cherché la clef, la pièce qui tenait les autres; il s'acharnait contre
elle, la trouait, la sciait, l'amincissait, pour qu'elle perdît de sa
résistance; tandis que, par les trous et les fentes, l'eau qui
s'échappait en jets minces l'aveuglait et le trempait d'une pluie
glacée. Deux allumettes s'éteignirent. Toutes se mouillaient,
c'était la nuit, une profondeur sans fond de ténèbres.
Dès ce moment, une rage l'emporta. Les haleines de l'invisible le
grisaient, l'horreur noire de ce trou battu d'une averse le jetait à
une fureur de destruction. Il s'acharna au hasard contre le cuvelage,
tapant où il pouvait, à coups de vilebrequin, à coups de scie, pris du
besoin de l'éventrer tout de suite sur sa tête. Et il y mettait une
férocité, comme s'il eût joué du couteau dans la peau d'un être
vivant, qu'il exécrait. Il la tuerait à la fin, cette bête mauvaise
du Voreux, à la gueule toujours ouverte, qui avait englouti tant de
chair humaine! On entendait la morsure de ses outils, son échine
s'allongeait, il rampait, descendait, remontait, se tenant encore par
miracle, dans un branle continu, un vol d'oiseau nocturne au travers
des charpentes d'un clocher.
Mais il se calma, mécontent de lui. Est-ce qu'on ne pouvait faire les
choses froidement? Sans hâte, il souffla, il rentra dans le goyot des
échelles, dont il boucha le trou, en replaçant le panneau qu'il avait
scié. C'était assez, il ne voulait pas donner l'éveil par un dégât
trop grand, qu'on aurait tenté de réparer tout de suite. La bête
avait sa blessure au ventre, on verrait si elle vivait encore le soir;
et il avait signé, le monde épouvanté saurait qu'elle n'était pas
morte de sa belle mort. Il prit le temps de rouler méthodiquement les
outils dans sa veste, il remonta les échelles avec lenteur. Puis,
quand il fut sorti de la fosse sans être vu, l'idée d'aller changer de
vêtements ne lui vint même pas. Trois heures sonnaient. Il resta
planté sur la route, il attendit.
A la même heure, Étienne, qui ne dormait pas, s'inquiéta d'un bruit
léger, dans l'épaisse nuit de la chambre. Il distinguait le petit
souffle des enfants, les ronflements de Bonnemort et de la Maheude;
tandis que, près de lui, Jeanlin sifflait une note prolongée de flûte.
Sans doute, il avait rêvé, et il se renfonçait, lorsque le bruit
recommença. C'était un craquement de paillasse, l'effort étouffé
d'une personne qui se lève. Alors, il s'imagina que Catherine se
trouvait indisposée.
--Dis, c'est toi? qu'est-ce que tu as? demanda-t-il à voix basse.
Personne ne répondit, seuls les ronflements des autres continuaient.
Pendant cinq minutes, rien ne bougea. Puis, il y eut un nouveau
craquement. Et, certain cette fois de ne pas s'être trompé, il
traversa la chambre, il envoya les mains dans les ténèbres, pour tâter
le lit d'en face. Sa surprise fut grande, en y rencontrant la jeune
fille assise, l'haleine suspendue, éveillée et aux aguets.
--Eh bien! pourquoi ne réponds-tu pas? qu'est-ce que tu fais donc?
Elle finit par dire:
--Je me lève.
--A cette heure, tu te lèves?
--Oui, je retourne travailler à la fosse.
Très ému, Étienne dut s'asseoir au bord de la paillasse, pendant que
Catherine lui expliquait ses raisons. Elle souffrait trop de vivre
ainsi, oisive, en sentant peser sur elle de continuels regards de
reproche; elle aimait mieux courir le risque d'être bousculée là-bas
par Chaval; et, si sa mère refusait son argent, quand elle le lui
apporterait, eh bien! elle était assez grande pour se mettre à part et
faire elle-même sa soupe.
--Va-t'en, je vais m'habiller. Et ne dis rien, n'est-ce pas? si tu
veux être gentil.
Mais il demeurait près d'elle, il l'avait prise à la taille, dans une
caresse de chagrin et de pitié. En chemise, serrés l'un contre
l'autre, ils sentaient la chaleur de leur peau nue, au bord de cette
couche, tiède du sommeil de la nuit. Elle, d'un premier mouvement,
avait essayé de se dégager; puis, elle s'était mise à pleurer tout
bas, en le prenant à son tour par le cou, pour le garder contre elle,
dans une étreinte désespérée. Et ils restaient sans autre désir, avec
le passé de leurs amours malheureuses, qu'ils n'avaient pu satisfaire.
Était-ce donc à jamais fini? n'oseraient-ils s'aimer un jour,
maintenant qu'ils étaient libres? Il n'aurait fallu qu'un peu de
bonheur, pour dissiper leur honte, ce malaise qui les empêchait
d'aller ensemble, à cause de toutes sortes d'idées, où ils ne lisaient
pas clairement eux-mêmes.
--Recouche-toi, murmura-t-elle. Je ne veux pas allumer, ça
réveillerait maman... Il est l'heure, laisse-moi.
Il n'écoutait point, il la pressait éperdument, le coeur noyé d'une
tristesse immense. Un besoin de paix, un invincible besoin d'être
heureux l'envahissait; et il se voyait marié, dans une petite maison
propre, sans autre ambition que de vivre et de mourir là, tous les
deux. Du pain le contenterait; même s'il n'y en avait que pour un, le
morceau serait pour elle. A quoi bon autre chose? est-ce que la vie
valait davantage?
Elle, cependant, dénouait ses bras nus.
--Je t'en prie, laisse.
Alors, dans un élan de son coeur, il lui dit à l'oreille:
--Attends, je vais avec toi.
Et lui-même s'étonna d'avoir dit cette chose. Il avait juré de ne pas
redescendre, d'où venait donc cette décision brusque, sortie de ses
lèvres, sans qu'il y eût songé, sans qu'il l'eût discutée un instant?
Maintenant, c'était en lui un tel calme, une guérison si complète de
ses doutes, qu'il s'entêtait, en homme sauvé par le hasard, et qui
avait trouvé enfin l'unique porte à son tourment. Aussi refusa-t-il
de l'entendre, lorsqu'elle s'alarma, comprenant qu'il se dévouait pour
elle, redoutant les mauvaises paroles dont on l'accueillerait à la
fosse. Il se moquait de tout, les affiches promettaient le pardon, et
cela suffisait.
--Je veux travailler, c'est mon idée... Habillons-nous et ne faisons
pas de bruit.
Ils s'habillèrent dans les ténèbres, avec mille précautions. Elle,
secrètement, avait préparé la veille ses vêtements de mineur; lui,
dans l'armoire, prit une veste et une culotte; et ils ne se lavèrent
pas, par crainte de remuer la terrine. Tous dormaient, mais il
fallait traverser le couloir étroit, où couchait la mère. Quand ils
partirent, le malheur voulut qu'ils butèrent contre une chaise. Elle
s'éveilla, elle demanda, dans l'engourdissement du sommeil:
--Hein? qui est-ce?
Catherine, tremblante, s'était arrêtée, en serrant violemment la main
d'Étienne.
