient guère, ne se prenaient gentiment au cou, que lorsqu'ils dormaient. La fille, âgée de six ans, tombait dès son lever sur le garçon, son cadet de deux années, qui recevait les gifles sans les rendre. Tous deux avaient la même tête trop grosse et comme soufflée, ébouriffée de cheveux jaunes. Il fallut qu'Alzire tirât sa soeur par les jambes, en la menaçant de lui enlever la peau du derrière. Puis, ce furent des trépignements pour le débarbouillage, et à chaque vêtement qu'elle leur passait. On évitait d'ouvrir les persiennes, afin de ne pas troubler le sommeil du père Bonnemort. Il continuait à ronfler, dans l'affreux charivari des enfants. --C'est prêt! y êtes-vous, là-haut? cria la Maheude. Elle avait rabattu les volets, secoué le feu, remis du charbon. Son espoir était que le vieux n'eût pas englouti toute la soupe. Mais elle trouva le poêlon torché, elle fit cuire une poignée de vermicelle, qu'elle tenait en réserve depuis trois jours. On l'avalerait à l'eau, sans beurre; il ne devait rien rester de la lichette de la veille; et elle fut surprise de voir que Catherine, en préparant les briquets, avait fait le miracle d'en laisser gros comme une noix. Seulement, cette fois, le buffet était bien vide: rien, pas une croûte, pas un fond de provision, pas un os à ronger. Qu'allaient-ils devenir, si Maigrat s'entêtait à leur couper le crédit, et si les bourgeois de la Piolaine ne lui donnaient pas cent sous? Quand les hommes et la fille reviendraient de la fosse, il faudrait pourtant manger; car on n'avait pas encore inventé de vivre sans manger, malheureusement. --Descendez-vous, à la fin! cria-t-elle en se fâchant. Je devrais être partie. Lorsque Alzire et les enfants furent là, elle partagea le vermicelle dans trois petites assiettes. Elle, disait-elle, n'avait pas faim. Bien que Catherine eût déjà passé de l'eau sur le marc de la veille, elle en remit une seconde fois et avala deux grandes chopes d'un café tellement clair, qu'il ressemblait à de l'eau de rouille. Ça la soutiendrait tout de même. --Écoute, répétait-elle à Alzire, tu laisseras dormir ton grand-père, tu veilleras bien à ce que Estelle ne se casse pas la tête, et si elle se réveillait, si elle gueulait trop, tiens! voici un morceau de sucre, tu le ferais fondre, tu lui en donnerais des cuillerées... Je sais que tu es raisonnable, que tu ne le mangeras pas. --Et l'école, maman? --L'école, eh bien! ce sera pour un autre jour... J'ai besoin de toi. --Et la soupe, veux-tu que je la fasse, si tu rentres tard? --La soupe, la soupe... Non, attends-moi. Alzire, d'une intelligence précoce de fillette infirme, savait très bien faire la soupe. Elle dut comprendre, n'insista point. Maintenant, le coron entier était réveillé, des bandes d'enfants s'en allaient à l'école, avec le bruit traînard de leurs galoches. Huit heures sonnèrent, un murmure croissant de bavardages montait à gauche, chez la Levaque. La journée des femmes commençait, autour des cafetières, les poings sur les hanches, les langues tournant sans repos, comme les meules d'un moulin. Une tête flétrie, aux grosses lèvres, au nez écrasé, vint s'appuyer contre une vitre de la fenêtre, en criant: --Y a du nouveau, écoute donc! --Non, non, plus tard! répondit la Maheude. J'ai une course. Et, de peur de succomber à l'offre d'un verre de café chaud, elle bourra Lénore et Henri, elle partit avec eux. En haut, le père Bonnemort ronflait toujours, d'un ronflement rythmé qui berçait la maison. Dehors, la Maheude s'étonna de voir que le vent ne soufflait plus. C'était un dégel brusque, le ciel couleur de terre, les murs gluants d'une humidité verdâtre, les routes empoissées de boue, une boue spéciale au pays du charbon, noire comme de la suie délayée, épaisse et collante à y laisser ses sabots. Tout de suite, elle dut gifler Lénore, parce que la petite s'amusait à ramasser la crotte sur ses galoches, ainsi que sur le bout d'une pelle. En quittant le coron, elle avait longé le terri et suivi le chemin du canal, coupant pour raccourcir par des rues défoncées, au milieu de terrains vagues, fermés de palissades moussues. Des hangars se succédaient, de longs bâtiments d'usine, de hautes cheminées crachant de la suie, salissant cette campagne ravagée de faubourg industriel. Derrière un bouquet de peupliers, la vieille fosse Réquillart montrait l'écroulement de son beffroi, dont les grosses charpentes restaient seules debout. Et, tournant à droite, la Maheude se trouva sur la grande route. --Attends! attends! sale cochon! cria-t-elle, je vas te faire rouler des boulettes! Maintenant, c'était Henri qui avait pris une poignée de boue et qui la pétrissait. Les deux enfants, giflés sans préférence, rentrèrent dans l'ordre, en louchant pour voir les patards qu'ils faisaient au milieu des tas. Ils pataugeaient, déjà éreintés de leurs efforts pour décoller leurs semelles, à chaque enjambée. Du côté de Marchiennes, la route déroulait ses deux lieues de pavé, qui filaient droit comme un ruban trempé de cambouis, entre les terres rougeâtres. Mais, de l'autre côté, elle descendait en lacet au travers de Montsou, bâti sur la pente d'une large ondulation de la plaine. Ces routes du Nord, tirées au cordeau entre des villes manufacturières, allant avec des courbes douces, des montées lentes, se bâtissent peu à peu, tendent à ne faire d'un département qu'une cité travailleuse. Les petites maisons de briques, peinturlurées pour égayer le climat, les unes jaunes, les autres bleues, d'autres noires, celles-ci sans doute afin d'arriver tout de suite au noir final, dévalaient à droite et à gauche, en serpentant jusqu'au bas de la pente. Quelques grands pavillons à deux étages, des habitations de chefs d'usines, trouaient la ligne pressée des étroites façades. Une église, également en briques, ressemblait à un nouveau modèle de haut fourneau, avec son clocher carré, sali déjà par les poussières volantes du charbon. Et, parmi les sucreries, les corderies, les minoteries, ce qui dominait, c'étaient les bals, les estaminets, les débits de bière, si nombreux, que, sur mille maisons, il y avait plus de cinq cents cabarets. Comme elle approchait des Chantiers de la Compagnie, une vaste série de magasins et d'ateliers, la