Ainsi qu'il a été rappelé au début de ce récit, toute la région balkanique était alors en ébullition. Dès l'été de 1875, l'Herzégovine s'était révoltée, et les troupes ottomanes envoyées contre elle n'avaient pu la réduire. En mai 1876, la Bulgarie s'étant soulevée à son tour, la Porte répondit à l'insurrection en concentrant une nombreuse armée dans un vaste triangle ayant pour sommets Roustchouk, Widdin et Sofia. Enfin, le 1er et le 2 juillet de cette année 1876, la Serbie et le Monténégro, entrant en scène à leur tour, avaient déclaré la guerre à la Turquie. Les Serbes, commandés par le général russe Tchernaief, après avoir tout d'abord remporté quelques succès, avaient dû battre en retraite en deçà de leur frontière, et le 1er septembre le prince Milan s'était vu contraint de demander un armistice de dix jours, pendant lequel il sollicita, des puissances chrétiennes, une intervention que celles-ci furent malheureusement trop longues à lui accorder. «Alors,» dit M. Édouard Driault, dans son -Histoire de la Question d'Orient-, «se produisit le plus affreux épisode de ces luttes; il rappelle les massacres de Chio au temps de l'insurrection grecque. Ce furent les massacres de Bulgarie. La Porte, au milieu de la guerre contre la Serbie et le Monténégro, craignait que l'insurrection bulgare, sur les derrières de l'armée, ne compromît ses opérations. Le gouverneur de la Bulgarie, Chefkat-Pacha, reçut-il l'ordre d'écraser l'insurrection sans regarder aux moyens? Cela est vraisemblable. Des bandes de Bachi-Bouzouks et de Circassiens appelées d'Asie furent lâchées sur la Bulgarie, et en quelques jours elle fut mise à feu et à sang. Ils assouvirent à l'aise leurs sauvages passions, brûlèrent les villages, massacrèrent les hommes au milieu des tortures les plus raffinées, éventrèrent les femmes, coupèrent en morceaux les enfants. Il y eut environ vingt-cinq à trente mille victimes...» Tandis qu'il lisait, des gouttes de sueur perlaient sur le visage de Serge Ladko. Natcha!.. Qu'était devenue Natcha, au milieu de cet effroyable bouleversement?.. Vivait-elle encore? Était-elle morte, au contraire, et son cadavre éventré, coupé en morceaux, de même que celui de tant d'autres innocentes victimes, traînait-il dans la boue, dans la fange, dans le sang, écrasé sous le pied des chevaux? Serge Ladko s'était levé, et, pareil à une bête fauve mise en cage, courait furieusement autour de la cellule, comme s'il eût cherché une issue pour voler au secours de Natcha. Cet accès de désespoir fut de courte durée. Revenu bientôt à la raison, il se contraignit au calme, d'un énergique effort, et, avec un cerveau lucide, chercha les moyens de reconquérir sa liberté. Aller trouver le juge, lui avouer sans détour la vérité, implorer au besoin sa pitié?.. Mauvais moyen. Quelle chance avait-il d'obtenir la confiance d'un esprit prévenu, après avoir si longtemps persévéré dans le mensonge? Etait-il en son pouvoir de détruire d'un seul mot la suspicion attachée à son nom de Ladko, de ruiner en un instant les présomptions qui l'accablaient? Non. Une enquête serait à tout le moins nécessaire, et une enquête exigerait des semaines, sinon des mois. Il fallait donc fuir. Pour la première fois depuis qu'il y était entré, Serge Ladko examina sa cellule. Ce fut vite fait. Quatre murs percés de deux ouvertures: la porte d'un coté, la fenêtre de l'autre. Derrière trois de ces murs, d'autres cachots, d'autres prisons; derrière la fenêtre seulement, l'espace et la liberté. L'enseuillement de cette fenêtre, dont le linteau atteignait le plafond, dépassait un mètre cinquante, et sa partie inférieure, ce qu'on eût nommé l'appui pour une ouverture ordinaire, était inaccessible, une rangée de gros barreaux scellés dans l'épaisseur du cadre en interdisant l'approche. D'ailleurs, cette difficulté vaincue, il en serait resté une autre. Au dehors, une sorte de hotte, dont les côtés venaient s'appliquer de part et d'autre de la fenêtre, arrêtait tout regard vers l'extérieur et ne laissait de visible qu'un étroit rectangle de ciel. Non pas même pour fuir, mais pour être seulement en état d'en chercher le moyen, il fallait donc tout d'abord forcer l'obstacle de la grille, puis se hisser à force de bras au sommet de cette hotte, de manière à pouvoir reconnaître les alentours. A en juger par les escaliers descendus lors des convocations de M. Izar Rona, Serge Ladko s'estimait enfermé au quatrième étage de la prison. Douze à quatorze mètres à tout le moins devaient donc le séparer du sol. Serait-il possible de les franchir? Impatient d'être renseigné à cet égard, il résolut de se mettre à l'oeuvre sur-le-champ. Au préalable, cependant, il convenait de se procurer un instrument de travail. On lui avait tout pris, quand on l'avait écroué, et, dans son cachot, rien ne pouvait être d'aucun secours. Une table, une chaise et une couchette, représentée par une maigre paillasse recouvrant une voûte en maçonnerie, c'était là tout son mobilier. Serge Ladko cherchait en vain depuis longtemps, quand, en visitant pour la centième fois ses vêtements, sa main rencontra enfin un corps dur. Pas plus que ses geôliers eux-mêmes, il n'avait pensé jusqu'ici à cette chose insignifiante qu'est une boucle de pantalon. Quelle importance n'acquérait pas maintenant cette chose insignifiante, seul objet métallique qui fût en sa possession! Ayant détaché cette boucle, Serge Ladko, sans perdre une minute, attaqua la muraille au pied de l'un des barreaux, et la pierre, obstinément griffée par les ardillons d'acier, commença à tomber en poussière sur le sol. Ce travail, déjà lent et pénible par lui-même, était encore compliqué par la surveillance incessante à laquelle était soumis le prisonnier. Une heure ne s'écoulait pas, sans qu'un gardien vînt mettre l'oeil au guichet de la porte. De là, nécessité d'avoir toujours l'oreille tendue vers les bruits extérieurs, et, au moindre signe de danger, d'interrompre le travail en faisant disparaître toute trace suspecte. Dans ce but, Serge Ladko utilisait son pain. Ce pain, malaxé avec la poussière qui tombait de la muraille, prit d'une manière assez satisfaisante la couleur de la pierre et devint un véritable mastic, à l'aide duquel le trou fut dissimulé à