--C'est moi, ne vous inquiétez pas, dit celui-ci. J'étouffe, je sors
respirer un peu.
--Bon, bon.
Et la Maheude se rendormit. Catherine n'osait plus bouger. Enfin,
elle descendit dans la salle, elle partagea une tartine qu'elle avait
réservée sur un pain, donné par une dame de Montsou. Puis, doucement,
ils refermèrent la porte, ils s'en allèrent.
Souvarine était demeuré debout, près de l'Avantage, à l'angle de la
route. Depuis une demi-heure, il regardait les charbonniers qui
retournaient au travail, confus dans l'ombre, passant avec leur sourd
piétinement de troupeau. Il les comptait, comme les bouchers comptent
les bêtes, à l'entrée de l'abattoir; et il était surpris de leur
nombre, il ne prévoyait pas, même dans son pessimisme, que ce nombre
de lâches pût être si grand. La queue s'allongeait toujours, il se
raidissait, très froid, les dents serrées, les yeux clairs.
Mais il tressaillit. Parmi ces hommes qui défilaient, et dont il ne
distinguait pas les visages, il venait pourtant d'en reconnaître un, à
sa démarche. Il s'avança, il l'arrêta.
--Où vas-tu?
Étienne, saisi, au lieu de répondre, balbutiait.
--Tiens! tu n'es pas encore parti!
Puis, il avoua, il retournait à la fosse. Sans doute, il avait juré;
seulement, ce n'était pas une existence, d'attendre les bras croisés
des choses qui arriveraient dans cent ans peut-être; et, d'ailleurs,
des raisons à lui le décidaient.
Souvarine l'avait écouté, frémissant. Il l'empoigna par une épaule,
il le rejeta vers le coron.
--Rentre chez toi, je le veux, entends-tu!
Mais, Catherine s'étant approchée, il la reconnut, elle aussi.
Étienne protestait, déclarait qu'il ne laissait à personne le soin de
juger sa conduite. Et les yeux du machineur allèrent de la jeune
fille au camarade; tandis qu'il reculait d'un pas, avec un geste de
brusque abandon. Quand il y avait une femme dans le coeur d'un homme,
l'homme était fini, il pouvait mourir. Peut-être revit-il, en une
vision rapide, là-bas, à Moscou, sa maîtresse pendue, ce dernier lien
de sa chair coupé, qui l'avait rendu libre de la vie des autres et de
la sienne. Il dit simplement:
--Va.
Gêné, Étienne s'attardait, cherchait une parole de bonne amitié, pour
ne pas se séparer ainsi.
--Alors, tu pars toujours?
--Oui.
--Eh bien! donne-moi la main, mon vieux. Bon voyage et sans rancune.
L'autre lui tendit une main glacée. Ni ami, ni femme.
--Adieu pour tout de bon, cette fois.
--Oui, adieu.
Et Souvarine, immobile dans les ténèbres, suivit du regard Étienne et
Catherine, qui entraient au Voreux.
III
A quatre heures, la descente commença. Dansaert, installé en personne
au bureau du marqueur, dans la lampisterie, inscrivait chaque ouvrier
qui se présentait, et lui faisait donner une lampe. Il les prenait
tous, sans une observation, tenant la promesse des affiches.
Cependant, lorsqu'il aperçut au guichet Étienne et Catherine, il eut
un sursaut, très rouge, la bouche ouverte pour refuser l'inscription;
puis, il se contenta de triompher, d'un air goguenard: ah! ah! le fort
des forts était donc par terre? la Compagnie avait donc du bon, que le
terrible tombeur de Montsou revenait lui demander du pain? Silencieux,
Étienne emporta sa lampe et monta au puits, avec la herscheuse.
Mais c'était là, dans la salle de recette, que Catherine craignait les
mauvaises paroles des camarades. Justement, dès l'entrée, elle
reconnut Chaval au milieu d'une vingtaine de mineurs, attendant qu'une
cage fût libre. Il s'avançait furieusement vers elle, lorsque la vue
d'Étienne l'arrêta. Alors, il affecta de ricaner, avec des
haussements d'épaules outrageux. Très bien! il s'en foutait, du
moment que l'autre avait occupé la place toute chaude; bon débarras!
ça regardait le monsieur, s'il aimait les restes; et, sous l'étalage
de ce dédain, il était repris d'un tremblement de jalousie, ses yeux
flambaient. D'ailleurs, les camarades ne bougeaient pas, muets, les
yeux baissés. Ils se contentaient de jeter un regard oblique aux
nouveaux venus; puis, abattus et sans colère, ils se remettaient à
regarder fixement la bouche du puits, leur lampe à la main, grelottant
sous la mince toile de leur veste, dans les courants d'air continus de
la grande salle.
Enfin, la cage se cala sur les verrous, on leur cria d'embarquer.
Catherine et Étienne se tassèrent dans une berline, où Pierron et deux
haveurs se trouvaient déjà. A côté, dans l'autre berline, Chaval
disait au père Mouque, très haut, que la Direction avait bien tort de
ne pas profiter de l'occasion pour débarrasser les fosses des
chenapans qui les pourrissaient; mais le vieux palefrenier, déjà
retombé à la résignation de sa chienne d'existence, ne se fâchait plus
de la mort de ses enfants, répondait simplement d'un geste de
conciliation.
La cage se décrocha, on fila dans le noir. Personne ne parlait. Tout
d'un coup, comme on était aux deux tiers de la descente, il y eut un
frottement terrible. Les fers craquaient, les hommes furent jetés les
uns contre les autres.
--Nom de Dieu! gronda Étienne, est-ce qu'ils vont nous aplatir? Nous
finirons par tous y rester, avec leur sacré cuvelage. Et ils disent
encore qu'ils l'ont réparé!
Pourtant, la cage avait franchi l'obstacle. Elle descendait
maintenant sous une pluie d'orage, si violente, que les ouvriers
écoutaient avec inquiétude ce ruissellement. Il s'était donc déclaré
bien des fuites, dans le brandissage des joints?
Pierron, interrogé, lui qui travaillait depuis plusieurs jours, ne
voulut pas montrer sa peur, qui pouvait être considérée comme une
attaque à la Direction; et il répondit:
--Oh! pas de danger! C'est toujours comme ça. Sans doute qu'on n'a
pas eu le temps de brandir les pichoux.
Le torrent ronflait sur leurs têtes, ils arrivèrent au fond, au
dernier accrochage, sous une véritable trombe d'eau. Pas un porion
n'avait eu l'idée de monter par les échelles, pour se rendre compte.
La pompe suffirait, les brandisseurs visiteraient les joints, la nuit
suivante. Dans les galeries, la réorganisation du travail donnait
assez de mal. Avant de laisser les haveurs retourner à leur chantier
d'abattage, l'ingénieur avait décidé que, pendant les cinq premiers
jours, tous les hommes exécuteraient certains travaux de
consolidation, d'une urgence absolue. Des éboulements menaçaient
partout, les voies avaient tellement souffert, qu'il fallait
raccommoder les boisages sur des longueurs de plusieurs centaines de
mètres. En bas, on formait donc des équipes de dix hommes, chacune
sous la conduite d'un porion; puis, on les mettait à la besogne, aux
endroits les plus endommagés. Quand la descente fut finie, on compta
que trois cent vingt-deux mineurs étaient descendus, environ la moitié
du nombre qui travaillait, lorsque la fosse se trouvait en pleine
exploitation.
