comme s'il eût voulu activer la marche du bateau. Quelques curieux apparaissaient-ils, au contraire, sur l'une des berges, ou croisait-il un batelier, il saisissait aussitôt son arme professionnelle, et, son habileté aidant, ne tardait pas à tirer hors de l'eau quelque beau poisson, qui lui valait les applaudissements des spectateurs. Mais, les curieux cachés par un mouvement de la rive, le batelier disparu à un tournant, il reprenait l'aviron, et imprimait à sa lourde barge une vitesse qui s'ajoutait à celle de l'eau. Ilia Brusch avait-il donc quelque motif de chercher à abréger un voyage que personne, cependant, ne l'avait forcé à entreprendre? Quoi qu'il en soit à cet égard, il avançait assez vite. Entraîné par un courant plus rapide à l'origine du fleuve qu'il ne le sera plus tard, godillant chaque fois qu'il estimait l'occasion favorable, il dérivait à raison de huit kilomètres à l'heure, sinon davantage. Après avoir passé devant quelques localités sans importance, il laissa derrière lui Tuttlingen, centre plus considérable, sans s'y arrêter, bien que quelques-uns de ses admirateurs lui fissent, de la berge, signe d'accoster. Ilia Brusch, déclinant du geste l'invitation, se refusa à interrompre sa dérive. Vers quatre heures de l'après-midi, il arrivait à la hauteur de la petite ville de Fridingen, à quarante-huit kilomètres de son point de départ. Volontiers il aurait brûlé--si toutefois cette expression est de mise quand on suit un chemin liquide--Fridingen comme les stations précédentes, mais l'enthousiasme public ne le lui permit pas. Dès qu'il apparut, plusieurs barques, d'où s'élevaient d'innombrables -hoch!-, se détachèrent de la rive et cernèrent le glorieux lauréat. Celui-ci se rendit de bonne grâce. D'ailleurs n'avait-il pas à chercher preneur pour le poisson capturé au cours de sa pêche intermittente? Barbeaux, brèmes, gardons, épinoches frétillaient encore dans son filet, sans compter plusieurs de ces mulets qui sont plus particulièrement désignés sous le nom de hottus. Evidemment il ne pouvait consommer tout cela à lui seul. Du reste, il n'en était pas question. Les amateurs étaient nombreux. Aussitôt que la barge fut arrêtée, une cinquantaine de Badois se pressèrent autour de lui, l'appelant, l'entourant, lui rendant les honneurs dus au lauréat de la Ligue Danubienne. «Eh! par ici, Brusch! --Un verre de bonne bière, Brusch? --Nous achetons votre poisson, Brusch! --Vingt kreutzers, celui-ci! --Un florin, celui-là!» Le lauréat ne savait à qui répondre, et sa pêche eut vite fait de lui rapporter quelques jolies pièces sonnantes. Avec la prime déjà touchée au concours cela finirait par former une belle somme, si l'enthousiasme se propageait également des sources du grand fleuve à son embouchure. Et pourquoi eût-il pris fin? Pourquoi cesserait-on de se disputer les poissons d'Ilia Brusch? N'était-ce pas un honneur de posséder une pièce sortie de ses mains? Certes, il n'aurait même pas la peine d'aller à domicile débiter sa marchandise que le public se disputerait sur place. Cette vente était décidément une idée géniale. Ce soir-là, outre qu'il vendit aisément son poisson, les invitations ne lui manquèrent pas. Ilia Brusch, qui semblait désireux de quitter son embarcation le moins possible, les repoussa toutes, comme il refusa avec énergie les bons verres de vin et les bons moss de bière, qu'on le priait de tous côtés de venir boire dans les cabarets de la rive. Ses admirateurs durent y renoncer et se séparer de leur héros, après avoir pris rendez-vous pour le lendemain au moment du départ. Mais, le lendemain, ils ne trouvèrent plus la barge. Ilia Brusch était parti avant l'aube, et, profitant de la solitude de cette heure matinale, il godillait avec ardeur en se maintenant au milieu du fleuve, à égale distance de ses rives assez escarpées. Aidé par le courant rapide, il passa vers cinq heures du matin à Sigmaringen, à quelques mètres du -Rendez-vous des Pêcheurs-. Sans doute, un peu plus tard, l'un ou l'autre des membres de la Ligue Danubienne viendrait s'accouder au balcon du cabaret, afin de guetter l'arrivée de son glorieux collègue. Il la guetterait vainement. Le pêcheur alors serait loin, s'il continuait à aller de ce train. A quelques kilomètres de Sigmaringen, Ilia Brusch laissa derrière lui le premier affluent du Danube, un simple ruisseau, le Louchat, qui s'y jette sur la rive gauche. Profitant de l'éloignement relatif séparant les centres habités dans cette partie de son parcours, Ilia Brusch activa, durant toute cette journée, la marche de son embarcation, en ne pêchant que le minimum indispensable. A la nuit, n'ayant capturé que tout juste le poisson nécessaire à sa consommation personnelle, il s'arrêta en pleine campagne, un peu en amont de la petite ville de Mundelkingen dont les habitants ne le croyaient certainement pas si proche. A cette deuxième journée de navigation succéda la troisième, qui fut presque identique. Ilia Brusch dériva rapidement devant Mundelkingen avant le lever du soleil, et il était encore de bonne heure qu'il avait déjà dépassé le gros bourg d'Ehingen. A quatre heures, il coupait l'Iller, important affluent de droite, et cinq heures n'avaient pas sonné, qu'il était amarré à un anneau de fer scellé dans le quai d'Ulm, première ville du royaume de Wurtemberg, après Stuttgart, sa capitale. L'arrivée du célèbre lauréat n'avait pas été signalée. On ne l'attendait que le lendemain vers les dernières heures du soir. Il n'y eut donc pas l'empressement habituel. Très satisfait de son incognito, Ilia Brusch résolut d'employer la fin du jour à une visite sommaire de la ville. Toutefois, dire que le quai était désert ne serait pas scrupuleusement exact. Il avait au moins un promeneur, et même tout portait à croire que ce promeneur attendait Ilia Brusch, puisque, depuis le moment où la barge était apparue, il l'avait suivie, en marchant le long de la rive. Selon toute probabilité, le lauréat de la Ligue Danubienne n'éviterait donc pas l'ovation habituelle. Cependant, depuis que la barge était amarrée à quai, le promeneur solitaire ne s'en était pas rapproché. Il restait à quelque