mesure qu'il était creusé. Quant au surplus des débris produits par le grattage, il le cachait sous la voûte de son lit. Après douze heures d'efforts, le barreau était déchaussé sur une hauteur de trois centimètres, mais la boucle n'avait plus de pointes. Serge Ladko brisa l'armature, et, des morceaux, fit autant d'outils. Douze heures plus tard, ces menus fragments d'acier avaient disparu à leur tour. Heureusement, la chance qui avait déjà souri au prisonnier semblait ne plus vouloir l'abandonner. Au premier repas qui lui fut servi, il se risqua à garder un couteau de table, et, personne n'ayant remarqué ce larcin, il le recommença avec le même bonheur le jour suivant. Il se trouvait ainsi maître de deux instruments plus sérieux que ceux dont il avait disposé jusqu'ici. A vrai dire, il ne s'agissait que de méchants couteaux très grossièrement fabriqués. Toutefois, leurs lames étaient assez bonnes, et les manches en facilitaient le maniement. Le travail, à partir de ce moment, avança plus vite, bien que trop lentement encore. Le ciment, avec le temps, avait acquis la dureté du granit et ne se laissait que difficilement effriter. A chaque instant, d'ailleurs, le travail devait être interrompu, soit à cause d'une ronde de gardiens, soit par suite d'une convocation de M. Rona, qui multipliait les interrogatoires. Le résultat de ces interrogatoires était toujours le même. L'instruction piétinait sur place. A chaque séance, c'était un défilé de témoins dont les déclarations n'apportaient aucune lumière. Si les uns semblaient trouver quelque vague ressemblance entre Serge Ladko et le malfaiteur qu'ils avaient plus ou moins nettement aperçu le jour où ils en avaient été victimes, d'autres niaient catégoriquement cette ressemblance. M. Rona avait beau affubler son prévenu de barbes postiches taillées selon toutes les coupes imaginables, l'obliger à montrer ses yeux ou à les dissimuler derrière les verres noirs des lunettes, il ne réussissait pas à obtenir un seul témoignage formel. Aussi attendait-il avec impatience que l'état de Christian Hoël, blessé lors du dernier attentat de la bande du Danube, permît à celui-ci de se rendre à Semlin. De ces interrogatoires, Serge Ladko se désintéressait d'ailleurs. Docilement, il se prêtait à toutes les expériences du juge, s'affublait de perruques et de fausses barbes, mettait ou retirait ses lunettes, sans se permettre la plus petite observation. Sa pensée était absente de ce cabinet. Elle restait dans sa cellule, où le barreau qui le séparait de la liberté sortait peu à peu de la pierre. Quatre jours lui furent nécessaires pour achever de le desceller. C'est seulement le soir du 23 septembre qu'il en atteignit l'extrémité inférieure. Il s'agissait maintenant d'en scier l'extrémité opposée. Cette partie du travail était la plus pénible. Suspendu d'une main au reste de la grille, Serge Ladko, de l'autre, activait le va-et-vient de son outil. Celui-ci, simple lame de couteau, jouait mal son rôle de scie et n'entamait que lentement le fer. D'autre part, cette position exténuante obligeait à de fréquents repos. Le 29 septembre, enfin, après six jours d'efforts héroïques, Serge Ladko estima suffisante la profondeur de l'entaille. A quelques millimètres près, le fer était en effet sectionné. Il n'aurait donc aucune peine à vaincre la résistance du métal, lorsqu'il voudrait plier la barre. Il était temps. La lame du second couteau était alors réduite à un fil. Dès le lendemain matin, aussitôt après le passage de la première ronde, ce qui lui assurait une heure environ de sécurité, Serge Ladko poursuivit méthodiquement son entreprise. Conformément à ses prévisions, le barreau fléchit sans difficulté. Par l'ouverture ainsi faite, il passa de l'autre côté de la grille, puis, s'enlevant à la force des bras, atteignit le sommet de la hotte. Avidement, il regarda autour de lui. Comme il l'avait supposé, quatorze mètres environ le séparaient du sol. Cette distance n'était pas telle qu'il fût impossible de la franchir, pourvu que l'on possédât une corde de longueur suffisante. Mais arriver jusqu'au sol n'était que la difficulté la moins grave, et, cette difficulté fût-elle vaincue, le problème n'en serait pas pour cela plus près d'être résolu. Ainsi que Serge Ladko put le constater, la prison était, en effet, ceinturée par un chemin de ronde, que limitait, à la périphérie, un mur d'environ huit mètres d'élévation, au delà duquel apparaissaient des toits de maisons. Après être descendu, il faudrait donc passer par-dessus cette muraille, ce qui, dès l'abord, semblait impraticable. A en juger par l'éloignement des maisons, une rue entourait probablement la prison. Une fois dans cette rue, un fugitif pouvait se considérer comme sauvé. Mais le moyen existait-il d'y arriver sain et sauf? Serge Ladko, en quête d'un expédient, commença par examiner attentivement ce qu'il pouvait découvrir sur la gauche. S'il n'y trouva pas la solution qu'il cherchait, ce qu'il aperçut fit battre son coeur d'émotion. Dans cette direction, il voyait le Danube, dont d'innombrables bateaux de toutes tailles sillonnaient les eaux jaunes. Les uns suivaient ou remontaient le courant, d'autres tendaient la corde de leur ancre ou l'amarre qui les retenait au quai. Parmi ces derniers, le pilote, du premier coup d'oeil, reconnut sa barge. Rien ne la distinguait des embarcations ses voisines, et il ne semblait pas qu'elle fût l'objet d'une surveillance particulière. Ce serait une heureuse chance, s'il parvenait à la reconquérir. En moins d'une heure, grâce à elle, il aurait franchi la frontière, et, en territoire serbe, il se rirait de la justice austro-hongroise. Serge Ladko reporta ses regards vers la droite, et, de ce côté, il remarqua aussitôt une particularité qui le rendit attentif. Retenue de distance en distance par de solides crampons scellés dans le bâtiment, une tige de fer venue du toit--la chaîne du paratonnerre selon toute vraisemblance--passait à proximité de sa fenêtre, pour aller finalement s'enfoncer dans le sol. Cette tige de fer eût rendu la descente assez facile, si l'on avait pu arriver jusqu'à elle. Or, ceci n'était peut-être pas irréalisable. A la hauteur du carrelage de sa cellule, une sorte de