Justement, Chaval compléta l'équipe dont Catherine et Étienne
faisaient partie; et il n'y eut pas là un hasard, il s'était caché
d'abord derrière les camarades, puis il avait forcé la main au porion.
Cette équipe-là s'en alla déblayer, dans le bout de la galerie nord, à
près de trois kilomètres, un éboulement qui bouchait une voie de la
veine Dix-Huit-Pouces. On attaqua les roches éboulées à la pioche et
à la pelle. Étienne, Chaval et cinq autres déblayaient, tandis que
Catherine, avec deux galibots, roulaient les terres au plan incliné.
Les paroles étaient rares, le porion ne les quittait pas. Cependant,
les deux galants de la herscheuse furent sur le point de s'allonger
des gifles. Tout en grognant qu'il n'en voulait plus, de cette
traînée, l'ancien s'occupait d'elle, la bousculait sournoisement, si
bien que le nouveau l'avait menacé d'une danse, s'il ne la laissait
pas tranquille. Leurs yeux se mangeaient, on dut les séparer.
Vers huit heures, Dansaert passa donner un coup d'oeil au travail. Il
paraissait d'une humeur exécrable, il s'emporta contre le porion: rien
ne marchait, les bois demandaient à être remplacés au fur et à mesure,
est-ce que c'était fichu, de la besogne pareille! Et il partit, en
annonçant qu'il reviendrait avec l'ingénieur. Il attendait Négrel
depuis le matin, sans comprendre la cause de ce retard.
Une heure encore s'écoula. Le porion avait arrêté le déblaiement,
pour employer tout son monde à étayer le toit. Même la herscheuse et
les deux galibots ne roulaient plus, préparaient et apportaient les
pièces du boisage. Dans ce fond de galerie, l'équipe se trouvait
comme aux avant-postes, perdue à une extrémité de la mine, sans
communication désormais avec les autres chantiers. Trois ou quatre
fois, des bruits étranges, de lointains galops firent bien tourner la
tête aux travailleurs: qu'était-ce donc? on aurait dit que les voies
se vidaient, que les camarades remontaient déjà, et au pas de course.
Mais la rumeur se perdait dans le profond silence, ils se remettaient
à caler les bois, étourdis par les grands coups de marteau. Enfin, on
reprit le déblaiement, le roulage recommença.
Dès le premier voyage, Catherine, effrayée, revint en disant qu'il n'y
avait plus personne au plan incliné.
--J'ai appelé, on n'a pas répondu. Tous ont fichu le camp.
Le saisissement fut tel, que les dix hommes jetèrent leurs outils pour
galoper. Cette idée, d'être abandonnés, seuls au fond de la fosse, si
loin de l'accrochage, les affolait. Ils n'avaient gardé que leur
lampe, ils couraient à la file, les hommes, les enfants, la
herscheuse; et le porion lui-même perdait la tête, jetait des appels,
de plus en plus effrayé du silence, de ce désert des galeries qui
s'étendait sans fin. Qu'arrivait-il, pour qu'on ne rencontrât pas une
âme? Quel accident avait pu emporter ainsi les camarades? Leur terreur
s'accroissait de l'incertitude du danger, de cette menace qu'ils
sentaient là, sans la connaître.
Enfin, comme ils approchaient de l'accrochage, un torrent leur barra
la route. Ils eurent tout de suite de l'eau jusqu'aux genoux; et ils
ne pouvaient plus courir, ils fendaient péniblement le flot, avec la
pensée qu'une minute de retard allait être la mort.
--Nom de Dieu! c'est le cuvelage qui a crevé, cria Étienne. Je le
disais bien que nous y resterions!
Depuis la descente, Pierron, très inquiet, voyait augmenter le déluge
qui tombait du puits. Tout en embarquant les berlines avec deux
autres, il levait la tête, la face trempée des grosses gouttes, les
oreilles bourdonnantes du ronflement de la tempête, là-haut. Mais il
trembla surtout, quand il s'aperçut que, sous lui, le puisard, le
bougnou profond de dix mètres, s'emplissait: déjà, l'eau jaillissait
du plancher, débordait sur les dalles de fonte; et c'était une preuve
que la pompe ne suffisait plus à épuiser les fuites. Il l'entendait
s'essouffler, avec un hoquet de fatigue. Alors, il avertit Dansaert,
qui jura de colère, en répondant qu'il fallait attendre l'ingénieur.
Deux fois, il revint à la charge, sans tirer de lui autre chose que
des haussements d'épaules exaspérés. Eh bien! l'eau montait, que
pouvait-il y faire?
Mouque parut avec Bataille, qu'il conduisait à la corvée; et il dut le
tenir des deux mains, le vieux cheval somnolent s'était brusquement
cabré, la tête allongée vers le puits, hennissant à la mort.
--Quoi donc, philosophe? qu'est-ce qui t'inquiète?... Ah! c'est parce
qu'il pleut. Viens donc, ça ne te regarde pas.
Mais la bête frissonnait de tout son poil, il la traîna de force au
roulage.
Presque au même instant, comme Mouque et Bataille disparaissaient au
fond d'une galerie, un craquement eut lieu en l'air, suivi d'un
vacarme prolongé de chute. C'était une pièce du cuvelage qui se
détachait, qui tombait de cent quatre-vingts mètres, en rebondissant
contre les parois. Pierron et les autres chargeurs purent se garer,
la planche de chêne broya seulement une berline vide. En même temps,
un paquet d'eau, le flot jaillissant d'une digue crevée, ruisselait.
Dansaert voulut monter voir; mais il parlait encore, qu'une seconde
pièce déboula. Et, devant la catastrophe menaçante, effaré, il
n'hésita plus, il donna l'ordre de la remonte, lança des porions pour
avertir les hommes, dans les chantiers.
Alors, commença une effroyable bousculade. De chaque galerie, des
files d'ouvriers arrivaient au galop, se ruaient à l'assaut des cages.
On s'écrasait, on se tuait pour être remonté tout de suite.
Quelques-uns, qui avaient eu l'idée de prendre le goyot des échelles,
redescendirent en criant que le passage y était bouché déjà. C'était
l'épouvante de tous, après chaque départ d'une cage: celle-là venait
de passer, mais qui savait si la suivante passerait encore, au milieu
des obstacles dont le puits s'obstruait? En haut, la débâcle devait
continuer, on entendait une série de sourdes détonations, les bois qui
se fendaient, qui éclataient dans le grondement continu et croissant
de l'averse. Une cage bientôt fut hors d'usage, défoncée, ne glissant
plus entre les guides, rompues sans doute. L'autre frottait
tellement, que le câble allait casser bien sûr. Et il restait une
centaine d'hommes à sortir, tous râlaient, se cramponnaient,
ensanglantés, noyés. Deux furent tués par des chutes de planches. Un
troisième, qui avait empoigné la cage, retomba de cinquante mètres et
disparut dans le bougnou.
