--Un voleur! ... Moi! ... un négociant! Moi! un Hollandais ... de
Rotterdam! Ah! mais non! ... s'écria Van Mitten, qui, devant cette
accusation, ne put retenir un cri d'indignation bien naturel.
--Mais alors ... dit Yanar.
--Alors ... dit Saraboul, alors ... c'est donc mon honneur que vous
avez tenté de compromettre?
--L'honneur d'une Kurde! s'écria le seigneur Yanar, en portant la
main à son yatagan.
--Vraiment, il n'est pas mal, ce Hollandais! répétait la noble
voyageuse, en minaudant quelque peu.
--Eh bien, tout votre sang ne suffira pas à payer un pareil outrage!
reprit Yanar.
--Mon frère ... mon frère!
--Si vous vous refusez à réparer le tort....
--Hein! fit Ahmet.
--Vous épouserez ma soeur, ou sinon....
--Par Allah! se dit Kéraban, voilà bien une autre complication,
maintenant!
--Epouser? ... moi! ... épouser! ... répétait Van Mitten, en levant
les bras au ciel.
--Vous réfusez? s'écria le seigneur Yanar.
--Si je refuse! ... Si je refuse! ... répondit Van Mitten, au comble
de l'épouvante. Mais je suis déjà...»
Van Mitten n'eut pas le temps d'achever sa phrase. Le seigneur Kéraban
venait de lui saisir le bras.
«Pas un mot de plus! ... lui dit-il. Consentez! ... Il le faut! ...
Pas d'hésitation!
--Moi consentir? Moi ... déjà marié? ... moi, répliqua Van Mitten,
moi, bigame!
--En Turquie ... bigame, trigame ... quadrugame! ... C'est
parfaitement permis! ... Donc, dites oui!
--Mais?....
--Epousez, Van Mitten, épousez! ... De cette manière, vous n'aurez
pas même à faire une heure de prison! Nous continuerons le voyage tous
ensemble! Puis, une fois à Scutari, vous prendrez par le plus court,
et bonsoir à la nouvelle madame Van Mitten!
--Pour le coup, ami Kéraban, vous me demandez là une chose
impossible! répondit le Hollandais.
--Il le faut, ou tout est perdu!»
En ce moment, le seigneur Yanar, saisissant Van Mitten par le bras
droit, lui disait:
«Il le faut?
--Il le faut! répéta Saraboul, qui vint à son tour le saisir par le
bras gauche.
--Puisqu'il le faut! répondit Van Mitten, que ses jambes n'avaient
plus la force de soutenir.
--Quoi! mon maître, vous allez encore céder là-dessus? dit Bruno en
s'approchant.
--Le moyen de faire autrement, Bruno! murmura Van Mitten d'une si
faible voix qu'on put à peine l'entendre.
--Allons, droit! s'écria le seigneur Yanar, en relevant d'un coup sec
son futur beau-frère.
--Et ferme! répéta la noble Saraboul, en redressant, elle aussi, son
futur époux.
--Ainsi que doit être le beau-frère....
--Et le mari d'une Kurde!»
Van Mitten s'était redressé vivement sous cette double poussée; mais
sa tête ne cessait de ballotter, comme si elle en eût été à demi
détachée de ses épaules.
«Une Kurde! ... murmurait-il ... Moi ... citoyen de Rotterdam ...
épouser une Kurde!
--Ne craignez rien! ... Mariage pour rire! lui dit bas à l'oreille le
seigneur Kéraban.
--Il ne faut jamais rire avec ces choses-là!» répondit Van Mitten
d'un ton si piteusement comique, que ses compagnons eurent quelque
peine à ne point éclater.
Nedjeb, montrant à sa maîtresse la figure épanouie de la voyageuse,
lui disait tout bas:
«Je me trompe bien, si ce n'est pas là une veuve qui courait à la
recherche d'un autre mari!
--Pauvre monsieur Van Mitten! répondit Amasia.
--J'aurais mieux aimé huit mois de prison, dit Bruno en hochant la
tête, que huit jours de ce mariage-là!»
Cependant, le seigneur Yanar s'était retourné vers l'assistance et
disait à voix haute:
«Demain, à Trébizonde, nous célébrerons en grande pompe les
fiançailles du seigneur Van Mitten et de la noble Saraboul!»
Sur ce mot «fiançailles», le seigneur Kéraban, ses compagnons, et
surtout Van Mitten, s'étaient dits que cette aventure serait moins
grave qu'on ne pouvait le craindre!
Mais il faut faire observer ici que, d'après les usages du Kurdistan,
ce sont les fiançailles qui forment l'indissoluble noeud du mariage.
On pourrait comparer cette cérémonie au mariage civil de certains
peuples européens, et celle qui la suit au mariage religieux, par
laquelle s'achève l'union des époux. Au Kurdistan, après les
fiançailles, le mari n'est encore, il est vrai, qu'un fiancé, mais
c'est un fiancé absolument lié à celle qu'il a choisie,--ou à celle
qui l'a choisi, comme dans le présent cas.
C'est ce qui fut bien et dûment expliqué à Van Mitten par le seigneur
Yanar, qui finit en disant:
«Donc, fiancé à Trébizonde!
--Et mari à Mossoul!» ajouta tendrement la noble Kurde.
Et à part, Scarpante, au moment où il quittait le caravansérail dont
la porte venait d'être ouverte, prononçait ces paroles grosses de
menaces pour l'avenir:
«La ruse a échoué! ... À la force, maintenant!»
Puis, il disparaissait, sans avoir été remarqué ni du seigneur Kéraban
ni d'aucun des siens.
«Pauvre monsieur Van Mitten! répétait Ahmet, en voyant la mine toute
déconfite du Hollandais.
--Bon! répondit Kéraban, il faut en rire! Fiançailles nulles! Dans
dix jours, il n'en sera plus question! Cela ne compte pas!
--Evidemment, mon oncle, mais, en attendant, d'être fiancé pendant
dix jours à cette impérieuse Kurde, cela compte!»
Cinq minutes après, la cour du caravansérail de Rissar était vide.
Chacun de ses hôtes avait regagné sa chambre pour y passer la nuit.
Mais Van Mitten allait être gardé à vue par son terrible beau-frère,
et le silence se fit enfin sur le théâtre de cette tragi-comédie, qui
venait de se dénouer sur le dos de l'infortuné Hollandais!
IX
DANS LEQUEL VAN MITTEN, EN SE FIANÇANT A LA NOBLE SARABOUL, A
L'HONNEUR DE DEVENIR BEAU-FRÈRE DU SEIGNEUR YANAR.
