--J'ai cette prétention! --A moi ... et à elle, une Kurde! --Fut-elle dix fois plus Kurde encore! --Savez-vous bien, monsieur le Hollandais, dit la noble Saraboul en marchant vers son fiancé, savez-vous bien quelle femme je suis ... et quelle femme j'ai été! ... Savez-vous bien qu'à quinze ans, j'étais déjà veuve! --Oui ... déjà! ... répéta Yanar, et quand on a pris cette habitude de bonne heure.... --Soit, madame! répondit Van Mitten. Mais savez-vous, à votre tour, ce que je vous défie de devenir jamais, malgré l'habitude que vous en pouvez avoir? --C'est?.... --C'est de devenir veuve de moi! --Monsieur Van Mitten, s'écria Yanar en portant la main à son yatagan, il suffirait pour cela d'un coup..... --C'est en quoi vous vous trompez, seigneur Yanar, et votre sabre ne ferait pas de madame Saraboul une veuve ... par cette excellente raison que je n'ai jamais pu être son mari! --Hein? --Et que notre mariage même serait nul! --Nul? --Parce que, si madame Saraboul a le bonheur d'être veuve de ses premiers époux, je n'ai pas celui d'être veuf de ma première femme! --Marié! ... Il était marié! ... s'écria la noble Kurde, mise hors d'elle-même par ce foudroyant aveu. --Oui! ... répondit Van Mitten, maintenant emballé dans la discussion, oui, marié! Et ce n'est que pour sauver mes amis, pour les empêcher d'être arrêtés au caravansérail de Rissar, que je me suis sacrifié! --Sacrifié! ... répliqua Saraboul, qui répéta ce mot en se laissant tomber sur un divan. --Sachant bien que ce mariage ne serait pas valable, continua Van Mitten, puisque la première madame Van Mitten n'est pas plus morte que je ne suis veuf ... et qu'elle m'attend en Hollande!» La fausse épouse outragée s'était relevée, et, se retournant vers le seigneur Yanar: «Vous l'entendez, mon frère! dit-elle. --Je l'entends! --Votre soeur vient d'être jouée! --Outragée! --Et ce traître est encore vivant?.... --Il n'a plus que quelques instants à vivre! --Mais ils sont enragés! s'écria Van Mitten, véritablement inquiet de l'attitude menaçante du couple kurde. --Je vous vengerai, ma soeur! s'écria le seigneur Yanar, qui, la main haute, marcha vers le Hollandais. --Je me vengerai moi-môme!» Et, ce disant, la noble Saraboul se précipita sur Van Mitten, en poussant des cris de fureur qui furent heureusement entendus du dehors. XV OU L'ON VERRA LE SEIGNEUR KÉRABAN PLUS TÊTU ENCORE QU'IL NE L'A JAMAIS ÉTÉ. La porte du salon s'ouvrit aussitôt. Le seigneur Kéraban, Ahmet, Amasia, Nedjeb, Bruno, parurent sur le seuil. Kéraban eut vite fait de dégager Van Mitten. «Eh, madame! dit Ahmet, on n'étrangle pas ainsi les gens ... pour un malentendu! --Diable! murmura Bruno, il était temps d'arriver! --Pauvre monsieur Van Mitten! dit Amasia, qui éprouvait un sentiment de sincère commisération pour son compagnon de voyage. --Ce n'est décidément pas la femme qu'il lui faut!» ajouta Nedjeb en secouant la tête. Cependant, Van Mitten reprenait peu à peu ses esprits. «Cela a été dur? dit Kéraban. --Un peu plus, j'y passais!» répondît Van Mitten. En ce moment, la noble Saraboul revint sur le seigneur Kéraban, et, le prenant directement à parti: «Et c'est vous qui vous êtes prêté, dit-elle, à cette.... --Mystification, répondit Kéraban d'un ton aimable. C'est le mot propre ... mystification! --Je me vengerai! ... Il y a des juges à Constantinople!.... --Belle Saraboul, répondit le seigneur Kéraban, n'accusez que vous-même! Vous vouliez bien, pour un prétendu attentat, nous faire arrêter et compromettre notre voyage! Eh! par Allah! on s'en tire comme on peut! Nous nous en sommes tirés par un prétendu mariage et nous avions droit à cette revanche, assurément!» A cette réponse, Saraboul se laissa choir une seconde fois sur un divan, en proie à une de