avait de telles fentes, qu'on apercevait la route entre ses bois
vermoulus.
--Allons, du courage! dit-il. Nous vendrons notre vie chèrement.
Cette plaisanterie augmenta la peur. Le bruit grandissait, on ne
voyait rien encore, et sur la route vide un vent de tempête semblait
souffler, pareil à ces rafales brusques qui précèdent les grands
orages.
--Non, non, je ne veux pas regarder, dit Cécile en allant se blottir
dans le foin.
Madame Hennebeau, très pâle, prise d'une colère contre ces gens qui
gâtaient un de ses plaisirs, se tenait en arrière, avec un regard
oblique et répugné; tandis que Lucie et Jeanne, malgré leur
tremblement, avaient mis un oeil à une fente, désireuses de ne rien
perdre du spectacle.
Le roulement de tonnerre approchait, la terre fut ébranlée, et Jeanlin
galopa le premier, soufflant dans sa corne.
--Prenez vos flacons, la sueur du peuple qui passe! murmura Négrel,
qui, malgré ses convictions républicaines, aimait à plaisanter la
canaille avec les dames.
Mais son mot spirituel fut emporté dans l'ouragan des gestes et des
cris. Les femmes avaient paru, près d'un millier de femmes, aux
cheveux épars, dépeignés par la course, aux guenilles montrant la peau
nue, des nudités de femelles lasses d'enfanter des meurt-de-faim.
Quelques-unes tenaient leur petit entre les bras, le soulevaient,
l'agitaient, ainsi qu'un drapeau de deuil et de vengeance. D'autres,
plus jeunes, avec des gorges gonflées de guerrières, brandissaient des
bâtons; tandis que les vieilles, affreuses, hurlaient si fort, que les
cordes de leurs cous décharnés semblaient se rompre. Et les hommes
déboulèrent ensuite, deux mille furieux, des galibots, des haveurs,
des raccommodeurs, une masse compacte qui roulait d'un seul bloc,
serrée, confondue, au point qu'on ne distinguait ni les culottes
déteintes, ni les tricots de laine en loques, effacés dans la même
uniformité terreuse. Les yeux brûlaient, on voyait seulement les
trous des bouches noires, chantant La Marseillaise, dont les strophes
se perdaient en un mugissement confus, accompagné par le claquement
des sabots sur la terre dure. Au-dessus des têtes, parmi le
hérissement des barres de fer, une hache passa, portée toute droite;
et cette hache unique, qui était comme l'étendard de la bande, avait,
dans le ciel clair, le profil aigu d'un couperet de guillotine.
--Quels visages atroces! balbutia madame Hennebeau.
Négrel dit entre ses dents:
--Le diable m'emporte si j'en reconnais un seul! D'où sortent-ils
donc, ces bandits-là?
Et, en effet, la colère, la faim, ces deux mois de souffrance et cette
débandade enragée au travers des fosses, avaient allongé en mâchoires
de bêtes fauves les faces placides des houilleurs de Montsou. A ce
moment, le soleil se couchait, les derniers rayons, d'un pourpre
sombre, ensanglantaient la plaine. Alors, la route sembla charrier du
sang, les femmes, les hommes continuaient à galoper, saignants comme
des bouchers en pleine tuerie.
--Oh! superbe! dirent à demi-voix Lucie et Jeanne, remuées dans leur
goût d'artistes par cette belle horreur.
Elles s'effrayaient pourtant, elles reculèrent près de madame
Hennebeau, qui s'était appuyée sur une auge. L'idée qu'il suffisait
d'un regard, entre les planches de cette porte disjointe, pour qu'on
les massacrât, la glaçait. Négrel se sentait blêmir, lui aussi, très
brave d'ordinaire, saisi là d'une épouvante supérieure à sa volonté,
une de ces épouvantes qui soufflent de l'inconnu. Dans le foin,
Cécile ne bougeait plus. Et les autres, malgré leur désir de
détourner les yeux, ne le pouvaient pas, regardaient quand même.
C'était la vision rouge de la révolution qui les emporterait tous,
fatalement, par une soirée sanglante de cette fin de siècle. Oui, un
soir, le peuple lâché, débridé, galoperait ainsi sur les chemins; et
il ruissellerait du sang des bourgeois, il promènerait des têtes, il
sèmerait l'or des coffres éventrés. Les femmes hurleraient, les
hommes auraient ces mâchoires de loups, ouvertes pour mordre. Oui, ce
seraient les mêmes guenilles, le même tonnerre de gros sabots, la même
cohue effroyable, de peau sale, d'haleine empestée, balayant le vieux
monde, sous leur poussée débordante de barbares. Des incendies
flamberaient, on ne laisserait pas debout une pierre des villes, on
retournerait à la vie sauvage dans les bois, après le grand rut, la
grande ripaille, où les pauvres, en une nuit, efflanqueraient les
femmes et videraient les caves des riches. Il n'y aurait plus rien,
plus un sou des fortunes, plus un titre des situations acquises,
jusqu'au jour où une nouvelle terre repousserait peut-être. Oui,
c'étaient ces choses qui passaient sur la route, comme une force de la
nature, et ils en recevaient le vent terrible au visage.
Un grand cri s'éleva, domina La Marseillaise:
--Du pain! du pain! du pain!
Lucie et Jeanne se serrèrent contre madame Hennebeau, défaillante;
tandis que Négrel se mettait devant elles, comme pour les protéger de
son corps. Était-ce donc ce soir même que l'antique société craquait?
Et ce qu'ils virent, alors, acheva de les hébéter. La bande
s'écoulait, il n'y avait plus que la queue des traînards, lorsque la
Mouquette déboucha. Elle s'attardait, elle guettait les bourgeois,
sur les portes de leurs jardins, aux fenêtres de leurs maisons; et,
quand elle en découvrait, ne pouvant leur cracher au nez, elle leur
montrait ce qui était pour elle le comble de son mépris. Sans doute
elle en aperçut un, car brusquement elle releva ses jupes, tendit les
fesses, montra son derrière énorme, nu dans un dernier flamboiement du
soleil. Il n'avait rien d'obscène, ce derrière, et ne faisait pas
rire, farouche.
Tout disparut, le flot roulait sur Montsou, le long des lacets de la
route, entre les maisons basses, bariolées de couleurs vives. On fit
sortir la calèche de la cour, mais le cocher n'osait prendre sur lui
de ramener Madame et ces demoiselles sans encombre, si les grévistes
tenaient le pavé. Et le pis était qu'il n'y avait pas d'autre chemin.
--Il faut pourtant que nous rentrions, le dîner nous attend, dit
madame Hennebeau, hors d'elle, exaspérée par la peur. Ces sales
ouvriers ont encore choisi un jour où j'ai du monde. Allez donc faire
du bien à ça!
Lucie et Jeanne s'occupaient à retirer du foin Cécile, qui se
débattait, croyant que ces sauvages défilaient sans cesse, et répétant
qu'elle ne voulait pas voir. Enfin, toutes reprirent place dans la
voiture. Négrel, remonté à cheval, eut alors l'idée de passer par les
ruelles de Réquillart.
