bain. Seule, la lumière menaçait de manquer. Jeanlin qui s'était
fait son pourvoyeur, avec une prudence et une discrétion de sauvage
ravi de se moquer des gendarmes, lui apportait jusqu'à de la pommade,
mais ne pouvait arriver à mettre la main sur un paquet de chandelles.
Dès le cinquième jour, Étienne n'alluma plus que pour manger. Les
morceaux ne passaient pas, lorsqu'il les avalait dans la nuit. Cette
nuit interminable, complète, toujours du même noir, était sa grande
souffrance. Il avait beau dormir en sûreté, être pourvu de pain,
avoir chaud, jamais la nuit n'avait pesé si lourdement à son crâne.
Elle lui semblait être comme l'écrasement même de ses pensées.
Maintenant, voilà qu'il vivait de vols! Malgré ses théories
communistes, les vieux scrupules d'éducation se soulevaient, il se
contentait de pain sec, rognait sa portion. Mais comment faire? il
fallait bien vivre, sa tâche n'était pas remplie. Une autre honte
l'accablait, le remords de cette ivresse sauvage, du genièvre bu dans
le grand froid, l'estomac vide, et qui l'avait jeté sur Chaval, armé
d'un couteau. Cela remuait en lui tout un inconnu d'épouvante, le mal
héréditaire, la longue hérédité de soûlerie, ne tolérant plus une
goutte d'alcool sans tomber à la fureur homicide. Finirait-il donc en
assassin? Lorsqu'il s'était trouvé à l'abri, dans ce calme profond de
la terre, pris d'une satiété de violence, il avait dormi deux jours
d'un sommeil de brute, gorgée, assommée; et l'écoeurement persistait,
il vivait moulu, la bouche amère, la tête malade, comme à la suite de
quelque terrible noce. Une semaine s'écoula; les Maheu, avertis, ne
purent envoyer une chandelle: il fallut renoncer à voir clair, même
pour manger.
Maintenant, durant des heures, Étienne demeurait allongé sur son foin.
Des idées vagues le travaillaient, qu'il ne croyait pas avoir.
C'était une sensation de supériorité qui le mettait à part des
camarades, une exaltation de sa personne, à mesure qu'il
s'instruisait. Jamais il n'avait tant réfléchi, il se demandait
pourquoi son dégoût, le lendemain de la furieuse course au travers des
fosses; et il n'osait se répondre, des souvenirs le répugnaient, la
bassesse des convoitises, la grossièreté des instincts, l'odeur de
toute cette misère secouée au vent. Malgré le tourment des ténèbres,
il en arrivait à redouter l'heure où il rentrerait au coron. Quelle
nausée, ces misérables en tas, vivant au baquet commun! Pas un avec
qui causer politique sérieusement, une existence de bétail, toujours
le même air empesté d'oignon où l'on étouffait! Il voulait leur
élargir le ciel, les élever au bien-être et aux bonnes manières de la
bourgeoisie, en faisant d'eux les maîtres; mais comme ce serait long!
et il ne se sentait plus le courage d'attendre la victoire, dans ce
bagne de la faim. Lentement, sa vanité d'être leur chef, sa
préoccupation constante de penser à leur place, le dégageaient, lui
soufflaient l'âme d'un de ces bourgeois qu'il exécrait.
Jeanlin, un soir, apporta un bout de chandelle, volé dans la lanterne
d'un roulier; et ce fut un grand soulagement pour Étienne. Lorsque
les ténèbres finissaient par l'hébéter, par lui peser sur le crâne à
le rendre fou, il allumait un instant; puis, dès qu'il avait chassé le
cauchemar, il éteignait, avare de cette clarté nécessaire à sa vie,
autant que le pain. Le silence bourdonnait à ses oreilles, il
n'entendait que la fuite d'une bande de rats, le craquement des vieux
boisages, le petit bruit d'une araignée filant sa toile. Et les yeux
ouverts dans ce néant tiède, il retournait à son idée fixe, à ce que
les camarades faisaient là-haut. Une défection de sa part lui aurait
paru la dernière des lâchetés. S'il se cachait ainsi, c'était pour
rester libre, pour conseiller et agir. Ses longues songeries avaient
fixé son ambition: en attendant mieux, il aurait voulu être Pluchart,
lâcher le travail, travailler uniquement à la politique, mais seul,
dans une chambre propre, sous le prétexte que les travaux de tête
absorbent la vie entière et demandent beaucoup de calme.
Au commencement de la seconde semaine, l'enfant lui ayant dit que les
gendarmes le croyaient passé en Belgique, Étienne osa sortir de son
trou, dès la nuit tombée. Il désirait se rendre compte de la
situation, voir si l'on devait s'entêter davantage. Lui, pensait la
partie compromise; avant la grève, il doutait du résultat, il avait
simplement cédé aux faits; et, maintenant, après s'être grisé de
rébellion, il revenait à ce premier doute, désespérant de faire céder
la Compagnie. Mais il ne se l'avouait pas encore, une angoisse le
torturait, lorsqu'il songeait aux misères de la défaite, à toute cette
lourde responsabilité de souffrance qui pèserait sur lui. La fin de
la grève, n'était-ce pas la fin de son rôle, son ambition par terre,
son existence retombant à l'abrutissement de la mine et aux dégoûts du
coron? Et, honnêtement, sans bas calculs de mensonge, il s'efforçait
de retrouver sa foi, de se prouver que la résistance restait possible,
que le capital allait se détruire lui-même, devant l'héroïque suicide
du travail.
C'était en effet, dans le pays entier, un long retentissement de
ruines. La nuit, lorsqu'il errait par la campagne noire, ainsi qu'un
loup hors de son bois, il croyait entendre les effondrements des
faillites, d'un bout de la plaine à l'autre. Il ne longeait plus, au
bord des chemins, que des usines fermées, mortes, dont les bâtiments
pourrissaient sous le ciel blafard. Les sucreries surtout avaient
souffert; la sucrerie Hoton, la sucrerie Fauvelle, après avoir réduit
le nombre de leurs ouvriers, venaient de crouler tour à tour. A la
minoterie Dutilleul, la dernière meule s'était arrêtée le deuxième
samedi du mois, et la corderie Bleuze pour les câbles de mine se
trouvait définitivement tuée par le chômage. Du côté de Marchiennes,
la situation s'aggravait chaque jour: tous les feux éteints à la
verrerie Gagebois, des renvois continuels aux ateliers de construction
Sonneville, un seul des trois hauts fourneaux des Forges allumé, pas
une batterie des fours à coke ne brûlant à l'horizon. La grève des
charbonniers de Montsou, née de la crise industrielle qui empirait
depuis deux ans, l'avait accrue, en précipitant la débâcle. Aux
causes de souffrance, l'arrêt des commandes de l'Amérique,
l'engorgement des capitaux immobilisés dans un excès de production, se
joignait maintenant le manque imprévu de la houille, pour les quelques
chaudières qui chauffaient encore; et, là, était l'agonie suprême, ce
pain des machines que les puits ne fournissaient plus. Effrayée
devant le malaise général, la Compagnie, en diminuant son extraction
et en affamant ses mineurs, s'était fatalement trouvée, dès la fin de
décembre, sans un morceau de charbon sur le carreau de ses fosses.
