de faire transporter immédiatement au comptoir tout le bagage de Van Mitten et le sien. L'obéissant Hollandais, que son ami ne perdait pas de vue, n'aurait point osé le quitter un seul instant. «Ainsi, c'est bien décidé, mon maître? dit Bruno, au moment où il allait quitter le comptoir. --Comment pourrait-il en être autrement avec ce diable d'homme! répondit Van Mitten. --Nous allons faire le tour de la mer Noire? --A moins que mon ami Kéraban ne change d'avis en route, ce qui n'est guère probable! --De toutes les têtes de Turc sur lesquelles on tape dans les foires, répondit Bruno, je ne crois pas qu'il puisse jamais s'en trouver une aussi dure que celle-là! --Ta comparaison, si elle n'est pas respectueuse, est très juste, Bruno, répliqua Van Mitten. Aussi, comme je me briserais le poing sur cette tête, je me dispenserai, à l'avenir, de frapper dessus! --J'espérais pourtant me reposer à Constantinople, mon maître! reprit Bruno! Les voyages et moi.... --Ce n'est point un voyage, Bruno, répondit Van Mitten, c'est tout simplement un autre chemin que prend mon ami Kéraban pour rentrer dîner chez lui!» Cette façon d'envisager les choses ne rendit pas le calme à Bruno. Il n'aimait pas les déplacements, et il allait se déplacer pendant des semaines, des mois peut-être, à travers quelques pays variés, ce qui l'intéressait assez peu, mais difficiles et même dangereux, ce dont il se préoccupait davantage. De plus, avec les fatigues inhérentes à ces longs parcours, il arriverait à maigrir et, par conséquent, à perdre de ce poids normal,--cent soixante-sept livres!--auquel il tenait tant. Et alors son éternel et lamentable refrain de revenir à l'oreille de son maître: «Il vous arrivera malheur, monsieur, je vous le répète, il vous arrivera malheur! --Nous le verrons bien, répondit le Hollandais; mais va toujours chercher mes bagages, pendant que j'achèterai un guide pour étudier ces divers pays, et un carnet pour noter mes impressions; puis, tu reviendras ici, Bruno, et tu te reposeras.... --Quand?... --Quand nous aurons fait le tour de la mer Noire, puisqu'il est dans notre destinée de le faire!» Sur cette réflexion fataliste, qu'un Musulman n'eût pas désavouée, Bruno, hochant la tête, quitta le comptoir et se rendit à l'hôtel. En vérité, ce voyage ne lui disait rien de bon! Deux heures après, Bruno revenait avec plusieurs portefaix, munis de leurs crochets sans montants, retenus au dos par de fortes bretelles. C'étaient de ces indigènes, vêtus d'une étoffe feutrée, de bas de laine à côtes, coiffés d'un kalah brodé de soies multicolores, et chaussés de chaussures doubles, en un mot de ces hammals, que Théophile Gautier a si justement appelés «chameaux à deux pieds sans bosses». La gibbosité, cependant, ne manquait point à ceux-ci, grâce aux nombreux colis qu'ils portaient sur leur dos. Tout cela fut déposé dans la cour du comptoir, et on commença à charger la chaise de poste, qui avait été tirée de sa remise. Pendant ce temps, le seigneur Kéraban, en négociant soigneux, mettait ordre à ses affaires. Il visitait l'état de sa caisse, il vérifiait son journal, il donnait ses instructions au chef des employés, il écrivait quelques lettres, et prenait une grosse somme en or, le papier-monnaie, démonétisé en 1862, n'ayant plus cours. Kéraban ayant besoin d'une certaine quantité de monnaie russe pour la partie du parcours qui longeait le littoral de l'empire moscovite, son intention était de changer ses livres ottomans chez son ami, le banquier Sélim, puisque cet itinéraire l'obligeait à passer par Odessa. Les préparatifs furent rapidement achevés. Des provisions s'entassèrent dans les coffres de la chaise. Quelques armes furent déposées à l'intérieur,--on ne savait pas ce qui pouvait arriver, et il fallait être prêt à tout événement. En outre, le seigneur Kéraban n'eut garde d'oublier deux narghilés, l'un pour Van Mitten, l'autre pour lui, ustensiles indispensables à un Turc, qui est en même temps un négociant en tabacs. Quant aux chevaux, ils avaient été commandés le soir même et devaient être amenés dès l'aube. De minuit au lever du jour, il restait quelques heures qui furent consacrées d'abord au souper, puis au repos. Le lendemain, lorsque le seigneur Kéraban donna le signal du réveil, tous, sautant hors du lit, endossèrent leurs habits de voyage. La chaise de poste attellée, chargée, le postillon en selle, n'attendait plus que les voyageurs. Le seigneur Kéraban renouvela ses dernières instructions aux employés du comptoir. Il n'y avait plus qu'à partir. Van Mitten, Bruno, Nizib, attendaient silencieusement dans la vaste cour du comptoir. «Ainsi, c'est bien décidé!» dit une dernière fois Van Mitten à son ami Kéraban. Pour toute réponse, celui-ci montra la voiture, dont la portière était ouverte. Van Mitten s'inclina, gravit le marchepied et s'installa dans le fond du coupé à gauche. Le seigneur Kéraban prit place auprès de lui. Nizib et Bruno grimpèrent dans le cabriolet. «Ah! ma lettre!» dit Kéraban, au moment où le bruyant équipage allait quitter le comptoir. Et, baissant la vitre, il tendit à l'un des employés une lettre qu'il lui ordonna de mettre, ce matin même, à la poste. Cette lettre était adressée au cuisinier de la villa de Scutari et ne contenait que ces mots; «Dîner remis à mon retour. Modifiez le menu: soupe au lait caillé, épaule de mouton aux épices. Surtout pas trop cuit.» Puis, la chaise s'ébranla, descendit les rues du faubourg, traversa la Corne-d'Or sur le pont de la Validèh-Sultane, et sortit de la ville par Ieni-Kapoussi, la «porte nouvelle». Le seigneur Kéraban est parti! Qu'Allah le protège! VI OU LES VOYAGEURS COMMENCENT A ÉPROUVER QUELQUES DIFFICULTÉS, PRINCIPALEMENT DANS LE DELTA DU DANUBE. Au point de vue administratif, la Turquie d'Europe est divisée en vilayets, gouvernements ou départements, administrés par un vali, gouverneur général, sorte de préfet nommé par le Sultan. Les vilayets se subdivisent en sandjaks ou arrondissements, régis par un moustesarif; en kazas ou cantons, administrés par un caïmacan; en nahiës ou communes, avec un moudir ou maire élu. C'est donc, à peu près, le système administratif tel qu'il est institué en France. En somme, le seigneur Kéraban ne devait avoir que peu ou point de rapport avec les autorités des vilayets de la Roumélie, que traverse la route de Constantinople à la frontière. Cette route était celle qui s'écartait moins du littoral de la mer Noire et elle abrégeait le parcours autant que possible. Il faisait un beau temps de voyage, une température rafraîchie par la brise de mer, qui courait sans obstacles à travers ce pays assez plat. C'étaient des champs de maïs, d'orge et de seigle, et de ces vignobles, qui prospèrent dans les parties méridionales de l'empire ottoman; puis, des forêts de chênes, de sapins, de hêtres, de bouleaux; puis, groupés ça et là, des platanes, des arbres de Judée, des lauriers, des figuiers, des caroubiers, et plus particulièrement, dans les portions voisines de la mer, des grenadiers et des oliviers, identiques à ceux des mêmes latitudes de la basse Europe. En sortant par la porte d'Iéni, la chaise prit la route de Constantinople à Choumla, d'où se détache un embranchement sur Andrinople par Kirk-Kilissé. Cette route suit latéralement et croise même, en plusieurs points, le railway qui met Andrinople, cette seconde capitale de la Turquie européenne, en communication avec la métropole de l'empire ottoman. Précisément, au moment où la chaise longeait le chemin de fer, le train vint à passer. Un voyageur mit rapidement la tête à la portière de son wagon, et put apercevoir l'équipage du seigneur Kéraban, rapidement enlevé par son vigoureux attelage. Ce voyageur n'était autre que le capitaine maltais Yarhud, en route pour Odessa, où, grâce à la rapidité des trains, il allait arriver beaucoup plus tôt que l'oncle du jeune Ahmet. Van Mitten ne put se retenir de montrer à son ami le convoi filant à toute vapeur. Celui-ci, suivant son habitude, haussa les épaules. «Eh! ami Kéraban, on arrive vite! dit Van Mitten. --Quand on arrive!» répondit le seigneur Kéraban. Pendant cette première journée de voyage, il faut dire que pas une heure ne fut perdue. L'argent aidant, il n'y eut jamais aucune difficulté aux relais de poste. Les chevaux ne se firent pas plus prier pour se laisser atteler que les postillons pour véhiculer un seigneur qui payait si généreusement. On passa par Tchalaldjé, par Bayuk-Khan, sur la limite des pentes d'écoulement pour les tributaires de la mer de Marmara, par la vallée de Tchorlou, par le village de Yéni-Keui, puis par la vallée de Galata, à travers laquelle, si l'on en croit la légende, sont forés des canaux souterrains, qui amenaient autrefois l'eau à la capitale. Le soir venu, la chaise s'arrêtait une heure seulement à la bourgade de Seraï. Comme les provisions, emportées dans les coffres, étaient destinées plus spécialement aux régions dans lesquelles il serait difficile de se procurer les éléments d'un repas, même médiocre, il convenait de les réserver. On dîna donc à Seraï, passablement même, et la route fut reprise. Peut-être Bruno trouva-t-il un peu dur de passer la nuit dans son cabriolet; mais Nizib regarda cette éventualité comme toute naturelle, et il dormit d'un sommeil contagieux, qui gagna son compagnon. La nuit s'acheva sans incidents, grâce à un long et sinueux lacet que faisait la route aux approches de Viza, pour éviter les rudes pentes et les terrains marécageux de la vallée. A son grand regret, Van Mitten ne vit donc rien de cette petite ville de sept mille habitants, presque entièrement occupée par une population grecque, et qui est la résidence d'un évêque orthodoxe. Il n'était pas venu pour voir, d'ailleurs, mais bien pour accompagner l'impérieux seigneur Kéraban, lequel se souciait médiocrement de recueillir des impressions de voyage. Le soir, vers cinq heures, après avoir traversé les villages de Bounar-Hissan, d'Iéna, d'Uskup, les voyageurs contournèrent un petit bois semé de tombes, où reposent les restes des victimes égorgées par une bande de brigands qui jadis opéraient en cet endroit; puis elle atteignit une ville assez importante, de seize mille habitants, Kirk-Kilissé. Son nom «Quarante Églises» est justifié par le grand nombre de ses monuments religieux. C'est, à vrai dire, une sorte de petite vallée, dont les maisons occupent le fond et les flancs, que Van Mitten, suivi du fidèle Bruno, explora en quelques heures. La chaise fut remisée dans la cour d'un hôtel assez bien tenu, où le seigneur Kéraban et ses compagnons passèrent la nuit, et d'où ils repartirent au point du jour. Pendant la journée du 19 août, les postillons dépassèrent le village de Karabounar, et arrivèrent le soir très tard au village de Bourgaz, bâti sur le golfe de ce nom. Les voyageurs couchèrent, cette nuit-là, dans un «khani», espèce d'auberge fort rudimentaire, qui certainement ne valait pas leur chaise de poste. Le lendemain au matin, la route, qui s'écarte du littoral de la mer Noire, les ramena vers Aïdos, et, le soir, à Paravadi, une des stations du petit