comme s'il eût voulu activer la marche du bateau. Quelques curieux
apparaissaient-ils, au contraire, sur l'une des berges, ou croisait-il
un batelier, il saisissait aussitôt son arme professionnelle, et, son
habileté aidant, ne tardait pas à tirer hors de l'eau quelque beau
poisson, qui lui valait les applaudissements des spectateurs. Mais, les
curieux cachés par un mouvement de la rive, le batelier disparu à un
tournant, il reprenait l'aviron, et imprimait à sa lourde barge une
vitesse qui s'ajoutait à celle de l'eau.
Ilia Brusch avait-il donc quelque motif de chercher à abréger un voyage
que personne, cependant, ne l'avait forcé à entreprendre? Quoi qu'il en
soit à cet égard, il avançait assez vite. Entraîné par un courant plus
rapide à l'origine du fleuve qu'il ne le sera plus tard, godillant
chaque fois qu'il estimait l'occasion favorable, il dérivait à raison de
huit kilomètres à l'heure, sinon davantage.
Après avoir passé devant quelques localités sans importance, il laissa
derrière lui Tuttlingen, centre plus considérable, sans s'y arrêter,
bien que quelques-uns de ses admirateurs lui fissent, de la berge, signe
d'accoster. Ilia Brusch, déclinant du geste l'invitation, se refusa à
interrompre sa dérive.
Vers quatre heures de l'après-midi, il arrivait à la hauteur de la
petite ville de Fridingen, à quarante-huit kilomètres de son point de
départ. Volontiers il aurait brûlé--si toutefois cette expression est
de mise quand on suit un chemin liquide--Fridingen comme les stations
précédentes, mais l'enthousiasme public ne le lui permit pas. Dès qu'il
apparut, plusieurs barques, d'où s'élevaient d'innombrables -hoch!-, se
détachèrent de la rive et cernèrent le glorieux lauréat.
Celui-ci se rendit de bonne grâce. D'ailleurs n'avait-il pas à chercher
preneur pour le poisson capturé au cours de sa pêche intermittente?
Barbeaux, brèmes, gardons, épinoches frétillaient encore dans son filet,
sans compter plusieurs de ces mulets qui sont plus particulièrement
désignés sous le nom de hottus. Evidemment il ne pouvait consommer tout
cela à lui seul. Du reste, il n'en était pas question. Les amateurs
étaient nombreux. Aussitôt que la barge fut arrêtée, une cinquantaine de
Badois se pressèrent autour de lui, l'appelant, l'entourant, lui rendant
les honneurs dus au lauréat de la Ligue Danubienne.
«Eh! par ici, Brusch!
--Un verre de bonne bière, Brusch?
--Nous achetons votre poisson, Brusch!
--Vingt kreutzers, celui-ci!
--Un florin, celui-là!»
Le lauréat ne savait à qui répondre, et sa pêche eut vite fait de lui
rapporter quelques jolies pièces sonnantes. Avec la prime déjà touchée
au concours cela finirait par former une belle somme, si l'enthousiasme
se propageait également des sources du grand fleuve à son embouchure.
Et pourquoi eût-il pris fin? Pourquoi cesserait-on de se disputer les
poissons d'Ilia Brusch? N'était-ce pas un honneur de posséder une pièce
sortie de ses mains? Certes, il n'aurait même pas la peine d'aller à
domicile débiter sa marchandise que le public se disputerait sur place.
Cette vente était décidément une idée géniale.
Ce soir-là, outre qu'il vendit aisément son poisson, les invitations ne
lui manquèrent pas. Ilia Brusch, qui semblait désireux de quitter son
embarcation le moins possible, les repoussa toutes, comme il refusa
avec énergie les bons verres de vin et les bons moss de bière, qu'on le
priait de tous côtés de venir boire dans les cabarets de la rive. Ses
admirateurs durent y renoncer et se séparer de leur héros, après avoir
pris rendez-vous pour le lendemain au moment du départ.
Mais, le lendemain, ils ne trouvèrent plus la barge. Ilia Brusch
était parti avant l'aube, et, profitant de la solitude de cette heure
matinale, il godillait avec ardeur en se maintenant au milieu du fleuve,
à égale distance de ses rives assez escarpées. Aidé par le courant
rapide, il passa vers cinq heures du matin à Sigmaringen, à quelques
mètres du -Rendez-vous des Pêcheurs-. Sans doute, un peu plus tard, l'un
ou l'autre des membres de la Ligue Danubienne viendrait s'accouder au
balcon du cabaret, afin de guetter l'arrivée de son glorieux collègue.
Il la guetterait vainement. Le pêcheur alors serait loin, s'il
continuait à aller de ce train.
A quelques kilomètres de Sigmaringen, Ilia Brusch laissa derrière lui
le premier affluent du Danube, un simple ruisseau, le Louchat, qui s'y
jette sur la rive gauche.
Profitant de l'éloignement relatif séparant les centres habités dans
cette partie de son parcours, Ilia Brusch activa, durant toute cette
journée, la marche de son embarcation, en ne pêchant que le minimum
indispensable. A la nuit, n'ayant capturé que tout juste le poisson
nécessaire à sa consommation personnelle, il s'arrêta en pleine
campagne, un peu en amont de la petite ville de Mundelkingen dont les
habitants ne le croyaient certainement pas si proche.
A cette deuxième journée de navigation succéda la troisième, qui fut
presque identique. Ilia Brusch dériva rapidement devant Mundelkingen
avant le lever du soleil, et il était encore de bonne heure qu'il avait
déjà dépassé le gros bourg d'Ehingen. A quatre heures, il coupait
l'Iller, important affluent de droite, et cinq heures n'avaient pas
sonné, qu'il était amarré à un anneau de fer scellé dans le quai d'Ulm,
première ville du royaume de Wurtemberg, après Stuttgart, sa capitale.
L'arrivée du célèbre lauréat n'avait pas été signalée. On ne l'attendait
que le lendemain vers les dernières heures du soir. Il n'y eut donc pas
l'empressement habituel. Très satisfait de son incognito, Ilia Brusch
résolut d'employer la fin du jour à une visite sommaire de la ville.
Toutefois, dire que le quai était désert ne serait pas scrupuleusement
exact. Il avait au moins un promeneur, et même tout portait à croire
que ce promeneur attendait Ilia Brusch, puisque, depuis le moment où la
barge était apparue, il l'avait suivie, en marchant le long de la rive.
Selon toute probabilité, le lauréat de la Ligue Danubienne n'éviterait
donc pas l'ovation habituelle.