Maheude se décida à prendre Henri et Lénore par la main, l'un à droite, l'autre à gauche. Au-delà, se trouvait l'hôtel du directeur, M. Hennebeau, une sorte de vaste chalet séparé de la route par une grille, suivi d'un jardin où végétaient des arbres maigres. Justement, une voiture était arrêtée devant la porte, un monsieur décoré et une dame en manteau de fourrure, quelque visite débarquée de Paris à la gare de Marchiennes; car madame Hennebeau, qui parut dans le demi-jour du vestibule, poussa une exclamation de surprise et de joie. --Marchez donc, traînards! gronda la Maheude, en tirant les deux petits, qui s'abandonnaient dans la boue. Elle arrivait chez Maigrat, elle était tout émotionnée. Maigrat habitait à côté même du directeur, un simple mur séparait l'hôtel de sa petite maison; et il avait là un entrepôt, un long bâtiment qui s'ouvrait sur la route en une boutique sans devanture. Il y tenait de tout, de l'épicerie, de la charcuterie, de la fruiterie, y vendait du pain, de la bière, des casseroles. Ancien surveillant au Voreux, il avait débuté par une étroite cantine; puis, grâce à la protection de ses chefs, son commerce s'était élargi, tuant peu à peu le détail de Montsou. Il centralisait les marchandises, la clientèle considérable des corons lui permettait de vendre moins cher et de faire des crédits plus grands. D'ailleurs, il était resté dans la main de la Compagnie, qui lui avait bâti sa petite maison et son magasin. --Me voici encore, monsieur Maigrat, dit la Maheude d'un air humble, en le trouvant justement debout devant sa porte. Il la regarda sans répondre. Il était gros, froid et poli, et il se piquait de ne jamais revenir sur une décision. --Voyons, vous ne me renverrez pas comme hier. Faut que nous mangions du pain d'ici à samedi... Bien sûr, nous vous devons soixante francs depuis deux ans... Elle s'expliquait, en courtes phrases pénibles. C'était une vieille dette, contractée pendant la dernière grève. Vingt fois, ils avaient promis de s'acquitter, mais ils ne le pouvaient pas, ils ne parvenaient pas à lui donner quarante sous par quinzaine. Avec ça, un malheur lui était arrivé l'avant-veille, elle avait dû payer vingt francs à un cordonnier, qui menaçait de les faire saisir. Et voilà pourquoi ils se trouvaient sans un sou. Autrement, ils seraient allés jusqu'au samedi, comme les camarades. Maigrat, le ventre tendu, les bras croisés, répondait non de la tête, à chaque supplication. --Rien que deux pains, monsieur Maigrat. Je suis raisonnable, je ne demande pas du café... Rien que deux pains de trois livres par jour. --Non! cria-t-il enfin, de toute sa force. Sa femme avait paru, une créature chétive qui passait les journées sur un registre, sans même oser lever la tête. Elle s'esquiva, effrayée de voir cette malheureuse tourner vers elle des yeux d'ardente prière. On racontait qu'elle cédait le lit conjugal aux herscheuses de la clientèle. C'était un fait connu: quand un mineur voulait une prolongation de crédit, il n'avait qu'à envoyer sa fille ou sa femme, laides ou belles, pourvu qu'elles fussent complaisantes. La Maheude, qui suppliait toujours Maigrat du regard, se sentit gênée, sous la clarté pâle des petits yeux dont il la déshabillait. Ça la mit en colère, elle aurait encore compris, avant d'avoir eu sept enfants, quand elle était jeune. Et elle partit, elle tira violemment Lénore et Henri, en train de ramasser des coquilles de noix, jetées au ruisseau, et qu'ils visitaient. --Ça ne vous portera pas chance, monsieur Maigrat, rappelez-vous! Maintenant, il ne lui restait que les bourgeois de la Piolaine. Si ceux-là ne lâchaient pas cent sous, on pouvait tous se coucher et crever. Elle avait pris à gauche le chemin de Joiselle. La Régie était là, dans l'angle de la route, un véritable palais de briques, où les gros messieurs de Paris, et des princes, et des généraux, et des personnages du gouvernement, venaient chaque automne donner de grands dîners. Elle, tout en marchant, dépensait déjà les cent sous: d'abord du pain, puis du café; ensuite, un quart de beurre, un boisseau de pommes de terre, pour la soupe du matin et la ratatouille du soir; enfin, peut-être un peu de fromage de cochon, car le père avait besoin de viande. Le curé de Montsou, l'abbé Joire, passait en retroussant sa soutane, avec des délicatesses de gros chat bien nourri, qui craint de mouiller sa robe. Il était doux, il affectait de ne s'occuper de rien, pour ne fâcher ni les ouvriers ni les patrons. --Bonjour, monsieur le curé. Il ne s'arrêta pas, sourit aux enfants, et la laissa plantée au milieu de la route. Elle n'avait point de religion, mais elle s'était imaginé brusquement que ce prêtre allait lui donner quelque chose. Et la course recommença, dans la boue noire et collante. Il y avait encore deux kilomètres, les petits se faisaient tirer davantage, ne s'amusant plus, consternés. A droite et à gauche du chemin, se déroulaient les mêmes terrains vagues clos de palissades moussues, les mêmes corps de fabriques, salis de fumée, hérissés de cheminées hautes. Puis, en pleins champs, les terres plates s'étalèrent, immenses, pareilles à un océan de mottes brunes, sans la mâture d'un arbre, jusqu'à la ligne violâtre de la forêt de Vandame. --Porte-moi, maman. Elle les porta l'un après l'autre. Des flaques trouaient la chaussée, elle se retroussait, avec la peur d'arriver trop sale. Trois fois, elle faillit tomber, tant ce sacré pavé était gras. Et, comme ils débouchaient enfin devant le perron, deux chiens énormes se jetèrent sur eux, en aboyant si fort, que les petits hurlaient de peur. Il avait fallu que le cocher prît un fouet. --Laissez vos sabots, entrez, répétait Honorine. Dans la salle à manger, la mère et les enfants se tinrent immobiles, étourdis par la brusque chaleur, très gênés des regards de ce vieux monsieur et de cette vieille dame, qui s'allongeaient dans leurs fauteuils. --Ma fille, dit cette dernière, remplis ton petit office. Les Grégoire chargeaient Cécile de leurs aumônes. Cela rentrait dans leur idée d'une belle éducation. Il fallait être charitable, ils disaient eux-mêmes que leur maison était la maison du bon Dieu. Du reste, ils se flattaient de faire la charité avec intelligence, travaillés