railway de Choumla à Varna. Ils traversaient alors la province de Bulgarie, à l'extrémité sud de la Dobroutcha, au pied des derniers contreforts de la chaîne des Balkans. Là, les difficultés furent grandes, pendant ce difficile passage, tantôt au milieu de vallées marécageuses, tantôt à travers des forêts de plantes aquatiques, d'un développement extraordinaire, dans lesquelles la chaise avait bien de la peine à se glisser, troublant dans leurs retraites des milliers de pilets, de bécasses, de bécassines, remisés sur le sol de cette région si accidentée. On sait que les Balkans forment une chaîne importante. En courant entre la Roumélie et la Bulgarie vers la mer Noire, elle détache de son versant septentrional de nombreux contreforts, dont le mouvement se fait sentir presque jusqu'au Danube. Le seigneur Kéraban eut là l'occasion de voir sa patience mise à une rude épreuve. Lorsqu'il fallut franchir l'extrémité de la chaîne, afin de redescendre sur la Dobroutcha, des pentes d'une raideur presque inabordable, des tournants dont le coude brusque ne permettait pas à l'attelage de tirer d'ensemble, des chemins étroits, bordés de précipices, plus faits pour le cheval que pour la voiture, tout cela prit du temps et ne se fit pas sans une grande dépense de mauvaise humeur et de récriminations. Plusieurs fois, on dut dételer, et il fallut caler les roues pour se tirer de quelque passe difficile,--et les caler surtout avec un grand nombre de piastres, qui tombaient dans la poche des postillons, menaçant de revenir sur leurs pas. Ah! le seigneur Kéraban eut beau jeu pour pester contre le gouvernement actuel, qui entretenait si mal les routes de l'empire, et se souciait si peu d'assurer une bonne viabilité à travers les provinces! Le Divan ne se gênait pas, pourtant, quand il s'agissait d'impôts, de taxes, de vexations de toutes sortes, et le seigneur Kéraban le savait de reste! Dix paras pour traverser le Bosphore! Il en revenait toujours là, comme obsédé par une idée fixe! Dix paras! dix paras! Van Mitten se gardait bien de répondre quoi que ce soit à son compagnon de route. L'apparence d'une contradiction eût amené quelque scène. Aussi, pour l'apaiser, daubait-il à son tour le gouvernement turc en particulier, et tous les gouvernements en général. «Mais il n'est pas possible, disait Kéraban, qu'en Hollande, il y ait de pareils abus! --Il y en a, au contraire, ami Kéraban, répondait Van Mitten, qui voulait, avant tout, calmer son compagnon. --Je vous dis que non! reprenait celui-ci. Je vous dis qu'il n'y a que Constantinople où de pareilles iniquités soient possibles! Est-ce qu'à Rotterdam on a jamais songé à mettre un impôt sur les caïques? --Nous n'avons pas de caïques! --Peu importe! --Comment, peu importe? --Eh! vous en auriez, que jamais votre roi n'eût osé les taxer! Allez-vous maintenant me soutenir que le gouvernement de ces nouveaux Turcs n'est pas le pire gouvernement qu'il y ait au monde? --Le pire, à coup sûr!» répondait Van Mitten, pour couper court à une discussion qu'il sentait poindre. Et, pour mieux clore ce qui n'était encore qu'une simple conversation, il tira sa longue pipe hollandaise. Cela donna au seigneur Kéraban l'envie de s'étourdir, lui aussi, dans les fumées du narghilé. Le coupé ne tarda donc pas à s'emplir de vapeurs, et il fallut baisser les glaces pour leur donner issue. Mais, dans cet assoupissement narcotique qui finissait par s'emparer de lui, l'entêté voyageur redevenait muet et calme jusqu'au moment où quelque incident le rappelait à la réalité. Cependant, faute d'un lieu de halte dans ce pays demi sauvage, on passa la nuit du 20 au 2l août en chaise de poste. Ce fut vers le matin seulement que, les dernières ramifications des Balkans dépassées, on se retrouva, au delà de la frontière roumaine, sur les terrains plus carrossables de la Dobroutcha. Cette région est comme une presqu'île, formée par un large coude du Danube, qui, après s'être élevé au nord vers Galatz, revient à l'est sur la mer Noire, dans laquelle il se jette par plusieurs bouches. Au vrai, cette sorte d'isthme qui rattache cette presqu'île à la péninsule des Balkans, se trouve circonscrite par la portion de la province située entre Tchernavoda et Kustendjé, où court la ligne d'un petit railway de quinze à seize lieues au plus, qui part de Tchernavoda. Mais, dans le sud du railway, la contrée étant sensiblement la même qu'au nord, au point de vue topographique, on peut dire que les plaines de la Dobroutcha prennent naissance à la base des derniers chaînons des Balkans. «Le bon pays», c'est ainsi que les Turcs appellent cette tranche fertile, dans laquelle la terre appartient au premier occupant. Elle est, sinon habitée, parcourue du moins par des Tatars pasteurs, et peuplée de Valaques, dans la partie qui avoisine le fleuve. L'empire ottoman possède là une immense contrée, dont les vallées creusent à peine le sol, presque sans relief. Elle présente plutôt une succession de plateaux, qui s'étendent jusqu'aux forêts semées aux embouchures du Danube. Sur ce sol, les routes, sans côtes abruptes ni pentes brusques, permirent à la chaise de rouler plus rapidement. Les maîtres de poste n'avaient plus le droit de maugréer en voyant atteler leurs chevaux, ou, s'ils le faisaient, c'était pour ne point en perdre l'habitude. On alla donc vite et bien. Ce jour, 2l août, à midi, la chaise relayait à Koslidcha, et, le soir même à Bazardjik. Là, le seigneur Kéraban se décida à passer la nuit, pour donner quelque repos à tout son monde,--ce dont Bruno