Voilà un chapeau que les moutons ne portent déjà plus, tellement on
l'a posé à la hâte... Pardi! je comprends que le raccommodage nous
coûte si cher. N'est-ce pas? pourvu que ça dure tant que vous en avez
la responsabilité! Et puis tout casse, et la Compagnie est forcée
d'avoir une armée de raccommodeurs... Regardez un peu là-bas, c'est
un vrai massacre.
Chaval voulut parler, mais il le fit taire.
--Non, je sais ce que vous allez dire encore. Qu'on vous paie
davantage, hein? Eh bien! je vous préviens que vous forcerez la
Direction à faire une chose: oui, on vous paiera le boisage à part, et
l'on réduira proportionnellement le prix de la berline. Nous verrons
si vous y gagnerez... En attendant, reboisez-moi ça tout de suite.
Je passerai demain.
Et, dans le saisissement causé par sa menace, il s'éloigna. Dansaert,
si humble devant lui, resta en arrière quelques secondes, pour dire
brutalement aux ouvriers:
--Vous me faites empoigner, vous autres... Ce n'est pas trois francs
d'amende que je vous flanquerai, moi! Prenez garde!
Alors, quand il fut parti, Maheu éclata à son tour.
--Nom de Dieu! ce qui n'est pas juste n'est pas juste. Moi, j'aime
qu'on soit calme, parce que c'est la seule façon de s'entendre; mais,
à la fin, ils vous rendraient enragés... Avez-vous entendu? la
berline baissée, et le boisage à part! encore une façon de nous payer
moins!... Nom de Dieu de nom de Dieu!
Il cherchait quelqu'un sur qui tomber, lorsqu'il aperçut Catherine et
Étienne, les bras ballants.
--Voulez-vous bien me donner des bois! Est-ce que ça vous regarde?...
Je vas vous allonger mon pied quelque part.
Étienne alla se charger, sans rancune de cette rudesse, si furieux
lui-même contre les chefs, qu'il trouvait les mineurs trop bons
enfants.
Du reste, Levaque et Chaval s'étaient soulagés en gros mots. Tous,
même Zacharie, boisaient rageusement. Pendant près d'une demi-heure,
on n'entendit que le craquement des bois, calés à coups de masse. Ils
n'ouvraient plus la bouche, ils soufflaient, s'exaspéraient contre la
roche, qu'ils auraient bousculée et remontée d'un renfoncement
d'épaules, s'ils l'avaient pu.
--En voilà assez! dit enfin Maheu, brisé de colère et de fatigue. Une
heure et demie... Ah! une propre journée, nous n'aurons pas cinquante
sous!... Je m'en vais, ça me dégoûte.
Bien qu'il y eût encore une demi-heure de travail, il se rhabilla.
Les autres l'imitèrent. La vue seule de la taille les jetait hors
d'eux. Comme la herscheuse s'était remise au roulage, ils
l'appelèrent en s'irritant de son zèle: si le charbon avait des pieds,
il sortirait tout seul. Et les six, leurs outils sous le bras,
partirent, ayant à refaire les deux kilomètres, retournant au puits
par la route du matin.
Dans la cheminée, Catherine et Étienne s'attardèrent, tandis que les
haveurs glissaient jusqu'en bas. C'était une rencontre, la petite
Lydie, arrêtée au milieu d'une voie pour les laisser passer, et qui
leur racontait une disparition de la Mouquette, prise d'un tel
saignement de nez, que depuis une heure elle était allée se tremper la
figure quelque part, on ne savait pas où. Puis, quand ils la
quittèrent, l'enfant poussa de nouveau sa berline, éreintée, boueuse,
raidissant ses bras et ses jambes d'insecte, pareille à une maigre
fourmi noire en lutte contre un fardeau trop lourd. Eux, dévalaient
sur le dos, aplatissaient leurs épaules, de peur de s'arracher la peau
du front; et ils filaient si raide, le long de la roche polie par tous
les derrières des chantiers, qu'ils devaient, de temps à autre, se
retenir aux bois, pour que leurs fesses ne prissent pas feu,
disaient-ils en plaisantant.
En bas, ils se trouvèrent seuls. Des étoiles rouges disparaissaient
au loin, à un coude de la galerie. Leur gaieté tomba, ils se mirent
en marche d'un pas lourd de fatigue, elle devant, lui derrière. Les
lampes charbonnaient, il la voyait à peine, noyée d'une sorte de
brouillard fumeux; et l'idée qu'elle était une fille lui causait un
malaise, parce qu'il se sentait bête de ne pas l'embrasser, et que le
souvenir de l'autre l'en empêchait. Assurément, elle lui avait menti:
l'autre était son amant, ils couchaient ensemble sur tous les tas
d'escaillage, car elle avait déjà le déhanchement d'une gueuse. Sans
raison, il la boudait, comme si elle l'eût trompé. Elle pourtant, à
chaque minute, se tournait, l'avertissait d'un obstacle, semblait
l'inviter à être aimable. On était si perdu, on aurait si bien pu
rire en bons amis! Enfin, ils débouchèrent dans la galerie de roulage,
ce fut pour lui un soulagement à l'indécision dont il souffrait;
tandis qu'elle, une dernière fois, eut un regard attristé, le regret
d'un bonheur qu'ils ne retrouveraient plus.
Maintenant, autour d'eux, la vie souterraine grondait, avec le
continuel passage des porions, le va-et-vient des trains, emportés au
trot des chevaux. Sans cesse, des lampes étoilaient la nuit. Ils
devaient s'effacer contre la roche, laisser la voie à des ombres
d'hommes et de bêtes, dont ils recevaient l'haleine au visage.
Jeanlin, courant pieds nus derrière son train, leur cria une
méchanceté qu'ils n'entendirent pas, dans le tonnerre des roues. Ils
allaient toujours, elle silencieuse à présent, lui ne reconnaissant
pas les carrefours ni les rues du matin, s'imaginant qu'elle le
perdait de plus en plus sous la terre; et ce dont il souffrait
surtout, c'était du froid, un froid grandissant qui l'avait pris au
sortir de la taille, et qui le faisait grelotter davantage, à mesure
qu'il se rapprochait du puits. Entre les muraillements étroits, la
colonne d'air soufflait de nouveau en tempête. Il désespérait
d'arriver jamais, lorsque, brusquement, ils se trouvèrent dans la
salle de l'accrochage.
Chaval leur jeta un regard oblique, la bouche froncée de méfiance.
Les autres étaient là, en sueur, dans le courant glacé, muets comme
lui, ravalant des grondements de colère. Ils arrivaient trop tôt, on
refusait de les remonter avant une demi-heure, d'autant plus qu'on
faisait des manoeuvres compliquées, pour la descente d'un cheval. Les
chargeurs emballaient encore des berlines, avec un bruit assourdissant
de ferrailles remuées, et les cages s'envolaient, disparaissaient dans
la pluie battante qui tombait du trou noir. En bas, le bougnou, un
puisard de dix mètres, empli de ce ruissellement, exhalait lui aussi
son humidité vaseuse. Des hommes tournaient sans cesse autour du
puits, tiraient les cordes des signaux, pesaient sur les bras des
leviers, au milieu de cette poussière d'eau dont leurs vêtements se
trempaient. La clarté rougeâtre des trois lampes à feu libre,
découpant de grandes ombres mouvantes, donnait à cette salle
souterraine un air de caverne scélérate, quelque forge de bandits,
voisine d'un torrent.
Maheu tenta un dernier effort. Il s'approcha de Pierron, qui avait
pris son service à six heures.
--Voyons, tu peux bien nous laisser monter.
Mais le chargeur, un beau garçon, aux membres forts et au visage doux,
refusa d'un geste effrayé.
--Impossible, demande au porion... On me mettrait à l'amende.
De nouveaux grondements furent étouffés. Catherine se pencha, dit à
l'oreille d'Étienne:
--Viens donc voir l'écurie. C'est là qu'il fait bon!
Et ils durent s'échapper sans être vus, car il était défendu d'y
aller. Elle se trouvait à gauche, au bout d'une courte galerie.
Longue de vingt-cinq mètres, haute de quatre, taillée dans le roc et
voûtée en briques, elle pouvait contenir vingt chevaux. Il y faisait
bon en effet, une bonne chaleur de bêtes vivantes, une bonne odeur de
litière fraîche, tenue proprement. L'unique lampe avait une lueur
calme de veilleuse. Des chevaux au repos tournaient la tête, avec
leurs gros yeux d'enfants, puis se remettaient à leur avoine, sans
hâte, en travailleurs gras et bien portants, aimés de tout le monde.
Mais, comme Catherine lisait à voix haute les noms, sur les plaques de
zinc, au-dessus des mangeoires, elle eut un léger cri, en voyant un
corps se dresser brusquement devant elle. C'était la Mouquette,
effarée, qui sortait d'un tas de paille, où elle dormait. Le lundi,
lorsqu'elle était trop lasse des farces du dimanche, elle se donnait
un violent coup de poing sur le nez, quittait sa taille sous le
prétexte d'aller chercher de l'eau, et venait s'enfouir là, avec les
bêtes, dans la litière chaude. Son père, d'une grande faiblesse pour
elle, la tolérait, au risque d'avoir des ennuis.