distance, paraissant observer, comme soucieux de n'être pas vu lui-même. C'était un homme de taille moyenne, sec, l'oeil vif, bien qu'il eût certainement dépassé la quarantaine, le corps serré dans un vêtement à la mode hongroise. Il tenait à la main une valise de cuir. Ilia Brusch, sans lui prêter aucune attention, amarra solidement son bateau, ferma la porte du tôt, s'assura que le couvercle des coffres était bien cadenassé, puis sauta à terre, et gagna la première rue remontant vers la ville. L'homme aussitôt de lui emboîter le pas, après avoir rapidement déposé dans la barge la valise de cuir qu'il tenait à la main. Traversée par le Danube, Ulm est wurtembergeoise sur la rive gauche, et bavaroise sur la rive droite, mais, sur les deux rives, c'est une ville bien allemande. Ilia Brusch allait le long des vieilles rues bordées de vieilles boutiques à guichets, boutiques dans lesquelles la pratique n'entre guère et où les marchés se concluent à travers la devanture vitrée. Quand le vent siffle, quel tapage de ferrailles sonores, alors que se balancent, au bout de leurs bras, les pesantes enseignes découpées en ours, en cerfs, en croix et en couronnes! Ilia Brusch, après avoir gagné l'ancienne enceinte, parcourut le quartier, où bouchers, tripiers et tanneurs ont leurs séchoirs, puis, tout en flânant à l'aventure, il arriva devant la cathédrale, l'une des plus hardies de l'Allemagne. Son munster avait l'ambition de s'élever plus haut que celui de Strasbourg. Cette ambition a été déçue, comme tant d'autres plus humaines, et l'extrême pointe de la flèche wurtembergeoise s'arrête à la hauteur de trois cent trente-sept pieds. Ilia Brusch n'appartenant pas à la famille des grimpeurs, l'idée ne lui vint pas de monter au munster, d'où son regard aurait embrassé toute la ville et la campagne environnante. S'il l'eût fait, il aurait été certainement suivi par cet inconnu, qui ne le quittait pas, sans qu'il s'aperçût de cette étrange poursuite. Du moins en fut-il accompagné, lorsque, entré dans la cathédrale, il en admira le tabernacle, qu'un voyageur français, M. Duruy, a pu comparer à un bastion avec logettes et mâchicoulis, et les stalles du choeur, qu'un artiste du XVe siècle a peuplées de personnages célèbres de l'époque. L'un suivant l'autre, ils passèrent devant l'hôtel de ville, vénérable édifice du XIIe siècle, puis redescendirent vers le fleuve. Avant d'arriver au quai, Ilia Brusch fit une halte de quelques instants, pour regarder une compagnie d'échassiers juchés sur leurs longues échasses, exercice très goûté à Ulm, bien qu'il ne soit pas imposé aux habitants, comme il l'est encore, dans l'antique cité universitaire de Tubingue, par un sol humide et raviné impropre à la marche des simples piétons. Afin de mieux jouir de ce spectacle, dont les acteurs étaient une troupe de jeunes gens, de jeunes filles, de garçons et de fillettes, tous en joie, Ilia Brusch avait pris place dans un café. L'inconnu ne manqua pas de venir s'asseoir à une table voisine de la sienne, et tous deux se firent servir un pot de la bière fameuse du pays. Dix minutes après, ils se remettaient en route, mais dans un ordre inverse à celui du départ. L'inconnu, maintenant, marchait le premier au pas accéléré, et quand Ilia Brusch, qui le suivait à son tour sans s'en douter, atteignit sa barge, il l'y trouva installé et paraissant attendre depuis longtemps. Il faisait encore grand jour. Ilia Brusch aperçut de loin cet intrus, confortablement assis sur le coffre d'arrière, une valise de cuir jaune à ses pieds. Très surpris, il hâta le pas. «Pardon, Monsieur, dit-il, en sautant dans son embarcation, vous faites erreur, je pense? --Nullement, répondit l'inconnu. C'est bien à vous que je désire parler. --A moi? --A vous, monsieur Ilia Brusch. --Dans quel but? --Pour vous proposer une affaire. --Une affaire! répéta le pêcheur très surpris. --Et même une excellente affaire, affirma l'inconnu, qui invita du geste son interlocuteur à s'asseoir. Invitation quelque peu incorrecte, à coup sûr, car il n'est pas d'usage d'offrir un siège à qui vous reçoit chez lui. Mais ce personnage parlait avec tant de décision et de tranquille assurance, qu'Ilia Brusch en fut impressionné. Sans mot dire, il obéit à l'offre incongrue. --Comme tout le monde, reprit l'inconnu, je connais votre projet et je sais par conséquent que vous comptez descendre le Danube, en vivant exclusivement du produit de votre pêche. Je suis moi-même un amateur passionné de l'art de la pêche, et je désirerais vivement m'intéresser a votre entreprise. --De quelle façon? --Je vais vous le dire. Mais, auparavant, permettez-moi une question. A combien estimez-vous la valeur du poisson que vous pécherez au cours de votre voyage. --Ce que pourra rapporter ma pêche? --Oui. J'entends ce que vous en vendrez, sans tenir compte de ce que vous consommerez personnellement. --Peut-être une centaine de florins. --Je vous en offre cinq cents. --Cinq cents florins! répéta Ilia Brusch abasourdi. --Oui, cinq cents florins payés comptant et d'avance. Ilia Brusch regarda l'auteur de cette singulière proposition, et son regard devait être très éloquent, car celui-ci répondit à la pensée que le pêcheur n'exprimait pas. --Soyez tranquille, monsieur Brusch. J'ai tout mon bon sens. --Alors, quel est votre but? demanda le lauréat mal convaincu. --Je vous l'ai dit, expliqua l'inconnu. Je désire m'intéresser à vos prouesses, y assister même. Et puis, il y a aussi l'émotion du joueur. Après avoir mis sur votre chance cinq cents florins, cela m'amusera de voir la somme rentrer par fractions tous les soirs, au fur et à mesure de vos ventes. --Tous les soirs? insista Ilia Brusch. Vous auriez donc l'intention de vous embarquer avec moi? --Certainement, dit l'inconnu. Bien entendu, mon passage ne serait pas compris dans nos conventions et serait payé par une égale somme de cinq cents florins, ce qui fera mille florins au total, toujours comptant et d'avance. --Mille florins! répéta derechef Ilia Brusch de plus en plus surpris. Certes, la proposition était tentante. Mais il est à supposer que le pêcheur tenait à sa solitude, car il répondit