Une ville qui date de l'an du monde 4790, qui doit sa fondation aux
habitants d'une colonie milésienne, qui fut conquise par Mithridate,
qui tomba au pouvoir de Pompée, qui subit la domination des Perses et
celle des Scythes, qui fut chrétienne sous Constantin-le-Grand et
redevint païenne jusqu'au sixième siècle, qui fut délivrée par
Bélisaire et enrichie par Justinien, qui appartint aux Comnènes dont
Napoléon 1er se disait le descendant, puis au sultan Mahomet II, vers
le milieu du quinzième siècle, époque à laquelle finit l'Empire de
Trébizonde, après une durée de deux cent cinquante-six ans,--celle
ville, il faut en convenir, a quelque droit de figurer dans l'histoire
du monde. On ne s'étonnera donc pas que, pendant toute la première
partie de ce voyage, Van Mitten se fût réjoui à la pensée de visiter
une cité si fameuse, que les romans de chevalerie ont, en outre,
choisie pour cadre à leurs merveilleuses aventures.
Mais, quand il se faisait cette joie, Van Mitten était libre de tout
souci. Il n'avait qu'à suivre son ami Kéraban sur cet itinéraire qui
contournait l'antiquePont-Euxin. Et maintenant, fiancé--provisoirement
du moins, pour quelques jours seulement,--mais fiancé à cette noble
Kurde qui le tenait en laisse, il n'était plus d'humeur à pouvoir
apprécier les splendeurs historiques de Trébizonde.
Ce fut le 17 septembre, vers neuf heures du matin, deux heures après
avoir quitté le caravansérail de Rissar, que le seigneur Kéraban et
ses compagnons, le seigneur Yanar, sa soeur et leurs serviteurs,
firent une superbe entrée dans la capitale du pachalik moderne, bâtie
au milieu d'une campagne alpestre, avec vallées, montagnes, cours
d'eau capricieux,--paysage qui rappelle volontiers quelques aspects de
l'Europe centrale: on dirait que des morceaux de la Suisse et du Tyrol
ont été transportés sur cette portion du littoral de la mer Noire.
Trébizonde, située à trois cent vingt-cinq kilomètres d'Erzeroum,
cette importante capitale de l'Arménie, est maintenant en
communication directe avec la Perse, au moyen d'une route que le
gouvernement turc a ouverte par Gumuch Kané, Baibourt et Erzeroum,--ce
qui lui rendra peut-être quelque peu de son ancienne valeur
commerciale.
Cette cité est divisée en deux villes disposées en amphithéâtre sur
une colline. L'une, la ville turque, enceinte de murailles flanquées
de grosses tours, défendue autrefois par son vieux château de mer, ne
comprend pas moins d'une quarantaine de mosquées, dont les minarets
émergent de massifs d'orangers, d'oliviers et autres arbres d'un
aspect enchanteur. L'autre, c'est la ville chrétienne, la plus
commerçante, où se trouve le grand bazar, richement assorti de tapis,
d'étoffes, de bijoux, d'armes, de monnaies anciennes, de pierres
précieuses, etc. Quant au port, il est desservi par une ligne
hebdomadaire de bateaux à vapeur, qui mettent Trébizonde en
communication directe avec les principaux points de la mer Noire.
Dans cette ville s'agite ou végète,--suivant les divers éléments dont
elle se compose,--une population de quarante mille habitants, Turcs,
Persans, chrétiens du rite arménien et latin, Grecs orthodoxes, Kurdes
et Européens. Mais, ce jour-là, cette population était plus que
quintuplée par le concours des fidèles venus de tous les coins de
l'Asie mineure, pour assister aux fêtes superbes qui allaient être
célébrées en l'honneur de Mahomet.
Aussi, la petite caravane eut-elle quelque peine a trouver un logement
convenable pour les vingt-quatre heures qu'elle devait passer a
Trébizonde, car l'intention formelle du seigneur Kéraban était bien
d'en partir, dès le lendemain, pour Scutari. Et, en effet, il n'y
avait pas un jour à perdre, si on voulait y arriver avant la fin du
mois.
Ce fut dans un hôtel franco-italien, au milieu d'un véritable quartier
de caravansérails, de khans, d'auberges, déjà encombrés de voyageurs,
près de la place de Giaour-Meïdan, dans la partie la plus commerçante
de la ville et par conséquent en dehors de la cité turque, que le
seigneur Kéraban et sa suite trouvèrent seulement à se loger. Mais
l'hôtel était assez confortable pour qu'ils pussent y prendre ce jour
et cette nuit de repos dont ils avaient besoin. Aussi l'oncle d'Ahmet
n'eut-il pas le plus petit sujet de se mettre en colère contre
l'hôtelier.
Mais, pendant que le seigneur Kéraban et les siens, arrivés à ce point
de leur voyage, croyaient en avoir fini,--sinon avec les fatigues, du
moins avec les dangers de toutes sortes,--un complot se tramait contre
eux dans la ville turque, où résidait leur plus mortel ennemi.
C'était au palais du seigneur Saffar, bâti sur les premiers
contreforts de la montagne de Bostepeh, dont les pentes s'abaissent
doucement vers la mer, qu'une heure auparavant était arrivé
l'intendant Scarpanto, après avoir quitté le caravansérail de Rissar.
Là, le seigneur Saffar et le capitaine Yarhud l'attendaient; là, tout
d'abord, Scarpanto leur faisait part de ce qui s'était passé pendant
la nuit précédente; là, il racontait comment Kéraban et Ahmet avaient
été sauvés d'un emprisonnement, qui eût laissé Amasia sans défense, et
sauvés par le dévouement stupide de ce Van Mitten; là, dans cette
conférence de trois hommes ayant un unique intérêt, furent prises les
résolutions qui menaçaient directement les voyageurs, sur ce parcours
de deux cent vingt-cinq lieues entre Scutari et Trébizonde. Ce
qu'était ce projet, l'avenir le fera connaître, mais on peut dire
qu'il eut, ce jour même, un commencement d'exécution: en effet, le
seigneur Sallar et Yarhud, sans s'inquiéter des fêtes qui allaient
être célébrées, quittaient Trébizonde et prenaient dans l'ouest la
route de l'Anatolie qui mène à l'embouchure du Bosphore.
Scarpante, lui, restait à la ville. N'étant connu ni du seigneur
Kéraban, ni d'Ahmet, ni des deux jeunes filles, il pourrait agir en
toute liberté. A lui de jouer dans ce drame l'important rôle qui
devait désormais substituer la force à la ruse.
Aussi, Scarpante put-il se mêler a la foule et flâner sur la place du
Giaour-Meïdan. Ce n'était pas, pour avoir, un instant et dans l'ombre,
au caravansérail de Rissar, adressé la parole au seigneur Kéraban et à
son neveu, qu'il pouvait craindre d'être reconnu. Aussi lui fut-il
facile d'épier leurs pas et démarches on toute sécurité.