Justement, le père Mouque entra, court, chauve, ravagé, mais resté
gros quand même, ce qui était rare chez un ancien mineur de cinquante
ans. Depuis qu'on en avait fait un palefrenier, il chiquait à un tel
point, que ses gencives saignaient dans sa bouche noire. En
apercevant les deux autres avec sa fille, il se fâcha.
--Qu'est-ce que vous fichez là, tous? Allons, houp! bougresses qui
m'amenez un homme ici!... C'est propre de venir faire vos saletés
dans ma paille.
Mouquette trouvait ça drôle, se tenait le ventre. Mais Étienne, gêné,
s'en alla, tandis que Catherine lui souriait. Comme tous trois
retournaient à l'accrochage, Bébert et Jeanlin y arrivaient aussi,
avec un train de berlines. Il y eut un arrêt pour la manoeuvre des
cages, et la jeune fille s'approcha de leur cheval, le caressa de la
main, en parlant de lui à son compagnon. C'était Bataille, le doyen
de la mine, un cheval blanc qui avait dix ans de fond. Depuis dix
ans, il vivait dans ce trou, occupant le même coin de l'écurie,
faisant la même tâche le long des galeries noires, sans avoir jamais
revu le jour. Très gras, le poil luisant, l'air bonhomme, il semblait
y couler une existence de sage, à l'abri des malheurs de là-haut. Du
reste, dans les ténèbres, il était devenu d'une grande malignité. La
voie où il travaillait avait fini par lui être si familière, qu'il
poussait de la tête les portes d'aérage, et qu'il se baissait, afin de
ne pas se cogner, aux endroits trop bas. Sans doute aussi il comptait
ses tours, car lorsqu'il avait fait le nombre réglementaire de
voyages, il refusait d'en recommencer un autre, on devait le
reconduire à sa mangeoire. Maintenant, l'âge venait, ses yeux de chat
se voilaient parfois d'une mélancolie. Peut-être revoyait-il
vaguement, au fond de ses rêvasseries obscures, le moulin où il était
né, près de Marchiennes, un moulin planté sur le bord de la Scarpe,
entouré de larges verdures, toujours éventé par le vent. Quelque
chose brûlait en l'air, une lampe énorme, dont le souvenir exact
échappait à sa mémoire de bête. Et il restait la tête basse,
tremblant sur ses vieux pieds, faisant d'inutiles efforts pour se
rappeler le soleil.
Cependant, les manoeuvres continuaient dans le puits, le marteau des
signaux avait tapé quatre coups, on descendait le cheval; et c'était
toujours une émotion, car il arrivait parfois que la bête, saisie
d'une telle épouvante, débarquait morte. En haut, lié dans un filet,
il se débattait éperdument; puis, dès qu'il sentait le sol manquer
sous lui, il restait comme pétrifié, il disparaissait sans un
frémissement de la peau, l'oeil agrandi et fixe. Celui-ci étant trop
gros pour passer entre les guides, on avait dû, en l'accrochant
au-dessous de la cage, lui rabattre et lui attacher la tête sur le
flanc. La descente dura près de trois minutes, on ralentissait la
machine par précaution. Aussi, en bas, l'émotion grandissait-elle.
Quoi donc? Est-ce qu'on allait le laisser en route, pendu dans le
noir? Enfin, il parut, avec son immobilité de pierre, son oeil fixe,
dilaté de terreur. C'était un cheval bai, de trois ans à peine, nommé
Trompette.
--Attention! criait le père Mouque, chargé de le recevoir. Amenez-le,
ne le détachez pas encore.
Bientôt, Trompette fut couché sur les dalles de fonte, comme une
masse. Il ne bougeait toujours pas, il semblait dans le cauchemar de
ce trou obscur, infini, de cette salle profonde, retentissante de
vacarme. On commençait à le délier, lorsque Bataille, dételé depuis
un instant, s'approcha, allongea le cou pour flairer ce compagnon, qui
tombait ainsi de la terre. Les ouvriers élargirent le cercle en
plaisantant. Eh bien! quelle bonne odeur lui trouvait-il? Mais
Bataille s'animait, sourd aux moqueries. Il lui trouvait sans doute
la bonne odeur du grand air, l'odeur oubliée du soleil dans les
herbes. Et il éclata tout à coup d'un hennissement sonore, d'une
musique d'allégresse, où il semblait y avoir l'attendrissement d'un
sanglot. C'était la bienvenue, la joie de ces choses anciennes dont
une bouffée lui arrivait, la mélancolie de ce prisonnier de plus qui
ne remonterait que mort.
--Ah! cet animal de Bataille! criaient les ouvriers, égayés par ces
farces de leur favori. Le voilà qui cause avec le camarade.
Trompette, délié, ne bougeait toujours pas. Il demeurait sur le
flanc, comme s'il eût continué à sentir le filet l'étreindre, garrotté
par la peur. Enfin, on le mit debout d'un coup de fouet, étourdi, les
membres secoués d'un grand frisson. Et le père Mouque emmena les deux
bêtes qui fraternisaient.
--Voyons, y sommes-nous, à présent? demanda Maheu.
Il fallait débarrasser les cages, et du reste dix minutes manquaient
encore pour l'heure de la remonte. Peu à peu, les chantiers se
vidaient, des mineurs revenaient de toutes les galeries. Il y avait
déjà là une cinquantaine d'hommes, mouillés et grelottants, sous les
fluxions de poitrine qui soufflaient de partout. Pierron, malgré son
visage doucereux, gifla sa fille Lydie, parce qu'elle avait quitté la
taille avant l'heure. Zacharie pinçait sournoisement la Mouquette,
histoire de se réchauffer. Mais le mécontentement grandissait, Chaval
et Levaque racontaient la menace de l'ingénieur, la berline baissée de
prix, le boisage payé à part; et des exclamations accueillaient ce
projet, une rébellion germait dans ce coin étroit, à près de six cents
mètres sous la terre. Bientôt, les voix ne se continrent plus, ces
hommes souillés de charbon, glacés par l'attente, accusèrent la
Compagnie de tuer au fond une moitié de ses ouvriers, et de faire
crever l'autre moitié de faim. Étienne écoutait, frémissant.
--Dépêchons! dépêchons! répétait aux chargeurs le porion Richomme.
Il hâtait la manoeuvre pour la remonte, ne voulant point sévir,
faisant semblant de ne pas entendre. Cependant, les murmures
devenaient tels, qu'il fut forcé de s'en mêler. Derrière lui, on
criait que ça ne durerait pas toujours et qu'un beau matin la boutique
sauterait.
--Toi qui es raisonnable, dit-il à Maheu, fais-les donc taire. Quand
on n'est pas les plus forts, on doit être les plus sages.
Mais Maheu, qui se calmait et finissait par s'inquiéter, n'eut point à
intervenir. Soudain, les voix tombèrent: Négrel et Dansaert, revenant
de leur inspection, débouchaient d'une galerie, en sueur aussi tous
les deux. L'habitude de la discipline fit ranger les hommes, tandis
que l'ingénieur traversait le groupe, sans une parole. Il se mit dans
une berline, le maître-porion dans une autre; on tira cinq fois le
signal, sonnant à la grosse viande, comme on disait pour les chefs; et
la cage fila en l'air, au milieu d'un silence morne.
VI
Dans la cage qui le remontait, tassé avec quatre autres, Étienne
résolut de reprendre sa course affamée, le long des routes. Autant
valait-il crever tout de suite que de redescendre au fond de cet
enfer, pour n'y pas même gagner son pain. Catherine, enfournée
au-dessus de lui, n'était plus là, contre son flanc, d'une bonne
chaleur engourdissante. Et il aimait mieux ne pas songer à des
bêtises, et s'éloigner; car, avec son instruction plus large, il ne se
sentait point la résignation de ce troupeau, il finirait par étrangler
quelque chef.
Brusquement, il fut aveuglé. La remonte venait d'être si rapide,
qu'il restait ahuri du grand jour, les paupières battantes dans cette
clarté dont il s'était déshabitué déjà. Ce n'en fut pas moins un
soulagement pour lui, de sentir la cage retomber sur les verrous. Un
moulineur ouvrait la porte, le flot des ouvriers sautait des berlines.
--Dis donc, Mouquet, murmura Zacharie à l'oreille du moulineur,
filons-nous au Volcan, ce soir?
Le Volcan était un café-concert de Montsou. Mouquet cligna l'oeil
gauche, avec un rire silencieux qui lui fendait les mâchoires. Petit
et gros comme son père, il avait le nez effronté d'un gaillard qui
mangeait tout, sans nul souci du lendemain. Justement, la Mouquette
sortait à son tour, et il lui allongea une claque formidable sur les
reins, par tendresse fraternelle.