Cependant, depuis que la barge était amarrée à quai, le promeneur
solitaire ne s'en était pas rapproché. Il restait à quelque distance,
paraissant observer, comme soucieux de n'être pas vu lui-même. C'était
un homme de taille moyenne, sec, l'oeil vif, bien qu'il eût certainement
dépassé la quarantaine, le corps serré dans un vêtement à la mode
hongroise. Il tenait à la main une valise de cuir.
Ilia Brusch, sans lui prêter aucune attention, amarra solidement son
bateau, ferma la porte du tôt, s'assura que le couvercle des coffres
était bien cadenassé, puis sauta à terre, et gagna la première rue
remontant vers la ville.
L'homme aussitôt de lui emboîter le pas, après avoir rapidement déposé
dans la barge la valise de cuir qu'il tenait à la main.
Traversée par le Danube, Ulm est wurtembergeoise sur la rive gauche, et
bavaroise sur la rive droite, mais, sur les deux rives, c'est une ville
bien allemande.
Ilia Brusch allait le long des vieilles rues bordées de vieilles
boutiques à guichets, boutiques dans lesquelles la pratique n'entre
guère et où les marchés se concluent à travers la devanture vitrée.
Quand le vent siffle, quel tapage de ferrailles sonores, alors que se
balancent, au bout de leurs bras, les pesantes enseignes découpées en
ours, en cerfs, en croix et en couronnes!
Ilia Brusch, après avoir gagné l'ancienne enceinte, parcourut le
quartier, où bouchers, tripiers et tanneurs ont leurs séchoirs, puis,
tout en flânant à l'aventure, il arriva devant la cathédrale, l'une des
plus hardies de l'Allemagne. Son munster avait l'ambition de s'élever
plus haut que celui de Strasbourg. Cette ambition a été déçue,
comme tant d'autres plus humaines, et l'extrême pointe de la flèche
wurtembergeoise s'arrête à la hauteur de trois cent trente-sept pieds.
Ilia Brusch n'appartenant pas à la famille des grimpeurs, l'idée ne lui
vint pas de monter au munster, d'où son regard aurait embrassé toute
la ville et la campagne environnante. S'il l'eût fait, il aurait été
certainement suivi par cet inconnu, qui ne le quittait pas, sans qu'il
s'aperçût de cette étrange poursuite. Du moins en fut-il accompagné,
lorsque, entré dans la cathédrale, il en admira le tabernacle, qu'un
voyageur français, M. Duruy, a pu comparer à un bastion avec logettes
et mâchicoulis, et les stalles du choeur, qu'un artiste du XVe siècle a
peuplées de personnages célèbres de l'époque.
L'un suivant l'autre, ils passèrent devant l'hôtel de ville, vénérable
édifice du XIIe siècle, puis redescendirent vers le fleuve.
Avant d'arriver au quai, Ilia Brusch fit une halte de quelques instants,
pour regarder une compagnie d'échassiers juchés sur leurs longues
échasses, exercice très goûté à Ulm, bien qu'il ne soit pas imposé aux
habitants, comme il l'est encore, dans l'antique cité universitaire de
Tubingue, par un sol humide et raviné impropre à la marche des simples
piétons.
Afin de mieux jouir de ce spectacle, dont les acteurs étaient une troupe
de jeunes gens, de jeunes filles, de garçons et de fillettes, tous en
joie, Ilia Brusch avait pris place dans un café. L'inconnu ne manqua pas
de venir s'asseoir à une table voisine de la sienne, et tous deux se
firent servir un pot de la bière fameuse du pays.
Dix minutes après, ils se remettaient en route, mais dans un ordre
inverse à celui du départ. L'inconnu, maintenant, marchait le premier au
pas accéléré, et quand Ilia Brusch, qui le suivait à son tour sans
s'en douter, atteignit sa barge, il l'y trouva installé et paraissant
attendre depuis longtemps. Il faisait encore grand jour. Ilia Brusch
aperçut de loin cet intrus, confortablement assis sur le coffre
d'arrière, une valise de cuir jaune à ses pieds. Très surpris, il hâta
le pas.
«Pardon, Monsieur, dit-il, en sautant dans son embarcation, vous faites
erreur, je pense?
--Nullement, répondit l'inconnu. C'est bien à vous que je désire parler.
--A moi?
--A vous, monsieur Ilia Brusch.
--Dans quel but?
--Pour vous proposer une affaire.
--Une affaire! répéta le pêcheur très surpris.
--Et même une excellente affaire, affirma l'inconnu, qui invita du geste
son interlocuteur à s'asseoir.
Invitation quelque peu incorrecte, à coup sûr, car il n'est pas d'usage
d'offrir un siège à qui vous reçoit chez lui. Mais ce personnage parlait
avec tant de décision et de tranquille assurance, qu'Ilia Brusch en fut
impressionné. Sans mot dire, il obéit à l'offre incongrue.
--Comme tout le monde, reprit l'inconnu, je connais votre projet et je
sais par conséquent que vous comptez descendre le Danube, en vivant
exclusivement du produit de votre pêche. Je suis moi-même un amateur
passionné de l'art de la pêche, et je désirerais vivement m'intéresser a
votre entreprise.
--De quelle façon?
--Je vais vous le dire. Mais, auparavant, permettez-moi une question. A
combien estimez-vous la valeur du poisson que vous pécherez au cours de
votre voyage.
--Ce que pourra rapporter ma pêche?
--Oui. J'entends ce que vous en vendrez, sans tenir compte de ce que
vous consommerez personnellement.
--Peut-être une centaine de florins.
--Je vous en offre cinq cents.
--Cinq cents florins! répéta Ilia Brusch abasourdi.
--Oui, cinq cents florins payés comptant et d'avance.
Ilia Brusch regarda l'auteur de cette singulière proposition, et son
regard devait être très éloquent, car celui-ci répondit à la pensée que
le pêcheur n'exprimait pas.
--Soyez tranquille, monsieur Brusch. J'ai tout mon bon sens.
--Alors, quel est votre but? demanda le lauréat mal convaincu.
--Je vous l'ai dit, expliqua l'inconnu. Je désire m'intéresser à vos
prouesses, y assister même. Et puis, il y a aussi l'émotion du joueur.
Après avoir mis sur votre chance cinq cents florins, cela m'amusera de
voir la somme rentrer par fractions tous les soirs, au fur et à mesure
de vos ventes.
--Tous les soirs? insista Ilia Brusch. Vous auriez donc l'intention de
vous embarquer avec moi?
--Certainement, dit l'inconnu. Bien entendu, mon passage ne serait pas
compris dans nos conventions et serait payé par une égale somme de cinq
cents florins, ce qui fera mille florins au total, toujours comptant et
d'avance.
--Mille florins! répéta derechef Ilia Brusch de plus en plus surpris.