Dansaert, cependant, tâchait de mettre de l'ordre. Armé d'une
rivelaine, il menaçait d'ouvrir le crâne au premier qui n'obéirait
pas; et il voulait les ranger à la file, il criait que les chargeurs
sortiraient les derniers, après avoir emballé les camarades. On ne
l'écoutait pas, il avait empêché Pierron, lâche et blême, de filer un
des premiers. A chaque départ, il devait l'écarter d'une gifle. Mais
lui-même claquait des dents, une minute de plus, et il était englouti:
tout crevait là-haut, c'était un fleuve débordé, une pluie meurtrière
de charpentes. Quelques ouvriers accouraient encore, lorsque, fou de
peur, il sauta dans une berline, en laissant Pierron y sauter derrière
lui. La cage monta.
A ce moment, l'équipe d'Étienne et de Chaval débouchait dans
l'accrochage. Ils virent la cage disparaître, ils se précipitèrent;
mais il leur fallut reculer, sous l'écroulement final du cuvelage: le
puits se bouchait, la cage ne redescendrait pas. Catherine
sanglotait, Chaval s'étranglait à crier des jurons. On était une
vingtaine, est-ce que ces cochons de chefs les abandonneraient ainsi?
Le père Mouque, qui avait ramené Bataille, sans hâte, le tenait encore
par la bride, tous les deux stupéfiés, le vieux et la bête, devant la
hausse rapide de l'inondation. L'eau déjà montait aux cuisses.
Étienne muet, les dents serrées, souleva Catherine entre ses bras. Et
les vingt hurlaient, la face en l'air, les vingt s'entêtaient,
imbéciles, à regarder le puits, ce trou éboulé qui crachait un fleuve,
et d'où ne pouvait plus leur venir aucun secours.
Au jour, Dansaert, en débarquant, aperçut Négrel qui accourait.
Madame Hennebeau, par une fatalité, l'avait, ce matin-là, au saut du
lit, retenu à feuilleter des catalogues, pour l'achat de la corbeille.
Il était dix heures.
--Eh bien! qu'arrive-t-il donc? cria-t-il de loin.
--La fosse est perdue, répondit le maître-porion.
Et il conta la catastrophe, en bégayant, tandis que l'ingénieur,
incrédule, haussait les épaules: allons donc! est-ce qu'un cuvelage se
démolissait comme ça? On exagérait, il fallait voir.
--Personne n'est resté au fond, n'est-ce pas?
Dansaert se troublait. Non, personne. Il l'espérait du moins.
Pourtant, des ouvriers avaient pu s'attarder.
--Mais, nom d'un chien! dit Négrel, pourquoi êtes-vous sorti, alors?
Est-ce qu'on lâche ses hommes!
Tout de suite, il donna l'ordre de compter les lampes. Le matin, on
en avait distribué trois cent vingt-deux; et l'on n'en retrouvait que
deux cent cinquante-cinq; seulement, plusieurs ouvriers avouaient que
la leur était restée là-bas, tombée de leur main, dans les bousculades
de la panique. On tâcha de procéder à un appel, il fut impossible
d'établir un nombre exact: des mineurs s'étaient sauvés, d'autres
n'entendaient plus leur nom. Personne ne tombait d'accord sur les
camarades manquants. Ils étaient peut-être vingt, peut-être quarante.
Et, seule, une certitude se faisait pour l'ingénieur: il y avait des
hommes au fond, on distinguait leur hurlement, dans le bruit des eaux,
à travers les charpentes écroulées, lorsqu'on se penchait à la bouche
du puits.
Le premier soin de Négrel fut d'envoyer chercher M. Hennebeau et de
vouloir fermer la fosse. Mais il était déjà trop tard, les
charbonniers qui avaient galopé au coron des Deux-Cent-Quarante, comme
poursuivis par les craquements du cuvelage, venaient d'épouvanter les
familles; et des bandes de femmes, des vieux, des petits, dévalaient
en courant, secoués de cris et de sanglots. Il fallut les repousser,
un cordon de surveillants fut chargé de les maintenir, car ils
auraient gêné les manoeuvres. Beaucoup des ouvriers remontés du puits
demeuraient là, stupides, sans penser à changer de vêtements, retenus
par une fascination de la peur, en face de ce trou effrayant où ils
avaient failli rester. Les femmes, éperdues autour d'eux, les
suppliaient, les interrogeaient, demandaient les noms. Est-ce que
celui-ci en était? et celui-là? et cet autre? Ils ne savaient pas, ils
balbutiaient, ils avaient de grands frissons et des gestes de fous,
des gestes qui écartaient une vision abominable, toujours présente.
La foule augmentait rapidement, une lamentation montait des routes.
Et, là-haut, sur le terri, dans la cabane de Bonnemort, il y avait,
assis par terre, un homme, Souvarine, qui ne s'était pas éloigné, et
qui regardait.
--Les noms! les noms! criaient les femmes, d'une voix étranglée de
larmes.
Négrel parut un instant, jeta ces mots:
--Dès que nous saurons les noms, nous les ferons connaître. Mais rien
n'est perdu, tout le monde sera sauvé... Je descends.
Alors, muette d'angoisse, la foule attendit. En effet, avec une
bravoure tranquille, l'ingénieur s'apprêtait à descendre. Il avait
fait décrocher la cage, en donnant l'ordre de la remplacer, au bout du
câble, par un cuffat; et, comme il se doutait que l'eau éteindrait sa
lampe, il commanda d'en attacher une autre sous le cuffat, qui la
protégerait.
Des porions, tremblants, la face blanche et décomposée, aidaient à ces
préparatifs.
--Vous descendez avec moi, Dansaert, dit Négrel d'une voix brève.
Puis, quand il les vit tous sans courage, quand il vit le
maître-porion chanceler, ivre d'épouvante, il l'écarta d'un geste de
mépris.
--Non, vous m'embarrasseriez... J'aime mieux être seul.
Déjà, il était dans l'étroit baquet, qui vacillait à l'extrémité du
câble; et, tenant d'une main sa lampe, serrant de l'autre la corde du
signal, il cria lui-même au machineur:
--Doucement!
La machine mit en branle les bobines, Négrel disparut dans le gouffre,
d'où montait toujours le hurlement des misérables.
En haut, rien n'avait bougé. Il constata le bon état du cuvelage
supérieur. Balancé au milieu du puits, il virait, il éclairait les
parois: les fuites, entre les joints, étaient si peu abondantes, que
sa lampe n'en souffrait pas. Mais, à trois cents mètres, lorsqu'il
arriva au cuvelage inférieur, elle s'éteignit selon ses prévisions, un
jaillissement avait empli le cuffat. Dès lors, il n'eut plus pour y
voir que la lampe pendue, qui le précédait dans les ténèbres. Et,
malgré sa témérité, un frisson le pâlit, en face de l'horreur du
désastre. Quelques pièces de bois restaient seules, les autres
s'étaient effondrées avec leurs cadres; derrière, d'énormes cavités se
creusaient, les sables jaunes, d'une finesse de farine, coulaient par
masses considérables; tandis que les eaux du Torrent, de cette mer
souterraine aux tempêtes et aux naufrages ignorés, s'épanchaient en un
dégorgement d'écluse. Il descendit encore, perdu au centre de ces
vides qui augmentaient sans cesse, battu et tournoyant sous la trombe
des sources, si mal éclairé par l'étoile rouge de la lampe, filant en
bas, qu'il croyait distinguer des rues, des carrefours de ville
détruite, très loin, dans le jeu des grandes ombres mouvantes. Aucun
travail humain n'était plus possible. Il ne gardait qu'un espoir,
celui de tenter le sauvetage des hommes en péril. A mesure qu'il
s'enfonçait, il entendait grandir le hurlement; et il lui fallut
s'arrêter, un obstacle infranchissable barrait le puits, un amas de
charpentes, les madriers rompus des guides, les cloisons fendues des
goyots, s'enchevêtrant avec les guidonnages arrachés de la pompe.