bandeau, motivé par la décoration de l'édifice, courait le long du mur en faisant une saillie de vingt ou vingt-cinq centimètres. Peut-être, avec du sang-froid et de l'énergie, n'eût-il pas été impossible de s'y tenir debout, et d'atteindre ainsi la chaîne du paratonnerre. Malheureusement, quand bien même on eût été capable d'une aussi folle audace, la muraille extérieure n'en fût pas moins, demeurée infranchissable. Prisonnier dans une cellule ou dans le chemin de ronde, c'était toujours être prisonnier. Serge Ladko, en examinant cette muraille avec plus de soin qu'il ne l'avait fait jusqu'alors, observa que la partie supérieure, à peu de distance au-dessous du chaperon, en était décorée intérieurement et extérieurement par une série de bossages, formés de moellons carrés à demi encastrés dans le reste de la maçonnerie. Un long moment Serge Ladko contempla cet ornement architectural, puis, se laissant glisser sur l'appui de la fenêtre, il réintégra sa cellule, et se hâta de faire disparaître toute trace compromettante. Son parti était pris. Le moyen d'être libre envers et contre tous, il l'avait trouvé. Quelque risqué qu'il fût, ce moyen pouvait, devait réussir. Au surplus, mieux valait la mort que la continuation de pareilles angoisses. Patiemment, il attendit le passage de la seconde ronde. Assuré dès lors d'une nouvelle période de tranquillité, il se mit en devoir d'achever ses préparatifs. De ses draps, il fit, à l'aide de ce qui subsistait de son couteau, une cinquantaine de bandes de quelques centimètres de largeur. Afin que l'attention des gardiens ne fût pas attirée, il eut soin de réserver une quantité de toile suffisante pour que sa couchette gardât son aspect extérieur. Quant au reste, nul n'aurait évidemment l'idée de venir soulever la couverture. Les bandes découpées, il les accoupla quatre par quatre sous forme d'une tresse, dans laquelle les brins, se chevauchant l'un l'autre, s'allongeaient d'une nouvelle bande lorsqu'ils étaient proches de leur fin. Une journée fut consacrée à ce travail. Enfin, le 1er octobre, un peu avant midi, Serge Ladko eut en sa possession une corde solide, longue de quatorze à quinze mètres, qu'il dissimula soigneusement sous sa couchette. Tout étant prêt, il résolut que l'évasion aurait lieu le soir même, à neuf heures. Cette dernière journée, Serge Ladko l'occupa à examiner les plus petits détails de son entreprise, à en calculer les chances et les dangers. Quelle en serait l'issue: la liberté ou la mort? Un avenir prochain en déciderait. Dans tous les cas, il la tenterait. Toutefois, avant que l'instant d'agir sonnât, le sort lui réservait une dernière épreuve. Il était près de trois heures de l'après-midi, quand les verrous de sa porte furent tirés à grand bruit. Que lui voulait-on? S'agissait-il encore d'un interrogatoire de M. Izar Rona? L'heure à laquelle il convoquait d'ordinaire le prisonnier était passée cependant. Non, il n'était pas question de se rendre à une convocation du juge. Par la porte ouverte, Serge Ladko aperçut dans le couloir, outre l'un de ses gardiens habituels, un groupe de trois personnes qui lui étaient inconnues. L'une de ces personnes était une femme, une jeune femme de vingt ans à peine, dont le visage exprimait la douceur et la bonté. Des deux hommes qui l'accompagnaient, l'un était évidemment son mari. Le langage et l'attitude du gardien permettaient de reconnaître dans l'autre le directeur même de la prison. Il s'agissait évidemment d'une visite. A en juger par la déférence respectueuse qui leur était témoignée, les visiteurs étaient gens de marque, peut-être quelque couple princier en voyage, auprès duquel le directeur jouait le rôle de cicérone. «L'occupant actuel de cette cellule, dit-il à ses hôtes, n'est autre que le fameux Ladko, chef de la bande du Danube, dont le nom à dû certainement parvenir jusqu'à vous. La jeune femme glissa un regard timide à l'adresse du célèbre malfaiteur. Il n'avait pas l'air bien terrible, ce célèbre malfaiteur. Jamais on ne se serait imaginé un chef de bandits d'une cruauté légendaire sous les traits de cet homme amaigri, émacié, à la figure hâve, dont les jeux exprimaient tant de détresse et de profond désespoir. --Il est vrai qu'il s'entête à protester de son innocence, ajouta impartialement le directeur; mais nous sommes habitués à cette chanson.» Il fit ensuite remarquer aux visiteurs le bon ordre de la cellule et sa parfaite propreté. Dans la chaleur de son discours, il en franchit même le seuil, et alla s'adosser au-dessous de la fenêtre, afin de faire face à son auditoire. Tout à coup, le coeur de Serge Ladko Cessa de battre. Sans le savoir, l'orateur frôlait l'endroit attaqué par le prisonnier et un peu de ciment commençait à tomber en fine poussière. Ebranlé par un autre mouvement, ce fut bientôt le tampon de mie de pain qui se détacha d'un seul bloc et tomba sur le carreau. Serge Ladko eut un frisson d'épouvanté, en constatant que l'extrémité du barreau descellé apparaissait à nu au fond de son alvéole. Quelqu'un avait-il vu? Oui, quelqu'un avait vu. Tandis que son mari et le directeur examinaient la misérable table comme un objet du plus haut intérêt, et que le gardien, respectueusement détourné, semblait regarder quelque chose dans l'enfilade du couloir, la visiteuse tenait ses yeux fixés sur l'excavation pratiquée dans la muraille, et l'expression de son visage montrait qu'elle en comprenait le mystérieux langage. Elle allait parler... d'un mot, ruiner tant d'efforts... Serge Ladko attendait, et, par degrés, il se sentait mourir. Un peu pâle, la jeune femme releva les yeux sur le prisonnier et le couvrit de son regard limpide. Vit-elle les grosses larmes qui s'échappaient lentement des paupières du misérable? Comprit-elle sa supplication silencieuse? Eut-elle conscience de son horrible désespoir?.. Dix secondes tragiques passèrent, et soudain elle se détourna en poussant un cri de douleur. Ses deux compagnons se précipitèrent vers elle. Que lui était-il arrivé? Rien de grave, affirma-t-elle, d'une voix tremblante, en s'efforçant de sourire. Elle venait de se tordre sottement le pied, voilà tout. Tandis que Serge Ladko allait, sans être aperçu, se placer devant le barreau accusateur, mari, directeur