chargeait des corbeilles, était sorti de main en main par une chaîne
d'hommes, qui s'allongeait à mesure que le trou se creusait. La
besogne, d'abord, marcha très vite: on fit six mètres en un jour.
Zacharie avait obtenu d'être parmi les ouvriers d'élite mis à
l'abattage. C'était un poste d'honneur qu'on se disputait. Et il
s'emportait, lorsqu'on voulait le relayer, après ses deux heures de
corvée réglementaire. Il volait le tour des camarades, il refusait de
lâcher la rivelaine. Sa galerie bientôt fut en avance sur les autres,
il s'y battait contre la houille d'un élan si farouche, qu'on
entendait monter du boyau le souffle grondant de sa poitrine, pareil
au ronflement de quelque forge intérieure. Quand il en sortait,
boueux et noir, ivre de fatigue, il tombait par terre, on devait
l'envelopper dans une couverture. Puis, chancelant encore, il s'y
replongeait, et la lutte recommençait, les grands coups sourds, les
plaintes étouffées, un enragement victorieux de massacre. Le pis
était que le charbon devenait dur, il cassa deux fois son outil,
exaspéré de ne plus avancer si vite. Il souffrait aussi de la
chaleur, une chaleur qui augmentait à chaque mètre d'avancement,
insupportable au fond de cette trouée mince, où l'air ne pouvait
circuler. Un ventilateur à bras fonctionnait bien, mais l'aérage
s'établissait mal, on retira à trois reprises des haveurs évanouis,
que l'asphyxie étranglait.
Négrel vivait au fond, avec ses ouvriers. On lui descendait ses
repas, il dormait parfois deux heures, sur une botte de paille, roulé
dans un manteau. Ce qui soutenait les courages, c'était la
supplication des misérables, là-bas, le rappel de plus en plus
distinct qu'ils battaient pour qu'on se hâtât d'arriver. A présent,
il sonnait très clair, avec une sonorité musicale, comme frappé sur
les lames d'un harmonica. On se guidait grâce à lui, on marchait à ce
bruit cristallin, ainsi qu'on marche au canon dans les batailles.
Chaque fois qu'un haveur était relayé, Négrel descendait, tapait, puis
collait son oreille; et, chaque fois, jusqu'à présent, la réponse
était venue, rapide et pressante. Aucun doute ne lui restait, on
avançait dans la bonne direction; mais quelle lenteur fatale! Jamais
on n'arriverait assez tôt. En deux jours, d'abord, on avait bien
abattu treize mètres; seulement, le troisième jour, on était tombé à
cinq; puis, le quatrième, à trois. La houille se serrait, durcissait
à un tel point, que, maintenant, on fonçait de deux mètres, avec
peine. Le neuvième jour, après des efforts surhumains, l'avancement
était de trente-deux mètres, et l'on calculait qu'on en avait devant
soi une vingtaine encore. Pour les prisonniers, c'était la douzième
journée qui commençait, douze fois vingt-quatre heures sans pain, sans
feu, dans ces ténèbres glaciales! Cette abominable idée mouillait les
paupières, raidissait les bras à la besogne. Il semblait impossible
que des chrétiens vécussent davantage, les coups lointains
s'affaiblissaient depuis la veille, on tremblait à chaque instant de
les entendre s'arrêter.
Régulièrement, la Maheude venait toujours s'asseoir à la bouche du
puits. Elle amenait, entre ses bras, Estelle qui ne pouvait rester
seule du matin au soir. Heure par heure, elle suivait ainsi le
travail, partageait les espérances et les abattements. C'était, dans
les groupes qui stationnaient, et jusqu'à Montsou, une attente
fébrile, des commentaires sans fin. Tous les coeurs du pays battaient
là-bas, sous la terre.
Le neuvième jour, à l'heure du déjeuner, Zacharie ne répondit pas,
lorsqu'on l'appela pour le relais. Il était comme fou, il s'acharnait
avec des jurons. Négrel, sorti un instant, ne put le faire obéir; et
il n'y avait même là qu'un porion, avec trois mineurs. Sans doute,
Zacharie, mal éclairé, furieux de cette lueur vacillante qui retardait
sa besogne, commit l'imprudence d'ouvrir sa lampe. On avait pourtant
donné des ordres sévères, car des fuites de grisou s'étaient
déclarées, le gaz séjournait en masse énorme, dans ces couloirs
étroits, privés d'aérage. Brusquement, un coup de foudre éclata, une
trombe de feu sortit du boyau, comme de la gueule d'un canon chargé à
mitraille. Tout flambait, l'air s'enflammait ainsi que de la poudre,
d'un bout à l'autre des galeries. Ce torrent de flamme emporta le
porion et les trois ouvriers, remonta le puits, jaillit au grand jour
en une éruption, qui crachait des roches et des débris de charpente.
Les curieux s'enfuirent, la Maheude se leva, serrant contre sa gorge
Estelle épouvantée.
Lorsque Négrel et les ouvriers revinrent, une colère terrible les
secoua. Ils frappaient la terre à coups de talon, comme une marâtre
tuant au hasard ses enfants, dans les imbéciles caprices de sa
cruauté. On se dévouait, on allait au secours de camarades, et il
fallait encore y laisser des hommes! Après trois grandes heures
d'efforts et de dangers, quand on pénétra enfin dans les galeries, la
remonte des victimes fut lugubre. Ni le porion ni les ouvriers
n'étaient morts, mais des plaies affreuses les couvraient, exhalaient
une odeur de chair grillée; ils avaient bu le feu, les brûlures
descendaient jusque dans leur gorge; et ils poussaient un hurlement
continu, suppliant qu'on les achevât. Des trois mineurs, un était
l'homme qui, pendant la grève, avait crevé la pompe de Gaston-Marie
d'un dernier coup de pioche; les deux autres gardaient des cicatrices
aux mains, les doigts écorchés, coupés, à force d'avoir lancé des
briques sur les soldats. La foule, toute pâle et frémissante, se
découvrit quand ils passèrent.
Debout, la Maheude attendait. Le corps de Zacharie parut enfin. Les
vêtements avaient brûlé, le corps n'était qu'un charbon noir, calciné,
méconnaissable. Broyée dans l'explosion, la tête n'existait plus.
Et, lorsqu'on eut déposé ces restes affreux sur un brancard, la
Maheude les suivit d'un pas machinal, les paupières ardentes, sans une
larme. Elle tenait dans ses bras Estelle assoupie, elle s'en allait
tragique, les cheveux fouettés par le vent. Au coron, Philomène
demeura stupide, les yeux changés en fontaines, tout de suite
soulagée. Mais déjà la mère était retournée du même pas à Réquillart:
elle avait accompagné son fils, elle revenait attendre sa fille.
Trois jours encore s'écoulèrent. On avait repris les travaux de
sauvetage, au milieu de difficultés inouïes. Les galeries d'approche
ne s'étaient heureusement pas éboulées, à la suite du coup de grisou;
seulement, l'air y brûlait, si lourd et si vicié, qu'il avait fallu
installer d'autres ventilateurs. Toutes les vingt minutes, les
haveurs se relayaient. On avançait, deux mètres à peine les
séparaient des camarades. Mais, à présent, ils travaillaient le froid
au coeur, tapant dur uniquement par vengeance; car les bruits avaient
cessé, le rappel ne sonnait plus sa petite cadence claire. On était
au douzième jour des travaux, au quinzième de la catastrophe; et,
depuis le matin, un silence de mort s'était fait.
