hardiesse de goût qui la singularisait. Mais, lorsque le train avait
dû être diminué, à la suite de gros embarras d'affaires, il était
brusquement poussé, chez ces filles d'air extravagant, des ménagères
très sages et très rusées, dont l'oeil découvrait les erreurs de
centimes, dans les comptes. Aujourd'hui, avec leurs allures
garçonnières d'artistes, elles tenaient la bourse, rognaient sur les
sous, querellaient les fournisseurs, retapaient sans cesse leurs
toilettes, arrivaient enfin à rendre décente la gêne croissante de la
maison.
--Mange, papa, répétait Lucie.
Puis, remarquant la préoccupation où il retombait, silencieux,
assombri, elle fut reprise de peur.
--C'est donc grave, que tu nous fais cette grimace?... Dis donc, nous
restons avec toi, on se passera de nous à ce déjeuner.
Elle parlait d'une partie projetée pour le matin. Madame Hennebeau
devait aller, avec sa calèche, chercher d'abord Cécile, chez les
Grégoire; ensuite, elle viendrait les prendre, et l'on irait toutes à
Marchiennes, déjeuner aux Forges, où la femme du directeur les avait
invitées. C'était une occasion pour visiter les ateliers, les hauts
fourneaux et les fours à coke.
--Bien sûr, nous restons, déclara Jeanne à son tour.
Mais il se fâchait.
--En voilà une idée! Je vous répète que ce n'est rien... Faites-moi
le plaisir de vous refourrer dans vos lits, et habillez-vous pour neuf
heures, comme c'est convenu.
Il les embrassa, il se hâta de partir. On entendit le bruit de ses
bottes qui se perdait sur la terre gelée du jardin.
Jeanne enfonça soigneusement le bouchon du rhum, tandis que Lucie
mettait les biscuits sous clef. La pièce avait la propreté froide des
salles où la table est maigrement servie. Et toutes deux profitaient
de cette descente matinale pour voir si rien, la veille, n'était resté
à la débandade. Une serviette traînait, le domestique serait grondé.
Enfin, elles remontèrent.
Pendant qu'il coupait au plus court, par les allées étroites de son
potager, Deneulin songeait à sa fortune compromise, à ce denier de
Montsou, ce million qu'il avait réalisé en rêvant de le décupler, et
qui courait aujourd'hui de si grands risques. C'était une suite
ininterrompue de mauvaises chances, des réparations énormes et
imprévues, des conditions d'exploitation ruineuses, puis le désastre
de cette crise industrielle, juste à l'heure où les bénéfices
commençaient. Si la grève éclatait chez lui, il était par terre. Il
poussa une petite porte: les bâtiments de la fosse se devinaient, dans
la nuit noire, à un redoublement d'ombre, étoilé de quelques
lanternes.
Jean-Bart n'avait pas l'importance du Voreux, mais l'installation
rajeunie en faisait une jolie fosse, selon le mot des ingénieurs. On
ne s'était pas contenté d'élargir le puits d'un mètre cinquante et de
le creuser jusqu'à sept cent huit mètres de profondeur, on l'avait
équipé à neuf, machine neuve, cages neuves, tout un matériel neuf,
établi d'après les derniers perfectionnements de la science; et même
une recherche d'élégance se retrouvait jusque dans les constructions,
un hangar de criblage à lambrequin découpé, un beffroi orné d'une
horloge, une salle de recette et une chambre de machine, arrondies en
chevet de chapelle renaissance, que la cheminée surmontait d'une
spirale de mosaïque, faite de briques noires et de briques rouges. La
pompe était placée sur l'autre puits de la concession, à la vieille
fosse Gaston-Marie, uniquement réservée pour l'épuisement. Jean-Bart,
à droite et à gauche de l'extraction, n'avait que deux goyots, celui
d'un ventilateur à vapeur et celui des échelles.
Le matin, dès trois heures, Chaval était arrivé le premier, débauchant
les camarades, les convainquant qu'il fallait imiter ceux de Montsou
et demander une augmentation de cinq centimes par berline. Bientôt,
les quatre cents ouvriers du fond avaient débordé de la baraque dans
la salle de recette, au milieu d'un tumulte de gestes et de cris.
Ceux qui voulaient travailler, tenaient leur lampe, pieds nus, la
pelle ou la rivelaine sous le bras; tandis que les autres, encore en
sabots, le paletot sur les épaules à cause du grand froid, barraient
le puits; et les porions s'étaient enroués à vouloir mettre de
l'ordre, à les supplier d'être raisonnables, de ne pas empêcher de
descendre ceux qui en avaient la bonne volonté.
Mais Chaval s'emporta, quand il aperçut Catherine en culotte et en
veste, la tête serrée dans le béguin bleu. Il lui avait, en se
levant, signifié brutalement de rester couchée. Elle, désespérée de
cet arrêt du travail, l'avait suivi tout de même, car il ne lui
donnait jamais d'argent, elle devait souvent payer pour elle et pour
lui; et qu'allait-elle devenir, si elle ne gagnait plus rien? Une peur
l'obsédait, la peur d'une maison publique de Marchiennes, où
finissaient les herscheuses sans pain et sans gîte.
--Nom de Dieu! cria Chaval, qu'est-ce que tu viens foutre ici?
Elle bégaya qu'elle n'avait pas des rentes et qu'elle voulait
travailler.
--Alors, tu te mets contre moi, garce!... Rentre tout de suite, ou je
te raccompagne à coups de sabot dans le derrière!
Peureusement, elle recula, mais elle ne partit point, résolue à voir
comment tourneraient les choses.
Deneulin arrivait par l'escalier du criblage. Malgré la faible clarté
des lanternes, d'un vif regard il embrassa la scène, cette cohue noyée
d'ombre, dont il connaissait chaque face, les haveurs, les chargeurs,
les moulineurs, les herscheuses, jusqu'aux galibots. Dans la nef,
neuve et encore propre, la besogne arrêtée attendait: la machine, sous
pression, avait de légers sifflements de vapeur; les cages demeuraient
pendues aux câbles immobiles; les berlines, abandonnées en route,
encombraient les dalles de fonte. On venait de prendre à peine
quatre-vingts lampes, les autres flambaient dans la lampisterie. Mais
un mot de lui suffirait sans doute, et toute la vie du travail
recommencerait.
--Eh bien! que se passe-t-il donc, mes enfants? demanda-t-il à pleine
voix. Qu'est-ce qui vous fâche? Expliquez-moi ça, nous allons nous
entendre.
D'ordinaire, il se montrait paternel pour ses hommes, tout en exigeant
beaucoup de travail. Autoritaire, l'allure brusque, il tâchait
d'abord de les conquérir par une bonhomie qui avait des éclats de
clairon; et il se faisait aimer souvent, les ouvriers respectaient
surtout en lui l'homme de courage, sans cesse dans les tailles avec
eux, le premier au danger, dès qu'un accident épouvantait la fosse.
Deux fois, après des coups de grisou, on l'avait descendu, lié par une
corde sous les aisselles, lorsque les plus braves reculaient.
--Voyons, reprit-il, vous n'allez pas me faire repentir d'avoir
répondu de vous. Vous savez que j'ai refusé un poste de gendarmes...