C'est dans ces conditions qu'il vit Ahmet, peu de temps après son
arrivée à Trébizonde, se diriger vers le port, à travers les rues
assez misérablement entretenues qui y aboutissent. Là, sandals,
caboteurs, mahones barques de toutes sortes, étaient au sec, après
avoir débarqué leurs cargaisons de fidèles, tandis que les navires de
commerce, par manque de profondeur, se tenaient plus au large.
Un hammal venait d'indiquer à Ahmet le bureau du télégraphe, et
Scarpante put s'assurer que le fiancé d'Amasia expédiait un assez long
télégramme à l'adresse du banquier Sélim, à Odessa.
«Buh! se dit-il, voilà une dépêche qui n'arrivera jamais à son
destinataire! Sélim a été mortellement frappé d'une balle que lui a
envoyée Yarhud, et cela n'est pas pour nous inquiéter!»
Et, de fait, Scarpante ne s'en inquiéta pas autrement.
Puis, Ahmet revint à l'hôtel du Giaour-Meïdan. Il retrouva Amasia en
compagnie de Nedjeb, qui l'attendait, non sans quelque impatience, et
la jeune fille put être certaine qu'avant quelques heures, on serait
rassuré sur son sort à la villa Sélim.
«Une lettre aurait mis trop de temps à arriver à Odessa, ajouta Ahmet,
et, d'ailleurs, je crains toujours....»
Ahmet s'était interrompu sur ce mot.
«Vous craignez, mon cher Ahmet? ... Que voulez-vous dire? demanda
Amasia, un peu surprise.
--Rien, chère Amasia, répondit Ahmet, rien!....
J'ai voulu rappeler à votre père qu'il eût soin de se trouver à
Scutari pour notre arrivée, et même avant, afin de faire toutes les
démarches nécessaires pour que notre mariage n'éprouve aucun retard!»
La vérité est qu'Ahmet, redoutant toujours de nouvelles tentatives
d'enlèvement, au cas où les complices de Yarhud eussent appris ce qui
s'était passé après le naufrage de la -Guïdare-, marquait au banquier
Sélim que tout danger n'était peut-être pas écarté encore; mais, ne
voulant pas inquiéter Amasia pendant le reste du voyage, il se garda
bien de lui dire quelles étaient ses appréhensions,--appréhensions
vagues, au surplus, et qui ne reposaient que sur des pressentiments.
Amasia remercia Ahmet du soin qu'il avait pris de rassurer son père
par dépêche,--dût-il encourir, pour avoir usé du fil télégraphique,
les malédictions de l'oncle Kéraban.
Et, pendant ce temps, que devenait l'ami Van Mitten?
L'ami Van Mitten, devenait, un peu malgré lui, l'heureux fiancé de la
noble Saraboul et le piteux beau frère du seigneur Vanar!
Comment eût-il pu résister? D'une part, Kéraban lui répétait qu'il
fallait consommer le sacrifice jusqu'au bout, ou bien le juge pourrait
les renvoyer tous les trois en prison,--ce qui compromettrait
irréparablement l'issue de ce voyage; que ce mariage, s'il était
valable en Turquie, où la polygamie est admise, serait radicalement
nul pour la Hollande, où Van Mitten était déjà marié; que, par
conséquent, il pourrait, à son choix, être monogame dans son pays, ou
bigame dans le royaume de Padischah. Mais le choix de Van Mitten était
fait: il préférait n'être «game» nulle part.
D'un autre côté, il y avait là un frère et une soeur incapables de
lâcher leur proie. Il n'était donc que prudent de les satisfaire, sauf
à leur fausser compagnie au delà des rives du Bosphore,--ce qui les
empêcherait d'exercer leurs prétendus droits de beau-frère et
d'épouse.
Aussi Van Mitten n'entendait-il point résister et s'abandonna-t-il au
cour des événements.
Très heureusement, le seigneur Kéraban avait obtenu ceci: c'est
qu'avant d'aller achever le mariage à Mossoul, le seigneur Yanar et sa
soeur les accompagneraient jusqu'à Scutari, qu'ils assisteraient à
l'union d'Amasia et d'Ahmet, et que la fiancée kurde ne repartirait
avec son fiancé hollandais que deux ou trois jours après pour le pays
de ses ancêtres.
Il faut convenir que Bruno, tout en pensant que son maître n'avait que
ce qu'il méritait pour son incroyable faiblesse, ne laissait pas de le
plaindre, à le voir tomber sous la coupe de cette terrible femme.
Mais, on doit l'avouer aussi, il fut pris d'un fou rire,--fou rire que
purent à peine réprimer Kéraban, Ahmet et les deux jeunes
filles,--lorsque l'on vit Van Mitten, au moment où la cérémonie des
fiançailles allait s'accomplir, affublé du costume de ce pays
extravagant.
«Quoi! vous, Van Mitten, s'écria Kéraban, c'est bien vous, ainsi vêtu
à l'orientale?
--C'est moi, ami Kéraban.
--En Kurde?
--En Kurde!
--Eh! vraiment, cela ne vous va pas mal, et je suis sûr que, dès que
vous y serez habitué, vous trouverez ce vêtement plus commode que vos
habits étriqués d'Europe!
--Vous êtes bien bon, ami Kéraban.
--Voyons, Van Mitten, quittez cet air soucieux! Dites-vous que c'est
aujourd'hui jour de carnaval et que ce n'est qu'un déguisement pour un
mariage en l'air!
--Ce n'est pas le déguisement qui m'inquiète le plus, répondit Van
Mitten.
--Et qu'est-ce donc?
--C'est le mariage!
--Bah! mariage provisoire, ami Van Mitten, répondit Kéraban, et
madame Saraboul payera cher ses fantaisies de veuve par trop
consolable! Oui, quand vous lui apprendrez que ces fiançailles ne vous
engagent en rien, puisque vous êtes déjà marié à Rotterdam, quand vous
lui donnerez congé en bonne forme, je veux être là, Van Mitten! En
vérité! il ne peut pas être permis d'épouser les gens malgré eux!
C'est déjà beaucoup quand ils veulent bien y consentir!»
Toutes ces raisons aidant, le digne Hollandais avait fini par accepter
la situation. Le mieux, au total, était de la prendre par son côté
risible, puisqu'elle prêtait à rire, et de s'y résigner, puisqu'elle
sauvegardait les intérêts de tous.
D'ailleurs, ce jour-là, Van Mitten aurait à peine eu le temps de se
reconnaître. Le seigneur Yanar et sa soeur n'aimaient décidément pas à
laisser languir les choses. Aussitôt pris, aussitôt pendu, et elle
était toute prête, cette potence du mariage, à laquelle ils
prétendaient attacher ce flegmatique enfant de la Hollande.