Tout se tenait, le fléau soufflait de loin, une chute en entraînait
une autre, les industries se culbutaient en s'écrasant, dans une série
si rapide de catastrophes, que les contrecoups retentissaient jusqu'au
fond des cités voisines, Lille, Douai, Valenciennes, où des banquiers
en fuite ruinaient des familles.
Souvent, au coude d'un chemin, Étienne s'arrêtait, dans la nuit
glacée, pour écouter pleuvoir les décombres. Il respirait fortement
les ténèbres, une joie du néant le prenait, un espoir que le jour se
lèverait sur l'extermination du vieux monde, plus une fortune debout,
le niveau égalitaire passé comme une faux, au ras du sol. Mais les
fosses de la Compagnie surtout l'intéressaient, dans ce massacre. Il
se remettait en marche, aveuglé d'ombre, il les visitait les unes
après les autres, heureux quand il apprenait quelque nouveau dommage.
Des éboulements continuaient à se produire, d'une gravité croissante,
à mesure que l'abandon des voies se prolongeait. Au-dessus de la
galerie nord de Mirou, l'affaissement du sol gagnait tellement, que la
route de Joiselle, sur un parcours de cent mètres, s'était engloutie,
comme dans la secousse d'un tremblement de terre; et la Compagnie,
sans marchander, payait leurs champs disparus aux propriétaires,
inquiète du bruit soulevé autour de ces accidents. Crèvecoeur et
Madeleine, de roche très ébouleuse, se bouchaient de plus en plus. On
parlait de deux porions ensevelis à la Victoire; un coup d'eau avait
inondé Feutry-Cantel; il faudrait murailler un kilomètre de galerie à
Saint-Thomas, où les bois, mal entretenus, cassaient de toutes parts.
C'étaient ainsi, d'heure en heure, des frais énormes, des brèches
ouvertes dans les dividendes des actionnaires, une rapide destruction
des fosses, qui devait finir, à la longue, par manger les fameux
deniers de Montsou, centuplés en un siècle.
Alors, devant ces coups répétés, l'espoir renaissait chez Étienne, il
finissait par croire qu'un troisième mois de résistance achèverait le
monstre, la bête lasse et repue, accroupie là-bas comme une idole,
dans l'inconnu de son tabernacle. Il savait qu'à la suite des
troubles de Montsou, une vive émotion s'était emparée des journaux de
Paris, toute une polémique violente entre les feuilles officieuses et
les feuilles de l'opposition, des récits terrifiants, que l'on
exploitait surtout contre l'Internationale, dont l'empire prenait
peur, après l'avoir encouragée; et, la Régie n'osant plus faire la
sourde oreille, deux des régisseurs avaient daigné venir pour une
enquête, mais d'un air de regret, sans paraître s'inquiéter du
dénouement, si désintéressés, que trois jours après ils étaient
repartis, en déclarant que les choses allaient le mieux du monde.
Pourtant, on lui affirmait d'autre part que ces messieurs, durant leur
séjour, siégeaient en permanence, déployaient une activité fébrile,
enfoncés dans des affaires dont personne autour d'eux ne soufflait
mot. Et il les accusait de jouer la confiance, il arrivait à traiter
leur départ de fuite affolée, certain maintenant du triomphe, puisque
ces terribles hommes lâchaient tout.
Mais Étienne, la nuit suivante, désespéra de nouveau. La Compagnie
avait les reins trop forts pour qu'on les lui cassât si aisément: elle
pouvait perdre des millions, ce serait plus tard sur les ouvriers
qu'elle les rattraperait, en rognant leur pain. Cette nuit-là, ayant
poussé jusqu'à Jean-Bart, il devina la vérité, quand un surveillant
lui conta qu'on parlait de céder Vandame à Montsou. C'était,
disait-on, chez Deneulin, une misère pitoyable, la misère des riches,
le père malade d'impuissance, vieilli par le souci de l'argent, les
filles luttant au milieu des fournisseurs, tâchant de sauver leurs
chemises. On souffrait moins dans les corons affamés que dans cette
maison de bourgeois, où l'on se cachait pour boire de l'eau. Le
travail n'avait pas repris à Jean-Bart, et il avait fallu remplacer la
pompe de Gaston-Marie; sans compter que, malgré toute la hâte mise, un
commencement d'inondation s'était produit, qui nécessitait de grandes
dépenses. Deneulin venait de risquer enfin sa demande d'un emprunt de
cent mille francs aux Grégoire, dont le refus, attendu d'ailleurs,
l'avait achevé: s'ils refusaient, c'était par affection, afin de lui
éviter une lutte impossible; et ils lui donnaient le conseil de
vendre. Il disait toujours non, violemment. Cela l'enrageait de
payer les frais de la grève, il espérait d'abord en mourir, le sang à
la tête, le cou étranglé d'apoplexie. Puis, que faire? il avait
écouté les offres. On le chicanait, on dépréciait cette proie
superbe, ce puits réparé, équipé à neuf, où le manque d'avances
paralysait seul l'exploitation. Bien heureux encore s'il en tirait de
quoi désintéresser ses créanciers. Il s'était, pendant deux jours,
débattu contre les régisseurs campés à Montsou, furieux de la façon
tranquille dont ils abusaient de ses embarras, leur criant jamais, de
sa voix retentissante. Et l'affaire en restait là, ils étaient
retournés à Paris attendre patiemment son dernier râle. Étienne
flaira cette compensation aux désastres, repris de découragement
devant la puissance invincible des gros capitaux, si forts dans la
bataille, qu'ils s'engraissaient de la défaite en mangeant les
cadavres des petits, tombés à leur côté.
Le lendemain, heureusement, Jeanlin lui apporta une bonne nouvelle.
Au Voreux, le cuvelage du puits menaçait de crever, les eaux
filtraient de tous les joints; et l'on avait dû mettre une équipe de
charpentiers à la réparation, en grande hâte. ***446***
Jusque-là, Étienne avait évité le Voreux, inquiété par l'éternelle
silhouette noire de la sentinelle, plantée sur le terri, au-dessus de
la plaine. On ne pouvait l'éviter, elle dominait, elle était, en
l'air, comme le drapeau du régiment. Vers trois heures du matin, le
ciel devint sombre, il se rendit à la fosse, où des camarades lui
expliquèrent le mauvais état du cuvelage: même leur idée était qu'il y
avait urgence à le refaire en entier, ce qui aurait arrêté
l'extraction pendant trois mois. Longtemps, il rôda écoutant les
maillets des charpentiers taper dans le puits. Cela lui réjouissait
le coeur, cette plaie qu'il fallait panser.
Au petit jour, lorsqu'il rentra, il retrouva la sentinelle sur le
terri. Cette fois, elle le verrait certainement. Il marchait, en
songeant à ces soldats, pris dans le peuple, et qu'on armait contre le
peuple. Comme le triomphe de la révolution serait devenu facile, si
l'armée s'était brusquement déclarée pour elle! Il suffisait que
l'ouvrier, que le paysan, dans les casernes, se souvînt de son
origine. C'était le péril suprême, la grande épouvante, dont les
dents des bourgeois claquaient, quand ils pensaient à une défection
possible des troupes. En deux heures, ils seraient balayés,
exterminés, avec les jouissances et les abominations de leur vie
inique. Déjà, l'on disait que des régiments entiers se trouvaient
infectés de socialisme. Était-ce vrai? la justice allait-elle venir,
grâce aux cartouches distribuées par la bourgeoisie? Et, sautant à un
autre espoir, le jeune homme rêvait que le régiment dont les postes
gardaient les fosses, passait à la grève, fusillait la Compagnie en
bloc et donnait enfin la mine aux mineurs.