Parlez tranquillement, je vous écoute.
Tous se taisaient maintenant, gênés, s'écartant de lui; et ce fut
Chaval qui finit par dire:
--Voilà, monsieur Deneulin, nous ne pouvons continuer à travailler, il
nous faut cinq centimes de plus par berline.
Il parut surpris.
--Comment! cinq centimes! A propos de quoi cette demande? Moi, je ne
me plains pas de vos boisages, je ne veux pas vous imposer un nouveau
tarif, comme la Régie de Montsou.
--C'est possible, mais les camarades de Montsou sont tout de même dans
le vrai. Ils repoussent le tarif et ils exigent une augmentation de
cinq centimes, parce qu'il n'y a pas moyen de travailler proprement,
avec les marchandages actuels... Nous voulons cinq centimes de plus,
n'est-ce pas, vous autres?
Des voix approuvèrent, le bruit reprenait, au milieu de gestes
violents. Peu à peu, tous se rapprochaient en un cercle étroit.
Une flamme alluma les yeux de Deneulin, tandis que sa poigne d'homme
amoureux des gouvernements forts, se serrait, de peur de céder à la
tentation d'en saisir un par la peau du cou. Il préféra discuter,
parler raison.
--Vous voulez cinq centimes, et j'accorde que la besogne les vaut.
Seulement, je ne puis pas vous les donner. Si je vous les donnais, je
serais simplement fichu... Comprenez donc qu'il faut que je vive, moi
d'abord, pour que vous viviez. Et je suis à bout, la moindre
augmentation du prix de revient me ferait faire la culbute... Il y a
deux ans, rappelez-vous, lors de la dernière grève, j'ai cédé, je le
pouvais encore. Mais cette hausse du salaire n'en a pas moins été
ruineuse, car voici deux années que je me débats... Aujourd'hui,
j'aimerais mieux lâcher la boutique tout de suite, que de ne savoir,
le mois prochain, où prendre de l'argent pour vous payer.
Chaval avait un mauvais rire, en face de ce maître qui leur contait si
franchement ses affaires. Les autres baissaient le nez, têtus,
incrédules, refusant de s'entrer dans le crâne qu'un chef ne gagnât
pas des millions sur ses ouvriers.
Alors, Deneulin insista. Il expliquait sa lutte contre Montsou
toujours aux aguets, prêt à le dévorer, s'il avait un soir la
maladresse de se casser les reins. C'était une concurrence sauvage,
qui le forçait aux économies, d'autant plus que la grande profondeur
de Jean-Bart augmentait chez lui le prix de l'extraction, condition
défavorable à peine compensée par la forte épaisseur des couches de
houille. Jamais il n'aurait haussé les salaires, à la suite de la
dernière grève, sans la nécessité où il s'était trouvé d'imiter
Montsou, de peur de voir ses hommes le lâcher. Et il les menaçait du
lendemain, quel beau résultat pour eux, s'ils l'obligeaient à vendre,
de passer sous le joug terrible de la Régie! Lui, ne trônait pas au
loin, dans un tabernacle ignoré; il n'était pas un de ces actionnaires
qui paient des gérants pour tondre le mineur, et que celui-ci n'a
jamais vus; il était un patron, il risquait autre chose que son
argent, il risquait son intelligence, sa santé, sa vie. L'arrêt du
travail allait être la mort, tout bonnement, car il n'avait pas de
stock, et il fallait pourtant qu'il expédiât les commandes. D'autre
part, le capital de son outillage ne pouvait dormir. Comment
tiendrait-il ses engagements? qui paierait le taux des sommes que lui
avaient confiées ses amis? Ce serait la faillite.
--Et voilà, mes braves! dit-il en terminant. Je voudrais vous
convaincre... On ne demande pas à un homme de s'égorger lui-même,
n'est-ce pas? et que je vous donne vos cinq centimes ou que je vous
laisse vous mettre en grève, c'est comme si je me coupais le cou.
Il se tut. Des grognements coururent. Une partie des mineurs
semblait hésiter. Plusieurs retournèrent près du puits.
--Au moins, dit un porion, que tout le monde soit libre... Quels sont
ceux qui veulent travailler?
Catherine s'était avancée une des premières. Mais Chaval, furieux, la
repoussa, en criant:
--Nous sommes tous d'accord, il n'y a que les jean-foutre qui lâchent
les camarades!
Dès lors, la conciliation parut impossible. Les cris recommençaient,
des bousculades chassaient les hommes du puits, au risque de les
écraser contre les murs. Un instant, le directeur, désespéré, essaya
de lutter seul, de réduire violemment cette foule; mais c'était une
folie inutile, il dut se retirer. Et il resta quelques minutes, au
fond du bureau du receveur, essoufflé sur une chaise, si éperdu de son
impuissance, que pas une idée ne lui venait. Enfin, il se calma, il
dit à un surveillant d'aller lui chercher Chaval; puis, quand ce
dernier eut consenti à l'entretien, il congédia le monde du geste.
--Laissez-nous.
L'idée de Deneulin était de voir ce que ce gaillard avait dans le
ventre. Dès les premiers mots, il le sentit vaniteux, dévoré de
passion jalouse. Alors, il le prit par la flatterie, affecta de
s'étonner qu'un ouvrier de son mérite compromît de la sorte son
avenir. A l'entendre, il avait depuis longtemps jeté les yeux sur lui
pour un avancement rapide; et il termina en offrant carrément de le
nommer porion, plus tard. Chaval l'écoutait, silencieux, les poings
d'abord serrés, puis peu à peu détendus. Tout un travail s'opérait au
fond de son crâne: s'il s'entêtait dans la grève, il n'y serait jamais
que le lieutenant d'Étienne, tandis qu'une autre ambition s'ouvrait,
celle de passer parmi les chefs. Une chaleur d'orgueil lui montait à
la face et le grisait. Du reste, la bande de grévistes, qu'il
attendait depuis le matin, ne viendrait plus à cette heure; quelque
obstacle avait dû l'arrêter, des gendarmes peut-être: il n'était que
temps de se soumettre. Mais il n'en refusait pas moins de la tête, il
faisait l'homme incorruptible, à grandes tapes indignées sur son
coeur. Enfin, sans parler au patron du rendez-vous donné par lui à
ceux de Montsou, il promit de calmer les camarades et de les décider à
descendre.
Deneulin resta caché, les porions eux-mêmes se tinrent à l'écart.
Pendant une heure, ils entendirent Chaval pérorer, discuter, debout
sur une berline de la recette. Une partie des ouvriers le huaient,
cent vingt s'en allèrent, exaspérés, s'obstinant dans la résolution
qu'il leur avait fait prendre. Il était déjà plus de sept heures, le
jour se levait, très clair, un jour gai de grande gelée. Et, tout
d'un coup, le branle de la fosse recommença, la besogne arrêtée
continuait. Ce fut d'abord la machine dont la bielle plongea,
déroulant et enroulant les câbles des bobines. Puis, au milieu du
vacarme des signaux, la descente se fit, les cages s'emplissaient,
s'engouffraient, remontaient, le puits avalait sa ration de galibots,
de herscheuses et de haveurs; tandis que, sur les dalles de fonte, les
moulineurs poussaient les berlines, dans un roulement de tonnerre.