de la continuelle crainte d'être trompés et d'encourager le vice. Ainsi, ils ne donnaient jamais d'argent, jamais! pas dix sous, pas deux sous, car c'était un fait connu, dès qu'un pauvre avait deux sous, il les buvait. Leurs aumônes étaient donc toujours en nature, surtout en vêtements chauds, distribués pendant l'hiver aux enfants indigents. --Oh! les pauvres mignons! s'écria Cécile, sont-ils pâlots d'être allés au froid!... Honorine, va donc chercher le paquet, dans l'armoire. Les bonnes, elles aussi, regardaient ces misérables, avec l'apitoiement et la pointe d'inquiétude de filles qui n'étaient pas en peine de leur dîner. Pendant que la femme de chambre montait, la cuisinière s'oubliait, reposait le reste de la brioche sur la table, pour demeurer là, les mains ballantes. --Justement, continuait Cécile, j'ai encore deux robes de laine et des fichus... Vous allez voir, ils auront chaud, les pauvres mignons! La Maheude, alors, retrouva sa langue, bégayant: --Merci bien, Mademoiselle... Vous êtes tous bien bons... Des larmes lui avaient empli les yeux, elle se croyait sûre des cent sous, elle se préoccupait seulement de la façon dont elle les demanderait, si on ne les lui offrait pas. La femme de chambre ne reparaissait plus, il y eut un moment de silence embarrassé. Dans les jupes de leur mère, les petits ouvraient de grands yeux et contemplaient la brioche. --Vous n'avez que ces deux-là? demanda madame Grégoire, pour rompre le silence. --Oh! Madame, j'en ai sept. M. Grégoire, qui s'était remis à lire son journal, eut un sursaut indigné. --Sept enfants, mais pourquoi? bon Dieu! --C'est imprudent, murmura la vieille dame. La Maheude eut un geste vague d'excuse. Que voulez-vous? on n'y songeait point, ça poussait naturellement. Et puis, quand ça grandissait, ça rapportait, ça faisait aller la maison. Ainsi, chez eux, ils auraient vécu, s'ils n'avaient pas eu le grand-père qui devenait tout raide, et si, dans le tas, deux de ses garçons et sa fille aînée seulement avaient l'âge de descendre à la fosse. Fallait quand même nourrir les petits qui ne fichaient rien. --Alors, reprit madame Grégoire, vous travaillez depuis longtemps aux mines? Un rire muet éclaira le visage blême de la Maheude. --Ah! oui, ah! oui... Moi, je suis descendue jusqu'à vingt ans. Le médecin a dit que j'y resterais, lorsque j'ai accouché la seconde fois, parce que, paraît-il, ça me dérangeait des choses dans les os. D'ailleurs, c'est à ce moment que je me suis mariée, et j'avais assez de besogne à la maison... Mais, du côté de mon mari, voyez-vous, ils sont là-dedans depuis des éternités. Ça remonte au grand-père du grand-père, enfin on ne sait pas, tout au commencement, quand on a donné le premier coup de pioche là-bas, à Réquillart. Rêveur, M. Grégoire regardait cette femme et ces enfants pitoyables, avec leur chair de cire, leurs cheveux décolorés, la dégénérescence qui les rapetissait, rongés d'anémie, d'une laideur triste de meurt-de-faim. Un nouveau silence s'était fait, on n'entendait plus que la houille brûler en lâchant un jet de gaz. La salle moite avait cet air alourdi de bien-être, dont s'endorment les coins de bonheur bourgeois. --Que fait-elle donc? s'écria Cécile, impatientée. Mélanie, monte lui dire que le paquet est en bas de l'armoire, à gauche. Cependant, M. Grégoire acheva tout haut les réflexions que lui inspirait la vue de ces affamés. --On a du mal en ce monde, c'est bien vrai; mais, ma brave femme, il faut dire aussi que les ouvriers ne sont guère sages... Ainsi, au lieu de mettre des sous de côté comme nos paysans, les mineurs boivent, font des dettes, finissent par n'avoir plus de quoi nourrir leur famille. --Monsieur a raison, répondit posément la Maheude. On n'est pas toujours dans la bonne route. C'est ce que je répète aux vauriens, quand ils se plaignent... Moi, je suis bien tombée, mon mari ne boit pas. Tout de même, les dimanches de noce, il en prend des fois de trop; mais ça ne va jamais plus loin. La chose est d'autant plus gentille de sa part, qu'avant notre mariage, il buvait en vrai cochon, sauf votre respect... Et voyez, pourtant, ça ne nous avance pas à grand-chose, qu'il soit raisonnable. Il y a des jours, comme aujourd'hui, où vous retourneriez bien tous les tiroirs de la maison, sans en faire tomber un liard. Elle voulait leur donner l'idée de la pièce de cent sous, elle continua de sa voix molle, expliquant la dette fatale, timide d'abord, bientôt élargie et dévorante. On payait régulièrement pendant des quinzaines. Mais, un jour, on se mettait en retard, et c'était fini, ça ne se rattrapait jamais plus. Le trou se creusait, les hommes se dégoûtaient du travail, qui ne leur permettait seulement pas de s'acquitter. Va te faire fiche! on était dans le pétrin jusqu'à la mort. Du reste, il fallait tout comprendre: un charbonnier avait besoin d'une chope pour balayer les poussières. Ça commençait par là, puis il ne sortait plus du cabaret, quand arrivaient les embêtements. Peut-être bien, sans se plaindre de personne, que les ouvriers tout de même ne gagnaient point assez. --Je croyais, dit madame Grégoire, que la Compagnie vous donnait le loyer et le chauffage. La Maheude eut un coup d'oeil oblique sur la houille flambante de la cheminée. --Oui, oui, on nous donne du charbon, pas trop fameux, mais qui brûle pourtant... Quant au loyer, il n'est que de six francs par mois: ça n'a l'air de rien, et souvent c'est joliment dur à payer... Ainsi, aujourd'hui, moi, on me couperait en morceaux, qu'on ne me tirerait pas deux sous. Où il n'y a rien, il n'y a rien. Le monsieur et la dame se taisaient, douillettement allongés, peu à peu ennuyés et pris de malaise, devant l'étalage de cette misère. Elle craignit de les avoir blessés, elle ajouta de son air juste et calme de femme pratique: --Oh! ce n'est pas pour me plaindre. Les choses sont ainsi, il faut les accepter; d'autant plus que nous aurions beau nous débattre, nous ne changerions sans doute rien... Le mieux encore, n'est-ce pas? Monsieur et Madame, c'est de tâcher de faire honnêtement ses affaires, dans l'endroit où le bon Dieu vous a mis. M. Grégoire l'approuva beaucoup. --Avec de tels sentiments, ma brave femme, on est au-dessus