brièvement: --Mes regrets, Monsieur. Je refuse. Devant une réponse aussi catégorique, formulée d'un ton péremptoire, il n'y avait qu'à s'incliner. Tel n'était pas l'avis, sans doute, du passionné amateur de pêche, qui ne parut aucunement impressionné par la netteté du refus. --Me permettrez-vous, monsieur Brusch, de vous demander pourquoi? Interrogea-t-il placidement. --Je n'ai pas de raisons à donner. Je, refuse, voilà tout. C'est mon droit, je pense, répondit Ilia Brusch avec un commencement d'impatience. --C'est votre droit, assurément, reconnut sans s'émouvoir son interlocuteur. Mais je n'excède pas le mien en vous priant de bien vouloir me faire connaître les motifs de votre décision. Ma proposition n'était nullement désobligeante, au contraire, et il est naturel que je sois traité avec courtoisie. Ces mots avaient été débités d'une manière qui n'avait rien de comminatoire, mais le ton était si ferme, si plein d'autorité même, qu'Ilia Brusch en fut frappé. S'il tenait à sa solitude, il tenait encore plus sans doute à éviter une discussion intempestive, car il fit droit aussitôt à une observation en somme parfaitement justifiée. --Vous avez raison, Monsieur, dit-il. Je vous dirai donc tout d'abord que j'aurais scrupule à vous laisser faire une opération certainement désastreuse. --C'est mon affaire. --C'est aussi la mienne, car mon intention n'est pas de pêcher au delà d'une heure par jour. --Et le reste du temps? --Je godille pour activer la marche de mon bateau. --Vous êtes donc pressé? Ilia Brusch se mordit les lèvres. --Pressé ou non, répondit-il plus sèchement, c'est ainsi. Vous devez comprendre que, dans ces conditions, accepter vos cinq cents florins serait un véritable vol. --Pas maintenant que je suis prévenu, objecta l'acquéreur sans se départir de son calme imperturbable. --Tout de même, répliqua Ilia Brusch, à moins que je ne m'astreigne à pêcher tous les jours, ne fût-ce qu'une heure. Or, je ne m'imposerai jamais une telle obligation. J'entends agir à ma fantaisie. Je veux être libre. --Vous le serez, déclara l'inconnu. Vous pécherez quand il vous plaira, et seulement quand il vous plaira. Cela augmentera même les charmes du jeu. D'ailleurs, je vous sais assez habile pour que deux ou trois coups heureux suffisent à m'assurer un bénéfice, et je considère toujours l'affaire comme excellente. Je persiste donc à vous offrir cinq cents florins à forfait, soit mille florins, passage compris. --Et je persiste à les refuser. --Alors, je répéterai ma question: Pourquoi? Une telle insistance avait véritablement quelque chose de déplacé. Ilia Brusch, fort calme de son naturel, commençait néanmoins à perdre patience. --Pourquoi? répondit-il plus vivement. Je vous l'ai dit, je crois. J'ajouterai, puisque vous l'exigez, que je ne veux personne à bord. Il n'est pas défendu, je suppose, d'aimer la solitude. --Certes, reconnut son interlocuteur sans faire le moins du monde mine de quitter le banc sur lequel il semblait incrusté. Mais, avec moi, vous serez seul. Je ne bougerai pas de ma place et même je ne dirai pas un mot, si vous m'imposez cette condition. --Et la nuit? répliqua Ilia Brusch, que la colère gagnait. Pensez-vous que deux personnes seraient à leur aise dans ma cabine? --Elle est assez grande pour les contenir, répondit l'inconnu. D'ailleurs, mille florins peuvent bien compenser un peu de gêne. --Je ne sais pas s'ils le peuvent, riposta Ilia Brusch de plus en plus irrité, mais moi je ne le veux pas. C'est non, cent fois non, mille fois non. Voilà qui est net, je pense. --Très net, approuva l'inconnu. --Alors?.. demanda Ilia Brusch en montrant le quai de la main. Mais son interlocuteur parut ne pas comprendre ce geste pourtant si clair. Il avait tiré une pipe de sa poche et la bourrait avec soin. Un pareil aplomb exaspéra Ilia Brusch. --Faudra-t-il donc que je vous dépose à terre? s'écria-t-il hors de lui. L'inconnu avait achevé de bourrer sa pipe. --Vous auriez tort, dit-il, sans que sa voix trahît la moindre crainte. Et cela, pour trois raisons. La première, c'est qu'une rixe ne pourrait manquer de provoquer l'intervention de la police, ce qui nous obligerait à aller tous deux chez le commissaire décliner nos noms et prénoms et répondre à un interminable interrogatoire. Cela ne m'amuserait guère, je l'avoue, et, d'un autre côté, cette aventure serait peu propre à abréger votre voyage, comme vous semblez le désirer.... L'obstiné amateur de pêche comptait-il beaucoup sur cet argument? Si tel était son espoir, il avait lieu d'être satisfait. Ilia Brusch, subitement radouci, semblait disposé à écouter jusqu'au bout le plaidoyer. Le disert orateur, très occupé à allumer sa pipe, ne s'aperçut pas, d'ailleurs, de l'effet produit par ses paroles. Il allait reprendre sa placide argumentation, quand, à cet instant précis, une troisième personne, qu'Ilia Brusch, absorbé par la discussion, n'avait pas vue s'approcher, sauta dans la barge. Ce nouveau venu portait l'uniforme des gendarmes allemands. --Monsieur Ilia Brusch? demanda ce représentant de la force publique. --C'est moi, répondit l'interpellé. --Vos papiers, s'il vous plaît? La demande tomba comme une pierre au milieu d'une mare tranquille. Ilia Brusch fut visiblement anéanti. --Mes papiers?.. bégaya-t-il. Mais je n'ai pas de papiers, moi, si ce n'est des enveloppes de lettres et les quittances de loyer pour la maison que j'habite à Szalka. Cela vous suffit-il? --Ce ne sont pas des papiers, ça, répliqua le gendarme d'un air dégoûté. Un acte de baptême, une carte de circulation, un livret d'ouvrier, un passeport, voilà des papiers! Avez-vous quelque chose de ce genre? --Absolument rien, dit Ilia Brusch avec désolation. --C'est ennuyeux pour vous, murmura le gendarme, qui paraissait très sincèrement fâché d'être dans la nécessité de sévir. --Pour moi! protesta le pêcheur. Mais je suis un honnête homme, je vous prie de le croire. --J'en suis convaincu, proclama le gendarme. --Et je n'ai rien à craindre de personne. Je suis bien connu, du reste. C'est moi qui suis le lauréat du dernier concours de pêche de la Ligue Danubienne à Sigmaringen, dont toute la presse