Étienne reconnaissait à peine la haute nef de la recette, qu'il avait
vue inquiétante, dans les lueurs louches des lanternes. Ce n'était
que nu et sale. Un jour terreux entrait par les fenêtres
poussiéreuses. Seule, la machine luisait, là-bas, avec ses cuivres;
les câbles d'acier, enduits de graisse, filaient comme des rubans
trempés d'encre; et les molettes en haut, l'énorme charpente qui les
supportait, les cages, les berlines, tout ce métal prodigué
assombrissait la salle de leur gris dur de vieilles ferrailles. Sans
relâche, le grondement des roues ébranlait les dalles de fonte; tandis
que, de la houille ainsi promenée, montait une fine poudre de charbon,
qui poudrait à noir le sol, les murs, jusqu'aux solives du beffroi.
Mais Chaval, ayant donné un coup d'oeil au tableau des jetons, dans le
petit bureau vitré du receveur, revint furieux. Il avait constaté
qu'on leur refusait deux berlines, l'une parce qu'elle ne contenait
pas la quantité réglementaire, l'autre parce que la houille en était
malpropre.
--La journée est complète, cria-t-il. Encore vingt sous de moins!...
Aussi est-ce qu'on devrait prendre des fainéants, qui se servent de
leurs bras comme un cochon de sa queue!
Et son regard oblique, dirigé sur Étienne, complétait sa pensée.
Celui-ci fut tenté de répondre à coups de poing. Puis, il se demanda
à quoi bon, puisqu'il partait. Cela le décidait absolument.
--On ne peut pas bien faire le premier jour, dit Maheu pour mettre la
paix. Demain, il fera mieux.
Tous n'en restaient pas moins aigris, agités d'un besoin de querelle.
Comme ils passaient à la lampisterie rendre leurs lampes, Levaque
s'empoigna avec le lampiste, qu'il accusait de mal nettoyer la sienne.
Ils ne se détendirent un peu que dans la baraque, où le feu brûlait
toujours. Même on avait dû trop le charger, car le poêle était rouge,
la vaste pièce sans fenêtre semblait en flammes, tellement les reflets
du brasier saignaient sur les murs. Et ce furent des grognements de
joie, tous les dos se rôtissaient à distance, fumaient ainsi que des
soupes. Quand les reins brûlaient, on se cuisait le ventre. La
Mouquette, tranquillement, avait rabattu sa culotte pour sécher sa
chemise. Des garçons blaguaient, on éclata de rire, parce qu'elle
leur montra tout à coup son derrière, ce qui était chez elle l'extrême
expression du dédain.
--Je m'en vais, dit Chaval qui avait serré ses outils dans sa caisse.
Personne ne bougea. Seule, Mouquette se hâta, s'échappa derrière lui,
sous le prétexte qu'ils rentraient l'un et l'autre à Montsou. Mais on
continuait de plaisanter, on savait qu'il ne voulait plus d'elle.
Catherine, cependant, préoccupée, venait de parler bas à son père.
Celui-ci s'étonna, puis il approuva d'un hochement de tête; et,
appelant Étienne pour lui rendre son paquet:
--Écoutez donc, murmura-t-il, si vous n'avez pas le sou, vous aurez le
temps de crever avant la quinzaine... Voulez-vous que je tâche de
vous trouver du crédit quelque part?
Le jeune homme resta un instant embarrassé. Justement, il allait
réclamer ses trente sous et partir. Mais une honte le retint devant
la jeune fille. Elle le regardait fixement, peut-être croirait-elle
qu'il boudait le travail.
--Vous savez, je ne vous promets rien, continua Maheu. Nous en serons
quittes pour un refus.
Alors, Étienne ne dit pas non. On refuserait. Du reste, ça ne
l'engageait point, il pourrait toujours s'éloigner, après avoir mangé
un morceau. Puis, il fut mécontent de n'avoir pas dit non, en voyant
la joie de Catherine, un joli rire, un regard d'amitié, heureuse de
lui être venue en aide. A quoi bon tout cela?
Quand ils eurent repris leurs sabots et fermé leurs cases, les Maheu
quittèrent la baraque, à la queue des camarades qui s'en allaient un à
un, dès qu'ils s'étaient réchauffés. Étienne les suivit, Levaque et
son gamin se mirent de la bande. Mais, comme ils traversaient le
criblage, une scène violente les arrêta.
C'était dans un vaste hangar, aux poutres noires de poussière envolée,
aux grandes persiennes d'où soufflait un continuel courant d'air. Les
berlines de houille arrivaient directement de la recette, étaient
versées ensuite par des culbuteurs sur les trémies, de longues
glissières de tôle; et, à droite et à gauche de ces dernières, les
cribleuses, montées sur des gradins, armées de la pelle et du râteau,
ramassaient les pierres, poussaient le charbon propre, qui tombait
ensuite par des entonnoirs dans les wagons de la voie ferrée, établie
sous le hangar.
Philomène Levaque se trouvait là, mince et pâle, d'une figure
moutonnière de fille crachant le sang. La tête protégée d'un lambeau
de laine bleue, les mains et les bras noirs jusqu'aux coudes, elle
triait au-dessous d'une vieille sorcière, la mère de la Pierronne, la
Brûlé ainsi qu'on la nommait, terrible avec ses yeux de chat-huant et
sa bouche serrée comme la bourse d'un avare. Elles s'empoignaient
toutes les deux, la jeune accusant la vieille de lui ratisser ses
pierres, à ce point qu'elle n'en faisait pas un panier en dix minutes.
On les payait au panier, c'étaient des querelles sans cesse
renaissantes. Les chignons volaient, les mains restaient marquées en
noir sur les faces rouges.
--Fous-lui donc un renfoncement! cria d'en haut Zacharie à sa
maîtresse.
Toutes les cribleuses éclatèrent. Mais la Brûlé se jeta hargneusement
sur le jeune homme.
--Dis donc, saleté! tu ferais mieux de reconnaître les deux gosses
dont tu l'as emplie!... S'il est permis, une bringue de dix-huit ans,
qui ne tient pas debout!
Maheu dut empêcher son fils de descendre, pour voir un peu, disait-il,
la couleur de sa peau, à cette carcasse. Un surveillant accourait,
les râteaux se remirent à fouiller le charbon. On n'apercevait plus,
du haut en bas des trémies, que les dos ronds des femmes, acharnées à
se disputer les pierres.
Dehors, le vent s'était brusquement calmé, un froid humide tombait du
ciel gris. Les charbonniers gonflèrent les épaules, croisèrent les
bras et partirent, débandés, avec un roulis des reins qui faisait
saillir leurs gros os, sous la toile mince des vêtements. Au grand
jour, ils passaient comme une bande de nègres culbutés dans de la
vase. Quelques-uns n'avaient pas fini leur briquet; et ce reste de
pain, rapporté entre la chemise et la veste, les rendait bossus.
--Tiens! voilà Bouteloup, dit Zacharie en ricanant.
Levaque, sans s'arrêter, échangea deux phrases avec son logeur, gros
garçon brun de trente-cinq ans, l'air placide et honnête.
--Ça y est, la soupe, Louis?
--Je crois.
--Alors, la femme est gentille, aujourd'hui?
--Oui, gentille, je crois.
D'autres mineurs de la coupe à terre arrivaient, des bandes nouvelles
qui, une à une, s'engouffraient dans la fosse. C'était la descente de
trois heures, encore des hommes que le puits mangeait, et dont les
équipes allaient remplacer les marchandages des haveurs, au fond des
voies. Jamais la mine ne chômait, il y avait nuit et jour des
insectes humains fouissant la roche, à six cents mètres sous les
champs de betteraves.
Cependant, les gamins marchaient les premiers. Jeanlin confiait à
Bébert un plan compliqué, pour avoir à crédit quatre sous de tabac;
tandis que Lydie, respectueusement, venait à distance. Catherine
suivait avec Zacharie et Étienne. Aucun ne parlait. Et ce fut
seulement devant le cabaret de l'Avantage, que Maheu et Levaque les
rejoignirent.
--Nous y sommes, dit le premier à Étienne. Voulez-vous entrer?
On se sépara. Catherine était restée un instant immobile, regardant
une dernière fois le jeune homme de ses grands yeux, d'une limpidité
verdâtre d'eau de source, et dont le visage noir creusait encore le
cristal. Elle sourit, elle disparut avec les autres, sur le chemin
montant qui conduisait au coron.
Le cabaret se trouvait entre le village et la fosse, au croisement des
deux routes. C'était une maison de briques à deux étages, blanchie du
haut en bas à la chaux, égayée autour des fenêtres d'une large bordure
bleu ciel. Sur une enseigne carrée, clouée au-dessus de la porte, on
lisait en lettres jaunes: A l'Avantage, débit tenu par Rasseneur.
Derrière, s'allongeait un jeu de quilles, clos d'une haie vive. Et la
Compagnie, qui avait tout fait pour acheter ce lopin, enclavé dans ses
vastes terres, était désolée de ce cabaret, poussé en plein champ,
ouvert à la sortie même du Voreux.
--Entrez, répéta Maheu à Étienne.
La salle, petite, avait une nudité claire, avec ses murs blancs, ses
trois tables et sa douzaine de chaises, son comptoir de sapin, grand
comme un buffet de cuisine. Une dizaine de chopes au plus étaient là,
trois bouteilles de liqueur, une carafe, une petite caisse de zinc à
robinet d'étain, pour la bière; et rien autre, pas une image, pas une
tablette, pas un jeu. Dans la cheminée de fonte, vernie et luisante,
brûlait doucement une pâtée de houille. Sur les dalles, une fine
couche de sable blanc buvait l'humidité continuelle de ce pays trempé
d'eau.