lui sut gré, sans en rien dire, par prudence. Le lendemain, dès la première aube, la chaise, attelée de chevaux frais, courait dans la direction du lac Karasou, sorte de vaste entonnoir, dont le contenu, alimenté par des sources de fond, se déverse dans le Danube, à l'époque des basses eaux. Vingt-quatre lieues environ étaient enlevées en douze heures, et, vers huit heures du soir, les voyageurs s'arrêtaient devant le railway de Kustendjé a Tchernavoda, en face de la station de Medjidié, une ville toute neuve, qui compte déjà vingt mille âmes et promet de devenir plus importante. Là, à son grand déplaisir, le seigneur Kéraban ne put immédiatement franchir la voie pour rejoindre le khan, où il devait passer la nuit. La voie était occupée par un train, et il fallut attendre pendant un grand quart d'heure que le passage fut libre. De là, des plaintes, des récriminations contre ces administrations de chemins de fer, qui se croient tout permis, non seulement d'écraser les voyageurs qui ont la sottise de monter dans leurs véhicules, mais de retarder ceux qui se refusent à y prendre place. «En tout cas, dit-il à Van Mitten, ce n'est pas à moi qu'il arrivera jamais un accident de chemin de fer! --On ne sait! répondit, peut-être imprudemment, le digne Hollandais. --Je le sais, moi!» répliqua le seigneur Kéraban d'un ton qui coupa court à toute discussion. Enfin, le train quitta la station de Modjidié, les barrières s'ouvrirent, la chaise passa, et les voyageurs se reposèrent dans un khan assez confortablement établi en cette ville, dont le nom fut choisi en l'honneur du sultan Abdul-Medjid. Le lendemain, tous arrivaient, sans encombre, à travers une sorte de plaine déserte, à Babadagh, mais tellement tard, qu'il parut plus convenable de continuer le voyage pendant la nuit. Le soir, vers cinq heures, on s'arrêtait à Toultcha, l'une des plus importantes villes de la Moldavie. En cette cité de trente à quarante mille âmes, où se confondent Tcherkesses, Nogaïs, Persans, Kurdes, Bulgares, Roumains, Grecs, Arméniens, Turcs et Juifs, le seigneur Kéraban ne pouvait être embarrassé pour trouver un hôtel à peu près confortable. C'est ce qui fut fait. Van Mitten eut, avec la permission de son compagnon, le temps de visiter Toultcha, dont l'amphithéâtre, très pittoresque, se déploie sur le versant nord d'une petite chaîne, au fond d'un golfe formé par un élargissement du fleuve, presque en face de la double ville d'Ismaïl. Le lendemain, 24 août, la chaise traversait le Danube, devant Toultcha, et s'aventurait à travers le delta du fleuve, formé par deux grandes branches. La première, celle que suivent les bateaux à vapeur est dite la branche de Toultcha; la seconde, plus au nord, passe à Ismaïl, puis à Kilia, et atteint au-dessous la mer Noire, après s'être ramifiée en cinq chenaux. C'est ce qu'on appelle les bouches du Danube. Au delà de Kilia et de la frontière, se développe la Bessarabie, qui, pendant une quinzaine de lieues, se jette vers le nord-est, et emprunte un morceau du littoral de la mer Noire. Il va sans dire que l'origine du nom du Danube, qui a donné lieu à nombre de contestations scientifiques, amena une discussion purement géographique entre le seigneur Kéraban et Van Mitten. Que les Grecs, au temps d'Hésiode, l'aient connu sous le nom d'Istor ou Histor; que le nom de -Danuvius- ait été importé par les armées romaines, et que César, le premier, l'ait fait connaître sous ce nom; que dans la langue des Thraces, il signifie «nuageux»; qu'il vienne du celtique, du sanscrit, du zend ou du grec; que le professeur Bupp ait raison, ou que le professeur Windishmann n'ait pas tort, lorsqu'ils disputent sur cette origine, ce fut le seigneur Kéraban qui, comme toujours, réduisit finalement son adversaire au silence, en faisant venir le mot Danube, du mot zend «asdanu», qui signifie: la rivière rapide. Mais, si rapide qu'elle soit, son cours ne suffit pas à entraîner la masse de ses eaux, en les contenant dans les divers lits qu'elle s'est creusés, et il faut compter avec les inondations du grand fleuve. Or, par entêtement, le seigneur Kéraban ne compta pas, en dépit des observations qui lui furent faites, et il lança sa chaise à travers le vaste delta. Il n'était pas seul, dans cette solitude, en ce sens que nombre de canards, d'oies sauvages, d'ibis, de hérons, de cygnes, de pélicans, semblaient lui faire cortège. Mais, il oubliait que, si la nature a fait de ces oiseaux aquatiques des êchassiers ou des palmipèdes, c'est qu'il faut des palmes ou des échasses pour fréquenter cette région trop souvent submergée, à l'époque des grandes crues, après la saison pluvieuse. Or, les chevaux de la chaise étaient insuffisamment conformés, on en conviendra, pour fouler du pied ces terrains détrempés par les dernières inondations. Au delà de cette branche du Danube, qui va se jeter dans la mer Noire à Sulina, ce n'était plus qu'un vaste marécage au travers duquel se dessinait une route à peu près impraticable. Malgré les conseils des postillons, auxquels se joignit Van Mitten, le seigneur Kéraban donna l'ordre de pousser plus avant, et il fallut bien lui obéir. Il arriva donc ceci: c'est que, vers le soir, la chaise fut bien et dûment embourbée, sans qu'il fût possible aux chevaux de la tirer de là. «Les routes ne sont pas suffisamment entretenues dans cette contrée! crut devoir faire observer Van Mitten. --Elles sont ce qu'elles sont! répondit Kéraban. Elles sont ce qu'elles peuvent être sous un pareil gouvernement! --Nous ferions peut-être mieux de revenir en