hardiesse de goût qui la singularisait. Mais, lorsque le train avait dû être diminué, à la suite de gros embarras d'affaires, il était brusquement poussé, chez ces filles d'air extravagant, des ménagères très sages et très rusées, dont l'oeil découvrait les erreurs de centimes, dans les comptes. Aujourd'hui, avec leurs allures garçonnières d'artistes, elles tenaient la bourse, rognaient sur les sous, querellaient les fournisseurs, retapaient sans cesse leurs toilettes, arrivaient enfin à rendre décente la gêne croissante de la maison. --Mange, papa, répétait Lucie. Puis, remarquant la préoccupation où il retombait, silencieux, assombri, elle fut reprise de peur. --C'est donc grave, que tu nous fais cette grimace?... Dis donc, nous restons avec toi, on se passera de nous à ce déjeuner. Elle parlait d'une partie projetée pour le matin. Madame Hennebeau devait aller, avec sa calèche, chercher d'abord Cécile, chez les Grégoire; ensuite, elle viendrait les prendre, et l'on irait toutes à Marchiennes, déjeuner aux Forges, où la femme du directeur les avait invitées. C'était une occasion pour visiter les ateliers, les hauts fourneaux et les fours à coke. --Bien sûr, nous restons, déclara Jeanne à son tour. Mais il se fâchait. --En voilà une idée! Je vous répète que ce n'est rien... Faites-moi le plaisir de vous refourrer dans vos lits, et habillez-vous pour neuf heures, comme c'est convenu. Il les embrassa, il se hâta de partir. On entendit le bruit de ses bottes qui se perdait sur la terre gelée du jardin. Jeanne enfonça soigneusement le bouchon du rhum, tandis que Lucie mettait les biscuits sous clef. La pièce avait la propreté froide des salles où la table est maigrement servie. Et toutes deux profitaient de cette descente matinale pour voir si rien, la veille, n'était resté à la débandade. Une serviette traînait, le domestique serait grondé. Enfin, elles remontèrent. Pendant qu'il coupait au plus court, par les allées étroites de son potager, Deneulin songeait à sa fortune compromise, à ce denier de Montsou, ce million qu'il avait réalisé en rêvant de le décupler, et qui courait aujourd'hui de si grands risques. C'était une suite ininterrompue de mauvaises chances, des réparations énormes et imprévues, des conditions d'exploitation ruineuses, puis le désastre de cette crise industrielle, juste à l'heure où les bénéfices commençaient. Si la grève éclatait chez lui, il était par terre. Il poussa une petite porte: les bâtiments de la fosse se devinaient, dans la nuit noire, à un redoublement d'ombre, étoilé de quelques lanternes. Jean-Bart n'avait pas l'importance du Voreux, mais l'installation rajeunie en faisait une jolie fosse, selon le mot des ingénieurs. On ne s'était pas contenté d'élargir le puits d'un mètre cinquante et de le creuser jusqu'à sept cent huit mètres de profondeur, on l'avait équipé à neuf, machine neuve, cages neuves, tout un matériel neuf, établi d'après les derniers perfectionnements de la science; et même une recherche d'élégance se retrouvait jusque dans les constructions, un hangar de criblage à lambrequin découpé, un beffroi orné d'une horloge, une salle de recette et une chambre de machine, arrondies en chevet de chapelle renaissance, que la cheminée surmontait d'une spirale de mosaïque, faite de briques noires et de briques rouges. La pompe était placée sur l'autre puits de la concession, à la vieille fosse Gaston-Marie, uniquement réservée pour l'épuisement. Jean-Bart, à droite et à gauche de l'extraction, n'avait que deux goyots, celui d'un ventilateur à vapeur et celui des échelles. Le matin, dès trois heures, Chaval était arrivé le premier, débauchant les camarades, les convainquant qu'il fallait imiter ceux de Montsou et demander une augmentation de cinq centimes par berline. Bientôt, les quatre cents ouvriers du fond avaient débordé de la baraque dans la salle de recette, au milieu d'un tumulte de gestes et de cris. Ceux qui voulaient travailler, tenaient leur lampe, pieds nus, la pelle ou la rivelaine sous le bras; tandis que les autres, encore en sabots, le paletot sur les épaules à cause du grand froid, barraient le puits; et les porions s'étaient enroués à vouloir mettre de l'ordre, à les supplier d'être raisonnables, de ne pas empêcher de descendre ceux qui en avaient la bonne volonté. Mais Chaval s'emporta, quand il aperçut Catherine en culotte et en veste, la tête serrée dans le béguin bleu. Il lui avait, en se levant, signifié brutalement de rester couchée. Elle, désespérée de cet arrêt du travail, l'avait suivi tout de même, car il ne lui donnait jamais d'argent, elle devait souvent payer pour elle et pour lui; et qu'allait-elle devenir, si elle ne gagnait plus rien? Une peur l'obsédait, la peur d'une maison publique de Marchiennes, où finissaient les herscheuses sans pain et sans gîte. --Nom de Dieu! cria Chaval, qu'est-ce que tu viens foutre ici? Elle bégaya qu'elle n'avait pas des rentes et qu'elle voulait travailler. --Alors, tu te mets contre moi, garce!... Rentre tout de suite, ou je te raccompagne à coups de sabot dans le derrière! Peureusement, elle recula, mais elle ne partit point, résolue à voir comment tourneraient les choses. Deneulin arrivait par l'escalier du criblage. Malgré la faible clarté des lanternes, d'un vif regard il embrassa la scène, cette cohue noyée d'ombre, dont il connaissait chaque face, les haveurs, les chargeurs, les moulineurs, les herscheuses, jusqu'aux galibots. Dans la nef, neuve et encore propre, la besogne arrêtée attendait: la machine, sous pression, avait de légers sifflements de vapeur; les cages demeuraient pendues aux câbles immobiles; les berlines, abandonnées en route, encombraient les dalles de fonte. On venait de prendre à peine quatre-vingts lampes, les autres flambaient dans la lampisterie. Mais un mot de lui suffirait sans doute, et toute la vie du travail recommencerait. --Eh bien! que se passe-t-il donc, mes enfants? demanda-t-il à pleine voix. Qu'est-ce qui vous fâche? Expliquez-moi ça, nous allons nous entendre. D'ordinaire, il se montrait paternel pour ses hommes, tout en exigeant beaucoup de travail. Autoritaire, l'allure brusque, il tâchait d'abord de les conquérir par une bonhomie qui avait des éclats de clairon; et il se faisait aimer souvent, les ouvriers respectaient surtout en lui l'homme de courage, sans cesse dans les tailles avec eux, le premier au danger, dès qu'un accident épouvantait la fosse. Deux fois, après des coups de grisou, on l'avait descendu, lié par une corde sous les aisselles, lorsque les plus braves reculaient. --Voyons, reprit-il, vous n'allez pas me