Les réponses du pilote l'avaient visiblement ébranlé. Il ne savait plus
ce qu'il devait croire. Mais il ne tarda pas à libérer son esprit de
toute préoccupation. Qu'importait après tout? Que Serge Ladko dît ou ne
dît pas la vérité, il n'en était pas moins entre ses mains. L'imbécile,
qui se jetait ainsi dans la gueule du loup!... Entré sur le chaland,
il n'en sortirait pas vivant. Voilà des mois que Striga mentait en
affirmant à Natcha qu'elle était veuve. Dès qu'on serait en mer, ce
mensonge deviendrait une vérité.
--Partons! dit-il en manière de conclusion à ses pensées.
--A midi, répondit tranquillement Serge Ladko qui, sortant des
provisions d'un sac qu'il portait à la main, se mit en devoir de
déjeuner.
Le pirate eut un geste d'impatience. Serge Ladko feignit de n'en rien
voir.
--Je dois vous prévenir, dit Striga, que je tiens à être à la mer avant
la nuit.
--Nous y serons,» affirma le pilote, sans montrer la moindre velléité de
modifier sa décision.
Striga s'éloigna vers l'avant. A en juger par l'expression réfléchie de
son visage, il lui restait un souci. Que le mari s'offrit à conduire
précisément le chaland dans lequel sa femme était retenue prisonnière,
cette coïncidence était tout de même par trop extraordinaire. Certes,
rien ne pouvant empêcher que Serge Ladko ne fût seul à bord contre six
hommes déterminés, Striga eût sagement fait en ne cherchant pas plus
loin. Mais il se tenait en vain ce raisonnement irréfutable. C'était
pour lui un besoin de savoir si la disparition de Natcha était connue du
principal intéressé. Sa curiosité surexcitée ne lui laissa pas de cesse
qu'il n'y eût cédé.
«Avez-vous reçu des nouvelles de Roustchouk depuis que vous l'avez
quitté? demanda-t-il en revenant vers le pilote qui continuait
paisiblement son repas.
--Jamais, répondit celui-ci.
--Ce silence ne vous a pas surpris?
--Pourquoi m'aurait-il surpris? demanda Serge Ladko en fixant son
interlocuteur.
Quelle que fût son audace, celui-ci se sentit gêné sous ce ferme regard.
--Je croyais, balbutia-t-il, que vous y aviez laissé votre femme.
--Et moi je crois, répliqua froidement Serge Ladko, qu'un autre sujet de
conversation serait préférable entre nous.»
Striga se le tint pour dit.
Quelques minutes après midi, le pilote donna l'ordre de lever l'ancre,
puis, la voile hissée et bordée, il prit lui-même la barre. A ce moment
Striga s'approcha de lui.
«Je dois vous prévenir, lui dit-il, que le chaland a besoin de fond.
--Il est sur lest, objecta Serge Ladko. Deux pieds d'eau doivent
suffire.
--Il en faut sept, affirma Striga.
--Sept! s'écria le pilote, pour qui ce seul mot était une révélation.
Voilà donc pourquoi la bande du Danube avait échappé jusqu'ici à
toutes les poursuites! Son bateau était habilement truqué. Ce qu'on
en apercevait hors de l'eau n'était qu'une trompeuse apparence. Le
véritable chaland était sous-marin, et c'est dans cette cachette
qu'était déposé le produit de ses rapines. Cachette qui pouvait,
au besoin, Serge Ladko le savait par expérience, se transformer en
inviolable cachot.
--Sept, avait répété Striga en réponse. à l'exclamation du pilote.
--C'est bien,» dit celui-ci sans faire d'autre observation.
Pendant les premiers moments qui suivirent le départ, Striga, qui
conservait malgré tout un reste d'inquiétude, ne se départit pas d'une
surveillance rigoureuse. Mais l'attitude de Serge Ladko était de
nature à le rassurer. Très appliqué à ses fonctions, il ne nourrissait
visiblement aucun mauvais dessein et prouvait que sa réputation
d'habileté était amplement justifiée. Sous sa main, le chaland évoluait
docilement entre les bancs invisibles et suivait avec une précision
mathématique les sinuosités de la passe.
Peu à peu, les dernières craintes du pirate s'évanouirent. La navigation
se poursuivait sans incident. Bientôt on atteindrait la mer.
Il était quatre heures quand on l'aperçut. Après un dernier coude du
fleuve, le ciel et l'eau se rejoignirent à l'horizon.
Striga interpella le pilote.
«Nous voici parés, je pense? dit-il. Ne pourrait-on rendre la barre au
timonier habituel?
--Pas encore, répondit Serge Ladko. Le plus difficile n'est pas fait.»