de l'infortune. Honorine et Mélanie apportaient enfin le paquet. Ce fut Cécile qui le déballa et qui sortit les deux robes. Elle y joignit des fichus, même des bas et des mitaines. Tout cela irait à merveille, elle se hâtait, faisait envelopper par les bonnes les vêtements choisis; car sa maîtresse de piano venait d'arriver, et elle poussait la mère et les enfants vers la porte. --Nous sommes bien à court, bégaya la Maheude, si nous avions une pièce de cent sous seulement... La phrase s'étrangla, car les Maheu étaient fiers et ne mendiaient point. Cécile, inquiète, regarda son père; mais celui-ci refusa nettement, d'un air de devoir. --Non, ce n'est pas dans nos habitudes. Nous ne pouvons pas. Alors, la jeune fille, émue de la figure bouleversée de la mère, voulut combler les enfants. Ils regardaient toujours fixement la brioche, elle en coupa deux parts, qu'elle leur distribua. --Tenez! c'est pour vous. Puis, elle les reprit, demanda un vieux journal. --Attendez, vous partagerez avec vos frères et vos soeurs. Et, sous les regards attendris de ses parents, elle acheva de les pousser dehors. Les pauvres mioches, qui n'avaient pas de pain, s'en allèrent, en tenant cette brioche respectueusement, dans leurs menottes gourdes de froid. La Maheude tirait ses enfants sur le pavé, ne voyait plus ni les champs déserts, ni la boue noire, ni le grand ciel livide qui tournait. Lorsqu'elle retraversa Montsou, elle entra résolument chez Maigrat et le supplia si fort, qu'elle finit par emporter deux pains, du café, du beurre, et même sa pièce de cent sous, car l'homme prêtait aussi à la petite semaine. Ce n'était pas d'elle qu'il voulait, c'était de Catherine: elle le comprit, quand il lui recommanda d'envoyer sa fille chercher les provisions. On verrait ça. Catherine le giflerait, s'il lui soufflait de trop près sous le nez. III Onze heures sonnaient à la petite église du coron des Deux-Cent-Quarante, une chapelle de briques, où l'abbé Joire venait dire la messe, le dimanche. A côté, dans l'école, également en briques, on entendait les voix ânonnantes des enfants, malgré les fenêtres fermées au froid du dehors. Les larges voies, divisées en petits jardins adossés, restaient désertes, entre les quatre grands corps de maisons uniformes; et ces jardins, ravagés par l'hiver, étalaient la tristesse de leur terre marneuse, que bossuaient et salissaient les derniers légumes. On faisait la soupe, les cheminées fumaient, une femme apparaissait, de loin en loin le long des façades, ouvrait une porte, disparaissait. D'un bout à l'autre, sur le trottoir pavé, les tuyaux de descente s'égouttaient dans des tonneaux, bien qu'il ne plût pas, tant le ciel gris était chargé d'humidité. Et ce village, bâti d'un coup au milieu du vaste plateau, bordé de ses routes noires comme d'un liséré de deuil, n'avait d'autre gaieté que les bandes régulières de ses tuiles rouges, sans cesse lavées par les averses. Quand la Maheude rentra, elle fit un détour pour aller acheter des pommes de terre, chez la femme d'un surveillant, qui en avait encore de sa récolte. Derrière un rideau de peupliers malingres, les seuls arbres de ces terrains plats, se trouvait un groupe de constructions isolées, des maisons quatre par quatre, entourées de leurs jardins. Comme la Compagnie réservait aux porions ce nouvel essai, les ouvriers avaient surnommé ce coin du hameau le coron des Bas-de-Soie; de même qu'ils appelaient leur propre coron Paie-tes-Dettes, par une ironie bonne enfant de leur misère. --Ouf! nous y voilà, dit la Maheude chargée de paquets, en poussant chez eux Lénore et Henri, boueux, les jambes mortes. Devant le feu, Estelle hurlait, bercée dans les bras d'Alzire. Celle-ci, n'ayant plus de sucre, ne sachant comment la faire taire, s'était décidée à feindre de lui donner le sein. Ce simulacre, souvent, réussissait. Mais, cette fois, elle avait beau écarter sa robe, lui coller la bouche sur sa poitrine maigre d'infirme de huit ans, l'enfant s'enrageait de mordre la peau et de n'en rien tirer. --Passe-la-moi, cria la mère, dès qu'elle se trouva débarrassée. Elle ne nous laissera pas dire un mot. Lorsqu'elle eut sorti de son corsage un sein lourd comme une outre, et que la braillarde se fut pendue au goulot, brusquement muette, on put enfin causer. Du reste, tout allait bien, la petite ménagère avait entretenu le feu, balayé, rangé la salle. Et, dans le silence, on entendait en haut ronfler le grand-père, du même ronflement rythmé, qui ne s'était pas arrêté un instant. --En voilà des choses! murmura Alzire, en souriant aux provisions. Si tu veux, maman, je ferai la soupe. La table était encombrée: un paquet de vêtements, deux pains, des pommes de terre, du beurre, du café, de la chicorée et une demi-livre de fromage de cochon. --Oh! la soupe! dit la Maheude d'un air de fatigue, il faudrait aller cueillir de l'oseille et arracher des poireaux... Non, j'en ferai ensuite pour les hommes... Mets bouillir des pommes de terre, nous les mangerons avec un peu de beurre... Et du café, hein? n'oublie pas le café! Mais, tout d'un coup, l'idée de la brioche lui revint. Elle regarda les mains vides de Lénore et d'Henri, qui se battaient par terre, déjà reposés et gaillards. Est-ce que ces gourmands n'avaient pas, en chemin, mangé sournoisement la brioche! Elle les gifla, pendant qu'Alzire, qui mettait la marmite au feu, tâchait de l'apaiser. --Laisse-les, maman. Si c'est pour moi, tu sais que ça m'est égal, la brioche. Ils avaient faim, d'être allés si loin à pied. Midi sonnèrent, on entendit les galoches des gamins qui sortaient de l'école. Les pommes de terre étaient cuites, le café, épaissi d'une bonne moitié de chicorée, passait dans le filtre, avec un bruit chantant de grosses gouttes. Un coin de la table fut débarrassé; mais la mère seule y mangea, les trois enfants se contentèrent de leurs genoux; et, tout le temps, le petit garçon, qui était d'une voracité muette, se tourna sans rien dire vers le fromage de cochon, dont le papier gras le surexcitait. La Maheude buvait son café à petits coups, les deux mains autour du verre pour les réchauffer, lorsque le père Bonnemort descendit. D'habitude, il se levait plus tard, son déjeuner l'attendait sur le