faire repentir d'avoir répondu de vous. Vous savez que j'ai refusé un poste de gendarmes... Parlez tranquillement, je vous écoute. Tous se taisaient maintenant, gênés, s'écartant de lui; et ce fut Chaval qui finit par dire: --Voilà, monsieur Deneulin, nous ne pouvons continuer à travailler, il nous faut cinq centimes de plus par berline. Il parut surpris. --Comment! cinq centimes! A propos de quoi cette demande? Moi, je ne me plains pas de vos boisages, je ne veux pas vous imposer un nouveau tarif, comme la Régie de Montsou. --C'est possible, mais les camarades de Montsou sont tout de même dans le vrai. Ils repoussent le tarif et ils exigent une augmentation de cinq centimes, parce qu'il n'y a pas moyen de travailler proprement, avec les marchandages actuels... Nous voulons cinq centimes de plus, n'est-ce pas, vous autres? Des voix approuvèrent, le bruit reprenait, au milieu de gestes violents. Peu à peu, tous se rapprochaient en un cercle étroit. Une flamme alluma les yeux de Deneulin, tandis que sa poigne d'homme amoureux des gouvernements forts, se serrait, de peur de céder à la tentation d'en saisir un par la peau du cou. Il préféra discuter, parler raison. --Vous voulez cinq centimes, et j'accorde que la besogne les vaut. Seulement, je ne puis pas vous les donner. Si je vous les donnais, je serais simplement fichu... Comprenez donc qu'il faut que je vive, moi d'abord, pour que vous viviez. Et je suis à bout, la moindre augmentation du prix de revient me ferait faire la culbute... Il y a deux ans, rappelez-vous, lors de la dernière grève, j'ai cédé, je le pouvais encore. Mais cette hausse du salaire n'en a pas moins été ruineuse, car voici deux années que je me débats... Aujourd'hui, j'aimerais mieux lâcher la boutique tout de suite, que de ne savoir, le mois prochain, où prendre de l'argent pour vous payer. Chaval avait un mauvais rire, en face de ce maître qui leur contait si franchement ses affaires. Les autres baissaient le nez, têtus, incrédules, refusant de s'entrer dans le crâne qu'un chef ne gagnât pas des millions sur ses ouvriers. Alors, Deneulin insista. Il expliquait sa lutte contre Montsou toujours aux aguets, prêt à le dévorer, s'il avait un soir la maladresse de se casser les reins. C'était une concurrence sauvage, qui le forçait aux économies, d'autant plus que la grande profondeur de Jean-Bart augmentait chez lui le prix de l'extraction, condition défavorable à peine compensée par la forte épaisseur des couches de houille. Jamais il n'aurait haussé les salaires, à la suite de la dernière grève, sans la nécessité où il s'était trouvé d'imiter Montsou, de peur de voir ses hommes le lâcher. Et il les menaçait du lendemain, quel beau résultat pour eux, s'ils l'obligeaient à vendre, de passer sous le joug terrible de la Régie! Lui, ne trônait pas au loin, dans un tabernacle ignoré; il n'était pas un de ces actionnaires qui paient des gérants pour tondre le mineur, et que celui-ci n'a jamais vus; il était un patron, il risquait autre chose que son argent, il risquait son intelligence, sa santé, sa vie. L'arrêt du travail allait être la mort, tout bonnement, car il n'avait pas de stock, et il fallait pourtant qu'il expédiât les commandes. D'autre part, le capital de son outillage ne pouvait dormir. Comment tiendrait-il ses engagements? qui paierait le taux des sommes que lui avaient confiées ses amis? Ce serait la faillite. --Et voilà, mes braves! dit-il en terminant. Je voudrais vous convaincre... On ne demande pas à un homme de s'égorger lui-même, n'est-ce pas? et que je vous donne vos cinq centimes ou que je vous laisse vous mettre en grève, c'est comme si je me coupais le cou. Il se tut. Des grognements coururent. Une partie des mineurs semblait hésiter. Plusieurs retournèrent près du puits. --Au moins, dit un porion, que tout le monde soit libre... Quels sont ceux qui veulent travailler? Catherine s'était avancée une des premières. Mais Chaval, furieux, la repoussa, en criant: --Nous sommes tous d'accord, il n'y a que les jean-foutre qui lâchent les camarades! Dès lors, la conciliation parut impossible. Les cris recommençaient, des bousculades chassaient les hommes du puits, au risque de les écraser contre les murs. Un instant, le directeur, désespéré, essaya de lutter seul, de réduire violemment cette foule; mais c'était une folie inutile, il dut se retirer. Et il resta quelques minutes, au fond du bureau du receveur, essoufflé sur une chaise, si éperdu de son impuissance, que pas une idée ne lui venait. Enfin, il se calma, il dit à un surveillant d'aller lui chercher Chaval; puis, quand ce dernier eut consenti à l'entretien, il congédia le monde du geste. --Laissez-nous. L'idée de Deneulin était de voir ce que ce gaillard avait dans le ventre. Dès les premiers mots, il le sentit vaniteux, dévoré de passion jalouse. Alors, il le prit par la flatterie, affecta de s'étonner qu'un ouvrier de son mérite compromît de la sorte son avenir. A l'entendre, il avait depuis longtemps jeté les yeux sur lui pour un avancement rapide; et il termina en offrant carrément de le nommer porion, plus tard. Chaval l'écoutait, silencieux, les poings d'abord serrés, puis peu à peu détendus. Tout un travail s'opérait au fond de son crâne: s'il s'entêtait dans la grève, il n'y serait jamais que le lieutenant d'Étienne, tandis qu'une autre ambition s'ouvrait, celle de passer parmi les chefs. Une chaleur d'orgueil lui montait à la face et le grisait. Du reste, la bande de grévistes, qu'il attendait depuis le matin, ne viendrait plus à cette heure; quelque obstacle avait dû l'arrêter, des gendarmes peut-être: il n'était que temps de se soumettre. Mais il n'en refusait pas moins de la tête, il faisait l'homme incorruptible, à grandes tapes indignées sur son coeur. Enfin, sans parler au patron du rendez-vous donné par lui à ceux de Montsou, il promit de calmer les camarades et de les décider à descendre. Deneulin resta caché, les porions eux-mêmes se tinrent à l'écart. Pendant une heure, ils entendirent Chaval pérorer, discuter, debout sur une berline de la recette. Une partie des ouvriers le huaient, cent vingt s'en allèrent, exaspérés, s'obstinant dans la résolution qu'il leur avait fait prendre. Il était déjà plus de sept heures, le jour se levait, très clair, un jour gai de grande gelée. Et, tout d'un coup, le branle de la fosse recommença, la besogne arrêtée continuait. Ce fut d'abord la machine dont la bielle plongea, déroulant et enroulant les câbles des bobines. Puis, au milieu du vacarme des signaux, la descente se fit, les cages s'emplissaient, s'engouffraient, remontaient, le