a parlé, et, ici même, j'aurai sûrement des répondants. --On les cherchera, soyez tranquille, assura le gendarme. En attendant, je suis obligé de vous prier de me suivre chez le commissaire, qui s'assurera de votre identité. --Chez le commissaire! se récria Ilia Brusch. De quoi m'accuse-t-on? --De rien du tout, expliqua le gendarme. Seulement, j'ai une consigne, moi. Cette consigne est de surveiller le fleuve et d'amener chez le commissaire tous ceux que je trouverai non munis de papiers en règle. Etes-vous sur le fleuve? Oui. Avez-vous des papiers? Non. Donc, je vous emmène. Le reste ne me regarde pas. --Mais c'est une indignité! protesta Ilia Brusch, qui semblait au désespoir. --C'est comme ça, déclara le gendarme avec flegme. L'aspirant passager, dont le plaidoyer avait été si brusquement interrompu, accordait à ce dialogue une attention telle qu'il en avait laissé éteindre sa pipe. Il jugea le moment venu d'intervenir. --Si je répondais, moi, de M. Ilia Brusch, dit-il, cela ne suffirait-il pas? --Ça dépend, prononça le gendarme. Qui êtes-vous, vous? --Voici mon passeport, répondit l'amateur de pêche, en tendant une feuille dépliée. Le gendarme la parcourut des yeux, et aussitôt ses allures changèrent du tout au tout. --C'est différent, dit-il. Il replia soigneusement le passeport qu'il rendit à son propriétaire. Après quoi, sautant sur le quai: --A vous revoir, Messieurs, dit-il, en adressant un salut plein de déférence au compagnon d'Ilia Brusch. Quant à ce dernier, aussi étonné de la soudaineté de cet incident inattendu que de la façon dont il avait été solutionné, il suivait des yeux l'ennemi battant en retraite. Pendant ce temps, son sauveur, reprenant le fil de son discours au point même où il avait été brisé, poursuivait impitoyablement: --La deuxième raison, monsieur Brusch, c'est que le fleuve, pour des motifs que vous ignorez peut-être, est étroitement surveillé, comme vous en avez eu la preuve à l'instant. Cette surveillance se fera plus étroite encore quand vous arriverez en aval, et plus encore, s'il est possible, quand vous traverserez la Serbie et les provinces bulgares de l'Empire ottoman, pays fort troublés et qui sont même officiellement en guerre depuis le 1er juillet. J'estime que plus d'un incident peut naître au cours de votre voyage, et que vous ne serez pas fâché d'avoir, le cas échéant, le concours d'un honnête bourgeois, qui a le bonheur de disposer de quelque influence. Que ce second argument, dont la valeur venait d'être démontrée avant la lettre, fût de nature à porter, l'habile orateur était fondé à le croire. Mais il n'espérait sans doute pas un succès si complet. Ilia Brusch, pleinement convaincu, ne demandait qu'à céder. L'embarrassant était seulement de trouver un prétexte plausible à son revirement. --La troisième et dernière raison, continuait cependant le candidat passager, c'est que je m'adresse à vous de la part de M. Miclesco, votre président. Puisque vous avez placé votre entreprise sous le patronage de la Ligue Danubienne, c'est bien le moins qu'elle surveille son exécution, de manière à être en état d'en garantir, au besoin, la loyauté. Quand M. Miclesco a connu mon intention de m'associer à votre voyage, il m'a donné un mandat quasi officiel dans ce sens. Je regrette de n'avoir pas prévu votre incompréhensible résistance, et d'avoir refusé les lettres de recommandation qu'il offrait de me remettre pour vous. Ilia Brusch poussa un soupir de soulagement. Pouvait-il exister meilleur prétexte d'accorder maintenant ce qu'il refusait avec tant d'acharnement? --Il fallait le dire! s'écria-t-il. Dans ce cas, c'est fort différent, et j'aurais mauvaise grâce à repousser plus longtemps vos propositions. --Vous les acceptez donc? --Je les accepte. --Fort bien! dit l'amateur de pêche enfin parvenu au comble de ses voeux, en tirant de sa poche quelques billets de banque. Voici les mille florins. --En voulez-vous un reçu? demanda Ilia Brusch. --Si cela ne vous désoblige pas. Le pêcheur tira de l'un des coffres de l'encre, une plume et un calepin, dont il déchira un feuillet, puis, aux dernières lueurs du jour, se mit en devoir de libeller le reçu qu'il lisait en même temps à haute voix. «Reçu, en payement forfaitaire de ma pêche pendant toute la durée de mon présent voyage et pour prix de son passage d'Ulm à la mer Noire, la somme de mille florins de monsieur... --De monsieur...? répéta-t-il, la plume levée, d'un ton interrogateur. Le passager d'Ilia Brusch était en train de rallumer sa pipe. --Jaeger, 45, Leipzigerstrasse, Vienne,» répondit-il entre deux bouffées de tabac. IV SERGE LADKO Des diverses contrées de la terre, qui, depuis l'origine de la période historique, ont été spécialement éprouvées par la guerre,--en admettant qu'aucune contrée puisse se flatter d'avoir bénéficié d'une faveur relative à cet égard!--le Sud et le Sud-Est de l'Europe méritent d'être cités au premier rang. Par leur situation géographique, ces régions sont, en effet, avec la fraction de l'Asie comprise entre la mer Noire et l'Indus, l'arène où viennent fatalement se heurter les races concurrentes qui peuplent l'ancien continent. Phéniciens, Grecs, Romains, Perses, Huns, Goths, Slaves, Magyars, Turcs et tant d'autres, se sont disputé tout ou partie de ces malheureuses contrées, sans préjudice des hordes alors sauvages qui n'ont fait que les traverser, pour aller s'établir dans l'Europe centrale et occidentale, où, par une lente élaboration, elles ont engendré les nationalités modernes. Pas plus que leur tragique passé, l'avenir pour elles ne serait riant, à en croire nombre de savants prophètes. D'après eux, l'invasion jaune y ramènera nécessairement un jour ou l'autre les carnages de l'antiquité et du moyen âge. Ce jour venu, la Russie méridionale, la Roumanie, la Serbie, la Bulgarie, la Hongrie, la Turquie même bien étonnée de jouer un pareil rôle--si toutefois le pays qu'on nomme ainsi aujourd'hui est encore à cette époque au pouvoir des fils d'Osman--seront par la force des choses le rempart avancé de l'Europe, et c'est à leurs dépens que se décideront les premiers chocs. En attendant ces cataclysmes, dont