feu. Mais, ce jour-là, il se mit à grogner, parce qu'il n'y avait point de soupe. Puis, quand sa bru lui eut dit qu'on ne faisait pas toujours comme on voulait, il mangea ses pommes de terre en silence. De temps à autre, il se levait, allait cracher dans les cendres, par propreté; et, tassé ensuite sur sa chaise, il roulait la nourriture au fond de sa bouche, la tête basse, les yeux éteints. --Ah! j'ai oublié, maman, dit Alzire, la voisine est venue... Sa mère l'interrompit. --Elle m'embête! C'était une sourde rancune contre la Levaque, qui avait pleuré misère, la veille, pour ne rien lui prêter; et elle la savait justement à son aise, en ce moment-là, le logeur Bouteloup ayant avancé sa quinzaine. Dans le coron, on ne se prêtait guère de ménage à ménage. --Tiens! tu me fais songer, reprit la Maheude, enveloppe donc un moulin de café... Je le reporterai à la Pierronne, à qui je le dois d'avant-hier. Et, quand sa fille eut préparé le paquet, elle ajouta qu'elle rentrerait tout de suite mettre la soupe des hommes sur le feu. Puis, elle sortit avec Estelle dans les bras, laissant le vieux Bonnemort broyer lentement ses pommes de terre, tandis que Lénore et Henri se battaient pour manger les pelures tombées. La Maheude, au lieu de faire le tour, coupa tout droit, à travers les jardins, de peur que la Levaque ne l'appelât. Justement, son jardin s'adossait à celui des Pierron; et il y avait, dans le treillage délabré qui les séparait, un trou par lequel on voisinait. Le puits commun était là, desservant quatre ménages. A côté, derrière un bouquet de lilas chétifs, se trouvait le carin, une remise basse, pleine de vieux outils, et où l'on élevait, un à un, les lapins qu'on mangeait les jours de fête. Une heure sonna, c'était l'heure du café, pas une âme ne se montrait aux portes ni aux fenêtres. Seul, un ouvrier de la coupe à terre, en attendant la descente, bêchait son coin de légumes, sans lever la tête. Mais, comme la Maheude arrivait en face, à l'autre corps de bâtiment, elle fut surprise de voir paraître, devant l'église, un monsieur et deux dames. Elle s'arrêta une seconde, elle les reconnut: c'était madame Hennebeau, qui faisait visiter le coron à ses invités, le monsieur décoré et la dame en manteau de fourrure. --Oh! pourquoi as-tu pris cette peine? s'écria la Pierronne, lorsque la Maheude lui eut rendu son café. Ça ne pressait pas. Elle avait vingt-huit ans, elle passait pour la jolie femme du coron, brune, le front bas, les yeux grands, la bouche étroite; et coquette avec ça, d'une propreté de chatte, la gorge restée belle, car elle n'avait pas eu d'enfant. Sa mère, la Brûlé, veuve d'un haveur mort à la mine, après avoir envoyé sa fille travailler dans une fabrique, en jurant qu'elle n'épouserait jamais un charbonnier, ne décolérait plus, depuis que celle-ci s'était mariée sur le tard avec Pierron, un veuf encore, qui avait une gamine de huit ans. Cependant, le ménage vivait très heureux, au milieu des bavardages, des histoires qui couraient sur les complaisances du mari et sur les amants de la femme: pas une dette, deux fois de la viande par semaine, une maison si nettement tenue, qu'on se serait miré dans les casseroles. Pour surcroît de chance, grâce à des protections, la Compagnie l'avait autorisée à vendre des bonbons et des biscuits, dont elle étalait les bocaux sur deux planches, derrière les vitres de la fenêtre. C'étaient six ou sept sous de gain par jour, quelquefois douze le dimanche. Et, dans ce bonheur, il n'y avait que la mère Brûlé qui hurlât avec son enragement de vieille révolutionnaire, ayant à venger la mort de son homme contre les patrons, et que la petite Lydie qui empochât en gifles trop fréquentes les vivacités de la famille. --Comme elle est grosse déjà! reprit la Pierronne, en faisant des risettes à Estelle. --Ah! le mal que ça donne, ne m'en parle pas! dit la Maheude. Tu es heureuse de n'en pas avoir. Au moins, tu peux tenir propre. Bien que, chez elle, tout fût en ordre, et qu'elle lavât chaque samedi, elle jetait un coup d'oeil de ménagère jalouse sur cette salle si claire, où il y avait même de la coquetterie, des vases dorés sur le buffet, une glace, trois gravures encadrées. Cependant, la Pierronne était en train de boire seule son café, tout son monde se trouvant à la fosse. --Tu vas en prendre un verre avec moi, dit-elle. --Non, merci, je sors d'avaler le mien. --Qu'est-ce que ça fait? En effet, ça ne faisait rien. Et toutes deux burent lentement. Entre les bocaux de biscuits et de bonbons, leurs regards s'étaient arrêtés sur les maisons d'en face, qui alignaient, aux fenêtres, leurs petits rideaux, dont le plus ou le moins de blancheur disait les vertus des ménagères. Ceux des Levaque étaient très sales, de véritables torchons, qui semblaient avoir essuyé le cul des marmites. --S'il est possible de vivre dans une pareille ordure! murmura la Pierronne. Alors, la Maheude partit et ne s'arrêta plus. Ah! si elle avait eu un logeur comme ce Bouteloup, c'était elle qui aurait voulu faire marcher son ménage! Quand on savait s'y prendre, un logeur devenait une excellente affaire. Seulement, il ne fallait pas coucher avec. Et puis, le mari buvait, battait sa femme, courait les chanteuses des cafés-concerts de Montsou. La Pierronne prit un air profondément dégoûté. Ces chanteuses, ça donnait toutes les maladies. Il y en avait une, à Joiselle, qui avait empoisonné une fosse. --Ce qui m'étonne, c'est que tu aies laissé aller ton fils avec leur fille. --Ah! oui, empêche donc ça!... Leur jardin est contre le nôtre. L'été, Zacharie était toujours avec Philomène derrière les lilas, et ils ne se gênaient guère sur le carin, on ne pouvait tirer de l'eau au puits sans les surprendre. C'était la commune histoire des promiscuités du coron, les garçons et les filles pourrissant ensemble, se jetant à cul, comme ils disaient, sur la toiture basse et en pente du carin, dès la nuit tombée. Toutes les herscheuses faisaient là leur premier enfant, quand elles ne prenaient pas la peine d'aller le faire à Réquillart ou dans les blés. Ça ne tirait pas à conséquence, on se mariait ensuite, les mères seules se fâchaient, lorsque les garçons commençaient trop tôt, car un garçon qui se mariait ne