--Nom de Dieu! qu'est-ce que tu fous là? cria Chaval à Catherine qui
attendait son tour. Veux-tu bien descendre et ne pas flâner!
A neuf heures, lorsque madame Hennebeau arriva dans sa voiture, avec
Cécile, elle trouva Lucie et Jeanne toutes prêtes, très élégantes
malgré leurs toilettes vingt fois refaites. Mais Deneulin s'étonna,
en apercevant Négrel qui accompagnait la calèche à cheval. Quoi donc,
les hommes en étaient? Alors, madame Hennebeau expliqua de son air
maternel qu'on l'avait effrayée, que les chemins étaient pleins de
mauvaises figures, disait-on, et qu'elle préférait emmener un
défenseur. Négrel riait, les rassurait: rien d'inquiétant, des
menaces de braillards comme toujours, mais pas un qui oserait jeter
une pierre dans une vitre. Encore joyeux de son succès, Deneulin
raconta la révolte réprimée de Jean-Bart. Maintenant, il se disait
bien tranquille. Et, sur la route de Vandame, pendant que ces
demoiselles montaient en voiture, tous s'égayaient de cette journée
superbe, sans deviner au loin, dans la campagne, le long frémissement
qui s'enflait, le peuple en marche dont ils auraient entendu le galop,
s'ils avaient collé l'oreille contre la terre.
--Eh bien! c'est convenu, répéta madame Hennebeau. Ce soir, vous
venez chercher ces demoiselles et vous dînez avec nous... madame
Grégoire m'a également promis de venir reprendre Cécile.
--Comptez sur moi, répondit Deneulin.
La calèche partit du côté de Vandame. Jeanne et Lucie s'étaient
penchées, pour rire encore à leur père, resté debout au bord du
chemin; tandis que Négrel trottait galamment, derrière les roues qui
fuyaient.
On traversa la forêt, on prit la route de Vandame à Marchiennes.
Comme on approchait du Tartaret, Jeanne demanda à madame Hennebeau si
elle connaissait la Côte-Verte; et celle-ci, malgré son séjour de cinq
ans déjà dans le pays, avoua qu'elle n'était jamais allée de ce côté.
Alors, on fit un détour. Le Tartaret, à la lisière du bois, était une
lande inculte, d'une stérilité volcanique, sous laquelle, depuis des
siècles, brûlait une mine de houille incendiée. Cela se perdait dans
la légende, des mineurs du pays racontaient une histoire: le feu du
ciel tombant sur cette Sodome des entrailles de la terre, où les
herscheuses se souillaient d'abominations; si bien qu'elles n'avaient
pas même eu le temps de remonter, et qu'aujourd'hui encore, elles
flambaient au fond de cet enfer. Les roches calcinées, rouge sombre,
se couvraient d'une efflorescence d'alun, comme d'une lèpre. Du
soufre poussait, en une fleur jaune, au bord des fissures. La nuit,
les braves qui osaient risquer un oeil à ces trous, juraient y voir
des flammes, les âmes criminelles en train de grésiller dans la braise
intérieure. Des lueurs errantes couraient au ras du sol, des vapeurs
chaudes, empoisonnant l'ordure et la sale cuisine du diable, fumaient
continuellement. Et, ainsi qu'un miracle d'éternel printemps, au
milieu de cette lande maudite du Tartaret, la Côte-Verte se dressait
avec ses gazons toujours verts, ses hêtres dont les feuilles se
renouvelaient sans cesse, ses champs où mûrissaient jusqu'à trois
récoltes. C'était une serre naturelle, chauffée par l'incendie des
couches profondes. Jamais la neige n'y séjournait. L'énorme bouquet
de verdure, à côté des arbres dépouillés de la forêt, s'épanouissait
dans cette journée de décembre, sans que la gelée en eût même roussi
les bords.
Bientôt, la calèche fila en plaine. Négrel plaisantait la légende,
expliquait comment le feu prenait le plus souvent au fond d'une mine,
par la fermentation des poussières du charbon; quand on ne pouvait
s'en rendre maître, il brûlait sans fin; et il citait une fosse de
Belgique qu'on avait inondée, en détournant et en jetant dans le puits
une rivière. Mais il se tut, des bandes de mineurs croisaient à
chaque minute la voiture, depuis un instant. Ils passaient
silencieux, avec des regards obliques, dévisageant ce luxe qui les
forçait à se ranger. Leur nombre augmentait toujours, les chevaux
durent marcher au pas, sur le petit pont de la Scarpe. Que se
passait-il donc, pour que ce peuple fût ainsi par les chemins? Ces
demoiselles s'effrayaient, Négrel commençait à flairer quelque
bagarre, dans la campagne frémissante; et ce fut un soulagement
lorsqu'on arriva enfin à Marchiennes. Sous le soleil qui semblait les
éteindre, les batteries des fours à coke et les tours des hauts
fourneaux lâchaient des fumées, dont la suie éternelle pleuvait dans
l'air.
II
A Jean-Bart, Catherine roulait depuis une heure déjà, poussant les
berlines jusqu'au relais; et elle était trempée d'un tel flot de
sueur, qu'elle s'arrêta un instant pour s'essuyer la face.
Du fond de la taille, où il tapait à la veine avec les camarades du
marchandage, Chaval s'étonna, lorsqu'il n'entendit plus le grondement
des roues. Les lampes brûlaient mal, la poussière du charbon
empêchait de voir.
--Quoi donc? cria-t-il.
Quand elle lui eut répondu qu'elle allait fondre bien sûr, et qu'elle
se sentait le coeur qui se décrochait, il répliqua furieusement:
--Bête, fais comme nous, ôte ta chemise!
C'était à sept cent huit mètres, au nord, dans la première voie de la
veine Désirée, que trois kilomètres séparaient de l'accrochage.
Lorsqu'ils parlaient de cette région de la fosse, les mineurs du pays
pâlissaient et baissaient la voix, comme s'ils avaient parlé de
l'enfer; et ils se contentaient le plus souvent de hocher la tête, en
hommes qui préféraient ne point causer de ces profondeurs de braise
ardente. A mesure que les galeries s'enfonçaient vers le nord, elles
se rapprochaient du Tartaret, elles pénétraient dans l'incendie
intérieur, qui, là-haut, calcinait les roches. Les tailles, au point
où l'on en était arrivé, avaient une température moyenne de
quarante-cinq degrés. On s'y trouvait en pleine cité maudite, au
milieu des flammes que les passants de la plaine voyaient par les
fissures, crachant du soufre et des vapeurs abominables.
Catherine, qui avait déjà enlevé sa veste, hésita, puis ôta également
sa culotte; et, les bras nus, les cuisses nues, la chemise serrée aux
hanches par une corde, comme une blouse, elle se remit à rouler.
--Tout de même, ça ira mieux, dit-elle à voix haute.