puits avalait sa ration de galibots, de herscheuses et de haveurs; tandis que, sur les dalles de fonte, les moulineurs poussaient les berlines, dans un roulement de tonnerre. --Nom de Dieu! qu'est-ce que tu fous là? cria Chaval à Catherine qui attendait son tour. Veux-tu bien descendre et ne pas flâner! A neuf heures, lorsque madame Hennebeau arriva dans sa voiture, avec Cécile, elle trouva Lucie et Jeanne toutes prêtes, très élégantes malgré leurs toilettes vingt fois refaites. Mais Deneulin s'étonna, en apercevant Négrel qui accompagnait la calèche à cheval. Quoi donc, les hommes en étaient? Alors, madame Hennebeau expliqua de son air maternel qu'on l'avait effrayée, que les chemins étaient pleins de mauvaises figures, disait-on, et qu'elle préférait emmener un défenseur. Négrel riait, les rassurait: rien d'inquiétant, des menaces de braillards comme toujours, mais pas un qui oserait jeter une pierre dans une vitre. Encore joyeux de son succès, Deneulin raconta la révolte réprimée de Jean-Bart. Maintenant, il se disait bien tranquille. Et, sur la route de Vandame, pendant que ces demoiselles montaient en voiture, tous s'égayaient de cette journée superbe, sans deviner au loin, dans la campagne, le long frémissement qui s'enflait, le peuple en marche dont ils auraient entendu le galop, s'ils avaient collé l'oreille contre la terre. --Eh bien! c'est convenu, répéta madame Hennebeau. Ce soir, vous venez chercher ces demoiselles et vous dînez avec nous... madame Grégoire m'a également promis de venir reprendre Cécile. --Comptez sur moi, répondit Deneulin. La calèche partit du côté de Vandame. Jeanne et Lucie s'étaient penchées, pour rire encore à leur père, resté debout au bord du chemin; tandis que Négrel trottait galamment, derrière les roues qui fuyaient. On traversa la forêt, on prit la route de Vandame à Marchiennes. Comme on approchait du Tartaret, Jeanne demanda à madame Hennebeau si elle connaissait la Côte-Verte; et celle-ci, malgré son séjour de cinq ans déjà dans le pays, avoua qu'elle n'était jamais allée de ce côté. Alors, on fit un détour. Le Tartaret, à la lisière du bois, était une lande inculte, d'une stérilité volcanique, sous laquelle, depuis des siècles, brûlait une mine de houille incendiée. Cela se perdait dans la légende, des mineurs du pays racontaient une histoire: le feu du ciel tombant sur cette Sodome des entrailles de la terre, où les herscheuses se souillaient d'abominations; si bien qu'elles n'avaient pas même eu le temps de remonter, et qu'aujourd'hui encore, elles flambaient au fond de cet enfer. Les roches calcinées, rouge sombre, se couvraient d'une efflorescence d'alun, comme d'une lèpre. Du soufre poussait, en une fleur jaune, au bord des fissures. La nuit, les braves qui osaient risquer un oeil à ces trous, juraient y voir des flammes, les âmes criminelles en train de grésiller dans la braise intérieure. Des lueurs errantes couraient au ras du sol, des vapeurs chaudes, empoisonnant l'ordure et la sale cuisine du diable, fumaient continuellement. Et, ainsi qu'un miracle d'éternel printemps, au milieu de cette lande maudite du Tartaret, la Côte-Verte se dressait avec ses gazons toujours verts, ses hêtres dont les feuilles se renouvelaient sans cesse, ses champs où mûrissaient jusqu'à trois récoltes. C'était une serre naturelle, chauffée par l'incendie des couches profondes. Jamais la neige n'y séjournait. L'énorme bouquet de verdure, à côté des arbres dépouillés de la forêt, s'épanouissait dans cette journée de décembre, sans que la gelée en eût même roussi les bords. Bientôt, la calèche fila en plaine. Négrel plaisantait la légende, expliquait comment le feu prenait le plus souvent au fond d'une mine, par la fermentation des poussières du charbon; quand on ne pouvait s'en rendre maître, il brûlait sans fin; et il citait une fosse de Belgique qu'on avait inondée, en détournant et en jetant dans le puits une rivière. Mais il se tut, des bandes de mineurs croisaient à chaque minute la voiture, depuis un instant. Ils passaient silencieux, avec des regards obliques, dévisageant ce luxe qui les forçait à se ranger. Leur nombre augmentait toujours, les chevaux durent marcher au pas, sur le petit pont de la Scarpe. Que se passait-il donc, pour que ce peuple fût ainsi par les chemins? Ces demoiselles s'effrayaient, Négrel commençait à flairer quelque bagarre, dans la campagne frémissante; et ce fut un soulagement lorsqu'on arriva enfin à Marchiennes. Sous le soleil qui semblait les éteindre, les batteries des fours à coke et les tours des hauts fourneaux lâchaient des fumées, dont la suie éternelle pleuvait dans l'air. II A Jean-Bart, Catherine roulait depuis une heure déjà, poussant les berlines jusqu'au relais; et elle était trempée d'un tel flot de sueur, qu'elle s'arrêta un instant pour s'essuyer la face. Du fond de la taille, où il tapait à la veine avec les camarades du marchandage, Chaval s'étonna, lorsqu'il n'entendit plus le grondement des roues. Les lampes brûlaient mal, la poussière du charbon empêchait de voir. --Quoi donc? cria-t-il. Quand elle lui eut répondu qu'elle allait fondre bien sûr, et qu'elle se sentait le coeur qui se décrochait, il répliqua furieusement: --Bête, fais comme nous, ôte ta chemise! C'était à sept cent huit mètres, au nord, dans la première voie de la veine Désirée, que trois kilomètres séparaient de l'accrochage. Lorsqu'ils parlaient de cette région de la fosse, les mineurs du pays pâlissaient et baissaient la voix, comme s'ils avaient parlé de l'enfer; et ils se contentaient le plus souvent de hocher la tête, en hommes qui préféraient ne point causer de ces profondeurs de braise ardente. A mesure que les galeries s'enfonçaient vers le nord, elles se rapprochaient du Tartaret, elles pénétraient dans l'incendie intérieur, qui, là-haut, calcinait les roches. Les tailles, au point où l'on en était arrivé, avaient une température moyenne de quarante-cinq degrés. On s'y trouvait en pleine cité maudite, au milieu des flammes que les passants de la plaine voyaient par les fissures, crachant du soufre et des vapeurs abominables. Catherine, qui avait déjà enlevé sa veste, hésita, puis ôta également sa culotte; et, les bras nus, les cuisses nues, la chemise serrée aux hanches par une corde, comme une blouse, elle se remit à rouler. --Tout de même, ça ira mieux, dit-elle à voix haute. Dans son étouffement, il y avait une vague peur. Depuis cinq jours qu'ils travaillaient là, elle songeait aux contes dont on avait bercé son enfance, à ces herscheuses du temps jadis qui brûlaient sous le Tartaret, en punition de choses