l'échéance est, à tout le moins, fort lointaine, les diverses races qui, au cours des âges, se sont superposées entre la Méditerranée et les Karpathes ont fini par se tasser vaille que vaille, et la paix--oh! cette paix relative des nations dites civilisées--n'a cessé d'étendre son empire vers l'Est. Les troubles, les pillages, les meurtres à l'état endémique paraissent désormais limités à la partie de la péninsule des Balkans encore gouvernée par les Osmanlis. Entrés pour la première fois en Europe en 1356, maîtres de Constantinople en 1453, les Turcs se heurtèrent aux précédents envahisseurs, qui, venus avant eux de l'Asie centrale et depuis longtemps convertis au christianisme, commençaient dès lors à s'amalgamer aux populations indigènes et à s'organiser en nations régulières et stables. Perpétuel recommencement de l'éternelle bataille pour la vie, ces nations naissantes défendirent avec acharnement ce qu'elles-mêmes avaient pris à d'autres. Slaves, Magyars, Grecs, Croates, Teutons opposèrent à l'invasion turque une vivante barrière, qui, si elle fléchit par endroits, ne put être nulle part complètement renversée. Contenus en deçà des Karpathes et du Danube, les Osmanlis furent même incapables de se maintenir dans ces limites extrêmes, et ce qu'on appelle la -Question d'Orient- n'est que l'histoire de leur retraite séculaire. A la différence des envahisseurs qui les avaient précédés et qu'ils prétendaient déloger à leur profit, ces musulmans asiatiques n'ont jamais réussi à s'assimiler les peuples qu'ils soumettaient à leur pouvoir. Établis par la conquête, ils sont restés des conquérants commandant en maîtres à des esclaves. Aggravée par la différence des religions, une telle méthode de gouvernement ne pouvait avoir d'autre conséquence que la révolte permanente des vaincus. L'histoire est pleine, en effet, de ces révoltes, qui, après des siècles de luttes, avaient abouti, en 1875, à l'indépendance plus ou moins complète de la Grèce, du Monténégro, de la Roumanie et de la Serbie. Quant aux autres populations chrétiennes, elles continuaient à subir la domination des sectateurs de Mahomet. Cette domination, dans les premiers mois de 1875, se fit plus lourde et plus vexatoire encore que de coutume. Sous l'influence d'une réaction musulmane qui triomphait alors au palais du Sultan, les chrétiens de l'Empire ottoman furent surchargés d'impôts, malmenés, tués, torturés de mille manières. La réponse ne se fit pas attendre. Au début de l'été, l'Herzégovine se souleva une fois de plus. Des bandes de patriotes battirent la campagne, et, commandées par des chefs de valeur, comme Peko-Paulowitch et Luibibratich, infligèrent échecs sur échecs aux troupes régulières envoyées contre elles. Bientôt l'incendie se propagea, gagna le Monténégro, la Bosnie, la Serbie. Une nouvelle défaite subie par les armes turques aux défilés de la Duga, en janvier 1876, acheva d'enflammer les courages, et la fureur populaire commença à gronder en Bulgarie. Comme toujours, cela débuta par de sourdes conspirations, par des réunions clandestines auxquelles se rendait en grand secret la jeunesse ardente du pays. Dans ces conciliabules, les chefs se dégagèrent rapidement et affermirent leur autorité sur une clientèle plus ou moins nombreuse, les uns par l'éloquence du verbe, d'autres par la valeur de leur intelligence ou par l'ardeur de leur patriotisme. En peu de temps, chaque groupement, et, au-dessus des groupements, chaque ville eut le sien. A Roustchouk, important centre bulgare situé au bord du Danube, presque exactement en face de la ville roumaine de Giurgievo, l'autorité fut dévolue sans conteste au pilote Serge Ladko. On n'aurait pu faire un meilleur choix. Agé de près de trente ans, de haute taille, blond comme un Slave du Nord, d'une force herculéenne, d'une agilité peu commune, rompu à tous les exercices du corps, Serge Ladko possédait cet ensemble de qualités physiques qui facilite le commandement. Ce qui vaut mieux, il avait aussi les qualités morales nécessaires à un chef: l'énergie dans la décision, la prudence dans l'exécution, l'amour passionné de son pays. Serge Ladko était né à Roustchouk, où il exerçait la profession de pilote du Danube, et il n'avait jamais quitté la ville, si ce n'est pour conduire, soit vers Vienne ou plus en amont encore, soit jusqu'aux flots de la mer Noire, les barges et chalands qui s'en remettaient à sa connaissance parfaite du grand fleuve. Dans l'intervalle de ces navigations mi-fluviales, mi-maritimes, il consacrait ses loisirs à la pêche, et, servi par des dons naturels exceptionnels, il avait acquis une étonnante habileté dans cet art, dont les produits, joints à ses honoraires de pilotage, lui assuraient la plus large aisance. Obligé par son double métier de passer sur le fleuve les quatre cinquièmes de sa vie, l'eau était peu à peu devenue son élément. Traverser le Danube, large à Roustchouk comme un bras de mer, n'était qu'un jeu pour lui, et l'on ne comptait plus les sauvetages de ce merveilleux nageur. Une existence si digne et si droite avait, bien avant les troubles anti-turcs, rendu Serge Ladko populaire à Roustchouk. Innombrables y étaient ses amis, parfois inconnus de lui. On pourrait même dire que ces amis comprenaient l'unanimité des habitants de la ville, si Ivan Striga n'avait pas existé. C'était aussi un enfant du pays, cet Ivan Striga, comme Serge Ladko, dont il réalisait la vivante antithèse. Physiquement, il n'y avait entre eux rien de commun, et pourtant un passeport, qui se contente de désignations sommaires, eût employé des termes identiques pour les dépeindre l'un et l'autre. De même que Ladko, Striga était grand, large d'épaules, robuste, blond de cheveux et de barbe. Lui aussi avait les yeux bleus. Mais à ces traits généraux se limitait la ressemblance. Autant le visage aux lignes nobles de l'un exprimait la cordialité et la franchise, autant les traits tourmentés de l'autre disaient l'astuce et la froide cruauté. Au moral, la dissemblance s'accentuait encore. Tandis que Ladko vivait au grand jour, nul n'aurait pu dire par quels moyens Striga se procurait l'or qu'il dépensait