--Marchez doucement, dit-il au cocher, car le chemin est atroce. Si
des groupes vous empêchent de revenir à la route, là-bas, vous vous
arrêterez derrière la vieille fosse, et nous rentrerons à pied par la
petite porte du jardin, tandis que vous remiserez la voiture et les
chevaux n'importe où, sous le hangar d'une auberge.
Ils partirent. La bande, au loin, ruisselait dans Montsou. Depuis
qu'ils avaient vu, à deux reprises, des gendarmes et des dragons, les
habitants s'agitaient, affolés de panique. Il circulait des histoires
abominables, on parlait d'affiches manuscrites, menaçant les bourgeois
de leur crever le ventre; personne ne les avait lues, on n'en citait
pas moins des phrases textuelles. Chez le notaire surtout, la terreur
était à son comble, car il venait de recevoir par la poste une lettre
anonyme, où on l'avertissait qu'un baril de poudre se trouvait enterré
dans sa cave, prêt à le faire sauter, s'il ne se déclarait pas en
faveur du peuple.
Justement, les Grégoire, attardés dans leur visite par l'arrivée de
cette lettre, la discutaient, la devinaient l'oeuvre d'un farceur,
lorsque l'invasion de la bande acheva d'épouvanter la maison. Eux,
souriaient. Ils regardaient, en écartant le coin d'un rideau, et se
refusaient à admettre un danger quelconque, certains, disaient-ils,
que tout finirait à l'amiable. Cinq heures sonnaient, ils avaient le
temps d'attendre que le pavé fût libre pour aller, en face, dîner chez
les Hennebeau, où Cécile, rentrée sûrement, devait les attendre.
Mais, dans Montsou, personne ne semblait partager leur confiance: des
gens éperdus couraient, les portes et les fenêtres se fermaient
violemment. Ils aperçurent Maigrat, de l'autre côté de la route, qui
barricadait son magasin, à grand renfort de barres de fer, si pâle et
si tremblant, que sa petite femme chétive était forcée de serrer les
écrous.
La bande avait fait halte devant l'hôtel du directeur, le cri
retentissait:
--Du pain! du pain! du pain!
M. Hennebeau était debout à la fenêtre, lorsque Hippolyte entra fermer
les volets, de peur que les vitres ne fussent cassées à coups de
pierres. Il ferma de même tous ceux du rez-de-chaussée; puis, il
passa au premier étage, on entendit les grincements des espagnolettes,
les claquements des persiennes, un à un. Par malheur, on ne pouvait
clore de même la baie de la cuisine, dans le sous-sol, une baie
inquiétante où rougeoyaient les feux des casseroles et de la broche.
Machinalement, M. Hennebeau, qui voulait voir, remonta au second
étage, dans la chambre de Paul: c'était la mieux placée, à gauche, car
elle permettait d'enfiler la route, jusqu'aux Chantiers de la
Compagnie. Et il se tint derrière la persienne, dominant la foule.
Mais cette chambre l'avait saisi de nouveau, la table de toilette
épongée et en ordre, le lit froid, aux draps nets et bien tirés.
Toute sa rage de l'après-midi, cette furieuse bataille au fond du
grand silence de sa solitude, aboutissait maintenant à une immense
fatigue. Son être était déjà comme cette chambre, refroidi, balayé
des ordures du matin, rentré dans la correction d'usage. A quoi bon
un scandale? est-ce que rien était changé chez lui? Sa femme avait
simplement un amant de plus, cela aggravait à peine le fait, qu'elle
l'eût choisi dans la famille; et peut-être même y avait-il avantage,
car elle sauvegardait ainsi les apparences. Il se prenait en pitié,
au souvenir de sa folie jalouse. Quel ridicule, d'avoir assommé ce
lit à coups de poing! Puisqu'il avait toléré un autre homme, il
tolérerait bien celui-là. Ce ne serait que l'affaire d'un peu de
mépris encore. Une amertume affreuse lui empoisonnait la bouche,
l'inutilité de tout, l'éternelle douleur de l'existence, la honte de
lui-même, qui adorait et désirait toujours cette femme, dans la saleté
où il l'abandonnait.
Sous la fenêtre, les hurlements éclatèrent avec un redoublement de
violence.
--Du pain! du pain! du pain!
--Imbéciles! dit M. Hennebeau entre ses dents serrées.
Il les entendait l'injurier à propos de ses gros appointements, le
traiter de fainéant et de ventru, de sale cochon qui se foutait des
indigestions de bonnes choses, quand l'ouvrier crevait la faim. Les
femmes avaient aperçu la cuisine, et c'était une tempête
d'imprécations contre le faisan qui rôtissait, contre les sauces dont
l'odeur grasse ravageait leurs estomacs vides. Ah! ces salauds de
bourgeois, on leur en collerait du champagne et des truffes, pour se
faire péter les tripes.
--Du pain! du pain! du pain!
--Imbéciles! répéta M. Hennebeau, est-ce que je suis heureux?
Une colère le soulevait contre ces gens qui ne comprenaient pas. Il
leur en aurait fait cadeau volontiers, de ses gros appointements, pour
avoir, comme eux, le cuir dur, l'accouplement facile et sans regret.
Que ne pouvait-il les asseoir à sa table, les empâter de son faisan,
tandis qu'il s'en irait forniquer derrière les haies, culbuter des
filles, en se moquant de ceux qui les avaient culbutées avant lui! Il
aurait tout donné, son éducation, son bien-être, son luxe, sa
puissance de directeur, s'il avait pu être, une journée, le dernier
des misérables qui lui obéissaient, libre de sa chair, assez goujat
pour gifler sa femme et prendre du plaisir sur les voisines. Et il
souhaitait aussi de crever la faim, d'avoir le ventre vide, l'estomac
tordu de crampes ébranlant le cerveau d'un vertige: peut-être cela
aurait-il tué l'éternelle douleur. Ah! vivre en brute, ne rien
posséder à soi, battre les blés avec la herscheuse la plus laide, la
plus sale, et être capable de s'en contenter!
--Du pain! du pain! du pain!
Alors, il se fâcha, il cria furieusement dans le vacarme:
--Du pain! est-ce que ça suffit, imbéciles?
Il mangeait, lui, et il n'en râlait pas moins de souffrance. Son
ménage ravagé, sa vie entière endolorie, lui remontaient à la gorge,
en un hoquet de mort. Tout n'allait pas pour le mieux parce qu'on
avait du pain. Quel était l'idiot qui mettait le bonheur de ce monde
dans le partage de la richesse? Ces songe-creux de révolutionnaires
pouvaient bien démolir la société et en rebâtir une autre, ils
n'ajouteraient pas une joie à l'humanité, ils ne lui retireraient pas
une peine, en coupant à chacun sa tartine. Même ils élargiraient le
malheur de la terre, ils feraient un jour hurler jusqu'aux chiens de
désespoir, lorsqu'ils les auraient sortis de la tranquille
satisfaction des instincts, pour les hausser à la souffrance
inassouvie des passions. Non, le seul bien était de ne pas être, et,
si l'on était, d'être l'arbre, d'être la pierre, moins encore, le
grain de sable, qui ne peut saigner sous le talon des passants.