et gardien s'empressèrent. Les deux premiers sortirent soutenant la prétendue blessée; le troisième repoussa précipitamment les verrous. Serge Ladko était seul. Quel élan de gratitude gonfla sa poitrine pour la douce créature, qui avait eu pitié! Grâce à elle, il était sauvé. Il lui devait la vie; plus que la vie, la liberté. Il était retombé, accablé, sur sa couchette. L'émotion avait été trop rude. Son cerveau vacillait sous ce dernier coup du sort. Le reste du jour s'écoula sans autre incident, et neuf heures sonnèrent enfin aux horloges lointaines de la ville. La nuit était tout à fait venue. De gros nuages, roulant dans le ciel, en augmentaient l'obscurité. Dans le couloir, un bruit grandissant annonçait l'approche d'une ronde. Arrivée devant la porte, elle fit halte. Un gardien appliqua son oeil au guichet et se retira satisfait. Le prisonnier dormait, enfoncé jusqu'au menton sous sa couverture. La ronde se remit en marche. Le bruit de ses pas décrut, s'éteignit. Le moment d'agir était arrivé. Aussitôt, Serge Ladko sauta à bas de sa couchette, dont il disposa le matelas de manière à simuler suffisamment, dans la pénombre de la cellule, la présence d'un homme endormi. Cela fait, il se munit de sa corde, puis, s'étant glissé de nouveau de l'autre côté de la grille; il s'enleva comme la première fois et se mit à cheval sur l'arête supérieure de la hotte. Les bandeaux qui décoraient le bâtiment étant situés à la hauteur de chaque plancher, Serge Ladko dominait ainsi de près de quatre mètres celui de ces ornements sur lequel il s'agissait de prendre pied. Il avait prévu cette difficulté. Embrassant l'un des barreaux de la grille avec la corde dont il garda en main les deux extrémités, il se laissa glisser sans trop de peine jusqu'à la saillie extérieure. Le dos appliqué à la muraille, cramponné de la main gauche à la corde qui le supportait, le fugitif se reposa un instant. Comment garder l'équilibre sur cette surface étroite? A peine aurait-il lâché son soutien, qu'il irait s'abîmer sur le sol du chemin de ronde. Prudemment, s'astreignant a des mouvements d'une extrême lenteur, il réussit à saisir la corde de la main droite, et, de la gauche, il inspecta la paroi de la hotte. Celle-ci ne s'appliquait pas toute seule devant la fenêtre et, pour la retenir, un organe quelconque existait nécessairement. En la frôlant, sa main ne tarda pas, en effet, à rencontrer un obstacle, qu'après, un peu d'hésitation il reconnut être une patte scellée dans la maçonnerie. Quelque faible que fût la prise offerte par cette patte, force lui était de s'en contenter. S'y accrochant du bout de ses doigts crispés, il attira lentement l'un des doubles de la corde, qui vint peu à peu retomber sur ses épaules. Désormais, les ponts étaient coupés derrière lui. L'eût-il voulu, il ne pouvait plus regagner sa cellule. Il fallait, de toute nécessité, persévérer jusqu'au bout dans son entreprise. Serge Ladko se risqua à tourner à demi la tête vers la chaîne du paratonnerre dont il avait le plus escompté le secours. Quel ne fut pas son effroi, en constatant que près de deux mètres séparaient cette chaîne de la hotte dont il lui était, sous peine de mort, interdit de s'éloigner! Cependant, il lui fallait prendre un parti. Debout sur cette étroite saillie, le dos appliqué contre la muraille, retenu au-dessus du vide par un misérable morceau de fer que l'extrémité de ses doigts avait peine à saisir, il ne pouvait s'éterniser dans cette situation. Dans quelques minutes, ses doigts lassés relâcheraient leur étreinte, et ce serait alors la chute inévitable. Mieux valait ne périr qu'après un dernier effort vers le salut. S'inclinant du côté de la fenêtre, le fugitif replia son bras gauche comme un ressort prêt à se détendre, puis, abandonnant tout appui, il se repoussa violemment vers la droite. Il tomba. Son épaule heurta la saillie du bandeau. Mais, grâce à l'élan qu'il s'était donné, ses mains étendues avaient enfin atteint le but. La première difficulté était vaincue. Restait à vaincre la seconde. Serge Ladko se laissa glisser le long de la chaîne et s'arrêta sur l'un des crampons qui la fixaient à la muraille. Là, il fit une courte halte et s'accorda le temps de la réflexion. Le sol était invisible dans la nuit, mais, d'en bas, arrivait jusqu'au fugitif le bruit d'un pas régulier. Un soldat montait évidemment la garde. A en juger par ce bruit croissant et décroissant tour à tour, la sentinelle, après avoir suivi la fraction du chemin de ronde longeant cette partie de la prison, tournait ensuite dans la prolongation de ce chemin qui passait devant une autre façade du bâtiment, puis revenait, pour recommencer sans interruption son va-et-vient. Serge Ladko calcula que l'absence du soldat durait de trois à quatre minutes. C'est donc dans ce délai que la distance le séparant de la muraille extérieure devait être franchie. S'il devinait, au-dessous de lui, la crête de cette muraille dont la blancheur se découpait vaguement dans l'ombre, il ne pouvait distinguer les pierres en saillie qui en décoraient le sommet. Serge Ladko, se laissant glisser un peu plus bas, s'arrêta à l'un des crampons inférieurs. De ce point, il dominait encore de deux ou trois mètres le sommet de la muraille qu'il s'agissait de franchir. Solide, désormais, il lui était permis de procéder par mouvements plus rapides. Il ne lui fallut qu'un instant pour dérouler sa corde, la faire passer derrière la chaîne du paratonnerre et en nouer les deux bouts de manière à la transformer en une corde sans fin. La longueur nécessaire approximativement calculée, il en lança ensuite au-dessus de la muraille de clôture, puis en ramena à lui l'extrémité en forme de boucle, comme il l'aurait fait avec un lasso, en s'efforçant de saisir une des pierres en saillie dont la muraille était extérieurement ornée. L'entreprise était difficile. Au milieu de cette obscurité profonde, qui lui cachait le but, il ne pouvait compter que sur le hasard. Plus de vingt fois la corde avait été lancée sans résultat, quand elle opposa enfin une résistance. Serge Ladko insista en vain. La prise était bonne et ne céda pas. La tentative avait donc réussi. La boucle terminale s'était enroulée autour d'un des