Le nouvel accident redoubla la curiosité de Montsou, les bourgeois
organisaient des excursions, avec un tel entrain, que les Grégoire se
décidèrent à suivre le monde. On arrangea une partie, il fut convenu
qu'ils se rendraient au Voreux dans leur voiture, tandis que madame
Hennebeau y amènerait dans la sienne Lucie et Jeanne. Deneulin leur
ferait visiter son chantier, puis on rentrerait par Réquillart, où ils
sauraient de Négrel à quel point exact en étaient les galeries, et
s'il espérait encore. Enfin, on dînerait ensemble le soir.
Lorsque, vers trois heures, les Grégoire et leur fille Cécile
descendirent devant la fosse effondrée, ils y trouvèrent madame
Hennebeau, arrivée la première, en toilette bleu marine, se
garantissant, sous une ombrelle, du pâle soleil de février. Le ciel,
très pur, avait une tiédeur de printemps. Justement, M. Hennebeau
était là, avec Deneulin; et elle écoutait d'une oreille distraite les
explications que lui donnait ce dernier sur les efforts qu'on avait dû
faire pour endiguer le canal. Jeanne, qui emportait toujours un
album, s'était mise à crayonner, enthousiasmée par l'horreur du motif;
pendant que Lucie, assise à côté d'elle sur un débris de wagon,
poussait aussi des exclamations d'aise, trouvant ça «épatant». La
digue, inachevée, laissait passer des fuites nombreuses, dont les
flots d'écume roulaient, tombaient en cascade dans l'énorme trou de la
fosse engloutie. Pourtant, ce cratère se vidait, l'eau bue par les
terres baissait, découvrait l'effrayant gâchis du fond. Sous l'azur
tendre de la belle journée, c'était un cloaque, les ruines d'une ville
abîmée et fondue dans de la boue.
--Et l'on se dérange pour voir ça! s'écria M. Grégoire, désillusionné.
Cécile, toute rose de santé, heureuse de respirer l'air si pur,
s'égayait, plaisantait, tandis que madame Hennebeau faisait une moue
de répugnance, en murmurant:
--Le fait est que ça n'a rien de joli.
Les deux ingénieurs se mirent à rire. Ils tâchèrent d'intéresser les
visiteurs, en les promenant partout, en leur expliquant le jeu des
pompes et la manoeuvre du pilon qui enfonçait les pieux. Mais ces
dames devenaient inquiètes. Elles frissonnèrent, lorsqu'elles surent
que les pompes fonctionneraient des années, six, sept ans peut-être,
avant que le puits fût reconstruit et que l'on eût épuisé toute l'eau
de la fosse. Non, elles aimaient mieux penser à autre chose, ces
bouleversements-là n'étaient bons qu'à donner de vilains rêves.
--Partons, dit madame Hennebeau, en se dirigeant vers sa voiture.
Jeanne et Lucie se récrièrent. Comment, si vite! Et le dessin qui
n'était pas fini! Elles voulurent rester, leur père les amènerait au
dîner, le soir. M. Hennebeau prit seul place avec sa femme dans la
calèche, car lui aussi désirait questionner Négrel.
--Eh bien! allez en avant, dit M. Grégoire. Nous vous suivons, nous
avons une petite visite de cinq minutes à faire, là, dans le coron...
Allez, allez, nous serons à Réquillart en même temps que vous.
Il remonta derrière madame Grégoire et Cécile; et, tandis que l'autre
voiture filait le long du canal, la leur gravit doucement la pente.
C'était une pensée charitable, qui devait compléter l'excursion. La
mort de Zacharie les avait emplis de pitié pour cette tragique famille
des Maheu, dont tout le pays causait. Ils ne plaignaient pas le père,
ce brigand, ce tueur de soldats qu'il avait fallu abattre comme un
loup. Seulement, la mère les touchait, cette pauvre femme qui venait
de perdre son fils, après avoir perdu son mari, et dont la fille
n'était peut-être plus qu'un cadavre, sous la terre; sans compter
qu'on parlait encore d'un grand-père infirme, d'un enfant boiteux à la
suite d'un éboulement, d'une petite fille morte de faim, pendant la
grève. Aussi, bien que cette famille eût mérité en partie ses
malheurs, par son esprit détestable, avaient-ils résolu d'affirmer la
largeur de leur charité, leur désir d'oubli et de conciliation, en lui
portant eux-mêmes une aumône. Deux paquets, soigneusement enveloppés,
se trouvaient sous une banquette de la voiture.
Une vieille femme indiqua au cocher la maison des Maheu, le numéro 16
du deuxième corps. Mais, quand les Grégoire furent descendus, avec
les paquets, ils frappèrent vainement, ils finirent par taper à coups
de poing dans la porte, sans obtenir davantage de réponse: la maison
résonnait lugubre, ainsi qu'une demeure vidée par le deuil, glacée et
noire, abandonnée depuis longtemps.
--Il n'y a personne, dit Cécile désappointée. Est-ce ennuyeux!
qu'est-ce que nous allons faire de tout ça?
Brusquement, la porte d'à côté s'ouvrit, et la Levaque parut.
--Oh! monsieur et madame, mille pardons! excusez-moi, mademoiselle!...
C'est la voisine que vous voulez. Elle n'y est pas, elle est à
Réquillart...
Dans un flux de paroles, elle leur racontait l'histoire, leur répétait
qu'il fallait bien s'entraider, qu'elle gardait chez elle Lénore et
Henri, pour permettre à la mère d'aller attendre, là-bas. Ses regards
étaient tombés sur les paquets, elle en arrivait à parler de sa pauvre
fille devenue veuve, à étaler sa propre misère, avec des yeux luisants
de convoitise. Puis, d'un air hésitant, elle murmura:
--J'ai la clef. Si monsieur et madame y tiennent absolument... Le
grand-père est là.
Les Grégoire, stupéfaits, la regardèrent. Comment! le grand-père
était là! mais personne ne répondait. Il dormait donc? Et, lorsque
la Levaque se fut décidée à ouvrir la porte, ce qu'ils virent les
arrêta sur le seuil.
Bonnemort était là, seul, les yeux larges et fixes, cloué sur une
chaise, devant la cheminée froide. Autour de lui, la salle paraissait
plus grande, sans le coucou, sans les meubles de sapin verni, qui
l'animaient autrefois; et il ne restait, dans la crudité verdâtre des
murs, que les portraits de l'Empereur et de l'Impératrice, dont les
lèvres roses souriaient avec une bienveillance officielle. Le vieux
ne bougeait pas, ne clignait pas les paupières sous le coup de lumière
de la porte, l'air imbécile, comme s'il n'avait pas même vu entrer
tout ce monde. A ses pieds, se trouvait son plat garni de cendre,
ainsi qu'on en met aux chats, pour leurs ordures.