Et, dans cette exaspération de son tourment, des larmes gonflèrent les
yeux de M. Hennebeau, crevèrent en gouttes brûlantes le long de ses
joues. Le crépuscule noyait la route, lorsque des pierres
commencèrent à cribler la façade de l'hôtel. Sans colère maintenant
contre ces affamés, enragé seulement par la plaie cuisante de son
coeur, il continuait à bégayer au milieu de ses larmes:
--Les imbéciles! les imbéciles!
Mais le cri du ventre domina, un hurlement souffla en tempête,
balayant tout.
--Du pain! du pain! du pain!
VI
Étienne, dégrisé par les gifles de Catherine, était resté à la tête
des camarades. Mais, pendant qu'il les jetait sur Montsou, d'une voix
enrouée, il entendait une autre voix en lui, une voix de raison qui
s'étonnait, qui demandait pourquoi tout cela. Il n'avait rien voulu
de ces choses, comment pouvait-il se faire que, parti pour Jean-Bart
dans le but d'agir froidement et d'empêcher un désastre, il achevât la
journée, de violence en violence, par assiéger l'hôtel du directeur?
C'était bien lui cependant qui venait de crier: halte! Seulement, il
n'avait d'abord eu que l'idée de protéger les Chantiers de la
Compagnie, où l'on parlait d'aller tout saccager. Et, maintenant que
des pierres éraflaient déjà la façade de l'hôtel, il cherchait, sans
la trouver, sur quelle proie légitime il devait lancer la bande, afin
d'éviter de plus grands malheurs. Comme il demeurait seul ainsi,
impuissant au milieu de la route, quelqu'un l'appela, un homme debout
sur le seuil de l'estaminet Tison, dont la cabaretière s'était hâtée
de mettre les volets, en ne laissant libre que la porte.
--Oui, c'est moi... Écoute donc.
C'était Rasseneur. Une trentaine d'hommes et de femmes, presque tous
du coron des Deux-Cent-Quarante, restés chez eux le matin et venus le
soir aux nouvelles, avaient envahi cet estaminet, à l'approche des
grévistes. Zacharie occupait une table avec sa femme Philomène. Plus
loin, Pierron et la Pierronne, tournant le dos, se cachaient le
visage. D'ailleurs, personne ne buvait, on s'était abrité,
simplement.
Étienne reconnut Rasseneur, et il s'écartait, lorsque celui-ci ajouta:
--Ma vue te gêne, n'est-ce pas?... Je t'avais prévenu, les
embêtements commencent. Maintenant, vous pouvez réclamer du pain,
c'est du plomb qu'on vous donnera.
Alors, il revint, il répondit:
--Ce qui me gêne, ce sont les lâches qui, les bras croisés, nous
regardent risquer notre peau.
--Ton idée est donc de piller en face? demanda Rasseneur.
--Mon idée est de rester jusqu'au bout avec les amis, quitte à crever
tous ensemble.
Désespéré, Étienne rentra dans la foule, prêt à mourir. Sur la route,
trois enfants lançaient des pierres, et il leur allongea un grand coup
de pied, en criant, pour arrêter les camarades, que ça n'avançait à
rien de casser des vitres.
Bébert et Lydie, qui venaient de rejoindre Jeanlin, apprenaient de ce
dernier à manier sa fronde. Ils lançaient chacun un caillou, jouant à
qui ferait le plus gros dégât. Lydie, par un coup de maladresse,
avait fêlé la tête d'une femme, dans la cohue; et les deux garçons se
tenaient les côtes. Derrière eux, Bonnemort et Mouque, assis sur un
banc, les regardaient. Les jambes enflées de Bonnemort le portaient
si mal, qu'il avait eu grand-peine à se traîner jusque-là, sans qu'on
sût quelle curiosité le poussait, car il avait son visage terreux des
jours où l'on ne pouvait lui tirer une parole.
Personne, du reste, n'obéissait plus à Étienne. Les pierres, malgré
ses ordres, continuaient à grêler, et il s'étonnait, il s'effarait
devant ces brutes démuselées par lui, si lentes à s'émouvoir,
terribles ensuite, d'une ténacité féroce dans la colère. Tout le
vieux sang flamand était là, lourd et placide, mettant des mois à
s'échauffer, se jetant aux sauvageries abominables, sans rien
entendre, jusqu'à ce que la bête fût soûle d'atrocités. Dans son
Midi, les foules flambaient plus vite, seulement elles faisaient moins
de besogne. Il dut se battre avec Levaque pour lui arracher sa hache,
il en était à ne savoir comment contenir les Maheu, qui lançaient les
cailloux des deux mains. Et les femmes surtout l'effrayaient, la
Levaque, la Mouquette et les autres, agitées d'une fureur meurtrière,
les dents et les ongles dehors, aboyantes comme des chiennes, sous les
excitations de la Brûlé, qui les dominait de sa taille maigre.
Mais il y eut un brusque arrêt, la surprise d'une minute déterminait
un peu du calme que les supplications d'Étienne ne pouvaient obtenir.
C'étaient simplement les Grégoire qui se décidaient à prendre congé du
notaire, pour se rendre en face, chez le directeur; et ils semblaient
si paisibles, ils avaient si bien l'air de croire à une pure
plaisanterie de la part de leurs braves mineurs, dont la résignation
les nourrissait depuis un siècle, que ceux-ci, étonnés, avaient en
effet cessé de jeter des pierres, de peur d'atteindre ce vieux
monsieur et cette vieille dame, tombés du ciel. Ils les laissèrent
entrer dans le jardin, monter le perron, sonner à la porte barricadée,
qu'on ne se pressait pas de leur ouvrir. Justement, la femme de
chambre, Rose, rentrait de sa sortie, en riant aux ouvriers furieux,
qu'elle connaissait tous, car elle était de Montsou. Et ce fut elle
qui, à coups de poing dans la porte, finit par forcer Hippolyte à
l'entrebâiller. Il était temps, les Grégoire disparaissaient, lorsque
la grêle des pierres recommença. Revenue de son étonnement, la foule
clamait plus fort:
--A mort les bourgeois! vive la sociale!
Rose continuait à rire, dans le vestibule de l'hôtel, comme égayée de
l'aventure, répétant au domestique terrifié:
--Ils ne sont pas méchants, je les connais.
M. Grégoire accrocha méthodiquement son chapeau. Puis, lorsqu'il eut
aidé madame Grégoire à retirer sa mante de gros drap, il dit à son
tour:
--Sans doute, ils n'ont pas de malice au fond. Lorsqu'ils auront bien
crié, ils iront souper avec plus d'appétit.
A ce moment, M. Hennebeau descendait du second étage. Il avait vu la
scène, et il venait recevoir ses invités, de son air habituel, froid
et poli. Seule, la pâleur de son visage disait les larmes qui
l'avaient secoué. L'homme était dompté, il ne restait en lui que
l'administrateur correct, résolu à remplir son devoir.