rapportait plus à la famille. --A ta place, j'aimerais mieux en finir, reprit la Pierronne sagement. Ton Zacharie l'a déjà emplie deux fois, et ils iront plus loin se coller... De toute façon, l'argent est fichu. La Maheude, furieuse, étendit les mains. --Écoute ça: je les maudis, s'ils se collent... Est-ce que Zacharie ne nous doit pas du respect? Il nous a coûté, n'est-ce pas? eh bien! il faut qu'il nous rende, avant de s'embarrasser d'une femme... Qu'est-ce que nous deviendrions, dis? si nos enfants travaillaient tout de suite pour les autres? Autant crever alors! Cependant, elle se calma. --Je parle en général, on verra plus tard... Il est joliment fort, ton café: tu mets ce qu'il faut. Et, après un quart d'heure d'autres histoires, elle se sauva, criant que la soupe de ses hommes n'était pas faite. Dehors, les enfants retournaient à l'école, quelques femmes se montraient sur les portes, regardaient madame Hennebeau, qui longeait une des façades, en expliquant du doigt le coron à ses invités. Cette visite commençait à remuer le village. L'homme de la coupe à terre s'arrêta un moment de bêcher, deux poules inquiètes s'effarouchèrent dans les jardins. Comme la Maheude rentrait, elle buta dans la Levaque, qui était sortie pour sauter au passage sur le docteur Vanderhaghen, un médecin de la Compagnie, petit homme pressé, écrasé de besogne, qui donnait ses consultations en courant. --Monsieur, disait-elle, je ne dors plus, j'ai mal partout... Faudrait en causer cependant. Il les tutoyait toutes, il répondit sans s'arrêter: --Fiche-moi la paix! tu bois trop de café. --Et mon mari, Monsieur, dit à son tour la Maheude, vous deviez venir le voir... Il a toujours ses douleurs aux jambes. --C'est toi qui l'esquintes, fiche-moi la paix! Les deux femmes restèrent plantées, regardant fuir le dos du docteur. --Entre donc, reprit la Levaque, quand elle eut échangé avec sa voisine un haussement d'épaules désespéré. Tu sais qu'il y a du nouveau... Et tu prendras bien un peu de café. Il est tout frais. La Maheude, qui se débattait, fut sans force. Allons! une goutte tout de même, pour ne pas la désobliger. Et elle entra. La salle était d'une saleté noire, le carreau et les murs tachés de graisse, le buffet et la table poissés de crasse; et une puanteur de ménage mal tenu prenait à la gorge. Près du feu, les deux coudes sur la table, le nez enfoncé dans son assiette, Bouteloup, jeune encore pour ses trente-cinq ans, achevait un restant de bouilli, avec sa carrure épaisse de gros garçon placide; tandis que, debout contre lui, le petit Achille, le premier-né de Philomène, qui entrait dans ses trois ans déjà, le regardait de l'air suppliant et muet d'une bête gourmande. Le logeur, très tendre sous une grande barbe brune, lui fourrait de temps à autre un morceau de sa viande au fond de la bouche. --Attends que je le sucre, disait la Levaque, en mettant la cassonade d'avance dans la cafetière. Elle, plus vieille que lui de six ans, était affreuse, usée, la gorge sur le ventre et le ventre sur les cuisses, avec un mufle aplati aux poils grisâtres, toujours dépeignée. Il l'avait prise naturellement, sans l'éplucher davantage que sa soupe, où il trouvait des cheveux, et que son lit, dont les draps servaient trois mois. Elle entrait dans la pension, le mari aimait à répéter que les bons comptes font les bons amis. --Alors, c'était pour te dire, continua-t-elle, qu'on a vu hier soir la Pierronne rôder du côté des Bas-de-Soie. Le monsieur que tu sais l'attendait derrière Rasseneur, et ils ont filé ensemble le long du canal... Hein? c'est du propre, une femme mariée! --Dame! dit la Maheude, Pierron avant de l'épouser donnait des lapins au porion, maintenant ça lui coûte moins cher de prêter sa femme. Bouteloup éclata d'un rire énorme et jeta une mie de pain saucée dans la bouche d'Achille. Les deux femmes achevaient de se soulager sur le compte de la Pierronne, une coquette pas plus belle qu'une autre, mais toujours occupée à se visiter les trous de la peau, à se laver, à se mettre de la pommade. Enfin, ça regardait le mari, s'il aimait ce pain-là. Il y avait des hommes si ambitieux qu'ils auraient torché les chefs, pour les entendre seulement dire merci. Et elles ne furent interrompues que par l'arrivée d'une voisine qui rapportait une mioche de neuf mois, Désirée, la dernière de Philomène: celle-ci, déjeunant au criblage, s'entendait pour qu'on lui amenât là-bas sa petite, et elle la faisait téter, assise un instant dans le charbon. --La mienne, je ne peux pas la quitter une minute, elle gueule tout de suite, dit la Maheude en regardant Estelle, qui s'était endormie sur ses bras. Mais elle ne réussit point à éviter la mise en demeure qu'elle lisait depuis un moment dans les yeux de la Levaque. --Dis donc, il faudrait pourtant songer à en finir. D'abord, les deux mères, sans avoir besoin d'en causer, étaient tombées d'accord pour ne pas conclure le mariage. Si la mère de Zacharie voulait toucher le plus longtemps possible les quinzaines de son fils, la mère de Philomène s'emportait à l'idée d'abandonner celles de sa fille. Rien ne pressait, la seconde avait même préféré garder le petit, tant qu'il y avait eu un seul enfant; mais, depuis que celui-ci, grandissant, mangeait du pain, et qu'un autre était venu, elle se trouvait en perte, elle poussait furieusement au mariage, en femme qui n'entend pas y mettre du sien. --Zacharie a tiré au sort, continua-t-elle, plus rien n'arrête... Voyons, à quand? --Remettons ça aux beaux jours, répondit la Maheude gênée. C'est ennuyeux, ces affaires! Comme s'ils n'auraient pas pu attendre d'être mariés, pour aller ensemble!... Parole d'honneur, tiens! j'étranglerais Catherine, si j'apprenais qu'elle ait fait la bêtise. La Levaque haussa les épaules. --Laisse donc, elle y passera comme les autres! Bouteloup, avec la tranquillité d'un homme qui est chez lui, fouilla le buffet, cherchant le pain. Des légumes pour la soupe de Levaque, des pommes de terre et des poireaux, traînaient sur un coin de la table, à moitié pelurés, repris et abandonnés dix fois, au milieu des continuels commérages. La femme venait cependant de s'y remettre, lorsqu'elle les lâcha de nouveau, pour se planter devant la