qu'on n'osait pas répéter. Sans doute, elle était trop grande maintenant pour croire de pareilles bêtises; mais, pourtant, qu'aurait-elle fait, si brusquement elle avait vu sortir du mur une fille rouge comme un poêle, avec des yeux pareils à des tisons? Cette idée redoublait ses sueurs. Au relais, à quatre-vingts mètres de la taille, une autre herscheuse prenait la berline et la roulait à quatre-vingts mètres plus loin, jusqu'au pied du plan incliné, pour que le receveur l'expédiât avec celles qui descendaient des voies d'en haut. --Fichtre! tu te mets à ton aise, dit cette femme, une maigre veuve de trente ans, quand elle aperçut Catherine en chemise. Moi je ne peux pas, les galibots du plan m'embêtent avec leurs saletés. --Ah bien! répliqua la jeune fille, je m'en moque, des hommes! je souffre trop. Elle repartit, poussant une berline vide. Le pis était que, dans cette voie de fond, une autre cause se joignait au voisinage du Tartaret, pour rendre la chaleur insoutenable. On côtoyait d'anciens travaux, une galerie abandonnée de Gaston-Marie, très profonde, où un coup de grisou, dix ans plus tôt, avait incendié la veine, qui brûlait toujours, derrière le «corroi», le mur d'argile bâti là et réparé continuellement, afin de limiter le désastre. Privé d'air, le feu aurait dû s'éteindre; mais sans doute des courants inconnus l'avivaient, il s'entretenait depuis dix années, il chauffait l'argile du corroi comme on chauffe les briques d'un four, au point qu'on en recevait au passage la cuisson. Et c'était le long de ce muraillement, sur une longueur de plus de cent mètres, que se faisait le roulage, dans une température de soixante degrés. Après deux voyages, Catherine étouffa de nouveau. Heureusement, la voie était large et commode, dans cette veine Désirée, une des plus épaisses de la région. La couche avait un mètre quatre-vingt-dix, les ouvriers pouvaient travailler debout. Mais ils auraient préféré le travail à col tordu, et un peu de fraîcheur. --Ah! ça, est-ce que tu dors? reprit violemment Chaval, dès qu'il cessa d'entendre remuer Catherine. Qui est-ce qui m'a fichu une rosse de cette espèce? Veux-tu bien emplir ta berline et rouler! Elle était au bas de la taille, appuyée sur sa pelle; et un malaise l'envahissait, pendant qu'elle les regardait tous d'un air imbécile, sans obéir. Elle les voyait mal, à la lueur rougeâtre des lampes, entièrement nus comme des bêtes, si noirs, si encrassés de sueur et de charbon, que leur nudité ne la gênait pas. C'était une besogne obscure, des échines de singe qui se tendaient, une vision infernale de membres roussis, s'épuisant au milieu de coups sourds et de gémissements. Mais eux la distinguaient mieux sans doute, car les rivelaines s'arrêtèrent de taper, et ils la plaisantèrent d'avoir ôté sa culotte. --Eh! tu vas l'enrhumer, méfie-toi! --C'est qu'elle a de vraies jambes! Dis donc, Chaval, y en a pour deux! --Oh! faudrait voir. Relève ça. Plus haut! plus haut! Alors, Chaval, sans se fâcher de ces rires, retomba sur elle. --Ça y est-il, nom de Dieu!... Ah! pour les saletés, elle est bonne. Elle resterait là, à en entendre jusqu'à demain. Péniblement, Catherine s'était décidée à emplir sa berline; puis, elle la poussa. La galerie était trop large pour qu'elle pût s'arc-bouter aux deux côtés des bois, ses pieds nus se tordaient dans les rails, où ils cherchaient un point d'appui, pendant qu'elle filait avec lenteur, les bras raidis en avant, la taille cassée. Et, dès qu'elle longeait le corroi, le supplice du feu recommençait, la sueur tombait aussitôt de tout son corps, en gouttes énormes, comme une pluie d'orage. A peine au tiers du relais, elle ruissela, aveuglée, souillée elle aussi d'une boue noire. Sa chemise étroite, comme trempée d'encre, collait à sa peau, lui remontait jusqu'aux reins dans le mouvement des cuisses; et elle en était si douloureusement bridée, qu'il lui fallut lâcher encore la besogne. Qu'avait-elle donc, ce jour-là? Jamais elle ne s'était senti ainsi du coton dans les os. Ça devait être un mauvais air. L'aérage ne se faisait pas, au fond de cette voie éloignée. On y respirait toutes sortes de vapeurs qui sortaient du charbon avec un petit bruit bouillonnant de source, si abondantes parfois, que les lampes refusaient de brûler; sans parler du grisou, dont on ne s'occupait plus, tant la veine en soufflait au nez des ouvriers, d'un bout de la quinzaine à l'autre. Elle le connaissait bien, ce mauvais air, cet air mort comme disent les mineurs, en bas de lourds gaz d'asphyxie, en haut des gaz légers qui s'allument et foudroient tous les chantiers d'une fosse, des centaines d'hommes, dans un seul coup de tonnerre. Depuis son enfance, elle en avait tellement avalé, qu'elle s'étonnait de le supporter si mal, les oreilles bourdonnantes, la gorge en feu. N'en pouvant plus, elle éprouva un besoin d'ôter sa chemise. Cela tournait à la torture, ce linge dont les moindres plis la coupaient, la brûlaient. Elle résista, voulut rouler encore, fut forcée de se remettre debout. Alors, vivement, en se disant qu'elle se couvrirait au relais, elle enleva tout, la corde, la chemise, si fiévreuse, qu'elle aurait arraché la peau, si elle avait pu. Et, nue maintenant, pitoyable, ravalée au trot de la femelle quêtant sa vie par la boue des chemins, elle besognait, la croupe barbouillée de suie, avec de la crotte jusqu'au ventre, ainsi qu'une jument de fiacre. A quatre pattes, elle poussait. Mais un désespoir lui vint, elle n'était pas soulagée, d'être nue. Quoi ôter encore? Le bourdonnement de ses oreilles l'assourdissait, il lui semblait sentir un étau la serrer aux tempes. Elle tomba sur les genoux. La lampe, calée dans le charbon de la berline, lui parut s'éteindre. Seule, l'intention d'en remonter la mèche surnageait, au milieu de ses idées confuses. Deux fois elle voulut l'examiner, et les deux fois, à mesure qu'elle la posait devant elle, par terre, elle la vit pâlir, comme si elle aussi eût manqué de souffle. Brusquement, la lampe s'éteignit. Alors, tout roula au fond des ténèbres, une meule tournait dans sa tête, son coeur défaillait, s'arrêtait de battre, engourdi à son tour par la fatigue immense qui endormait ses membres. Elle s'était renversée, elle agonisait dans l'air d'asphyxie, au ras du sol. --Je crois, nom de Dieu! qu'elle flâne encore, gronda la voix de Chaval. Il écouta du haut de la taille, n'entendit point le bruit des roues. --Eh! Catherine, sacrée couleuvre! La voix se perdait au loin, dans la galerie noire, et pas une haleine ne répondait. --Veux-tu que j'aille te faire grouiller, moi! Rien ne remuait, toujours