A mesure qu'on gagnait vers l'embouchure, un champ plus vaste était
offert à la vue. Placé au sommet mouvant de cet angle dont les branches
s'ouvraient peu à peu, Striga tenait son regard obstinément dirigé vers
la mer. Tout à coup, il saisit une longue-vue, la braqua sur un petit
vapeur de quatre à cinq cents tonneaux qui doublait la pointe Nord,
puis, après un bref examen, donna l'ordre de hisser un pavillon en tête
de mât. On répondit aussitôt par un signal pareil à bord du vapeur, qui,
venant sur tribord, commença à se rapprocher de l'estuaire.
A ce moment, Serge Ladko ayant poussé la barre toute à bâbord, le
chaland abattit sur tribord, et, coupant obliquement le courant, prit
son erre vers le Sud-Est, comme pour aborder la rive droite.
Striga étonné, regarda le pilote dont l'impassibilité le rassura. Un
dernier banc de sable obligeait sans doute les bateaux à suivre cette
route capricieuse.
Striga ne se trompait pas. Oui, un banc de sable gisait en effet dans
le lit du fleuve, mais non pas du côté de la mer, et c'est droit sur ce
banc que Serge Ladko gouvernait d'une main ferme.
Soudain, il y eut un formidable craquement. Le chaland en fut ébranlé
jusque dans ses fonds. Sous le choc, le mât vint en bas, cassé net au
ras de l'emplanture, et la voile s'abattit en grand, recouvrant de
ses larges plis les hommes qui se trouvaient à l'avant. Le chaland,
irrémédiablement engravé, demeura immobile.
A bord, tout le monde avait été renversé, y compris Striga, qui se
releva ivre de rage.
Son premier regard fut pour Serge Ladko. Le pilote ne paraissait pas ému
de l'accident. Il avait lâché la barre, et, les mains enfoncées dans les
poches de sa vareuse, il surveillait son ennemi, le regard attentif à ce
qui allait suivre.
« Canaille! » hurla Striga, qui, brandissant un revolver, courut vers
l'arrière.
A la distance de trois pas, il tira.
Serge Ladko s'était baissé. La balle passa au-dessus de lui sans
l'atteindre. Aussitôt redressé, il fut d'un bond sur son adversaire, que
son couteau frappa au coeur. Ivan Striga s'écroula comme une masse.
Le drame s'était déroulé si rapidement, que les cinq hommes de
l'équipage, embarrassés, d'ailleurs, dans les plis de la voile,
n'avaient pas eu le temps d'intervenir. Mais quel hurlement ils
poussèrent en voyant tomber leur chef!
Serge Ladko, s'élançant à l'avant du spardeck, se précipita à leur
rencontre. De la, il dominait le pont, sur lequel les hommes accouraient
en tumulte.
«Arrière! cria-t-il, les deux mains armées de revolvers, dont l'un
venait d'être arraché à Striga.
Les hommes s'arrêtèrent. Ils n'avaient point d'armes, et, pour s'en
procurer, il leur fallait pénétrer dans le rouf, c'est-à-dire passer
sous le feu de l'ennemi.
--Un mot, camarades, reprit Serge Ladko sans quitter son attitude
menaçante. J'ai là onze coups. C'est plus qu'il n'en faut pour vous
descendre tous jusqu'au dernier. Je vous préviens que je tire, si vous
ne reculez pas immédiatement vers l'avant.
L'équipage se consulta, indécis. Serge Ladko comprit que, s'ils se
ruaient tous à la fois, il arriverait bien sans doute à en abattre
quelques-uns, mais qu'il serait lui-même abattu par les autres.
--Attention!... Je compte jusqu'à trois, annonça-t-il, sans leur laisser
le temps de la réflexion. Un!...
Les hommes ne bougèrent pas.
--Deux!... prononça le pilote.
Il y eut un mouvement dans le groupe. Trois hommes ébauchèrent une
velléité d'attaque. Deux commencèrent à battre, en retraite.
--Trois!...» dit Serge Ladko en pressant la détente.
Un homme tomba, l'épaule traversée d'une balle. Ses compagnons
s'empressèrent de prendre la fuite.
Serge Ladko, sans quitter son poste d'observation, jeta un regard
vers le vapeur qui avait obéi au signal de Striga. Le bâtiment était
maintenant à moins d'un mille. Lorsqu'il serait bord à bord avec le
chaland, lorsque son équipage se serait joint aux pirates, dont il était
nécessairement plus ou moins complice, la situation deviendrait des plus
graves.
Le steamer approchait toujours. Il n'était plus qu'à trois encablures,
quand, évoluant brusquement sur tribord, il décrivit un grand cercle et
s'éloigna vers la haute mer. Que signifiait cette manoeuvre? Avait-il
donc été inquiété par quelque chose que Serge Ladko ne pouvait
apercevoir?