Il ne faudrait pas croire, cependant, que les formalités en usage dans
le Kurdistan eussent été, en quoi que ce soit, omises ou seulement
négligées. Non! le beau-frère veillait à tout avec un soin
particulier, et, dans cette grande cité, les éléments ne manquaient
point, qui devaient donner à ce mariage toute la solennité possible.
En effet, parmi la population de Trébizonde, on compte un certain
nombre de Kurdes. Parmi eux, le couple Yanar et Saraboul retrouva des
consanisances et des amis de Mossoul. Ces gens superbes se firent un
devoir d'assister leur noble compatriote en cette occasion qui
s'offrait à elle, et pour la quatrième fois, de se consacrer au
bonheur d'un époux. Il y eut donc, du côté de la fiancée, tout un clan
d'invités à la cérémonie, tandis que Kéraban, Ahmet, leurs compagnons,
s'empressaient de figurer à côté du fiancé. Encore faut-il bien
comprendre que Van Mitten, sévèrement gardé à vue, ne se trouva jamais
seul avec ses amis, depuis ces dernières paroles échangées au moment
où il venait de revêtir le costume traditionnel des seigneurs de
Mossoul et de Chehrezour. Un instant, seulement, Bruno put se glisser
jusqu'à lui et répéter d'un voix sinistre:
«Prenez garde, mon maître, prenez garde! Vous risquez gros jeu en tout
ceci!
--Eh! puis-je faire autrement, Bruno? répondit Van Mitten d'un ton
résigné. En tout cas, si c'est une sottise, elle tire mes amis
d'embarras, et les suites n'en seront point graves!
--Hum! fit Bruno en hochant la tête, se marier, mon maître, c'est se
marier, et....»
Et, comme, sur ce mot, on appela le Hollandais, nul ne saura jamais de
quelle façon le fidèle serviteur aurait achevé cette phrase
véritablement comminatoire!
Il était midi, au moment où le seigneur Yanar et autres Kurdes de
grande mine vinrent chercher le futur qu'ils ne devaient plus quitter
jusqu'à la fin de la cérémonie.
Et alors, ce noeud des fiançailles fut noué en grand appareil. Pendant
cette opération, il n'y eût pas même à critiquer la tenue des deux
conjoints, Van Mitten ne laissant rien paraître d'une certaine
inquiétude qui le dominait, la noble Saraboul fière d'enchaîner un
homme du nord de l'Europe à une femme du nord de l'Asie! Quelle
gloire, en effet, d'avoir allié la Hollande au Kurdistan.
La fiancée était superbe dans son costume de mariage,--un costume
qu'évidemment elle emportait en voyage, à tout hasard,--bonne
précaution cette fois, on en conviendra. Rien de splendide comme sont
«mitan» de drap d'or, dont les manches et le corsage disparaissaient
sous des broderies et des passementeries de filigrane! Rien de plus
riche que ce châle qui lui serrait à la taille, cet «entari» à raies
alternées de lignes de fleurettes et recouverte des mille plis de ces
mousselines de Brousse désignées sous le nom de «tchembers!» Rien de
plus majestueux que ce «chalwar» en gaze de Salonique, dont les jambes
se rattachaient sous le cuir de fines bottes de maroquin brodées de
perles! Et ce fez évasé, entouré de «yéminis» aux fleurs voyantes,
d'où se développait jusqu'à mi-corps un long «puskul» orné de
dentelles d'oya! Et les bijoux, les pendeloques de pièces d'or,
tombant sur le front jusqu'aux sourcils, et ces pendants d'oreilles
formés de ces petites rosaces, desquels rayonnent des chaînettes
supportant un petit croissant d'or, et les agrafes de ceinture en
vermeil, et les épingles en filigrane azuré, figurant une palme
indienne, et ces colliers irradiants à double rangée, ces
«guerdanliks» composés d'une suite d'agates serties en griffes,
gravées chacune du nom d'un iman! Non! jamais plus belle fiancée ne
s'était vue marchant dans les rues de Trébizonde, et en cette
circonstance, elles auraient dû être recouvertes d'un tapis de
pourpre, comme elles le furent jadis à la naissance de Constantin
Porphyrogénète!
Mais si la noble Saraboul était superbe, le seigneur Van Mitten, lui,
était magnifique, et son ami Kéraban ne lui ménagea pas des
compliments, qui ne pouvaient être ironiques de la part d'un vieux
croyant resté fidèle au vêtement oriental.
Il faut en convenir, ce costume donnait à Van Mitten une tournure
martiale, un air hautain, une physionomie avantageuse, quelque chose
de farouche, enfin, peu en rapport avec son tempérament de négociant
rotterdamois! Et comment en eût-il été autrement avec ce léger manteau
do mousseline chargé d'applications de cotonnade, ce large pantalon de
satin rouge qui se perdait dans des bottes de cuir, éperonnées,
ergotées et treillissées d'or sous les mille plis de leur tige, cette
robe ouverte dont les manches se déroulaient jusqu'à terre, et ce fez,
orné de «yéminis», et ce «puskul», dont la grosseur invraisemblable
indiquait le rang qu'allait bientôt occuper au Kurdistan l'époux de la
noble Saraboul?
Le grand bazar de Trébizonde avait fourni tous ces ajustements, qui,
faits sur mesure, n'auraient pas plus élégamment vêtu Van Mitten. Il
avait procuré aussi ces armes merveilleuses, dont le fiancé portait
tout un arsenal au châle brodé, soutachat passementé, qui lui serrait
la taille: poignant damasquinés, avec manche en jade vert et lame en
damas à double tranchant, pistolets à crosse d'argent gravés comme un
collier d'idole, sabre à lame courte, au tranchant taillé en dents de
scie avec poignée noire ornée d'un quadrillé en argent et pommeau à
rondelle, et enfin une arme d'hast en acier avec reliefs en méplat
gravés et dorés et finissant en lame ondulée comme le fer des
anciensfauchards!
Ah! le Kurdistan peut sans crainte déclarer la guerre à la Turquie! Ce
ne sont pas de pareils guerriers que les armées du Padischah pourront
jamais vaincre! Pauvre Van Mitten, qui eût dit qu'un jour tu aurais
été affublé de la sorte! Heureusement, comme le répétait le seigneur
Kéraban, et, après lui, son neveu Ahmet, et après Ahmet, Amasia et
Nedjeb, et après elle, tous, excepté Bruno:
«Bah! c'est pour rire!»
Pendant la cérémonie des fiançailles, les choses se passeront le plus
convenablement du monde. Si ce n'est que le fiancé fut trouvé un peu
froid par son terrible beau-frère et par sa non moins terrible soeur,
tout alla bien.