fenêtre. --Qu'est-ce que c'est que ça?... Tiens! c'est madame Hennebeau avec des gens. Les voilà qui entrent chez la Pierronne. Du coup, toutes deux retombèrent sur la Pierronne. Oh! ça ne manquait jamais, dès que la Compagnie faisait visiter le coron à des gens, on les conduisait droit chez celle-là, parce que c'était propre. Sans doute qu'on ne leur racontait pas les histoires avec le maître-porion. On peut bien être propre, quand on a des amoureux qui gagnent trois mille francs, logés, chauffés, sans compter les cadeaux. Si c'était propre dessus, ce n'était guère propre dessous. Et, tout le temps que les visiteurs restèrent en face, elles en dégoisèrent. --Les voilà qui sortent, dit enfin la Levaque. Ils font le tour... Regarde donc, ma chère, je crois qu'ils vont chez toi. La Maheude fut prise de peur. Qui sait si Alzire avait donné un coup d'éponge à la table? Et sa soupe, à elle aussi, qui n'était pas prête! Elle balbutia un «au revoir», elle se sauva, filant, rentrant, sans un coup d'oeil de côté. Mais tout reluisait. Alzire, très sérieuse, un torchon devant elle, s'était mise à faire la soupe, en voyant que sa mère ne revenait pas. Elle avait arraché les derniers poireaux du jardin, cueilli de l'oseille, et elle nettoyait précisément les légumes, pendant que, sur le feu, dans un grand chaudron, chauffait l'eau pour le bain des hommes, quand ils allaient rentrer. Henri et Lénore étaient sages par hasard, très occupés à déchirer un vieil almanach. Le père Bonnemort fumait silencieusement sa pipe. Comme la Maheude soufflait, madame Hennebeau frappa. --Vous permettez, n'est-ce pas? ma brave femme. Grande, blonde, un peu alourdie dans la maturité superbe de la quarantaine, elle souriait avec un effort d'affabilité, sans laisser trop paraître la crainte de tacher sa toilette de soie bronze, drapée d'une mante de velours noir. --Entrez, entrez, répétait-elle à ses invités. Nous ne gênons personne... Hein? est-ce propre encore? et cette brave femme a sept enfants! Tous nos ménages sont comme ça... Je vous expliquais que la Compagnie leur loue la maison six francs par mois. Une grande salle au rez-de-chaussée, deux chambres en haut, une cave et un jardin. Le monsieur décoré et la dame en manteau de fourrure, débarqués le matin du train de Paris, ouvraient des yeux vagues, avaient sur la face l'ahurissement de ces choses brusques, qui les dépaysaient. --Et un jardin, répéta la dame. Mais on y vivrait, c'est charmant! --Nous leur donnons du charbon plus qu'ils n'en brûlent, continuait madame Hennebeau. Un médecin les visite deux fois par semaine; et, quand ils sont vieux, ils reçoivent des pensions, bien qu'on ne fasse aucune retenue sur les salaires. --Une Thébaïde! un vrai pays de Cocagne! murmura le monsieur, ravi. La Maheude s'était précipitée pour offrir des chaises. Ces dames refusèrent. Déjà madame Hennebeau se lassait, heureuse un instant de se distraire à ce rôle de montreur de bêtes, dans l'ennui de son exil, mais tout de suite répugnée par l'odeur fade de misère, malgré la propreté choisie des maisons où elle se risquait. Du reste, elle ne répétait que des bouts de phrase entendus, sans jamais s'inquiéter davantage de ce peuple d'ouvriers besognant et souffrant près d'elle. --Les beaux enfants! murmura la dame, qui les trouvait affreux, avec leurs têtes trop grosses, embroussaillées de cheveux couleur de paille. Et la Maheude dut dire leur âge, on lui adressa aussi des questions sur Estelle, par politesse. Respectueusement, le père Bonnemort avait retiré sa pipe de la bouche; mais il n'en restait pas moins un sujet . 1 2 - - - , , - - , , 3 . , , 4 . . . ' , 5 , ! 6 7 . , . 8 : 9 10 - - ! . . . . 11 , , 12 ' . , , , 13 . , 14 ! , , ' , 15 , 16 . 17 18 ' . 19 20 - - , - - , 21 , ? 22 23 , , ' 24 , ' , 25 . 26 27 - - ! ' ! ' . . . ! 28 - : ' , 29 . 30 31 ' . , 32 , . 33 , 34 . , . , ' , ' 35 . : 36 37 - - , ' , ' , 38 . . . , 39 . 40 41 42 . 43 , , 44 - , 45 ; , , 46 ' , ' . 47 , 48 , ' 49 , 50 . 51 52 . 53 54 - - ! - - . , 55 ' . . . ' , ' 56 . , ' , 57 , ' 58 . . . , , , , 59 ! ' 60 , ' ! 61 62 . ' , . 63 , , 64 , 65 , , 66 . ' 67 , , 68 , ' . 69 70 . , 71 , , 72 , , . 73 74 - - , , . 75 76 , , ' . , 77 : 78 79 - - ! ? 80 81 - - ' , . ' . . . 82 . 83 84 - - , - - . 85 . . . , ' 86 . 87 88 . ' . , 89 ! ' , ' 90 ' . , , 91 . 92 93 - - ' , . ' 94 , , , 95 . . . - ? 96 97 . - ? , , 98 . ' 99 . . 100 ' . 101 102 - - , . 103 104 , , , , 105 ' , 106 , . 107 108 109 110 111 112 113 , , 114 , ' 115 ; ' ' , 116 : ' ' , 117 , ; , 118 , 119 . , ' 120 , , 121 , , , 122 ' . 123 124 , , . , 125 , , , 126 : ' ' 127 . ' . , 128 , 129 . , , 130 ' . 131 132 , , , , 133 . ' , 134 . 135 136 - - ! ! . . . . ! 137 . 138 139 ' , 140 . 141 142 - - ! , , 143 ' . . . , 144 ; , , 145 ' , . 146 147 , , 148 , , 149 . 150 151 - - , ! - - . 152 153 , , 154 , ' . 155 , , , 156 , . 157 , , 158 . , 159 ; , 160 ' . ' , 161 , ' . , 162 , , 163 , . 164 165 , 166 . ' 167 , . , 168 , 169 ' . ' , 170 . 171 , ' . 172 173 - - ' ! - , - ? . 174 175 , , . 176 ' . 177 , 178 , ' . 179 ' ' , ; 180 ; , 181 , ' 182 . , , : , 183 , , . 184 ' - , ' 185 , 186 ? , 187 ; ' 188 , . 189 190 - - - , ! - - . 191 . 192 193 , 194 . , - , ' . 195 ' , 196 ' 197 , ' ' . 198 . 199 200 - - , - , - , 201 , 202 , , ! 203 , , . . . 204 , . 205 206 - - ' , ? 207 208 - - ' , ! . . . ' . 209 210 - - , - , ? 211 212 - - , . . . , - . 213 214 , ' , 215 . , ' . 216 , , ' ' 217 ' , . 218 , , 219 . , 220 , , 221 , ' . , 222 , , ' , 223 : 224 225 - - , ! 226 227 - - , , ! . ' . 228 229 , ' ' , 230 , . , 231 , ' 232 . 233 234 , ' . 235 ' , , 236 ' , , 237 , , 238 . , 239 , ' 240 , ' . , 241 , 242 , , 243 . , 244 ' , , 245 . 246 , ' 247 , . , 248 , . 249 250 - - ! ! ! - - , 251 ! 252 253 , ' 254 . , , 255 ' , ' 256 . , 257 , . 258 259 , , 260 , 261 . , ' , 262 , ' 263 . , 264 , , , 265 , ' ' 266 . , 267 , , , ' , 268 - ' , 269 , ' 270 . , 271 ' , . 272 , , 273 , , 274 . , , , 275 , , ' , , 276 , , , , 277 . 278 279 , 280 ' , 281 , ' , ' . - , 282 ' , . , 283 , ' 284 . , , 285 , 286 ; , 287 - , 288 . 289 290 - - , ! , 291 , ' . 292 293 , . 294 , ' 295 ; , 296 ' . 297 , ' , , , 298 , , . , 299 ; , 300 , ' , 301 . , 302 303 . ' , , 304 . 305 306 - - , , ' , 307 . 