sans compter. Faute de certitudes à cet égard, l'imagination populaire se donnait libre carrière. On disait que Striga, traître à son pays et à sa race, s'était fait l'espion appointé du Turc oppresseur; on disait qu'à son métier d'espion il ajoutait, quand l'occasion s'en présentait, celui de contrebandier, et que des marchandises de toute nature passaient souvent grâce à lui de la rive roumaine à la rive bulgare, ou réciproquement, sans payer de droits à la Douane; on disait même, en hochant la tête, que tout cela était peu de chose, et que Striga tirait le plus clair de ses ressources de rapines vulgaires et de brigandages; on disait encore... Mais que ne disait-on pas? La vérité est qu'on ne savait rien de précis des faits et gestes de cet inquiétant personnage, qui, si les suppositions désobligeantes du public répondaient à la réalité, avait eu, en tous cas, la grande habileté de ne jamais se laisser prendre. Ces suppositions, d'ailleurs, on se bornait à se les confier discrètement. Personne ne se fût risqué à prononcer tout haut une parole contre un homme dont on redoutait le cynisme et la violence. Striga pouvait donc feindre d'ignorer l'opinion que l'on avait de lui, attribuer à l'admiration générale la sympathie que beaucoup lui témoignaient par lâcheté, parcourir la ville en pays conquis et la troubler, en compagnie de ses habitants les plus tarés, du scandale de ses orgies. Entre un tel individu et Ladko, qui menait une existence si différente, il ne semblait pas que le moindre rapport dût s'établir, et pendant longtemps, en effet, ils ne connurent l'un de l'autre que ce que leur en apprenait la rumeur publique. Logiquement même, il aurait dû en être toujours ainsi. Mais le sort se rit de ce que nous appelons la logique, et il était écrit quelque part que les deux hommes se trouveraient face à face, transformés en irréconciliables adversaires. Natcha Gregorevitch, célèbre dans toute la ville pour sa beauté, était âgée de vingt ans. Avec sa mère d'abord, seule ensuite, elle demeurait dans le voisinage de Ladko qu'elle avait ainsi connu dès sa première enfance. Depuis longtemps, le secours d'un homme manquait à la maison. Quinze ans avant l'époque où commence ce récit, le père était tombé, en effet, sous les coups des Turcs, et le souvenir de ce meurtre abominable faisait encore frémir d'indignation les patriotes opprimés, mais non asservis. Sa veuve, réduite à ne compter que sur elle-même, s'était mise courageusement au travail. Experte dans l'art de ces dentelles et de ces broderies dont, chez les Slaves, la plus modeste paysanne agrémente volontiers son humble parure, elle avait réussi par ce moyen à assurer sa subsistance et celle de sa fille. Cependant, c'est aux pauvres surtout que sont funestes les périodes troublées, et plus d'une fois la dentellière aurait eu à souffrir de l'anarchie permanente de la Bulgarie, si Ladko n'était venu discrètement à son secours. Peu à peu, une grande intimité s'était établie entre le jeune homme et les deux femmes qui offraient l'abri de leur paisible demeure à ses désoeuvrements de garçon. Souvent, le soir, il frappait à leur porte, et la veillée se prolongeait autour du samovar bouillant. D'autres fois, c'est lui qui leur offrait, en échange de leur affectueux accueil, la distraction d'une promenade ou d'une partie de pêche sur le Danube. Lorsque Mme Gregorevitch, usée par son incessant labeur, alla rejoindre son mari, la protection de Ladko se continua à l'orpheline. Cette protection se fit même plus vigilante encore, et, grâce à lui, jamais la jeune fille n'eut à souffrir de la disparition de la pauvre mère, qui avait donné deux fois la vie à son enfant. C'est ainsi que, de jour en jour, sans même qu'ils en eussent conscience, l'amour s'était éveillé dans le coeur des deux jeunes gens. Ce fut à Striga qu'ils en durent la révélation. Celui-ci, ayant aperçu celle qu'on appelait couramment la -beauté de Roustchouk-, s'en était épris avec la soudaineté et la fureur qui caractérisaient cette nature sans frein. En homme habitué à voir tout plier devant ses caprices, il s'était présenté chez la jeune fille et, sans autre formalité, l'avait demandée en mariage. Pour la première fois de sa vie, il se heurta à une résistance invincible. Natcha, au risque de s'attirer la haine d'un homme aussi redoutable, déclara que rien ne pourrait jamais la décider à un pareil mariage. Striga revint vainement à la charge. Tout ce qu'il obtint fut de se voir, à la troisième tentative, refuser purement et simplement la porte. Alors sa colère ne connut plus de bornes. Donnant libre cours à sa nature sauvage, il se répandit en imprécations dont Natcha fut épouvantée. Dans sa détresse, elle courut faire part de ses craintes à Serge Ladko, que sa confidence enflamma d'une colère égale à celle qui venait de l'effrayer si fort. Sans vouloir rien entendre, avec une violence extraordinaire d'expressions, il vitupéra contre l'homme assez osé pour lever les yeux sur elle. Ladko consentit pourtant à se calmer. Des explications suivirent, très confuses, mais dont le résultat fut parfaitement clair. Une heure plus tard, Serge et Natcha, le ciel dans les yeux et la joie au coeur, échangeaient leur premier baiser de fiançailles. Lorsque Striga connut la nouvelle, il manqua mourir de rage. Audacieusement, il se présenta à la maison Gregorevitch, l'injure et la menace à la bouche. Jeté dehors par une main de fer, il apprit que la maison avait désormais un homme pour la défendre. Etre vaincu!... Avoir trouvé son maître, lui, Striga, qui s'enorgueillissait tant de sa force athlétique!... C'était plus d'humiliations qu'il n'en pouvait supporter, et il résolut de se venger. Avec quelques aventuriers de son acabit, il attendit Ladko, un soir que celui-ci remontait la berge du fleuve. Cette fois, il ne s'agissait plus d'une simple rixe, mais bien d'un assassinat en règle. Les assaillants brandissaient des couteaux. Cette nouvelle attaque n'eut pas plus de succès que la précédente. Armé d'un aviron qu'il manoeuvrait comme une massue, le pilote força ses agresseurs à la retraite, et Striga, serré de près, fut obligé à