--Mais il me semble que j'en ai bien le droit, répondit Van Mitten,
puisque je préfère le tabac de l'Asie Mineure....
--L'Asie Mineure! Vraiment! L'Asie Mineure est loin de valoir la
Perse, quand il s'agit de tabac à fumer!
--Cela dépend!
--Le tombéki, même lorsqu'il a subi un double lavage, possède encore
des propriétés actives, infiniment supérieures à celles du latakié!
--Je le crois bien! s'écria le Hollandais. Des propriétés trop
actives, qui sont dues à la présence de la belladone!
--La belladone, en proportions convenables, ne peut qu'accroître les
qualités du tabac!...
--Pour les gens qui veulent tout doucement s'empoisonner! répartit Van
Mitten.
--Ce n'est point un poison!
--C'en est un, et des plus énergiques!
--Est-ce que j'en suis mort! s'écria Kéraban, qui, dans l'intérêt de
sa cause, avala sa bouffée tout entière!
--Non, mais vous en mourrez!
--Eh bien, même à l'heure de ma mort, répéta Kéraban, dont la voix
prit une intensité inquiétante, je soutiendrais encore que le tombéki
est préférable à ce foin desséché qu'on appelle du latakié!
--Il est impossible de laisser passer, sans protestation, une telle
erreur! dit Van Mitten, qui s'emballait à son tour.
--Elle passera, cependant!
--Et vous osez dire cela à un homme, qui, pendant vingt ans, a acheté
des tabacs!
--Et vous osez soutenir le contraire à un homme qui, pendant trente
ans, en a vendu!
--Vingt ans!
--Trente ans!»
Sur cette nouvelle phase de la discussion, les deux contradicteurs
s'étaient redressés au même instant. Mais, pendant qu'ils
gesticulaient avec vivacité, les bouquins s'échappèrent de leurs
lèvres, les tuyaux tombèrent sur le sol. Aussitôt, tous deux de les
ramasser, en continuant de se disputer, au point d'en arriver aux
personnalités les plus désagréables.
«Décidément, Van Mitten, dit Kéraban, vous êtes bien le plus fieffé
têtu que je connaisse!
--Après vous, Kéraban, après vous!
--Moi?
--Vous! s'écria le Hollandais, qui ne se maîtrisait plus. Mais
regardez donc la fumée du latakié, qui s'échappe de mes lèvres!
--Et vous, riposta Kéraban, la fumée du tombéki, que je rejette comme
un nuage odorant!»
Et tous deux tiraient sur leurs bouts d'ambre à en perdre haleine! Et
tous deux s'envoyaient cette fumée au visage!
«Mais sentez donc, disait l'un, l'odeur de mon tabac!
--Sentez donc, répétait l'autre, l'odeur du mien!--Je vous forcerai
bien d'avouer, dit enfin Van Mitten, qu'en fait de tabac, vous n'y
connaissez rien!
--Et vous, répliqua Kéraban, que vous êtes au-dessous du dernier des
fumeurs!»
Tous deux parlèrent si haut alors, sous l'impression de la colère,
qu'on les entendait du dehors Très certainement, ils en étaient
arrivés à ce point que de grosses injures allaient éclater entre eux,
comme des obus sur un champ de bataille....
Mais, à ce moment, Ahmet parut. Bruno et Nizib, attirés par le bruit,
le suivaient. Tous trois s'arrêtèrent sur le seuil de la gloriette.
«Tiens! s'écria Ahmet, en éclatant de rire, mon oncle Kéraban qui fume
le narghilé de monsieur Van Mitten, et monsieur Van Mitten qui fume le
narghilé de mon oncle Kéraban!»
Et Nizib et Bruno de faire chorus.
En effet, en ramassant leurs bouquins, les deux disputeurs s'étaient
trompés et avaient pris le tuyau l'un de l'autre, ce qui faisait que,
sans s'en apercevoir, et tout en continuant à proclamer les qualités
supérieures de leurs tabacs de prédilection, Kéraban fumait du
latakié, pendant que Van Mitten fumait du tombéki!