--Une chope, commanda Maheu à une grosse fille blonde, la fille d'une
voisine qui parfois gardait la salle. Rasseneur est là?
La fille tourna le robinet, en répondant que le patron allait revenir.
Lentement, d'un seul trait, le mineur vida la moitié de la chope, pour
balayer les poussières qui lui obstruaient la gorge. Il n'offrit rien
à son compagnon. Un seul consommateur, un autre mineur mouillé et
barbouillé, était assis devant une table et buvait sa bière en
silence, d'un air de profonde méditation. Un troisième entra, fut
servi sur un geste, paya et s'en alla, sans avoir dit un mot.
Mais un gros homme de trente-huit ans, rasé, la figure ronde, parut
avec un sourire débonnaire. C'était Rasseneur, un ancien haveur que
la Compagnie avait congédié depuis trois ans, à la suite d'une grève.
Très bon ouvrier, il parlait bien, se mettait à la tête de toutes les
réclamations, avait fini par être le chef des mécontents. Sa femme
tenait déjà un débit, ainsi que beaucoup de femmes de mineurs; et,
quand il fut jeté sur le pavé, il resta cabaretier lui-même, trouva de
l'argent, planta son cabaret en face du Voreux, comme une provocation
à la Compagnie. Maintenant, sa maison prospérait, il devenait un
centre, il s'enrichissait des colères qu'il avait peu à peu soufflées
au coeur de ses anciens camarades.
--C'est ce garçon que j'ai embauché ce matin, expliqua Maheu tout de
suite. As-tu une de tes deux chambres libre, et veux-tu lui faire
crédit d'une quinzaine?
La face large de Rasseneur exprima subitement une grande défiance. Il
examina d'un coup d'oeil Étienne et répondit, sans se donner la peine
de témoigner un regret:
--Mes deux chambres sont prises. Pas possible.
Le jeune homme s'attendait à ce refus; et il en souffrit pourtant, il
s'étonna du brusque ennui qu'il éprouvait à s'éloigner. N'importe, il
s'en irait, quand il aurait ses trente sous. Le mineur qui buvait à
une table était parti. D'autres, un à un, entraient toujours se
décrasser la gorge, puis se remettaient en marche du même pas
déhanché. C'était un simple lavage, sans joie ni passion, le muet
contentement d'un besoin.
--Alors, il n'y a rien? demanda d'un ton particulier Rasseneur à
Maheu, qui achevait sa bière à petits coups.
Celui-ci tourna la tête et vit qu'Étienne seul était là.
--Il y a qu'on s'est chamaillé encore... Oui, pour le boisage.
Il conta l'affaire. La face du cabaretier avait rougi, une émotion
sanguine la gonflait, lui sortait en flammes de la peau et des yeux.
Enfin, il éclata.
--Ah bien! s'ils s'avisent de baisser les prix, ils sont fichus.
Étienne le gênait. Cependant, il continua, en lui lançant des regards
obliques. Et il avait des réticences, des sous-entendus, il parlait
du directeur, M. Hennebeau, de sa femme, de son neveu le petit Négrel,
sans les nommer, répétant que ça ne pouvait pas continuer ainsi, que
ça devait casser un de ces quatre matins. La misère était trop
grande, il cita les usines qui fermaient, les ouvriers qui s'en
allaient. Depuis un mois, il donnait plus de six livres de pain par
jour. On lui avait dit, la veille, que M. Deneulin, le propriétaire
d'une fosse voisine, ne savait comment tenir le coup. Du reste, il
venait de recevoir une lettre de Lille, pleine de détails inquiétants.
--Tu sais, murmura-t-il, ça vient de cette personne que tu as vue ici
un soir.
Mais il fut interrompu. Sa femme entrait à son tour, une grande femme
maigre et ardente, le nez long, les pommettes violacées. Elle était
en politique beaucoup plus radicale que son mari.
--La lettre de Pluchart, dit-elle. Ah! s'il était le maître,
celui-là, ça ne tarderait pas à mieux aller!
Étienne écoutait depuis un instant, comprenait, se passionnait, à ces
idées de misère et de revanche.
Ce nom, jeté brusquement, le fit tressaillir. Il dit tout haut, comme
malgré lui:
--Je le connais, Pluchart.
On le regardait, il dut ajouter:
--Oui, je suis machineur, il a été mon contremaître, à Lille... Un
homme capable, j'ai causé souvent avec lui.
Rasseneur l'examinait de nouveau; et il y eut, sur son visage, un
changement rapide, une sympathie soudaine. Enfin, il dit à sa femme:
--C'est Maheu qui m'amène Monsieur, un herscheur à lui, pour voir s'il
n'y a pas une chambre en haut, et si nous ne pourrions pas faire
crédit d'une quinzaine.
Alors, l'affaire fut conclue en quatre paroles. Il y avait une
chambre, le locataire était parti le matin. Et le cabaretier, très
excité, se livra davantage, tout en répétant qu'il demandait seulement
le possible aux patrons, sans exiger, comme tant d'autres, des choses
trop dures à obtenir. Sa femme haussait les épaules, voulait son
droit, absolument.
--Bonsoir, interrompit Maheu. Tout ça n'empêchera pas qu'on descende,
et tant qu'on descendra, il y aura du monde qui en crèvera...
Regarde, te voilà gaillard, depuis trois ans que tu en es sorti.
--Oui, je me suis beaucoup refait, déclara Rasseneur complaisamment.
Étienne alla jusqu'à la porte, remerciant le mineur qui partait; mais
celui-ci hochait la tête, sans ajouter un mot, et le jeune homme le
regarda monter péniblement le chemin du coron. Madame Rasseneur, en
train de servir des clients, venait de le prier d'attendre une minute,
pour qu'elle le conduisît à sa chambre, où il se débarbouillerait.
Devait-il rester? Une hésitation l'avait repris, un malaise qui lui
faisait regretter la liberté des grandes routes, la faim au soleil,
soufferte avec la joie d'être son maître. Il lui semblait qu'il avait
vécu là des années, depuis son arrivée sur le terri, au milieu des
bourrasques, jusqu'aux heures passées sous la terre, à plat ventre
dans les galeries noires. Et il lui répugnait de recommencer, c'était
injuste et trop dur, son orgueil d'homme se révoltait, à l'idée d'être
une bête qu'on aveugle et qu'on écrase.
Pendant qu'Étienne se débattait ainsi, ses yeux, qui erraient sur la
plaine immense, peu à peu l'aperçurent. Il s'étonna, il ne s'était
pas figuré l'horizon de la sorte, lorsque le vieux Bonnemort le lui
avait indiqué du geste, au fond des ténèbres. Devant lui, il
retrouvait bien le Voreux, dans un pli de terrain, avec ses bâtiments
de bois et de briques, le criblage goudronné, le beffroi couvert
d'ardoises, la salle de la machine et la haute cheminée d'un rouge
pâle, tout cela tassé, l'air mauvais. Mais, autour des bâtiments, le
carreau s'étendait, et il ne se l'imaginait pas si large, changé en un
lac d'encre par les vagues montantes du stock de charbon, hérissé des
hauts chevalets qui portaient les rails des passerelles, encombré dans
un coin de la provision des bois, pareille à la moisson d'une forêt
fauchée. Vers la droite, le terri barrait la vue, colossal comme une
barricade de géants, déjà couvert d'herbe dans sa partie ancienne,
consumé à l'autre bout par un feu intérieur qui brûlait depuis un an,
avec une fumée épaisse, en laissant à la surface, au milieu du gris
blafard des schistes et des grès, de longues traînées de rouille
sanglante. Puis, les champs se déroulaient, des champs sans fin de
blé et de betteraves, nus à cette époque de l'année, des marais aux
végétations dures, coupés de quelques saules rabougris, des prairies
lointaines, que séparaient des files maigres de peupliers. Très loin,
de petites taches blanches indiquaient des villes, Marchiennes au
nord, Montsou au midi; tandis que la forêt de Vandame, à l'est,
bordait l'horizon de la ligne violâtre de ses arbres dépouillés. Et,
sous le ciel livide, dans le jour bas de cet après-midi d'hiver, il
semblait que tout le noir du Voreux, toute la poussière volante de la
houille se fût abattue sur la plaine, poudrant les arbres, sablant les
routes, ensemençant la terre.
Étienne regardait, et ce qui le surprenait surtout, c'était un canal,
la rivière de la Scarpe canalisée, qu'il n'avait pas vu dans la nuit.
Du Voreux à Marchiennes, ce canal allait droit, un ruban d'argent mat
de deux lieues, une avenue bordée de grands arbres, élevée au-dessus
des bas terrains, filant à l'infini avec la perspective de ses berges
vertes, de son eau pâle où glissait l'arrière vermillonné des
péniches. Près de la fosse, il y avait un embarcadère, des bateaux
amarrés, que les berlines des passerelles emplissaient directement.