Comme il regardait longuement, le coeur serré, le hurlement cessa tout
d'un coup. Sans doute, devant la crue rapide, les misérables venaient
de fuir dans les galeries, si le flot ne leur avait pas déjà empli la
bouche.
Négrel dut se résigner à tirer la corde du signal, pour qu'on le
remontât. Puis, il se fit arrêter de nouveau. Une stupeur lui
restait, celle de cet accident si brusque, dont il ne comprenait pas
la cause. Il désirait se rendre compte, il examina les quelques
pièces du cuvelage qui tenaient bon. A distance, des déchirures, des
entailles dans le bois, l'avaient surpris. Sa lampe agonisait, noyée
d'humidité, et il toucha de ses doigts, il reconnut très nettement des
coups de scie, des coups de vilebrequin, tout un travail abominable de
destruction. Évidemment, on avait voulu cette catastrophe. Il
demeurait béant, les pièces craquèrent, s'abîmèrent avec leurs cadres,
dans un dernier glissement qui faillit l'emporter lui-même. Sa
bravoure s'en était allée, l'idée de l'homme qui avait fait ça
dressait ses cheveux, le glaçait de la peur religieuse du mal, comme
si, mêlé aux ténèbres, l'homme eût encore été là, énorme, pour son
forfait démesuré. Il cria, il agita le signal d'une main furieuse; et
il était grand temps d'ailleurs, car il s'aperçut, cent mètres plus
haut, que le cuvelage supérieur se mettait à son tour en mouvement:
les joints s'ouvraient, perdaient leur brandissage d'étoupe, lâchaient
des ruisseaux. Ce n'était à présent qu'une question d'heures, le
puits achèverait de se décuveler, et s'écroulerait.
Au jour, M. Hennebeau anxieux attendait Négrel.
--Eh bien! quoi? demanda-t-il.
Mais l'ingénieur, étranglé, ne parlait point. Il défaillait.
--Ce n'est pas possible, jamais on n'a vu ça... As-tu examiné?
Oui, il répondait de la tête, avec des regards défiants. Il refusait
de s'expliquer en présence des quelques porions qui écoutaient, il
emmena son oncle à dix mètres, ne se jugea pas assez loin, recula
encore; puis, très bas, à l'oreille, il lui dit enfin l'attentat, les
planches trouées et sciées, la fosse saignée au cou et râlant. Devenu
blême, le directeur baissait aussi la voix, dans le besoin instinctif
qui fait le silence sur la monstruosité des grandes débauches et des
grands crimes. Il était inutile d'avoir l'air de trembler devant les
dix mille ouvriers de Montsou: plus tard, on verrait. Et tous deux
continuaient à chuchoter, atterrés qu'un homme eût trouvé le courage
de descendre, de se pendre au milieu du vide, de risquer sa vie vingt
fois, pour cette effroyable besogne. Ils ne comprenaient même pas
cette bravoure folle dans la destruction, ils refusaient de croire
malgré l'évidence, comme on doute de ces histoires d'évasions
célèbres, de ces prisonniers envolés par des fenêtres, à trente mètres
du sol.
Lorsque M. Hennebeau se rapprocha des porions, un tic nerveux tirait
son visage. Il eut un geste de désespoir, il donna l'ordre d'évacuer
la fosse tout de suite. Ce fut une sortie lugubre d'enterrement, un
abandon muet, avec des coups d'oeil en arrière sur ces grands corps de
briques, vides et encore debout, que rien désormais ne pouvait sauver.
Et, comme le directeur et l'ingénieur descendaient les derniers de la
recette, la foule les accueillit de sa clameur, répétée obstinément.
--Les noms! les noms! dites les noms!
Maintenant, la Maheude était là, parmi les femmes. Elle se rappelait
le bruit de la nuit, sa fille et le logeur avaient dû partir ensemble,
ils se trouvaient pour sûr au fond; et, après avoir crié que c'était
bien fait, qu'ils méritaient d'y rester, les sans-coeur, les lâches,
elle était accourue, elle se tenait au premier rang, grelottante
d'angoisse. D'ailleurs, elle n'osait plus douter, la discussion qui
s'élevait autour d'elle sur les noms la renseignait. Oui, oui,
Catherine y était, Étienne aussi, un camarade les avait vus. Mais, au
sujet des autres, l'accord ne se faisait toujours pas. Non, pas
celui-ci, celui-là au contraire, peut-être Chaval, avec lequel
pourtant un galibot jurait d'être remonté. La Levaque et la
Pierronne, bien qu'elles n'eussent personne en péril, s'acharnaient,
se lamentaient aussi fort que les autres. Sorti un des premiers,
Zacharie, malgré son air de se moquer de tout, avait embrassé en
pleurant sa femme et sa mère; et, demeuré près de celle-ci, il
grelottait avec elle, montrant pour sa soeur un débordement inattendu
de tendresse, refusant de la croire là-bas, tant que les chefs ne
l'auraient pas constaté officiellement.
--Les noms! les noms! de grâce les noms!
Négrel, énervé, dit très haut aux surveillants:
--Mais faites-les donc taire! C'est à mourir de chagrin. Nous ne les
savons pas, les noms.
Deux heures s'étaient passées déjà. Dans le premier effarement,
personne n'avait songé à l'autre puits, au vieux puits de Réquillart.
M. Hennebeau annonçait qu'on allait tenter le sauvetage de ce côté,
lorsqu'une rumeur courut: cinq ouvriers justement venaient d'échapper
à l'inondation, en remontant par les échelles pourries de l'ancien
goyot hors d'usage; et l'on nommait le père Mouque, cela causait une
surprise, personne ne le croyait au fond. Mais le récit des cinq
évadés redoublait les larmes: quinze camarades n'avaient pu les
suivre, égarés, murés par des éboulements, et il n'était plus possible
de les secourir, car il y avait déjà dix mètres de crue dans
Réquillart. On connaissait tous les noms, l'air s'emplissait d'un
gémissement de peuple égorgé.
--Faites-les donc taire! répéta Négrel furieux. Et qu'ils reculent!
Oui, oui, à cent mètres! Il y a du danger, repoussez-les,
repoussez-les.
Il fallut se battre contre ces pauvres gens. Ils s'imaginaient
d'autres malheurs, on les chassait pour leur cacher des morts; et les
porions durent leur expliquer que le puits allait manger la fosse.
Cette idée les rendit muets de saisissement, ils finirent par se
laisser refouler pas à pas; mais on fut obligé de doubler les gardiens
qui les contenaient; car, malgré eux, comme attirés, ils revenaient
toujours. Un millier de personnes se bousculaient sur la route, on
accourait de tous les corons, de Montsou même. Et l'homme, en haut,
sur le terri, l'homme blond, à la figure de fille, fumait des
cigarettes pour patienter, sans quitter la fosse de ses yeux clairs.