A Trébizonde, il ne manquait pas de juges, faisant fonctions
d'officiers ministériels, qui eussent réclamé l'honneur d'enregistrer
un pareil contrat,--d'autant plus que cela n'allait pas sans quelque
profit;--mais ce fut le magistrat même dont on avait pu apprécier la
sagacité dans l'affaire du caravansérail de Rissar qui fut chargé de
cettehonorable tâche et de complimenter, en bons termes, les futurs
époux.
Puis, après la signature du contrat, les deux fiancés et leur suite,
au milieu d'un immense concours de populaire, se transportèrent à la
ville close, dans une mosquée qui fut autrefois une église byzantine,
et dont les murailles sont décorées de curieuses mosaïques. Là,
retentirent certains chants kurdes, qui sont plus expressifs, plus
mélodieux, plus artistiques enfin, par leur couleur et leur rhythme,
que les chants turcs ou arméniens. Quelques instruments, dont la
sonorité se rapproche d'un simple cliquetis métallique et que dominait
la note aiguë de deux ou trois petites flûtes, joignirent leurs
accords bizarres au concert des voix suffisamment rafraîchies pour
cette circonstance. Puis, l'iman dit une simple prière, et Van Mitten
fut enfin fiancé, bien fiancé, ainsi que le répéta le seigneur Kéraban
à la noble Saraboul,--non sans une certaine arrière-pensée,--lorsqu'il
lui adressa ses meilleurs compliments.
Plus tard, le mariage devait s'achever au Kurdistan, où de nouvelles
fêtes dureraient pendant plusieurs semaines. Là, Van Mitten aurait à
se conformer aux coutumes kurdes,--ou, du moins, il devrait essayer de
s'y conformer. En effet, lorsque l'épouse arrive devant la maison
conjugale, son époux se présente inopinément devant elle, il l'entoure
de ses bras, il la prend sur ses épaules, et il la porte ainsi jusqu'à
la chambre qu'elle doit occuper. On veut, par là, épargner sa pudeur,
car il ne faut point qu'elle semble entrer de son plein gré dans une
demeure étrangère. Lorsqu'il en serait à cet heureux moment, Van
Mitten verrait à ne rien faire qui pût blesser les usages du pays.
Mais heureusement, il en était encore loin.
Ici, les fêtes des fiançailles furent tout naturellement complétées
par celles qui se donnaient, fort à propos, pour célébrer la nuit de
l'ascension du Prophète, cet -eilet-ul-my'râdy-, qui a lieu
ordinairement le 29 du mois de Redjeb. Cette fois, par suite de
circonstances particulières, dues à une concurrence politico-religieuse,
une ordonnance du chef des imans du pachalik l'avait fixée à cette date.
Le soir même, dans le plus vaste palais de la ville, magnifiquement
disposé a cet effet, des milliers et des milliers de fidèles
s'empressaient à une cérémonie qui les avait attirés à Trébizonde de
tous les points de l'Asie musulmane.
La noble Saraboul ne pouvait manquer cette occasion de produire son
fiancé en public. Quant au seigneur Kéraban, à son neveu, aux deux
jeunes filles, à leurs serviteurs, que pouvaient-ils faire de mieux,
pour passer les quelques heures de la soirée, que d'assister en grand
apparat à ce merveilleux spectacle?
Merveilleux, en effet, et comment ne l'eût-il pas été dans ce pays de
l'Orient, où tous les rêves de ce monde se transforment en réalités
dans l'autre! Ce qu'allait être cette fête donnée en l'honneur du
Prophète, il serait plus facile au pinceau de le représenter, en
employant tous les tons de la palette, qu'à la plume de le décrire,
même en empruntant les cadences, les images, les périodes des plus
grands poètes du monde!
«La richesse est aux Indes, dit un proverbe turc, l'esprit en Europe,
la pompe chez les Ottomans!»
Et ce fut réellement au milieu d'une pompe incomparable que se
déroulèrent les péripéties d'une poétique affabulation, à laquelle les
plus gracieuses filles de l'Asie Mineure prêtèrent le charme de leurs
danses et l'enchantement de leur beauté. Elle reposait sur cette
légende, imitée de la légende chrétienne, que, jusqu'à sa mort,
arrivée en l'an dixième de l'Hégire,--six cent trente-deux ans après
l'ère nouvelle,--ce paradis était fermé à tous les fidèles, endormis
dans le vague des espaces, en attendant l'arrivée du Prophète. Ce
jour-là, il apparaissait à cheval sur «el-borak», l'hippogryphe qui
l'attendait à la porte du temple de Jérusalem; puis, son tombeau
miraculeux, quittant la terre, montait à travers les cieux et restait
suspendu entre le zénith et le nadir, au milieu des splendeurs du
paradis de l'Islam. Tous se réveillaient alors pour rendre hommage au
Prophète; la période de l'éternel bonheur promis aux croyants,
commençait enfin, et Mahomet s'élevait dans une apothéose
éblouissante, pendant laquelle les astres du ciel arabique, sous la
forme de houris innombrables, gravitaient autour du front
resplendissant d'Allah!
En un mot, cette fête, ce fut comme une réalisation de ce rêve de l'un
des poètes qui a le mieux senti la poésie des pays orientaux,
lorsqu'il dit, à propos de ces physionomies extatiques des derviches,
emportés dans leurs rondes si étrangement rhythmées:
«Que voyaient-ils en ces visions qui les berçaient? les forêts
d'émeraudes à fruits de rubis, les montagnes d'ambre et de myrrhe, les
kiosques de diamants et les tentes de perles du paradis de Mahomet!»
X
PENDANT LEQUEL LES HÉROS DE CETTE HISTOIRE NE PERDENT NI UN JOUR NI
UNE HEURE.
Le lendemain, 18 septembre, au moment où le soleil commençait à dorer
de ses premiers rayons les plus hauts minarets de la ville, une petite
caravane sortait par l'une des portes de l'enceinte fortifiée et
jetait un dernier adieu à la poétique Trébizonde.
Cette caravane, en route pour les rives du Bosphore, suivait les
chemins du littoral sous la direction d'un guide, dont le seigneur
Kéraban avait volontiers accepté les services.
Ce guide, en effet, devait parfaitement connaître cette portion
septentrionale de l'Anatolie: c'était un de ces nomades connus dans le
pays sous le nom de «loupeurs».
On désigne par ce nom une certaine spécialité de bûcherons, faisant
métier de courir les forêts de cette partie de l'Anatolie et de l'Asie
Mineure, où croît abondamment le noyer vulgaire. Sur ces arbres
poussent des loupes ou excroissances naturelles, d'une remarquable
dureté, dont le bois, par cela même qu'il se prête à toutes les
exigences de l'outil d'ébéniste, est particulièrement recherché.