arrière et de prendre un autre chemin? --Nous ferons mieux, au contraire, de continuer à marcher en avant et de ne rien changer à notre itinéraire! --Mais le moyen?... --Le moyen, répondit le têtu personnage, consiste à envoyer chercher des chevaux du renfort au village le plus voisin. Que nous couchions dans notre voiture ou dans une auberge, peu importe!» Il n'y avait rien à répliquer. Le postillon et Nizib furent détachés à la recherche du plus prochain village, qui ne laissait pas d'être assez éloigné. Très probablement, ils ne pourraient être de retour qu'au lever du soleil. Le seigneur Kéraban, Van Mitten et Bruno durent donc se résigner à passer la nuit au milieu de cette vaste steppe, aussi abandonnés qu'ils l'eussent été au plus profond des déserts de l'Australie centrale. Très heureusement, la chaise, enfoncée dans les vases jusqu'au moyeu des roues, ne menaçait pas de s'enliser davantage. Cependant, la nuit était fort obscure. De gros nuages, très bas, en voie de condensation, chassés par les vents de la mer Noire, couraient à travers l'espace. S'il ne pleuvait pas, une forte humidité montait du sol imprégné d'eau, qui mouillait comme un brouillard polaire. A dix pas, on ne se voyait plus. Les deux lanternes de la voiture projetaient seules une lueur douteuse sous l'épaisse buée évaporée du marécage, et peut-être eut-il mieux valu les éteindre. En effet, cette lueur pouvait attirer quelque importune visite. Mais Van Mitten ayant émis cette observation, son intraitable ami crut devoir la discuter, et de la discussion il résulta qu'il ne fut point donné suite à la proposition de Van Mitten. Il avait pourtant raison, le sage Hollandais, et avec un peu plus de finesse, il aurait proposé è son compagnon de laisser les lanternes allumées: très vraisemblablement, le seigneur Kéraban les eût fait éteindre. VII DANS LEQUEL LES CHEVAUX DE LA CHAISE FONT PAR PEUR CE QU'ILS N'ONT PU FAIRE SOUS LE FOUET DU POSTILLON. Il était dix heures du soir. Kéraban, Van Mitten et Bruno, après un souper prélevé sur les provisions serrées dans le coffre de la voiture, se promenèrent en fumant, pendant une demi-heure environ, le long d'une étroite sente, dont le sol ne cédait pas sous le pied. «Et maintenant, dit Van Mitten, je pense, ami Kéraban, que vous ne voyez aucune objection à ce que nous allions dormir jusqu'au moment où arriveront les chevaux de renfort? --Je n'en vois aucune, répondit Kéraban, après avoir réfléchi, avant de faire cette réponse un peu extraordinaire de la part d'un homme qui n'était jamais à court d'objections. --Je veux croire que nous n'avons rien à craindre? ajouta le Hollandais, au milieu de cette plaine absolument déserte? --Je veux le croire aussi. --Aucune attaque n'est à redouter? --Aucune. --Si ce n'est, toutefois, l'attaque des moustiques!» répondit Bruno, qui venait de s'appliquer une claque formidable sur le front pour écraser une demi-douzaine de ces importuns diptères. Et, en effet, des nuées d'insectes très voraces, qu'attirait peut-être la lueur des lanternes, commençaient à tourbillonner effrontément autour de la chaise. «Hum! fit Van Mitten, il y a ici une fière quantité de ces moustiques, et une moustiquaire n'eût pas été de trop! --Ce ne sont point des moustiques, répondit le seigneur Kéraban, en se grattant le bas de la nuque, et ce n'est point une moustiquaire qui nous manque! --Qu'est-ce donc? demanda le Hollandais. --Une cousiniaire, répondit Kéraban, car ces prétendus moustiques sont des cousins! --Du diable si j'en ferais la différence! pensa Van Mitten, qui ne jugea pas à propos d'entamer une discussion sur cette question purement entomologique. --Ce qu'il y a de curieux, fit observer Kéraban; c'est que ce sont uniquement les femelles de ces insectes qui s'attaquent à l'homme. --Je les reconnais bien là, ces représentants du beau sexe! répondit Bruno, en se frottant les mollets. --Je crois que nous ferons sagement de rentrer dans la voilure, dit alors Van Mitten, car nous allons être dévorés! --En effet, répondit Kéraban, les contrées que traverse le bas Danube sont particulièrement infestées par ces cousins, et on ne les combat qu'en semant son lit pendant la nuit, su chemise et ses bas pendant le jour, de poudre du pyrèthre.... --Dont nous sommes absolument et malheureusement dépourvus! ajouta le Hollandais. --Absolument, répondit Kéraban. Mais qui pouvait prévoir que nous resterions en détresse dans les marécages de la Dobroutcha? --Personne, ami Kéraban. --J'ai entendu parler, ami Van Mitten, d'une colonie de Tatars criméens, auxquels le gouvernement turc avait accordé une vaste concession dans ce delta du fleuve, et que des légions de ces cousins forcèrent à s'expatrier. --D'après ce que nous voyons, ami Kéraban, l'histoire n'est point invraisemblable! --Rentrons donc dans la chaise! --Nous n'avons que trop tardé! répondit Van Mitten, qui s'agitait au milieu d'un bourdonnement d'ailes, dont les frémissements se chiffrent par millions à la seconde. Au moment où le seigneur Kéraban et son compagnon allaient remonter dans la voiture, le premier s'arrêta. «Bien qu'il n'y ait rien à craindre, dit-il, il serait bon que Bruno veillât jusqu'au retour du postillon. --Il ne s'y refusera pas, répondit Van Mitten. --Je ne m'y refuserai pas, dit Bruno, parce que mon devoir est de ne pas m'y refuser, mais je vais être dévoré vivant! --Non! répliqua Kéraban. Je me suis laissé dire que les cousins ne piquaient pas deux fois à la même place, de sorte que Bruno sera bientôt à l'abri de leurs attaques. --Oui!... lorsque