le même silence de mort. Furieux, il descendit, il courut avec sa lampe, si violemment qu'il faillit buter dans le corps de la herscheuse, qui barrait la voie. Béant, il la regardait. Qu'avait-elle donc? Ce n'était pas une frime au moins, histoire de faire un somme? Mais la lampe, qu'il avait baissée pour lui éclairer la face, menaça de s'éteindre. Il la releva, la baissa de nouveau, finit par comprendre: ça devait être un coup de mauvais air. Sa violence était tombée, le dévouement du mineur s'éveillait, en face du camarade en péril. Déjà il criait qu'on lui apportât sa chemise; et il avait saisi à pleins bras la fille nue et évanouie, il la soulevait le plus haut possible. Quand on lui eut jeté sur les épaules leurs vêtements, il partit au pas de course, soutenant d'une main son fardeau, portant les deux lampes de l'autre. Les galeries profondes se déroulaient, il galopait, prenait à droite, prenait à gauche, allait chercher la vie dans l'air glacé de la plaine, que soufflait le ventilateur. Enfin, un bruit de source l'arrêta, le ruissellement d'une infiltration coulant de la roche. Il se trouvait à un carrefour d'une grande galerie de roulage, qui desservait autrefois Gaston-Marie. L'aérage y soufflait en un vent de tempête, la fraîcheur y était si grande, qu'il fut secoué d'un frisson, lorsqu'il eut assis par terre, contre les bois, sa maîtresse toujours sans connaissance, les yeux fermés. --Catherine, voyons, nom de Dieu! pas de blague... Tiens-toi un peu que je trempe ça dans l'eau. Il s'effarait de la voir si molle. Pourtant, il put tremper sa chemise dans la source, et il lui en lava la figure. Elle était comme une morte, enterrée déjà au fond de la terre, avec son corps fluet de fille tardive, où les formes de la puberté hésitaient encore. Puis, un frémissement courut sur sa gorge d'enfant, sur son ventre et ses cuisses de petite misérable, déflorée avant l'âge. Elle ouvrit les yeux, elle bégaya: --J'ai froid. --Ah! j'aime mieux ça, par exemple! cria Chaval soulagé. Il la rhabilla, glissa aisément la chemise, jura de la peine qu'il eut à passer la culotte, car elle ne pouvait s'aider beaucoup. Elle restait étourdie, ne comprenait pas où elle se trouvait, ni pourquoi elle était nue. Quand elle se souvint, elle fut honteuse. Comment avait-elle osé enlever tout! Et elle le questionnait: est-ce qu'on l'avait aperçue ainsi, sans un mouchoir à la taille seulement, pour se cacher? Lui, qui rigolait, inventait des histoires, racontait qu'il venait de l'apporter là, au milieu de tous les camarades faisant la haie. Quelle idée aussi d'avoir écouté son conseil et de s'être mis le derrière à l'air! Ensuite, il donna sa parole que les camarades ne devaient pas même savoir si elle l'avait rond ou carré, tellement il galopait raide. --Bigre! mais je crève de froid, dit-il en se rhabillant à son tour. Jamais elle ne l'avait vu si gentil. D'ordinaire, pour une bonne parole qu'il lui disait, elle empoignait tout de suite deux sottises. Cela aurait été si bon de vivre d'accord! Une tendresse la pénétrait, dans l'alanguissement de sa fatigue. Elle lui sourit, elle murmura: --Embrasse-moi. Il l'embrassa, il se coucha près d'elle, en attendant qu'elle pût marcher. --Vois-tu, reprit-elle, tu avais tort de crier là-bas, car je n'en pouvais plus, vrai! Dans la taille encore, vous avez moins chaud; mais si tu savais comme on cuit, au fond de la voie! --Bien sûr, répondit-il, on serait mieux sous les arbres... Tu as du mal dans ce chantier, ça, je m'en doute, ma pauvre fille. Elle fut si touchée de l'entendre en convenir, qu'elle fit la vaillante. --Oh! c'est une mauvaise disposition. Puis, aujourd'hui, l'air est empoisonné... Mais tu verras, tout à l'heure, si je suis une couleuvre. Quand il faut travailler, on travaille, n'est-ce pas? Moi, j'y crèverais plutôt que de lâcher. Il y eut un silence. Lui, la tenait d'un bras à la taille, en la serrant contre sa poitrine, pour l'empêcher d'attraper du mal. Elle, bien qu'elle se sentît déjà la force de retourner au chantier, s'oubliait avec délices. --Seulement, continua-t-elle très bas, je voudrais bien que tu fusses plus gentil... Oui, on est si content, quand on s'aime un peu. Et elle se mit à pleurer doucement. --Mais je t'aime, cria-t-il, puisque je t'ai prise avec moi. Elle ne répondit que d'un hochement de tête. Souvent, il y avait des hommes qui prenaient des femmes, pour les avoir, en se fichant de leur bonheur à elles. Ses larmes coulaient plus chaudes, cela la désespérait maintenant, de songer à la bonne vie qu'elle mènerait, si elle était tombée sur un autre garçon, dont elle aurait senti toujours le bras passé ainsi à sa taille. Un autre? et l'image vague de cet autre se dressait dans sa grosse émotion. Mais c'était fini, elle n'avait plus que le désir de vivre jusqu'au bout avec celui-là, s'il voulait seulement ne pas la bousculer si fort. --Alors, dit-elle, tâche donc d'être comme ça de temps en temps. Des sanglots lui coupèrent la parole, et il l'embrassa de nouveau. --Es-tu bête!... Tiens! je jure d'être gentil. On n'est pas plus méchant qu'un autre, va! Elle le regardait, elle recommençait à sourire dans ses larmes. Peut-être qu'il avait raison, on n'en rencontrait guère, des femmes heureuses. Puis, bien qu'elle se défiât de son serment, elle s'abandonnait à la joie de le voir aimable. Mon Dieu! si cela avait pu durer! Tous deux s'étaient repris; et, comme ils se serraient d'une longue étreinte, des pas les firent se mettre debout. Trois camarades, qui les avaient vus passer, arrivaient pour savoir. On repartit ensemble. Il était près de dix heures, et l'on déjeuna dans un coin frais, avant de se remettre à suer au fond de la taille. Mais ils achevaient la double tartine de leur briquet, ils allaient boire une gorgée de café à leur gourde, lorsqu'une rumeur, venue des chantiers lointains, les inquiéta. Quoi donc? était-ce un accident encore? Ils se levèrent, ils coururent. Des haveurs, des herscheuses, des galibots les croisaient à chaque instant; et aucun ne savait, tous criaient, ça devait être un grand malheur. Peu à peu, la mine entière s'effarait, des ombres affolées débouchaient des galeries, les lanternes dansaient, filaient dans les ténèbres. Où était-ce? pourquoi ne le disait-on pas? Tout d'un coup, un porion passa en criant: --On coupe les câbles! on coupe les câbles! Alors, la panique souffla. Ce fut un galop furieux au travers des voies obscures. Les têtes se perdaient. A propos de quoi coupait-on les câbles? et qui les coupait, lorsque les hommes étaient au fond? Cela paraissait monstrueux. Mais la voix d'un