Certes, la proposition était tentante. Mais il est à supposer que le
pêcheur tenait à sa solitude, car il répondit brièvement:
--Mes regrets, Monsieur. Je refuse.
Devant une réponse aussi catégorique, formulée d'un ton péremptoire,
il n'y avait qu'à s'incliner. Tel n'était pas l'avis, sans doute, du
passionné amateur de pêche, qui ne parut aucunement impressionné par la
netteté du refus.
--Me permettrez-vous, monsieur Brusch, de vous demander pourquoi?
Interrogea-t-il placidement.
--Je n'ai pas de raisons à donner. Je, refuse, voilà tout. C'est mon
droit, je pense, répondit Ilia Brusch avec un commencement d'impatience.
--C'est votre droit, assurément, reconnut sans s'émouvoir son
interlocuteur. Mais je n'excède pas le mien en vous priant de bien
vouloir me faire connaître les motifs de votre décision. Ma proposition
n'était nullement désobligeante, au contraire, et il est naturel que je
sois traité avec courtoisie.
Ces mots avaient été débités d'une manière qui n'avait rien de
comminatoire, mais le ton était si ferme, si plein d'autorité même,
qu'Ilia Brusch en fut frappé. S'il tenait à sa solitude, il tenait
encore plus sans doute à éviter une discussion intempestive, car il fit
droit aussitôt à une observation en somme parfaitement justifiée.
--Vous avez raison, Monsieur, dit-il. Je vous dirai donc tout d'abord
que j'aurais scrupule à vous laisser faire une opération certainement
désastreuse.
--C'est mon affaire.
--C'est aussi la mienne, car mon intention n'est pas de pêcher au delà
d'une heure par jour.
--Et le reste du temps?
--Je godille pour activer la marche de mon bateau.
--Vous êtes donc pressé?
Ilia Brusch se mordit les lèvres.
--Pressé ou non, répondit-il plus sèchement, c'est ainsi. Vous devez
comprendre que, dans ces conditions, accepter vos cinq cents florins
serait un véritable vol.
--Pas maintenant que je suis prévenu, objecta l'acquéreur sans se
départir de son calme imperturbable.
--Tout de même, répliqua Ilia Brusch, à moins que je ne m'astreigne à
pêcher tous les jours, ne fût-ce qu'une heure. Or, je ne m'imposerai
jamais une telle obligation. J'entends agir à ma fantaisie. Je veux être
libre.
--Vous le serez, déclara l'inconnu. Vous pécherez quand il vous plaira,
et seulement quand il vous plaira. Cela augmentera même les charmes du
jeu. D'ailleurs, je vous sais assez habile pour que deux ou trois coups
heureux suffisent à m'assurer un bénéfice, et je considère toujours
l'affaire comme excellente. Je persiste donc à vous offrir cinq cents
florins à forfait, soit mille florins, passage compris.
--Et je persiste à les refuser.
--Alors, je répéterai ma question: Pourquoi?
Une telle insistance avait véritablement quelque chose de déplacé.
Ilia Brusch, fort calme de son naturel, commençait néanmoins à perdre
patience.
--Pourquoi? répondit-il plus vivement. Je vous l'ai dit, je crois.
J'ajouterai, puisque vous l'exigez, que je ne veux personne à bord. Il
n'est pas défendu, je suppose, d'aimer la solitude.
--Certes, reconnut son interlocuteur sans faire le moins du monde mine
de quitter le banc sur lequel il semblait incrusté. Mais, avec moi, vous
serez seul. Je ne bougerai pas de ma place et même je ne dirai pas un
mot, si vous m'imposez cette condition.
--Et la nuit? répliqua Ilia Brusch, que la colère gagnait. Pensez-vous
que deux personnes seraient à leur aise dans ma cabine?
--Elle est assez grande pour les contenir, répondit l'inconnu.
D'ailleurs, mille florins peuvent bien compenser un peu de gêne.
--Je ne sais pas s'ils le peuvent, riposta Ilia Brusch de plus en plus
irrité, mais moi je ne le veux pas. C'est non, cent fois non, mille fois
non. Voilà qui est net, je pense.
--Très net, approuva l'inconnu.
--Alors?.. demanda Ilia Brusch en montrant le quai de la main.
Mais son interlocuteur parut ne pas comprendre ce geste pourtant si
clair. Il avait tiré une pipe de sa poche et la bourrait avec soin. Un
pareil aplomb exaspéra Ilia Brusch.
--Faudra-t-il donc que je vous dépose à terre? s'écria-t-il hors de lui.
L'inconnu avait achevé de bourrer sa pipe.
--Vous auriez tort, dit-il, sans que sa voix trahît la moindre crainte.
Et cela, pour trois raisons. La première, c'est qu'une rixe ne pourrait
manquer de provoquer l'intervention de la police, ce qui nous obligerait
à aller tous deux chez le commissaire décliner nos noms et prénoms et
répondre à un interminable interrogatoire. Cela ne m'amuserait guère, je
l'avoue, et, d'un autre côté, cette aventure serait peu propre à abréger
votre voyage, comme vous semblez le désirer....
L'obstiné amateur de pêche comptait-il beaucoup sur cet argument? Si
tel était son espoir, il avait lieu d'être satisfait. Ilia Brusch,
subitement radouci, semblait disposé à écouter jusqu'au bout le
plaidoyer. Le disert orateur, très occupé à allumer sa pipe, ne
s'aperçut pas, d'ailleurs, de l'effet produit par ses paroles.
Il allait reprendre sa placide argumentation, quand, à cet instant
précis, une troisième personne, qu'Ilia Brusch, absorbé par la
discussion, n'avait pas vue s'approcher, sauta dans la barge. Ce nouveau
venu portait l'uniforme des gendarmes allemands.
--Monsieur Ilia Brusch? demanda ce représentant de la force publique.
--C'est moi, répondit l'interpellé.
--Vos papiers, s'il vous plaît?
La demande tomba comme une pierre au milieu d'une mare tranquille. Ilia
Brusch fut visiblement anéanti.
--Mes papiers?.. bégaya-t-il. Mais je n'ai pas de papiers, moi, si ce
n'est des enveloppes de lettres et les quittances de loyer pour la
maison que j'habite à Szalka. Cela vous suffit-il?
--Ce ne sont pas des papiers, ça, répliqua le gendarme d'un air dégoûté.
Un acte de baptême, une carte de circulation, un livret d'ouvrier, un
passeport, voilà des papiers! Avez-vous quelque chose de ce genre?
--Absolument rien, dit Ilia Brusch avec désolation.
--C'est ennuyeux pour vous, murmura le gendarme, qui paraissait très
sincèrement fâché d'être dans la nécessité de sévir.