--Ne faites pas attention, s'il n'est guère poli, dit la Levaque
obligeamment. Paraît qu'il s'est cassé quelque chose dans la
cervelle. Voilà une quinzaine qu'il n'en raconte pas davantage.
Mais une secousse agitait Bonnemort, un raclement profond qui semblait
lui monter du ventre; et il cracha dans le plat, un épais crachat
noir. La cendre en était trempée, une boue de charbon, tout le
charbon de la mine qu'il se tirait de la gorge. Déjà, il avait repris
son immobilité. Il ne remuait plus, de loin en loin, que pour
cracher.
Troublés, le coeur levé de dégoût, les Grégoire tâchaient cependant de
prononcer quelques paroles amicales et encourageantes.
--Eh bien! mon brave homme, dit le père, vous êtes donc enrhumé?
Le vieux, les yeux au mur, ne tourna pas la tête. Et le silence
retomba, lourdement.
--On devrait vous faire un peu de tisane, ajouta la mère.
Il garda sa raideur muette.
--Dis donc, papa, murmura Cécile, on nous avait bien raconté qu'il
était infirme; seulement, nous n'y avons plus songé ensuite...
Elle s'interrompit, très embarrassée. Après avoir posé sur la table
un pot-au-feu et deux bouteilles de vin, elle défaisait le deuxième
paquet, elle en tirait une paire de souliers énormes. C'était le
cadeau destiné au grand-père, et elle tenait un soulier à chaque main,
interdite, en contemplant les pieds enflés du pauvre homme, qui ne
marcherait jamais plus.
--Hein? ils viennent un peu tard, n'est-ce pas, mon brave? reprit
M. Grégoire, pour égayer la situation. Ça ne fait rien, ça sert
toujours.
Bonnemort n'entendit pas, ne répondit pas, avec son effrayant visage,
d'une froideur et d'une dureté de pierre.
Alors, Cécile, furtivement, posa les souliers contre le mur. Mais
elle eut beau y mettre des précautions, les clous sonnèrent; et ces
chaussures énormes restèrent gênantes dans la pièce.
--Allez, il ne dira pas merci! s'écria la Levaque, qui avait jeté sur
les souliers un coup d'oeil de profonde envie. Autant donner une
paire de lunettes à un canard, sauf votre respect.
Elle continua, elle travailla pour entraîner les Grégoire chez elle,
comptant les y apitoyer. Enfin, elle imagina un prétexte, elle leur
vanta Henri et Lénore, qui étaient bien gentils, bien mignons; et si
intelligents, répondant comme des anges aux questions qu'on leur
posait! Ceux-là diraient tout ce que monsieur et madame désireraient
savoir.
--Viens-tu un instant, fillette? demanda le père, heureux de sortir.
--Oui, je vous suis, répondit-elle.
Cécile demeura seule avec Bonnemort. Ce qui la retenait là,
tremblante et fascinée, c'était qu'elle croyait reconnaître ce vieux:
où avait-elle donc rencontré cette face carrée, livide, tatouée de
charbon? et brusquement elle se rappela, elle revit un flot de peuple
hurlant qui l'entourait, elle sentit des mains froides qui la
serraient au cou. C'était lui, elle retrouvait l'homme, elle
regardait les mains posées sur les genoux, des mains d'ouvrier
accroupi dont toute la force est dans les poignets, solides encore
malgré l'âge. Peu à peu, Bonnemort avait paru s'éveiller, et il
l'apercevait, et il l'examinait lui aussi, de son air béant. Une
flamme montait à ses joues, une secousse nerveuse tirait sa bouche,
d'où coulait un mince filet de salive noire. Attirés, tous deux
restaient l'un devant l'autre, elle florissante, grasse et fraîche des
longues paresses et du bien-être repu de sa race, lui gonflé d'eau,
d'une laideur lamentable de bête fourbue, détruit de père en fils par
cent années de travail et de faim.
Au bout de dix minutes, lorsque les Grégoire, surpris de ne pas voir
Cécile, rentrèrent chez les Maheu, ils poussèrent un cri terrible.
Par terre, leur fille gisait, la face bleue, étranglée. A son cou,
les doigts avaient laissé l'empreinte rouge d'une poigne de géant.
Bonnemort, chancelant sur ses jambes mortes, était tombé près d'elle,
sans pouvoir se relever. Il avait ses mains crochues encore, il
regardait le monde de son air imbécile, les yeux grands ouverts. Et,
dans sa chute, il venait de casser son plat, la cendre s'était
répandue, la boue des crachats noirs avait éclaboussé la pièce; tandis
que la paire de gros souliers s'alignait, saine et sauve, contre le
mur.
Jamais il ne fut possible de rétablir exactement les faits. Pourquoi
Cécile s'était-elle approchée? comment Bonnemort, cloué sur sa chaise,
avait-il pu la prendre à la gorge? Évidemment, lorsqu'il l'avait
tenue, il devait s'être acharné, serrant toujours, étouffant ses cris,
culbutant avec elle, jusqu'au dernier râle. Pas un bruit, pas une
plainte, n'avait traversé la mince cloison de la maison voisine. Il
fallut croire à un coup de brusque démence, à une tentation
inexplicable de meurtre, devant ce cou blanc de fille. Une telle
sauvagerie stupéfia, chez le vieil infirme qui avait vécu en brave
homme, en brute obéissante, contraire aux idées nouvelles. Quelle
rancune, inconnue de lui-même, lentement empoisonnée, était-elle donc
montée de ses entrailles à son crâne? L'horreur fit conclure à
l'inconscience, c'était le crime d'un idiot.
Cependant, les Grégoire, à genoux, sanglotaient, suffoquaient de
douleur. Leur fille adorée, cette fille désirée si longtemps, comblée
ensuite de tous leurs biens, qu'ils allaient regarder dormir sur la
pointe des pieds, qu'ils ne trouvaient jamais assez bien nourrie,
jamais assez grasse! Et c'était l'effondrement même de leur vie, à
quoi bon vivre, maintenant qu'ils vivraient sans elle?
La Levaque, éperdue, criait:
--Ah! le vieux bougre, qu'est-ce qu'il a fait là? Si l'on pouvait
s'attendre à une chose pareille!... Et la Maheude qui ne reviendra
que ce soir! Dites donc, si je courais la chercher.
Anéantis, le père et la mère ne répondaient pas.
--Hein? ça vaudrait mieux... J'y vais.
Mais, avant de sortir, la Levaque avisa les souliers. Tout le coron
s'agitait, une foule se bousculait déjà. Peut-être bien qu'on les
volerait. Et puis, il n'y avait plus d'homme chez les Maheu pour les
mettre. Doucement, elle les emporta. Ça devait être juste le pied de
Bouteloup.
A Réquillart, les Hennebeau attendirent longtemps les Grégoire, en
compagnie de Négrel. Celui-ci, remonté de la fosse, donnait des
détails: on espérait communiquer le soir même avec les prisonniers;
mais on ne retirerait certainement que des cadavres, car le silence de
mort continuait. Derrière l'ingénieur, la Maheude, assise sur la
poutre, écoutait toute blanche, lorsque la Levaque arriva lui conter
le beau coup de son vieux. Et elle n'eut qu'un grand geste
d'impatience et d'irritation. Pourtant, elle la suivit.