autre porion éclata, puis se perdit. --Ceux de Montsou coupent les câbles! Que tout le monde sorte! Quand il eut compris, Chaval arrêta net Catherine. L'idée qu'il rencontrerait là-haut ceux de Montsou, s'il sortait, lui engourdissait les jambes. Elle était donc venue, cette bande qu'il croyait aux mains des gendarmes! Un instant, il songea à rebrousser chemin et à remonter par Gaston-Marie; mais la manoeuvre ne s'y faisait plus. Il jurait, hésitant, cachant sa peur, répétant que c'était bête de courir comme ça. On n'allait pas les laisser au fond, peut-être! La voix du porion retentit de nouveau, se rapprocha. --Que tout le monde sorte! Aux échelles! aux échelles! Et Chaval fut emporté avec les camarades. Il bouscula Catherine, il l'accusa de ne pas courir assez fort. Elle voulait donc qu'ils restassent seuls dans la fosse, à crever de faim? car les brigands de Montsou étaient capables de casser les échelles, sans attendre que le monde fût sorti. Cette supposition abominable acheva de les détraquer tous, il n'y eut plus, le long des galeries, qu'une débandade enragée, une course de fous à qui arriverait le premier, pour remonter avant les autres. Des hommes criaient que les échelles étaient cassées, que personne ne sortirait. Et, quand ils commencèrent à déboucher par groupes épouvantés dans la salle d'accrochage, ce fut un véritable engouffrement: ils se jetaient vers le puits, ils s'écrasaient à l'étroite porte du goyot des échelles; tandis qu'un vieux palefrenier, qui venait prudemment de faire rentrer les chevaux à l'écurie, les regardait d'un air de dédaigneuse insouciance, habitué aux nuits passées dans la fosse, certain qu'on le tirerait toujours de là. --Nom de Dieu! veux-tu monter devant moi! dit Chaval à Catherine. Au moins, je te tiendrai, si tu tombes. Ahurie, suffoquée par cette course de trois kilomètres qui l'avait encore une fois trempée de sueur, elle s'abandonnait, sans comprendre, aux remous de la foule. Alors, il la tira par le bras, à le lui briser; et elle jeta une plainte, ses larmes jaillirent: déjà il oubliait son serment, jamais elle ne serait heureuse. --Passe donc! hurla-t-il. Mais il lui faisait trop peur. Si elle montait devant lui, tout le temps il la brutaliserait. Aussi résistait-elle, pendant que le flot éperdu des camarades les repoussait de côté. Les filtrations du puits tombaient à grosses gouttes, et le plancher de l'accrochage, ébranlé par le piétinement, tremblait au-dessus du bougnou, du puisard vaseux, profond de dix mètres. Justement, c'était à Jean-Bart, deux ans plus tôt, qu'un terrible accident, la rupture d'un câble, avait culbuté la cage au fond du bougnou, dans lequel deux hommes s'étaient noyés. Et tous y songeaient, on allait tous y rester, si l'on s'entassait sur les planches. --Sacrée tête de pioche! cria Chaval, crève donc, je serai débarrassé! Il monta, et elle le suivit. Du fond au jour, il y avait cent deux échelles, d'environ sept mètres, posées chacune sur un étroit palier qui tenait la largeur du goyot, et dans lequel un trou carré permettait à peine le passage des épaules. C'était comme une cheminée plate, de sept cents mètres de hauteur, entre la paroi du puits et la cloison du compartiment d'extraction, un boyau humide, noir et sans fin, où les échelles se superposaient, presque droites, par étages réguliers. Il fallait vingt-cinq minutes à un homme solide pour gravir cette colonne géante. D'ailleurs, le goyot ne servait plus que dans les cas de catastrophe. Catherine, d'abord, monta gaillardement. Ses pieds nus étaient faits à l'escaillage tranchant des voies et ne souffraient pas des échelons carrés, recouverts d'une tringle de fer, qui empêchait l'usure. Ses mains, durcies par le roulage, empoignaient sans fatigue les montants, trop gros pour elles. Et même cela l'occupait, la sortait de son chagrin, cette montée imprévue, ce long serpent d'hommes se coulant, se hissant, trois par échelle, si bien que la tête déboucherait au jour, lorsque la queue traînerait encore sur le bougnou. On n'en était pas là, les premiers devaient se trouver à peine au tiers du puits. Personne ne parlait plus, seuls les pieds roulaient avec un bruit sourd; tandis que les lampes, pareilles à des étoiles voyageuses, s'espaçaient de bas en haut, en une ligne toujours grandissante. Derrière elle, Catherine entendit un galibot compter les échelles. Cela lui donna l'idée de les compter aussi. On en avait déjà monté quinze, et l'on arrivait à un accrochage. Mais, au même instant, elle se heurta dans les jambes de Chaval. Il jura, en lui criant de faire attention. De proche en proche, toute la colonne s'arrêtait, s'immobilisait. Quoi donc? que se passait-il? et chacun retrouvait sa voix pour questionner et s'épouvanter. L'angoisse augmentait depuis le fond, l'inconnu de là-haut les étranglait davantage, à mesure qu'ils se rapprochaient du jour. Quelqu'un annonça qu'il fallait redescendre, que les échelles étaient cassées. C'était la préoccupation de tous, la peur de se trouver dans le vide. Une autre explication descendit de bouche en bouche, l'accident d'un haveur glissé d'un échelon. On ne savait au juste, des cris empêchaient d'entendre, est-ce qu'on allait coucher là? Enfin, sans qu'on fût mieux renseigné, la montée reprit, du même mouvement lent et pénible, au milieu du roulement des pieds et de la danse des lampes. Ce serait pour plus haut, bien sûr, les échelles cassées. A la trente-deuxième échelle, comme on dépassait un troisième accrochage, Catherine sentit ses jambes et ses bras se raidir. D'abord, elle avait éprouvé à la peau des picotements légers. Maintenant, elle perdait la sensation du fer et du bois, sous les pieds et dans les mains. Une douleur vague, peu à peu cuisante, lui chauffait les muscles. Et, dans l'étourdissement qui l'envahissait, elle se rappelait les histoires du grand-père Bonnemort, du temps qu'il n'y avait pas de goyot et que des gamines de dix ans sortaient le charbon sur leurs épaules, le long des échelles plantées à nu; si bien que, lorsqu'une d'elles glissait, ou que simplement un morceau de houille déboulait d'un panier, trois ou quatre enfants dégringolaient du coup, la tête en bas. Les crampes de ses membres devenaient insupportables, jamais elle n'irait au bout. De nouveaux arrêts lui permirent de respirer. Mais la terreur qui, chaque fois, soufflait d'en haut, achevait de l'étourdir. Au-dessus et au-dessous d'elle, les respirations s'embarrassaient, un vertige se dégageait de cette ascension interminable, dont la nausée la secouait avec les autres. Elle suffoquait, ivre de ténèbres, exaspérée de