Ce loupeur, ayant appris que des étrangers allaient quitter Trébizonde
pour se rendre à Scutari, était venu la veille leur offrir ses
services. Il avait paru intelligent, très pratique de ces routes, dont
il connaissait parfaitement les enchevêtrements multiples. Aussi,
après des réponses très nettes aux questions posées par le seigneur
Kéraban, le loupeur avait-il été engagé à un bon prix, qui devait être
doublé si la caravane atteignait les hauteurs du Bosphore avant douze
jours,--dernier délai fixé pour la célébration du mariage d'Amasia et
d'Ahmet.
Ahmet, après avoir interrogé ce guide et bien qu'il y eût, dans sa
figure froide, dans son attitude réservée, cet on ne sait quoi qui ne
prévient guère en faveur des gens, ne jugea pas qu'il y eût lieu de ne
point lui accorder confiance. Rien de plus utile, d'ailleurs, qu'un
homme connaissant ces régions pour les avoir parcourues toute sa vie,
rien de plus rassurant au point de vue d'un voyage qui devait
s'exécuter dans les plus grandes conditions de célérité.
Le loupeur était donc le guide du seigneur Kéraban et de ses
compagnons. A lui de prendre la direction de la petite troupe. Il
choisirait les lieux de halte, il organiserait les campements, il
veillerait à la sûreté de tous, et lorsqu'on lui promit de doubler son
salaire sous condition d'arriver à Scutari dans les délais voulus:
«Le seigneur Kéraban peut être assuré de tout mon zèle, répondit-il,
et puisqu'il me propose double prix pour payer mes services, moi, je
m'engage à ne lui rien réclamer si, avant douze jours, il n'est pas de
retour à sa villa de Scutari.
--Par Mahomet, voilà un homme qui me va! dit Kéraban, lorsqu'il
rapporta ce propos à son neveu.
--Oui, répondit Ahmet, mais, si bon guide qu'il soit, mon oncle,
n'oublions pas qu'il ne faut pas s'aventurer imprudemment sur ces
routes de l'Anatolie!
--Ah! toujours tes craintes!
--Oncle Kéraban, je ne nous croirai véritablement à l'abri de toute
éventualité, que lorsque nous serons à Scutari....
--Et que tu seras marié! Soit! répondit Kéraban en serrant la main
d'Ahmet. Eh bien, dans douze jours, je te le promets, Amasia sera la
femme du plus défiant des neveux....
--Et la nièce du....
--Du meilleur des oncles» s'écria Kéraban, qui termina sa phrase par
un bel éclat de rire.
Le matériel roulant de la caravane était ainsi composé: deux
«talikas», sorte de calèches assez confortables, qui peuvent se fermer
en cas de mauvais temps, avec quatre chevaux, attelés par couple à
chaque talika, et deux chevaux de selle. Ahmet avait été trop heureux,
même pour un haut prix, de trouver ces véhicules à Trébizonde, ce qui
lui permettrait d'achever le voyage dans de bonnes condition le seigneur
Kéraban, Amasia et Nedjeb avaient pris place dans la première talika,
dont Nizib occupait le siège de derrière. Au fond de la seconde trônait
la noble Saraboul, auprès de son fiancé et en face de son frère, avec
Bruno, faisant office de valet de pied.
Un des chevaux de selle était monté par Ahmet, l'autre par le guide,
qui tantôt galopait aux portièresdes talikas, conduites en poste,
tantôt éclairait la route par quelque pointe en avant.
Comme le pays pouvait ne pas être très sur, les voyageurs s'étaient
munis de fusils et de revolvers, sans compter les armes qui figuraient
d'ordinaire aux ceintures du seigneur Yanar et de sa soeur, et les
fameux pistolets râteurs du seigneur Kéraban. Ahmet, bien que le guide
lui assurât qu'il n'y avait rien à craindre sur ces routes, avait
voulu se précautionner contre toute agression.
En somme, deux cents lieues environ a faire en douze jours avec ces
moyens de transport, même sans relayer dans une contrée où les maisons
de poste étaient rares, même en laissant aux chevaux le repos de
chaque nuit, il n'y avait rien là qui fût absolument difficile. Donc,
à moins d'accidents imprévus ou improbables, ce voyage circulaire
devait s'achever dans les délais voulus. Le pays qui s'étend depuis
Trébizonde jusqu'à Sinope est appelé Djanik par les Turcs. C'est au
delà que commence l'Anatolie proprement dite, l'ancienne Bythinie,
devenue l'un des plus vastes pachaliks de la Turquie d'Asie, qui
comprend la partie ouest de l'ancienne Asie Mineure avec Koutaieh pour
capitale et Brousse, Smyrne, Angora, etc., pour principales villes.
La petite caravane, partie à six heures du matin de Trébizonde,
arrivait à neuf heures à Platana, après une étape de cinq lieues.
Platana, c'est l'ancienne Hermouassa. Pour l'atteindre, il faut
traverser une sorte de vallée, où poussent l'orge, le blé, le maïs, où
se développent de magnifiques plantations de tabac qui y réussissent
merveilleusement. Le seigneur Kéraban ne put se retenir d'admirer les
produits de cette solanée d'Asie, dont les feuilles, scellées sans
aucune préparation, deviennent d'un jaune d'or. Très probablement, son
correspondant et ami Van Mitten n'eût pas contenu davantage les élans
de son admiration, s'il ne lui avait été défendu de rien admirer en
dehors de la noble Saraboul.
Dans toute cette contrée s'élèvent de beaux arbres, des abiès, des
pins, des hêtres comparables aux plus majestueux du Holstein et du
Danemark, des noisetiers, des groseillers, des framboisiers sauvages.
Bruno, non sans un certain sentiment d'envie, put observer aussi que
les indigènes de ce pays, même en bas âge, avaient déjà de gros
ventres,--ce qui était bien humiliant pour un Hollandais réduit à
l'état de squelette.
A midi, on dépassait la petite bourgade de Fol en laissant sur la
gauche les premières ondulations des Alpes Pontiques. A travers les
chemins se croisaient, allant vers Trébizonde ou en revenant, des
paysans vêtus d'étoffes de grosse laine brune, coiffés du fez ou du
bonnet de peau de mouton, accompagnés de leurs femmes, qui
s'enveloppaient de morceaux de cotonnades rayées, bien apparentes sur
leurs jupons de laine rouge.
Tout ce pays était un peu celui de Xénophon, illustré par sa fameuse
retraite des Dix Mille. Mais l'infortuné Van Mitten le traversait sous
le regard menaçant de Yanar, sans même avoir le droit de consulter son
guide! Aussi avait-il donné l'ordre à Bruno de le consulter pour lui
et de prendre quelques notes au vol. Il est vrai que Bruno songeait à
tout autre chose qu'aux exploits du général grec, et voilà pourquoi,
en sortant de Trébizonde, il avait négligé de montrer à son maître
cette colline qui domine la côte, et du haut de laquelle les Dix
Mille, revenant des provinces Macroniennes, saluèrent de leurs
enthousiastes cris les flots de la mer Noire. En vérité, cela n'était
pas d'un fidèle serviteur.