--Pour moi! protesta le pêcheur. Mais je suis un honnête homme, je vous
prie de le croire.
--J'en suis convaincu, proclama le gendarme.
--Et je n'ai rien à craindre de personne. Je suis bien connu, du reste.
C'est moi qui suis le lauréat du dernier concours de pêche de la Ligue
Danubienne à Sigmaringen, dont toute la presse a parlé, et, ici même,
j'aurai sûrement des répondants.
--On les cherchera, soyez tranquille, assura le gendarme. En attendant,
je suis obligé de vous prier de me suivre chez le commissaire, qui
s'assurera de votre identité.
--Chez le commissaire! se récria Ilia Brusch. De quoi m'accuse-t-on?
--De rien du tout, expliqua le gendarme. Seulement, j'ai une consigne,
moi. Cette consigne est de surveiller le fleuve et d'amener chez le
commissaire tous ceux que je trouverai non munis de papiers en règle.
Etes-vous sur le fleuve? Oui. Avez-vous des papiers? Non. Donc, je vous
emmène. Le reste ne me regarde pas.
--Mais c'est une indignité! protesta Ilia Brusch, qui semblait au
désespoir.
--C'est comme ça, déclara le gendarme avec flegme.
L'aspirant passager, dont le plaidoyer avait été si brusquement
interrompu, accordait à ce dialogue une attention telle qu'il en avait
laissé éteindre sa pipe. Il jugea le moment venu d'intervenir.
--Si je répondais, moi, de M. Ilia Brusch, dit-il, cela ne suffirait-il
pas?
--Ça dépend, prononça le gendarme. Qui êtes-vous, vous?
--Voici mon passeport, répondit l'amateur de pêche, en tendant une
feuille dépliée.
Le gendarme la parcourut des yeux, et aussitôt ses allures changèrent du
tout au tout.
--C'est différent, dit-il.
Il replia soigneusement le passeport qu'il rendit à son propriétaire.
Après quoi, sautant sur le quai:
--A vous revoir, Messieurs, dit-il, en adressant un salut plein de
déférence au compagnon d'Ilia Brusch.
Quant à ce dernier, aussi étonné de la soudaineté de cet incident
inattendu que de la façon dont il avait été solutionné, il suivait des
yeux l'ennemi battant en retraite.
Pendant ce temps, son sauveur, reprenant le fil de son discours au point
même où il avait été brisé, poursuivait impitoyablement:
--La deuxième raison, monsieur Brusch, c'est que le fleuve, pour des
motifs que vous ignorez peut-être, est étroitement surveillé, comme
vous en avez eu la preuve à l'instant. Cette surveillance se fera plus
étroite encore quand vous arriverez en aval, et plus encore, s'il est
possible, quand vous traverserez la Serbie et les provinces bulgares de
l'Empire ottoman, pays fort troublés et qui sont même officiellement
en guerre depuis le 1er juillet. J'estime que plus d'un incident peut
naître au cours de votre voyage, et que vous ne serez pas fâché d'avoir,
le cas échéant, le concours d'un honnête bourgeois, qui a le bonheur de
disposer de quelque influence.
Que ce second argument, dont la valeur venait d'être démontrée avant
la lettre, fût de nature à porter, l'habile orateur était fondé à le
croire. Mais il n'espérait sans doute pas un succès si complet. Ilia
Brusch, pleinement convaincu, ne demandait qu'à céder. L'embarrassant
était seulement de trouver un prétexte plausible à son revirement.
--La troisième et dernière raison, continuait cependant le candidat
passager, c'est que je m'adresse à vous de la part de M. Miclesco, votre
président. Puisque vous avez placé votre entreprise sous le patronage
de la Ligue Danubienne, c'est bien le moins qu'elle surveille son
exécution, de manière à être en état d'en garantir, au besoin, la
loyauté. Quand M. Miclesco a connu mon intention de m'associer à votre
voyage, il m'a donné un mandat quasi officiel dans ce sens. Je regrette
de n'avoir pas prévu votre incompréhensible résistance, et d'avoir
refusé les lettres de recommandation qu'il offrait de me remettre pour
vous.
Ilia Brusch poussa un soupir de soulagement. Pouvait-il exister
meilleur prétexte d'accorder maintenant ce qu'il refusait avec tant
d'acharnement?
--Il fallait le dire! s'écria-t-il. Dans ce cas, c'est fort différent,
et j'aurais mauvaise grâce à repousser plus longtemps vos propositions.
--Vous les acceptez donc?
--Je les accepte.
--Fort bien! dit l'amateur de pêche enfin parvenu au comble de ses
voeux, en tirant de sa poche quelques billets de banque. Voici les mille
florins.
--En voulez-vous un reçu? demanda Ilia Brusch.
--Si cela ne vous désoblige pas.
Le pêcheur tira de l'un des coffres de l'encre, une plume et un calepin,
dont il déchira un feuillet, puis, aux dernières lueurs du jour, se mit
en devoir de libeller le reçu qu'il lisait en même temps à haute voix.
«Reçu, en payement forfaitaire de ma pêche pendant toute la durée de
mon présent voyage et pour prix de son passage d'Ulm à la mer Noire, la
somme de mille florins de monsieur...
--De monsieur...? répéta-t-il, la plume levée, d'un ton interrogateur.
Le passager d'Ilia Brusch était en train de rallumer sa pipe.
--Jaeger, 45, Leipzigerstrasse, Vienne,» répondit-il entre deux bouffées
de tabac.
IV
SERGE LADKO
Des diverses contrées de la terre, qui, depuis l'origine de la période
historique, ont été spécialement éprouvées par la guerre,--en admettant
qu'aucune contrée puisse se flatter d'avoir bénéficié d'une faveur
relative à cet égard!--le Sud et le Sud-Est de l'Europe méritent d'être
cités au premier rang. Par leur situation géographique, ces régions
sont, en effet, avec la fraction de l'Asie comprise entre la mer
Noire et l'Indus, l'arène où viennent fatalement se heurter les races
concurrentes qui peuplent l'ancien continent.
Phéniciens, Grecs, Romains, Perses, Huns, Goths, Slaves, Magyars, Turcs
et tant d'autres, se sont disputé tout ou partie de ces malheureuses
contrées, sans préjudice des hordes alors sauvages qui n'ont fait
que les traverser, pour aller s'établir dans l'Europe centrale et
occidentale, où, par une lente élaboration, elles ont engendré les
nationalités modernes.