l'écrasement des parois contre sa chair. Et elle frissonnait aussi de l'humidité, le corps en sueur sous les grosses gouttes qui la trempaient. On approchait du niveau, la pluie battait si fort, qu'elle menaçait d'éteindre les lampes. Deux fois, Chaval interrogea Catherine, sans obtenir de réponse. Que fichait-elle là-dessous, est-ce qu'elle avait laissé tomber sa langue? Elle pouvait bien lui dire si elle tenait bon. On montait depuis une demi-heure; mais si lourdement, qu'il en était seulement à la cinquante-neuvième échelle. Encore quarante-trois. Catherine finit par bégayer qu'elle tenait bon tout de même. Il l'aurait traitée de couleuvre, si elle avait avoué sa lassitude. Le fer des échelons devait lui entamer les pieds, il lui semblait qu'on la sciait là, jusqu'à l'os. Après chaque brassée, elle s'attendait à voir ses mains lâcher les montants, pelées et roidies au point de ne pouvoir fermer les doigts; et elle croyait tomber en arrière, les épaules arrachées, les cuisses démanchées, dans leur continuel effort. C'était surtout du peu de pente des échelles qu'elle souffrait, de cette plantation presque droite, qui l'obligeait de se hisser à la force des poignets, le ventre collé contre le bois. L'essoufflement des haleines à présent couvrait le roulement des pas, un râle énorme, décuplé par la cloison du goyot, s'élevait du fond, expirait au jour. Il y eut un gémissement, des mots coururent, un galibot venait de s'ouvrir le crâne à l'arête d'un palier. Et Catherine montait. On dépassa le niveau. La pluie avait cessé, un brouillard alourdissait l'air de cave, empoisonné d'une odeur de vieux fers et de bois humide. Machinalement, elle s'obstinait tout bas à compter: quatre-vingt-une, quatre-vingt-deux, quatre-vingt-trois; encore dix-neuf. Ces chiffres, répétés, la soutenaient seuls de leur balancement rythmique. Elle n'avait plus conscience de ses mouvements. Quand elle levait les yeux, les lampes tournoyaient en spirale. Son sang coulait, elle se sentait mourir, le moindre souffle allait la précipiter. Le pis était que ceux d'en bas poussaient maintenant, et que la colonne entière se ruait, cédant à la colère croissante de sa fatigue, au besoin furieux de revoir le soleil. Des camarades, les premiers, étaient sortis; il n'y avait donc pas d'échelles cassées; mais l'idée qu'on pouvait en casser encore, pour empêcher les derniers de sortir, lorsque d'autres respiraient déjà là-haut, achevait de les rendre fous. Et, comme un nouvel arrêt se produisait, des jurons éclatèrent, tous continuèrent à monter, se bousculant, passant sur les corps, à qui arriverait quand même. Alors, Catherine tomba. Elle avait crié le nom de Chaval, dans un appel désespéré. Il n'entendit pas, il se battait, il enfonçait les côtes d'un camarade, à coups de talon, pour être avant lui. Elle fut roulée, piétinée. Dans son évanouissement, elle rêvait: il lui semblait qu'elle était une des petites herscheuses de jadis, et qu'un morceau de charbon, glissé d'un panier, au-dessus d'elle, venait de la jeter en bas du puits, ainsi qu'un moineau atteint d'un caillou. Cinq échelles seulement restaient à gravir, on avait mis près d'une heure. Jamais elle ne sut comment elle était arrivée au jour, portée par des épaules, maintenue par l'étranglement du goyot. Brusquement, elle se trouva dans un éblouissement de soleil, au milieu d'une foule hurlante qui la huait. III Dès le matin, avant le jour, un frémissement avait agité les corons, ce frémissement qui s'enflait à cette heure par les chemins, dans la campagne entière. Mais le départ convenu n'avait pu avoir lieu, une nouvelle se répandait, des dragons et des gendarmes battaient la plaine. On racontait qu'ils étaient arrivés de Douai pendant la nuit, on accusait Rasseneur d'avoir vendu les camarades, en prévenant M. Hennebeau; même une herscheuse jurait qu'elle avait vu passer le domestique, qui portait la dépêche au télégraphe. Les mineurs serraient les poings, guettaient les soldats, derrière leurs persiennes, à la clarté pâle du petit jour. Vers sept heures et demie, comme le soleil se levait, un autre bruit circula, rassurant les impatients. C'était une fausse alerte, une simple promenade militaire, ainsi que le général en ordonnait parfois depuis la grève, sur le désir du préfet de Lille. Les grévistes exécraient ce fonctionnaire, auquel ils reprochaient de les avoir trompés par la promesse d'une intervention conciliante, qui se bornait, tous les huit jours, à faire défiler des troupes dans Montsou, pour les tenir en respect. Aussi, lorsque les dragons et les gendarmes reprirent tranquillement le chemin de Marchiennes, après s'être contentés d'assourdir les corons du trot de leurs chevaux sur la terre dure, les mineurs se moquèrent-ils de cet innocent de préfet, avec ses soldats qui tournaient les talons, quand les choses allaient chauffer. Jusqu'à neuf heures, ils se firent du bon sang, l'air paisible, devant les maisons, tandis qu'ils suivaient des yeux, sur le pavé, les dos débonnaires des derniers gendarmes. Au fond de leurs grands lits, les bourgeois de Montsou dormaient encore, la tête dans la plume. A la Direction, on venait de voir madame Hennebeau partir en voiture, laissant M. Hennebeau au travail sans doute, car l'hôtel, clos et muet, semblait mort. Aucune fosse ne se trouvait gardée militairement, c'était l'imprévoyance fatale à l'heure du danger, la bêtise naturelle des catastrophes, tout ce qu'un gouvernement peut commettre de fautes, dès qu'il s'agit d'avoir l'intelligence des faits. Et neuf heures sonnaient, lorsque les charbonniers prirent enfin la route de Vandame, pour se rendre au rendez-vous décidé la veille, dans la forêt. D'ailleurs, Étienne comprit tout de suite qu'il n'aurait point, là-bas, à Jean-Bart, les trois mille camarades sur lesquels il comptait. Beaucoup croyaient la manifestation remise, et le pis était que deux ou trois bandes, déjà en chemin, allaient compromettre la cause, s'il ne se mettait pas quand même à leur tête. Près d'une centaine, partis avant le jour, avaient dû se réfugier sous les hêtres de la forêt, en attendant les autres. Souvarine, que le jeune homme monta consulter, haussa les épaules: dix gaillards résolus faisaient plus de besogne qu'une foule; et il se replongea dans un livre ouvert devant lui, il refusa d'en être. Cela menaçait de tourner encore au sentiment, lorsqu'il aurait suffi de brûler Montsou, ce qui était très simple. Comme Étienne sortait par l'allée de la maison, il aperçut Rasseneur assis devant la cheminée de fonte, très pâle, tandis que sa femme, grandie dans son éternelle robe