ces attaques de nerfs dont les femmes ont le secret, même au Kurdistan. Nedjeb et Amasia s'empressèrent à la secourir. «Je m'en vais! ... Je m'en-vais! ... criait-elle au plus fort de sa crise. Bon voyage!» répondit Bruno. Mais voici qu'à ce moment Nizib parut sur le seuil de la porte. «Qu'y a-t-il? demanda Kéraban. --C'est une dépêche qu'on vient d'apporter du comptoir de Galata, répondit Nizib. --Pour qui? demanda Kéraban. --Pour monsieur Van Mitten, mon maître. Elle vient d'arriver aujourd'hui même. --Donnez!» dit Van Mitten. Il prit la dépêche, l'ouvrit, et en regarda la signature. «C'est de mon premier commis de Rotterdam!» dit-il. Puis, lisant les premiers mots: «-Madame Van Mitten ... depuis cinq semaines ... décédée-....» La dépêche froissée dans sa main, Van Mitten demeura anéanti, et, pourquoi le cacher? ses yeux s'étaient subitement remplis de larmes. Mais, sur ces derniers mots, Saraboul venait de se redresser subitement, comme un diable à ressort. «Cinq semaines! s'écria-t-elle, à la fois heureuse et ravie. Il a dit cinq semaines! L'imprudent! murmura Ahmet, qu'avait-il besoin de crier cette date et en ce moment! --Donc, reprit Saraboul triomphante, donc, il y a dix jours, quand je vous faisais l'honneur de me fiancer à vous.... --Mahomet l'étrangle! s'écria Kéraban, peut-être un peu plus haut qu'il ne voulait. --Vous étiez veuf, seigneur mon époux! dit Saraboul avec l'accent du triomphe. --Absolument veuf, seigneur mon beau-frère! ajouta Yanar. --Et notre mariage est valable!» A son tour, Van Mitten, écrasé par la logique de cet argument, s'était laissé tomber sur le divan. «Le pauvre homme, dit Ahmet à son oncle, il n'a plus qu'à se jeter dans le Bosphore! --Bon! répondit Kéraban, elle s'y jetterait après lui et serait capable de le sauver ... par vengeance!» La noble Saraboul avait saisi par le bras celui qui, cette fois, était bien sa propriété. «Levez-vous! dit-elle. --Oui, chère Saraboul, répondit Van Mitten en baissant la tête.... Me voici prêt! --Et suivez-nous! ajouta Yanar. --Oui, cher beau-frère! répondit Van Mitten, absolument mâté et démâté. Prêt à vous suivre ... où vous voudrez! --A Constantinople, où nous nous embarquerons sur le premier paquebot! répondit Saraboul. --Pour?.... --Pour le Kurdistan! répondit Yanar. --Le Kur? ... Tu m'accompagneras, Bruno! ... On y mange bien! ... Ce sera, pour toi, une véritable compensation!» Bruno ne put que faire un signe de tête affirmatif. Et la noble Saraboul et le seigneur Yanar emmenèrent l'infortuné Hollandais, que ses amis voulurent en vain retenir, tandis que son fidèle domestique le suivait en murmurant: «Lui avais-je assez prédit qu'il lui arriverait malheur!» Les compagnons de Van Mitten et Kéraban lui-même étaient restés anéantis, muets, devant ce coup de foudre. «Le voilà marié! dit Amasia. --Par dévouement pour nous! répondit Àhmet. --Et pour tout de bon cette fois! ajouta Nedjeb. --Il n'aura plus qu'une ressource au Kurdistan, dit Kéraban le plus sérieusement du monde. --Ce sera, mon oncle? --Ce sera, pour qu'elles se neutralisent, d'en épouser une douzaine de pareilles!» En ce moment, la porte s'ouvrit, et Sélim parut, la figure inquiète, la respiration haletante, comme s'il eût couru à perdre haleine. «Mon père, qu'avez-vous? demanda Amasia. --Qu'est-il arrivé? s'écria Ahmet. --Eh bien, mes amis, il est impossible de célébrer le mariage d'Amasia et d'Ahmet.... --Vous dites? --A Scutari, du moins! reprit Sélim. --A Scutari? --Il ne peut se faire qu'à Constantinople! --A Constantinople? ... répondit Kéraban, qui ne put s'empêcher de dresser l'oreille. Et pourquoi? --Parce que le juge de Scutari refuse absolument de faire enregistrer le contrat! --Il refuse? ... dit Ahmet. --Oui! ... sous ce