bossages extérieurs, et une sorte de passerelle était maintenant jetée au-dessus du chemin de ronde. Passerelle fragile à coup sûr! N'allait-elle pas se rompre ou se détacher de la pierre qui la retenait? Dans le premier cas, ce serait une épouvantable chute de dix mètres de hauteur; dans le second, ramené contre le mur de la prison à la manière d'un balancier, son fardeau humain viendrait s'y écraser. Pas un instant, Serge Ladko n'hésita devant la possibilité de ce danger. Sa corde fortement tendue, il en réunit de nouveau les deux extrémités, puis, prêt à s'élancer, il prêta l'oreille aux pas du soldat de garde. Celui-ci était précisément juste en dessous du fugitif. Il s'éloignait. Bientôt, il tourna le coin du bâtiment et le bruit de ses pas s'éteignit. Il fallait, sans perdre une seconde, profiter de son absence. Serge Ladko s'avança sur le chemin aérien. Suspendu entre ciel et terre, il avançait d'un mouvement égal et souple, sans s'inquiéter du fléchissement de la corde, dont la courbure s'accentuait à mesure qu'il approchait du milieu du parcours. Il voulait passer. Il passerait. Il passa. En moins d'une minute, le vertigineux abîme franchi, il atteignait la crête de la muraille. Sans y prendre de repos, il se hâta de plus en plus, enfiévré par la certitude du succès. Dix minutes à peine s'étaient écoulées depuis qu'il avait quitté sa cellule, mais ces dix minutes lui semblaient avoir duré plus d'une heure, et il redoutait qu'une ronde ne vînt l'inspecter. Son évasion ne serait-elle pas découverte alors, malgré la manière dont il avait disposé sa couchette? Il importait d'être loin auparavant. La barge était là, à deux pas de lui! Quelques coups d'aviron suffiraient à le mettre hors de l'atteinte de ses persécuteurs. Interrompant son travail à chaque passage du soldat de garde, Serge Ladko dénoua fébrilement sa corde, la ramena à lui en hâlant sur l'un des brins, puis, la doublant de nouveau et entourant de la boucle ainsi formée l'une des saillies intérieures, il commença sa descente, après s'être assuré que la rue était déserte. Arrivé heureusement à terre, il fît aussitôt retomber la corde à ses pieds et la roula en paquet. Tout était terminé. Il était libre, et aucune trace ne subsisterait de son audacieuse évasion. Mais, comme il allait partir à la recherche de sa barge, une voix s'éleva tout à coup dans la nuit. «Parbleu! prononçait-on à moins de dix pas, c'est M. Ilia Brusch, ma parole! Serge Ladko eut un tressaillement de plaisir. Le sort décidément se déclarait en sa faveur puisqu'il lui envoyait le secours d'un ami. --M. Jaeger!» s'écria-t-il d'une voix joyeuse, tandis qu'un passant sortait de l'ombre et se dirigeait vers lui. XV PRÈS DU BUT Le 10 octobre, l'aube se leva pour la neuvième fois, depuis que la barge avait recommencé à descendre le Danube. Pendant les huit jours précédents, près de sept cents kilomètres avaient été laissés en arrière. On approchait de Roustchouk, où l'on arriverait avant le soir. A bord, rien ne semblait changé. La barge transportait, comme autrefois, les deux mêmes compagnons: Serge Ladko et Karl Dragoch, redevenus, l'un le pêcheur Ilia Brusch, l'autre, le débonnaire M. Jaeger. Toutefois, la manière dont le premier jouait maintenant son rôle rendait plus difficile à soutenir celui du second. Hypnotisé par le désir de se rapprocher de Roustchouk, manoeuvrant l'aviron jour et nuit, Serge Ladko négligeait, en effet, les précautions les plus élémentaires. Non seulement il s'était débarrassé de ses lunettes, mais encore, supprimant rasoir et teinture, il permettait aux changements survenus dans sa personne pendant la durée de sa détention de s'accuser avec une netteté croissante. Ses cheveux noirs pâlissaient de jour en jour, et sa barbe blonde commençait à atteindre une longueur respectable. Il eût été naturel que Karl Dragoch manifestât quelque étonnement d'une pareille transformation. Celui-ci ne disait rien pourtant. Décidé à suivre jusqu'au bout la voie dans laquelle il s'était engagé, il avait pris le parti de ne rien voir de ce qui pouvait être gênant. Au moment où il s'était trouvé face à face avec Serge Ladko, les opinions antérieures de Karl Dragoch étaient fortement ébranlées, et il se sentait moins enclin à admettre la culpabilité de son ancien compagnon de voyage. L'incident provoqué par la commission rogatoire de Szalka avait été la première cause de ce revirement. Karl Dragoch avait, en effet, procédé à son enquête personnelle. Plus difficile à satisfaire que le commissaire de police de Gran, il avait longuement interrogé les habitants de la ville, et les réponses obtenues n'avaient pas été sans le troubler. Qu'un nommé Ilia Brusch, dont la vie était au demeurant des plus régulières, eût élu domicile à Szalka et qu'il l'eût quittée peu de temps avant le concours de Sigmaringen, ce premier point n'était pas contestable. Cet Ilia Brusch avait-il été revu après ce concours, et notamment dans la nuit du 28 au 29 août? Sur ce deuxième point, les témoignages furent évasifs. Si les plus proches voisins croyaient bien se rappeler que, vers la fin d'août, ils avaient remarqué de la lumière dans la maison du pêcheur alors fermée depuis plus d'un mois, ils n'osèrent cependant rien affirmer. Ces renseignements, tout vagues et hésitants qu'ils fussent, augmentèrent naturellement les perplexités du policier. Restait un troisième point à élucider. Quel était le personnage à qui le commissaire de Gran avait parlé au domicile indiqué par le prévenu? A cet égard, Dragoch ne put recueillir aucune indication. Ilia Brusch étant assez connu à Szalka, il fallait nécessairement, s'il y était venu, qu'il fût arrivé et reparti pendant la nuit, puisque personne ne l'avait aperçu. Un tel mystère, déjà suspect par lui-même, le devint bien davantage, quand Karl Dragoch eut mis la main sur le tenancier d'une petite auberge, auquel, dans la soirée du 12 septembre, trente-six heures avant la visite du commissaire de police de Gran, un inconnu avait demandé l'adresse d'Ilia Brusch. Le problème se compliquait. Il se compliqua encore, quand cet aubergiste, pressé de questions, eut donné de l'inconnu un signalement correspondant traits pour traits à celui que, d'après la rumeur publique, il