une fuite honteuse. Cette leçon avait été suffisante, sans doute, car le louche personnage ne recommença pas sa criminelle tentative. Au début de l'année 1875, Serge Ladko épousa Natcha Gregorevitch, et depuis lors, on s'adorait à plein coeur dans la confortable maison du pilote. C'est au milieu de cette lune de miel, dont plus d'une année n'avait pas atténué l'éclat, que survinrent les événements de Bulgarie, dans les premiers mois de 1876. L'amour que Serge Ladko éprouvait pour sa femme ne pouvait, quelque profond fût-il, lui faire oublier celui qu'il devait à son pays. Sans hésiter, il fit partie de ceux qui, tout de suite, se groupèrent, se concertèrent, s'ingéniant à chercher les moyens de remédier aux misères de la patrie. Avant tout, il fallait se procurer des armes. De nombreux jeunes gens émigrèrent dans ce but, franchirent le fleuve, se répandirent en Roumanie, et jusqu'en Russie. Serge Ladko fut de ceux-là. Le coeur déchiré de regrets, mais ferme dans l'accomplissement de son devoir, il partit, laissant loin de lui celle qu'il adorait exposée à tous les dangers qui menacent, en temps de révolution, la femme d'un chef de partisans. A ce moment, le souvenir de Striga lui vint à l'esprit et aggrava ses inquiétudes. Le bandit n'allait-il pas profiter de l'absence de son heureux rival pour le frapper dans ce qu'il avait de plus cher? C'était possible, en effet. Mais Serge Ladko passa outre à cette crainte légitime. D'ailleurs, il semblait bien que, depuis plusieurs mois, Striga avait quitté le pays sans esprit de retour. A en croire le bruit public, il avait transporté plus au Nord le théâtre principal de ses opérations. Si les racontars ne manquaient pas à ce sujet, ils restaient incohérents et contradictoires. La rumeur populaire l'accusait en gros de tous les crimes, sans que personne en précisât aucun. Le départ de Striga paraissait, du moins, chose certaine, et cela seulement importait à Ladko. L'événement donna raison à son courage. Pendant son absence, rien ne menaça la sécurité de Natcha. A peine arrivé, il dut repartir, et cette seconde expédition allait être plus longue que la première. Les procédés adoptés jusqu'ici ne permettaient, en effet, de se procurer des armes qu'en quantité insuffisante. Les transports, en provenance de la Russie, étaient effectués par terre, à travers la Hongrie et la Roumanie, c'est-à-dire dans des contrées fort dépourvues à cette époque de lignes ferrées. Les patriotes bulgares espérèrent arriver plus aisément au résultat désiré, si l'un d'eux remontait à Budapest et y centralisait les envois d'armes venus par rail, pour en charger des chalands qui descendraient ensuite rapidement le Danube. Ladko, désigné pour cette mission de confiance, se mit en route le soir même. En compagnie d'un compatriote, qui devait ramener le bateau à la rive bulgare, il traversa le fleuve, afin de gagner, le plus vite possible, à travers la Roumanie, la capitale de la Hongrie. A ce moment, un incident se produisit qui donna beaucoup à penser au délégué des conspirateurs. Son compagnon et lui n'étaient pas à cinquante mètres du bord quand un coup de feu retentit. La balle leur était destinée sans aucun doute, car ils l'entendirent siffler à leurs oreilles, et le pilote en douta d'autant moins que, dans le tireur entrevu à l'obscure lumière du crépuscule, il crut reconnaître Striga. Celui-ci était donc de retour à Roustchouk? L'angoisse mortelle que cette complication lui fit éprouver n'ébranla pas la résolution de Ladko: Il avait fait d'avance à la patrie le sacrifice de sa vie. Il saurait aussi, s'il le fallait, lui sacrifier plus encore: son bonheur mille fois plus précieux. Au bruit du coup de feu, il s'était laissé tomber au fond de l'embarcation. Mais ce n'était là qu'une ruse de guerre destinée à éviter une nouvelle attaque, et la détonation n'avait pas cessé de se répercuter dans la campagne, que sa main, appuyant plus lourdement sur l'aviron, poussait plus vite le bateau vers la ville roumaine de Giurgievo, dont les lumières commençaient à piquer la nuit grandissante. Parvenu à destination, Ladko s'occupa activement de sa mission. Il se mit en rapport avec les émissaires du Gouvernement du Tzar, les uns arrêtés à la frontière russe, certains fixés incognito à Budapest et à Vienne. Plusieurs chalands, chargés par ses soins d'armes et de munitions, descendirent le courant du Danube. Fréquentes étaient les nouvelles qu'il recevait de Natcha, par des lettres envoyées au nom d'emprunt qu'il avait choisi, et portées en territoire roumain à la faveur de la nuit. Bonnes tout d'abord, ces nouvelles ne tardèrent pas à devenir plus inquiétantes. Ce n'est pas que Natcha prononçât le nom de Striga. Elle semblait même ignorer que le bandit fût revenu en Bulgarie, et Ladko commença à douter du bien-fondé de ses craintes. Par contre, il était certain que celui-ci avait été dénoncé aux autorités turques, puisque la police avait fait irruption dans sa demeure et s'était livrée à une perquisition, d'ailleurs sans résultat. Il ne devait donc pas se hâter de revenir en Bulgarie, car son retour eût été un véritable suicide. On connaissait son rôle, on le guettait, jour et nuit, et il ne pourrait se montrer en ville sans être arrêté au premier pas. Arrêté étant, chez les Turcs, synonyme d'exécuté, il fallait donc que Ladko s'abstint de reparaître, jusqu'au moment où la révolte serait ouvertement proclamée, sous peine d'attirer les pires malheurs sur lui-même et sur sa femme, que l'on n'avait jusqu'ici nullement inquiétée. Ce moment ne tarda pas à arriver. La Bulgarie se souleva au mois de mai, trop prématurément au gré du pilote qui augurait mal de cette précipitation. Quelle que fût son opinion à cet égard, il devait courir au secours de son pays. Le train l'amena à Zombor, la dernière ville hongroise, proche du Danube, qui fût alors desservie par le chemin de fer. Là, il s'embarquerait et n'aurait plus qu'à s'abandonner au courant. Les nouvelles qu'il trouva à Zombor le forcèrent à interrompre son voyage. Ses craintes n'étaient que trop justifiées. La révolution bulgare était écrasée dans l'oeuf. Déjà la Turquie