Alors, l'attente commença. Il était midi, personne n'avait mangé, et
personne ne s'éloignait. Dans le ciel brumeux, d'un gris sale,
passaient lentement des nuées couleur de rouille. Un gros chien,
derrière la haie de Rasseneur, aboyait violemment, sans relâche,
irrité du souffle vivant de la foule. Et cette foule, peu à peu,
s'était répandue dans les terres voisines, avait fait le cercle autour
de la fosse, à cent mètres. Au centre du grand vide, le Voreux se
dressait. Plus une âme, plus un bruit, un désert; les fenêtres et les
portes, restées ouvertes, montraient l'abandon intérieur; un chat
rouge, oublié, flairant la menace de cette solitude, sauta d'un
escalier et disparut. Sans doute les foyers des générateurs
s'éteignaient à peine, car la haute cheminée de briques lâchait de
légères fumées, sous les nuages sombres; tandis que la girouette du
beffroi grinçait au vent, d'un petit cri aigre, la seule voix
mélancolique de ces vastes bâtiments qui allaient mourir.
A deux heures, rien n'avait bougé. M. Hennebeau, Négrel, d'autres
ingénieurs accourus, formaient un groupe de redingotes et de chapeaux
noirs, en avant du monde; et eux non plus ne s'éloignaient pas, les
jambes rompues de fatigue, fiévreux, malades d'assister impuissants à
un pareil désastre, ne chuchotant que de rares paroles, comme au
chevet d'un moribond. Le cuvelage supérieur devait achever de
s'effondrer, on entendait de brusques retentissements, des bruits
saccadés de chute profonde, auxquels succédaient de grands silences.
C'était la plaie qui s'agrandissait toujours: l'éboulement, commencé
par le bas, montait, se rapprochait de la surface. Une impatience
nerveuse avait pris Négrel, il voulait voir, et il s'avançait déjà,
seul dans ce vide effrayant, lorsqu'on s'était jeté à ses épaules. A
quoi bon? il ne pouvait rien empêcher. Cependant, un mineur, un
vieux, trompant la surveillance, galopa jusqu'à la baraque; mais il
reparut tranquillement, il était allé chercher ses sabots.
Trois heures sonnèrent. Rien encore. Une averse avait trempé la
foule, sans qu'elle reculât d'un pas. Le chien de Rasseneur s'était
remis à aboyer. Et ce fut à trois heures vingt minutes seulement,
qu'une première secousse ébranla la terre. Le Voreux en frémit,
solide, toujours debout. Mais une seconde suivit aussitôt, et un long
cri sortit des bouches ouvertes: le hangar goudronné du criblage,
après avoir chancelé deux fois, venait de s'abattre avec un craquement
terrible. Sous la pression énorme, les charpentes se rompaient et
frottaient si fort, qu'il en jaillissait des gerbes d'étincelles. Dès
ce moment, la terre ne cessa de trembler, les secousses se
succédaient, des affaissements souterrains, des grondements de volcan
en éruption. Au loin, le chien n'aboyait plus, il poussait des
hurlements plaintifs, comme s'il eût annoncé les oscillations qu'il
sentait venir; et les femmes, les enfants, tout ce peuple qui
regardait, ne pouvait retenir une clameur de détresse, à chacun de ces
bonds qui les soulevaient. En moins de dix minutes, la toiture
ardoisée du beffroi s'écroula, la salle de recette et la chambre de la
machine se fendirent, se trouèrent d'une brèche considérable. Puis,
les bruits se turent, l'effondrement s'arrêta, il se fit de nouveau un
grand silence.
Pendant une heure, le Voreux resta ainsi, entamé, comme bombardé par
une armée de barbares. On ne criait plus, le cercle élargi des
spectateurs regardait. Sous les poutres en tas du criblage, on
distinguait les culbuteurs fracassés, les trémies crevées et tordues.
Mais c'était surtout à la recette que les débris s'accumulaient, au
milieu de la pluie des briques, parmi des pans de murs entiers tombés
en gravats. La charpente de fer qui portait les molettes avait
fléchi, enfoncée à moitié dans la fosse; une cage était restée pendue,
un bout de câble arraché flottait; puis, il y avait une bouillie de
berlines, de dalles de fonte, d'échelles. Par un hasard, la
lampisterie, demeurée intacte, montrait à gauche les rangées claires
de ses petites lampes. Et, au fond de sa chambre éventrée, on
apercevait la machine, assise carrément sur son massif de maçonnerie:
les cuivres luisaient, les gros membres d'acier avaient un air de
muscles indestructibles, l'énorme bielle, repliée en l'air,
ressemblait au puissant genou d'un géant, couché et tranquille dans sa
force.
M. Hennebeau, au bout de cette heure de répit, sentit l'espoir
renaître. Le mouvement des terrains devait être terminé, on aurait la
chance de sauver la machine et le reste des bâtiments. Mais il
défendait toujours qu'on s'approchât, il voulait patienter une
demi-heure encore. L'attente devint insupportable, l'espérance
redoublait l'angoisse, tous les coeurs battaient. Une nuée sombre,
grandie à l'horizon, hâtait le crépuscule, une tombée de jour sinistre
sur cette épave des tempêtes de la terre. Depuis sept heures, on
était là, sans remuer, sans manger.
Et, brusquement, comme les ingénieurs s'avançaient avec prudence, une
suprême convulsion du sol les mit en fuite. Des détonations
souterraines éclataient, toute une artillerie monstrueuse canonnant le
gouffre. A la surface, les dernières constructions se culbutaient,
s'écrasaient. D'abord, une sorte de tourbillon emporta les débris du
criblage et de la salle de recette. Le bâtiment des chaudières creva
ensuite, disparut. Puis, ce fut la tourelle carrée où râlait la pompe
d'épuisement, qui tomba sur la face, ainsi qu'un homme fauché par un
boulet. Et l'on vit alors une effrayante chose, on vit la machine,
disloquée sur son massif, les membres écartelés, lutter contre la
mort: elle marcha, elle détendit sa bielle, son genou de géante, comme
pour se lever; mais elle expirait, broyée, engloutie. Seule, la haute
cheminée de trente mètres restait debout, secouée, pareille à un mât
dans l'ouragan. On croyait qu'elle allait s'émietter et voler en
poudre, lorsque, tout d'un coup, elle s'enfonça d'un bloc, bue par la
terre, fondue ainsi qu'un cierge colossal; et rien ne dépassait, pas
même la pointe du paratonnerre. C'était fini, la bête mauvaise,
accroupie dans ce creux, gorgée de chair humaine, ne soufflait plus de
son haleine grosse et longue. Tout entier, le Voreux venait de couler
à l'abîme.
Hurlante, la foule se sauva. Des femmes couraient en se cachant les
yeux. L'épouvante roula des hommes comme un tas de feuilles sèches.