Madame Hennebeau défaillait. Quelle abomination! cette pauvre Cécile,
si gaie ce jour-là, si vivante une heure plus tôt! Il fallut que
Hennebeau fît entrer un instant sa femme dans la masure du vieux
Mouque. De ses mains maladroites, il la dégrafait, troublé par
l'odeur de musc qu'exhalait le corsage ouvert. Et, comme, ruisselante
de larmes, elle étreignait Négrel, effaré de cette mort qui coupait
court au mariage, le mari les regarda se lamenter ensemble, délivré
d'une inquiétude. Ce malheur arrangeait tout, il préférait garder son
neveu, dans la crainte de son cocher.
V
En bas du puits, les misérables abandonnés hurlaient de terreur.
Maintenant, ils avaient de l'eau jusqu'au ventre. Le bruit du torrent
les étourdissait, les dernières chutes du cuvelage leur faisaient
croire à un craquement suprême du monde; et ce qui achevait de les
affoler, c'étaient les hennissements des chevaux enfermés dans
l'écurie, un cri de mort, terrible, inoubliable, d'animal qu'on
égorge.
Mouque avait lâché Bataille. Le vieux cheval était là, tremblant,
l'oeil dilaté et fixe sur cette eau qui montait toujours. Rapidement,
la salle de l'accrochage s'emplissait, on voyait grandir la crue
verdâtre, à la lueur rouge des trois lampes, brûlant encore sous la
voûte. Et, brusquement, quand il sentit cette glace lui tremper le
poil, il partit des quatre fers, dans un galop furieux, il s'engouffra
et se perdit au fond d'une des galeries de roulage.
Alors, ce fut un sauve-qui-peut, les hommes suivirent cette bête.
--Plus rien à foutre ici! criait Mouque. Faut voir par Réquillart.
Cette idée qu'ils pourraient sortir par la vieille fosse voisine,
s'ils y arrivaient avant que le passage fût coupé, les emportait
maintenant. Les vingt se bousculaient à la file, tenant leurs lampes
en l'air, pour que l'eau ne les éteignît pas. Heureusement, la
galerie s'élevait d'une pente insensible, ils allèrent pendant deux
cents mètres, luttant contre le flot, sans être gagnés davantage. Des
croyances endormies se réveillaient dans ces âmes éperdues, ils
invoquaient la terre, c'était la terre qui se vengeait, qui lâchait
ainsi le sang de la veine, parce qu'on lui avait tranché une artère.
Un vieux bégayait des prières oubliées, en pliant ses pouces en
dehors, pour apaiser les mauvais esprits de la mine.
Mais, au premier carrefour, un désaccord éclata. Le palefrenier
voulait passer à gauche, d'autres juraient qu'on raccourcirait, si
l'on prenait à droite. Une minute fut perdue.
--Eh! laissez-y la peau, qu'est-ce que ça me fiche! s'écria
brutalement Chaval. Moi, je file par là.
Il prit la droite, deux camarades le suivirent. Les autres
continuèrent à galoper derrière le père Mouque, qui avait grandi au
fond de Réquillart. Pourtant, il hésitait lui-même, ne savait par où
tourner. Les têtes s'égaraient, les anciens ne reconnaissaient plus
les voies, dont l'écheveau s'était comme embrouillé devant eux. A
chaque bifurcation, une incertitude les arrêtait court, et il fallait
se décider pourtant.
Étienne courait le dernier, retenu par Catherine, que paralysaient la
fatigue et la peur. Lui, aurait filé à droite, avec Chaval, car il le
croyait dans la bonne route; mais il l'avait lâché, quitte à rester au
fond. D'ailleurs, la débandade continuait, des camarades avaient
encore tiré de leur côté, ils n'étaient plus que sept derrière le
vieux Mouque.
--Pends-toi à mon cou, je te porterai, dit Étienne à la jeune fille,
en la voyant faiblir.
--Non, laisse, murmura-t-elle, je ne peux plus, j'aime mieux mourir
tout de suite.
Ils s'attardaient, de cinquante mètres en arrière, et il la soulevait
malgré sa résistance, lorsque la galerie brusquement se boucha: un
bloc énorme qui s'effondrait et les séparait des autres. L'inondation
détrempait déjà les roches, des éboulements se produisaient de tous
côtés. Ils durent revenir sur leurs pas. Puis, ils ne surent plus
dans quel sens ils marchaient. C'était fini, il fallait abandonner
l'idée de remonter par Réquillart. Leur unique espoir était de gagner
les tailles supérieures, où l'on viendrait peut-être les délivrer, si
les eaux baissaient.
Étienne reconnut enfin la veine Guillaume.
--Bon! dit-il, je sais où nous sommes. Nom de Dieu! nous étions dans
le vrai chemin; mais va te faire fiche, maintenant!... Écoute, allons
tout droit, nous grimperons par la cheminée.
Le flot battait leur poitrine, ils marchaient très lentement. Tant
qu'ils auraient de la lumière, ils ne désespéreraient pas; et ils
soufflèrent l'une des lampes, pour en économiser l'huile, avec la
pensée de la vider dans l'autre. Ils atteignaient la cheminée,
lorsqu'un bruit, derrière eux, les fit se tourner. Étaient-ce donc
les camarades, barrés à leur tour, qui revenaient? Un souffle ronflait
au loin, ils ne s'expliquaient pas cette tempête qui se rapprochait,
dans un éclaboussement d'écume. Et ils crièrent, quand ils virent une
masse géante, blanchâtre, sortir de l'ombre et lutter pour les
rejoindre, entre les boisages trop étroits, où elle s'écrasait.
C'était Bataille. En partant de l'accrochage, il avait galopé le long
des galeries noires, éperdument. Il semblait connaître son chemin,
dans cette ville souterraine, qu'il habitait depuis onze années; et
ses yeux voyaient clair, au fond de l'éternelle nuit où il avait vécu.
Il galopait, il galopait, pliant la tête, ramassant les pieds, filant
par ces boyaux minces de la terre, emplis de son grand corps. Les
rues se succédaient, les carrefours ouvraient leur fourche, sans qu'il
hésitât. Où allait-il? là-bas peut-être, à cette vision de sa
jeunesse, au moulin où il était né, sur le bord de la Scarpe, au
souvenir confus du soleil, brûlant en l'air comme une grosse lampe.
Il voulait vivre, sa mémoire de bête s'éveillait, l'envie de respirer
encore l'air des plaines le poussait droit devant lui, jusqu'à ce
qu'il eût découvert le trou, la sortie sous le ciel chaud, dans la
lumière. Et une révolte emportait sa résignation ancienne, cette
fosse l'assassinait, après l'avoir aveuglé. L'eau qui le poursuivait,
le fouettait aux cuisses, le mordait à la croupe. Mais, à mesure
qu'il s'enfonçait, les galeries devenaient plus étroites, abaissant le
toit, renflant le mur. Il galopait quand même, il s'écorchait,
laissait aux boisages des lambeaux de ses membres. De toutes parts,
la mine semblait se resserrer sur lui, pour le prendre et l'étouffer.