Dans son étouffement, il y avait une vague peur. Depuis cinq jours
qu'ils travaillaient là, elle songeait aux contes dont on avait bercé
son enfance, à ces herscheuses du temps jadis qui brûlaient sous le
Tartaret, en punition de choses qu'on n'osait pas répéter. Sans
doute, elle était trop grande maintenant pour croire de pareilles
bêtises; mais, pourtant, qu'aurait-elle fait, si brusquement elle
avait vu sortir du mur une fille rouge comme un poêle, avec des yeux
pareils à des tisons? Cette idée redoublait ses sueurs.
Au relais, à quatre-vingts mètres de la taille, une autre herscheuse
prenait la berline et la roulait à quatre-vingts mètres plus loin,
jusqu'au pied du plan incliné, pour que le receveur l'expédiât avec
celles qui descendaient des voies d'en haut.
--Fichtre! tu te mets à ton aise, dit cette femme, une maigre veuve de
trente ans, quand elle aperçut Catherine en chemise. Moi je ne peux
pas, les galibots du plan m'embêtent avec leurs saletés.
--Ah bien! répliqua la jeune fille, je m'en moque, des hommes! je
souffre trop.
Elle repartit, poussant une berline vide. Le pis était que, dans
cette voie de fond, une autre cause se joignait au voisinage du
Tartaret, pour rendre la chaleur insoutenable. On côtoyait d'anciens
travaux, une galerie abandonnée de Gaston-Marie, très profonde, où un
coup de grisou, dix ans plus tôt, avait incendié la veine, qui brûlait
toujours, derrière le «corroi», le mur d'argile bâti là et réparé
continuellement, afin de limiter le désastre. Privé d'air, le feu
aurait dû s'éteindre; mais sans doute des courants inconnus
l'avivaient, il s'entretenait depuis dix années, il chauffait l'argile
du corroi comme on chauffe les briques d'un four, au point qu'on en
recevait au passage la cuisson. Et c'était le long de ce
muraillement, sur une longueur de plus de cent mètres, que se faisait
le roulage, dans une température de soixante degrés.
Après deux voyages, Catherine étouffa de nouveau. Heureusement, la
voie était large et commode, dans cette veine Désirée, une des plus
épaisses de la région. La couche avait un mètre quatre-vingt-dix, les
ouvriers pouvaient travailler debout. Mais ils auraient préféré le
travail à col tordu, et un peu de fraîcheur.
--Ah! ça, est-ce que tu dors? reprit violemment Chaval, dès qu'il
cessa d'entendre remuer Catherine. Qui est-ce qui m'a fichu une rosse
de cette espèce? Veux-tu bien emplir ta berline et rouler!
Elle était au bas de la taille, appuyée sur sa pelle; et un malaise
l'envahissait, pendant qu'elle les regardait tous d'un air imbécile,
sans obéir. Elle les voyait mal, à la lueur rougeâtre des lampes,
entièrement nus comme des bêtes, si noirs, si encrassés de sueur et de
charbon, que leur nudité ne la gênait pas. C'était une besogne
obscure, des échines de singe qui se tendaient, une vision infernale
de membres roussis, s'épuisant au milieu de coups sourds et de
gémissements. Mais eux la distinguaient mieux sans doute, car les
rivelaines s'arrêtèrent de taper, et ils la plaisantèrent d'avoir ôté
sa culotte.
--Eh! tu vas l'enrhumer, méfie-toi!
--C'est qu'elle a de vraies jambes! Dis donc, Chaval, y en a pour
deux!
--Oh! faudrait voir. Relève ça. Plus haut! plus haut!
Alors, Chaval, sans se fâcher de ces rires, retomba sur elle.
--Ça y est-il, nom de Dieu!... Ah! pour les saletés, elle est bonne.
Elle resterait là, à en entendre jusqu'à demain.
Péniblement, Catherine s'était décidée à emplir sa berline; puis, elle
la poussa. La galerie était trop large pour qu'elle pût s'arc-bouter
aux deux côtés des bois, ses pieds nus se tordaient dans les rails, où
ils cherchaient un point d'appui, pendant qu'elle filait avec lenteur,
les bras raidis en avant, la taille cassée. Et, dès qu'elle longeait
le corroi, le supplice du feu recommençait, la sueur tombait aussitôt
de tout son corps, en gouttes énormes, comme une pluie d'orage. A
peine au tiers du relais, elle ruissela, aveuglée, souillée elle aussi
d'une boue noire. Sa chemise étroite, comme trempée d'encre, collait
à sa peau, lui remontait jusqu'aux reins dans le mouvement des
cuisses; et elle en était si douloureusement bridée, qu'il lui fallut
lâcher encore la besogne.
Qu'avait-elle donc, ce jour-là? Jamais elle ne s'était senti ainsi du
coton dans les os. Ça devait être un mauvais air. L'aérage ne se
faisait pas, au fond de cette voie éloignée. On y respirait toutes
sortes de vapeurs qui sortaient du charbon avec un petit bruit
bouillonnant de source, si abondantes parfois, que les lampes
refusaient de brûler; sans parler du grisou, dont on ne s'occupait
plus, tant la veine en soufflait au nez des ouvriers, d'un bout de la
quinzaine à l'autre. Elle le connaissait bien, ce mauvais air, cet
air mort comme disent les mineurs, en bas de lourds gaz d'asphyxie, en
haut des gaz légers qui s'allument et foudroient tous les chantiers
d'une fosse, des centaines d'hommes, dans un seul coup de tonnerre.
Depuis son enfance, elle en avait tellement avalé, qu'elle s'étonnait
de le supporter si mal, les oreilles bourdonnantes, la gorge en feu.
N'en pouvant plus, elle éprouva un besoin d'ôter sa chemise. Cela
tournait à la torture, ce linge dont les moindres plis la coupaient,
la brûlaient. Elle résista, voulut rouler encore, fut forcée de se
remettre debout. Alors, vivement, en se disant qu'elle se couvrirait
au relais, elle enleva tout, la corde, la chemise, si fiévreuse,
qu'elle aurait arraché la peau, si elle avait pu. Et, nue maintenant,
pitoyable, ravalée au trot de la femelle quêtant sa vie par la boue
des chemins, elle besognait, la croupe barbouillée de suie, avec de la
crotte jusqu'au ventre, ainsi qu'une jument de fiacre. A quatre
pattes, elle poussait.
Mais un désespoir lui vint, elle n'était pas soulagée, d'être nue.
Quoi ôter encore? Le bourdonnement de ses oreilles l'assourdissait, il
lui semblait sentir un étau la serrer aux tempes. Elle tomba sur les
genoux. La lampe, calée dans le charbon de la berline, lui parut
s'éteindre. Seule, l'intention d'en remonter la mèche surnageait, au
milieu de ses idées confuses. Deux fois elle voulut l'examiner, et
les deux fois, à mesure qu'elle la posait devant elle, par terre, elle
la vit pâlir, comme si elle aussi eût manqué de souffle. Brusquement,
la lampe s'éteignit. Alors, tout roula au fond des ténèbres, une
meule tournait dans sa tête, son coeur défaillait, s'arrêtait de
battre, engourdi à son tour par la fatigue immense qui endormait ses
membres. Elle s'était renversée, elle agonisait dans l'air
d'asphyxie, au ras du sol.
--Je crois, nom de Dieu! qu'elle flâne encore, gronda la voix de
Chaval.
Il écouta du haut de la taille, n'entendit point le bruit des roues.