On ne voulait pas crier, et on criait, la gorge enflée, les bras en
l'air, devant l'immense trou qui s'était creusé. Ce cratère de volcan
éteint, profond de quinze mètres, s'étendait de la route au canal, sur
une largeur de quarante mètres au moins. Tout le carreau de la mine y
avait suivi les bâtiments, les tréteaux gigantesques, les passerelles
avec leurs rails, un train complet de berlines, trois wagons; sans
compter la provision des bois, une futaie de perches coupées, avalées
comme des pailles. Au fond, on ne distinguait plus qu'un gâchis de
poutres, de briques, de fer, de plâtre, d'affreux restes pilés,
enchevêtrés, salis, dans cet enragement de la catastrophe. Et le trou
s'arrondissait, des gerçures partaient des bords, gagnaient au loin, à
travers les champs. Une fente montait jusqu'au débit de Rasseneur,
dont la façade avait craqué. Est-ce que le coron lui-même y
passerait? jusqu'où devait-on fuir, pour être à l'abri, dans cette fin
de jour abominable, sous cette nuée de plomb, qui elle aussi semblait
vouloir écraser le monde?
Mais Négrel eut un cri de douleur. M. Hennebeau, qui avait reculé,
pleura. Le désastre n'était pas complet, une berge se rompit, et le
canal se versa d'un coup, en une nappe bouillonnante, dans une des
gerçures. Il y disparaissait, il y tombait comme une cataracte dans
une vallée profonde. La mine buvait cette rivière, l'inondation
maintenant submergeait les galeries pour des années. Bientôt, le
cratère s'emplit, un lac d'eau boueuse occupa la place où était
naguère le Voreux, pareil à ces lacs sous lesquels dorment des villes
maudites. Un silence terrifié s'était fait, on n'entendait plus que
la chute de cette eau, ronflant dans les entrailles de la terre.
Alors, sur le terri ébranlé, Souvarine se leva. Il avait reconnu la
Maheude et Zacharie, sanglotant en face de cet effondrement, dont le
poids pesait si lourd sur les têtes des misérables qui agonisaient au
fond. Et il jeta sa dernière cigarette, il s'éloigna sans un regard
en arrière, dans la nuit devenue noire. Au loin, son ombre diminua,
se fondit avec l'ombre. C'était là-bas qu'il allait, à l'inconnu. Il
allait, de son air tranquille, à l'extermination, partout où il y
aurait de la dynamite, pour faire sauter les villes et les hommes. Ce
sera lui, sans doute, quand la bourgeoisie agonisante entendra, sous
elle, à chacun de ses pas, éclater le pavé des rues.
IV
Dans la nuit même qui avait suivi l'écroulement du Voreux,
M. Hennebeau était parti pour Paris, voulant en personne renseigner
les régisseurs, avant que les journaux pussent même donner la
nouvelle. Et, quand il fut de retour, le lendemain, on le trouva très
calme, avec son air de gérant correct. Il avait évidemment dégagé sa
responsabilité, sa faveur ne parut pas décroître, au contraire le
décret qui le nommait officier de la Légion d'honneur fut signé
vingt-quatre heures après.
Mais, si le directeur restait sauf, la Compagnie chancelait sous le
coup terrible. Ce n'étaient point les quelques millions perdus,
c'était la blessure au flanc, la frayeur sourde et incessante du
lendemain, en face de l'égorgement d'un de ses puits. Elle fut si
frappée, qu'une fois encore elle sentit le besoin du silence. A quoi
bon remuer cette abomination? Pourquoi, si l'on découvrait le bandit,
faire un martyr, dont l'effroyable héroïsme détraquerait d'autres
têtes, enfanterait toute une lignée d'incendiaires et d'assassins?
D'ailleurs, elle ne soupçonna pas le vrai coupable, elle finissait par
croire à une armée de complices, ne pouvant admettre qu'un seul homme
eût trouvé l'audace et la force d'une telle besogne; et là, justement,
était la pensée qui l'obsédait, cette pensée d'une menace désormais
grandissante autour de ses fosses. Le directeur avait reçu l'ordre
d'organiser un vaste système d'espionnage, puis de congédier un à un,
sans bruit, les hommes dangereux, soupçonnés d'avoir trempé dans le
crime. On se contenta de cette épuration, d'une haute prudence
politique.
Il n'y eut qu'un renvoi immédiat, celui de Dansaert, le maître-porion.
Depuis le scandale chez la Pierronne, il était devenu impossible. Et
l'on prétexta son attitude dans le danger, cette lâcheté du capitaine
abandonnant ses hommes. D'autre part, c'était une avance discrète aux
mineurs, qui l'exécraient.
Cependant, parmi le public, des bruits avaient transpiré, et la
Direction dut envoyer une note rectificative à un journal, pour
démentir une version où l'on parlait d'un baril de poudre, allumé par
les grévistes. Déjà, après une rapide enquête, le rapport de
l'ingénieur du gouvernement concluait à une rupture naturelle du
cuvelage, que le tassement des terrains aurait occasionnée; et la
Compagnie avait préféré se taire et accepter le blâme d'un manque de
surveillance. Dans la presse, à Paris, dès le troisième jour, la
catastrophe était allée grossir les faits divers: on ne causait plus
que des ouvriers agonisant au fond de la mine, on lisait avidement les
dépêches publiées chaque matin. A Montsou même, les bourgeois
blêmissaient et perdaient la parole au seul nom du Voreux, une légende
se formait, que les plus hardis tremblaient de se raconter à
l'oreille. Tout le pays montrait aussi une grande pitié pour les
victimes, des promenades s'organisaient à la fosse détruite, on y
accourait en famille se donner l'horreur des décombres, pesant si
lourd sur la tête des misérables ensevelis.
Deneulin, nommé ingénieur divisionnaire, venait de tomber au milieu du
désastre, pour son entrée en fonction; et son premier soin fut de
refouler le canal dans son lit, car ce torrent d'eau aggravait le
dommage à chaque heure. De grands travaux étaient nécessaires, il mit
tout de suite une centaine d'ouvriers à la construction d'une digue.
Deux fois, l'impétuosité du flot emporta les premiers barrages.
Maintenant, on installait des pompes, c'était une lutte acharnée, une
reprise violente, pas à pas, de ces terrains disparus.
Mais le sauvetage des mineurs engloutis passionnait plus encore.
Négrel restait chargé de tenter un effort suprême, et les bras ne lui
manquaient pas, tous les charbonniers accouraient s'offrir, dans un
élan de fraternité. Ils oubliaient la grève, ils ne s'inquiétaient
point de la paie; on pouvait ne leur donner rien, ils ne demandaient
qu'à risquer leur peau, du moment où il y avait des camarades en
danger de mort. Tous étaient là, avec leurs outils, frémissant,
attendant de savoir à quelle place il fallait taper. Beaucoup,
malades de frayeur après l'accident, agités de tremblements nerveux,
trempés de sueurs froides, dans l'obsession de continuels cauchemars,
se levaient quand même, se montraient les plus enragés à vouloir se
battre contre la terre, comme s'ils avaient une revanche à prendre.
Malheureusement, l'embarras commençait devant cette question d'une
besogne utile: que faire? comment descendre? par quel côté attaquer
les roches?