Alors, Étienne et Catherine, comme il arrivait près d'eux,
l'aperçurent qui s'étranglait entre les roches. Il avait buté, il
s'était cassé les deux jambes de devant. D'un dernier effort, il se
traîna quelques mètres; mais ses flancs ne passaient plus, il restait
enveloppé, garrotté par la terre. Et sa tête saignante s'allongea,
chercha encore une fente, de ses gros yeux troubles. L'eau le
recouvrait rapidement, il se mit à hennir, du râle prolongé, atroce,
dont les autres chevaux étaient morts déjà, dans l'écurie. Ce fut une
agonie effroyable, cette vieille bête, fracassée, immobilisée, se
débattant à cette profondeur, loin du jour. Son cri de détresse ne
cessait pas, le flot noyait sa crinière, qu'il le poussait plus
rauque, de sa bouche tendue et grande ouverte. Il y eut un dernier
ronflement, le bruit sourd d'un tonneau qui s'emplit. Puis un grand
silence tomba.
--Ah! mon Dieu! emmène-moi, sanglotait Catherine. Ah! mon Dieu! j'ai
peur, je ne veux pas mourir... Emmène-moi! emmène-moi!
Elle avait vu la mort. Le puits écroulé, la fosse inondée, rien ne
lui avait soufflé à la face cette épouvante, cette clameur de Bataille
agonisant. Et elle l'entendait toujours, ses oreilles en
bourdonnaient, toute sa chair en frissonnait.
--Emmène-moi! emmène-moi!
Étienne l'avait saisie et l'emportait. D'ailleurs, il était grand
temps, ils montèrent dans la cheminée, trempés jusqu'aux épaules.
Lui, devait l'aider, car elle n'avait plus la force de s'accrocher aux
bois. A trois reprises, il crut qu'elle lui échappait, qu'elle
retombait dans la mer profonde, dont la marée grondait derrière eux.
Cependant, ils purent respirer quelques minutes, quand ils eurent
rencontré la première voie, libre encore. L'eau reparut, il fallut se
hisser de nouveau. Et, durant des heures, cette montée continua, la
crue les chassait de voie en voie, les obligeait à s'élever toujours.
Dans la sixième, un répit les enfiévra d'espoir, il leur semblait que
le niveau demeurait stationnaire. Mais une hausse plus forte se
déclara, ils durent grimper à la septième, puis à la huitième. Une
seule restait, et quand ils y furent, ils regardèrent anxieusement
chaque centimètre que l'eau gagnait. Si elle ne s'arrêtait pas, ils
allaient donc mourir, comme le vieux cheval, écrasés contre le toit,
la gorge emplie par le flot?
Des éboulements retentissaient à chaque instant. La mine entière
était ébranlée, d'entrailles trop grêles, éclatant de la coulée énorme
qui la gorgeait. Au bout des galeries, l'air refoulé s'amassait, se
comprimait, partait en explosions formidables, parmi les roches
fendues et les terrains bouleversés. C'était le terrifiant vacarme
des cataclysmes intérieurs, un coin de la bataille ancienne, lorsque
les déluges retournaient la terre, en abîmant les montagnes sous les
plaines.
Et Catherine, secouée, étourdie de cet effondrement continu, joignait
les mains, bégayait les mêmes mots, sans relâche:
--Je ne veux pas mourir... Je ne veux pas mourir...
Pour la rassurer, Étienne jurait que l'eau ne bougeait plus. Leur
fuite durait bien depuis six heures, on allait descendre à leur
secours. Et il disait six heures sans savoir, la notion exacte du
temps leur échappait. En réalité, un jour entier s'était écoulé déjà,
dans leur montée au travers de la veine Guillaume.
Mouillés, grelottants, ils s'installèrent. Elle se déshabilla sans
honte, pour tordre ses vêtements; puis, elle remit la culotte et la
veste, qui achevèrent de sécher sur elle. Comme elle était pieds nus,
lui, qui avait ses sabots, la força à les prendre. Ils pouvaient
patienter maintenant, ils avaient baissé la mèche de la lampe, ne
gardant qu'une lueur faible de veilleuse. Mais des crampes leur
déchirèrent l'estomac, tous deux s'aperçurent qu'ils mouraient de
faim. Jusque-là, ils ne s'étaient pas senti vivre. Au moment de la
catastrophe, ils n'avaient point déjeuné, et ils venaient de retrouver
leurs tartines, gonflées par l'eau, changées en soupe. Elle dut se
fâcher pour qu'il voulût bien accepter sa part. Dès qu'elle eut
mangé, elle s'endormit de lassitude, sur la terre froide. Lui, brûlé
d'insomnie, la veillait, le front entre les mains, les yeux fixes.
Combien d'heures s'écoulèrent ainsi? Il n'aurait pu le dire. Ce qu'il
savait, c'était que devant lui, par le trou de la cheminée, il avait
vu reparaître le flot noir et mouvant, la bête dont le dos s'enflait
sans cesse pour les atteindre. D'abord, il n'y eut qu'une ligne
mince, un serpent souple qui s'allongea; puis, cela s'élargit en une
échine grouillante, rampante; et bientôt ils furent rejoints, les
pieds de la jeune fille endormie trempèrent. Anxieux, il hésitait à
la réveiller. N'était-ce pas cruel de la tirer de ce repos, de
l'ignorance anéantie qui la berçait peut-être dans un rêve de grand
air et de vie au soleil? Par où fuir, d'ailleurs? Et il cherchait, et
il se rappela que le plan incliné, établi dans cette partie de la
veine, communiquait, bout à bout, avec le plan qui desservait
l'accrochage supérieur. C'était une issue. Il la laissa dormir
encore, le plus longtemps qu'il fut possible, regardant le flot
gagner, attendant qu'il les chassât. Enfin, il la souleva doucement,
et elle eut un grand frisson.
--Ah! mon Dieu! c'est vrai!... Ça recommence, mon Dieu!
Elle se souvenait, elle criait, de retrouver la mort prochaine.
--Non, calme-toi, murmura-t-il. On peut passer, je te jure.
Pour se rendre au plan incliné, ils durent marcher ployés en deux, de
nouveau mouillés jusqu'aux épaules. Et la montée recommença, plus
dangereuse, par ce trou boisé entièrement, long d'une centaine de
mètres. D'abord, ils voulurent tirer le câble, afin de fixer en bas
l'un des chariots; car si l'autre était descendu, pendant leur
ascension, il les aurait broyés. Mais rien ne bougea, un obstacle
faussait le mécanisme. Ils se risquèrent, n'osant se servir de ce
câble qui les gênait, s'arrachant les ongles contre les charpentes
lisses. Lui, venait le dernier, la retenait du crâne, quand elle
glissait, les mains sanglantes. Brusquement, ils se cognèrent contre
des éclats de poutre, qui barraient le plan. Des terres avaient
coulé, un éboulement empêchait d'aller plus haut. Par bonheur, une
porte s'ouvrait là, et ils débouchèrent dans une voie.
Devant eux, la lueur d'une lampe les stupéfia. Un homme leur criait
rageusement:
--Encore des malins aussi bêtes que moi!