Pas plus que leur tragique passé, l'avenir pour elles ne serait riant, à
en croire nombre de savants prophètes. D'après eux, l'invasion jaune y
ramènera nécessairement un jour ou l'autre les carnages de l'antiquité
et du moyen âge. Ce jour venu, la Russie méridionale, la Roumanie, la
Serbie, la Bulgarie, la Hongrie, la Turquie même bien étonnée de jouer
un pareil rôle--si toutefois le pays qu'on nomme ainsi aujourd'hui est
encore à cette époque au pouvoir des fils d'Osman--seront par la force
des choses le rempart avancé de l'Europe, et c'est à leurs dépens que se
décideront les premiers chocs.
En attendant ces cataclysmes, dont l'échéance est, à tout le moins,
fort lointaine, les diverses races qui, au cours des âges, se sont
superposées entre la Méditerranée et les Karpathes ont fini par se
tasser vaille que vaille, et la paix--oh! cette paix relative des
nations dites civilisées--n'a cessé d'étendre son empire vers l'Est.
Les troubles, les pillages, les meurtres à l'état endémique paraissent
désormais limités à la partie de la péninsule des Balkans encore
gouvernée par les Osmanlis.
Entrés pour la première fois en Europe en 1356, maîtres de
Constantinople en 1453, les Turcs se heurtèrent aux précédents
envahisseurs, qui, venus avant eux de l'Asie centrale et depuis
longtemps convertis au christianisme, commençaient dès lors à
s'amalgamer aux populations indigènes et à s'organiser en nations
régulières et stables. Perpétuel recommencement de l'éternelle bataille
pour la vie, ces nations naissantes défendirent avec acharnement ce
qu'elles-mêmes avaient pris à d'autres. Slaves, Magyars, Grecs, Croates,
Teutons opposèrent à l'invasion turque une vivante barrière, qui,
si elle fléchit par endroits, ne put être nulle part complètement
renversée.
Contenus en deçà des Karpathes et du Danube, les Osmanlis furent même
incapables de se maintenir dans ces limites extrêmes, et ce qu'on
appelle la -Question d'Orient- n'est que l'histoire de leur retraite
séculaire.
A la différence des envahisseurs qui les avaient précédés et qu'ils
prétendaient déloger à leur profit, ces musulmans asiatiques n'ont
jamais réussi à s'assimiler les peuples qu'ils soumettaient à leur
pouvoir. Établis par la conquête, ils sont restés des conquérants
commandant en maîtres à des esclaves. Aggravée par la différence des
religions, une telle méthode de gouvernement ne pouvait avoir d'autre
conséquence que la révolte permanente des vaincus.
L'histoire est pleine, en effet, de ces révoltes, qui, après des siècles
de luttes, avaient abouti, en 1875, à l'indépendance plus ou moins
complète de la Grèce, du Monténégro, de la Roumanie et de la Serbie.
Quant aux autres populations chrétiennes, elles continuaient à subir la
domination des sectateurs de Mahomet.
Cette domination, dans les premiers mois de 1875, se fit plus lourde et
plus vexatoire encore que de coutume. Sous l'influence d'une réaction
musulmane qui triomphait alors au palais du Sultan, les chrétiens de
l'Empire ottoman furent surchargés d'impôts, malmenés, tués, torturés de
mille manières. La réponse ne se fit pas attendre. Au début de l'été,
l'Herzégovine se souleva une fois de plus.
Des bandes de patriotes battirent la campagne, et, commandées par des
chefs de valeur, comme Peko-Paulowitch et Luibibratich, infligèrent
échecs sur échecs aux troupes régulières envoyées contre elles.
Bientôt l'incendie se propagea, gagna le Monténégro, la Bosnie, la
Serbie. Une nouvelle défaite subie par les armes turques aux défilés de
la Duga, en janvier 1876, acheva d'enflammer les courages, et la fureur
populaire commença à gronder en Bulgarie. Comme toujours, cela débuta
par de sourdes conspirations, par des réunions clandestines auxquelles
se rendait en grand secret la jeunesse ardente du pays.
Dans ces conciliabules, les chefs se dégagèrent rapidement et
affermirent leur autorité sur une clientèle plus ou moins nombreuse,
les uns par l'éloquence du verbe, d'autres par la valeur de leur
intelligence ou par l'ardeur de leur patriotisme. En peu de temps,
chaque groupement, et, au-dessus des groupements, chaque ville eut le
sien.
A Roustchouk, important centre bulgare situé au bord du Danube, presque
exactement en face de la ville roumaine de Giurgievo, l'autorité fut
dévolue sans conteste au pilote Serge Ladko. On n'aurait pu faire un
meilleur choix.
Agé de près de trente ans, de haute taille, blond comme un Slave du
Nord, d'une force herculéenne, d'une agilité peu commune, rompu à tous
les exercices du corps, Serge Ladko possédait cet ensemble de qualités
physiques qui facilite le commandement. Ce qui vaut mieux, il avait
aussi les qualités morales nécessaires à un chef: l'énergie dans la
décision, la prudence dans l'exécution, l'amour passionné de son pays.
Serge Ladko était né à Roustchouk, où il exerçait la profession de
pilote du Danube, et il n'avait jamais quitté la ville, si ce n'est pour
conduire, soit vers Vienne ou plus en amont encore, soit jusqu'aux
flots de la mer Noire, les barges et chalands qui s'en remettaient à
sa connaissance parfaite du grand fleuve. Dans l'intervalle de ces
navigations mi-fluviales, mi-maritimes, il consacrait ses loisirs à la
pêche, et, servi par des dons naturels exceptionnels, il avait acquis
une étonnante habileté dans cet art, dont les produits, joints à ses
honoraires de pilotage, lui assuraient la plus large aisance.
Obligé par son double métier de passer sur le fleuve les quatre
cinquièmes de sa vie, l'eau était peu à peu devenue son élément.
Traverser le Danube, large à Roustchouk comme un bras de mer, n'était
qu'un jeu pour lui, et l'on ne comptait plus les sauvetages de ce
merveilleux nageur.
Une existence si digne et si droite avait, bien avant les troubles
anti-turcs, rendu Serge Ladko populaire à Roustchouk. Innombrables y
étaient ses amis, parfois inconnus de lui. On pourrait même dire que ces
amis comprenaient l'unanimité des habitants de la ville, si Ivan Striga
n'avait pas existé.
C'était aussi un enfant du pays, cet Ivan Striga, comme Serge Ladko,
dont il réalisait la vivante antithèse.
Physiquement, il n'y avait entre eux rien de commun, et pourtant un
passeport, qui se contente de désignations sommaires, eût employé des
termes identiques pour les dépeindre l'un et l'autre.