En vérité, ils ne purent s'empêcher de rire, et, finalement, ils
se donnèrent la main de bon coeur, comme deux amis, dont aucune
discussion, même sur un sujet aussi grave, ne pouvait altérer
l'amitié.
«Les chevaux sont à la chaise, dit alors Ahmet. Nous n'avons plus qu'à
partir!
--Partons donc!» répondit Kéraban.
Van Mitten et lui remirent à Bruno et à Nizib les deux narghilés, qui
avaient failli se transformer en engins de guerre, et tous eurent
bientôt repris place dans leur voiture de voyage.
Mais en y montant, Kéraban ne put s'empêcher de dire tout bas à son
ami:
«Puisque vous y avez goûté, Van Mitten, avouez maintenant que le
tombéki est bien supérieur au latakié!
--J'aime mieux l'avouer! répondit le Hollandais, qui s'en voulait
d'avoir osé tenir tête à son ami.
--Merci, ami Van Mitten, répondit Kéraban, ému par tant de
condescendance, voila un aveu que je n'oublierai jamais!»
Et tous deux cimentèrent par une vigoureuse poignée de main un nouveau
pacte d'amitié qui ne devait jamais se rompre.
Cependant, la chaise, emportée au galop de son attelage, roulait avec
rapidité sur la route du littoral.
A huit heures du soir, la frontière de l'Abkasie était atteinte, et
les voyageurs y faisaient halte au relais de poste, où ils dormirent
jusqu'au lendemain matin.
XVII
DANS LEQUEL IL ARRIVE UNE AVENTURE DES PLUS GRAVES, QUI TERMINE LA
PREMIÈRE PARTIE DE CETTE HISTOIRE.
L'Abkasie est une province à part, au milieu de la région caucasienne,
dans laquelle le régime civil n'a pas encore été introduit et qui ne
relève que du régime militaire. Elle a pour limite au sud le fleuve
Ingour, dont les eaux forment la lisière de la Mingrélie, l'une des
principales divisions du gouvernement de Koutaïs.
C'est une belle province, une des plus riches du Caucase, mais le
système qui la régit n'est pas fait pour mettre ses richesses
en valeur. C'est à peine si ses habitants commencent à devenir
propriétaires d'un sol qui appartenait tout entier aux princes
régnants, descendant d'une dynastie persane. Aussi l'indigène y est-il
encore à demi sauvage, ayant à peine la notion du temps, sans langue
écrite, parlant une sorte de patois que ses voisins ne peuvent
comprendre,--un patois si pauvre même, qu'il manque de mots pour
exprimer les idées les plus élémentaires.
Van Mitten ne fut point sans remarquer, au passage, le vif contraste
de cette contrée avec les districts plus avancés en civilisation qu'il
venait de traverser.
A la gauche de la route, développement de champs de maïs, rarement de
champs de blé, des chèvres et des moutons, très surveillés et gardés,
des buffles, des chevaux et des vaches, vaguant en liberté dans les
pâturages, de beaux arbres, des peupliers blancs, des figuiers, des
noyers, des chênes, des tilleuls, des platanes, de longs buissons de
buis et de houx, tel est l'aspect de cette province de l'Abkasie.
Ainsi que l'a justement fait observer une intrépide voyageuse, madame
Caria Serena, «si l'on compare entre elles ces trois provinces
limitrophes l'une de l'autre, la Mingrélie, le Samourzakan, l'Abkasie,
on peut dire que leur civilisation respective est au même degré
d'avancement que la culture des monts qui les environnent: la
Mingrélie, qui, socialement, marche en tête, a des hauteurs boisées et
mises en valeur; le Samourzakan, déjà plus arriéré, présente un
relief à moitié sauvage; l'Abkasie, enfin, demeurée presque à l'état
primitif, n'a qu'un écheveau de montagnes incultes, que n'a pas encore
touché la main de l'homme. C'est donc l'Abkasie qui, de tous les
districts caucasiens, sera le plus tard entré en jouissance des
bienfaits de la liberté individuelle.»