Ensuite, le canal faisait un coude, coupait de biais les marais; et
toute l'âme de cette plaine rase paraissait être là, dans cette eau
géométrique qui la traversait comme une grande route, charriant la
houille et le fer.
Les regards d'Étienne remontaient du canal au coron, bâti sur le
plateau, et dont il distinguait seulement les tuiles rouges. Puis,
ils revenaient vers le Voreux, s'arrêtaient, en bas de la pente
argileuse, à deux énormes tas de briques, fabriquées et cuites sur
place. Un embranchement du chemin de fer de la Compagnie passait
derrière une palissade, desservant la fosse. On devait descendre les
derniers mineurs de la coupe à terre. Seul, un wagon que poussaient
des hommes, jetait un cri aigu. Ce n'était plus l'inconnu des
ténèbres, les tonnerres inexplicables, les flamboiements d'astres
ignorés. Au loin, les hauts fourneaux et les fours à coke avaient
pâli avec l'aube. Il ne restait là, sans un arrêt, que l'échappement
de la pompe, soufflant toujours de la même haleine grosse et longue,
l'haleine d'un ogre dont il distinguait la buée grise maintenant, et
que rien ne pouvait repaître.
Alors, Étienne, brusquement, se décida. Peut-être avait-il cru revoir
les yeux clairs de Catherine, là-haut, à l'entrée du coron. Peut-être
était-ce plutôt un vent de révolte, qui venait du Voreux. Il ne
savait pas, il voulait redescendre dans la mine pour souffrir et se
battre, il songeait violemment à ces gens dont parlait Bonnemort, à ce
dieu repu et accroupi, auquel dix mille affamés donnaient leur chair,
sans le connaître.
Deuxième partie
I
La propriété des Grégoire, la Piolaine, se trouvait à deux kilomètres
de Montsou, vers l'est, sur la route de Joiselle. C'était une grande
maison carrée, sans style, bâtie au commencement du siècle dernier.
Des vastes terres qui en dépendaient d'abord, il ne restait qu'une
trentaine d'hectares, clos de murs, d'un facile entretien. On citait
surtout le verger et le potager, célèbres par leurs fruits et leurs
légumes, les plus beaux du pays. D'ailleurs, le parc manquait, un
petit bois en tenait lieu. L'avenue de vieux tilleuls, une voûte de
feuillage de trois cents mètres, plantée de la grille au perron, était
une des curiosités de cette plaine rase, où l'on comptait les grands
arbres, de Marchiennes à Beaugnies.
Ce matin-là, les Grégoire s'étaient levés à huit heures. D'habitude,
ils ne bougeaient guère qu'une heure plus tard, dormant beaucoup, avec
passion; mais la tempête de la nuit les avait énervés. Et, pendant
que son mari était allé voir tout de suite si le vent n'avait pas fait
de dégâts, madame Grégoire venait de descendre à la cuisine, en
pantoufles et en peignoir de flanelle. Courte, grasse, âgée déjà de
cinquante-huit ans, elle gardait une grosse figure poupine et étonnée,
sous la blancheur éclatante de ses cheveux.
--Mélanie, dit-elle à la cuisinière, si vous faisiez la brioche ce
matin, puisque la pâte est prête. Mademoiselle ne se lèvera pas avant
une demi-heure, et elle en mangerait avec son chocolat... Hein! ce
serait une surprise.
La cuisinière, vieille femme maigre qui les servait depuis trente ans,
se mit à rire.
--Ça, c'est vrai, la surprise serait fameuse... Mon fourneau est
allumé, le four doit être chaud; et puis, Honorine va m'aider un peu.
Honorine, une fille d'une vingtaine d'années, recueillie enfant et
élevée à la maison, servait maintenant de femme de chambre. Pour tout
personnel, outre ces deux femmes, il n'y avait que le cocher, Francis,
chargé des gros ouvrages. Un jardinier et une jardinière s'occupaient
des légumes, des fruits, des fleurs et de la basse-cour. Et, comme le
service était patriarcal, d'une douceur familière, ce petit monde
vivait en bonne amitié.
Madame Grégoire, qui avait médité dans son lit la surprise de la
brioche, resta pour voir mettre la pâte au four. La cuisine était
immense, et on la devinait la pièce importante, à sa propreté extrême,
à l'arsenal des casseroles, des ustensiles, des pots qui
l'emplissaient. Cela sentait bon la bonne nourriture. Des provisions
débordaient des râteliers et des armoires.
--Et qu'elle soit bien dorée, n'est-ce pas? recommanda madame Grégoire
en passant dans la salle à manger.
Malgré le calorifère qui chauffait toute la maison, un feu de houille
égayait cette salle. Du reste, il n'y avait aucun luxe: la grande
table, les chaises, un buffet d'acajou; et, seuls, deux fauteuils
profonds trahissaient l'amour du bien-être, les longues digestions
heureuses. On n'allait jamais au salon, on demeurait là, en famille.
Justement, M. Grégoire rentrait, vêtu d'un gros veston de futaine,
rose lui aussi pour ses soixante ans, avec de grands traits honnêtes
et bons, dans la neige de ses cheveux bouclés. Il avait vu le cocher
et le jardinier: aucun dégât important, rien qu'un tuyau de cheminée
abattu. Chaque matin, il aimait à donner un coup d'oeil à la
Piolaine, qui n'était pas assez grande pour lui causer des soucis, et
dont il tirait tous les bonheurs du propriétaire.
--Et Cécile? demanda-t-il, elle ne se lève donc pas, aujourd'hui?
--Je n'y comprends rien, répondit sa femme. Il me semblait l'avoir
entendue remuer.
Le couvert était mis, trois bols sur la nappe blanche. On envoya
Honorine voir ce que devenait Mademoiselle. Mais elle redescendit
aussitôt, retenant des rires, étouffant sa voix, comme si elle eût
parlé en haut, dans la chambre.
--Oh! si Monsieur et Madame voyaient Mademoiselle!... Elle dort, oh!
elle dort, ainsi qu'un Jésus... On n'a pas idée de ça, c'est un
plaisir à la regarder.
Le père et la mère échangeaient des regards attendris. Il dit en
souriant:
--Viens-tu voir?
--Cette pauvre mignonne! murmura-t-elle. J'y vais.
Et ils montèrent ensemble. La chambre était la seule luxueuse de la
maison, tendue de soie bleue, garnie de meubles laqués, blancs à
filets bleus, un caprice d'enfant gâtée satisfait par les parents.
Dans les blancheurs vagues du lit, sous le demi-jour qui tombait de
l'écartement d'un rideau, la jeune fille dormait, une joue appuyée sur
son bras nu. Elle n'était pas jolie, trop saine, trop bien portante,
mûre à dix-huit ans; mais elle avait une chair superbe, une fraîcheur
de lait, avec ses cheveux châtains, sa face ronde au petit nez
volontaire, noyé entre les joues. La couverture avait glissé, et elle
respirait si doucement, que son haleine ne soulevait même pas sa gorge
déjà lourde.
--Ce maudit vent l'aura empêchée de fermer les yeux, dit la mère
doucement.
Le père, d'un geste, lui imposa silence. Tous les deux se penchaient,
regardaient avec adoration, dans sa nudité de vierge, cette fille si
longtemps désirée, qu'ils avaient eue sur le tard, lorsqu'ils ne
l'espéraient plus. Ils la voyaient parfaite, point trop grasse,
jamais assez bien nourrie. Et elle dormait toujours, sans les sentir
près d'elle, leur visage contre le sien. Pourtant, une onde légère
troubla sa face immobile. Ils tremblèrent qu'elle ne s'éveillât, ils
s'en allèrent sur la pointe des pieds.
--Chut! dit M. Grégoire à la porte. Si elle n'a pas dormi, il faut la
laisser dormir.
--Tant qu'elle voudra, la mignonne, appuya madame Grégoire. Nous
attendrons.
Ils descendirent, s'installèrent dans les fauteuils de la salle à
manger; tandis que les bonnes, riant du gros sommeil de Mademoiselle,
tenaient sans grogner le chocolat sur le fourneau. Lui, avait pris un
journal; elle, tricotait un grand couvre-pieds de laine. Il faisait
très chaud, pas un bruit ne venait de la maison muette.
La fortune des Grégoire, quarante mille francs de rentes environ,
était tout entière dans une action des mines de Montsou. Ils en
racontaient avec complaisance l'origine, qui partait de la création
même de la Compagnie.
Vers le commencement du dernier siècle, un coup de folie s'était
déclaré, de Lille à Valenciennes, pour la recherche de la houille.
Les succès des concessionnaires, qui devaient plus tard former la
Compagnie d'Anzin, avaient exalté toutes les têtes. Dans chaque
commune, on sondait le sol; et les sociétés se créaient, et les
concessions poussaient en une nuit. Mais, parmi les entêtés de
l'époque, le baron Desrumaux avait certainement laissé la mémoire de
l'intelligence la plus héroïque. Pendant quarante années, il s'était
débattu sans faiblir, au milieu de continuels obstacles: premières
recherches infructueuses, fosses nouvelles abandonnées au bout de
longs mois de travail, éboulements qui comblaient les trous,
inondations subites qui noyaient les ouvriers, centaines de mille
francs jetés dans la terre; puis, les tracas de l'administration, les
paniques des actionnaires, la lutte avec les seigneurs terriens,
résolus à ne pas reconnaître les concessions royales, si l'on refusait
de traiter d'abord avec eux. Il venait enfin de fonder la société
Desrumaux, Fauquenoix et Cie, pour exploiter la concession de Montsou,
et les fosses commençaient à donner de faibles bénéfices, lorsque deux
concessions voisines, celle de Cougny, appartenant au comte de Cougny,
et celle de Joiselle, appartenant à la société Cornille et Jenard,
avaient failli l'écraser sous le terrible assaut de leur concurrence.