--Vous savez, dit-il, que ces dames ne sont pas rentrées encore.
Pour la première fois, une inquiétude émotionna les Grégoire. Cécile
pas rentrée! comment rentrerait-elle, si la plaisanterie de ces
mineurs se prolongeait?
--J'ai songé à faire dégager la maison, ajouta M. Hennebeau. Le
malheur est que je suis seul ici, et que je ne sais d'ailleurs où
envoyer mon domestique, pour me ramener quatre hommes et un caporal,
qui me nettoieraient cette canaille.
Rose, demeurée là, osa murmurer de nouveau:
--Oh! Monsieur, ils ne sont pas méchants.
Le directeur hocha la tête, pendant que le tumulte croissait au-dehors
et qu'on entendait le sourd écrasement des pierres contre la façade.
--Je ne leur en veux pas, je les excuse même, il faut être bêtes comme
eux pour croire que nous nous acharnons à leur malheur. Seulement, je
réponds de la tranquillité... Dire qu'il y a des gendarmes par les
routes, à ce qu'on m'affirme, et que, depuis ce matin, je n'ai pu en
avoir un seul!
Il s'interrompit, il s'effaça devant madame Grégoire, en disant:
--Je vous en prie, madame, ne restez pas là, entrez dans le salon.
Mais la cuisinière, qui montait du sous-sol, exaspérée, les retint
dans le vestibule quelques minutes encore. Elle déclara qu'elle
n'acceptait plus la responsabilité du dîner, car elle attendait, de
chez le pâtissier de Marchiennes, des croûtes de vol-au-vent, qu'elle
avait demandées pour quatre heures. Évidemment, le pâtissier s'était
égaré en chemin, pris de la peur de ces bandits. Peut-être même
avait-on pillé ses mannes. Elle voyait les vol-au-vent bloqués
derrière un buisson, assiégés, gonflant les ventres des trois mille
misérables qui demandaient du pain. En tout cas, Monsieur était
prévenu, elle préférait flanquer son dîner au feu, si elle le ratait,
à cause de la révolution.
--Un peu de patience, dit M. Hennebeau. Rien n'est perdu, le
pâtissier peut venir.
Et, comme il se retournait vers madame Grégoire, en ouvrant lui-même
la porte du salon, il fut très surpris d'apercevoir, assis sur la
banquette du vestibule, un homme qu'il n'avait pas distingué
jusque-là, dans l'ombre croissante.
--Tiens! c'est vous, Maigrat, qu'y a-t-il donc?
Maigrat s'était levé, et son visage apparut, gras et blême, décomposé
par l'épouvante. Il n'avait plus sa carrure de gros homme calme, il
expliqua humblement qu'il s'était glissé chez monsieur le directeur,
pour réclamer aide et protection, si les brigands s'attaquaient à son
magasin.
--Vous voyez que je suis menacé moi-même et que je n'ai personne,
répondit M. Hennebeau. Vous auriez mieux fait de rester chez vous, à
garder vos marchandises.
--Oh! j'ai mis les barres de fer, puis j'ai laissé ma femme.
Le directeur s'impatienta, sans cacher son mépris. Une belle garde,
que cette créature chétive, maigrie de coups!
--Enfin, je n'y peux rien, tâchez de vous défendre. Et je vous
conseille de rentrer tout de suite, car les voilà qui demandent encore
du pain... Écoutez...
En effet, le tumulte reprenait, et Maigrat crut entendre son nom, au
milieu des cris. Rentrer, ce n'était plus possible, on l'aurait
écharpé. D'autre part, l'idée de sa ruine le bouleversait. Il colla
son visage au panneau vitré de la porte, suant, tremblant, guettant le
désastre; tandis que les Grégoire se décidaient à passer dans le
salon.
Tranquillement, M. Hennebeau affectait de faire les honneurs de chez
lui. Mais il priait en vain ses invités de s'asseoir, la pièce close,
barricadée, éclairée de deux lampes avant la tombée du jour,
s'emplissait d'effroi, à chaque nouvelle clameur du dehors. Dans
l'étouffement des tentures, la colère de la foule ronflait, plus
inquiétante, d'une menace vague et terrible. On causa pourtant, sans
cesse ramené à cette inconcevable révolte. Lui, s'étonnait de n'avoir
rien prévu; et sa police était si mal faite, qu'il s'emportait surtout
contre Rasseneur, dont il disait reconnaître l'influence détestable.
Du reste, les gendarmes allaient venir, il était impossible qu'on
l'abandonnât de la sorte. Quant aux Grégoire, ils ne pensaient qu'à
leur fille: la pauvre chérie qui s'effrayait si vite! peut-être,
devant le péril, la voiture était-elle retournée à Marchiennes.
Pendant un quart d'heure encore, l'attente dura, énervée par le
vacarme de la route, par le bruit des pierres tapant de temps à autre
dans les volets fermés, qui sonnaient ainsi que des tambours. Cette
situation n'était plus tolérable, M. Hennebeau parlait de sortir, de
chasser à lui seul les braillards et d'aller au-devant de la voiture,
lorsque Hippolyte parut en criant:
--Monsieur! Monsieur! voici Madame, on tue Madame!
La voiture n'ayant pu dépasser la ruelle de Réquillart, au milieu des
groupes menaçants, Négrel avait suivi son idée, faire à pied les cent
mètres qui les séparaient de l'hôtel, puis frapper à la petite porte
donnant sur le jardin, près des communs: le jardinier les entendrait,
il y aurait bien toujours là quelqu'un pour ouvrir. Et, d'abord, les
choses avaient marché parfaitement, déjà madame Hennebeau et ces
demoiselles frappaient, lorsque des femmes, prévenues, se jetèrent
dans la ruelle. Alors, tout se gâta. On n'ouvrait pas la porte,
Négrel avait tâché vainement de l'enfoncer à coups d'épaule. Le flot
des femmes croissait, il craignit d'être débordé, il prit le parti
désespéré de pousser devant lui sa tante et les jeunes filles, pour
gagner le perron, au travers des assiégeants. Mais cette manoeuvre
amena une bousculade: on ne les lâchait pas, une bande hurlante les
traquait, tandis que la foule refluait de droite et de gauche, sans
comprendre encore, étonnée seulement de ces dames en toilette, perdues
dans la bataille. A cette minute, la confusion devint telle, qu'il se
produisit un de ces faits d'affolement qui restent inexplicables.
Lucie et Jeanne, arrivées au perron, s'étaient glissées par la porte
que la femme de chambre entrebâillait; madame Hennebeau avait réussi à
les suivre; et, derrière elles, Négrel entra enfin, remit les verrous,
persuadé qu'il avait vu Cécile passer la première. Elle n'était plus
là, disparue en route, emportée par une telle peur, qu'elle avait
tourné le dos à la maison, et s'était jetée d'elle-même en plein
danger.