La première halte que firent les voyageurs après avoir franchi
la frontière, fut à la bourgade de Gagri, joli village, avec une
charmante église de Sainte-Hypata, dont la sacristie sert maintenant
de cellier, un fort, qui est en même temps un hôpital militaire, un
torrent, sec alors, le Gagrinska, la mer d'un côté, de l'autre, toute
une campagne fruitière, plantée de grands accacias, semée de bosquets
de roses odorantes. Au loin, mais à moins de cinquante verstes, se
développe la chaîne limitrophe entre l'Abkasie et la Circassie, dont
les habitants, défaits par les Russes, après la sanglante campagne de
1859, ont abandonné ce beau littoral.
La chaise, arrivée là, à neuf heures du soir, y passa la nuit. Le
seigneur Kéraban et ses compagnons reposèrent dans un des doukhans de
la bourgade, et en repartirent le lendemain matin.
A midi, six lieues plus loin, Pizunda leur offrait des chevaux de
rechange. Là, Van Mitten eut une demi-heure pour admirer l'église où
résidèrent les anciens patriarches du Caucase occidental; cet édifice,
avec sa coupole de briques, autrefois coiffée de cuivre, l'agencement
de ses nefs suivant le plan de la croix grecque, les fresques de ses
murailles, sa façade ombragée par des ormes séculaires, mérite d'être
compté parmi les plus curieux monuments de la période byzantine au
sixième siècle.
Puis, dans la même journée, ce furent les petites bourgades de
Goudouati et de Gounista, et, à minuit, après une rapide étape de
dix-huit lieues, les voyageurs venaient prendre quelques heures de
repos à la bourgade Soukhoum-Kalé, bâtie sur une large baie foraine,
qui s'étend dans le sud jusqu'au cap Kodor.
Soukhoum-Kalé est le principal port de l'Abkasie; mais la dernière
guerre du Caucase a en partie détruit la ville, où se pressait une
population hybride de Grecs, d'Arméniens, de Turcs, de Russes, encore
plus que d'Abkases. Maintenant, l'élément militaire y domine, et
les steamers d'Odessa ou de Poti envoient de nombreux visiteurs aux
casernes, construites près de l'ancienne forteresse, qui fut élevée
au seizième siècle, sous le règne d'Amurah, époque de la domination
ottomane.
Un repas, d'un menu très géorgien, composé d'une soupe aigre au
bouillon de poule, d'un ragoût de viande farcie, assaisonné de lait
acide au safran,--repas qui ne pouvait être que médiocrement apprécié
par deux Turcs et un Hollandais,--précéda le départ, à neuf heures du
matin.
Après avoir laissé en arrière la jolie bourgade de Kélasouri, bâtie
dans l'ombreuse vallée de Kélassur, les voyageurs franchirent le
Kodor à vingt-sept verstes de Soukhoum-Kalé. La chaise longea ensuite
d'énormes futaies, que l'on pouvait comparer à de véritables forêts
vierges, avec lianes inextricables, broussailles touffues, dont on
n'a raison que par le fer ou le feu, et auxquelles ne manquent ni les
serpents, ni les loups, ni les ours, ni les chacals,--un coin de
l'Amérique tropicale, jeté sur le littoral de la mer Noire. Mais déjà
la hache des exploitants se promène à travers ces forêts que tant de
siècles ont respectées, et ces beaux arbres disparaîtront avant peu
pour les besoins de l'industrie, charpentes de maisons ou charpentes
de navires.
Otchemchiri, chef-lieu du district qui comprend le Kodor et le
Samourzakan, importante bourgade maritime, assise sur deux cours
d'eau, Hori, dont le sanctuaire byzantin mérite d'être visité, mais,
faute de temps, ne put l'être en cette circonstance, Gajida et
Anaklifa, furent dépassés dans cette journée,--une des plus longues
par les heures employées à courir, une des plus rapides par l'espace
qui fut dévoré au galop de l'attelage. Mais aussi, le soir, vers onze
heures, les voyageurs arrivaient à la frontière de l'Abkasie, ils
franchissaient à gué le fleuve Ingour, et, vingt-cinq verstes plus
loin, ils s'arrêtaient a Redout-Kalé, chef-lieu de la Mingrélie, l'une
des provinces du gouvernement de Koutaïs.