Heureusement, le 25 août 1760, un traité intervenait entre les trois
concessions et les réunissait en une seule. La Compagnie des mines de
Montsou était créée, telle qu'elle existe encore aujourd'hui. Pour la
répartition, on avait divisé, d'après l'étalon de la monnaie du temps,
la propriété totale en vingt-quatre sous, dont chacun se subdivisait
en douze deniers, ce qui faisait deux cent quatre-vingt-huit deniers;
et, comme le denier était de dix mille francs, le capital représentait
une somme de près de trois millions. Desrumaux, agonisant, mais
vainqueur, avait eu, dans le partage, six sous et trois deniers.
En ces années-là, le baron possédait la Piolaine, d'où dépendaient
trois cents hectares, et il avait à son service, comme régisseur,
Honoré Grégoire, un garçon de la Picardie, l'arrière-grand-père de
Léon Grégoire, père de Cécile. Lors du traité de Montsou, Honoré, qui
cachait dans un bas une cinquantaine de mille francs d'économies, céda
en tremblant à la foi inébranlable de son maître. Il sortit dix mille
livres de beaux écus, il prit un denier, avec la terreur de voler ses
enfants de cette somme. Son fils Eugène toucha en effet des
dividendes fort minces; et, comme il s'était mis bourgeois et qu'il
avait eu la sottise de manger les quarante autres mille francs de
l'héritage paternel dans une association désastreuse, il vécut assez
chichement. Mais les intérêts du denier montaient peu à peu, la
fortune commença avec Félicien, qui put réaliser un rêve dont son
grand-père, l'ancien régisseur, avait bercé son enfance: l'achat de la
Piolaine démembrée, qu'il eut comme bien national, pour une somme
dérisoire. Cependant, les années qui suivirent furent mauvaises, il
fallut attendre le dénouement des catastrophes révolutionnaires, puis
la chute sanglante de Napoléon. Et ce fut Léon Grégoire qui
bénéficia, dans une progression stupéfiante, du placement timide et
inquiet de son bisaïeul. Ces dix pauvres mille francs grossissaient,
s'élargissaient, avec la prospérité de la Compagnie. Dès 1820, ils
rapportaient cent pour cent, dix mille francs. En 1844, ils en
produisaient vingt mille; en 1850, quarante. Il y avait deux ans
enfin, le dividende était monté au chiffre prodigieux de cinquante
mille francs: la valeur du denier, coté à la Bourse de Lille un
million, avait centuplé en un siècle.
M. Grégoire, auquel on conseillait de vendre, lorsque ce cours d'un
million fut atteint, s'y était refusé, de son air souriant et paterne.
Six mois plus tard, une crise industrielle éclatait, le denier
retombait à six cent mille francs. Mais il souriait toujours, il ne
regrettait rien, car les Grégoire avaient maintenant une foi obstinée
en leur mine. Ça remonterait, Dieu n'était pas si solide. Puis, à
cette croyance religieuse, se mêlait une profonde gratitude pour une
valeur, qui, depuis un siècle, nourrissait la famille à ne rien faire.
C'était comme une divinité à eux, que leur égoïsme entourait d'un
culte, la bienfaitrice du foyer, les berçant dans leur grand lit de
paresse, les engraissant à leur table gourmande. De père en fils,
cela durait: pourquoi risquer de mécontenter le sort, en doutant de
lui? Et il y avait, au fond de leur fidélité, une terreur
superstitieuse, la crainte que le million du denier ne se fût
brusquement fondu, s'ils l'avaient réalisé et mis dans un tiroir. Ils
le voyaient plus à l'abri dans la terre, d'où un peuple de mineurs,
des générations d'affamés l'extrayaient pour eux, un peu chaque jour,
selon leurs besoins.
Du reste, les bonheurs pleuvaient sur cette maison. M. Grégoire, très
jeune, avait épousé la fille d'un pharmacien de Marchiennes, une
demoiselle laide, sans un sou, qu'il adorait et qui lui avait tout
rendu, en félicité. Elle s'était enfermée dans son ménage, extasiée
devant son mari, n'ayant d'autre volonté que la sienne; jamais des
goûts différents ne les séparaient, un même idéal de bien-être
confondait leurs désirs; et ils vivaient ainsi depuis quarante ans, de
tendresse et de petits soins réciproques. C'était une existence
réglée, les quarante mille francs mangés sans bruit, les économies
dépensées pour Cécile, dont la naissance tardive avait un instant
bouleversé le budget. Aujourd'hui encore, ils contentaient chacun de
ses caprices: un second cheval, deux autres voitures, des toilettes
venues de Paris. Mais ils goûtaient là une joie de plus, ils ne
trouvaient rien de trop beau pour leur fille, avec une telle horreur
personnelle de l'étalage, qu'ils avaient gardé les modes de leur
jeunesse. Toute dépense qui ne profitait pas leur semblait stupide.
Brusquement, la porte s'ouvrit, et une voix forte cria:
--Eh bien! quoi donc, on déjeune sans moi!
C'était Cécile, au saut du lit, les yeux gonflés de sommeil. Elle
avait simplement relevé ses cheveux et passé un peignoir de laine
blanche.
--Mais non, dit la mère, tu vois qu'on t'attendait... Hein? ce vent a
dû t'empêcher de dormir, pauvre mignonne!
La jeune fille la regarda, très surprise.
--Il a fait du vent?... Je n'en sais rien, je n'ai pas bougé de la
nuit.
Alors, cela leur sembla drôle, tous les trois se mirent à rire; et les
bonnes, qui apportaient le déjeuner, éclatèrent aussi, tellement
l'idée que Mademoiselle avait dormi d'un trait ses douze heures
égayait la maison. La vue de la brioche acheva d'épanouir les
visages.
--Comment! elle est donc cuite? répétait Cécile. En voilà une attrape
qu'on me fait!... C'est ça qui va être bon, tout chaud, dans le
chocolat!
Ils s'attablaient enfin, le chocolat fumait dans les bols, on ne parla
longtemps que de la brioche. Mélanie et Honorine restaient, donnaient
des détails sur la cuisson, les regardaient se bourrer, les lèvres
grasses, en disant que c'était un plaisir de faire un gâteau, quand on
voyait les maîtres le manger si volontiers.
Mais les chiens aboyèrent violemment, on crut qu'ils annonçaient la
maîtresse de piano, qui venait de Marchiennes le lundi et le vendredi.
Il venait aussi un professeur de littérature. Toute l'instruction de
la jeune fille s'était ainsi faite à la Piolaine, dans une ignorance
heureuse, dans des caprices d'enfant, jetant le livre par la fenêtre,
dès qu'une question l'ennuyait.
--C'est M. Deneulin, dit Honorine en rentrant.
Derrière elle, Deneulin, un cousin de M. Grégoire, parut sans façon,
le verbe haut, le geste vif, avec une allure d'ancien officier de
cavalerie. Bien qu'il eût dépassé la cinquantaine, ses cheveux coupés
ras et ses grosses moustaches étaient d'un noir d'encre.
--Oui, c'est moi, bonjour... Ne vous dérangez donc pas!
Il s'était assis, pendant que la famille s'exclamait. Elle finit par
se remettre à son chocolat.
--Est-ce que tu as quelque chose à me dire? demanda M. Grégoire.
--Non, rien du tout, se hâta de répondre Deneulin. Je suis sorti à
cheval pour me dérouiller un peu, et comme je passais devant votre
porte, j'ai voulu vous donner un petit bonjour.
Cécile le questionna sur Jeanne et sur Lucie, ses filles. Elles
allaient parfaitement, la première ne lâchait plus la peinture, tandis
que l'autre, l'aînée, cultivait sa voix au piano, du matin au soir.
Et il y avait un tremblement léger dans sa voix, un malaise qu'il
dissimulait, sous les éclats de sa gaieté.
M. Grégoire reprit:
--Et tout marche-t-il bien, à la fosse?
--Dame! je suis bousculé avec les camarades, par cette saleté de
crise... Ah! nous payons les années prospères! On a trop bâti
d'usines, trop construit de voies ferrées, trop immobilisé de capitaux
en vue d'une production formidable. Et, aujourd'hui, l'argent dort,
on n'en trouve plus pour faire fonctionner tout ça... Heureusement,
rien n'est désespéré, je m'en tirerai quand même.