--Eh! Catherine, sacrée couleuvre!
La voix se perdait au loin, dans la galerie noire, et pas une haleine
ne répondait.
--Veux-tu que j'aille te faire grouiller, moi!
Rien ne remuait, toujours le même silence de mort. Furieux, il
descendit, il courut avec sa lampe, si violemment qu'il faillit buter
dans le corps de la herscheuse, qui barrait la voie. Béant, il la
regardait. Qu'avait-elle donc? Ce n'était pas une frime au moins,
histoire de faire un somme? Mais la lampe, qu'il avait baissée pour
lui éclairer la face, menaça de s'éteindre. Il la releva, la baissa
de nouveau, finit par comprendre: ça devait être un coup de mauvais
air. Sa violence était tombée, le dévouement du mineur s'éveillait,
en face du camarade en péril. Déjà il criait qu'on lui apportât sa
chemise; et il avait saisi à pleins bras la fille nue et évanouie, il
la soulevait le plus haut possible. Quand on lui eut jeté sur les
épaules leurs vêtements, il partit au pas de course, soutenant d'une
main son fardeau, portant les deux lampes de l'autre. Les galeries
profondes se déroulaient, il galopait, prenait à droite, prenait à
gauche, allait chercher la vie dans l'air glacé de la plaine, que
soufflait le ventilateur. Enfin, un bruit de source l'arrêta, le
ruissellement d'une infiltration coulant de la roche. Il se trouvait
à un carrefour d'une grande galerie de roulage, qui desservait
autrefois Gaston-Marie. L'aérage y soufflait en un vent de tempête,
la fraîcheur y était si grande, qu'il fut secoué d'un frisson,
lorsqu'il eut assis par terre, contre les bois, sa maîtresse toujours
sans connaissance, les yeux fermés.
--Catherine, voyons, nom de Dieu! pas de blague... Tiens-toi un peu
que je trempe ça dans l'eau.
Il s'effarait de la voir si molle. Pourtant, il put tremper sa
chemise dans la source, et il lui en lava la figure. Elle était comme
une morte, enterrée déjà au fond de la terre, avec son corps fluet de
fille tardive, où les formes de la puberté hésitaient encore. Puis,
un frémissement courut sur sa gorge d'enfant, sur son ventre et ses
cuisses de petite misérable, déflorée avant l'âge. Elle ouvrit les
yeux, elle bégaya:
--J'ai froid.
--Ah! j'aime mieux ça, par exemple! cria Chaval soulagé.
Il la rhabilla, glissa aisément la chemise, jura de la peine qu'il eut
à passer la culotte, car elle ne pouvait s'aider beaucoup. Elle
restait étourdie, ne comprenait pas où elle se trouvait, ni pourquoi
elle était nue. Quand elle se souvint, elle fut honteuse. Comment
avait-elle osé enlever tout! Et elle le questionnait: est-ce qu'on
l'avait aperçue ainsi, sans un mouchoir à la taille seulement, pour se
cacher? Lui, qui rigolait, inventait des histoires, racontait qu'il
venait de l'apporter là, au milieu de tous les camarades faisant la
haie. Quelle idée aussi d'avoir écouté son conseil et de s'être mis
le derrière à l'air! Ensuite, il donna sa parole que les camarades ne
devaient pas même savoir si elle l'avait rond ou carré, tellement il
galopait raide.
--Bigre! mais je crève de froid, dit-il en se rhabillant à son tour.
Jamais elle ne l'avait vu si gentil. D'ordinaire, pour une bonne
parole qu'il lui disait, elle empoignait tout de suite deux sottises.
Cela aurait été si bon de vivre d'accord! Une tendresse la pénétrait,
dans l'alanguissement de sa fatigue. Elle lui sourit, elle murmura:
--Embrasse-moi.
Il l'embrassa, il se coucha près d'elle, en attendant qu'elle pût
marcher.
--Vois-tu, reprit-elle, tu avais tort de crier là-bas, car je n'en
pouvais plus, vrai! Dans la taille encore, vous avez moins chaud; mais
si tu savais comme on cuit, au fond de la voie!
--Bien sûr, répondit-il, on serait mieux sous les arbres... Tu as du
mal dans ce chantier, ça, je m'en doute, ma pauvre fille.
Elle fut si touchée de l'entendre en convenir, qu'elle fit la
vaillante.
--Oh! c'est une mauvaise disposition. Puis, aujourd'hui, l'air est
empoisonné... Mais tu verras, tout à l'heure, si je suis une
couleuvre. Quand il faut travailler, on travaille, n'est-ce pas? Moi,
j'y crèverais plutôt que de lâcher.
Il y eut un silence. Lui, la tenait d'un bras à la taille, en la
serrant contre sa poitrine, pour l'empêcher d'attraper du mal. Elle,
bien qu'elle se sentît déjà la force de retourner au chantier,
s'oubliait avec délices.
--Seulement, continua-t-elle très bas, je voudrais bien que tu fusses
plus gentil... Oui, on est si content, quand on s'aime un peu.
Et elle se mit à pleurer doucement.
--Mais je t'aime, cria-t-il, puisque je t'ai prise avec moi.
Elle ne répondit que d'un hochement de tête. Souvent, il y avait des
hommes qui prenaient des femmes, pour les avoir, en se fichant de leur
bonheur à elles. Ses larmes coulaient plus chaudes, cela la
désespérait maintenant, de songer à la bonne vie qu'elle mènerait, si
elle était tombée sur un autre garçon, dont elle aurait senti toujours
le bras passé ainsi à sa taille. Un autre? et l'image vague de cet
autre se dressait dans sa grosse émotion. Mais c'était fini, elle
n'avait plus que le désir de vivre jusqu'au bout avec celui-là, s'il
voulait seulement ne pas la bousculer si fort.
--Alors, dit-elle, tâche donc d'être comme ça de temps en temps.
Des sanglots lui coupèrent la parole, et il l'embrassa de nouveau.
--Es-tu bête!... Tiens! je jure d'être gentil. On n'est pas plus
méchant qu'un autre, va!
Elle le regardait, elle recommençait à sourire dans ses larmes.
Peut-être qu'il avait raison, on n'en rencontrait guère, des femmes
heureuses. Puis, bien qu'elle se défiât de son serment, elle
s'abandonnait à la joie de le voir aimable. Mon Dieu! si cela avait
pu durer! Tous deux s'étaient repris; et, comme ils se serraient d'une
longue étreinte, des pas les firent se mettre debout. Trois
camarades, qui les avaient vus passer, arrivaient pour savoir.
On repartit ensemble. Il était près de dix heures, et l'on déjeuna
dans un coin frais, avant de se remettre à suer au fond de la taille.
Mais ils achevaient la double tartine de leur briquet, ils allaient
boire une gorgée de café à leur gourde, lorsqu'une rumeur, venue des
chantiers lointains, les inquiéta. Quoi donc? était-ce un accident
encore? Ils se levèrent, ils coururent. Des haveurs, des herscheuses,
des galibots les croisaient à chaque instant; et aucun ne savait, tous
criaient, ça devait être un grand malheur. Peu à peu, la mine entière
s'effarait, des ombres affolées débouchaient des galeries, les
lanternes dansaient, filaient dans les ténèbres. Où était-ce?
pourquoi ne le disait-on pas?