Les quelques heures de nuit qui restaient furent consacrées au
sommeil. Cependant, si fatigué qu'il fut, Van Mitten se leva de grand
matin, afin de faire au moins une excursion profitable avant son
départ. Mais il trouva Ahmet levé aussi tôt que lui, tandis que le
seigneur Kéraban dormait encore dans une assez bonne chambre de la
principale auberge.
«Déjà hors du lit? dit Van Mitten, en apercevant Ahmet, qui allait
sortir! Est-ce que mon jeune ami a l'intention de m'accompagner dans
ma promenade matinale?
--En ai-je le temps, monsieur Van Mitten? répondit Ahmet. Ne faut-il
pas que je m'occupe de renouveler nos provisions de voyage? Nous ne
tarderons pas à franchir la frontière russo-turque, et il ne sera pas
aisé de se ravitailler dans les déserts du Lazistan et de l'Anatolie!
Vous voyez donc bien que je n'ai pas un instant à perdre!
--Mais, cela fait, répondit le Hollandais, ne pourrez-vous disposer de
quelques heures?...
--Cela fait, monsieur Van Mitten, j'aurai à visiter notre chaise de
poste, à m'entendre avec un charron pour qu'il en resserre les écrous,
qu'il graisse les essieux, qu'il voie si le frein n'a pas joué,
et qu'il change la chaîne du sabot. Il ne faut pas, au delà de la
frontière, que nous ayons besoin de nous réparer! J'entends donc
remettre la chaise en parfait état, et je compte bien qu'elle finira
avec nous cet étonnant voyage!
--Bien! Mais cela fait?... répéta Van Mitten.
--Cela fait, j'aurai à m'occuper du relais, et j'irai à la maison de
poste pour régler tout cela!
--Très bien! Mais cela fait?... dit encore Van Mitten, qui ne
démordait pas de son idée.
--Cela fait, répondit Ahmet, il sera temps de partir, et nous
partirons! Donc, je vous laisse.
--Un instant, mon jeune ami, reprit le Hollandais, et permettez-moi de
vous adresser une question.
--Parlez, mais vite, monsieur Van Mitten.
--Vous savez, sans doute, ce que c'est que cette curieuse province de
Mingrélie?
--A peu près.
--C'est la contrée, arrosée par le poétique Phase, dont les paillettes
d'or venaient jadis s'accrocher aux degrés de marbre des palais élevés
sur ses bords?
--En effet.
--Ici s'étend cette légendaire Colchide, où Jason et ses Argonautes,
aidés de la magicienne Médée, vinrent conquérir la précieuse toison,
que gardait un formidable dragon, sans parler de terribles taureaux
qui vomissaient des flammes fantastiques!
--Je ne dis pas non.
--Enfin, c'est ici, dans ces montagnes, qui se pressent à l'horizon,
sur ce rocher de Khomli, dominant la cité moderne de Koutaïs, que
Prométhée, fils de Japet et de Clymène, après avoir audacieusement
ravi le feu du ciel, fut enchaîné par ordre de Jupiter, et c'est là
qu'un vautour lui ronge éternellement le coeur!
--Rien de plus vrai, monsieur Van Mitten; mais, je vous le répète, je
suis pressé! Où voulez-vous en venir?
--A ceci, mon jeune ami, repondit le Hollandais, en prenant son air le
plus aimable: c'est que quelques jours passés dans cette partie de la
Mingrélie et jusque dans le Koutaïs pourraient être bien employés au
profit de ce voyage, et que....
--Ainsi, répondit Ahmet, vous nous proposez de demeurer quelque temps
à Redout-Kalé?
--Oh! quatre ou cinq jours suffiraient....