convenait d'attribuer au chef de la bande du Danube. Tout ceci rendit Karl Dragoch rêveur. Il flaira des choses louches. Il eut le sentiment instinctif d'être en présence de quelque machination ténébreuse dont le but lui demeurait inconnu, mais dont il n'était pas impossible que le prévenu fût la victime. Cette impression se trouva fortifiée, quand, à son retour à Semlin, il connut la marche de l'instruction. En somme, après vingt jours de secret, elle n'avait pas fait un pas. Aucun complice n'avait été découvert, nul témoin n'avait formellement reconnu le prisonnier, contre lequel il n'existait toujours d'autre charge que le fait d'avoir cherché à modifier l'aspect de son visage et d'avoir possédé un portrait de femme sur lequel figurait le nom de Ladko. Ces présomptions, qui, corroborées par d'autres, eussent eu une grande valeur, perdaient, isolées, beaucoup de leur importance. Peut-être, après tout, ce déguisement et la présence du portrait avaient-ils une cause avouable. Karl Dragoch, dans cet état d'esprit, était particulièrement accessible à la pitié. C'est pourquoi il n'avait pu s'empêcher d'être profondément ému par la naïve confiance de Serge Ladko, dans une circonstance où celui-ci aurait été excusable de se défier de son plus intime ami. Etait-il impossible, d'ailleurs, de mettre ce sentiment de pitié d'accord avec ses devoirs professionnels en reprenant comme devant sa place dans la barge? Si Ilia Brusch se nommait en réalité Ladko, et si ce Ladko était bien un malfaiteur, Karl Dragoch, en s'attachant à lui, dépisterait ses complices. Innocent, au contraire, peut-être conduirait-il quand même au vrai coupable, auquel l'incident de Szalka eût prouvé, dans ce cas, qu'il portait ombrage. Ces raisonnements, un peu spécieux, n'étaient pas dénués de toute logique. L'aspect misérable de Serge Ladko, le courage surhumain qu'il avait dû déployer pour accomplir sa fantastique évasion, et surtout le souvenir du service autrefois rendu avec tant d'héroïque simplicité, firent le reste. Karl Dragoch devait la vie à ce malheureux qui haletait devant lui, les mains en sang, la sueur ruisselant sur son visage décharné. Allait-il, en retour, le rejeter dans l'enfer? Le détective ne put s'y résoudre. «Venez!» dit-il simplement en réponse à l'exclamation joyeuse du fugitif, qu'il entraîna vers le fleuve. Peu de paroles avaient été échangées entre les deux compagnons pendant les huit jours qui venaient de s'écouler. Serge Ladko gardait généralement le silence et concentrait toutes les forces de son être pour accroître la vitesse de l'embarcation. En phrases hachées, qu'il fallait lui arracher en quelque sorte, il fit toutefois le récit de ses inexplicables aventures depuis le confluent de l'Ipoly. Il raconta sa longue détention dans la prison de Semlin, succédant à une séquestration plus étrange encore à bord d un chaland inconnu. Ils mentaient donc, ceux qui prétendaient l'avoir vu entre Budapest et Semlin, puisque, durant tout ce parcours, il avait été enfermé, pieds et mains liés, dans ce chaland. À ce récit, les opinions primitives de Karl Dragoch évoluèrent de plus en plus. Malgré lui, il établissait un rapprochement entre l'agression dont Ilia Brusch avait été victime et l'intervention d'un sosie à Szalka. A n'en pas douter, le pêcheur gênait quelqu'un et était en butte aux coups d'un ennemi inconnu, mais dont le signalement semblait correspondre à celui du véritable bandit. Ainsi, peu à peu, Karl Dragoch s'acheminait vers la vérité. Hors d'état de contrôler ses déductions, il sentait du moins décroître de jour en jour les soupçons autrefois conçus. Pas un instant, néanmoins, il ne songea à quitter la barge pour revenir en arrière et recommencer son enquête sur nouveaux frais. Son flair de policier lui disait que la piste était bonne, et que le pêcheur, innocent peut-être, était d'une manière ou d'autre mêlé à l'histoire de la bande du Danube. La tranquillité était parfaite, d'ailleurs, sur le haut fleuve, et la succession des crimes commis prouvait que leurs auteurs avaient, eux aussi, descendu le courant, au moins jusqu'aux environs de Semlin. Il y avait donc toutes chances pour qu'ils eussent continué à le descendre pendant la détention d'Ilia Brusch. Sur ce point, Karl Dragoch ne se trompait pas. Ivan Striga continuait, en effet, à se rapprocher de la mer Noire, avec douze jours d'avance sur la barge au départ de Semlin. Mais, ces douze jours d'avance, il les perdait peu à peu, la distance séparant les deux bateaux diminuait graduellement, et, jour par jour, heure par heure, minute par minute, la barge gagnait implacablement sur le chaland, sous l'effort furieux de Serge Ladko. Celui-ci n'avait qu'un but: Roustchouk; qu'une idée: Natcha. S'il négligeait les précautions autrefois prises pour protéger son incognito, c'est qu'il n'y pensait vraiment plus. D'ailleurs, de quel intérêt eussent-elles été maintenant? Après son arrestation, après son évasion, s'appeler Ilia Brusch devait être aussi compromettant que de s'appeler Serge Ladko. Sous un nom ou sous un autre, il ne pouvait plus désormais s'introduire que secrètement à Roustchouk, sous peine d'être appréhendé sur-le-champ. Absorbé par son idée fixe, il n'avait, pendant ces huit jours, accordé aucune attention aux rives du fleuve. S'il s'était aperçu qu'on passât devant Belgrade--la ville blanche--étagée sur une colline, que domine le palais du prince, le Konak, et précédée d'un faubourg où viennent transiter une immense quantité de marchandises, c'est parce que Belgrade indique la frontière serbe où expiraient les pouvoirs de M. Izar Rona. Mais, ensuite, il ne remarqua plus rien. Il ne vit, ni Semendria, ancienne capitale de la Serbie, célèbre par les vignobles dont elle est entourée; ni Colombals, où l'on montre une caverne dans laquelle Saint-Georges aurait, d'après la légende, déposé le corps du dragon tué de ses propres mains; ni Orsova, au delà de laquelle le Danube coule entre deux anciennes provinces turques, devenues depuis royaumes indépendants; ni les Portes de Fer, ce défilé fameux bordé de murailles verticales de quatre cents mètres, où le Danube se précipite et se brise avec fureur contre les blocs dont son lit est semé; ni Widdin, première