j'aurai été criblé de mille piqûres! --C'est ainsi que je l'entends, Bruno. --Mais, au moins, pourrai-je veiller dans le cabriolet? --Parfaitement, à la condition de ne point vous y endormir! --Et comment dormirais-je, au milieu de cet effroyable essaim de moustiques? --De cousins, Bruno, répondit Kéraban, de simples cousins!... Ne l'oubliez pas!» Sur cette observation, le seigneur Kéraban et Van Mitten remontèrent dans le coupé, laissant à Bruno le soin de veiller à la garde de son maître, ou mieux de ses maîtres. Depuis la rencontre de Kéraban et de Van Mitten, ne pouvait-il se dire qu'il en avait deux? Après s'être assuré que les portières de la chaise étaient bien fermées, Bruno visita l'attelage. Les chevaux, épuisés de fatigue, étaient étendus sur le sol, respirant avec bruit, mêlant leur chaude haleine au brouillard de cette plaine marécageuse. «Le diable ne les tirerait pas de cette ornière! se dit Bruno. Il faut convenir que le seigneur Kéraban a eu là une fière idée de prendre cette route! Après tout, cela le regarde!» Et Bruno remonta dans le cabriolet, dont il baissa le châssis vitré, à travers lequel il pouvait voir dans le rayon du faisceau lumineux projeté par les lanternes. Que pouvait faire de mieux le serviteur de Van Mitten, si ce n'est de rêver, les yeux ouverts, et de combattre le sommeil, en réfléchissant à la série d'aventures, dans lesquelles l'entraînait son maître, à la suite du plus têtu des Osmanlis? Ainsi, lui, un enfant de l'ancienne Batavie, un traîneur du pavé de Rotterdam, un habitué des quais de la Meuse, un pêcheur à la ligne émérite, un musard des canaux qui sillonnent sa ville natale, il avait été transporté à l'autre extrémité de l'Europe! De la Hollande à l'empire ottoman, il avait fait cette gigantesque enjambée! Et à peine débarqué à Constantinople, la fatalité venait de le jeter à travers les steppes du bas Danube! Et il se voyait là, juché dans le cabriolet d'une chaise de poste, au milieu des marais de la Dobroutcha, perdu dans une nuit profonde, et plus enraciné à ce sol que la tour gothique de Zuidekerk! Et tout cela, parce qu'il était tenu d'obéir à son maître, lequel, sans y être forcé, n'en obéissait pas moins au seigneur Kéraban. «Oh! bizarrerie des complications humaines! se répétait Bruno. Me voilà, en train de faire le tour de la mer Noire, si nous le faisons jamais, et cela pour épargner dix paras que j'eusse volontiers payés de ma poche, si j'avais été assez avisé pour le faire en cachette du moins endurant des Turcs! Ah! Le têtu! le têtu! Je suis sûr que, depuis le départ, j'ai déjà maigri de deux livres!... En quatre jours! .. Que sera-ce donc dans quatre semaines!--Bon! encore ces maudits insectes!». Et, si hermétiquement que Bruno eût fermé le châssis du cabriolet, quelques douzaines de cousins avaient pu y pénétrer et s'acharnaient contre le pauvre homme. Aussi, que de tapes, que de grattements, et comme il s'en donnait de les traiter de moustiques, alors que le seigneur Kéraban ne pouvait l'entendre! Une heure se passa ainsi, puis une autre heure encore. Peut-être, sans l'agaçante attaque de ces insectes, Bruno, succombant à la fatigue, se serait-il enfin laissé aller au sommeil? Mais dormir dans ces conditions eût été impossible. Il devait être un peu plus de minuit, lorsque Bruno eut une idée. Elle eût même dû lui venir plus tôt, à lui, un de ces Hollandais pur sang, qui, en venant au monde, cherchent plutôt le tuyau d'une pipe que le sein de leur nourrice. Ce fut de se mettre à fumer, de combattre l'envahissement des cousins à coups de bouffées de tabac. Comment n'y avait-il pas déjà songé? S'ils résistaient à l'atmosphère nicotique qu'il allait emprisonner dans son cabriolet, c'est que ces insectes ont la vie dure au milieu des marécages du bas Danube! Bruno tira donc de sa poche sa pipe de porcelaine à fleurs émaillées,--une soeur de celle qui lui avait été si impudemment volée à Constantinople. Il la bourra comme il eût fait d'une arme à feu qu'il comptait décharger sur les troupes ennemies; puis, il battit le briquet, alluma le fourneau, aspira à pleins poumons la fumée d'un excellent tabac de Hollande, et la rejeta en énormes volutes. L'essaim bourdonna tout d'abord en redoublant ses assourdissants coups d'ailes, et se dispersa peu à peu dans les angles les plus obscurs du cabriolet. Bruno ne put que se féliciter de sa manoeuvre. La batterie qu'il venait de démasquer faisait merveille, les assaillants se repliaient en désordre; mais, comme il ne cherchait pas à faire de prisonniers,--bien au contraire,--il ouvrit rapidement le châssis, afin de donner une issue aux insectes du dedans, sachant bien que ses bordées de fumée interdiraient tout accès aux insectes du dehors. Ainsi fut-il fait. Bruno, débarrassé de cette importune légion de diptères, put même se hasarder à regarder à droite et à gauche. La nuit était toujours aussi noire. Il passait de grands coups de brise, qui ébranlaient parfois la voiture; mais elle adhérait fortement au sol, trop fortement même. Donc, nulle crainte qu'elle fût renversée. Bruno chercha à voir en avant, vers l'horizon du nord, si quelque lumière ne se montrait pas, qui eût annoncé le retour du postillon et des chevaux de renfort. Obscurité complète, ténèbres d'autant plus profondes, au lointain, que le devant de la chaise de poste se découpait dans le segment lumineux des lanternes. Cependant, en portant ses regards sur les côtés, à une distance de soixante pas environ, Bruno crut apercevoir quelques points brillants, qui