De même que Ladko, Striga était grand, large d'épaules, robuste, blond
de cheveux et de barbe. Lui aussi avait les yeux bleus. Mais à ces
traits généraux se limitait la ressemblance. Autant le visage aux lignes
nobles de l'un exprimait la cordialité et la franchise, autant les
traits tourmentés de l'autre disaient l'astuce et la froide cruauté.
Au moral, la dissemblance s'accentuait encore. Tandis que Ladko vivait
au grand jour, nul n'aurait pu dire par quels moyens Striga se procurait
l'or qu'il dépensait sans compter. Faute de certitudes à cet égard,
l'imagination populaire se donnait libre carrière. On disait que Striga,
traître à son pays et à sa race, s'était fait l'espion appointé du
Turc oppresseur; on disait qu'à son métier d'espion il ajoutait,
quand l'occasion s'en présentait, celui de contrebandier, et que des
marchandises de toute nature passaient souvent grâce à lui de la rive
roumaine à la rive bulgare, ou réciproquement, sans payer de droits à la
Douane; on disait même, en hochant la tête, que tout cela était peu de
chose, et que Striga tirait le plus clair de ses ressources de rapines
vulgaires et de brigandages; on disait encore... Mais que ne disait-on
pas? La vérité est qu'on ne savait rien de précis des faits et gestes de
cet inquiétant personnage, qui, si les suppositions désobligeantes
du public répondaient à la réalité, avait eu, en tous cas, la grande
habileté de ne jamais se laisser prendre.
Ces suppositions, d'ailleurs, on se bornait à se les confier
discrètement. Personne ne se fût risqué à prononcer tout haut une parole
contre un homme dont on redoutait le cynisme et la violence. Striga
pouvait donc feindre d'ignorer l'opinion que l'on avait de lui,
attribuer à l'admiration générale la sympathie que beaucoup lui
témoignaient par lâcheté, parcourir la ville en pays conquis et la
troubler, en compagnie de ses habitants les plus tarés, du scandale de
ses orgies.
Entre un tel individu et Ladko, qui menait une existence si différente,
il ne semblait pas que le moindre rapport dût s'établir, et pendant
longtemps, en effet, ils ne connurent l'un de l'autre que ce que leur
en apprenait la rumeur publique. Logiquement même, il aurait dû en être
toujours ainsi. Mais le sort se rit de ce que nous appelons la logique,
et il était écrit quelque part que les deux hommes se trouveraient face
à face, transformés en irréconciliables adversaires.
Natcha Gregorevitch, célèbre dans toute la ville pour sa beauté, était
âgée de vingt ans. Avec sa mère d'abord, seule ensuite, elle demeurait
dans le voisinage de Ladko qu'elle avait ainsi connu dès sa première
enfance. Depuis longtemps, le secours d'un homme manquait à la maison.
Quinze ans avant l'époque où commence ce récit, le père était tombé, en
effet, sous les coups des Turcs, et le souvenir de ce meurtre abominable
faisait encore frémir d'indignation les patriotes opprimés, mais non
asservis. Sa veuve, réduite à ne compter que sur elle-même, s'était mise
courageusement au travail. Experte dans l'art de ces dentelles et de
ces broderies dont, chez les Slaves, la plus modeste paysanne agrémente
volontiers son humble parure, elle avait réussi par ce moyen à assurer
sa subsistance et celle de sa fille.
Cependant, c'est aux pauvres surtout que sont funestes les périodes
troublées, et plus d'une fois la dentellière aurait eu à souffrir de
l'anarchie permanente de la Bulgarie, si Ladko n'était venu discrètement
à son secours. Peu à peu, une grande intimité s'était établie entre le
jeune homme et les deux femmes qui offraient l'abri de leur paisible
demeure à ses désoeuvrements de garçon. Souvent, le soir, il frappait à
leur porte, et la veillée se prolongeait autour du samovar bouillant.
D'autres fois, c'est lui qui leur offrait, en échange de leur affectueux
accueil, la distraction d'une promenade ou d'une partie de pêche sur le
Danube.
Lorsque Mme Gregorevitch, usée par son incessant labeur, alla rejoindre
son mari, la protection de Ladko se continua à l'orpheline. Cette
protection se fit même plus vigilante encore, et, grâce à lui, jamais la
jeune fille n'eut à souffrir de la disparition de la pauvre mère, qui
avait donné deux fois la vie à son enfant.
C'est ainsi que, de jour en jour, sans même qu'ils en eussent
conscience, l'amour s'était éveillé dans le coeur des deux jeunes gens.
Ce fut à Striga qu'ils en durent la révélation.
Celui-ci, ayant aperçu celle qu'on appelait couramment la -beauté de
Roustchouk-, s'en était épris avec la soudaineté et la fureur qui
caractérisaient cette nature sans frein. En homme habitué à voir tout
plier devant ses caprices, il s'était présenté chez la jeune fille et,
sans autre formalité, l'avait demandée en mariage. Pour la première fois
de sa vie, il se heurta à une résistance invincible. Natcha, au risque
de s'attirer la haine d'un homme aussi redoutable, déclara que rien ne
pourrait jamais la décider à un pareil mariage. Striga revint vainement
à la charge. Tout ce qu'il obtint fut de se voir, à la troisième
tentative, refuser purement et simplement la porte.
Alors sa colère ne connut plus de bornes. Donnant libre cours à
sa nature sauvage, il se répandit en imprécations dont Natcha fut
épouvantée. Dans sa détresse, elle courut faire part de ses craintes à
Serge Ladko, que sa confidence enflamma d'une colère égale à celle qui
venait de l'effrayer si fort. Sans vouloir rien entendre, avec une
violence extraordinaire d'expressions, il vitupéra contre l'homme assez
osé pour lever les yeux sur elle.
Ladko consentit pourtant à se calmer. Des explications suivirent, très
confuses, mais dont le résultat fut parfaitement clair. Une heure plus
tard, Serge et Natcha, le ciel dans les yeux et la joie au coeur,
échangeaient leur premier baiser de fiançailles.
Lorsque Striga connut la nouvelle, il manqua mourir de rage.
Audacieusement, il se présenta à la maison Gregorevitch, l'injure et la
menace à la bouche. Jeté dehors par une main de fer, il apprit que la
maison avait désormais un homme pour la défendre.
Etre vaincu!... Avoir trouvé son maître, lui, Striga, qui
s'enorgueillissait tant de sa force athlétique!... C'était plus
d'humiliations qu'il n'en pouvait supporter, et il résolut de se venger.
Avec quelques aventuriers de son acabit, il attendit Ladko, un soir que
celui-ci remontait la berge du fleuve. Cette fois, il ne s'agissait plus
d'une simple rixe, mais bien d'un assassinat en règle. Les assaillants
brandissaient des couteaux.