Ils reconnurent Chaval, qui se trouvait bloqué par l'éboulement, dont
les terres comblaient le plan incliné; et les deux camarades, partis
avec lui, étaient même restés en chemin, la tête fendue. Lui, blessé
au coude, avait eu le courage de retourner sur les genoux prendre
leurs lampes et les fouiller, pour voler leurs tartines. Comme il
s'échappait, un dernier effondrement, derrière son dos, avait bouché
la galerie.
Tout de suite, il se jura de ne point partager ses provisions avec ces
gens qui sortaient de terre. Il les aurait assommés. Puis, il les
reconnut à son tour, et sa colère tomba, il se mit à rire, d'un rire
de joie mauvaise.
--Ah! c'est toi, Catherine! Tu t'es cassé le nez, et tu as voulu
rejoindre ton homme. Bon! bon! nous allons la danser ensemble.
Il affectait de ne pas voir Étienne. Ce dernier, bouleversé de la
rencontre, avait eu un geste pour protéger la herscheuse, qui se
serrait contre lui. Pourtant, il fallait bien accepter la situation.
Il demanda simplement au camarade, comme s'ils s'étaient quittés bons
amis, une heure plus tôt:
--As-tu regardé au fond? On ne peut donc passer par les tailles?
Chaval ricanait toujours.
--Ah! ouiche! par les tailles! Elles se sont éboulées aussi, nous
sommes entre deux murs, une vraie souricière... Mais tu peux t'en
retourner par le plan, si tu es un bon plongeur.
En effet, l'eau montait, on l'entendait clapoter. La retraite se
trouvait coupée déjà. Et il avait raison, c'était une souricière, un
bout de galerie que des affaissements considérables obstruaient en
arrière et en avant. Pas une issue, tous trois étaient murés.
--Alors, tu restes? ajouta Chaval goguenard. Va, c'est ce que tu
feras de mieux, et si tu me fiches la paix, moi je ne te parlerai
seulement pas. Il y a encore ici de la place pour deux hommes...
Nous verrons bientôt lequel crèvera le premier, à moins qu'on ne
vienne, ce qui me semble difficile.
Le jeune homme reprit:
--Si nous tapions, on nous entendrait peut-être.
--J'en suis las, de taper... Tiens! essaie toi-même avec cette
pierre.
Étienne ramassa le morceau de grès, que l'autre avait émietté déjà, et
il battit contre la veine, au fond, le rappel des mineurs, le
roulement prolongé, dont les ouvriers en péril signalent leur
présence. Puis, il colla son oreille, pour écouter. A vingt
reprises, il s'entêta. Aucun bruit ne répondait.
Pendant ce temps, Chaval affecta de faire froidement son petit ménage.
D'abord, il rangea ses trois lampes contre le mur: une seule brûlait,
les autres serviraient plus tard. Ensuite, il posa sur une pièce du
boisage les deux tartines qu'il avait encore. C'était le buffet, il
irait bien deux jours avec ça, s'il était raisonnable. Il se tourna,
en disant:
--Tu sais, Catherine, il y en aura la moitié pour toi, quand tu auras
trop faim.
La jeune fille se taisait. Cela comblait son malheur, de se retrouver
entre ces deux hommes.
Et l'affreuse vie commença. Ni Chaval ni Étienne n'ouvraient la
bouche, assis par terre, à quelques pas. Sur la remarque du premier,
le second éteignit sa lampe, un luxe de lumière inutile; puis, ils
retombèrent dans leur silence. Catherine s'était couchée près du
jeune homme, inquiète des regards que son ancien galant lui jetait.
Les heures s'écoulaient, on entendait le petit murmure de l'eau
montant sans cesse; tandis que, de temps à autre, des secousses
profondes, des retentissements lointains, annonçaient les derniers
tassements de la mine. Quand la lampe se vida et qu'il fallut en
ouvrir une autre, pour l'allumer, la peur du grisou les agita un
instant; mais ils aimaient mieux sauter tout de suite, que de durer
dans les ténèbres; et rien ne sauta, il n'y avait pas de grisou. Ils
s'étaient allongés de nouveau, les heures se remirent à couler.
Un bruit émotionna Étienne et Catherine, qui levèrent la tête. Chaval
se décidait à manger: il avait coupé la moitié d'une tartine, il
mâchait longuement, pour ne pas être tenté d'avaler tout. Eux, que la
faim torturait, le regardèrent.
--Vrai, tu refuses? dit-il à la herscheuse, de son air provocant. Tu
as tort.
Elle avait baissé les yeux, craignant de céder, l'estomac déchiré
d'une telle crampe, que des larmes gonflaient ses paupières. Mais
elle comprenait ce qu'il demandait; déjà, le matin, il lui avait
soufflé sur le cou; il était repris d'une de ses anciennes fureurs de
désir, en la voyant près de l'autre. Les regards dont il l'appelait
avaient une flamme qu'elle connaissait bien, la flamme de ses crises
jalouses, quand il tombait sur elle à coups de poing, en l'accusant
d'abominations avec le logeur de sa mère. Et elle ne voulait pas,
elle tremblait, en retournant à lui, de jeter ces deux hommes l'un sur
l'autre, dans cette cave étroite où ils agonisaient. Mon Dieu! est-ce
qu'on ne pouvait finir en bonne amitié!
Étienne serait mort d'inanition, plutôt que de mendier à Chaval une
bouchée de pain. Le silence s'alourdissait, une éternité encore parut
se prolonger, avec la lenteur des minutes monotones, qui passaient une
à une, sans espoir. Il y avait un jour qu'ils étaient enfermés
ensemble. La deuxième lampe pâlissait, ils allumèrent la troisième.
Chaval entama son autre tartine, et il grogna:
--Viens donc, bête!
Catherine eut un frisson. Pour la laisser libre, Étienne s'était
détourné. Puis, comme elle ne bougeait pas, il lui dit à voix basse:
--Va, mon enfant.
Les larmes qu'elle étouffait ruisselèrent alors. Elle pleurait
longuement, ne trouvant même pas la force de se lever, ne sachant plus
si elle avait faim, souffrant d'une douleur qui la tenait dans tout le
corps. Lui, s'était mis debout, allait et venait, battait vainement
le rappel des mineurs, enragé de ce reste de vie qu'on l'obligeait à
vivre là, collé au rival qu'il exécrait. Pas même assez de place pour
crever loin l'un de l'autre! Dès qu'il avait fait dix pas, il devait
revenir et se cogner contre cet homme. Et elle, la triste fille,
qu'ils se disputaient jusque dans la terre! Elle serait au dernier
vivant, cet homme la lui volerait encore, si lui partait le premier.
Ça n'en finissait pas, les heures suivaient les heures, la révoltante
promiscuité s'aggravait, avec l'empoisonnement des haleines, l'ordure
des besoins satisfaits en commun. Deux fois, il se rua sur les
roches, comme pour les ouvrir à coups de poing.
Une nouvelle journée s'achevait, et Chaval s'était assis près de
Catherine, partageant avec elle sa dernière moitié de tartine. Elle
mâchait les bouchées péniblement, il les lui faisait payer chacune
d'une caresse, dans son entêtement de jaloux qui ne voulait pas mourir
sans la ravoir, devant l'autre. Épuisée, elle s'abandonnait. Mais,
lorsqu'il tâcha de la prendre, elle se plaignit.