Tout d'un coup, un porion passa en criant:
--On coupe les câbles! on coupe les câbles!
Alors, la panique souffla. Ce fut un galop furieux au travers des
voies obscures. Les têtes se perdaient. A propos de quoi coupait-on
les câbles? et qui les coupait, lorsque les hommes étaient au fond?
Cela paraissait monstrueux.
Mais la voix d'un autre porion éclata, puis se perdit.
--Ceux de Montsou coupent les câbles! Que tout le monde sorte!
Quand il eut compris, Chaval arrêta net Catherine. L'idée qu'il
rencontrerait là-haut ceux de Montsou, s'il sortait, lui engourdissait
les jambes. Elle était donc venue, cette bande qu'il croyait aux
mains des gendarmes! Un instant, il songea à rebrousser chemin et à
remonter par Gaston-Marie; mais la manoeuvre ne s'y faisait plus. Il
jurait, hésitant, cachant sa peur, répétant que c'était bête de courir
comme ça. On n'allait pas les laisser au fond, peut-être!
La voix du porion retentit de nouveau, se rapprocha.
--Que tout le monde sorte! Aux échelles! aux échelles!
Et Chaval fut emporté avec les camarades. Il bouscula Catherine, il
l'accusa de ne pas courir assez fort. Elle voulait donc qu'ils
restassent seuls dans la fosse, à crever de faim? car les brigands de
Montsou étaient capables de casser les échelles, sans attendre que le
monde fût sorti. Cette supposition abominable acheva de les détraquer
tous, il n'y eut plus, le long des galeries, qu'une débandade enragée,
une course de fous à qui arriverait le premier, pour remonter avant
les autres. Des hommes criaient que les échelles étaient cassées, que
personne ne sortirait. Et, quand ils commencèrent à déboucher par
groupes épouvantés dans la salle d'accrochage, ce fut un véritable
engouffrement: ils se jetaient vers le puits, ils s'écrasaient à
l'étroite porte du goyot des échelles; tandis qu'un vieux palefrenier,
qui venait prudemment de faire rentrer les chevaux à l'écurie, les
regardait d'un air de dédaigneuse insouciance, habitué aux nuits
passées dans la fosse, certain qu'on le tirerait toujours de là.
--Nom de Dieu! veux-tu monter devant moi! dit Chaval à Catherine. Au
moins, je te tiendrai, si tu tombes.
Ahurie, suffoquée par cette course de trois kilomètres qui l'avait
encore une fois trempée de sueur, elle s'abandonnait, sans comprendre,
aux remous de la foule. Alors, il la tira par le bras, à le lui
briser; et elle jeta une plainte, ses larmes jaillirent: déjà il
oubliait son serment, jamais elle ne serait heureuse.
--Passe donc! hurla-t-il.
Mais il lui faisait trop peur. Si elle montait devant lui, tout le
temps il la brutaliserait. Aussi résistait-elle, pendant que le flot
éperdu des camarades les repoussait de côté. Les filtrations du puits
tombaient à grosses gouttes, et le plancher de l'accrochage, ébranlé
par le piétinement, tremblait au-dessus du bougnou, du puisard vaseux,
profond de dix mètres. Justement, c'était à Jean-Bart, deux ans plus
tôt, qu'un terrible accident, la rupture d'un câble, avait culbuté la
cage au fond du bougnou, dans lequel deux hommes s'étaient noyés. Et
tous y songeaient, on allait tous y rester, si l'on s'entassait sur
les planches.
--Sacrée tête de pioche! cria Chaval, crève donc, je serai débarrassé!
Il monta, et elle le suivit.
Du fond au jour, il y avait cent deux échelles, d'environ sept mètres,
posées chacune sur un étroit palier qui tenait la largeur du goyot, et
dans lequel un trou carré permettait à peine le passage des épaules.
C'était comme une cheminée plate, de sept cents mètres de hauteur,
entre la paroi du puits et la cloison du compartiment d'extraction, un
boyau humide, noir et sans fin, où les échelles se superposaient,
presque droites, par étages réguliers. Il fallait vingt-cinq minutes
à un homme solide pour gravir cette colonne géante. D'ailleurs, le
goyot ne servait plus que dans les cas de catastrophe.
Catherine, d'abord, monta gaillardement. Ses pieds nus étaient faits
à l'escaillage tranchant des voies et ne souffraient pas des échelons
carrés, recouverts d'une tringle de fer, qui empêchait l'usure. Ses
mains, durcies par le roulage, empoignaient sans fatigue les montants,
trop gros pour elles. Et même cela l'occupait, la sortait de son
chagrin, cette montée imprévue, ce long serpent d'hommes se coulant,
se hissant, trois par échelle, si bien que la tête déboucherait au
jour, lorsque la queue traînerait encore sur le bougnou. On n'en
était pas là, les premiers devaient se trouver à peine au tiers du
puits. Personne ne parlait plus, seuls les pieds roulaient avec un
bruit sourd; tandis que les lampes, pareilles à des étoiles
voyageuses, s'espaçaient de bas en haut, en une ligne toujours
grandissante.
Derrière elle, Catherine entendit un galibot compter les échelles.
Cela lui donna l'idée de les compter aussi. On en avait déjà monté
quinze, et l'on arrivait à un accrochage. Mais, au même instant, elle
se heurta dans les jambes de Chaval. Il jura, en lui criant de faire
attention. De proche en proche, toute la colonne s'arrêtait,
s'immobilisait. Quoi donc? que se passait-il? et chacun retrouvait sa
voix pour questionner et s'épouvanter. L'angoisse augmentait depuis
le fond, l'inconnu de là-haut les étranglait davantage, à mesure
qu'ils se rapprochaient du jour. Quelqu'un annonça qu'il fallait
redescendre, que les échelles étaient cassées. C'était la
préoccupation de tous, la peur de se trouver dans le vide. Une autre
explication descendit de bouche en bouche, l'accident d'un haveur
glissé d'un échelon. On ne savait au juste, des cris empêchaient
d'entendre, est-ce qu'on allait coucher là? Enfin, sans qu'on fût
mieux renseigné, la montée reprit, du même mouvement lent et pénible,
au milieu du roulement des pieds et de la danse des lampes. Ce serait
pour plus haut, bien sûr, les échelles cassées.
A la trente-deuxième échelle, comme on dépassait un troisième
accrochage, Catherine sentit ses jambes et ses bras se raidir.
D'abord, elle avait éprouvé à la peau des picotements légers.
Maintenant, elle perdait la sensation du fer et du bois, sous les
pieds et dans les mains. Une douleur vague, peu à peu cuisante, lui
chauffait les muscles. Et, dans l'étourdissement qui l'envahissait,
elle se rappelait les histoires du grand-père Bonnemort, du temps
qu'il n'y avait pas de goyot et que des gamines de dix ans sortaient
le charbon sur leurs épaules, le long des échelles plantées à nu; si
bien que, lorsqu'une d'elles glissait, ou que simplement un morceau de
houille déboulait d'un panier, trois ou quatre enfants dégringolaient
du coup, la tête en bas. Les crampes de ses membres devenaient
insupportables, jamais elle n'irait au bout.