Cette nouvelle attaque n'eut pas plus de succès que la précédente. Armé
d'un aviron qu'il manoeuvrait comme une massue, le pilote força ses
agresseurs à la retraite, et Striga, serré de près, fut obligé à une
fuite honteuse.
Cette leçon avait été suffisante, sans doute, car le louche personnage
ne recommença pas sa criminelle tentative. Au début de l'année 1875,
Serge Ladko épousa Natcha Gregorevitch, et depuis lors, on s'adorait à
plein coeur dans la confortable maison du pilote.
C'est au milieu de cette lune de miel, dont plus d'une année n'avait pas
atténué l'éclat, que survinrent les événements de Bulgarie, dans les
premiers mois de 1876. L'amour que Serge Ladko éprouvait pour sa femme
ne pouvait, quelque profond fût-il, lui faire oublier celui qu'il devait
à son pays. Sans hésiter, il fit partie de ceux qui, tout de suite,
se groupèrent, se concertèrent, s'ingéniant à chercher les moyens de
remédier aux misères de la patrie.
Avant tout, il fallait se procurer des armes. De nombreux jeunes gens
émigrèrent dans ce but, franchirent le fleuve, se répandirent en
Roumanie, et jusqu'en Russie. Serge Ladko fut de ceux-là. Le coeur
déchiré de regrets, mais ferme dans l'accomplissement de son devoir,
il partit, laissant loin de lui celle qu'il adorait exposée à tous les
dangers qui menacent, en temps de révolution, la femme d'un chef de
partisans.
A ce moment, le souvenir de Striga lui vint à l'esprit et aggrava ses
inquiétudes. Le bandit n'allait-il pas profiter de l'absence de son
heureux rival pour le frapper dans ce qu'il avait de plus cher? C'était
possible, en effet. Mais Serge Ladko passa outre à cette crainte
légitime. D'ailleurs, il semblait bien que, depuis plusieurs mois,
Striga avait quitté le pays sans esprit de retour.
A en croire le bruit public, il avait transporté plus au Nord le théâtre
principal de ses opérations. Si les racontars ne manquaient pas à ce
sujet, ils restaient incohérents et contradictoires. La rumeur populaire
l'accusait en gros de tous les crimes, sans que personne en précisât
aucun.
Le départ de Striga paraissait, du moins, chose certaine, et cela
seulement importait à Ladko.
L'événement donna raison à son courage. Pendant son absence, rien ne
menaça la sécurité de Natcha.
A peine arrivé, il dut repartir, et cette seconde expédition allait
être plus longue que la première. Les procédés adoptés jusqu'ici
ne permettaient, en effet, de se procurer des armes qu'en quantité
insuffisante. Les transports, en provenance de la Russie, étaient
effectués par terre, à travers la Hongrie et la Roumanie, c'est-à-dire
dans des contrées fort dépourvues à cette époque de lignes ferrées. Les
patriotes bulgares espérèrent arriver plus aisément au résultat désiré,
si l'un d'eux remontait à Budapest et y centralisait les envois d'armes
venus par rail, pour en charger des chalands qui descendraient ensuite
rapidement le Danube.
Ladko, désigné pour cette mission de confiance, se mit en route le soir
même. En compagnie d'un compatriote, qui devait ramener le bateau à
la rive bulgare, il traversa le fleuve, afin de gagner, le plus vite
possible, à travers la Roumanie, la capitale de la Hongrie. A ce moment,
un incident se produisit qui donna beaucoup à penser au délégué des
conspirateurs.
Son compagnon et lui n'étaient pas à cinquante mètres du bord quand un
coup de feu retentit. La balle leur était destinée sans aucun doute,
car ils l'entendirent siffler à leurs oreilles, et le pilote en douta
d'autant moins que, dans le tireur entrevu à l'obscure lumière du
crépuscule, il crut reconnaître Striga. Celui-ci était donc de retour à
Roustchouk?
L'angoisse mortelle que cette complication lui fit éprouver n'ébranla
pas la résolution de Ladko: Il avait fait d'avance à la patrie le
sacrifice de sa vie. Il saurait aussi, s'il le fallait, lui sacrifier
plus encore: son bonheur mille fois plus précieux. Au bruit du coup de
feu, il s'était laissé tomber au fond de l'embarcation. Mais ce n'était
là qu'une ruse de guerre destinée à éviter une nouvelle attaque, et la
détonation n'avait pas cessé de se répercuter dans la campagne, que
sa main, appuyant plus lourdement sur l'aviron, poussait plus vite
le bateau vers la ville roumaine de Giurgievo, dont les lumières
commençaient à piquer la nuit grandissante.
Parvenu à destination, Ladko s'occupa activement de sa mission.
Il se mit en rapport avec les émissaires du Gouvernement du Tzar, les
uns arrêtés à la frontière russe, certains fixés incognito à Budapest
et à Vienne. Plusieurs chalands, chargés par ses soins d'armes et de
munitions, descendirent le courant du Danube.
Fréquentes étaient les nouvelles qu'il recevait de Natcha, par des
lettres envoyées au nom d'emprunt qu'il avait choisi, et portées en
territoire roumain à la faveur de la nuit. Bonnes tout d'abord, ces
nouvelles ne tardèrent pas à devenir plus inquiétantes. Ce n'est pas que
Natcha prononçât le nom de Striga. Elle semblait même ignorer que le
bandit fût revenu en Bulgarie, et Ladko commença à douter du bien-fondé
de ses craintes. Par contre, il était certain que celui-ci avait été
dénoncé aux autorités turques, puisque la police avait fait irruption
dans sa demeure et s'était livrée à une perquisition, d'ailleurs sans
résultat. Il ne devait donc pas se hâter de revenir en Bulgarie, car
son retour eût été un véritable suicide. On connaissait son rôle, on le
guettait, jour et nuit, et il ne pourrait se montrer en ville sans être
arrêté au premier pas. Arrêté étant, chez les Turcs, synonyme d'exécuté,
il fallait donc que Ladko s'abstint de reparaître, jusqu'au moment où
la révolte serait ouvertement proclamée, sous peine d'attirer les pires
malheurs sur lui-même et sur sa femme, que l'on n'avait jusqu'ici
nullement inquiétée.
Ce moment ne tarda pas à arriver. La Bulgarie se souleva au mois de
mai, trop prématurément au gré du pilote qui augurait mal de cette
précipitation.
Quelle que fût son opinion à cet égard, il devait courir au secours de
son pays. Le train l'amena à Zombor, la dernière ville hongroise,
proche du Danube, qui fût alors desservie par le chemin de fer. Là, il
s'embarquerait et n'aurait plus qu'à s'abandonner au courant.