--Proposeriez-vous cela à mon oncle Kéraban? demanda Ahmet non sans
quelque malice.
--Moi!... jamais, mon jeune ami! répondit le Hollandais. Ce serait
matière à discussion, et depuis la regrettable scène des narghilés,
il ne m'arrivera plus, je vous l'assure, d'entamer une discussion
quelconque avec cet excellent homme!
--Et vous ferez sagement!
--Mais, en ce moment, ce n'est point au terrible Kéraban que je
m'adresse, c'est à mon jeune ami Ahmet.
--C'est ce qui vous trompe, monsieur Van Mitten, répondit Ahmet, en
lui prenant la main. Ce n'est point à votre jeune ami que vous parlez
en ce moment!
--Et à qui donc?...
--Au fiancé d'Amasia, monsieur Van Mitten, et vous savez bien que le
fiancé d'Amasia n'a pas une heure à perdre!
Là-dessus, Ahmet se sauva pour s'occuper des préparatifs du départ.
Van Mitten, tout dépité, n'eut que la ressource de faire une promenade
peu instructive dans la bourgade du Redout-Kalé en compagnie du fidèle
mais décourageant Bruno.
A midi, tous les voyageurs étaient prêts à partir. La chaise, examinée
avec soin, revue en quelques parties, promettait de fournir encore de
longues étapes dans d'excellentes conditions. La caisse aux provisions
remplie, plus rien à craindre sous ce rapport, pendant un nombre
considérable de verstes ou plutôt d'agatchs, puisque les provinces de
la Turquie asiatique allaient être traversées pendant cette seconde
partie de l'itinéraire; mais Ahmet, en homme avisé, ne pouvait que
s'applaudir d'avoir pourvu à toutes les éventualités de l'alimentation
et de la locomotion.
Le seigneur Kéraban ne voyait pas, sans une satisfaction extrême, le
parcours s'accomplir sans incidents ni accidents. Combien il serait
satisfait dans son amour-propre de Vieux Turc, au moment où il
apparaîtrait sur la rive gauche du Bosphore, narguant les autorités
ottomanes et les décréteurs de taxes injustes, il serait oiseux d'y
insister.
Enfin, Redout-Kalé n'étant plus qu'à quatre-vingt-dix verstes environ
de la frontière turque, avant vingt-quatre heures, le plus entêté des
Osmanlis comptait bien avoir remis le pied sur la terre ottomane. Là,
enfin, il serait chez lui.
«En route, mon neveu, et qu'Allah continue à nous protéger!
s'écria-t-il d'un ton de bonne humeur.
--En route, mon oncle!» répondit Ahmet. Et tous deux prirent place
dans le coupé, suivis de Van Mitten, qui essayait, mais en vain,
d'apercevoir cette mythologique cime du Caucase, sur laquelle
Prométhée expiait sa tentative sacrilège!
On partit au claquement du fouet du iemschik et aux hennissements d'un
vigoureux attelage.
Une heure après, la chaise passait cette frontière du Gouriel, qui
est annexé à la Mingrélie depuis 1801. Il a pour chef-lieu Poti, port
assez important de la mer Noire, qu'une voie ferrée rattache à Tiflis,
la capitale de la Géorgie.
La route remontait un peu à l'intérieur d'une campagne fertile. Çà et
là, des villages, où les maisons ne sont point groupées, mais éparses
au milieu des champs de maïs. Rien de singulier comme l'aspect de ces
constructions, qui ne sont plus en bois, mais en paille tressée, comme
un ouvrage de vannier. Van Mitten n'oublia pas de mentionner cette
particularité sur son carnet de voyage. Et pourtant ce n'étaient
point ces insignifiants détails qu'il s'attendait à noter pendant son
passage à travers l'ancienne Colchide! Enfin, peut-être serait-il plus
heureux, quand il arriverait sur les rives du Rion, ce fleuve de Poti,
qui n'est autre que le célèbre Phase de l'antiquité, et, s'il faut en
croire quelques savants géographes, l'un des quatre cours d'eau de
l'Éden!