Celui-ci, le coeur battant, attendit. Quelques minutes s'écoulèrent, et
un autre vapeur surgit hors de la pointe du Sud. Sa cheminée vomissait
des torrents de fumée. Le cap droit sur le chaland, il arrivait à toute
vitesse. Bientôt, Serge Ladko put reconnaître à l'avant une figure amie,
celle de son passager, M. Jaeger, celle du détective Karl Dragoch. Il
était sauvé.
Un instant plus tard, le pont de la gabarre était envahi par la police,
et son équipage se rendait, sans essayer une résistance inutile.
Pendant ce temps, Serge Ladko s'était précipité dans le rouf. L'une
après l'autre, il en visita les cabines. Une seule porte était fermée.
Il la renversa d'un coup d'épaule et s'arrêta sur le seuil, éperdu.
Natcha, reconquise, lui tendait les bras.
XIX
ÉPILOGUE
Le procès de la bande du Danube passa inaperçu dans le flamboiement de
la guerre russo-turque. Les brigands, y compris Titcha aisément cueilli
à Roustchouk, furent pendus haut et court, sans éveiller dans le public
l'attention qu'en de moins tragiques circonstances on eût accordé à leur
exécution.
---Toutefois, les débats donnèrent aux principaux intéressés
l'explication de ce qui était resté jusqu'ici incompréhensible pour eux.
Serge Ladko sut par suite de quel quiproquo il avait été emprisonné dans
le chaland en lieu et place de Karl Dragoch, et comment Striga, ayant
appris par les journaux l'envoi d'une commission rogatoire à Szalka,
s'était introduit dans la maison du pêcheur Ilia Brusch, pour répondre
aux questions du commissaire de police de Gran.
Il sut également comment Natcha, enlevée par la bande du Danube, avait
eu à lutter contre les attaques de Striga, qui, se croyant certain
d'avoir abattu son ennemi, ne cessait de lui affirmer qu'elle était
veuve. Un soir notamment, Striga, à l'appui de son dire, avait montré à
la jeune femme son propre portrait, qu'il prétendait avoir conquis de
haute lutte sur le légitime propriétaire. Il en était résulté une scène
violente, au cours de laquelle Striga s'était emporté jusqu'à la menace.
De là, le cri poussé par Natcha, et que le fugitif avait entendu dans la
nuit.
Mais c'était là de l'histoire ancienne. Serge Ladko ne pensait plus aux
mauvais jours depuis qu'il avait eu le bonheur de retrouver sa chère
Natcha.
Le territoire de la Bulgarie lui étant interdit, l'heureux couple, après
les événements qui viennent d'être racontés, s'était fixé d'abord dans
la ville roumaine de Giurgievo. C'est là qu'il se trouvait, quand, au
mois de mai de l'année suivante, le Tzar déclara officiellement la
guerre au Sultan. Serge Ladko, est-il besoin de le dire, fut des
premiers qui s'engagèrent dans les rangs de l'armée russe, à laquelle,
grâce à sa connaissance du théâtre des opérations, il rendit
d'importants services.
La guerre finie, la Bulgarie enfin libre, il revint avec Natcha dans la
maison de Roustchouk et reprit son métier de pilote. Tous deux y vivent
encore aujourd'hui, heureux et honorés.
Karl Dragoch est resté leur ami. Pendant longtemps, il n'a jamais manqué
de descendre le Danube, au moins une fois l'an, pour venir à Roustchouk.
Aujourd'hui, les voies ferrées, dont le réseau s'est progressivement
développé, lui permettent d'abréger le voyage. Mais c'est toujours
en suivant les méandres du fleuve que Serge Ladko, au hasard de ses
pilotages, lui rend ses visites à Budapest.
Des trois garçons que Natcha lui a donnés et qui sont maintenant des
hommes, le plus jeune, après un sévère apprentissage sous les ordres de
Karl Dragoch, est en bonne voie pour atteindre les plus hauts grades
dans l'administration judiciaire de Bulgarie.
Le cadet, digne héritier d'un lauréat de la Ligue Danubienne, s'est
consacré au peuple des eaux. Toutefois, rejetant la ligne, il a
perfectionné les méthodes de combat. Il doit à ses pêcheries d'esturgeon
une célébrité universelle et une fortune qui promet de devenir
considérable.
Quant à l'aîné, il succédera à son père, lorsque l'âge de la retraite
sonnera pour celui-ci. Par lui seront alors conduits vapeurs et
chalands, de Vienne à la mer, dans les passes sinueuses et entre les
bancs perfides du grand fleuve; par lui se perpétuera la race des
Pilotes du Danube.
Mais, quelle que soit la différence de leurs positions, des trois fils
de Serge Ladko le coeur bat à l'unisson. Aiguillés par la vie sur des
routes divergentes, ils se rencontrent toujours à ces carrefours: une
même vénération pour leur père, une égale tendresse pour leur mère, un
pareil amour de la patrie bulgare.
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