Il s'aperçut alors qu'il montait sur le terri, la tête bourdonnante de
ces réflexions. Pourquoi ne causerait-il pas avec ce soldat? Il
saurait la couleur de ses idées. D'un air indifférent, il continuait
de s'approcher, comme s'il eût glané les vieux bois, restés dans les
déblais. La sentinelle demeurait immobile.
--Hein? camarade, un fichu temps! dit enfin Étienne. Je crois que
nous allons avoir de la neige.
C'était un petit soldat, très blond, avec une douce figure pâle,
criblée de taches de rousseur. Il avait, dans sa capote, l'embarras
d'une recrue.
--Oui, tout de même, je crois, murmura-t-il.
Et, de ses yeux bleus, il regardait longuement le ciel livide, cette
aube enfumée, dont la suie pesait comme du plomb, au loin, sur la
plaine.
--Qu'ils sont bêtes, de vous planter là, à vous geler les os! continua
Étienne. Si l'on ne dirait pas que l'on attend les Cosaques!... Avec
ça, il souffle toujours un vent, ici!
Le petit soldat grelottait sans se plaindre. Il y avait bien une
cabane en pierres sèches, où le vieux Bonnemort s'abritait, par les
nuits d'ouragan; mais, la consigne étant de ne pas quitter le sommet
du terri, le soldat n'en bougeait pas, les mains si raides de froid,
qu'il ne sentait plus son arme. Il appartenait au poste de soixante
hommes qui gardait le Voreux; et, comme cette cruelle faction revenait
fréquemment, il avait déjà failli y rester, les pieds morts. Le
métier voulait ça, une obéissance passive achevait de l'engourdir, il
répondait aux questions par des mots bégayés d'enfant qui sommeille.
Vainement, pendant un quart d'heure, Étienne tâcha de le faire parler
sur la politique. Il disait oui, il disait non, sans avoir l'air de
comprendre; des camarades racontaient que le capitaine était
républicain; quant à lui, il n'avait pas d'idée, ça lui était égal.
Si on lui commandait de tirer, il tirerait, pour n'être pas puni.
L'ouvrier l'écoutait, saisi de la haine du peuple contre l'armée,
contre ces frères dont on changeait le coeur, en leur collant un
pantalon rouge au derrière.
--Alors, vous vous nommez?
--Jules.
--Et d'où êtes-vous?
--De Plogof, là-bas.
Au hasard, il avait allongé le bras. C'était en Bretagne, il n'en
savait pas davantage. Sa petite figure pâle s'animait, il se mit à
rire, réchauffé.
--J'ai ma mère et ma soeur. Elles m'attendent bien sûr. Ah! ce ne
sera pas pour demain... Quand je suis parti, elles m'ont accompagné
jusqu'à Pont-l'Abbé. Nous avions pris le cheval aux Lepalmec, il a
failli se casser les jambes en bas de la descente d'Audierne. Le
cousin Charles nous attendait avec des saucisses, mais les femmes
pleuraient trop, ça nous restait dans la gorge... Ah! mon Dieu! ah!
mon Dieu! comme c'est loin, chez nous!
Ses yeux se mouillaient, sans qu'il cessât de rire. La lande déserte
de Plogof, cette sauvage pointe du Raz battue des tempêtes, lui
apparaissait dans un éblouissement de soleil, à la saison rose des
bruyères.
--Dites donc, demanda-t-il, si je n'ai pas de punitions, est-ce que
vous croyez qu'on me donnera une permission d'un mois, dans deux ans?
Alors, Étienne parla de la Provence, qu'il avait quittée tout petit.
Le jour grandissait, des flocons de neige commençaient à voler dans le
ciel terreux. Et il finit par être pris d'inquiétude, en apercevant
Jeanlin qui rôdait au milieu des ronces, l'air stupéfait de le voir
là-haut. D'un geste, l'enfant le hélait. A quoi bon ce rêve de
fraterniser avec les soldats? Il faudrait des années et des années
encore, sa tentative inutile le désolait, comme s'il avait compté
réussir. Mais, brusquement, il comprit le geste de Jeanlin: on venait
relever la sentinelle; et il s'en alla, il rentra en courant se terrer
à Réquillart, le coeur crevé une fois de plus par la certitude de la
défaite; pendant que le gamin, galopant près de lui, accusait cette
sale rosse de troupier d'avoir appelé le poste pour tirer sur eux.
Au sommet du terri, Jules était resté immobile, les regards perdus
dans la neige qui tombait. Le sergent s'approchait avec ses hommes,
les cris réglementaires furent échangés.
--Qui vive?... Avancez au mot de ralliement!
Et l'on entendit les pas lourds repartir, sonnant comme en pays
conquis. Malgré le jour grandissant, rien ne bougeait dans les
corons, les charbonniers se taisaient et s'enrageaient, sous la botte
militaire.
II
Depuis deux jours, la neige tombait; elle avait cessé le matin, une
gelée intense glaçait l'immense nappe; et ce pays noir, aux routes
d'encre, aux murs et aux arbres poudrés des poussières de la houille,
était tout blanc, d'une blancheur unique, à l'infini. Sous la neige,
le coron des Deux-Cent-Quarante gisait, comme disparu. Pas une fumée
ne sortait des toitures. Les maisons sans feu, aussi froides que les
pierres des chemins, ne fondaient pas l'épaisse couche des tuiles. Ce
n'était plus qu'une carrière de dalles blanches, dans la plaine
blanche, une vision de village mort, drapé de son linceul. Le long
des rues, les patrouilles qui passaient avaient seules laissé le
gâchis boueux de leur piétinement.
Chez les Maheu, la dernière pelletée d'escarbilles était brûlée depuis
la veille; et il ne fallait plus songer à la glane sur le terri, par
ce terrible temps, lorsque les moineaux eux-mêmes ne trouvaient pas un
brin d'herbe. Alzire, pour s'être entêtée, ses pauvres mains
fouillant la neige, se mourait. La Maheude avait dû l'envelopper dans
un lambeau de couverture, en attendant le docteur Vanderhaghen, chez
qui elle était allée deux fois déjà, sans pouvoir le rencontrer; la
bonne venait cependant de promettre que Monsieur passerait au coron
avant la nuit, et la mère guettait, debout devant la fenêtre, tandis
que la petite malade, qui avait voulu descendre, grelottait sur une
chaise, avec l'illusion qu'il faisait meilleur là, près du fourneau
refroidi. Le vieux Bonnemort, en face, les jambes reprises, semblait
dormir. Ni Lénore ni Henri n'étaient rentrés, battant les routes en
compagnie de Jeanlin, pour demander des sous. Au travers de la pièce
nue, Maheu seul marchait pesamment, butait à chaque tour contre le
mur, de l'air stupide d'une bête qui ne voit plus sa cage. Le pétrole
aussi était fini; mais le reflet de la neige, au-dehors, restait si
blanc, qu'il éclairait vaguement la pièce, malgré la nuit tombée.