308 309 . , , 310 . 311 312 - - , . 313 ' . . . , 314 . . . 315 316 ' , . ' 317 , . , 318 ' , , 319 . , 320 ' - , 321 , . 322 . , 323 ' , . 324 325 , , , , 326 . 327 328 - - , . , 329 . . . . 330 331 - - ! - - , . 332 333 , 334 , . ' , 335 ' . 336 ' 337 . ' : 338 , ' ' , 339 , ' . 340 341 , , , 342 . 343 , , ' 344 , . , 345 , , 346 , ' . 347 348 - - , , - ! 349 350 , . 351 - , 352 . . 353 , ' , , 354 , , , 355 , 356 . , , : ' 357 , ; , , 358 , ; 359 , - , 360 . 361 362 , ' , , 363 , 364 . , ' , 365 . 366 367 - - , . 368 369 ' , , 370 . ' , ' 371 . 372 373 , . 374 , , 375 ' , . , 376 , 377 , , 378 . , , ' , 379 , , ' 380 , ' . 381 382 - - - , . 383 384 ' ' . , 385 , ' . , 386 , . , 387 , 388 , , . 389 . 390 391 - - , , . 392 393 , , 394 , 395 , ' 396 . 397 398 - - , , . 399 400 . 401 ' . , 402 - . 403 , , 404 ' ' 405 . , ' , ! , 406 , ' , ' 407 , . , 408 , ' 409 . 410 411 - - ! ! ' , - ' 412 ! . . . , , 413 ' . 414 415 , , , 416 ' ' ' 417 . , 418 ' , , 419 , . 420 421 - - , , ' 422 . . . , , ! 423 424 , , , : 425 426 - - , . . . . . . 427 428 , 429 , 430 , . 431 , . 432 , 433 . 434 435 - - ' - ? , 436 . 437 438 - - ! , ' . 439 440 . , ' , 441 . 442 443 - - , ? ! 444 445 - - ' , . 446 447 ' . - ? ' 448 , . , 449 , , . , 450 , , ' ' - 451 , , , 452 ' . 453 . 454 455 - - , , 456 ? 457 458 . 459 460 - - ! , ! . . . , ' . 461 ' , ' 462 , , - , . 463 ' , ' , ' 464 . . . , , - , 465 - . - 466 - , , , 467 - , . 468 469 , . , 470 , , 471 , ' , ' 472 - - . ' , ' 473 . 474 - , ' 475 . 476 477 - - - ? ' , . , 478 ' , . 479 480 , . 481 . 482 483 - - , ' ; , , 484 . . . , 485 , 486 , , ' 487 . 488 489 - - , . ' 490 . ' , 491 . . . , , 492 . , , 493 ; . ' 494 , ' , , 495 . . . , , 496 - , ' . , 497 ' , , 498 . 499 500 ' , 501 , , ' , 502 . 503 . , , , ' , 504 . , 505 , 506 ' . ! ' 507 . , : 508 ' . , 509 , . 510 - , , 511 . 512 513 - - , , 514 . 515 516 ' 517 . 518 519 - - , , , , 520 . . . , ' : 521 ' ' , ' . . . , 522 ' , , , ' 523 . ' , ' . 524 525 , , 526 , ' . 527 , 528 : 529 530 - - ! ' . , 531 ; ' , 532 . . . , ' - ? 533 , ' , 534 ' . 535 536 . ' . 537 538 - - , , - 539 ' . 540 541 . 542 . , 543 . , , 544 ; 545 ' , 546 . 547 548 - - , , 549 . . . 550 551 ' , 552 . , , ; - 553 , ' . 554 555 - - , ' . . 556 557 , , , 558 . 559 , , ' . 560 561 - - ! ' . 562 563 , , . 564 565 - - , . 566 567 , , 568 . , ' , ' 569 , , 570 . 571 572 , 573 , , 574 . ' , 575 , ' , 576 , , , ' 577 . ' ' ' , 578 ' : , 579 ' . . 580 , ' . 581 582 583 584 585 586 587 588 - - , , ' 589 , . , ' , 590 , , 591 . , 592 , , 593 ; , ' , 594 , 595 . , 596 , , , 597 , . ' ' , 598 , ' , 599 ' , ' . 600 , ' , 601 ' , ' ' 602 , 603 . 604 605 , 606 , ' , 607 . , 608 , 609 , , . 610 , 611 - - ; 612 ' - - , 613 . 614 615 - - ! , , 616 , , . 617 618 , , ' . 619 - , ' , , 620 ' . , 621 , . , , 622 , ' 623 , ' ' ' . 624 625 - - - - , , ' . 626 . 627 628 ' , 629 , , 630 . , , 631 , , . , , 632 - , , 633 ' . 634 635 - - ! , . 636 , , . 637 638 : , , 639 , , , - 640 . 641 642 - - ! ! ' , 643 ' . . . , ' 644 . . . , 645 . . . , ? ' 646 ! 647 648 , ' , ' . 649 ' , , 650 . - ' , 651 , ! , 652 ' , , ' . 653 654 - - - , . ' , ' , 655 . , ' . 656 657 , 658 ' . , , ' 659 , , 660 . ; 661 , 662 ; , , , ' 663 , , 664 . 665 666 , 667 , . 668 ' , , ' 669 . , - , , ' ' 670 . , ' 671 , . 672 , , , 673 ; , , 674 , , . 675 676 - - ! ' , , , . . . 677 678 ' . 679 680 - - ' ! 681 682 ' , , 683 , ; 684 , - , . 685 , . 686 687 - - ! , , 688 . . . , 689 ' - . 690 691 , , ' 692 . , 693 , 694 , 695 . 696 697 , , , 698 , ' . , 699 ' ; , 700 , . 701 , . , 702 , , , 703 , ' , , ' 704 . , ' ' , 705 . , 706 , , 707 , . , 708 , ' , 709 , ' , . ' 710 , : ' , 711 , 712 . 713 714 - - ! - ? ' , 715 . . 716 717 - , , 718 , , , ; 719 , ' , , 720 ' ' . , , ' 721 , , 722 ' ' , , 723 - ' , 724 , . , 725 , , 726 : 727 , , 728 , ' . 729 , , ' 730 , 731 , . ' 732 , . , 733 , ' 734 , 735 , 736 . 737 738 - - ! , 739 . 740 741 - - ! , ' ! . 742 ' . , . 743 744 , , , ' 745 , ' 746 , , 747 , , . 748 749 , , 750 . 751 752 - - , - . 753 754 - - , , ' . 755 756 - - ' - ? 757 758 , . . 759 , ' 760 ' , , , 761 , 762 . , 763 , . 764 765 - - ' ! 766 . 767 768 , ' . ! 769 , ' 770 ! ' , 771 . , . 772 , , , 773 - . 774 775 . , 776 . , , 777 . 778 779 - - ' , ' 780 . 781 782 - - ! , ! . . . . 783 ' , , 784 , ' 785 . 786 787 ' , 788 , , , 789 , . 790 , 791 ' . 792 , , 793 , , 794 . 795 796 - - , ' , . 797 ' , 798 . . . , ' . 799 800 , , . 801 802 - - : , ' . . . - 803 ? , ' - ? ! 804 ' , ' ' . . . 805 ' - , ? 806 ? ! 807 808 , . 809 810 - - , . . . , 811 : ' . 812 813 , ' ' , , 814 ' . , 815 ' , , 816 , , 817 . 818 . ' ' 819 , ' . 820 821 , , 822 , 823 , , , 824 . 825 826 - - , - , , ' . . . 827 . 828 829 , ' : 830 831 - - - ! . 832 833 - - , , , 834 . . . . 835 836 - - ' ' , - ! 837 838 , . 839 840 - - , , 841 ' . ' 842 . . . . . 843 844 , , . ! 845 , . . 846 847 ' , 848 , ; 849 . , 850 , , , 851 - , , 852 ; , , 853 , - , 854 , ' ' 855 . , , 856 857 . 858 859 - - , , 860 ' . 861 862 , , , , 863 , 864 , . ' , 865 ' , , 866 , . 867 , 868 . 869 870 - - , ' , - - , ' 871 - - . 872 ' , 873 . . . ? ' , ! 874 875 - - ! , ' 876 , . 877 878 ' 879 ' . 880 , ' , 881 , , 882 . , , ' 883 - . ' 884 , . 885 ' ' 886 , , : - , 887 , ' ' - , 888 , . 889 890 - - , , 891 , , ' 892 . 893 894 ' 895 . 896 897 - - , . 898 899 ' , , ' , 900 ' . 901 902 , ' ' ' 903 . , 904 , ' ; , 905 - , , , ' 906 , , 907 , ' . 908 909 - - , - - , ' . . . 910 , ? 911 912 - - , . ' 913 , ! ' ' ' 914 , ! . . . ' , ! 915 ' , ' ' . 916 917 . 918 919 - - , ! 920 921 , ' , 922 , . , 923 , 924 , , , 925 . ' , 926 ' , . 927 928 - - ' - ' ? . . . ! ' 929 . . 930 931 , . ! 932 , , 933 - , ' . 934 ' - . 935 , 936 , , , . ' 937 , ' . , 938 , . 939 940 - - , . . . . 941 , , ' . 942 943 . 944 ' ? , , ' ! 945 « » , , , , 946 ' . 947 948 . , , , 949 ' , . 950 , 951 ' , , , 952 , , ' 953 , . 954 , . 955 . 956 957 , . 958 959 - - , ' - ? . 960 961 , , 962 , ' , 963 , 964 ' . 965 966 - - , , - . 967 . . . ? - ? 968 ! . . . 969 . 970 - - , , . 971 972 , 973 , , 974 ' , . 975 976 - - , . , ' ! 977 978 - - ' ' , 979 . ; , 980 , , ' 981 . 982 983 - - ! ! , . 984 985 ' . 986 . , 987 , ' , 988 ' , 989 . , 990 , ' 991 ' ' . 992 993 - - ! , , 994 , 995 . 996 997 , 998 , . , 999 ; ' 1000