ville bulgare de quelque importance; ni Nikopoli, ni Sistowa, les deux autres cités notoires qu'il lui fallut dépasser en amont de Roustchouk. De préférence, il longeait la rive serbe, où il s'estimait plus en sûreté, et en effet, jusqu'à la sortie des Portes de Fer, il ne fut pas inquiété par la police. Ce fut seulement à Orsava que, pour la première fois, un canot de la brigade fluviale intima à la barge l'ordre de s'arrêter. Serge Ladko, très inquiet, obéit en se demandant ce qu'il répondrait aux questions qu'on allait inévitablement lui poser. On ne l'interrogea même pas. Sur un mot de Karl Dragoch, le chef du détachement s'inclina avec déférence et il ne fut plus question de perquisition. Le pilote ne songea pas à s'étonner qu'un bourgeois de Vienne disposât à son gré de la force publique. Trop heureux de s'en tirer à si bon compte, il trouva toute naturelle une omnipotence qui s'exerçait à son profit, et il ne manifesta pas plus de surprise, mais simplement une impatience grandissante, en voyant se prolonger l'entretien entre l'agent et son passager. Conformément aux ordres, tant de M. Izar Rona, furieux de l'évasion de son prévenu, que de Karl Dragoch lui-même, la police du fleuve avait redoublé de vigueur. De distance en distance, on obligeait la navigation à franchir une série de barrages, parmi lesquels celui d'Orsova était d'une importance capitale. L'étranglement du fleuve en cette partie de son cours facilitant la surveillance, il était impossible, en effet, qu'aucun bateau réussît à passer sans avoir été minutieusement visité. Karl Dragoch, en interrogeant son subordonné, eut l'ennui d'apprendre à la fois, et que ces perquisitions n'avaient donné aucun résultat, et qu'un nouveau crime, un cambriolage d'une certaine gravité, venait d'être commis deux jours auparavant en territoire roumain, au confluent du Jirel, presque exactement en face de la ville bulgare de Rahowa. Ainsi donc, la bande du Danube avait réussi a passer entre les mailles du filet. Cette bande ayant coutume de s'approprier non seulement l'or et l'argent, mais les objets précieux de toute nature, son butin devait être d'un volume encombrant, et il était vraiment inconcevable qu'on n'en eût pas trouvé trace, alors qu'aucun bateau n'avait pu échapper à la visite. Il en était cependant ainsi. Karl Dragoch était stupéfait d'une telle virtuosité. Toutefois, il fallait bien se rendre à l'évidence, les malfaiteurs prouvant eux-mêmes par des attentats leur descente vers l'aval. La seule conclusion à tirer de ces faits, c'est qu'il convenait de se hâter. Le lieu et la date du dernier vol signalé indiquaient que ses auteurs avaient moins de trois cents kilomètres d'avance. En tenant compte du temps pendant lequel Ilia Brusch avait été immobilisé, temps que la bande du Danube avait certainement mis à profit, il fallait en inférer que sa vitesse était à peine la moitié de celle de la barge. Il n'était donc pas impossible de l'atteindre à la course. On repartit donc sans plus attendre et, dès les premières heures du 6 octobre, la frontière bulgare était franchie. A partir de ce point, Serge Ladko qui, jusque-là, avait suivi de son mieux la rive droite, serra au contraire le plus possible le bord roumain dont, à partir de Lom-Palamka, une succession de marais de huit à dix kilomètres de large n'allait pas tarder, d'ailleurs, à interdire l'approche. Quelque absorbé qu'il fût en lui-même, le fleuve, depuis qu'on était entré dans les eaux bulgares, n'avait pu manquer de lui paraître suspect. Un certain nombre de chaloupes à vapeur, de torpilleurs même, voire de canonnières, battant pavillon ottoman, le sillonnaient en effet. En prévision de la guerre qui allait, moins d'un an plus tard, éclater avec la Russie, la Turquie commençait déjà à surveiller le Danube, qu'elle devait peupler ensuite d'une véritable flottille. Risque pour risque, le pilote préférait se tenir à distance de ces navires turcs, dût-il pour cela se jeter dans les griffes des autorités roumaines, contre lesquelles M. Jaeger serait peut-être capable de le protéger, comme il l'avait fait à Orsova. L'occasion ne se présenta pas de mettre à une nouvelle épreuve le pouvoir du passager; aucun incident ne troubla cette dernière partie du voyage, et, le 10 octobre, vers quatre heures de l'après-midi, la barge parvenait enfin à la hauteur de Roustchouk, que l'on distinguait confusément sur l'autre rive. Le pilote gagna alors le milieu du fleuve, puis, arrêtant pour la première fois depuis tant de jours le mouvement de son aviron, il laissa tomber le grappin par le fond. «Qu'y a-t-il? demanda Karl Dragoch surpris. --Je suis arrivé, répondit laconiquement Serge Ladko. --Arrivé?... Nous ne sommes pas encore à la mer Noire, cependant. --Je vous ai trompé, monsieur Jaeger, déclara sans ambages Serge Ladko. Je n'ai jamais eu l'intention d'aller jusqu'à la mer Noire. --Bah! fit le détective dont l'attention s'éveilla. --Non. Je suis parti dans l'idée de m'arrêter à Roustchouk. Nous y sommes. --Où prenez-vous Roustchouk? --Là, répondit le pilote, en montrant les maisons de la ville lointaine. --Pourquoi, dans ce cas, n'y allons-nous pas? --Parce qu'il me faut attendre la nuit. Je suis traqué, poursuivi. Dans le jour, je risquerais de me faire arrêter au premier pas. Voilà qui devenait intéressant. Les soupçons primitivement conçus par Dragoch étaient-ils donc justifiés? --Comme à Semlin, murmura-t-il à demi-voix. --Comme à Semlin, approuva Serge Ladko sans s'émouvoir, mais pas pour les mêmes causes. Je suis un honnête homme, monsieur Jaeger. --Je n'en doute pas, monsieur Brusch, bien qu'elles soient rarement bonnes, les raisons que l'on a de redouter une arrestation. --Les miennes le sont, monsieur Jaeger, affirma froidement Serge Ladko. Excusez-moi de ne pas vous les révéler. Je me suis juré à moi-même de garder mon secret. Je le garderai. Karl Dragoch acquiesça d'un geste qui exprimait la plus parfaite indifférence. Le pilote reprit: --Je conçois, monsieur Jaeger, que vous ne soyez pas désireux d'être mêlé à mes affaires. Si vous le voulez, je vous déposerai en terre roumaine. Vous éviterez ainsi les dangers auxquels je peux être exposé. --Combien de temps comptez-vous rester à