L'opinion de Négrel était que pas un des malheureux ne survivait, les
quinze avaient à coup sûr péri, noyés ou asphyxiés; seulement, dans
ces catastrophes des mines, la règle est de toujours supposer vivants
les hommes murés au fond; et il raisonnait en ce sens. Le premier
problème qu'il se posait était de déduire où ils avaient pu se
réfugier. Les porions, les vieux mineurs consultés par lui, tombaient
d'accord sur ce point: devant la crue, les camarades étaient
certainement montés, de galerie en galerie, jusque dans les tailles
les plus hautes, de sorte qu'ils se trouvaient sans doute acculés au
bout de quelque voie supérieure. Cela, du reste, s'accordait avec les
renseignements du père Mouque, dont le récit embrouillé donnait même à
croire que l'affolement de la fuite avait séparé la bande en petits
groupes, semant les fuyards en chemin, à tous les étages. Mais les
avis des porions se partageaient ensuite, dès qu'on abordait la
discussion des tentatives possibles. Comme les voies les plus proches
du sol étaient à cent cinquante mètres, on ne pouvait songer au
fonçage d'un puits. Restait Réquillart, l'accès unique, le seul point
par lequel on se rapprochait. Le pis était que la vieille fosse,
inondée elle aussi, ne communiquait plus avec le Voreux, et n'avait de
libre, au-dessus du niveau des eaux, que des tronçons de galerie
dépendant du premier accrochage. L'épuisement allait demander des
années, la meilleure décision était donc de visiter ces galeries, pour
voir si elles n'avoisinaient pas les voies submergées, au bout
desquelles on soupçonnait la présence des mineurs en détresse. Avant
d'en arriver là logiquement, on avait beaucoup discuté, pour écarter
une foule de projets impraticables.
Dès lors, Négrel remua la poussière des archives, et quand il eut
découvert les anciens plans des deux fosses, il les étudia, il
détermina les points où devaient porter les recherches. Peu à peu,
cette chasse l'enflammait, il était, à son tour, pris d'une fièvre de
dévouement, malgré son ironique insouciance des hommes et des choses.
On éprouva de premières difficultés pour descendre, à Réquillart: il
fallut déblayer la bouche du puits, abattre le sorbier, raser les
prunelliers et les aubépines; et l'on eut encore à réparer les
échelles. Puis, les tâtonnements commencèrent. L'ingénieur, descendu
avec dix ouvriers, les faisait taper du fer de leurs outils contre
certaines parties de la veine, qu'il leur désignait; et, dans un grand
silence, chacun collait une oreille à la houille, écoutait si des
coups lointains ne répondaient pas. Mais on parcourut en vain toutes
les galeries praticables, aucun écho ne venait. L'embarras avait
augmenté: à quelle place entailler la couche? vers qui marcher,
puisque personne ne paraissait être là? On s'entêtait pourtant, on
cherchait, dans l'énervement d'une anxiété croissante.
Depuis le premier jour, la Maheude arrivait le matin à Réquillart.
Elle s'asseyait devant le puits, sur une poutre, elle n'en bougeait
pas jusqu'au soir. Quand un homme ressortait, elle se levait, le
questionnait des yeux: rien? non, rien! et elle se rasseyait, elle
attendait encore, sans une parole, le visage dur et fermé. Jeanlin,
lui aussi, en voyant qu'on envahissait son repaire, avait rôdé, de
l'air effaré d'une bête de proie dont le terrier va dénoncer les
rapines: il songeait au petit soldat, couché sous les roches, avec la
peur qu'on n'allât troubler ce bon sommeil; mais ce côté de la mine
était envahi par les eaux, et d'ailleurs les fouilles se dirigeaient
plus à gauche, dans la galerie ouest. D'abord, Philomène était venue
également, pour accompagner Zacharie, qui faisait partie de l'équipe
de recherches; puis, cela l'avait ennuyée, de prendre froid sans
nécessité ni résultat: elle restait au coron, elle traînait ses
journées de femme molle, indifférente, occupée à tousser du matin au
soir. Au contraire, Zacharie ne vivait plus, aurait mangé la terre
pour retrouver sa soeur. Il criait la nuit, il la voyait, il
l'entendait, toute maigrie de faim, la gorge crevée à force d'appeler
au secours. Deux fois, il avait voulu creuser sans ordre, disant que
c'était là, qu'il le sentait bien. L'ingénieur ne le laissait plus
descendre, et il ne s'éloignait pas de ce puits dont on le chassait,
il ne pouvait même s'asseoir et attendre près de sa mère, agité d'un
besoin d'agir, tournant sans relâche.
On était au troisième jour. Négrel, désespéré, avait résolu de tout
abandonner le soir. A midi, après le déjeuner, lorsqu'il revint avec
ses hommes, pour tenter un dernier effort, il fut surpris de voir
Zacharie sortir de la fosse, très rouge, gesticulant, criant:
--Elle y est! elle m'a répondu! Arrivez, arrivez donc!
Il s'était glissé par les échelles, malgré le gardien, et il jurait
qu'on avait tapé, là-bas, dans la première voie de la veine Guillaume.
--Mais nous avons déjà passé deux fois où vous dites, fit remarquer
Négrel incrédule. Enfin, nous allons bien voir.
La Maheude s'était levée; et il fallut l'empêcher de descendre. Elle
attendait tout debout, au bord du puits, les regards dans les ténèbres
de ce trou.
En bas, Négrel tapa lui-même trois coups, largement espacés; puis, il
appliqua son oreille contre le charbon, en recommandant aux ouvriers
le plus grand silence. Pas un bruit ne lui arriva, il hocha la tête:
évidemment, le pauvre garçon avait rêvé. Furieux, Zacharie tapa à son
tour; et lui entendait de nouveau, ses yeux brillaient, un tremblement
de joie agitait ses membres. Alors, les autres ouvriers
recommencèrent l'expérience, les uns après les autres: tous
s'animaient, percevaient très bien la lointaine réponse. Ce fut un
étonnement pour l'ingénieur, il colla encore son oreille, il finit par
saisir un bruit d'une légèreté aérienne, un roulement rythmé à peine
distinct, la cadence connue du rappel des mineurs, qu'ils battent
contre la houille, dans le danger. La houille transmet les sons avec
une limpidité de cristal, très loin. Un porion qui se trouvait là,
n'estimait pas à moins de cinquante mètres le bloc dont l'épaisseur
les séparait des camarades. Mais il semblait qu'on pût déjà leur
tendre la main, une allégresse éclatait. Négrel dut commencer à
l'instant les travaux d'approche.
Quand Zacharie, en haut, revit la Maheude, tous deux s'étreignirent.
--Faut pas vous monter la tête, eut la cruauté de dire la Pierronne,
venue ce jour-là en promenade, par curiosité. Si Catherine ne s'y
trouvait pas, ça vous ferait trop de peine ensuite.
C'était vrai, Catherine peut-être se trouvait ailleurs.
--Fous-moi la paix, hein! cria rageusement Zacharie. Elle y est, je
le sais!
La Maheude s'était assise de nouveau, muette, le visage immobile. Et
elle se remit à attendre.
Dès que l'histoire se fut répandue dans Montsou, il arriva un nouveau
flot de monde. On ne voyait rien, et l'on demeurait là quand même, il
fallut tenir les curieux à distance. En bas, on travaillait jour et
nuit. Par crainte de rencontrer un obstacle, l'ingénieur avait fait
ouvrir, dans la veine, trois galeries descendantes, qui convergeaient
vers le point où l'on supposait les mineurs enfermés. Un seul haveur
pouvait abattre la houille, sur le front étroit du boyau; on le
relayait de deux heures en deux heures; et le charbon, dont on
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