Les nouvelles qu'il trouva à Zombor le forcèrent à interrompre son
voyage. Ses craintes n'étaient que trop justifiées. La révolution
bulgare était écrasée dans l'oeuf. Déjà la Turquie concentrait des
troupes nombreuses dans un vaste triangle dont Roustchouk, Widdin et
Sofia formaient les sommets, et sa main de fer s'appesantissait plus
lourdement sur ces malheureuses contrées. Ladko dut revenir en arrière
et retourner attendre de meilleurs jours dans la petite ville où il
avait fixé sa résidence.
Les lettres de Natcha, qu'il y reçut bientôt, lui démontrèrent
l'impossibilité de prendre un autre parti. Sa maison était surveillée
plus que jamais, à ce point que Natcha devait se considérer comme
virtuellement prisonnière; plus que jamais on le guettait, et il lui
fallait, dans l'intérêt commun, s'abstenir soigneusement de toute
démarche imprudente.
Ladko rongea donc son frein dans l'inaction, les envois d'armes ayant
été forcément supprimés depuis l'avortement de la révolte et la
concentration des troupes turques sur les rives du fleuve. Mais cette
attente, déjà pénible par elle-même, lui devint tout à fait intolérable,
quand, vers la fin du mois de juin, il cessa de recevoir aucune nouvelle
de sa chère Natcha.
Il ne savait que penser, et ses inquiétudes devinrent de torturantes
angoisses à mesure que le temps s'écoula. Il était, en effet, en droit
de tout craindre. Le 1er juillet, la Serbie avait officiellement
déclaré la guerre au Sultan, et, depuis lors, la région du Danube était
sillonnée de troupes, dont le passage incessant s'accompagnait des plus
terribles excès. Fallait-il donc compter Natcha au nombre des victimes
de ces troubles, ou bien avait-elle été incarcérée par les autorités
turques, soit comme otage, soit comme complice présumée de son mari?
Après un mois de ce silence, il ne put le supporter davantage, et se
résolut à tout braver pour rentrer en Bulgarie afin d'en connaître la
véritable cause.
Toutefois, dans l'intérêt même de Natcha, il importait d'agir avec
prudence. Aller sottement se faire prendre par les sentinelles turques
n'eût servi de rien. Son retour n'aurait d'utilité que s'il pouvait
pénétrer dans la ville de Roustchouk et y circuler librement, malgré les
soupçons dont il était l'objet. Il agirait ensuite au mieux, selon
les circonstances. Au pis aller, et dût-il repasser précipitamment la
frontière, il aurait eu du moins la joie de serrer sa femme sur son
coeur.
Serge Ladko chercha pendant plusieurs jours la solution de ce difficile
problème. Il crut enfin l'avoir trouvée, et, sans se confier à personne,
mit immédiatement à exécution le plan imaginé par lui.
Ce plan réussirait-il? L'avenir le lui dirait. Il fallait, en tous cas,
tenter le sort, et c'est pourquoi, dans la matinée du 28 juillet 1876,
les plus proches voisins du pilote, dont nul ne connaissait le nom
véritable, aperçurent hermétiquement close la petite maison dans
laquelle, depuis plusieurs mois, il avait abrité sa solitude.
Quel était le plan de Ladko, les dangers auxquels il allait s'exposer en
s'efforçant de le réaliser, par quels côtés les événements de Bulgarie,
et de Roustchouk en particulier, se relient au concours de pêche de
Sigmaringen, c'est ce que le lecteur apprendra dans la suite de ce récit
nullement imaginaire, dont les principaux personnages vivent encore de
nos jours sur les bords du Danube.
V
KARL DRAGOCH
Aussitôt qu'il eut son reçu en poche, M. Jaeger procéda à son
installation. Après s'être enquis de la couchette qui lui était
attribuée, il disparut dans la cabine, en emportant sa valise. Dix
minutes plus tard, il en ressortait, transformé de la tête aux pieds.
Vêtu comme un pêcheur fini,--rude vareuse, bottes fortes, casquette de
loutre,--il semblait la copie d'Ilia Brusch.
M. Jaeger éprouva un peu de surprise, en constatant que, pendant sa
courte absence, son hôte avait quitté la barge. Respectueux de ses
engagements, il ne se permit toutefois aucune question, quand celui-ci
revint, une demi-heure plus tard. C'est sans l'avoir sollicité qu'il
apprit qu'Ilia Brusch avait cru devoir envoyer quelques lettres
aux journaux, afin de leur annoncer son arrivée à Neustadt pour le
surlendemain soir, et à Ratisbonne pour le jour suivant. Maintenant que
les intérêts de M. Jaeger étaient en jeu, il importait en effet de ne
plus rencontrer un désert pareil à celui qu'on avait trouvé à Ulm. Ilia
Brusch exprima même le regret de ne pouvoir s'arrêter aux villes qu'on
traverserait avant Neustadt, et notamment à Neubourg et à Ingolstadt,
qui sont des cités assez importantes. Ces arrêts, malheureusement, ne
cadraient pas avec son plan d'étapes et il était forcé d'y renoncer.
M. Jaeger parut enchanté de la réclame faite à son profit et ne
manifesta pas autrement d'ennui de ne pouvoir s'arrêter à Neubourg et à
Ingolstadt. Il approuva son hôte, au contraire, et l'assura une fois de
plus qu'il n'entendait aucunement diminuer sa liberté, ainsi qu'ils en
étaient convenus.
Les deux compagnons soupèrent ensuite face à face, à cheval sur l'un des
bancs. A titre de bienvenue, M. Jaeger corsa même le menu d'un superbe
jambon, qu'il sortit de son inépuisable valise, et ce produit de la
ville de Mayence fut fort apprécié d'Ilia Brusch, qui commença à estimer
que son convive avait du bon.
La nuit se passa sans incident. Avant le lever du soleil, Ilia Brusch
largua les amarres, en évitant de troubler le profond sommeil dans
lequel était plongé son aimable passager.
A Ulm, où il achève de traverser le petit royaume de Wurtemberg pour
pénétrer en Bavière, le Danube n'est encore qu'un modeste cours d'eau.
Il n'a pas reçu les grands tributaires qui accroissent sa puissance
en aval, et rien ne permet de présager qu'il va devenir l'un des plus
importants fleuves de l'Europe.
Le courant, déjà fort assagi, atteignait à peu près une lieue à l'heure.
Des barques de toutes dimensions, parmi lesquelles quelques lourds
bateaux chargés à couler, le descendaient, s'aidant parfois d'une large
voile que gonflait une brise de Nord-Ouest. Le temps s'annonçait beau,
sans menace de pluie.
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