Il y eut un bruit de sabots, et la Levaque poussa la porte en coup de
vent, hors d'elle, criant dès le seuil à la Maheude:
--Alors, c'est toi qui as dit que je forçais mon logeur à me donner
vingt sous, quand il couchait avec moi!
L'autre haussa les épaules.
--Tu m'embêtes, je n'ai rien dit... D'abord, qui t'a dit ça?
--On m'a dit que tu l'as dit, tu n'as pas besoin de savoir... Même tu
as dit que tu nous entendais bien faire nos saletés derrière ta
cloison, et que la crasse s'amassait chez nous parce que j'étais
toujours sur le dos... Dis encore que tu ne l'as pas dit, hein!
Chaque jour, des querelles éclataient, à la suite du continuel
bavardage des femmes. Entre les ménages surtout qui logeaient porte à
porte, les brouilles et les réconciliations étaient quotidiennes.
Mais jamais une méchanceté si aigre ne les avait jetés les uns sur les
autres. Depuis la grève, la faim exaspérait les rancunes, on avait le
besoin de cogner: une explication entre deux commères finissait par
une tuerie entre les deux hommes.
Justement, Levaque arrivait à son tour, en amenant de force Bouteloup.
--Voici le camarade, qu'il dise un peu s'il a donné vingt sous à ma
femme, pour coucher avec.
Le logeur, cachant sa douceur effarée dans sa grande barbe,
protestait, bégayait.
--Oh! ça, non, jamais rien, jamais!
Du coup, Levaque devint menaçant, le poing sous le nez de Maheu.
--Tu sais, ça ne me va pas. Quand on a une femme comme ça, on lui
casse les reins... C'est donc que tu crois ce qu'elle a dit?
--Mais, nom de Dieu! s'écria Maheu, furieux d'être tiré de son
accablement, qu'est-ce que c'est encore que tous ces potins? Est-ce
qu'on n'a pas assez de ses misères? Fous-moi la paix ou je tape!...
Et, d'abord, qui a dit que ma femme l'avait dit?
--Qui l'a dit?... C'est la Pierronne qui l'a dit.
La Maheude éclata d'un rire aigu; et, revenant vers la Levaque:
--Ah! c'est la Pierronne... Eh bien! je puis te dire ce qu'elle m'a
dit, à moi. Oui! elle m'a dit que tu couchais avec tes deux hommes,
l'un dessous et l'autre dessus!
Dès lors, il ne fut plus possible de s'entendre. Tous se fâchaient,
les Levaque renvoyaient comme réponse aux Maheu que la Pierronne en
avait dit bien d'autres sur leur compte, et qu'ils avaient vendu
Catherine, et qu'ils s'étaient pourris ensemble, jusqu'aux petits,
avec une saleté prise par Étienne au Volcan.
--Elle a dit ça, elle a dit ça, hurla Maheu. C'est bon! j'y vais,
moi, et si elle dit qu'elle l'a dit, je lui colle ma main sur la
gueule.
Il s'était élancé dehors, les Levaque le suivirent pour témoigner,
tandis que Bouteloup, ayant horreur des disputes, rentrait
furtivement. Allumée par l'explication, la Maheude sortait aussi,
lorsqu'une plainte d'Alzire la retint. Elle croisa les bouts de la
couverture sur le corps frissonnant de la petite, elle retourna se
planter devant la fenêtre, les yeux perdus. Et ce médecin qui
n'arrivait pas!
A la porte des Pierron, Maheu et les Levaque rencontrèrent Lydie, qui
piétinait dans la neige. La maison était close, un filet de lumière
passait par la fente d'un volet; et l'enfant répondit d'abord avec
gêne aux questions: non, son papa n'y était pas, il était allé au
lavoir rejoindre la mère Brûlé, pour rapporter le paquet de linge.
Elle se troubla ensuite, refusa de dire ce que sa maman faisait.
Enfin, elle lâcha tout, dans un rire sournois de rancune: sa maman
l'avait flanquée à la porte, parce que M. Dansaert était là, et
qu'elle les empêchait de causer. Celui-ci, depuis le matin, se
promenait dans le coron, avec deux gendarmes, tâchant de racoler des
ouvriers, pesant sur les faibles, annonçant partout que, si l'on ne
descendait pas le lundi au Voreux, la Compagnie était décidée à
embaucher des Borains. Et, comme la nuit tombait, il avait renvoyé
les gendarmes, en trouvant la Pierronne seule; puis, il était resté
chez elle à boire un verre de genièvre, devant le bon feu.
--Chut! taisez-vous, faut les voir! murmura Levaque, avec un rire de
paillardise. On s'expliquera tout à l'heure... Va-t'en, toi, petite
garce!
Lydie recula de quelques pas, pendant qu'il mettait un oeil à la fente
du volet. Il étouffa de petits cris, son échine se renflait, dans un
frémissement. A son tour, la Levaque regarda; mais elle dit, comme
prise de coliques, que ça la dégoûtait. Maheu, qui l'avait poussée,
voulant voir aussi, déclara qu'on en avait pour son argent. Et ils
recommencèrent, à la file, chacun son coup d'oeil, ainsi qu'à la
comédie. La salle, reluisante de propreté, s'égayait du grand feu; il
y avait des gâteaux sur la table, avec une bouteille et des verres;
enfin, une vraie noce. Si bien que ce qu'ils voyaient là-dedans
finissait par exaspérer les deux hommes, qui, en d'autres
circonstances, en auraient rigolé six mois. Qu'elle se fît bourrer
jusqu'à la gorge, les jupes en l'air, c'était drôle. Mais, nom de
Dieu! est-ce que ce n'était pas cochon, de se payer ça devant un si
grand feu, et de se donner des forces avec des biscuits, lorsque les
camarades n'avaient ni une lichette de pain, ni une escarbille de
houille?
--V'là papa! cria Lydie en se sauvant.
Pierron revenait tranquillement du lavoir, le paquet de linge sur une
épaule. Tout de suite, Maheu l'interpella.
--Dis donc, on m'a dit que ta femme avait dit que j'avais vendu
Catherine et que nous nous étions tous pourris à la maison... Et,
chez toi, qu'est-ce qu'il te la paie, ta femme, le monsieur qui est en
train de lui user la peau?
Étourdi, Pierron ne comprenait pas, lorsque la Pierronne, prise de
peur en entendant le tumulte des voix, perdit la tête au point
d'entrebâiller la porte, pour se rendre compte. On l'aperçut toute
rouge, le corsage ouvert, la jupe encore remontée, accrochée à la
ceinture; tandis que, dans le fond, Dansaert se reculottait
éperdument. Le maître-porion se sauva, disparut, tremblant qu'une
pareille histoire n'arrivât aux oreilles du directeur. Alors, ce fut
un scandale affreux, des rires, des huées, des injures.
--Toi qui dis toujours des autres qu'elles sont sales, criait la
Levaque à la Pierronne, ce n'est pas étonnant que tu sois propre, si
tu te fais récurer par les chefs!