Une heure plus tard, les voyageurs s'arrêtaient devant la ligne du
railway de Poti-Tiflis, à un point où le chemin coupe la voie ferrée,
une verste au-dessous de la station de Sakario. Là s'ouvrait un
passage à niveau qu'il fallait nécessairement franchir, si l'on
voulait, en abrégeant la route, rejoindre Poti par la rive gauche du
fleuve.
Les chevaux vinrent donc s'arrêter devant la barrière du railway, qui
était fermée.
Les glaces du coupé avaient été baissées, de telle sorte que le
seigneur Kéraban et ses deux compagnons étaient à même de voir ce qui
se passait devant eux.
Le postillon commença par héler le garde-barrière, qui ne parut point
tout d'abord.
Kéraban mit la tête à la portière.
«Est-ce que cette maudite compagnie de chemin de fer, s'écria-t-il, va
encore nous faire perdre notre temps? Pourquoi cette barrière est-elle
fermée aux voitures?
--Sans doute parce qu'un train va bientôt passer! fit simplement
observer Van Mitten.
--Pourquoi viendrait-il un train?» répliqua Kéraban.
Le postillon continuait d'appeler, sans résultat. Personne ne
paraissait à la porte de la maisonnette du gardien.
«Qu'Allah lui torde le cou! s'écria Kéraban. S'il ne vient pas, je
saurai bien ouvrir moi-même!...
--Un peu de calme, mon oncle! dit Ahmet, en retenant Kéraban, qui se
préparait à descendre.
--Du calme?...
--Oui! voici ce gardien!»
En effet, le garde-barrière, sortant de sa maisonnette, se dirigeait
tranquillement vers l'attelage.
«Pouvons-nous passer, oui ou non? demanda Kéraban d'un ton sec.
--Vous le pouvez, répondit le gardien. Le train de Poti n'arrivera pas
avant dix minutes.
--Ouvrez votre barrière, alors, et ne nous retardez pas inutilement!
Nous sommes pressés!
--Je vais vous ouvrir,» répondit le garde.
Et, ce disant, il alla d'abord repousser la barrière placée de l'autre
côté de la voie, puis, il revint manoeuvrer celle devant laquelle
l'attelage s'était arrêté, mais tout cela posément, en homme qui n'a
pour les exigences des voyageurs qu'une indifférence parfaite.
Le seigneur Kéraban bouillait déjà d'impatience.
Enfin, le passage fut libre des quatre côtés, et la chaise s'engagea à
travers la voie.
À ce moment, à l'opposé, parut un groupe de voyageurs. Un seigneur
turc, monté sur un magnifique cheval, suivi de quatre cavaliers qui
lui faisaient escorte, se disposait à franchir le passage à niveau.
C'était évidemment un personnage considérable. Agé de trente-cinq
ans environ, sa taille élevée se dégageait avec cette noblesse
particulière aux races asiatiques. Figure assez belle, avec des yeux
qui ne s'animaient qu'au feu de la passion, front d'un ton mat, barbe
noire, dont les volutes s'étageaient jusqu'à mi-poitrine, bouche ornée
de dents très blanches, lèvres qui ne savaient pas sourire: en somme,
la physionomie d'un homme impérieux, puissant par sa situation et
sa fortune, habitué à la réalisation de tous ses désirs, à
l'accomplissement de toutes ses volontés, et que la résistance eût
poussé aux plus grands excès. Il y avait encore du sauvage dans cette
nature, où le type turc confinait au type arabe.
Ce seigneur portait un simple costume de voyage, taillé à la mode des
riches Osmanlis, qui sont plus Asiatiques qu'Européens. Sans doute,
sous son cafetan de couleur sombre, il tenait à dissimuler le riche
personnage qu'il était.
Au moment où l'attelage atteignait le milieu de la voie, le groupe
des cavaliers l'atteignait aussi. Comme l'étroitesse des barrières ne
permettait pas à la chaise et au groupe de passer en même temps, il
fallait bien que l'un ou l'autre reculât.