Comme son cousin, il avait eu en héritage un denier des mines de
Montsou. Mais lui, ingénieur entreprenant, tourmenté du besoin d'une
royale fortune, s'était hâté de vendre, lorsque le denier avait
atteint le million. Depuis des mois, il mûrissait un plan. Sa femme
tenait d'un oncle la petite concession de Vandame, où il n'y avait
d'ouvertes que deux fosses, Jean-Bart et Gaston-Marie, dans un tel
état d'abandon, avec un matériel si défectueux, que l'exploitation en
couvrait à peine les frais. Or, il rêvait de réparer Jean-Bart, d'en
renouveler la machine et d'élargir le puits afin de pouvoir descendre
davantage, en ne gardant Gaston-Marie que pour l'épuisement. On
devait, disait-il, trouver là de l'or à la pelle. L'idée était juste.
Seulement, le million y avait passé, et cette damnée crise
industrielle éclatait au moment où de gros bénéfices allaient lui
donner raison. Du reste, mauvais administrateur, d'une bonté brusque
avec ses ouvriers, il se laissait piller depuis la mort de sa femme,
lâchant aussi la bride à ses filles, dont l'aînée parlait d'entrer au
théâtre et dont la cadette s'était déjà fait refuser trois paysages au
Salon, toutes deux rieuses dans la débâcle, et chez lesquelles la
,
1
'
.
.
.
!
2
.
'
-
?
3
!
,
4
'
.
.
.
-
,
'
5
.
6
7
,
.
8
9
-
-
,
.
'
10
,
?
!
11
:
,
,
12
'
.
13
.
.
.
,
-
.
14
.
15
16
,
,
'
.
,
17
,
,
18
:
19
20
-
-
,
.
.
.
'
21
'
,
!
!
22
23
,
,
.
24
25
-
-
!
'
'
.
,
'
26
'
,
'
'
;
,
27
,
.
.
.
-
?
28
,
!
29
!
.
.
.
!
30
31
'
,
'
32
,
.
33
34
-
-
-
!
-
?
.
.
.
35
.
36
37
,
,
38
-
,
'
39
.
40
41
,
'
.
,
42
,
.
'
-
,
43
'
,
.
44
'
,
,
'
45
,
'
'
46
'
,
'
'
.
47
48
-
-
!
,
.
49
.
.
.
!
,
'
50
!
.
.
.
'
,
.
51
52
'
-
,
.
53
'
.
54
'
.
'
,
55
'
'
:
,
56
.
,
,
57
,
,
58
.
59
60
,
'
,
61
'
.
'
,
62
,
'
,
63
,
'
64
,
65
,
.
,
66
,
'
,
,
,
67
'
,
68
.
,
69
,
,
'
70
;
,
71
,
'
,
,
72
,
,
73
-
.
74
75
,
.
76
,
.
,
77
'
,
,
.
78
,
,
'
79
;
'
'
80
,
'
'
,
81
'
'
.
,
:
82
'
,
83
'
,
'
.
84
,
,
'
.
,
85
,
,
'
'
,
86
'
.
,
87
!
,
,
88
'
;
89
'
,
,
,
90
'
'
.
91
92
,
'
,
,
93
,
-
-
,
94
.
,
.
95
'
,
96
'
,
'
.
97
,
,
98
'
'
,
.
99
,
,
100
,
'
'
101
;
102
,
'
,
'
103
,
,
104
'
.
,
105
'
.
106
'
,
,
,
107
'
.
108
109
,
.
110
,
,
,
111
,
.
,
112
-
,
'
'
113
,
'
.
114
,
115
,
'
,
116
.
,
,
117
,
,
118
.
119
,
,
120
,
'
121
.
,
122
,
123
,
,
124
'
.
125
126
.
'
,
127
.
128
129
-
-
,
.
130
131
,
,
,
132
'
.
133
134
-
-
,
.
.
.
'
.
135
136
.
,
137
'
'
:
138
139
-
-
'
.
'
'
!
140
141
'
,
'
142
.
,
'
.
143
-
,
,
144
,
.
145
,
,
146
,
.
'
147
.
,
148
'
,
,
149
,
,
.
150
151
,
,
152
,
-
,
,
153
.
'
,
154
,
'
,
.
,
155
'
,
156
,
157
'
'
,
'
,
158
,
.
,
'
159
,
,
'
.
160
161
,
,
,
,
,
162
,
163
.
'
,
164
,
.
165
,
.
166
167
-
-
'
-
,
?
,
!
168
'
!
.
.
.
'
169
.
170
171
,
.
,
,
172
'
,
.
173
'
,
,
174
.
175
,
'
,
176
,
.
'
,
177
,
.
178
,
,
'
,
179
,
180
.
,
,
'
,
181
,
'
-
.
182
,
,
'
.
183
,
'
184
'
,
'
,
185
,
.
186
,
'
187
,
'
,
188
.
,
'
,
189
'
.
-
-
190
,
,
191
,
,
,
192
,
.
193
'
,
,
194
.
,
195
,
'
196
.
197
198
,
,
199
,
;
'
200
,
,
201
'
,
.
,
,
202
;
,
'
203
,
,
204
,
'
.
-
205
,
,
'
206
-
,
207
.
,
208
.
,
,
'
-
.
209
?
-
'
,
210
?
,
,
,
,
211
.
'
,
,
212
.
213
214
-
-
!
,
.
-
,
215
.
216
217
,
,
218
.
,
219
,
,
,
220
.
,
,
221
,
'
,
,
222
.
223
.
!
-
?
224
'
,
.
225
,
'
226
.
'
,
'
227
'
,
'
'
228
.
'
,
229
,
230
.
231
232
-
-
!
!
,
233
.
.
234
235
,
,
.
236
,
'
'
,
237
.
,
'
,
,
238
'
.
239
.
240
241
-
-
,
-
,
?
.
242
243
,
244
'
.
,
245
,
.
246
'
,
,
247
.
,
248
,
,
'
249
'
.
,
250
.
,
251
'
,
252
,
;
253
,
,
254
.
,
,
255
,
'
,
256
,
257
'
.
,
.
258
259
-
-
!
!
.
260
261
,
,
262
.
,
263
,
'
'
.
,
264
'
265
.
266
267
-
-
,
-
,
-
.
268
'
,
.
269
270
,
'
,
'
271
.
,
:
,
272
,
'
,
273
.
'
,
274
'
,
.
275
,
-
;
276
,
,
;
277
'
,
'
.
278
279
280
281
282
283
284
,
,
285
,
.
286
-
287
,
'
.
,
288
-
,
'
,
,
'
289
.
290
,
'
;
,
,
291
,
292
.
293
294
,
.
'
,
295
'
,
296
'
.
'
297
,
.
298
,
.
299
300
-
-
,
,
'
,
301
-
,
?
302
303
-
.
'
304
,
.
305
,
'
306
,
.
,
307
,
308
,
.
309
310
,
'
311
,
.
'
312
.
313
.
,
,
-
,
;
314
'
,
,
315
'
;
,
'
316
,
,
,
317
.
318
,
;
319
,
,
,
320
,
,
'
.
321
322
,
'
,
323
,
.
324
'
,
'
'
325
,
'
326
.
327
328
-
-
,
-
-
.
!
.
.
.
329
-
'
,
330
!
331
332
,
,
.
333
-
.
,
334
,
'
.
.
335
336
-
-
,
337
.
,
.
338
339
'
,
'
.
340
,
341
'
,
'
.
342
,
343
.
,
,
344
,
345
.
346
,
,
347
.
,
.
348
,
,
349
.
,
,
'
350
,
'
351
.
352
353
-
-
'
,
.
354
355
.
,
,
'
,
356
'
'
'
.
357
,
'
'
.
358
359
,
,
,
.
360
-
'
,
'
;
,
361
:
362
363
-
-
,
-
-
,
'
,
364
.
.
.
-
365
?
366
367
.
,
368
.
369
.
,
-
-
370
'
.
371
372
-
-
,
,
.
373
.
374
375
,
.
.
,
376
'
,
'
,
377
.
,
'
,
378
,
,
'
,
379
.
?
380
381
,
382
,
'
383
,
'
'
.
,
384
.
,
385
,
.
386
387
'
,
,
388
'
'
.
389
,
390
,
391
;
,
,
392
,
,
,
393
,
,
394
,
395
.
396
397
,
,
'
398
.
'
399
,
'
,
400
-
'
,
,
401
'
,
-
402
'
.
'
403
,
404
,
'
'
.
405
,
'
406
.
,
407
.
408
409
-
-
-
!
'
410
.
411
412
.
413
.
414
415
-
-
,
!
416
'
!
.
.
.
'
,
-
,
417
!
418
419
,
,
-
,
420
,
.
,
421
.
'
,
422
,
,
423
.
424
425
,
'
,
426
.
,
427
,
,
428
,
.
429
,
430
.
-
'
;
431
,
,
.
432
433
-
-
!
,
.
434
435
,
'
,
,
436
-
,
'
.
437
438
-
-
,
,
?
439
440
-
-
.
441
442
-
-
,
,
'
?
443
444
-
-
,
,
.
445
446
'
,
447
,
,
'
.
'
448
,
,
449
,
450
.
,
451
,
452
.
453
454
,
.
455
,
;
456
,
,
.
457
.
.
458
'
,
459
.
460
461
-
-
,
.
-
?
462
463
.
,
464
,
'
465
'
,
466
.