--Ah! ça lui va, de parler! reprenait Levaque. En voilà une salope
qui a dit que ma femme couchait avec moi et le logeur, l'un dessous et
l'autre dessus!... Oui, oui, on m'a dit que tu l'as dit.
Mais la Pierronne, calmée, tenait tête aux gros mots, très méprisante,
dans sa certitude d'être la plus belle et la plus riche.
--J'ai dit ce que j'ai dit, fichez-moi la paix, hein!... Est-ce que
ça vous regarde, mes affaires, tas de jaloux qui nous en voulez, parce
que nous mettons de l'argent à la caisse d'épargne! Allez, allez, vous
aurez beau dire, mon mari sait bien pourquoi monsieur Dansaert était
chez nous.
En effet, Pierron s'emportait, défendait sa femme. La querelle
tourna, on le traita de vendu, de mouchard, de chien de la Compagnie,
on l'accusa de s'enfermer pour se gaver des bons morceaux, dont les
chefs lui payaient ses traîtrises. Lui, répliquait, prétendait que
Maheu lui avait glissé des menaces sous sa porte, un papier où se
trouvaient deux os de mort en croix, avec un poignard au-dessus. Et
cela se termina forcément par un massacre entre les hommes, comme
toutes les querelles de femmes, depuis que la faim enrageait les plus
doux. Maheu et Levaque s'étaient rués sur Pierron à coups de poing,
il fallut les séparer.
Le sang coulait à flots du nez de son gendre, lorsque la Brûlé, à son
tour, arriva du lavoir. Mise au courant, elle se contenta de dire:
--Ce cochon-là me déshonore.
La rue redevint déserte, pas une ombre ne tachait la blancheur nue de
la neige; et le coron, retombé à son immobilité de mort, crevait de
faim sous le froid intense.
--Et le médecin? demanda Maheu, en refermant la porte.
--Pas venu, répondit la Maheude, toujours debout devant la fenêtre.
--Les petits sont rentrés?
--Non, pas rentrés.
Maheu reprit sa marche lourde, d'un mur à l'autre, de son air de boeuf
assommé. Raidi sur sa chaise, le père Bonnemort n'avait pas même levé
la tête. Alzire non plus ne disait rien, tâchait de ne pas trembler,
pour leur éviter de la peine; mais, malgré son courage à souffrir,
elle tremblait si fort par moments, qu'on entendait contre la
couverture le frisson de son maigre corps de fillette infirme; pendant
que, de ses grands yeux ouverts, elle regardait au plafond le pâle
reflet des jardins tout blancs, qui éclairait la pièce d'une lueur de
lune.
C'était, maintenant, l'agonie dernière, la maison vidée, tombée au
dénuement final. Les toiles des matelas avaient suivi la laine chez
la brocanteuse; puis, les draps étaient partis, le linge, tout ce qui
pouvait se vendre. Un soir, on avait vendu deux sous un mouchoir du
grand-père. Des larmes coulaient, à chaque objet du pauvre ménage
dont il fallait se séparer, et la mère se lamentait encore d'avoir
emporté un jour, dans sa jupe, la boîte de carton rose, l'ancien
cadeau de son homme, comme on emporterait un enfant, pour s'en
débarrasser sous une porte. Ils étaient nus, ils n'avaient plus à
vendre que leur peau, si entamée, si compromise, que personne n'en
aurait donné un liard. Aussi ne prenaient-ils même pas la peine de
chercher, ils savaient qu'il n'y avait rien, que c'était la fin de
tout, qu'ils ne devaient espérer ni une chandelle, ni un morceau de
charbon, ni une pomme de terre; et ils attendaient d'en mourir, ils ne
se fâchaient que pour les enfants, car cette cruauté inutile les
révoltait, d'avoir fichu une maladie à la petite, avant de
l'étrangler.
--Enfin, le voilà! dit la Maheude.
Une forme noire passait devant la fenêtre. La porte s'ouvrit. Mais
ce n'était point le docteur Vanderhaghen, ils reconnurent le nouveau
curé, l'abbé Ranvier, qui ne parut pas surpris de tomber dans cette
maison morte, sans lumière, sans feu, sans pain. Déjà, il sortait de
trois autres maisons voisines, allant de famille en famille, racolant
des hommes de bonne volonté, ainsi que Dansaert avec ses gendarmes;
et, tout de suite, il s'expliqua, de sa voix fiévreuse de sectaire.
--Pourquoi n'êtes-vous pas venus à la messe dimanche, mes enfants?
Vous avez tort, l'Église seule peut vous sauver... Voyons,
promettez-moi de venir dimanche prochain.
Maheu, après l'avoir regardé, s'était remis en marche, pesamment, sans
une parole. Ce fut la Maheude qui répondit.
--A la messe, monsieur le curé, pour quoi faire? Est-ce que le bon
Dieu ne se moque pas de nous?... Tenez! qu'est-ce que lui a fait ma
petite, qui est là, à trembler la fièvre? Nous n'avions pas assez de
misère, n'est-ce pas? il fallait qu'il me la rendît malade, lorsque
je ne puis seulement lui donner une tasse de tisane chaude.
Alors, debout, le prêtre parla longuement. Il exploitait la grève,
cette misère affreuse, cette rancune exaspérée de la faim, avec
l'ardeur d'un missionnaire qui prêche des sauvages, pour la gloire de
sa religion. Il disait que l'Église était avec les pauvres, qu'elle
ferait un jour triompher la justice, en appelant la colère de Dieu sur
les iniquités des riches. Et ce jour luirait bientôt, car les riches
avaient pris la place de Dieu, en étaient arrivés à gouverner sans
Dieu, dans leur vol impie du pouvoir. Mais, si les ouvriers voulaient
le juste partage des biens de la terre, ils devaient s'en remettre
tout de suite aux mains des prêtres, comme à la mort de Jésus les
petits et les humbles s'étaient groupés autour des apôtres. Quelle
force aurait le pape, de quelle armée disposerait le clergé, lorsqu'il
commanderait à la foule innombrable des travailleurs! En une semaine,
on purgerait le monde des méchants, on chasserait les maîtres
indignes, ce serait enfin le vrai règne de Dieu, chacun récompensé
selon ses mérites, la loi du travail réglant le bonheur universel.
La Maheude, qui l'écoutait, croyait entendre Étienne, aux veillées de
l'automne, lorsqu'il leur annonçait la fin de leurs maux. Seulement,
elle s'était toujours méfiée des soutanes.
--C'est très bien, ce que vous racontez là, monsieur le curé,
dit-elle. Mais c'est donc que vous ne vous accordez plus avec les
bourgeois... Tous nos autres curés dînaient à la Direction, et nous
menaçaient du diable, dès que nous demandions du pain.
Il recommença, il parla du déplorable malentendu entre l'Église et le
peuple. Maintenant, en phrases voilées, il frappait sur les curés des
villes, sur les évêques, sur le haut clergé, repu de jouissance, gorgé
de domination, pactisant avec la bourgeoisie libérale, dans
l'imbécillité de son aveuglement, sans voir que c'était cette
bourgeoisie qui le dépossédait de l'empire du monde. La délivrance
viendrait des prêtres de campagne, tous se lèveraient pour rétablir le
royaume du Christ, avec l'aide des misérables; et il semblait être
déjà à leur tête, il redressait sa taille osseuse, en chef de bande,
en révolutionnaire de l'Évangile, les yeux emplis d'une telle lumière,
qu'ils éclairaient la salle obscure. Cette ardente prédication
l'emportait en paroles mystiques, depuis longtemps les pauvres gens ne
le comprenaient plus.