prétexte que le domicile de Kéraban, et, par conséquent, celui d'Ahmet, n'est point à Scutari, mais à Constantinople! --A Constantinople? répéta Kéraban, dont les soucils commencèrent à se froncer. --Or, reprit Sélim, c'est aujourd'hui le dernier jour assigné au mariage de ma fille pour qu'elle puisse entrer en possession de la fortune qui lui a été léguée! Il faut donc, sans perdre un instant, nous rendre chez le juge qui recevra le contrat à Constantinople! --Partons! dit Ahmet en se dirigeant vers la porte. --Partons! ajouta Amasia qui le suivait déjà. --Seigneur Kéraban, est-ce que cela vous contrarierait de nous accompagner?» demanda la jeune fille. Le seigneur Kéraban était immobile et silencieux. «Eh bien, mon oncle? dit Ahmet en revenant. --Vous ne venez pas? dit Sélim. --Faut-il donc que j'emploie la force? ajouta Amasia, qui prit doucement le bras de Kéraban. --J'ai fait préparer un caïque, dit Sélim, et nous n'avons qu'à traverser le Bosphore! --Le Bosphore?» s'écria Kéraban. Puis, d'un ton sec: «Un instant! dit-il, Sélim, est-ce que cette taxe de dix paras par tête est toujours exigée de ceux qui traversent le Bosphore? --Oui, sans doute, ami Kéraban, dit Sélim. Mais, maintenant que vous avez joué ce bon tour aux autorités ottomanes, d'être allé de Constantinople à Scutari sans payer, je pense que vous ne refuserez pas.... --Je refuserai! répondit nettement Kéraban. --Alors on ne vous laissera pas passer! reprit Sélim --Soit! ... Je ne passerai pas! --Et notre mariage ... s'écria Ahmet, notre mariage qui doit être fait aujourd'hui même? --Vous vous marierez sans moi! --C'est impossible! Vous êtes mon tuteur, oncle Kéraban, et, vous le savez bien, votre présence est indispensable! --Eh bien, Ahmet, attends que j'aie fait établir mon domicile à Scutari ... et tu te marieras à Scutari!» Toutes ces réponses étaient envoyées d'un ton cassant, qui devait laisser peu d'espoir aux contradicteurs de l'entêté personnage. «Ami Kéraban, reprit Sélim, c'est aujourd'hui le dernier jour ... vous entendez bien, et toute la fortune qui doit revenir à ma fille, sera perdue, si....» Kéraban fit un signe de tête négatif, lequel fut accompagné d'un geste plus négatif encore. «Mon oncle, s'écria Ahmet, vous ne voudrez pas.... --Si l'on veut m'obliger à payer dix paras, répondit Keraban, jamais, non, jamais je ne passerai le Bosphore! Par Allah! plutôt refaire le tour de la mer Noire pour revenir à Constantinople!» Et en vérité, le têtu eût été homme à recommencer! «Mon oncle, reprit Ahmet, c'est mal ce que vous faites là! ... Cet entêtement, en pareille circonstance, permettez-moi de vous le dire, ne peut s'expliquer d'un homme tel que vous! ... Vous allez causer le malheur de ceux qui n'ont jamais eu pour vous que la plus vive amitié! ... C'est mal! --Ahmet, fais attention à tes paroles! répondit Keraban d'un ton sourd, qui indiquait une colère prête à éclater. --Non, mon oncle, non! ... Mon coeur déborde, et rien ne m'empêchera de parler! ... C'est ... c'est d'un mauvais homme! --Cher Ahmet, dit alors Amasia, calmez-vous! Ne parlez pas ainsi de votre oncle! ... Si cette fortune sur laquelle vous aviez le droit de compter vous échappe ... renoncez à ce mariage! --Que je renonce à vous, répondit Ahmet en pressant la jeune fille sur son coeur! Jamais! ... Non! ... Jamais! ... Venez! ... Quittons cette ville pour n'y plus revenir! Il nous restera bien encore de quoi pouvoir payer dix paras pour passer à Constantinople!» Et Ahmet, dans un mouvement dont il n'était plus maître, entraîna la jeune fille vers la porte. «Kéraban? ... dit Sélim, qui voulut tenter, une dernière fois, de faire revenir son ami sur sa détermination. --Laissez-moi, Sélim, laissez-moi! --Hélas! partons, mon père!» dit