se déplaçaient dans l'ombre, rapidement, sans bruit, tantôt au ras du sol, tantôt à deux ou trois pieds au-dessus. Bruno se demanda tout d'abord si ce n'étaient pas là quelques phosphorescences de feux follets, dont le dégagement se produisait à la surface d'un marais où ne manque pas l'hydrogène sulfuré. Mais si, en sa qualité d'être raisonnant, sa raison risquait de l'induire en erreur, il ne pouvait en être ainsi des chevaux de la chaise, que leur instinct n'eût pas trompés sur la cause de ce phénomène. En effet, ils commencèrent à donner quelques signes d'agitation, les naseaux éventés, renâclant d'une façon insolite. «Eh! qu'est-ce cela? se dit Bruno. Quelque nouvelle complication, sans doute! Seraient-ce des loups?». Que ce fût là une bande de loups, attirée par l'odeur de l'attelage, à cela rien d'impossible. Ces animaux, toujours affamés, sont nombreux dans le delta du Danube. «Diable! murmura Bruno, voilà qui serait encore plus malfaisant que les moustiques ou les cousins de notre entêté! La fumée de tabac n'y ferait rien, cette fois!» Cependant, les chevaux ressentaient une vive inquiétude, à laquelle on ne pouvait se méprendre. Ils essayaient de ruer dans la boue épaisse, ils se cabraient, ils donnaient de violentes secousses à la voiture. Les points lumineux semblaient s'être rapprochés. Une sorte de grognement sourd se mêlait aux sifflements de la brise. «Je pense, se dit Bruno, qu'il est opportun de prévenir le seigneur Kéraban et mon maître!» Cela était urgent, en effet. Bruno se laissa donc lentement glisser sur le sol; il abaissa le marchepied de la chaise, ouvrit la portière, puis la referma, après s'être introduit dans le coupé, où les deux amis dormaient tranquillement l'un près de l'autre. «Mon maître?... dit Bruno à voix basse, en appuyant sa main sur l'épaule de Van Mitten. --Au diable l'importun qui me réveille! murmura le Hollandais en se frottant les yeux. --Il ne s'agit pas d'envoyer les gens au diable, surtout quand le diable est peut-être là! répondit Bruno. --Mais qui donc me parle?... --Moi, votre serviteur. --Ah! Bruno!... c'est toi?... Après tout, tu as bien fait de me réveiller! Je rêvais que madame Van Mitten.... --Vous cherchait querelle!... répondit Bruno. Il est bien question de cela maintenant! --Qu'y a-t-il donc? --Voudriez-vous, s'il vous plaît, réveiller le seigneur Kéraban? --Que je réveille?... --Oui! Il n'est que temps!» Sans en demander davantage, le Hollandais, dormant encore à moitié, secoua son compagnon. Rien de tel qu'un sommeil de Turc, quand ce Turc a un bon estomac et une conscience nette. C'était le cas du compagnon de Van Mitten. Il fallut s'y prendre à plusieurs reprises. Le seigneur Kéraban, sans relever ses paupières, grommelait et grognait, en homme qui n'est pas d'humeur à se rendre. Pour peu qu'il fût aussi têtu dans l'état de sommeil que dans l'état de veille, bien certainement il faudrait le laisser dormir. Cependant, les insistances de Van Mitten et de Bruno furent telles que le seigneur Kéraban se réveilla, détira ses bras, ouvrit les yeux, et d'une voix encore brouillée d'assoupissement: «Hum! fit-il, les chevaux de renfort sont donc arrivés avec le postillon et Nizib? --Pas encore, répondit Van Mitten. --Alors pourquoi me réveiller? --Parce que, si les chevaux ne sont pas arrivés, répondit Bruno, d'autres animaux très suspects sont là, qui entourent la voiture et se préparent à l'attaquer! --Quels sont ces animaux? --Voyez!» La vitre de la portière fut abaissée, et Kéraban se pencha au dehors. «Allah nous protège! s'écria-t-il. Voilà toute une bande de sangliers sauvages!» Il n'y avait pas à s'y tromper. C'étaient bien des sangliers. Ces animaux sont très nombreux dans toute la contrée qui confine à l'estuaire danubien; leur attaque est fort à redouter, et ils peuvent être rangés dans la catégorie des bêtes féroces. «Et qu'allons-nous faire? demanda le Hollandais. --Rester tranquilles, s'ils n'attaquent pas, répondit Kéraban. Nous défendre, s'ils attaquent! --Pourquoi ces sangliers nous attaqueraient-ils? reprit Van Mitten, Ils ne sont point carnassiers, que je sache! --Soit, répondit Kéraban, mais si nous ne courons pas la chance d'être dévorés, nous courons la chance d'être éventrés! --Cela se vaut, fit tranquillement observer Bruno. --Aussi, tenons-nous prêts à tout événement!» Cela dit, le seigneur Kéraban fit mettre les armes en état. Van Mitten et Bruno avaient chacun un revolver à six coups et un certain nombre de cartouches. Lui, Vieux Turc, ennemi déclaré de toute invention moderne, ne possédait que deux pistolets de fabrication ottomane, au canon damasquiné, à la crosse incrustée d'écaille et de pierres précieuses, mais plus faits pour orner la ceinture d'un agha que pour détonner dans une attaque sérieuse. Van Mitten, Kéraban et Bruno devaient donc se contenter de ces seules armes, et ne les employer qu'à coup sûr. Cependant, les sangliers, au nombre d'une vingtaine, s'étaient rapprochés peu à peu et entouraient la voiture. A la lueur des lanternes, qui les avait sans doute attirés, on pouvait les voir se démener violemment et fouiller le sol à coups de défenses. C'étaient d'énormes suiliens, de la taille d'un âne, d'une force prodigieuse, capables de découdre chacun toute une meute. La situation des voyageurs, emprisonnés dans leur coupé, ne laissait donc pas d'être très inquiétante, s'ils venaient à être assaillis de part et d'autre, avant le lever du jour. Les chevaux de l'attelage le sentaient bien. Au milieu des grognements de la bande, ils