--Il n'y a pas besoin de tant de paroles, grogna brusquement Maheu,
vous auriez mieux fait de commencer par nous apporter un pain.
--Venez dimanche à la messe, s'écria le prêtre, Dieu pourvoira à tout!
Et il s'en alla, il entra catéchiser les Levaque à leur tour, si haut
dans son rêve du triomphe final de l'Église, ayant pour les faits un
tel dédain, qu'il courait ainsi les corons, sans aumônes, les mains
vides au travers de cette armée mourante de faim, en pauvre diable
lui-même qui regardait la souffrance comme l'aiguillon du salut.
Maheu marchait toujours, on n'entendait que cet ébranlement régulier,
dont les dalles tremblaient. Il y eut un bruit de poulie mangée de
rouille, le vieux Bonnemort cracha dans la cheminée froide. Puis, la
cadence des pas recommença. Alzire, assoupie par la fièvre, s'était
mise à délirer à voix basse, riant, croyant qu'il faisait chaud et
qu'elle jouait au soleil.
--Sacré bon sort! murmura la Maheude, après lui avoir touché les
joues, la voilà qui brûle à présent... Je n'attends plus ce cochon,
les brigands lui auront défendu de venir.
Elle parlait du docteur et de la Compagnie. Pourtant, elle eut une
exclamation de joie, en voyant la porte s'ouvrir de nouveau. Mais ses
bras retombèrent, elle resta toute droite, le visage sombre.
--Bonsoir, dit à demi-voix Étienne, lorsqu'il eut soigneusement
refermé la porte.
Souvent, il arrivait ainsi, à la nuit noire. Les Maheu, dès le second
jour, avaient appris sa retraite. Mais ils gardaient le secret,
personne dans le coron ne savait au juste ce qu'était devenu le jeune
homme. Cela l'entourait d'une légende. On continuait à croire en
lui, des bruits mystérieux couraient: il allait reparaître avec une
armée, avec des caisses pleines d'or; et c'était toujours l'attente
religieuse d'un miracle, l'idéal réalisé, l'entrée brusque dans la
cité de justice qu'il leur avait promise. Les uns disaient l'avoir vu
au fond d'une calèche, en compagnie de trois messieurs, sur la route
de Marchiennes; d'autres affirmaient qu'il était encore pour deux
jours en Angleterre. A la longue, cependant, la méfiance commençait,
des farceurs l'accusaient de se cacher dans une cave, où la Mouquette
lui tenait chaud; car cette liaison connue lui avait fait du tort.
C'était, au milieu de sa popularité, une lente désaffection, la sourde
poussée des convaincus pris de désespoir, et dont le nombre, peu à
peu, devait grossir.
--Quel chien de temps! ajouta-t-il. Et vous, rien de nouveau,
toujours de pire en pire?... On m'a dit que le petit Négrel était
parti en Belgique chercher des Borains. Ah! nom de Dieu, nous sommes
fichus, si c'est vrai!
Un frisson l'avait saisi, en entrant dans cette pièce glacée et
obscure, où ses yeux durent s'accoutumer pour voir les malheureux,
qu'il y devinait, à un redoublement d'ombre. Il éprouvait cette
répugnance, ce malaise de l'ouvrier sorti de sa classe, affiné par
l'étude, travaillé par l'ambition. Quelle misère, et l'odeur, et les
corps en tas, et la pitié affreuse qui le serrait à la gorge! Le
spectacle de cette agonie le bouleversait à un tel point, qu'il
cherchait des paroles, pour leur conseiller la soumission.
Mais, violemment, Maheu s'était planté devant lui, criant:
--Des Borains! ils n'oseront pas, les jean-foutre!... Qu'ils fassent
donc descendre des Borains, s'ils veulent que nous démolissions les
fosses!
D'un air de gêne, Étienne expliqua qu'on ne pourrait pas bouger, que
les soldats qui gardaient les fosses protégeraient la descente des
ouvriers belges. Et Maheu serrait les poings, irrité surtout, comme
il disait, d'avoir ces baïonnettes dans le dos. Alors, les
charbonniers n'étaient plus les maîtres chez eux? on les traitait donc
en galériens, pour les forcer au travail, le fusil chargé? Il aimait
son puits, ça lui faisait une grosse peine de n'y être pas descendu
depuis deux mois. Aussi voyait-il rouge, à l'idée de cette injure, de
ces étrangers qu'on menaçait d'y introduire. Puis, le souvenir qu'on
lui avait rendu son livret lui creva le coeur.
--Je ne sais pas pourquoi je me fâche, murmura-t-il. Moi, je n'en
suis plus, de leur baraque... Quand ils m'auront chassé d'ici, je
pourrai bien crever sur la route.
--Laisse donc! dit Étienne. Si tu veux, ils te le reprendront demain,
ton livret. On ne renvoie pas les bons ouvriers.
Il s'interrompit, étonné d'entendre Alzire, qui riait doucement, dans
le délire de sa fièvre. Il n'avait encore distingué que l'ombre
raidie du père Bonnemort, et cette gaieté d'enfant malade l'effrayait.
C'était trop, cette fois, si les petits se mettaient à en mourir. La
voix tremblante, il se décida.
--Voyons, ça ne peut pas durer, nous sommes foutus... Il faut se
rendre.
La Maheude, immobile et silencieuse jusque-là, éclata tout d'un coup,
lui cria dans la face, en le tutoyant et en jurant comme un homme:
--Qu'est-ce que tu dis? C'est toi qui dis ça, nom de Dieu!
Il voulut donner des raisons, mais elle ne le laissait point parler.
--Ne répète pas, nom de Dieu! ou, toute femme que je suis, je
te flanque ma main sur la figure... Alors, nous aurions crevé
pendant deux mois, j'aurais vendu mon ménage, mes petits en seraient
tombés malades, et il n'y aurait rien de fait, et l'injustice
recommencerait!... Ah! vois-tu, quand je songe à ça, le sang
m'étouffe. Non! non! moi, je brûlerais tout, je tuerais tout
maintenant, plutôt que de me rendre.
Elle désigna Maheu dans l'obscurité, d'un grand geste menaçant.
--Écoute ça, si mon homme retourne à la fosse, c'est moi qui
l'attendrai sur la route, pour lui cracher au visage et le traiter de
lâche!
Étienne ne la voyait pas, mais il sentait une chaleur, comme une
haleine de bête aboyante; et il avait reculé, saisi, devant cet
enragement qui était son oeuvre. Il la trouvait si changée, qu'il ne
la reconnaissait plus, de tant de sagesse autrefois, lui reprochant sa
violence, disant qu'on ne doit souhaiter la mort de personne, puis à
cette heure refusant d'entendre la raison, parlant de tuer le monde.
Ce n'était plus lui, c'était elle qui causait politique, qui voulait
balayer d'un coup les bourgeois, qui réclamait la république et la
guillotine, pour débarrasser la terre de ces voleurs de riches,
engraissés du travail des meurt-de-faim.