concentrait des troupes nombreuses dans un vaste triangle dont Roustchouk, Widdin et Sofia formaient les sommets, et sa main de fer s'appesantissait plus lourdement sur ces malheureuses contrées. Ladko dut revenir en arrière et retourner attendre de meilleurs jours dans la petite ville où il avait fixé sa résidence. Les lettres de Natcha, qu'il y reçut bientôt, lui démontrèrent l'impossibilité de prendre un autre parti. Sa maison était surveillée plus que jamais, à ce point que Natcha devait se considérer comme virtuellement prisonnière; plus que jamais on le guettait, et il lui fallait, dans l'intérêt commun, s'abstenir soigneusement de toute démarche imprudente. Ladko rongea donc son frein dans l'inaction, les envois d'armes ayant été forcément supprimés depuis l'avortement de la révolte et la concentration des troupes turques sur les rives du fleuve. Mais cette attente, déjà pénible par elle-même, lui devint tout à fait intolérable, quand, vers la fin du mois de juin, il cessa de recevoir aucune nouvelle de sa chère Natcha. Il ne savait que penser, et ses inquiétudes devinrent de torturantes angoisses à mesure que le temps s'écoula. Il était, en effet, en droit de tout craindre. Le 1er juillet, la Serbie avait officiellement déclaré la guerre au Sultan, et, depuis lors, la région du Danube était sillonnée de troupes, dont le passage incessant s'accompagnait des plus terribles excès. Fallait-il donc compter Natcha au nombre des victimes de ces troubles, ou bien avait-elle été incarcérée par les autorités turques, soit comme otage, soit comme complice présumée de son mari? Après un mois de ce silence, il ne put le supporter davantage, et se résolut à tout braver pour rentrer en Bulgarie afin d'en connaître la véritable cause. Toutefois, dans l'intérêt même de Natcha, il importait d'agir avec prudence. Aller sottement se faire prendre par les sentinelles turques n'eût servi de rien. Son retour n'aurait d'utilité que s'il pouvait pénétrer dans la ville de Roustchouk et y circuler librement, malgré les soupçons dont il était l'objet. Il agirait ensuite au mieux, selon les circonstances. Au pis aller, et dût-il repasser précipitamment la frontière, il aurait eu du moins la joie de serrer sa femme sur son coeur. Serge Ladko chercha pendant plusieurs jours la solution de ce difficile problème. Il crut enfin l'avoir trouvée, et, sans se confier à personne, mit immédiatement à exécution le plan imaginé par lui. Ce plan réussirait-il? L'avenir le lui dirait. Il fallait, en tous cas, tenter le sort, et c'est pourquoi, dans la matinée du 28 juillet 1876, les plus proches voisins du pilote, dont nul ne connaissait le nom véritable, aperçurent hermétiquement close la petite maison dans laquelle, depuis plusieurs mois, il avait abrité sa solitude. Quel était le plan de Ladko, les dangers auxquels il allait s'exposer en s'efforçant de le réaliser, par quels côtés les événements de Bulgarie, et de Roustchouk en particulier, se relient au concours de pêche de Sigmaringen, c'est ce que le lecteur apprendra dans la suite de ce récit nullement imaginaire, dont les principaux personnages vivent encore de nos jours sur les bords du Danube. V KARL DRAGOCH Aussitôt qu'il eut son reçu en poche, M. Jaeger procéda à son installation. Après s'être enquis de la couchette qui lui était attribuée, il disparut dans la cabine, en emportant sa valise. Dix minutes plus tard, il en ressortait, transformé de la tête aux pieds. Vêtu comme un pêcheur fini,--rude vareuse, bottes fortes, casquette de loutre,--il semblait la copie d'Ilia Brusch. M. Jaeger éprouva un peu de surprise, en constatant que, pendant sa courte absence, son hôte avait quitté la barge. Respectueux de ses engagements, il ne se permit toutefois aucune question, quand celui-ci revint, une demi-heure plus tard. C'est sans l'avoir sollicité qu'il apprit qu'Ilia Brusch avait cru devoir envoyer quelques lettres aux journaux, afin de leur annoncer son arrivée à Neustadt pour le surlendemain soir, et à Ratisbonne pour le jour suivant. Maintenant que les intérêts de M. Jaeger étaient en jeu, il importait en effet de ne plus rencontrer un désert pareil à celui qu'on avait trouvé à Ulm. Ilia Brusch exprima même le regret de ne pouvoir s'arrêter aux villes qu'on traverserait avant Neustadt, et notamment à Neubourg et à Ingolstadt, qui sont des cités assez importantes. Ces arrêts, malheureusement, ne cadraient pas avec son plan d'étapes et il était forcé d'y renoncer. M. Jaeger parut enchanté de la réclame faite à son profit et ne manifesta pas autrement d'ennui de ne pouvoir s'arrêter à Neubourg et à Ingolstadt. Il approuva son hôte, au contraire, et l'assura une fois de plus qu'il n'entendait aucunement diminuer sa liberté, ainsi qu'ils en étaient convenus. Les deux compagnons soupèrent ensuite face à face, à cheval sur l'un des bancs. A titre de bienvenue, M. Jaeger corsa même le menu d'un superbe jambon, qu'il sortit de son inépuisable valise, et ce produit de la ville de Mayence fut fort apprécié d'Ilia Brusch, qui commença à estimer que son convive avait du bon. La nuit se passa sans incident. Avant le lever du soleil, Ilia Brusch largua les amarres, en évitant de troubler le profond sommeil dans lequel était plongé son aimable passager. A Ulm, où il achève de traverser le petit royaume de Wurtemberg pour pénétrer en Bavière, le Danube n'est encore qu'un modeste cours d'eau. Il n'a pas reçu les grands tributaires qui accroissent sa puissance en aval, et rien ne permet de présager qu'il va devenir l'un des plus importants fleuves de l'Europe. Le courant, déjà fort assagi, atteignait à peu près une lieue à l'heure. Des barques de toutes dimensions, parmi lesquelles quelques lourds bateaux chargés à couler, le descendaient, s'aidant parfois d'une large voile que gonflait une brise de Nord-Ouest. Le temps s'annonçait beau, sans menace de pluie. ' . 1 - , , ' , - 2 , , , 3 , ' 4 , . , 5 , 6 , ' , 7 ' ' . 8 9 - 10 , , ' ? ' 11 , . 12 ' ' , 13 ' ' , 14 ' , . 15 16 , 17 , , ' , 18 - , , 19 ' . , ' , 20 . 21 22 ' - , 23 , - 24 . - - 25 - - 26 , ' . 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