noire, l'invectivait en paroles tranchantes et polies. Maheu fut d'avis qu'on devait tenir sa parole. Un pareil rendez-vous était sacré. Cependant, la nuit avait calmé leur fièvre à tous; lui, maintenant, craignait un malheur; et il expliquait que leur devoir était de se trouver là-bas, pour maintenir les camarades dans le bon droit. La Maheude approuva d'un signe. Étienne répétait avec complaisance qu'il fallait agir révolutionnairement, sans attenter à la vie des personnes. Avant de partir, il refusa sa part d'un pain, qu'on lui avait donné la veille, avec une bouteille de genièvre; mais il but coup sur coup trois petits verres, histoire simplement de combattre le froid; même il en emporta une gourde pleine. Alzire garderait les enfants. Le vieux Bonnemort, les jambes malades d'avoir trop couru la veille, était resté au lit. On ne s'en alla point ensemble, par prudence. Depuis longtemps, Jeanlin avait disparu. Maheu et la Maheude filèrent de leur côté, obliquant vers Montsou, tandis qu'Étienne se dirigea vers la forêt, où il voulait rejoindre les camarades. En route, il rattrapa une bande de femmes, parmi lesquelles il reconnut la Brûlé et la Levaque: elles mangeaient en marchant des châtaignes que la Mouquette avait apportées, elles en avalaient les pelures pour que ça leur tînt davantage à l'estomac. Mais, dans la forêt, il ne trouva personne, les camarades déjà étaient à Jean-Bart. Alors, il prit sa course, il arriva devant la fosse, au moment où Levaque et une centaine d'autres pénétraient sur le carreau. De partout, des mineurs débouchaient, les Maheu par la grande route, les femmes à travers champs, tous débandés, sans chefs, sans armes, coulant naturellement là, ainsi qu'une eau débordée qui suit les pentes. Étienne aperçut Jeanlin, grimpé sur une passerelle, installé comme au spectacle. Il courut plus fort, il entra avec les premiers. On était à peine trois cents. Il y eut une hésitation, lorsque Deneulin se montra en haut de l'escalier qui conduisait à la recette. --Que voulez-vous? demanda-t-il d'une voix forte. Après avoir vu disparaître la calèche, d'où ses filles lui riaient encore, il était revenu à la fosse, repris d'une vague inquiétude. Tout pourtant s'y trouvait en bon ordre, la descente avait eu lieu, l'extraction fonctionnait, et il se rassurait de nouveau, il causait avec le maître-porion, lorsqu'on lui avait signalé l'approche des grévistes. Vivement, il s'était posté à une fenêtre du criblage; et, devant ce flot grossissant qui envahissait le carreau, il avait eu la conscience immédiate de son impuissance. Comment défendre ces bâtiments ouverts de toutes parts? A peine aurait-il pu grouper une vingtaine de ses ouvriers autour de lui. Il était perdu. --Que voulez-vous? répéta-t-il, blême de colère rentrée, faisant un effort pour accepter courageusement son désastre. Il y eut des poussées et des grondements dans la foule. Étienne finit par se détacher, en disant: --Monsieur, nous ne venons pas vous faire du mal. Mais il faut que le travail cesse partout. Deneulin le traita carrément d'imbécile. --Est-ce que vous croyez que vous allez me faire du bien, si vous arrêtez le travail chez moi? C'est comme si vous me tiriez un coup de fusil dans le dos, à bout portant... Oui, mes hommes sont au fond, et ils ne remonteront pas, ou il faudra que vous m'assassiniez d'abord! Cette rudesse de parole souleva une clameur. Maheu dut retenir Levaque, qui se précipitait, menaçant, pendant qu'Étienne parlementait toujours, cherchant à convaincre Deneulin de la légitimité de leur action révolutionnaire. Mais celui-ci répondait par le droit au travail. D'ailleurs, il refusait de discuter ces bêtises, il voulait être le maître chez lui. Son seul remords était de n'avoir pas là quatre gendarmes pour balayer cette canaille. --Parfaitement, c'est ma faute, je mérite ce qui m'arrive. Avec des gaillards de votre espèce, il n'y a que la force. C'est comme le gouvernement qui s'imagine vous acheter par des concessions. Vous le flanquerez à bas, voilà tout, quand il vous aura fourni des armes. Étienne, frémissant, se contenait encore. Il baissa la voix. --Je vous en prie, monsieur, donnez l'ordre qu'on remonte vos ouvriers. Je ne réponds pas d'être maître de mes camarades. Vous pouvez éviter un malheur. --Non, fichez-moi la paix! Est-ce que je vous connais? Vous n'êtes pas de mon exploitation, vous n'avez rien à débattre avec moi... Il n'y a que des brigands qui courent ainsi la campagne pour piller les maisons. Des vociférations maintenant couvraient sa voix, les femmes surtout l'insultaient. Et lui, continuant à leur tenir tête, éprouvait un soulagement, dans cette franchise qui vidait son coeur d'autoritaire. Puisque c'était la ruine de toute façon, il trouvait lâches les platitudes inutiles. Mais leur nombre augmentait toujours, près de cinq cents déjà se ruaient vers la porte, et il allait se faire écharper, lorsque son maître-porion le tira violemment en arrière. --De grâce, Monsieur!... Ça va être un massacre. A quoi bon faire tuer des hommes pour rien? Il se débattait, il protesta, dans un dernier cri, jeté à la foule. --Tas de bandits, vous verrez ça, quand nous serons redevenus les plus forts! On l'emmenait, une bousculade venait de jeter les premiers de la bande contre l'escalier, dont la rampe fut tordue. C'étaient les femmes qui poussaient, glapissantes, excitant les hommes. La porte céda tout de suite, une porte sans serrure, fermée simplement au loquet. Mais l'escalier était trop étroit, la cohue, écrasée, n'aurait pu entrer de longtemps, si la queue des assiégeants n'avait pris le parti de passer par les autres ouvertures. Alors, il en déborda de tous côtés, de la baraque, du criblage, du bâtiment des chaudières. En moins de cinq minutes, la fosse entière leur appartint, ils en battaient les trois étages, au milieu d'une fureur de gestes et de cris, emportés dans l'élan de leur victoire sur ce patron qui résistait. Maheu, effrayé, s'était élancé un des premiers, en disant à Étienne: --Faut pas qu'ils le tuent! Celui-ci courait déjà; puis, quand il eut compris que Deneulin s'était barricadé dans la chambre des porions, il répondit: --Après? est-ce que ce serait de notre faute? Un enragé pareil! . , 1 , ' , 2 , ' , 3 , ' 4 , . ' , 5 ' , , 6 , , 7 , 8 . 9 10 - - , , . 11 12 , , , 13 , . 14 15 - - ' , ? . . . , 16 , . 17 18 ' . 19 , , ' , 20 ; , , ' 21 , , 22 . ' , 23 . 24 25 - - , , . 26 27 . 28 29 - - ! ' . . . - 30 , - 31 , ' . 32 33 , . 34 . 35 36 , 37 . 38 . 39 , , ' 40 . , . 41 , . 42 43 ' , 44 , , 45 , ' , 46 ' . 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