--Oui, de mes dix doigts, je les écorcherais... En voilà assez,
peut-être! notre tour est venu, tu le disais toi-même... Quand je
pense que le père, le grand-père, le père du grand-père, tous ceux
d'auparavant, ont souffert ce que nous souffrons, et que nos fils, les
fils de nos fils le souffriront encore, ça me rend folle, je prendrais
un couteau... L'autre jour, nous n'en avons pas fait assez. Nous
aurions dû foutre Montsou par terre, jusqu'à la dernière brique. Et,
tu ne sais pas? je n'ai qu'un regret, c'est de n'avoir pas laissé le
vieux étrangler la fille de la Piolaine... On laisse bien la faim
étrangler mes petits, à moi!
Ses paroles tombaient comme des coups de hache, dans la nuit.
L'horizon fermé n'avait pas voulu s'ouvrir, l'idéal impossible
tournait en poison, au fond de ce crâne fêlé par la douleur.
--Vous m'avez mal compris, put enfin dire Étienne, qui battait en
retraite. On devrait arriver à une entente avec la Compagnie: je sais
que les puits souffrent beaucoup, sans doute elle consentirait à un
arrangement.
--Non, rien du tout! hurla-t-elle.
Justement, Lénore et Henri, qui rentraient, arrivaient les mains
vides. Un monsieur leur avait bien donné deux sous; mais, comme la
soeur allongeait toujours des coups de pied au petit frère, les deux
sous étaient tombés dans la neige; et, Jeanlin s'étant mis à les
chercher avec eux, on ne les avait plus retrouvés.
--Où est-il, Jeanlin?
--Maman, il a filé, il a dit qu'il avait des affaires.
Étienne écoutait, le coeur fendu. Jadis, elle menaçait de les tuer,
s'ils tendaient jamais la main. Aujourd'hui, elle les envoyait
elle-même sur les routes, elle parlait d'y aller tous, les dix mille
charbonniers de Montsou, prenant le bâton et la besace des vieux
pauvres, battant le pays épouvanté.
Alors, l'angoisse grandit encore, dans la pièce noire. Les mioches
rentraient avec la faim, ils voulaient manger, pourquoi ne mangeait-on
pas? et ils grognèrent, se traînèrent, finirent par écraser les pieds
de leur soeur mourante, qui eut un gémissement. Hors d'elle, la mère
les gifla, au hasard des ténèbres. Puis, comme ils criaient plus fort
en demandant du pain, elle fondit en larmes, tomba assise sur le
carreau, les saisit d'une seule étreinte, eux et la petite infirme;
et, longuement, ses pleurs coulèrent, dans une détente nerveuse qui la
laissait molle, anéantie, bégayant à vingt reprises la même phrase,
appelant la mort: «Mon Dieu, pourquoi ne nous prenez-vous pas? mon
Dieu, prenez-nous par pitié, pour en finir!» Le grand-père gardait son
immobilité de vieil arbre tordu sous la pluie et le vent, tandis que
le père marchait de la cheminée au buffet, sans tourner la tête.
Mais la porte s'ouvrit, et cette fois c'était le docteur Vanderhaghen.
--Diable! dit-il, la chandelle ne vous abîmera pas la vue...
Dépêchons, je suis pressé.
Ainsi qu'à l'ordinaire, il grondait, éreinté de besogne. Il avait
heureusement des allumettes, le père dut en enflammer six, une à une,
et les tenir, pour qu'il pût examiner la malade. Déballée de sa
couverture, elle grelottait sous cette lueur vacillante, d'une
maigreur d'oiseau agonisant dans la neige, si chétive qu'on ne voyait
plus que sa bosse. Elle souriait pourtant, d'un sourire égaré de
moribonde, les yeux très grands, tandis que ses pauvres mains se
crispaient sur sa poitrine creuse. Et, comme la mère, suffoquée,
demandait si c'était raisonnable de prendre, avant elle, la seule
enfant qui l'aidât au ménage, si intelligente, si douce, le docteur se
fâcha.
--Tiens! la voilà qui passe... Elle est morte de faim, ta sacrée
gamine. Et elle n'est pas la seule, j'en ai vu une autre, à côté...
Vous m'appelez tous, je n'y peux rien, c'est de la viande qu'il faut
pour vous guérir.
Maheu, les doigts brûlés, avait lâché l'allumette; et les ténèbres
retombèrent sur le petit cadavre encore chaud. Le médecin était
reparti en courant. Étienne n'entendait plus dans la pièce noire que
les sanglots de la Maheude, qui répétait son appel de mort, cette
lamentation lugubre et sans fin:
--Mon Dieu, c'est mon tour, prenez-moi!... Mon Dieu, prenez mon
homme, prenez les autres, par pitié, pour en finir!
III
Ce dimanche-là, dès huit heures, Souvarine resta seul dans la salle de
l'Avantage, à sa place accoutumée, la tête contre le mur. Plus un
charbonnier ne savait où prendre les deux sous d'une chope, jamais les
débits n'avaient eu moins de clients. Aussi madame Rasseneur,
immobile au comptoir, gardait-elle un silence irrité; pendant que
Rasseneur, debout devant la cheminée de fonte, semblait suivre, d'un
air réfléchi, la fumée rousse du charbon.
Brusquement, dans cette paix lourde des pièces trop chauffées, trois
petits coups secs, tapés contre une vitre de la fenêtre, firent
tourner la tête à Souvarine. Il se leva, il avait reconnu le signal
dont plusieurs fois déjà Étienne s'était servi pour l'appeler,
lorsqu'il le voyait du dehors fumant sa cigarette, assis à une table
vide. Mais, avant que le machineur eût gagné la porte, Rasseneur
l'avait ouverte; et, reconnaissant l'homme qui était là, dans la
clarté de la fenêtre, il lui disait:
--Est-ce que tu as peur que je ne te vende?... Vous serez mieux pour
causer ici que sur la route.
Étienne entra. Madame Rasseneur lui offrit poliment une chope, qu'il
refusa d'un geste. Le cabaretier ajoutait:
--Il y a longtemps que j'ai deviné où tu te caches. Si j'étais un
mouchard comme tes amis le disent, je t'aurais depuis huit jours
envoyé les gendarmes.
--Tu n'as pas besoin de te défendre, répondit le jeune homme, je sais
que tu n'as jamais mangé de ce pain-là... On peut ne pas avoir les
mêmes idées et s'estimer tout de même.
Et le silence régna de nouveau. Souvarine avait repris sa chaise, le
dos à la muraille, les yeux perdus sur la fumée de sa cigarette; mais
ses doigts fébriles étaient agités d'une inquiétude, il les promenait
le long de ses genoux, cherchant le poil tiède de Pologne, absente ce
soir-là; et c'était un malaise inconscient, une chose qui lui
manquait, sans qu'il sût au juste laquelle.
Assis de l'autre côté de la table, Étienne dit enfin:
--C'est demain que le travail reprend au Voreux. Les Belges sont
arrivés avec le petit Négrel.
--Oui, on les a débarqués à la nuit tombée, murmura Rasseneur resté
debout. Pourvu qu'on ne se tue pas encore!