Aussitôt, le cri s'éleva:
--Vive la sociale! à mort les bourgeois! à mort!
Quelques-uns, de loin, sous la voilette qui lui cachait le visage, la
prenaient pour madame Hennebeau. D'autres nommaient une amie de la
directrice, la jeune femme d'un usinier voisin, exécré de ses
ouvriers. Et, d'ailleurs, peu importait, c'étaient sa robe de soie,
son manteau de fourrure, jusqu'à la plume blanche de son chapeau, qui
exaspéraient. Elle sentait le parfum, elle avait une montre, elle
avait une peau fine de fainéante qui ne touchait pas au charbon.
--Attends! cria la Brûlé, on va t'en mettre au cul, de la dentelle!
--C'est à nous que ces salopes volent ça, reprit la Levaque. Elles se
collent du poil sur la peau, lorsque nous crevons de froid...
Foutez-moi-la donc toute nue, pour lui apprendre à vivre!
Du coup, la Mouquette s'élança.
--Oui, oui, faut la fouetter.
Et les femmes, dans cette rivalité sauvage, s'étouffaient,
allongeaient leurs guenilles, voulaient chacune un morceau de cette
fille de riche. Sans doute qu'elle n'avait pas le derrière mieux fait
qu'une autre. Plus d'une même était pourrie, sous ses fanfreluches.
Voilà assez longtemps que l'injustice durait, on les forcerait bien
toutes à s'habiller comme des ouvrières, ces catins qui osaient
dépenser cinquante sous pour le blanchissage d'un jupon!
Au milieu de ces furies, Cécile grelottait, les jambes paralysées,
bégayant à vingt reprises la même phrase:
--Mesdames, je vous en prie, mesdames, ne me faites pas du mal.
Mais elle eut un cri rauque: des mains froides venaient de la prendre
au cou. C'était le vieux Bonnemort, près duquel le flot l'avait
poussée, et qui l'empoignait. Il semblait ivre de faim, hébété par sa
longue misère, sorti brusquement de sa résignation d'un demi-siècle,
sans qu'il fût possible de savoir sous quelle poussée de rancune.
Après avoir, en sa vie, sauvé de la mort une douzaine de camarades,
risquant ses os dans le grisou et dans les éboulements, il cédait à
des choses qu'il n'aurait pu dire, à un besoin de faire ça, à la
fascination de ce cou blanc de jeune fille. Et, comme ce jour-là il
avait perdu sa langue, il serrait les doigts, de son air de vieille
bête infirme, en train de ruminer des souvenirs.
--Non! non! hurlaient les femmes, le cul à l'air! le cul à l'air!
Dans l'hôtel, dès qu'on s'était aperçu de l'aventure, Négrel et
M. Hennebeau avaient rouvert la porte, bravement, pour courir au
secours de Cécile. Mais la foule, maintenant, se jetait contre la
grille du jardin, et il n'était plus facile de sortir. Une lutte
s'engageait là, pendant que les Grégoire, épouvantés, apparaissaient
sur le perron.
--Laissez-la donc, vieux! c'est la demoiselle de la Piolaine! cria la
Maheude au grand-père, en reconnaissant Cécile, dont une femme avait
déchiré la voilette.
De son côté, Étienne, bouleversé de ces représailles contre une
enfant, s'efforçait de faire lâcher prise à la bande. Il eut une
inspiration, il brandit la hache qu'il avait arrachée des poings de
Levaque.
--Chez Maigrat, nom de Dieu!... Il y a du pain, là-dedans. Foutons
la baraque à Maigrat par terre!
Et, à la volée, il donna un premier coup de hache dans la porte de la
boutique. Des camarades l'avaient suivi, Levaque, Maheu et quelques
autres. Mais les femmes s'acharnaient. Cécile était retombée des
doigts de Bonnemort dans les mains de la Brûlé. A quatre pattes,
Lydie et Bébert, conduits par Jeanlin, se glissaient entre les jupes,
pour voir le derrière à la dame. Déjà, on la tiraillait, ses
vêtements craquaient, lorsqu'un homme à cheval parut, poussant sa
bête, cravachant ceux qui ne se rangeaient pas assez vite.
--Ah! canailles, vous en êtes à fouetter nos filles!
C'était Deneulin qui arrivait au rendez-vous, pour le dîner.
Vivement, il sauta sur la route, prit Cécile par la taille; et, de
l'autre main, manoeuvrant le cheval avec une adresse et une force
extraordinaires, il s'en servait comme d'un coin vivant, fendait la
foule, qui reculait devant les ruades. A la grille, la bataille
continuait. Pourtant, il passa, écrasa des membres. Ce secours
imprévu délivra Négrel et M. Hennebeau, en grand danger, au milieu des
jurons et des coups. Et, tandis que le jeune homme rentrait enfin
avec Cécile évanouie, Deneulin, qui couvrait le directeur de son grand
corps, en haut du perron, reçut une pierre, dont le choc faillit lui
démonter l'épaule.
--C'est ça, cria-t-il, cassez-moi les os, après avoir cassé mes
machines!
Il repoussa promptement la porte. Une bordée de cailloux s'abattit
dans le bois.
--Quels enragés! reprit-il. Deux secondes de plus, et ils me
crevaient le crâne comme une courge vide... On n'a rien à leur dire,
que voulez-vous? Ils ne savent plus, il n'y a qu'à les assommer.
Dans le salon, les Grégoire pleuraient, en voyant Cécile revenir à
elle. Elle n'avait aucun mal, pas même une égratignure: sa voilette
seule était perdue. Mais leur effarement augmenta, lorsqu'ils
reconnurent devant eux leur cuisinière, Mélanie, qui contait comment
la bande avait démoli la Piolaine. Folle de peur, elle accourait
avertir ses maîtres. Elle était entrée, elle aussi, par la porte
entrebâillée, au moment de la bagarre, sans que personne la remarquât;
et, dans son récit interminable, l'unique pierre de Jeanlin qui avait
brisé une seule vitre devenait une canonnade en règle, dont les murs
restaient fendus. Alors, les idées de M. Grégoire furent
bouleversées: on égorgeait sa fille, on rasait sa maison, c'était donc
vrai que ces mineurs pouvaient lui en vouloir, parce qu'il vivait en
brave homme de leur travail?
La femme de chambre, qui avait apporté une serviette et de l'eau de
Cologne, répéta:
--Tout de même, c'est drôle, ils ne sont pas méchants.
Madame Hennebeau, assise, très pâle, ne se remettait pas de la
secousse de son émotion; et elle retrouva seulement un sourire,
lorsqu'on félicita Négrel. Les parents de Cécile remerciaient surtout
le jeune homme, c'était maintenant un mariage conclu. M. Hennebeau
regardait en silence, allait de sa femme à cet amant qu'il jurait de
tuer le matin, puis à cette jeune fille qui l'en débarrasserait
bientôt sans doute. Il n'avait aucune hâte, une seule peur lui
restait, celle de voir sa femme tomber plus bas, à quelque laquais
peut-être.
--Et vous, mes petites chéries, demanda Deneulin à ses filles, on ne
vous a rien cassé?