Roustchouk? demanda Karl Dragoch sans répondre directement. --Je ne sais, dit Serge Ladko. Si les choses tournent à mon gré, je serai revenu à bord avant le jour et, dans ce cas, je ne serai pas seul. S'il en est autrement, j'ignore ce que je ferai. --Je vous suivrai jusqu'au bout, monsieur Brusch, déclara sans hésiter Karl Dragoch. --A votre aise!» conclut Serge Ladko qui n'ajouta pas une parole. A la nuit tombante, il reprit l'aviron et s'approcha de la rive bulgare. L'obscurité était complète quand il y accosta, un peu en aval des dernières maisons de la ville. Tout son être tendu vers le but, Serge Ladko agissait à la manière d'un somnambule. Ses gestes nets et précis faisaient sans hésitation ce qu'il fallait faire, ce qu'il lui eût été impossible de ne pas faire. Aveugle pour tout ce qui l'entourait, il ne vit pas son compagnon disparaître dans la cabine dès que le grappin eut été ramené à bord. Le monde extérieur avait perdu pour lui toute réalité. Son rêve seul existait. Et, ce rêve, c'était, tout illuminée de soleil, en dépit de la nuit, sa maison et, dans sa maison, Natcha!... En dehors de Natcha, il n'était plus rien sous le ciel. Dès que l'étrave de la barge eut touché la rive, il sauta à terre, fixa solidement son amarre et s'éloigna d'un pas rapide. Aussitôt, Karl Dragoch sortit de la cabine. Il n'y avait pas perdu son temps. Qui aurait reconnu le policier, à la silhouette énergique et sèche, dans ce balourd aux pesantes allures, merveilleuse copie d'un paysan hongrois? Le détective prit terre à son tour et, suivant le pilote à la piste, partit en chasse une fois de plus. XVI LA MAISON VIDE En cinq minutes Serge Ladko et Karl Dragoch eurent atteint les maisons. Roustchouk ne possédant, à cette époque, malgré son importance commerciale, aucun éclairage public, il leur eût été difficile, s'ils en avaient eu le désir, de se faire une idée de la ville irrégulièrement groupée autour d'un vaste débarcadère, sur la périphérie duquel se tassaient des échoppes assez délabrées, à usage d'entrepôts ou de cabarets. Mais, en vérité, ils n'y songeaient guère. Le premier marchait d'un pas rapide, les yeux fixés devant lui, comme s'il eût été attiré par un but étincelant dans la nuit. Quant au second, il mettait tant d'attention à suivre le pilote, qu'il ne vit même pas deux hommes, qui débouchaient d'une ruelle au moment où il la traversait. Dès qu'ils furent sur le chemin longeant le fleuve, ces deux hommes se séparèrent. L'un s'éloigna à droite, vers l'aval. «Bonsoir, dit-il en bulgare. --Bonsoir,» répondit l'autre, qui, tournant à gauche, emboîta le pas à Karl Dragoch. Au son de cette voix, celui-ci avait tressailli. Une seconde, il hésita, en ralentissant instinctivement sa marche, puis, abandonnant sa poursuite, il s'arrêta soudain et fit volte-face. Tout un ensemble de dons naturels ou acquis est nécessaire au policier qui a l'ambition de ne pas croupir dans les bas emplois de sa profession. Mais, la plus précieuse des multiples qualités qu'il doit posséder, c'est une parfaite mémoire de l'oeil et de l'oreille. Karl Dragoch possédait cet avantage au plus haut degré. Ses nerfs auditifs et visuels constituaient de véritables appareils enregistreurs, et leurs sensations lumineuses ou sonores, il ne les oubliait jamais, quelle que fût la longueur du temps écoulé. Après des mois, après des années, il reconnaissait du premier coup un visage à peine aperçu, la voix qui, une seule fois, avait fait vibrer son tympan. Il en était précisément ainsi pour l'une de celles qu'il venait d'entendre, et, dans la circonstance présente, il n'y avait pas si longtemps qu'il s'était trouvé en face du propriétaire, pour qu'une erreur fût à redouter. Cette voix, qui, dans la clairière, au pied du mont Pilis, avait résonné à son oreille, c'était le fil conducteur vainement cherché jusqu'ici. Pour ingénieuses qu'elles pussent paraître, ses déductions relatives à son compagnon de voyage n'étaient en somme que des hypothèses. La voix, au contraire, lui apportait enfin une certitude. Entre le probable et le certain, l'hésitation était impossible, et c'est pourquoi le détective, abandonnant sa filature, s'était lancé sur une nouvelle piste. «Bonsoir, Titcha, prononça en allemand Karl Dragoch lorsque l'homme fut arrivé à proximité. Celui-ci s'arrêta, cherchant à percer l'obscurité de la nuit. --Qui me parle? interrogeait-il. --Moi, répondit Dragoch. --Qui ça, vous? --Max Raynold. --Connais pas. --Mais je vous connais, moi, puisque je vous ai appelé par votre nom. --C'est juste, reconnut Titcha. Il faut même que vous ayez de bons yeux, camarade. --Ils sont excellents, en effet. Le dialogue fut interrompu un instant. --Que me voulez-vous? reprit Titcha. --Vous parler, déclara Dragoch, à vous et à un autre. Je ne suis à Roustchouk que pour ça. --Vous n'êtes donc pas d'ici? --Non. Je suis arrivé aujourd'hui. --Joli moment que vous avez choisi, ricana Titcha, qui faisait sans doute allusion à l'anarchie actuelle de la Bulgarie. Dragoch, ayant esquissé un geste d'indifférence, ajouta: --Je suis de Gran. Titcha garda le silence. --Vous ne connaissez pas Gran? insista Dragoch. --Non. --C'est étonnant, après en être venu si près. --Si près?... répéta Titcha. Où prenez vous que je sois allé près de Gran? --Parbleu! dit en riant Karl Dragoch, elle n'en est pas si loin, la villa Hagueneau. Ce fut au tour de Titcha de tressaillir. Il essaya, toutefois, de payer d'audace. --La villa Hagueneau?... balbutia-t-il d'un ton qu'il voulait rendre plaisant. C'est juste comme pour vous, camarade. Connais pas. --Vraiment?.. fit ironique ment Dragoch. Et la clairière de Pilis, la connaissez-vous? Titcha, se rapprochant vivement, saisit le bras de son interlocuteur. --Plus bas, donc! dit-il sans chercher cette fois à dissimuler son émotion. Vous êtes fou de crier comme ça. --Puisqu'il n'y a personne, objecta Dragoch. --On ne sait jamais, répliqua Titcha, qui demanda: Enfin, que voulez-vous? --Parler à Ladko, répondit Dragoch sans baisser la voix. Titcha resserra son étreinte. --Chut! fit-il en jetant autour de lui des regards apeurés. Vous avez donc juré de nous faire pendre? Karl Dragoch se mit à rire. 1 ' , 2 . 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