Puis, haussant la voix:
--Non, vois-tu, je ne veux pas recommencer à nous disputer, seulement
ça finira par du vilain, si vous vous entêtez davantage... Tiens!
votre histoire est tout à fait celle de ton Internationale. J'ai
rencontré Pluchart avant-hier à Lille, où j'avais des affaires. Ça se
détraque, sa machine, paraît-il.
Il donna des détails. L'Association, après avoir conquis les ouvriers
du monde entier, dans un élan de propagande, dont la bourgeoisie
frissonnait encore, était maintenant dévorée, détruite un peu chaque
jour, par la bataille intérieure des vanités et des ambitions. Depuis
que les anarchistes y triomphaient, chassant les évolutionnistes de la
première heure, tout craquait, le but primitif, la réforme du
salariat, se noyait au milieu du tiraillement des sectes, les cadres
savants se désorganisaient dans la haine de la discipline. Et déjà
l'on pouvait prévoir l'avortement final de cette levée en masse, qui
avait menacé un instant d'emporter d'une haleine la vieille société
pourrie.
--Pluchart en est malade, poursuivit Rasseneur. Avec ça, il n'a plus
de voix du tout. Pourtant, il parle quand même, il veut aller parler
à Paris... Et il m'a répété à trois reprises que notre grève était
fichue.
Étienne, les yeux à terre, le laissait tout dire, sans l'interrompre.
La veille, il avait causé avec des camarades, il sentait passer sur
lui des souffles de rancune et de soupçon, ces premiers souffles de
l'impopularité, qui annoncent la défaite. Et il demeurait sombre, il
ne voulait pas avouer son abattement, en face d'un homme qui lui avait
prédit que la foule le huerait à son tour, le jour où elle aurait à se
venger d'un mécompte.
--Sans doute la grève est fichue, je le sais aussi bien que Pluchart,
reprit-il. Mais c'était prévu, ça. Nous l'avons acceptée à
contrecoeur, cette grève, nous ne comptions pas en finir avec la
Compagnie... Seulement, on se grise, on se met à espérer des choses,
et quand ça tourne mal, on oublie qu'on devait s'y attendre, on se
lamente et on se dispute comme devant une catastrophe tombée du ciel.
--Alors, demanda Rasseneur, si tu crois la partie perdue, pourquoi ne
fais-tu pas entendre raison aux camarades?
Le jeune homme le regarda fixement.
--Écoute, en voilà assez... Tu as tes idées, j'ai les miennes. Je
suis entré chez toi, pour te montrer que je t'estime quand même. Mais
je pense toujours que, si nous crevons à la peine, nos carcasses
d'affamés serviront plus la cause du peuple que toute ta politique
d'homme sage... Ah! si un de ces cochons de soldats pouvait me loger
une balle en plein coeur, comme ce serait crâne de finir ainsi!
Ses yeux s'étaient mouillés, dans ce cri où éclatait le secret désir
du vaincu, le refuge où il aurait voulu perdre à jamais son tourment.
--Bien dit! déclara madame Rasseneur, qui, d'un regard, jetait à son
mari tout le dédain de ses opinions radicales.
Souvarine, les yeux noyés, tâtonnant de ses mains nerveuses, ne
semblait pas avoir entendu. Sa face blonde de fille, au nez mince,
aux petites dents pointues, s'ensauvageait dans une rêverie mystique,
où passaient des visions sanglantes. Et il s'était mis à rêver tout
haut, il répondait à une parole de Rasseneur sur l'Internationale,
saisie au milieu de la conversation.
--Tous sont des lâches, il n'y avait qu'un homme pour faire de leur
machine l'instrument terrible de la destruction. Mais il faudrait
vouloir, personne ne veut, et c'est pourquoi la révolution avortera
une fois encore.
Il continua, d'une voix de dégoût, à se lamenter sur l'imbécillité des
hommes, pendant que les deux autres restaient troublés de ces
confidences de somnambule, faites aux ténèbres. En Russie, rien ne
marchait, il était désespéré des nouvelles qu'il avait reçues. Ses
anciens camarades tournaient tous aux politiciens, les fameux
nihilistes dont l'Europe tremblait, des fils de pope, des petits
bourgeois, des marchands, ne s'élevaient pas au-delà de la libération
nationale, semblaient croire à la délivrance du monde, quand ils
auraient tué le despote; et, dès qu'il leur parlait de raser la
vieille humanité comme une moisson mûre, dès qu'il prononçait même le
mot enfantin de république, il se sentait incompris, inquiétant,
déclassé désormais, enrôlé parmi les princes ratés du cosmopolitisme
révolutionnaire. Son coeur de patriote se débattait pourtant, c'était
avec une amertume douloureuse qu'il répétait son mot favori:
--Des bêtises!... Jamais ils n'en sortiront, avec leurs bêtises!
Puis, baissant encore la voix, en phrases amères, il dit son ancien
rêve de fraternité. Il n'avait renoncé à son rang et à sa fortune, il
ne s'était mis avec les ouvriers, que dans l'espoir de voir se fonder
enfin cette société nouvelle du travail en commun. Tous les sous de
ses poches avaient longtemps passé aux galopins du coron, il s'était
montré pour les charbonniers d'une tendresse de frère, souriant à leur
défiance, les conquérant par son air tranquille d'ouvrier exact et peu
causeur. Mais, décidément, la fusion ne se faisait pas, il leur
demeurait étranger, avec son mépris de tous les liens, sa volonté de
se garder brave, en dehors des glorioles et des jouissances. Et il
était surtout, depuis le matin, exaspéré par la lecture d'un fait
divers qui courait les journaux.
Sa voix changea, ses yeux s'éclaircirent, se fixèrent sur Étienne, et
il s'adressa directement à lui.
--Comprends-tu ça, toi? ces ouvriers chapeliers de Marseille qui ont
gagné le gros lot de cent mille francs, et qui, tout de suite, ont
acheté de la rente, en déclarant qu'ils allaient vivre sans rien
faire!... Oui, c'est votre idée, à vous tous, les ouvriers français,
déterrer un trésor, pour le manger seul ensuite, dans un coin
d'égoïsme et de fainéantise. Vous avez beau crier contre les riches,
le courage vous manque de rendre aux pauvres l'argent que la fortune
vous envoie... Jamais vous ne serez dignes du bonheur, tant que vous
aurez quelque chose à vous, et que votre haine des bourgeois viendra
uniquement de votre besoin enragé d'être des bourgeois à leur place.
Rasseneur éclata de rire, l'idée que les deux ouvriers de Marseille
auraient dû renoncer au gros lot lui semblait stupide. Mais Souvarine
blêmissait, son visage décomposé devenait effrayant, dans une de ces
colères religieuses qui exterminent les peuples. Il cria:
--Vous serez tous fauchés, culbutés, jetés à la pourriture. Il
naîtra, celui qui anéantira votre race de poltrons et de jouisseurs.
Et, tenez! vous voyez mes mains, si mes mains le pouvaient, elles
prendraient la terre comme ça, elles la secoueraient jusqu'à la casser
en miettes, pour que vous restiez tous sous les décombres.
--Bien dit! répéta madame Rasseneur, de son air poli et convaincu.
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