Amasia, jetant sur Kéraban un regard humide de larmes qu'elle retenait à grand'peine. Et elle allait se diriger avec Ahmet vers la porte du salon, quand celui-ci s'arrêta. «Une dernière fois, mon oncle, dit-il, vous refusez de nous accompagner à Constantinople, chez le juge, où votre présence est indispensable pour notre mariage? --Ce que je refuse, répondit Kéraban, dont le pied frappa le parquet à le défoncer, c'est de jamais me soumettre à payer cette taxe! --Kéraban! dit Sélim. --Non! par Allah! Non! --Eh bien, adieu, mon oncle! dit Ahmet. Votre entêtement nous coûtera une fortune! ... Vous aurez ruiné celle qui doit être votre nièce! ... Soit! ... Ce n'est pas la fortune que je regrette! ... Mais vous aurez apporté un retard à notre bonheur! ... Nous ne nous reverrons plus!» Et le jeune homme, entraînant Amasia, suivi de Sélim, de Nedjeb, de Nizib, quitta le salon, puis la villa, et, quelques instants après, tous s'embarquaient dans un caïque pour revenir à Constantinople. Le seigneur Kéraban, resté seul, allait et venait en proie à la plus extrême agitation. «Non! par Allah! Non! par Mahomet! se disait-il. Ce serait indigne de moi! ... Avoir fait le tour de la mer Noire pour ne pas payer cette taxe, et, au retour, tirer de ma poche ces dix paras! ... Non! ... Plutôt ne jamais remettre le pied à Constantinople! ... Je vendrai ma maison de Galata! ... Je cesserai les affaires! ... Je donnerai toute ma fortune à Ahmet pour remplacer celle qu'Amasia aura perdue! ... Il sera riche ... et moi ... je serai pauvre ... mais non! je ne céderai pas! ... Je ne céderai pas!» Et, tout en parlant ainsi, le combat qui se livrait en lui se déchaînait avec plus de violence. «Céder! ... payer! ... répétait-il. Moi ... Kéraban!... Arriver devant le chef de police qui m'a défié ... qui m'a vu partir ... qui m'attend au retour ... qui me narguerait à la face de tous en me réclamant cet odieux impôt!... Jamais!» Il était visible que le seigneur Kéraban se débattait contre sa conscience, et qu'il sentait bien que les conséquences de cet entêtement, absurde au fond, retomberaient sur d'autres que lui! «Oui! ... reprit-il, mais Ahmet voudra-t-il accepter? ... Il est parti désolé et furieux de mon entêtement! ... Je le conçois! ...Il est fier! ... Il refusera tout de moi maintenant! ... Voyons! ... Je suis un honnête homme! ... Vais-je par une stupide résolution empêcher le bonheur de ces enfants? ... Ah! que Mahomet étrangle le Divan tout entier, et avec lui tous les Turcs du nouveau régime!» Le seigneur Kéraban arpentait son salon d'un pas fébrile. Il repoussait du pied les fauteuils et les coussins. Il cherchait quelque objet fragile à briser pour soulager sa fureur, et bientôt deux potiches volèrent en éclats. Puis, il en revenait toujours là: «Amasia ... Ahmet ... non! ... Je ne puis pas être la cause de leur malheur ... et cela, pour une question d'amour-propre! ... Retarder ce mariage ..., c'est l'empêcher, peut-être! ... Mais ... céder! ... céder! ... moi! ... Ah! qu'Allah me vienne en aide!» Et, sur cette dernière invocation, le soigneur Kéraban, emporté par une de ces colères qui ne peuvent plus se traduire ni par gestes ni par paroles, s'élança hors du salon. XVI OU IL EST DÉMONTRÉ UNE FOIS DE PLUS QU'IL N'Y A RIEN DE TEL QUE LE HASARD POUR ARRANGER LES CHOSES. Si Scutari était en fête, si, sur les quais, depuis le port jusqu'au delà du Kiosque du sultan, il y avait foule, la foule n'était pas moins considérable de l'autre côté du détroit, à Constantinople, sur les quais de Galata, depuis le premier pont de bateaux jusqu'aux casernes de la place de Top'hané. Aussi bien les eaux douces d'Europe, qui forment le port de la Corne-d'Or, que les eaux amères du Bosphore, disparaissaient