L'attelage s'était donc arrêté, tandis que les cavaliers en faisaient
autant; mais il ne semblait pas que le seigneur étranger fût d'humeur
à céder passage au seigneur Kéraban. Turc contre Turc, cela pouvait
amener quelque complication.
«Rangez-vous! cria Kéraban aux cavaliers, dont les chevaux faisaient
tête à ceux de l'attelage.
--Rangez-vous vous-mêmes! répondit le nouveau venu, qui semblait
décidé à ne pas faire un pas en arrière.
--Je suis arrivé le premier!
--Eh bien, vous passerez le second!
--Je ne céderai pas!
--Ni moi!»
Montée sur ce ton, la discussion menaçait de prendre une assez
mauvaise tournure.
«Mon oncle!... dit Ahmet, que nous importe....
--Mon neveu, il importe beaucoup!
--Mon ami!... dit Van Mitten.
--Laissez-moi tranquille!» répondit Kéraban d'un ton qui cloua le
Hollandais dans son coin.
Cependant, le garde-barrière, intervenant, s'écriait:
«Hâtez-vous! bâtez-vous!... Le train de Poti ne peut tarder à
arriver!... Hâtez-vous!»
Mais le seigneur Kéraban ne l'écoutait guère! Après avoir ouvert la
portière de la chaise, il était descendu sur la voie, suivi d'Ahmet
et de Van Mitten, tandis que Bruno et Nizib se précipitaient hors du
cabriolet.
Le seigneur Kéraban alla droit au cavalier, et saisissant son cheval
par la bride:
«Voulez-vous me livrer passage? s'écria-t-il, avec une violence qu'il
ne pouvait plus contenir.
--Jamais!
--Nous allons bien voir!
--Voir?...
--Vous ne connaissez pas le seigneur Kéraban!
--Ni vous le seigneur Saffar?»
En effet, c'était le seigueur Saffar, qui se dirigeait vers Poti,
après une rapide excursion dans les provinces du Caucase méridional.
Mais ce nom de Saffar, ce nom du personnage qui avait accaparé les
chevaux du relais de Kertsch, voilà qui ne pouvait que surexciter la
colère de Kéraban! Céder à cet homme contre lequel il avait tant pesté
déjà! Jamais! Il se fût plutôt fait écraser sous les pieds de son cheval.
«Ah! c'est vous le seigneur Saffar? s'écria-t-il. Eh bien, arrière, le
seigneur Saffar!
--En avant,» dit Saffar, en faisant signe aux cavaliers de son escorte
de forcer le passage.
Ahmet et Van Mitten, comprenant que rien ne ferait céder Kéraban se
préparaient à lui venir en aide.
«Mais passez! passez donc! répétait le gardien. Passez donc!... Voici
le train!»
Et, en effet, on entendait le sifflet de la locomotive, que cachait
encore un coude du railway.
«Arrière! cria Kéraban.
--Arrière!» cria Saffar.
En ce moment, les hennissements de la locomotive s'accentuèrent. Le
gardien, éperdu, agitait son drapeau, afin d'arrêter le train.... Il
était trop tard.... Le train débouchait de la courbe....
Le seigneur Saffar, voyant qu'il n'avait plus le temps de franchir la
voie, recula précipitamment. Bruno et Nizib s'étaient jetés de côté.
Ahmet et Van Mitten, saisissant Kéraban, venaient de l'entraîner
précipitamment, pendant que le postillon, enlevant son attelage, le
poussait tout entier hors de la barrière.
A ce moment même, le train passait avec la rapidité d'un express. Mais
en passant, il heurta l'arrière-train de la chaise, qui n'avait pu
être entièrement dégagée, il le mit en pièces, et disparut, sans que
ses voyageurs eussent seulement ressenti le choc de ce léger obstacle.