De nouveaux arrêts lui permirent de respirer. Mais la terreur qui,
chaque fois, soufflait d'en haut, achevait de l'étourdir. Au-dessus
et au-dessous d'elle, les respirations s'embarrassaient, un vertige se
dégageait de cette ascension interminable, dont la nausée la secouait
avec les autres. Elle suffoquait, ivre de ténèbres, exaspérée de
l'écrasement des parois contre sa chair. Et elle frissonnait aussi de
l'humidité, le corps en sueur sous les grosses gouttes qui la
trempaient. On approchait du niveau, la pluie battait si fort,
qu'elle menaçait d'éteindre les lampes.
Deux fois, Chaval interrogea Catherine, sans obtenir de réponse. Que
fichait-elle là-dessous, est-ce qu'elle avait laissé tomber sa langue?
Elle pouvait bien lui dire si elle tenait bon. On montait depuis une
demi-heure; mais si lourdement, qu'il en était seulement à la
cinquante-neuvième échelle. Encore quarante-trois. Catherine finit
par bégayer qu'elle tenait bon tout de même. Il l'aurait traitée de
couleuvre, si elle avait avoué sa lassitude. Le fer des échelons
devait lui entamer les pieds, il lui semblait qu'on la sciait là,
jusqu'à l'os. Après chaque brassée, elle s'attendait à voir ses mains
lâcher les montants, pelées et roidies au point de ne pouvoir fermer
les doigts; et elle croyait tomber en arrière, les épaules arrachées,
les cuisses démanchées, dans leur continuel effort. C'était surtout
du peu de pente des échelles qu'elle souffrait, de cette plantation
presque droite, qui l'obligeait de se hisser à la force des poignets,
le ventre collé contre le bois. L'essoufflement des haleines à
présent couvrait le roulement des pas, un râle énorme, décuplé par la
cloison du goyot, s'élevait du fond, expirait au jour. Il y eut un
gémissement, des mots coururent, un galibot venait de s'ouvrir le
crâne à l'arête d'un palier.
Et Catherine montait. On dépassa le niveau. La pluie avait cessé, un
brouillard alourdissait l'air de cave, empoisonné d'une odeur de vieux
fers et de bois humide. Machinalement, elle s'obstinait tout bas à
compter: quatre-vingt-une, quatre-vingt-deux, quatre-vingt-trois;
encore dix-neuf. Ces chiffres, répétés, la soutenaient seuls de leur
balancement rythmique. Elle n'avait plus conscience de ses
mouvements. Quand elle levait les yeux, les lampes tournoyaient en
spirale. Son sang coulait, elle se sentait mourir, le moindre souffle
allait la précipiter. Le pis était que ceux d'en bas poussaient
maintenant, et que la colonne entière se ruait, cédant à la colère
croissante de sa fatigue, au besoin furieux de revoir le soleil. Des
camarades, les premiers, étaient sortis; il n'y avait donc pas
d'échelles cassées; mais l'idée qu'on pouvait en casser encore, pour
empêcher les derniers de sortir, lorsque d'autres respiraient déjà
là-haut, achevait de les rendre fous. Et, comme un nouvel arrêt se
produisait, des jurons éclatèrent, tous continuèrent à monter, se
bousculant, passant sur les corps, à qui arriverait quand même.
Alors, Catherine tomba. Elle avait crié le nom de Chaval, dans un
appel désespéré. Il n'entendit pas, il se battait, il enfonçait les
côtes d'un camarade, à coups de talon, pour être avant lui. Elle fut
roulée, piétinée. Dans son évanouissement, elle rêvait: il lui
semblait qu'elle était une des petites herscheuses de jadis, et qu'un
morceau de charbon, glissé d'un panier, au-dessus d'elle, venait de la
jeter en bas du puits, ainsi qu'un moineau atteint d'un caillou. Cinq
échelles seulement restaient à gravir, on avait mis près d'une heure.
Jamais elle ne sut comment elle était arrivée au jour, portée par des
épaules, maintenue par l'étranglement du goyot. Brusquement, elle se
trouva dans un éblouissement de soleil, au milieu d'une foule hurlante
qui la huait.
III
Dès le matin, avant le jour, un frémissement avait agité les corons,
ce frémissement qui s'enflait à cette heure par les chemins, dans la
campagne entière. Mais le départ convenu n'avait pu avoir lieu, une
nouvelle se répandait, des dragons et des gendarmes battaient la
plaine. On racontait qu'ils étaient arrivés de Douai pendant la nuit,
on accusait Rasseneur d'avoir vendu les camarades, en prévenant
M. Hennebeau; même une herscheuse jurait qu'elle avait vu passer le
domestique, qui portait la dépêche au télégraphe. Les mineurs
serraient les poings, guettaient les soldats, derrière leurs
persiennes, à la clarté pâle du petit jour.
Vers sept heures et demie, comme le soleil se levait, un autre bruit
circula, rassurant les impatients. C'était une fausse alerte, une
simple promenade militaire, ainsi que le général en ordonnait parfois
depuis la grève, sur le désir du préfet de Lille. Les grévistes
exécraient ce fonctionnaire, auquel ils reprochaient de les avoir
trompés par la promesse d'une intervention conciliante, qui se
bornait, tous les huit jours, à faire défiler des troupes dans
Montsou, pour les tenir en respect. Aussi, lorsque les dragons et les
gendarmes reprirent tranquillement le chemin de Marchiennes, après
s'être contentés d'assourdir les corons du trot de leurs chevaux sur
la terre dure, les mineurs se moquèrent-ils de cet innocent de préfet,
avec ses soldats qui tournaient les talons, quand les choses allaient
chauffer. Jusqu'à neuf heures, ils se firent du bon sang, l'air
paisible, devant les maisons, tandis qu'ils suivaient des yeux, sur le
pavé, les dos débonnaires des derniers gendarmes. Au fond de leurs
grands lits, les bourgeois de Montsou dormaient encore, la tête dans
la plume. A la Direction, on venait de voir madame Hennebeau partir
en voiture, laissant M. Hennebeau au travail sans doute, car l'hôtel,
clos et muet, semblait mort. Aucune fosse ne se trouvait gardée
militairement, c'était l'imprévoyance fatale à l'heure du danger, la
bêtise naturelle des catastrophes, tout ce qu'un gouvernement peut
commettre de fautes, dès qu'il s'agit d'avoir l'intelligence des
faits. Et neuf heures sonnaient, lorsque les charbonniers prirent
enfin la route de Vandame, pour se rendre au rendez-vous décidé la
veille, dans la forêt.
D'ailleurs, Étienne comprit tout de suite qu'il n'aurait point,
là-bas, à Jean-Bart, les trois mille camarades sur lesquels il
comptait. Beaucoup croyaient la manifestation remise, et le pis était
que deux ou trois bandes, déjà en chemin, allaient compromettre la
cause, s'il ne se mettait pas quand même à leur tête. Près d'une
centaine, partis avant le jour, avaient dû se réfugier sous les hêtres
de la forêt, en attendant les autres. Souvarine, que le jeune homme
monta consulter, haussa les épaules: dix gaillards résolus faisaient
plus de besogne qu'une foule; et il se replongea dans un livre ouvert
devant lui, il refusa d'en être. Cela menaçait de tourner encore au
sentiment, lorsqu'il aurait suffi de brûler Montsou, ce qui était très
simple. Comme Étienne sortait par l'allée de la maison, il aperçut
Rasseneur assis devant la cheminée de fonte, très pâle, tandis que sa
femme, grandie dans son éternelle robe noire, l'invectivait en paroles
tranchantes et polies.