Lucie et Jeanne avaient eu bien peur, mais elles étaient contentes
d'avoir vu ça. Elles riaient à présent.
--Sapristi! continua le père, voilà une bonne journée!... Si vous
voulez une dot, vous ferez bien de la gagner vous-mêmes; et
attendez-vous encore à être forcées de me nourrir.
Il plaisantait, la voix tremblante. Ses yeux se gonflèrent, quand ses
deux filles se jetèrent dans ses bras.
M. Hennebeau avait écouté cet aveu de ruine. Une pensée vive éclaira
son visage. En effet, Vandame allait être à Montsou, c'était la
compensation espérée, le coup de fortune qui le remettrait en faveur,
près de ces messieurs de la Régie. A chaque désastre de son
existence, il se réfugiait dans la stricte exécution des ordres reçus,
il faisait de la discipline militaire où il vivait, sa part réduite de
bonheur.
Mais on se calmait, le salon tombait à une paix lasse, avec la lumière
tranquille des deux lampes et le tiède étouffement des portières. Que
se passait-il donc, dehors? Les braillards se taisaient, des pierres
ne battaient plus la façade; et l'on entendait seulement de grands
coups sourds, ces coups de cognée qui sonnent au lointain des bois.
On voulut savoir, on retourna dans le vestibule risquer un regard par
le panneau vitré de la porte. Même ces dames et ces demoiselles
montèrent se poster derrière les persiennes du premier étage.
--Voyez-vous ce gredin de Rasseneur, en face, sur le seuil de ce
cabaret? dit M. Hennebeau à Deneulin. Je l'avais flairé, il faut
qu'il en soit.
Pourtant, ce n'était pas Rasseneur, c'était Étienne qui enfonçait à
coups de hache le magasin de Maigrat. Et il appelait toujours les
camarades: est-ce que les marchandises, là-dedans, n'appartenaient pas
aux charbonniers? est-ce qu'ils n'avaient pas le droit de reprendre
leur bien à ce voleur qui les exploitait depuis si longtemps, qui les
affamait sur un mot de la Compagnie? Peu à peu, tous lâchaient l'hôtel
du directeur, accouraient au pillage de la boutique voisine. Le cri:
du pain! du pain! du pain! grondait de nouveau. On en trouverait, du
pain, derrière cette porte. Une rage de faim les soulevait, comme si,
brusquement, ils ne pouvaient attendre davantage, sans expirer sur
cette route. De telles poussées se ruaient dans la porte, qu'Étienne
craignait de blesser quelqu'un, à chaque volée de la hache.
Cependant, Maigrat, qui avait quitté le vestibule de l'hôtel, s'était
d'abord réfugié dans la cuisine; mais il n'y entendait rien, il y
rêvait des attentats abominables contre sa boutique; et il venait de
remonter pour se cacher derrière la pompe, dehors, lorsqu'il distingua
nettement les craquements de la porte, les vociférations de pillage,
où se mêlait son nom. Ce n'était donc pas un cauchemar: s'il ne
voyait pas, il entendait maintenant, il suivait l'attaque, les
oreilles bourdonnantes. Chaque coup de cognée lui entrait en plein
coeur. Un gond avait dû sauter, encore cinq minutes, et la boutique
était prise. Cela se peignait dans son crâne en images réelles,
effrayantes, les brigands qui se ruaient, puis les tiroirs forcés, les
sacs éventrés, tout mangé, tout bu, la maison elle-même emportée, plus
rien, pas même un bâton pour aller mendier au travers des villages.
Non, il ne leur permettrait pas d'achever sa ruine, il préférait y
laisser la peau. Depuis qu'il était là, il apercevait à une fenêtre
de sa maison, sur la façade en retour, la chétive silhouette de sa
femme, pâle et brouillée derrière les vitres: sans doute elle
regardait arriver les coups, de son air muet de pauvre être battu.
Au-dessous, il y avait un hangar, placé de telle sorte, que, du jardin
de l'hôtel, on pouvait y monter en grimpant au treillage du mur
mitoyen; puis, de là, il était facile de ramper sur les tuiles,
jusqu'à la fenêtre. Et l'idée de rentrer ainsi chez lui le torturait
à présent, dans son remords d'en être sorti. Peut-être aurait-il le
temps de barricader le magasin avec des meubles; même il inventait
d'autres défenses héroïques, de l'huile bouillante, du pétrole
enflammé, versé d'en haut. Mais cet amour de ses marchandises luttait
contre sa peur, il râlait de lâcheté combattue. Tout d'un coup, il se
décida, à un retentissement plus profond de la hache. L'avarice
l'emportait, lui et sa femme couvriraient les sacs de leur corps,
plutôt que d'abandonner un pain.
Des huées, presque aussitôt, éclatèrent.
--Regardez! regardez!... Le matou est là-haut! au chat! au chat!
La bande venait d'apercevoir Maigrat, sur la toiture du hangar. Dans
sa fièvre, malgré sa lourdeur, il avait monté au treillage avec
agilité, sans se soucier des bois qui cassaient; et, maintenant, il
s'aplatissait le long des tuiles, il s'efforçait d'atteindre la
fenêtre. Mais la pente se trouvait très raide, il était gêné par son
ventre, ses ongles s'arrachaient. Pourtant, il se serait traîné
jusqu'en haut, s'il ne s'était mis à trembler, dans la crainte de
recevoir des pierres; car la foule, qu'il ne voyait plus, continuait à
crier, sous lui:
--Au chat! au chat!... Faut le démolir!
Et, brusquement, ses deux mains lâchèrent à la fois, il roula comme
une boule, sursauta à la gouttière, tomba en travers du mur mitoyen,
si malheureusement, qu'il rebondit du côté de la route, où il s'ouvrit
le crâne, à l'angle d'une borne. La cervelle avait jailli. Il était
mort. Sa femme, en haut, pâle et brouillée derrière les vitres,
regardait toujours.
D'abord, ce fut une stupeur. Étienne s'était arrêté, la hache glissée
des poings. Maheu, Levaque, tous les autres, oubliaient la boutique,
les yeux tournés vers le mur, où coulait lentement un mince filet
rouge. Et les cris avaient cessé, un silence s'élargissait dans
l'ombre croissante.
Tout de suite, les huées recommencèrent. C'étaient les femmes qui se
précipitaient, prises de l'ivresse du sang.
--Il y a donc un bon Dieu! Ah! cochon, c'est fini!
Elles entouraient le cadavre encore chaud, elles l'insultaient avec
des rires, traitant de sale gueule sa tête fracassée, hurlant à la
face de la mort la longue rancune de leur vie sans pain.
--Je te devais soixante francs, te voilà payé, voleur! dit la Maheude,
enragée parmi les autres. Tu ne me refuseras plus crédit... Attends!
Attends! il faut que je t'engraisse encore.
De ses dix doigts, elle grattait la terre, elle en prit deux poignées,
dont elle lui emplit la bouche, violemment.
--Tiens! mange donc!... Tiens! mange, mange, toi qui nous mangeais!