Le seigneur Kéraban, hors de lui, voulut se jeter sur son adversaire;
mais celui-ci, poussant son cheval, traversa la voie, dédaigneusement,
sans même l'honorer d'un regard, et, suivi de ses quatre cavaliers, il
disparut au galop sur cette autre route, qui suit la rive droite du
fleuve.
«Le lâche! le misérable!... s'écriait Kéraban, que retenait son ami
Van Mitten, si jamais je le rencontre!
--Oui, mais en attendant, nous n'avons plus de chaise de poste!
répondit Ahmet, en regardant les restes informes de la voiture rejetés
hors de la voie.
--Soit! mon neveu, soit! mais je n'en ai pas moins passé, et passé le
premier!»
Cela, c'était du Kéraban tout pur.
En ce moment, quelques Cosaques, de ceux qui sont chargés en Russie
de surveiller les routes, s'approchèrent. Ils avaient vu tout ce qui
était arrivé à la barrière du railway.
Leur premier mouvement fut de rejoindre le seigneur Kéraban et de
lui mettre la main au collet. De là, protestation dudit Kéraban,
intervention inutile de son neveu et de son ami, résistance plus
violente du plus têtu des hommes, qui, après une contravention aux
règlements de police des chemins de fer, menaçait d'empirer sa
situation par une rébellion aux ordres de l'autorité.
On ne raisonne pas plus avec des Cosaques qu'avec des gendarmes. On
ne leur résiste pas davantage. Quoiqu'il fit, le seigneur Kéraban, au
comble de la fureur, fut emmené à la station de Sakario, pendant
qu'Ahmet, Van Mitten, Bruno et Nizib restaient abasourdis devant leur
chaise brisée.
«Nous voilà dans un joli embarras! dit le Hollandais.
--Et mon oncle donc! répondit Ahmet. Nous ne pouvons pourtant par
l'abandonner!»
Vingt minutes après, le train de Tiflis, descendant sur Poti, passait
devant eux. Ils regardèrent....
A la fenêtre d'un compartiment, apparaissait la tête ébouriffée du
seigneur Kéraban, rouge de fureur, les yeux injectés, hors de lui, non
moins parce qu'il avait été arrêté que parce que, pour la première
fois de sa vie, ces féroces Cosaques l'obligeaient à voyager en chemin
de fer!
Mais il importait de ne pas le laisser seul dans cette situation.
Il fallait au plus vite le tirer de ce mauvais pas, où son seul
entêtement l'avait conduit, et ne pas compromettre le retour à Scutari
par un retard qui pouvait peut-être se prolonger.
Laissant donc les débris de la chaise dont on ne pouvait plus faire
usage, Ahmet et ses compagnons louèrent une charrette, le postillon y
attela ses chevaux, et, aussi rapidement que cela était possible, ils
s'élancèrent sur la route de Poti.
C'étaient six lieues à faire. Elles furent franchies en deux heures.
Ahmet et Van Mitten, dès qu'ils eurent atteint la bourgade, se
dirigèrent vers la maison de police, afin d'y réclamer l'infortuné
Kéraban et lui faire rendre la liberté.
Là, ils apprirent une chose, qui ne laissa pas de les rassurer dans
une certaine mesure, aussi bien sur le sort réservé au délinquant que
sur l'éventualité de nouveaux retards.
Le seigneur Kéraban, après avoir payé une forte amende pour la
contravention d'abord, pour la résistance aux agents ensuite, avait
été remis entre les mains des Cosaques, puis dirigé sur la frontière.
Il s'agissait donc de l'y rejoindre au plus tôt, et, dans ce but, de
se procurer un moyen de transport.
Quant au seigneur Saffar, Ahmet voulut s'informer de ce qu'il était
devenu.
Le seigneur Saffar avait déjà quitté Poti. Il venait de s'embarquer
sur le steamer qui fait escale aux diverses échelles de l'Asie
Mineure. Mais Ahmet ne put apprendre où allait ce hautain personnage,
et il ne vit plus à l'horizon que la dernière traînée de vapeur du
bâtiment qui l'emportait vers Trébizonde.
FIN DE LA PREMIÈRE PARTIE.
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