sous la flottille de caïques, d'embarcations pavoisées, de chaloupes à vapeur, chargées de Turcs, d'Albanais, de Grecs, d'Européens ou d'Asiatiques, qui faisaient un incessant va-et-vient entre les rives des deux continents. Très certainement, ce devait être un attrayant et peu ordinaire spectacle que celui qui pouvait attirer un tel concours de populaire. Donc, lorsque Ahmet et Sélim, Amasia et Nedjeb, après avoir payé la nouvelle taxe, débarquèrent à l'échelle de Top'hané, se trouvèrent-ils transportés dans un brouhaha de plaisirs, auquel ils étaient peu d'humeur à prendre part. Mais, puisque le spectacle, quel qu'il fût, avait eu le privilège d'attirer une telle foule, il était naturel que le seigneur Van Mitten,--il l'était bien, maintenant, et seigneur kurde, encore! sa fiancée, la noble Saraboul, et son beau-frère, le seigneur Yanar, suivis de l'obéissant Bruno, fussent au nombre des curieux. Aussi, Ahmet, trouva-t-il sur le quai ses anciens compagnons de voyage. Était-ce Van Mitten qui promenait sa nouvelle famille, ou n'était-il pas plutôt promené par elle? Ce dernier cas paraît infiniment plus probable. Quoi qu'il en fût, au moment où Ahmet les rencontra, Saraboul disait à son fiancé: «Oui, seigneur Van Mitten, nous avons des fêtes encore plus belles au Kurdistan!» Et Van Mitten répondait d'un ton résigné: «Je suis tout disposé à le croire, belle Saraboul.» Ce qui lui valut de Yanar cette très sèche réponse: «Et vous faites bien.» Cependant, quelques cris,--on eût même dit des cris qui dénotaient une certaine impatience,--se faisaient entendre parfois dans cette foule; mais Ahmet et Amasia n'y prêtaient guère attention. «Non, chère Amasia, disait Ahmet, je connaissais bien mon oncle, et cependant je ne l'aurais jamais cru capable de pousser l'entêtement jusqu'à une telle dureté de coeur! --Alors, dit Nedjeb, tant qu'il faudra payer cet impôt, il ne reviendra jamais à Constantinople? --Lui?... jamais! répondit Ahmet. --Si je regrette cette fortune que le seigneur Kéraban va nous faire perdre, dit Amasia, ce n'est pas pour moi, c'est pour vous, mon cher Ahmet, pour vous seul! --Oublions tout cela ... répondit Ahmet, et, pour le mieux oublier, pour rompre avec cet oncle intraitable, en qui j'avais vu un père jusqu'ici, nous quitterons Constantinople pour retourner à Odessa! --Ah! ce Kéraban! s'écria Sélim qui était outré. Il serait digne du dernier supplice! --Oui, répondit Nedjeb, comme, par exemple, d'être le mari de cette Kurde! Pourquoi n'est-ce pas lui qui l'a épousée?» Il va sans dire que Saraboul, tout entière au fiancé qu'elle venait de reconquérir, n'entendit pas cette désobligeante réflexion de Nedjeb, ni la réponse de Sélim, disant: «Lui? ... il aurait fini par la dompter ... comme, à force d'entêtement, il dompterait des bêtes féroces! --Peut-être bien! murmura mélancoliquement Bruno. Mais, en attendant, c'est mon pauvre maître qui est entré dans la cage!» Cependant, Ahmet et ses compagnons ne prenaient qu'un fort médiocre intérêt à tout ce qui se passait sur les quais de Péra et de la Corne-d'Or. Dans la disposition d'esprit où ils se trouvaient, cela les intéressait peu, et c'est à peine s'ils entendirent un Turc dire à un autre Turc: «Un homme vraiment audacieux, ce Storchi! Oser traverser le Bosphore ... d'une façon.... --Oui, répondit l'autre en riant, d'une façon que n'ont point prévue les collecteurs chargés de percevoir la nouvelle taxe des caïques!» Mais, si Ahmet ne chercha même pas à se rendre compte de ce que se disaient ces deux Turcs, il lui fallut bien répondre, quand il s'entendit interpeller directement par ces mots: «Eh! voilà le seigneur Ahmet!» C'était le chef de police,--celui-là même dont le défi avait lancé le seigneur Kéraban dans