Maheu fut d'avis qu'on devait tenir sa parole. Un pareil rendez-vous
était sacré. Cependant, la nuit avait calmé leur fièvre à tous; lui,
maintenant, craignait un malheur; et il expliquait que leur devoir
était de se trouver là-bas, pour maintenir les camarades dans le bon
droit. La Maheude approuva d'un signe. Étienne répétait avec
complaisance qu'il fallait agir révolutionnairement, sans attenter à
la vie des personnes. Avant de partir, il refusa sa part d'un pain,
qu'on lui avait donné la veille, avec une bouteille de genièvre; mais
il but coup sur coup trois petits verres, histoire simplement de
combattre le froid; même il en emporta une gourde pleine. Alzire
garderait les enfants. Le vieux Bonnemort, les jambes malades d'avoir
trop couru la veille, était resté au lit.
On ne s'en alla point ensemble, par prudence. Depuis longtemps,
Jeanlin avait disparu. Maheu et la Maheude filèrent de leur côté,
obliquant vers Montsou, tandis qu'Étienne se dirigea vers la forêt, où
il voulait rejoindre les camarades. En route, il rattrapa une bande
de femmes, parmi lesquelles il reconnut la Brûlé et la Levaque: elles
mangeaient en marchant des châtaignes que la Mouquette avait
apportées, elles en avalaient les pelures pour que ça leur tînt
davantage à l'estomac. Mais, dans la forêt, il ne trouva personne,
les camarades déjà étaient à Jean-Bart. Alors, il prit sa course, il
arriva devant la fosse, au moment où Levaque et une centaine d'autres
pénétraient sur le carreau. De partout, des mineurs débouchaient, les
Maheu par la grande route, les femmes à travers champs, tous débandés,
sans chefs, sans armes, coulant naturellement là, ainsi qu'une eau
débordée qui suit les pentes. Étienne aperçut Jeanlin, grimpé sur une
passerelle, installé comme au spectacle. Il courut plus fort, il
entra avec les premiers. On était à peine trois cents.
Il y eut une hésitation, lorsque Deneulin se montra en haut de
l'escalier qui conduisait à la recette.
--Que voulez-vous? demanda-t-il d'une voix forte.
Après avoir vu disparaître la calèche, d'où ses filles lui riaient
encore, il était revenu à la fosse, repris d'une vague inquiétude.
Tout pourtant s'y trouvait en bon ordre, la descente avait eu lieu,
l'extraction fonctionnait, et il se rassurait de nouveau, il causait
avec le maître-porion, lorsqu'on lui avait signalé l'approche des
grévistes. Vivement, il s'était posté à une fenêtre du criblage; et,
devant ce flot grossissant qui envahissait le carreau, il avait eu la
conscience immédiate de son impuissance. Comment défendre ces
bâtiments ouverts de toutes parts? A peine aurait-il pu grouper une
vingtaine de ses ouvriers autour de lui. Il était perdu.
--Que voulez-vous? répéta-t-il, blême de colère rentrée, faisant un
effort pour accepter courageusement son désastre.
Il y eut des poussées et des grondements dans la foule. Étienne finit
par se détacher, en disant:
--Monsieur, nous ne venons pas vous faire du mal. Mais il faut que le
travail cesse partout.
Deneulin le traita carrément d'imbécile.
--Est-ce que vous croyez que vous allez me faire du bien, si vous
arrêtez le travail chez moi? C'est comme si vous me tiriez un coup de
fusil dans le dos, à bout portant... Oui, mes hommes sont au fond, et
ils ne remonteront pas, ou il faudra que vous m'assassiniez d'abord!
Cette rudesse de parole souleva une clameur. Maheu dut retenir
Levaque, qui se précipitait, menaçant, pendant qu'Étienne parlementait
toujours, cherchant à convaincre Deneulin de la légitimité de leur
action révolutionnaire. Mais celui-ci répondait par le droit au
travail. D'ailleurs, il refusait de discuter ces bêtises, il voulait
être le maître chez lui. Son seul remords était de n'avoir pas là
quatre gendarmes pour balayer cette canaille.
--Parfaitement, c'est ma faute, je mérite ce qui m'arrive. Avec des
gaillards de votre espèce, il n'y a que la force. C'est comme le
gouvernement qui s'imagine vous acheter par des concessions. Vous le
flanquerez à bas, voilà tout, quand il vous aura fourni des armes.
Étienne, frémissant, se contenait encore. Il baissa la voix.
--Je vous en prie, monsieur, donnez l'ordre qu'on remonte vos
ouvriers. Je ne réponds pas d'être maître de mes camarades. Vous
pouvez éviter un malheur.
--Non, fichez-moi la paix! Est-ce que je vous connais? Vous n'êtes pas
de mon exploitation, vous n'avez rien à débattre avec moi... Il n'y a
que des brigands qui courent ainsi la campagne pour piller les
maisons.
Des vociférations maintenant couvraient sa voix, les femmes surtout
l'insultaient. Et lui, continuant à leur tenir tête, éprouvait un
soulagement, dans cette franchise qui vidait son coeur d'autoritaire.
Puisque c'était la ruine de toute façon, il trouvait lâches les
platitudes inutiles. Mais leur nombre augmentait toujours, près de
cinq cents déjà se ruaient vers la porte, et il allait se faire
écharper, lorsque son maître-porion le tira violemment en arrière.
--De grâce, Monsieur!... Ça va être un massacre. A quoi bon faire
tuer des hommes pour rien?
Il se débattait, il protesta, dans un dernier cri, jeté à la foule.
--Tas de bandits, vous verrez ça, quand nous serons redevenus les plus
forts!
On l'emmenait, une bousculade venait de jeter les premiers de la bande
contre l'escalier, dont la rampe fut tordue. C'étaient les femmes qui
poussaient, glapissantes, excitant les hommes. La porte céda tout de
suite, une porte sans serrure, fermée simplement au loquet. Mais
l'escalier était trop étroit, la cohue, écrasée, n'aurait pu entrer de
longtemps, si la queue des assiégeants n'avait pris le parti de passer
par les autres ouvertures. Alors, il en déborda de tous côtés, de la
baraque, du criblage, du bâtiment des chaudières. En moins de cinq
minutes, la fosse entière leur appartint, ils en battaient les trois
étages, au milieu d'une fureur de gestes et de cris, emportés dans
l'élan de leur victoire sur ce patron qui résistait.
Maheu, effrayé, s'était élancé un des premiers, en disant à Étienne:
--Faut pas qu'ils le tuent!
Celui-ci courait déjà; puis, quand il eut compris que Deneulin s'était
barricadé dans la chambre des porions, il répondit:
--Après? est-ce que ce serait de notre faute? Un enragé pareil!
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