Les injures redoublèrent, pendant que le mort, étendu sur le dos,
regardait, immobile, de ses grands yeux fixes, le ciel immense d'où
tombait la nuit. Cette terre, tassée dans sa bouche, c'était le pain
qu'il avait refusé. Et il ne mangerait plus que de ce pain-là,
maintenant. Ça ne lui avait guère porté bonheur, d'affamer le pauvre
monde.
Mais les femmes avaient à tirer de lui d'autres vengeances. Elles
tournaient en le flairant, pareilles à des louves. Toutes cherchaient
un outrage, une sauvagerie qui les soulageât.
On entendit la voix aigre de la Brûlé.
--Faut le couper comme un matou!
--Oui, oui! au chat! au chat!... Il en a trop fait, le salaud!
Déjà, la Mouquette le déculottait, tirait le pantalon, tandis que la
Levaque soulevait les jambes. Et la Brûlé, de ses mains sèches de
vieille, écarta les cuisses nues, empoigna cette virilité morte. Elle
tenait tout, arrachant, dans un effort qui tendait sa maigre échine et
faisait craquer ses grands bras. Les peaux molles résistaient, elle
dut s'y reprendre, elle finit par emporter le lambeau, un paquet de
chair velue et sanglante, qu'elle agita, avec un rire de triomphe:
--Je l'ai! je l'ai!
Des voix aiguës saluèrent d'imprécations l'abominable trophée.
--Ah! bougre, tu n'empliras plus nos filles!
--Oui, c'est fini de te payer sur la bête, nous n'y passerons plus
toutes, à tendre le derrière pour avoir un pain.
--Tiens! je te dois six francs, veux-tu prendre un acompte? moi, je
veux bien, si tu peux encore!
Cette plaisanterie les secoua d'une gaieté terrible. Elles se
montraient le lambeau sanglant, comme une bête mauvaise, dont chacune
avait eu à souffrir, et qu'elles venaient d'écraser enfin, qu'elles
voyaient là, inerte, en leur pouvoir. Elles crachaient dessus, elles
avançaient leurs mâchoires, en répétant, dans un furieux éclat de
mépris:
--Il ne peut plus! il ne peut plus!... Ce n'est plus un homme qu'on
va foutre dans la terre... Va donc pourrir, bon à rien!
La Brûlé, alors, planta tout le paquet au bout de son bâton; et, le
portant en l'air, le promenant ainsi qu'un drapeau, elle se lança sur
la route, suivie de la débandade hurlante des femmes. Des gouttes de
sang pleuvaient, cette chair lamentable pendait, comme un déchet de
viande à l'étal d'un boucher. En haut, à la fenêtre, madame Maigrat
ne bougeait toujours pas; mais, sous la dernière lueur du couchant,
les défauts brouillés des vitres déformaient sa face blanche, qui
semblait rire. Battue, trahie à chaque heure, les épaules pliées du
matin au soir sur un registre, peut-être riait-elle, quand la bande
des femmes galopa, avec la bête mauvaise, la bête écrasée, au bout du
bâton.
Cette mutilation affreuse s'était accomplie dans une horreur glacée.
Ni Étienne, ni Maheu, ni les autres, n'avaient eu le temps
d'intervenir: ils restaient immobiles, devant ce galop de furies. Sur
la porte de l'estaminet Tison, des têtes se montraient, Rasseneur
blême de révolte, et Zacharie, et Philomène, stupéfiés d'avoir vu.
Les deux vieux, Bonnemort et Mouque, très graves, hochaient la tête.
Seul, Jeanlin rigolait, poussait du coude Bébert, forçait Lydie à
lever le nez. Mais les femmes revenaient déjà, tournant sur
elles-mêmes, passant sous les fenêtres de la Direction. Et, derrière
les persiennes, ces dames et ces demoiselles allongeaient le cou.
Elles n'avaient pu apercevoir la scène, cachée par le mur, elles
distinguaient mal, dans la nuit devenue noire.
--Qu'ont-elles donc au bout de ce bâton? demanda Cécile, qui s'était
enhardie jusqu'à regarder.
Lucie et Jeanne déclarèrent que ce devait être une peau de lapin.
--Non, non, murmura madame Hennebeau, ils auront pillé la charcuterie,
on dirait un débris de porc.
A ce moment, elle tressaillit et elle se tut. Madame Grégoire lui
avait donné un coup de genou. Toutes deux restèrent béantes. Ces
demoiselles, très pâles, ne questionnaient plus, suivaient de leurs
grands yeux cette vision rouge, au fond des ténèbres.
Étienne de nouveau brandit la hache. Mais le malaise ne se dissipait
pas, ce cadavre à présent barrait la route et protégeait la boutique.
Beaucoup avaient reculé. C'était comme un assouvissement qui les
apaisait tous. Maheu demeurait sombre, lorsqu'il entendit une voix
lui dire à l'oreille de se sauver. Il se retourna, il reconnut
Catherine, toujours dans son vieux paletot d'homme, noire, haletante.
D'un geste, il la repoussa. Il ne voulait pas l'écouter, il menaçait
de la battre. Alors, elle eut un geste de désespoir, elle hésita,
puis courut vers Étienne.
--Sauve-toi, sauve-toi, voilà les gendarmes!
Lui aussi la chassait, l'injuriait, en sentant remonter à ses joues le
sang des gifles qu'il avait reçues. Mais elle ne se rebutait pas,
elle l'obligeait à jeter la hache, elle l'entraînait par les deux
bras, avec une force irrésistible.
--Quand je te dis que voilà les gendarmes!... Écoute-moi donc. C'est
Chaval qui est allé les chercher et qui les amène, si tu veux savoir.
Moi, ça m'a dégoûtée, je suis venue... Sauve-toi, je ne veux pas
qu'on te prenne.
Et Catherine l'emmena, à l'instant où un lourd galop ébranlait au loin
le pavé. Tout de suite, un cri éclata: «Les gendarmes! les
gendarmes!» Ce fut une débâcle, un sauve-qui-peut si éperdu, qu'en
deux minutes la route se trouva libre, absolument nette, comme balayée
par un ouragan. Le cadavre de Maigrat faisait seul une tache d'ombre
sur la terre blanche. Devant l'estaminet Tison, il n'était resté que
Rasseneur, qui, soulagé, la face ouverte, applaudissait à la facile
victoire des sabres; tandis que, dans Montsou désert, éteint, dans le
silence des façades closes, les bourgeois, la sueur à la peau, n'osant
risquer un oeil, claquaient des dents. La plaine se noyait sous
l'épaisse nuit, il n'y avait plus que les hauts fourneaux et les fours
à coke incendiés au fond du ciel tragique. Pesamment, le galop des
gendarmes approchait, ils débouchèrent sans qu'on les distinguât, en
une masse sombre. Et, derrière eux, confiée à leur garde, la voiture
du pâtissier de Marchiennes arrivait enfin, une carriole d'où sauta un
marmiton, qui se mit d'un air tranquille à déballer les croûtes des
vol-au-vent.