,
,
467
.
468
469
,
470
.
'
,
471
,
'
472
.
,
-
,
473
:
'
,
.
474
,
'
,
'
.
475
,
,
476
,
,
,
477
.
478
479
-
-
,
.
480
481
,
,
,
,
482
,
,
483
.
,
484
,
,
485
'
,
;
,
,
486
,
.
,
,
487
.
,
488
'
489
'
.
490
491
-
-
,
,
'
492
.
?
493
494
,
.
495
,
'
,
,
496
.
'
497
.
,
498
,
499
,
'
.
,
500
,
'
,
.
501
502
-
,
,
,
503
.
'
,
504
,
'
.
505
,
,
506
,
.
507
,
;
,
508
,
-
,
509
'
,
,
510
.
,
,
511
,
'
'
512
.
513
514
-
-
'
'
,
515
.
-
,
-
516
'
?
517
518
.
519
'
'
,
520
:
521
522
-
-
.
.
523
524
'
;
,
525
'
'
'
.
'
,
526
'
,
.
527
.
'
,
,
528
,
529
.
'
,
,
530
'
.
531
532
-
-
,
'
?
'
533
,
.
534
535
-
'
.
536
537
-
-
'
'
.
.
.
,
.
538
539
'
.
,
540
,
.
541
,
.
542
543
-
-
!
'
'
,
.
544
545
.
,
,
546
.
,
-
,
547
,
.
,
,
,
548
,
,
549
.
550
,
,
'
551
.
,
552
.
,
,
.
,
553
'
,
.
,
554
,
.
555
556
-
-
,
-
-
,
557
.
558
559
.
,
560
,
,
.
561
.
562
563
-
-
,
-
.
!
'
,
564
-
,
!
565
566
,
,
,
567
.
568
569
,
,
.
,
570
:
571
572
-
-
,
.
573
574
,
:
575
576
-
-
,
,
,
.
.
.
577
,
'
.
578
579
'
;
,
,
580
,
.
,
:
581
582
-
-
'
'
,
,
'
583
'
,
584
'
.
585
586
,
'
.
587
,
.
,
588
,
,
'
589
,
,
'
,
590
.
,
591
,
.
592
593
-
-
,
.
'
'
,
594
'
,
.
.
.
595
,
,
.
596
597
-
-
,
,
.
598
599
'
,
;
600
-
,
,
601
.
,
602
,
'
,
603
'
,
.
604
-
?
'
,
605
,
,
606
'
.
'
607
,
,
608
,
'
,
609
.
,
'
610
,
'
,
'
'
611
'
'
.
612
613
'
,
,
614
,
'
.
'
,
'
615
'
,
616
,
.
,
617
,
,
618
,
,
619
'
,
'
620
,
,
'
.
,
,
621
'
,
'
,
622
'
,
623
,
624
,
'
625
.
,
,
626
,
'
,
627
'
,
628
,
,
629
,
630
.
,
,
631
,
'
,
632
,
,
633
,
.
,
634
,
635
,
;
,
'
,
636
'
.
,
637
,
-
'
,
638
,
639
,
,
640
,
.
641
642
,
,
'
,
643
,
'
'
.
644
,
,
'
645
,
,
-
646
,
'
647
,
'
648
.
,
,
649
,
.
650
,
,
;
651
'
,
652
,
653
.
654
655
'
,
656
,
.
,
657
,
'
,
658
,
,
659
.
660
,
.
661
.
,
662
,
.
'
'
663
,
,
'
664
.
,
665
'
.
,
,
'
666
,
,
667
'
'
,
668
.
669
670
,
,
,
.
-
-
671
,
-
,
'
.
-
672
-
,
.
673
,
674
,
,
675
,
,
676
.
677
678
679
680
681
682
683
684
685
686
687
688
,
,
689
,
'
,
.
'
690
,
,
.
691
'
,
'
692
'
,
,
'
.
693
,
694
,
.
'
,
,
695
.
'
,
696
,
,
697
,
'
698
,
.
699
700
-
,
'
.
'
,
701
'
,
,
702
;
.
,
703
'
704
,
,
705
.
,
,
706
-
,
,
707
.
708
709
-
-
,
-
,
710
,
.
711
-
,
.
.
.
!
712
.
713
714
,
,
715
.
716
717
-
-
,
'
,
.
.
.
718
,
;
,
'
.
719
720
,
'
'
,
721
,
.
722
,
,
'
,
,
723
.
'
724
,
,
-
.
,
725
,
'
,
726
.
727
728
,
729
,
.
730
,
,
,
731
'
,
,
732
'
.
.
733
.
734
735
-
-
'
,
'
-
?
736
.
737
738
,
739
.
,
'
:
740
,
,
'
;
,
,
741
'
-
,
742
.
'
,
,
.
743
744
,
.
,
'
,
745
,
746
,
.
747
:
,
'
748
.
,
'
749
,
'
,
750
.
751
752
-
-
?
-
-
,
,
'
?
753
754
-
-
'
,
.
'
755
.
756
757
,
.
758
.
759
,
,
,
760
,
.
761
762
-
-
!
!
.
.
.
,
!
763
,
'
.
.
.
'
,
'
764
.
765
766
.
767
:
768
769
-
-
-
?
770
771
-
-
!
-
-
.
'
.
772
773
.
774
,
,
,
775
,
'
.
776
,
-
777
'
'
,
,
778
.
'
,
,
,
779
-
;
,
780
,
,
781
,
.
,
782
,
783
.
784
785
-
-
'
,
786
.
787
788
,
'
,
.
,
789
,
,
790
,
'
,
'
791
'
.
,
,
792
.
,
793
'
,
.
,
794
.
'
'
,
795
'
.
796
797
-
-
!
.
.
'
,
798
.
799
800
-
-
'
,
,
.
801
.
802
803
,
'
804
;
,
,
805
.
,
806
;
,
-
.
807
,
.
808
809
,
,
810
.
811
'
,
812
.
813
814
,
'
815
,
,
.
816
,
817
'
,
.
818
,
;
,
819
.
,
820
'
,
821
'
.
,
'
822
,
:
823
,
824
,
,
825
,
826
;
,
'
,
827
,
,
828
,
'
829
'
.
830
,
,
,
831
,
832
,
,
,
833
,
,
834
'
.
835
,
,
836
.
837
,
'
'
.
838
,
,
'
'
,
839
-
,
840
,
-
-
;
841
,
,
842
.
,
,
843
,
,
,
.
844
845
-
,
,
'
846
,
,
,
847
,
,
'
-
-
848
,
.
,
,
849
'
,
850
.
851
,
,
852
.
853
;
,
'
'
854
855
'
,
856
.
,
857
,
858
-
,
'
,
:
'
859
,
'
,
860
.
,
,
861
,
862
.
863
,
,
864
.
,
865
'
,
.
,
866
,
.
,
867
;
,
.
868
,
869
:
,
870
,
.
871
872
.
,
,
'
873
,
'
,
.
874
,
,
875
.
,
876
,
877
.
,
'
.
,
878
,
879
,
,
,
.
880
'
,
'
881
,
,
882
,
.
,
883
:
,
884
?
,
,
885
,
886
,
'
'
.
887
'
,
'
,
888
'
'
,
,
889
.
890
891
,
.
.
,
892
,
'
,
893
,
,
'
894
,
.
'
,
895
,
'
'
;
896
,
-
897
;
,
898
.
'
899
,
,
900
,
901
.
'
,
902
:
,
,
903
.
,
904
,
905
'
,
'
906
.
.
907
908
,
'
,
:
909
910
-
-
!
,
!
911
912
'
,
,
.
913
914
.
915
916
-
-
,
,
'
'
.
.
.
?
917
'
,
!
918
919
,
.
920
921
-
-
?
.
.
.
'
,
'
922
.
923
924
,
,
;
925
,
,
,
926
'
'
927
.
'
928
.
929
930
-
-
!
?
.
931
'
!
.
.
.
'
,
,
932
!
933
934
'
,
,
935
.
,
936
,
,
937
,
'
,
938
.
939
940
,
'
941
,
.
942
.
'
943
'
,
944
,
'
,
,
945
'
'
.
946
947
-
-
'
.
,
.
948
949
,
,
.
,
,
950
,
,
'
951
.
'
,
952
'
'
.
953
954
-
-
,
'
,
.
.
.
!
955
956
'
,
'
.
957
.
958
959
-
-
-
?
.
.
960
961
-
-
,
,
.
962
,
963
,
'
.
964
965
,
.
966
,
,
967
'
,
'
,
,
.
968
,
'
969
,
.
970
971
.
:
972
973
-
-
-
-
,
?
974
975
-
-
!
,
976
.
.
.
!
!
977
'
,
,
978
'
.
,
'
,
'
,
979
'
.
.
.
,
980
'
,
'
.
981
982
,
983
.
,
,
'
984
,
'
,
985
.
,
.
986
'
,
'
987
'
,
-
-
,
988
'
,
,
'
989
.
,
-
,
'
990
'
991
,
-
'
.
992
,
-
,
'
.
'
.
993
,
,
994
995
.
,
,
'
996
,
,
997
,
'
'
998
'
999
,
,
1000