Le soir, après une journée d'une vingtaine de lieues, la caravane
s'arrêtait et couchait à Tireboli. Là, le «caïwak», fait avec la
caillette des agneaux sorte de crème obtenue par l'attiédissement du
lait, «yaourk», fromage fabriqué avec du lait aigri au moyen de
présure, furent sérieusement appréciés de voyageurs qu'une longue
route avait mis en appétit. D'ailleurs, le mouton, sous toutes ses
formes, ne manquait point au repas, et Nizib put s'en régaler, sans
craindre d'enfreindre la loi musulmane. Bruno, cette fois, ne put lui
chicaner sa part du souper.
Cette petite bourgade, qui n'est méme qu'un simple village, fut
quittée dès le matin du 19 septembre. Dans la journée, on dépassa Zèpe
et son port étroit, où peuvent s'abriter seulement trois ou quatre
bâtiments de commerce d'un médiocre tirant d'eau. Puis, toujours sous
la direction du guide, qui, sans contredit, connaissait parfaitement
ces routes à peine tracées quelquefois au milieu de longues plaines,
on arrivait très tard a Kérésoum, après une étape de vingt-cinq
lieues.
Kérésoum est bâtie au pied d'une colline, dans un double escarpement
de la côte. Cette ancienne Pharnacea, où les Dix Mille s'arrêtèrent
pendant dix jours pour y réparer leurs forces, est très pittoresque
avec les ruines de son château qui dominent l'entrée du port.
Là, le seigneur Kéraban aurait pu aisément faire une ample provision
de tuyaux de pipe en bois de cerisier, qui sont l'objet d'un important
commerce. En effet, le cerisier abonde sur cette partie du pachalik,
et Van Mitten crut devoir raconter à sa fiancée ce grand fait
historique: c'est que ce fut précisément de Kérésoum que le proconsul
Lucullus envoya les premiers cerisiers qui furent acclimatés en
Europe.
Saraboul n'avait jamais entendu parler du célèbre gourmet et ne parut
prendre qu'un médiocre intérêt aux savantes dissertations de Van
Mitten. Celui-ci, toujours sous la domination de cette altière
personne, faisait bien le plus triste Kurde qu'on pût imaginer. Et
cependant, son ami Kéraban, sans qu'on put deviner s'il plaisantait ou
non, ne cessait de le féliciter sur la façon dont il portait son
nouveau costume,--ce qui faisait hausser les épaules à Bruno.
«Oui, Van Mitten, oui! répétait Kéraban, cela vous va parfaitement,
cette robe, ce chalwar, ce turban et, pour être un Kurde au complet,
il ne vous manque plus que de grosses et menaçantes moustaches, telles
qu'en porte le seigneur Yanar!
--Je n'ai jamais eu de moustaches, répondit Van Mitten.
--Vous n'avez pas de moustaches? s'écria Saraboul.
--Il n'a pas de moustaches? répéta le seigneur Yanar du ton le plus
dédaigneux.
--A peine, du moins, noble Saraboul!
--Eh bien, vous en aurez, reprit l'impérieuse Kurde, et je me charge,
moi, de vous les faire pousser!
--Pauvre monsieur Van Mitten! murmurait alors la jeune Amasia, en le
récompensant d'un bon regard.
--Bon! tout cela finira par un éclat de rire» répétait Nedjeb, tandis
que Bruno secouait la tête comme un oiseau de mauvais augure.
Le lendemain, 20 septembre, après avoir suivi l'amorce d'une voie
romaine que Lucullus fit construire, dit-on, pour relier l'Anatolie
aux provinces arméniennes, la petite troupe, très favorisée par le
temps, laissait en arrière le village d'Aptar, puis, vers midi, la
bourgade d'Ordu. Cette étape côtoyait la lisière de forêts superbes,
qui s'étagent sur les collines, dans lesquelles abondent les essences
les plus variées, chênes, charmes, ormes, érables, platanes, pruniers,
oliviers d'une espèce bâtarde, genévriers, aulnes, peupliers blancs,
grenadiers, mûriers blancs et noirs, noyers et sycomores. Là, la
vigne, d'une exubérance végétale qui en fait comme le lierre des pays
tempérés, enguirlande les arbres jusqu'à leurs plus hautes cimes. Et
cela, sans parler des arbustes, aubépines, épines-vinettes, coudriers,
viornes, sureaux, néfliers, jasmins, tamaris, ni des plantes les plus
variées, safrans a fleurs bleues, iris, rhododendrons, scabieuses,
narcisses jaunes, asclépiades, mauves, centaurées, giroflées,
clématites orientales, etc. et tulipes sauvages, oui, jusqu'à des
tulipes! que Van Mitten ne pouvait regarder sans que tous les
instincts de l'amateur ne se réveillassent en lui, bien que la vue de
ces plantes fût plutôt de nature à évoquer quelque déplaisant souvenir
de sa première union! Il est vrai, l'existence de l'autre madame Van
Mitten était maintenant une garantie contre les prétentions
matrimoniales de la seconde. Il était heureux, ma foi, et dix fois
heureux que le digne Hollandais fût déjà marié en première noce!
Le cap Jessoun Bouroun une fois dépassé, le guide dirigea la caravane
à travers les ruines de l'antique ville de Polemonium, vers la
bourgade de Fatisa, où voyageurs et chevaux dormirent d'un bon sommeil
pendant toute la nuit.
Ahmet, l'esprit toujours en éveil, n'avait jusque-là rien surpris de
suspect. Cinquante et quelques lieues venaient d'être franchies depuis
Trébizonde pendant lesquelles aucun danger n'avait paru menacer le
seigneur Kéraban et ses compagnons. Le guide, peu communicatif de sa
nature, s'était toujours tiré d'affaire, pendant les cheminements et
les haltes, avec intelligence et sagacité. Et cependant, Ahmet
éprouvait pour cet homme une certaine défiance qu'il ne pouvait
maîtriser. Aussi ne négligeait-il rien de ce qui devait assurer la
sécurité de tous, et veillait-il au salut commun, sans en rien laisser
voir.
Le 21, dès l'aube, on quittait Fatisa. Vers midi, on laissait sur la
droite le port d'Ounièh et ses chantiers de construction, à
l'embouchure de l'ancien Oenus. Puis, la route se développa à travers
d'immenses plaines de chanvre jusqu'aux bouches du Tcherchenbèb, où la
légende a placé une tribu d'Amazones, de manière à contourner des caps
et des promontoires couverts de ruines, comme tous ceux de cette côte
si curieusement historique. Le bourg de Terme fût dépassé dans
l'après-midi, et, le soir, Sansoun, une ancienne colonie athénienne,
servit de lieu de halte pour la nuit.