--Oh! laisse, tu me casses les os.
Étienne, frémissant, avait posé son front contre les bois, pour ne pas
voir. Il revint d'un bond, affolé.
--Laisse-la, nom de Dieu!
--Est-ce que ça te regarde? dit Chaval. C'est ma femme, elle est à
moi peut-être!
Et il la reprit, et il la serra, par bravade, lui écrasant sur la
bouche ses moustaches rouges, continuant:
--Fiche-nous la paix, hein! Fais-nous le plaisir de voir là-bas si
nous y sommes.
Mais Étienne, les lèvres blanches, criait:
--Si tu ne la lâches pas, je t'étrangle!
Vivement, l'autre se mit debout, car il avait compris, au sifflement
de la voix, que le camarade allait en finir. La mort leur semblait
trop lente, il fallait que, tout de suite, l'un des deux cédât la
place. C'était l'ancienne bataille qui recommençait, dans la terre où
ils dormiraient bientôt côte à côte; et ils avaient si peu d'espace,
qu'ils ne pouvaient brandir leurs poings sans les écorcher.
--Méfie-toi, gronda Chaval. Cette fois, je te mange.
Étienne, à ce moment, devint fou. Ses yeux se noyèrent d'une vapeur
rouge, sa gorge s'était congestionnée d'un flot de sang. Le besoin de
tuer le prenait, irrésistible, un besoin physique, l'excitation
sanguine d'une muqueuse qui détermine un violent accès de toux. Cela
monta, éclata en dehors de sa volonté, sous la poussée de la lésion
héréditaire. Il avait empoigné, dans le mur, une feuille de schiste,
et il l'ébranlait, et il l'arrachait, très large, très lourde. Puis,
à deux mains, avec une force décuplée, il l'abattit sur le crâne de
Chaval.
Celui-ci n'eut pas le temps de sauter en arrière. Il tomba, la face
broyée, le crâne fendu. La cervelle avait éclaboussé le toit de la
galerie, un jet pourpre coulait de la plaie, pareil au jet continu
d'une source. Tout de suite, il y eut une mare, où l'étoile fumeuse
de la lampe se refléta. L'ombre envahissait ce caveau muré, le corps
semblait, par terre, la bosse noire d'un tas d'escaillage.
Et, penché, l'oeil élargi, Étienne le regardait. C'était donc fait,
il avait tué. Confusément, toutes ses luttes lui revenaient à la
mémoire, cet inutile combat contre le poison qui dormait dans ses
muscles, l'alcool lentement accumulé de sa race. Pourtant, il n'était
ivre que de faim, l'ivresse lointaine des parents avait suffi. Ses
cheveux se dressaient devant l'horreur de ce meurtre, et malgré la
révolte de son éducation, une allégresse faisait battre son coeur, la
joie animale d'un appétit enfin satisfait. Il eut ensuite un orgueil,
l'orgueil du plus fort. Le petit soldat lui était apparu, la gorge
trouée d'un couteau, tué par un enfant. Lui aussi, avait tué.
Mais Catherine, toute droite, poussait un grand cri.
--Mon Dieu! il est mort!
--Tu le regrettes? demanda Étienne farouche.
Elle suffoquait, elle balbutiait. Puis, chancelante, elle se jeta
dans ses bras.
--Ah! tue-moi aussi, ah! mourons tous les deux!
D'une étreinte, elle s'attachait à ses épaules, et il l'étreignait
également, et ils espérèrent qu'ils allaient mourir. Mais la mort
n'avait pas de hâte, ils dénouèrent leurs bras. Puis, tandis qu'elle
se cachait les yeux, il traîna le misérable, il le jeta dans le plan
incliné, pour l'ôter de l'espace étroit où il fallait vivre encore.
La vie n'aurait plus été possible, avec ce cadavre sous les pieds. Et
ils s'épouvantèrent, lorsqu'ils l'entendirent plonger, au milieu d'un
rejaillissement d'écume. L'eau avait donc empli déjà ce trou? Ils
l'aperçurent, elle déborda dans la galerie.
Alors, ce fut une lutte nouvelle. Ils avaient allumé la dernière
lampe, elle s'épuisait en éclairant la crue, dont la hausse régulière,
entêtée, ne s'arrêtait pas. Ils eurent d'abord de l'eau aux
chevilles, puis elle leur mouilla les genoux. La voie montait, ils se
réfugièrent au fond, ce qui leur donna un répit de quelques heures.
Mais le flot les rattrapa, ils baignèrent jusqu'à la ceinture.
Debout, acculés, l'échine collée contre la roche, ils la regardaient
croître, toujours, toujours. Quand elle atteindrait leur bouche, ce
serait fini. La lampe, qu'ils avaient accrochée, jaunissait la houle
rapide des petites ondes; elle pâlit, ils ne distinguèrent plus qu'un
demi-cercle diminuant sans cesse, comme mangé par l'ombre qui semblait
grandir avec le flux; et, brusquement, l'ombre les enveloppa, la lampe
venait de s'éteindre, après avoir craché sa dernière goutte d'huile.
C'était la nuit complète, absolue, cette nuit de la terre qu'ils
dormiraient, sans jamais rouvrir leurs yeux à la clarté du soleil.
--Nom de Dieu! jura sourdement Étienne.
Catherine, comme si elle eût senti les ténèbres la saisir, s'était
abritée contre lui. Elle répéta le mot des mineurs, à voix basse:
--La mort souffle la lampe.
Pourtant, devant cette menace, leur instinct luttait, une fièvre de
vivre les ranima. Lui, violemment, se mit à creuser le schiste avec
le crochet de la lampe, tandis qu'elle l'aidait de ses ongles. Ils
pratiquèrent une sorte de banc élevé, et lorsqu'ils s'y furent hissés
tous les deux, ils se trouvèrent assis, les jambes pendantes, le dos
ployé, car la voûte les forçait à baisser la tête. L'eau ne glaçait
plus que leurs talons; mais ils ne tardèrent pas à en sentir le froid
leur couper les chevilles, les mollets, les genoux, dans un mouvement
invincible et sans trêve. Le banc, mal aplani, se trempait d'une
humidité si gluante, qu'ils devaient se tenir fortement pour ne pas
glisser. C'était la fin, combien attendraient-ils, réduits à cette
niche, où ils n'osaient risquer un geste, exténués, affamés, n'ayant
plus ni pain ni lumière? Et ils souffraient surtout des ténèbres, qui
les empêchaient de voir venir la mort. Un grand silence régnait, la
mine gorgée d'eau ne bougeait plus. Ils n'avaient maintenant, sous
eux, que la sensation de cette mer, enflant, du fond des galeries, sa
marée muette.