ce voyage autour de la mer Noire,--qui lui adressait la parole. «Ah! c'est vous, monsieur? répondit Ahmet. --Oui ... et tous nos compliments, en vérité! Je viens d'apprendre que le seigneur Kéraban a réussi à tenir sa promesse! Il vient d'arriver à Scutari, sans avoir traversé le Bosphore! --En effet! répliqua Ahmet d'un ton assez sec. --C'est héroïque! Pour ne pas payer dix paras, il lui en aura coûté quelques milliers de livres! --Comme vous dites! --Eh! le voilà bien avancé, le seigneur Kéraban! répondit ironiquement le chef de police. La taxe existe toujours, et, pour peu qu'il persiste encore dans son entêtement, il sera forcé de reprendre le même chemin pour revenir à Constantinople! --Si cela lui plait, il le fera! riposta Ahmet, qui, tout furieux qu'il fut contre son oncle, n'était pas d'humeur à écouter, sans y répondre, les moqueuses observations du chef de police. --Bah! il finira par céder, reprit celui-ci, et il traversera le Bosphore! ... Mais les préposés guettent les caïques et l'attendent au débarquement! ... Et, à moins qu'il ne passe à la nage ... ou en volant.... --Pourquoi pas, si cela lui convient?....» répliqua très sèchement Ahmet. En ce moment, un vif mouvement de curiosité agita la foule. Un murmure plus accentué se fit entendre. Tous les bras se tendirent vers le Bosphore, en convergeant vers Scutari. Toutes les têtes étaient en l'air. «Le voilà! ... Storchi! ... Storchi!» Des cris retentirent bientôt de toutes parts. Ahmet et Amasia, Sélim et Nedjeb, Saraboul, Van Mitten et Yanar, Bruno et Nizib se trouvaient alors à l'angle que fait le quai de la Corne-d'Or, près de l'échelle de Top'hané, et ils purent voir quel émouvant spectacle était offert à la curiosité publique. Du côté de Scutari, hors des eaux du Bosphore, environ à six cents pieds de la rive, s'élève une tour qui est improprement appelée Tour de Léandre. En effet, c'est l'Hellespont, c'est-à-dire le détroit actuel des Dardanelles, que ce célèbre nageur traversa entre Sestos et Abydos pour aller rejoindre Héro, la charmante prétresse de Vénus,--exploit qui fut renouvelé, il y a quelque soixante ans, par lord Byron, fier comme peut l'être un Anglais d'avoir franchi en une heure dix minutes les douze cents mètres qui séparent les deux rives. Est-ce que ce haut fait allait être renouvelé, à travers le Bosphore, par quelque amateur, jaloux du héros mythologique et de l'auteur du -Corsaire-? Non. Une longue corde était tendue entre les rives de Scutari et la tour de Léandre, dont le nom moderne est Keuz-Koulessi,--ce qui signifie Tour de la Vierge. De là, cette corde, après avoir repris un point d'appui solide, traversait tout le détroit sur une longueur de treize cents mètres, et venait se rattacher à un pylône de bois, dressé à l'angle du quai de Galata et de la place de Top'hané. Or, c'était sur cette corde qu'un célèbre acrobate, le fameux Storchi,--un émule du non moins fameux Blondin,--allait tenter de franchir le Bosphore. Il est vrai que, si Blondin, en traversant ainsi le Niagara, eût absolument risqué sa vie dans une chute de près de cent cinquante pieds au milieu des irrésistibles rapides de la rivière, ici, dans ces eaux tranquilles, Storchi, en cas d'accident, devait en être quitte pour un plongeon dont il se retirerait sans grand mal. Mais, de même que Blondin avait accompli sa traversée du Niagara en portant un très confiant ami sur ses épaules, de même Storchi allait suivre cette route aérienne avec un de ses confrères en gymnastique. Seulement, s'il ne le portait pas sur son dos, il allait le véhiculer dans une brouette, dont la roue, creusée en gorge à sa jante, devait mordre plus solidement tout le long de la corde tendue. On en conviendra, c'était là un curieux spectacle: treize cents mètres au lieu des neuf cents pieds du Niagara! Chemin long et propice à plus d'une chute! Cependant, Storchi avait paru sur la première partie de la corde, qui réunissait la rive asiatique à la Tour de la Vierge. Il poussait son compagnon devant lui, dans la brouette, et il arriva, sans accidents, au phare placé au sommet de Keuz-Koulessi. De nombreux hurrahs saluèrent ce premier succès. On vit alors le gymnaste redescendre adroitement la corde qui, si fortement qu'on l'eût tendue, se courbait en son milieu presque à toucher les eaux du Bosphore. Il brouettait toujours son confrère, s'avançant d'un pied sûr, et conservant son équilibre avec une imperturbable adresse. C'était vraiment superbe! Lorsque Storchi eut atteint le milieu du trajet, les difficultés devinrent plus grandes, car il s'agissait alors de remonter la pente pour arriver au sommet du pylône. Mais les muscles de l'acrobate étaient vigoureux, ses bras et ses jambes fonctionnaient merveilleusement, et il poussait toujours la brouette, où se tenait son compagnon immobile, impassible, aussi exposé et aussi brave que lui, à coup sûr, et qui ne se permettait pas un seul mouvement de nature à compromettre la stabilité du véhicule. Enfin, un concert d'admiration et un cri de soulagement éclatèrent! Storchi était arrivé, sain et sauf, à la partie supérieure du pylône, et il en descendait, ainsi que son confrère, par une échelle qui aboutissait à l'angle du quai, où Ahmet et les siens se trouvaient placés. L'audacieuse entreprise avait donc pleinement réussi, mais, on en conviendra, celui que Storchi venait de brouetter de la sorte avait bien droit à la moitié des bravos que l'Asie, en leur honneur, envoyait à l'Europe. Mais, quel cri fut alors poussé par Ahmet! Devait-il, pouvait-il en croire ses yeux? Ce compagnon du célèbre acrobate, après avoir sérré la main de Storchi, s'était arrêté devant lui et le regardait en souriant. «Kéraban, mon oncle Kéraban!....» s'écria Ahmet, pendant que les deux jeunes filles, Saraboul, Van Mitten, Yanar, Sélim, Bruno, tous se pressaient à ses côtés. C'était le seigneur Kéraban en personne! «Moi-même, mes amis, répondit-il avec l'accent du triomphe, moi-même qui ai trouvé ce bravo gymnaste prêt à partir, moi qui ai pris la place de son compagnon, moi qui ai passé le Bosphore! ... non! ... par-dessus le Bosphore, pour venir signer à ton contrat, neveu Ahmet! --Ah! seigneur Kéraban! ... mon oncle! s'écriait Amasia. Je savais bien que vous ne nous abandonneriez pas! --C'est bien, cela! répétait Nedjeb en battant des mains. --Quel homme! dit Van Mitten! On ne trouverait pas son pareil dans toute la Hollande! --C'est mon avis! répondit assez sèchement Saraboul. --Oui! j'ai passé, et sans payer, reprit Kéraban en s'adressant cette fois au chef de police, oui! sans payer ... , si ce n'est deux mille piastres que m'a coûté ma place dans la brouette et les huit cent mille dépensées pendant le voyage! --Tous mes compliments,» répondit le chef de police, qui n'avait pas autre chose à faire qu'à s'incliner devant un entêtement pareil. Les cris d'acclamation retentirent alors de toutes parts en l'honneur du seigneur Kéraban, pendant que ce bienfaisant têtu embrassait de bon coeur sa fille Amasia et son fils Ahmet. Mais il n'était point homme à perdre son temps,--même dans l'enivrement du triomphe. «Et maintenant, allons chez le juge de Constantinople! dit-il. --Oui, mon oncle, chez le juge, répondit Ahmet. Ah! vous êtes bien le meilleur des hommes! --Et, quoi que vous en disiez, répliqua le seigneur Kéraban, pas entêté du tout ... à moins qu'on ne me contrarie!» Il est inutile d'insister sur ce qui se passa ensuite. Ce jour-même, dans l'après-midi, le juge recevait le contrat, puis, l'iman