Sansoun est une des plus importantes échelles de ce levant de la mer
Noire, bien que sa rade soit peu sûre et son port insuffisamment
profond à l'embouchure de l'Ékil-Irmak. Cependant, le commerce y est
assez actif et expédie jusqu'à Constantinople des cargaisons de melons
d'eau qui, sous le nom d'arbouses, croissent abondamment dans les
environs. Un vieux fort, pittoresquement bâti sur la côte, ne la
défendrait que très imparfaitement contre une attaque par mer.
Dans l'état d'amaigrissement où se trouvait Bruno, il lui sembla que
ces arbouses, trop aqueuses, dont le seigneur Kéraban et ses
compagnons se régalèrent, ne seraient point de nature à le fortifier,
et il refusa d'en manger. Le fait est que le brave garçon, quoique
très éprouvé déjà dans son embonpoint, trouvait encore le moyen de
maigrir, et Kéraban lui-même fut obligé de le reconnaître.
«Mais, lui disait-il en manière de consolation, nous approchons de
l'Egypte, et là, s'il lui plaît, Bruno pourra faire un trafic
avantageux de sa personne!
--Et de quelle façon? ... demandait Bruno.
--En se vendant comme momie!»
Si ces propos déplaisaient à l'infortuné serviteur, s'il souhaitait au
seigneur Kéraban quelque aventure plus déplorable encore que le second
mariage de son maître, cela va de soi.
«Mais vous verrez qu'il ne lui arrivera rien, à ce Turc, murmurait-il,
et que toute la malechance sera pour des chrétiens comme nous!»
Et, en vérité, le seigneur Kéraban se portait à merveille, sans
compter que sa belle humeur ne tarissait plus, depuis qu'il voyait ses
projets s'accomplir dans les meilleures conditions de temps et de
sécurité.
Ni le village de Militseh, ni le Kysil, qui fut passé sur un pont de
bateaux pendant la journée du 22 septembre, ni Gerse où on arriva le
lendemain, vers midi, ni Tschobanlar, n'arrêtèrent les attelages, si
ce n'est le temps nécessaire à leur donner quelque repos. Cependant,
le seigneur Kéraban eût aimé à visiter, ne fût-ce que pendant quelques
heures, Bafira ou Bafra, située un peu en arrière, où se fait un grand
commerce de ces tabacs, dont les «tays» ou paquets, ficelés entre de
longues lattes, avaient si souvent rempli ses magasins de
Constantinople; mais il eût fallu faire un détour d'une dizaine de
lieues, et il lui parut sage de ne point allonger une route longue
encore.
Le 23, au soir, la petite caravane arrivait sans encombre à Sinope,
sur la frontière de l'Anatolie proprement dite.
Encore une échelle importante du Pont-Euxin, cette Sinope, assise sur
son isthme, l'antique Sinope de Strabon et de Polybe. Sa rade est
toujours excellente, et elle construit des navires avec les excellents
bois des montagnes d'Aio-Antonio, qui s'élèvent aux environs. Elle
possède un château enfermé dans une double enceinte, mais ne compte
que cinq cents maisons au plus et à peine cinq à six mille âmes.
Ah! pourquoi Van Mitten n'était-il pas né deux à trois mille ans plus
tôt! Combien il eût admiré cette ville célèbre, dont on attribue la
fondation aux Argonautes, qui devint si importante sous une colonie
milésienne, qui mérita d'être appelée la Cartilage du Pont-Euxin, dont
les vaisseaux couvrirent la mer Noire au temps des Romains, et qui
finit par être cédée à Mahomet II «parce qu'elle plaisait beaucoup à
ce Commandeur des Croyants!» Mais il était trop tard pour en retrouver
toutes les splendeurs écroulées, dont il ne reste plus que des
fragments de corniches, de frontons, de chapiteaux de divers styles.
Il faut d'ailleurs observer que, si cette cité tire son nom de Sinope,
fille d'Asope et de Methone, qui fut enlevée par Apollon et conduite
en cet endroit, cette fois, c'était la nymphe qui enlevait l'objet de
sa tendresse et que cette nymphe avait nom Saraboul! Ce rapprochement
fut fait par Van Mitten, non sans quelque serrement de coeur.
Cent vingt-cinq lieues environ séparent Sinope de Scutari. Il restait
au seigneur Kéraban sept jours seulement pour les faire. S'il n'était
pas en retard, il n'était point en avance non plus. Il convenait donc
de ne pas perdre un instant.
Le 24, au soleil levant, on quitta Sinope pour suivre les détours du
rivage anatolien. Vers dix heures, la petite troupe atteignait
Istifan, à midi, la bourgade d'Apana, et le soir, après une journée de
quinze lieues, elle s'arrêtait à Ineboli, dont la rade foraine, battue
par tous les vents, est peu sûre pour les bâtiments de commerce.
Ahmet proposa alors de ne prendre là que deux heures de repos et de
voyager le reste de la nuit. Douze heures gagnées valaient bien
quelque surcroît de fatigue. Le seigneur Kéraban accepta donc la
proposition de son neveu. Personne ne réclama,--pas même Bruno.
D'ailleurs, Yanar et Saraboul, eux aussi, avaient quelque hâte d'être
arrivés sur les rives du Bosphore pour reprendre le chemin du
Kurdistan, et Van Mitten une hâte non moins grande mais pour s'enfuir
aussi loin que possible de ce Kurdistan, dont le nom seul lui faisait
horreur!
Le guide ne fit aucune opposition à ce projet et se déclara prêt à
partir dès qu'on le voudrait. De nuit comme de jour, la route n'était
pas pour l'embarrasser, et ce loupeur, habitué à marcher par instinct
au milieu de forêts épaisses, ne pouvait être gêné de se reconnaître
sur des chemins qui suivaient la côte.
On partit donc, à huit heures du soir, par une belle lune, pleine et
brillante, qui s'éleva dans l'est sur un horizon de mer, peu après le
coucher du soleil. Amasia, Nedjeb et le seigneur Kéraban, la noble
Saraboul, Yanar et Van Mitten, étendus dans leurs calèches, se
laissèrent endormir au trot des chevaux qui se maintinrent à une bonne
allure.
Ils ne virent donc rien du cap Kerembé, entourbillonné d'oiseaux de
mer, dont les cris assourdissants remplissaient l'espace. Le matin,
ils dépassaient Timlé, sans qu'aucun incident eût troublé leur voyage;
puis, ils atteignaient Kidros, et, le soir, venaient faire halte pour
toute la nuit à Amastra. Ils avaient bien droit à quelques heures de
repos, après une traite de plus de soixante lieues, enlevées en
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