Sixième partie
I
La première quinzaine de février s'écoula encore, un froid noir
prolongeait le dur hiver, sans pitié des misérables. De nouveau, les
autorités avaient battu les routes: le préfet de Lille, un procureur,
un général. Et les gendarmes n'avaient pas suffi, de la troupe était
venue occuper Montsou, tout un régiment, dont les hommes campaient de
Beaugnies à Marchiennes. Des postes armés gardaient les puits, il y
avait des soldats devant chaque machine. L'hôtel du directeur, les
Chantiers de la Compagnie, jusqu'aux maisons de certains bourgeois,
s'étaient hérissés de baïonnettes. On n'entendait plus, le long du
pavé, que le passage lent des patrouilles. Sur le terri du Voreux,
continuellement, une sentinelle restait plantée, comme une vigie
au-dessus de la plaine rase, dans le coup de vent glacé qui soufflait
là-haut; et, toutes les deux heures, ainsi qu'en pays ennemi,
retentissaient les cris de faction.
--Qui vive?... Avancez au mot de ralliement!
Le travail n'avait repris nulle part. Au contraire, la grève s'était
aggravée: Crèvecoeur, Mirou, Madeleine arrêtaient l'extraction, comme
le Voreux; Feutry-Cantel et la Victoire perdaient de leur monde chaque
matin; à Saint-Thomas, jusque-là indemne, des hommes manquaient.
C'était maintenant une obstination muette, en face de ce déploiement
de force, dont s'exaspérait l'orgueil des mineurs. Les corons
semblaient déserts, au milieu des champs de betteraves. Pas un
ouvrier ne bougeait, à peine en rencontrait-on un par hasard, isolé,
le regard oblique, baissant la tête devant les pantalons rouges. Et,
sous cette grande paix morne, dans cet entêtement passif, se butant
contre les fusils, il y avait la douceur menteuse, l'obéissance forcée
et patiente des fauves en cage, les yeux sur le dompteur, prêts à lui
manger la nuque, s'il tournait le dos. La Compagnie, que cette mort
du travail ruinait, parlait d'embaucher des mineurs du Borinage, à la
frontière belge; mais elle n'osait point; de sorte que la bataille en
restait là, entre les charbonniers qui s'enfermaient chez eux, et les
fosses mortes, gardées par la troupe.
Dès le lendemain de la journée terrible, cette paix s'était produite,
d'un coup, cachant une panique telle, qu'on faisait le plus de silence
possible sur les dégâts et les atrocités. L'enquête ouverte
établissait que Maigrat était mort de sa chute, et l'affreuse
mutilation du cadavre demeurait vague, entourée déjà d'une légende.
De son côté, la Compagnie n'avouait pas les dommages soufferts, pas
plus que les Grégoire ne se souciaient de compromettre leur fille dans
le scandale d'un procès, où elle devrait témoigner. Cependant,
quelques arrestations avaient eu lieu, des comparses comme toujours,
imbéciles et ahuris, ne sachant rien. Par erreur, Pierron était allé,
les menottes aux poignets, jusqu'à Marchiennes, ce dont les camarades
riaient encore. Rasseneur, également, avait failli être emmené entre
deux gendarmes. On se contentait, à la Direction, de dresser des
listes de renvoi, on rendait les livrets en masse: Maheu avait reçu le
sien, Levaque aussi, de même que trente-quatre de leurs camarades, au
seul coron des Deux-Cent-Quarante. Et toute la sévérité retombait sur
Étienne, disparu depuis le soir de la bagarre, et qu'on cherchait,
sans pouvoir retrouver sa trace. Chaval, dans sa haine, l'avait
dénoncé, en refusant de nommer les autres, supplié par Catherine qui
voulait sauver ses parents. Les jours se passaient, on sentait que
rien n'était fini, on attendait la fin, la poitrine oppressée d'un
malaise.
A Montsou, dès lors, les bourgeois s'éveillèrent en sursaut chaque
nuit, les oreilles bourdonnantes d'un tocsin imaginaire, les narines
hantées d'une puanteur de poudre. Mais ce qui acheva de leur fêler le
crâne, ce fut un prône de leur nouveau curé, l'abbé Ranvier, ce prêtre
maigre aux yeux de braise rouge, qui succédait à l'abbé Joire. Comme
on était loin de la discrétion souriante de celui-ci, de son unique
soin d'homme gras et doux à vivre en paix avec tout le monde! Est-ce
que l'abbé Ranvier ne s'était pas permis de prendre la défense des
abominables brigands en train de déshonorer la région? Il trouvait des
excuses aux scélératesses des grévistes, il attaquait violemment la
bourgeoisie, sur laquelle il rejetait toutes les responsabilités.
C'était la bourgeoisie qui, en dépossédant l'Église de ses libertés
antiques pour en mésuser elle-même, avait fait de ce monde un lieu
maudit d'injustice et de souffrance; c'était elle qui prolongeait les
malentendus, qui poussait à une catastrophe effroyable, par son
athéisme, par son refus d'en revenir aux croyances, aux traditions
fraternelles des premiers chrétiens. Et il avait osé menacer les
riches, il les avait avertis que, s'ils s'entêtaient davantage à ne
pas écouter la voix de Dieu, sûrement Dieu se mettrait du côté des
pauvres: il reprendrait leurs fortunes aux jouisseurs incrédules, il
les distribuerait aux humbles de la terre, pour le triomphe de sa
gloire. Les dévotes en tremblaient, le notaire déclarait qu'il y
avait là du pire socialisme, tous voyaient le curé à la tête d'une
bande, brandissant une croix, démolissant la société bourgeoise de 89,
à grands coups.
M. Hennebeau, averti, se contenta de dire, avec un haussement
d'épaules:
--S'il nous ennuie trop, l'évêque nous en débarrassera.
Et, pendant que la panique soufflait ainsi d'un bout à l'autre de la
plaine, Étienne habitait sous terre, au fond de Réquillart, le terrier
à Jeanlin. C'était là qu'il se cachait, personne ne le croyait si
proche, l'audace tranquille de ce refuge, dans la mine même, dans
cette voie abandonnée du vieux puits, avait déjoué les recherches. En
haut, les prunelliers et les aubépines, poussés parmi les charpentes
abattues du beffroi, bouchaient le trou; on ne s'y risquait plus, il
fallait connaître la manoeuvre, se pendre aux racines du sorbier, se
laisser tomber sans peur, pour atteindre les échelons solides encore;
et d'autres obstacles le protégeaient, la chaleur suffocante du goyot,
cent vingt mètres d'une descente dangereuse, puis le pénible
glissement à plat ventre, d'un quart de lieue, entre les parois
resserrées de la galerie, avant de découvrir la caverne scélérate,
emplie de rapines. Il y vivait au milieu de l'abondance, il y avait
trouvé du genièvre, le reste de la morue sèche, des provisions de
toutes sortes. Le grand lit de foin était excellent, on ne sentait
pas un courant d'air, dans cette température égale, d'une tiédeur de
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