Les heures se succédaient, toutes également noires, sans qu'ils
pussent en mesurer la durée exacte, de plus en plus égarés dans le
calcul du temps. Leurs tortures, qui auraient dû allonger les
minutes, les emportaient, rapides. Ils croyaient n'être enfermés que
depuis deux jours et une nuit, lorsqu'en réalité la troisième journée
déjà se terminait. Toute espérance de secours s'en était allée,
personne ne les savait là, personne n'avait le pouvoir d'y descendre,
et la faim les achèverait, si l'inondation leur faisait grâce. Une
dernière fois, ils avaient eu la pensée de battre le rappel; mais la
pierre était restée sous l'eau. D'ailleurs, qui les entendrait?
Catherine, résignée, avait appuyé contre la veine sa tête endolorie,
lorsqu'un tressaillement la redressa.
--Écoute! dit-elle.
D'abord, Étienne crut qu'elle parlait du petit bruit de l'eau montant
toujours. Il mentit, il voulut la tranquilliser.
--C'est moi que tu entends, je remue les jambes.
--Non, non, pas ça... Là-bas, écoute!
Et elle collait son oreille au charbon. Il comprit, il fit comme
elle. Une attente de quelques secondes les étouffa. Puis, très
lointains, très faibles, ils entendirent trois coups, largement
espacés. Mais ils doutaient encore, leurs oreilles sonnaient,
c'étaient peut-être des craquements dans la couche. Et ils ne
savaient avec quoi frapper pour répondre.
Étienne eut une idée.
--Tu as les sabots. Sors les pieds, tape avec les talons.
Elle tapa, elle battit le rappel des mineurs; et ils écoutèrent, et
ils distinguèrent de nouveau les trois coups, au loin. Vingt fois ils
recommencèrent, vingt fois les coups répondirent. Ils pleuraient, ils
s'embrassaient, au risque de perdre l'équilibre. Enfin, les camarades
étaient là, ils arrivaient. C'était un débordement de joie et d'amour
qui emportait les tourments de l'attente, la rage des appels longtemps
inutiles, comme si les sauveurs n'avaient eu qu'à fendre la roche du
doigt, pour les délivrer.
--Hein! criait-elle gaiement, est-ce une chance que j'aie appuyé la
tête!
--Oh! tu as une oreille! disait-il à son tour. Moi, je n'entendais
rien.
Dès ce moment, ils se relayèrent, toujours l'un d'eux écoutait, prêt à
correspondre, au moindre signal. Ils saisirent bientôt des coups de
rivelaine: on commençait les travaux d'approche, on ouvrait une
galerie. Pas un bruit ne leur échappait. Mais leur joie tomba. Ils
avaient beau rire, pour se tromper l'un l'autre, le désespoir les
reprenait peu à peu. D'abord, ils s'étaient répandus en explications:
on arrivait évidemment par Réquillart, la galerie descendait dans la
couche, peut-être en ouvrait-on plusieurs, car il y avait trois hommes
à l'abattage. Puis ils parlèrent moins, ils finirent par se taire,
quand ils en vinrent à calculer la masse énorme qui les séparait des
camarades. Muets, ils continuaient leurs réflexions, ils comptaient
les journées et les journées qu'un ouvrier mettrait à percer un tel
bloc. Jamais on ne les rejoindrait assez tôt, ils seraient morts
vingt fois. Et, mornes, n'osant plus échanger une parole dans ce
redoublement d'angoisse, ils répondaient aux appels d'un roulement de
sabots, sans espoir, en ne gardant que le besoin machinal de dire aux
autres qu'ils vivaient encore.
Un jour, deux jours, se passèrent. Ils étaient au fond depuis six
jours. L'eau, arrêtée à leurs genoux, ne montait ni ne descendait; et
leurs jambes semblaient fondre, dans ce bain de glace. Pendant une
heure, ils pouvaient bien les retirer; mais la position devenait alors
si incommode, qu'ils étaient tordus de crampes atroces et qu'ils
devaient laisser retomber les talons. Toutes les dix minutes, ils se
remontaient d'un coup de reins, sur la roche glissante. Les cassures
du charbon leur défonçaient l'échine, ils éprouvaient à la nuque une
douleur fixe et intense, d'avoir à la tenir ployée constamment, pour
ne pas se briser le crâne. Et l'étouffement croissait, l'air refoulé
par l'eau se comprimait dans l'espèce de cloche où ils se trouvaient
enfermés. Leur voix, assourdie, paraissait venir de très loin. Des
bourdonnements d'oreilles se déclarèrent, ils entendaient les volées
d'un tocsin furieux, le galop d'un troupeau sous une averse de grêle,
interminable.
D'abord, Catherine souffrit horriblement de la faim. Elle portait à
sa gorge ses pauvres mains crispées, elle avait de grands souffles
creux, une plainte continue, déchirante, comme si une tenaille lui eût
arraché l'estomac. Étienne, étranglé par la même torture, tâtonnait
fiévreusement dans l'obscurité, lorsque, près de lui, ses doigts
rencontrèrent une pièce du boisage, à moitié pourrie, que ses ongles
émiettaient. Et il en donna une poignée à la herscheuse, qui
l'engloutit goulûment. Durant deux journées, ils vécurent de ce bois
vermoulu, ils le dévorèrent tout entier, désespérés de l'avoir fini,
s'écorchant à vouloir entamer les autres, solides encore, et dont les
fibres résistaient. Leur supplice augmenta, ils s'enrageaient de ne
pouvoir mâcher la toile de leurs vêtements. Une ceinture de cuir qui
le serrait à la taille les soulagea un peu. Il en coupa de petits
morceaux avec les dents, et elle les broyait, s'acharnait à les
avaler. Cela occupait leurs mâchoires, leur donnait l'illusion qu'ils
mangeaient. Puis, quand la ceinture fut achevée, ils se remirent à la
toile, la suçant pendant des heures.
Mais, bientôt, ces crises violentes se calmèrent, la faim ne fut plus
qu'une douleur profonde, sourde, l'évanouissement même, lent et
progressif, de leurs forces. Sans doute, ils auraient succombé, s'ils
n'avaient pas eu de l'eau, tant qu'ils en voulaient. Ils se
baissaient simplement, buvaient dans le creux de leur main; et cela à
vingt reprises, brûlés d'une telle soif, que toute cette eau ne
pouvait l'étancher.
Le septième jour, Catherine se penchait pour boire, lorsqu'elle heurta
de la main un corps flottant devant elle.
--Dis donc, regarde... Qu'est-ce que c'est?
Étienne tâta dans les ténèbres.
--Je ne comprends pas, on dirait la couverture d'une porte d'aérage.
Elle but, mais comme elle puisait une seconde gorgée, le corps revint
battre sa main. Et elle poussa un cri terrible.
--C'est lui, mon Dieu!
--Qui donc?
--Lui, tu sais bien?... J'ai senti ses moustaches.
C'était le cadavre de Chaval, remonté du plan incliné, poussé jusqu'à
eux par la crue. Étienne allongea le bras, sentit aussi les
moustaches, le nez broyé; et un frisson de répugnance et de peur le
secoua. Prise d'une nausée abominable, Catherine avait craché l'eau
qui lui restait à la bouche. Elle croyait qu'elle venait de boire du
sang, que toute cette eau profonde, devant elle, était maintenant le
sang de cet homme.
--Attends, bégaya Étienne, je vais le renvoyer.
Il donna un coup de pied au cadavre, qui s'éloigna. Mais, bientôt,
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