disait une prière à la mosquée, puis, on rentrait à la maison de Galata, et, avant que le minuit du 30 de ce mois fut sonné, Ahmet était marié, bien marié, à sa chère Amasia, à la richissime fille du banquier Sélim. Le soir même, Van Mitten, anéanti, se préparait à partir pour le Kurdistan en compagnie du seigneur Yanar, son beau-frère, et de la noble Saraboul, dont une dernière cérémonie, en ce pays lointain, allait faire définitivement sa femme. Au moment des adieux, en présence d'Ahmet, d'Amasia, de Nedjeb, de Bruno, il ne put s'empêcher de dire avec un doux reproche à son ami: «Quand je pense, Kéraban, que c'est pour n'avoir pas voulu vous contrarier que me voilà marié ... marié une seconde fois! --Mon pauvre Van Mitten, répondit le seigneur Kéraban, si ce mariage devient autre chose qu'un rêve, je ne me le pardonnerai jamais! --Un rêve! ... reprit Van Mitten! Est-ce que cela a l'air d'un rêve! Ah! sans cette dépêche!....» Et, en parlant ainsi, il tirait de sa poche la dépêche froissée, et il la parcourait machinalement. --Oui! ... Cette dépêche ... -Madame Van Mitten, depuis cinq semaines, décédée ... à rejoindre....- --Décédée à rejoindre? ... s'écria Kéraban. Qu'est-ce que cela signifie?» Puis, lui arrachant la dépêche des mains, il lisait: «Madame Van Mitten, depuis cinq semaines, décidée à rejoindre son mari, est parté pour Constantinople.» Décidée!... pas décédée! --Il n'est pas veuf!» Ces mots s'échappaient de toutes les bouches, pendant que Kéraban s'écriait, non sans raison cette fois: «Encore une erreur de ce stupide télégraphe!... Il n'en fait jamais d'autres! --Non! pas veuf! ... pas veuf! ... répétait Van Mitten, et trop heureux de revenir à ma première femme ... par peur de la seconde!» Quand le seigneur Yanar et la noble Saraboul apprirent ce qui s'était passé, il y eut une explosion terrible. Mais enfin il fallut bien se rendre. Van Mitten était marié, et, le jour même, il retrouvait sa première, son unique femme, qui lui apportait, en guise de réconciliation, un magnifique oignon de -Valentia-. «Nous aurons mieux, ma soeur, dit Yanar pour consoler l'inconsolable veuve, mieux que.... --Que ce glacon de Hollande! ... répondit la noble Saraboul, et ce ne sera pas difficile!» Et ils repartirent tous deux pour le Kurdistan, mais il est probable qu'une généreuse indemnité de déplacement, offerte par le riche ami de Van Mitten contribua à leur rendre moins pénible leur retour en ce pays lointain. Mais enfin, le seigneur Kéraban ne pouvait avoir toujours une corde tendue de Constantinople à Scutari pour passer le Bosphore. Renonça-t-il donc à le jamais traverser? Non! Pendant quelque temps, il tint bon et ne bougea pas. Mais, un jour, il alla tout simplement offrir au gouvernement de lui racheter ce droit sur les caïques. L'offre fut acceptée. Cela lui coûta gros sans doute, mais il devint plus populaire encore, et les étrangers ne manquent jamais de rendre maintenant visite à Kéraban-le-Têtu, comme à l'une des plus étonnantes curiosités de la capitale de l'Empire Ottoman. FIN DE LA DEUXIÈME PARTIE - - ' ! 1 2 - - . . . , ! 3 4 - - - ! 5 6 - - - , , 7 , - . . . 8 ' ! . . . - ' , ' 9 ! 10 11 - - . . . ! . . . , 12 . . . . 13 14 - - , ! . - , , 15 , ' 16 ? 17 18 - - ' ? . . . . 19 20 - - ' ! 21 22 - - , ' 23 , ' . . . . . 24 25 - - ' , , 26 . . . 27 ' ! 28 29 - - ? 30 31 - - ! 32 33 - - ? 34 35 - - , ' 36 , ' ' ! 37 38 - - ! . . . ! . . . ' , 39 ' - . 40 41 - - ! . . . , 42 , , ! ' , 43 ' , 44 ! 45 46 - - ! . . . , 47 . 48 49 - - , 50 , ' 51 . . . ' ' ! » 52 53 ' , , 54 : 55 56 « ' , ! - . 57 58 - - ' ! 59 60 - - ' ! 61 62 - - ! 63 64 - - ? . . . . 65 66 - - ' ! 67 68 - - ! ' , 69 ' . 70 71 - - , ! 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