s'ébrouaient, ils se jetaient de côté, à faire craindre qu'ils ne rompissent ou leurs traits ou les brancards de la chaise. Soudain, plusieurs détonations éclatèrent. Van Mitten et Bruno venaient de décharger chacun deux coups de leur revolver sur ceux des sangliers qui se lançaient à l'assaut. Ces animaux, plus ou moins blessés, firent entendre des rugissements de rage, en se roulant sur le sol. Mais les autres, rendus furieux, se précipitèrent sur la voiture et l'attaquèrent à coups de défenses. Les panneaux furent percés en maints endroits, et il devint évident qu'avant peu ils seraient défoncés. «Diable! diable! murmurait Bruno. --Feu! feu!» répétait le seigneur Kéraban, en déchargeant ses pistolets, qui rataient généralement une fois sur quatre,--bien qu'il n'en voulût pas convenir. Les revolvers de Bruno et de Van Mitten blessèrent encore un certain nombre de ces terribles assaillants, dont quelques-uns foncèrent directement sur l'attelage. De là, épouvante bien naturelle des chevaux que menaçaient les défenses des sangliers, et qui ne pouvaient répondre qu'à coups de pied, sans avoir la liberté de leurs mouvements. S'ils eussent été libres, ils se seraient jetés à travers la campagne, et ce n'aurait plus été qu'une question de vitesse entre eux et la bande sauvage. Ils essayèrent donc, par d'effroyables efforts, de rompre leurs traits, afin de s'échapper. Mais les traits, faits d'une corde à torons serrés, résistèrent. Il fallait donc ou que l'avant-train de la chaise se rompit brusquement, ou que la chaise s'arrachât du sol sous ces terribles coups de collier. Le seigneur Kéraban, Van Mitten et Bruno le comprirent bien. Ce qui leur paraissait le plus à craindre, c'était que leur voiture ne vînt à chavirer. Les sangliers, que les coups de feu n'auraient plus tenus en respect, se seraient jetés dessus, et c'en eût été fait de ceux qu'elle renfermait. Mais que faire pour conjurer une pareille éventualité? N'étaient-ils pas à la merci de cette troupe furieuse? Leur sang-froid ne les abandonna pas, pourtant, et ils n'épargnèrent point les coups de revolver. Tout à coup, une secousse plus violente ébranla la chaise, comme si l'avant-train s'en fût détaché. «Eh! tant mieux! s'écria Kéraban. Que nos chevaux s'emportent à travers la steppe! Les sangliers se mettront à leur poursuite, et ils nous laisseront en repos!» Mais l'avant-train tenait bon et résistait avec une solidité qui faisait honneur à cet antique produit de la carrosserie anglaise. Donc, il ne céda pas. Ce fut la chaise qui céda. Les secousses devinrent telles, qu'elle fut arrachée aux profondes ornières où elle plongeait jusqu'aux essieux. Un dernier coup de collier de l'attelage, fou de terreur, l'enleva sur un sol plus ferme, et la voilà roulant au galop de ses chevaux emportés, que rien ne guidait au milieu de cette nuit profonde. Cependant, les sangliers n'avaient point abandonné la partie. Ils couraient sur les côtés, s'attaquant, les uns aux chevaux, les autres à la voiture, qui ne parvenait pas à les distancer. Le seigneur Kéraban, Van Mitten et Bruno s'étaient rejetés dans le fond du coupé. «Ou nous verserons... dit Van Mitten. --Ou nous ne verserons pas, répondit Kéraban. --Il faudrait tâcher de ressaisir les guides!», fit judicieusement observer Bruno. Et, baissant les vitres de devant, il chercha avec la main si les guides étaient à sa portée; mais les chevaux, en se débattant, les avaient rompues, sans doute, et il fallait maintenant s'abandonner au hasard de cette course folle à travers une contrée marécageuse. Pour arrêter l'attelage, il n'y aurait eu qu'un moyen: arrêter, en même temps, la bande enragée qui le poursuivait. Or, les armes à feu, dont les coups se perdaient sur cette masse en mouvement, n'y auraient pu suffire. Les voyageurs, projetés les uns sur les autres, ou lancés d'un coin à l'autre du coupé à chaque cahot de la route,--celui-ci résigné à son sort comme tout bon musulman, ceux-là, flegmatiques comme des Hollandais,--n'échangèrent plus une parole. Une grande heure s'écoula ainsi. La chaise roulait toujours. Les sangliers ne l'abandonnaient pas. «Ami Van Mitten, dit enfin Kéraban, je me suis laissé raconter qu'en pareille occurrence, un voyageur, poursuivi par une bande de loups à travers les steppes de la Russie, avait été sauvé, grâce au sublime dévouement de son domestique. --Et comment? demanda Van Mitten. --Oh! rien de plus simple, reprit Kéraban. Le domestique embrassa son maître, recommanda son âme à Dieu, se jeta hors de la voiture et, pendant que les loups s'arrêtaient à le dévorer, son maître parvint à les distancer et il fut sauvé. --Il est bien regrettable que Nizib ne soit pas là!» répondit tranquillement Bruno. Puis, sur cette réflexion, tous trois retombèrent dans le plus profond silence. Cependant la nuit s'avançait. L'attelage ne perdait rien de son effrayante vitesse, et les sangliers ne gagnaient point assez pour pouvoir se jeter sur lui. Si quelque accident ne se produisait point, si une roue brisée, un heurt trop violent, ne faisaient pas verser la chaise, le seigneur Kéraban et Van Mitten gardaient quelque chance d'être sauvés,--même sans un dévouement dont Bruno se sentait incapable. Il faut dire, en outre, que les chevaux, guidés par leur instinct, s'étaient maintenus sur cette portion de la steppe qu'ils avaient l'habitude de parcourir. C'était en droite ligne, vers le relais de poste qu'ils s'étaient imperturbablement dirigés. Aussi, lorsque les premières lueurs du jour commencèrent à dessiner la ligne d'horizon dans l'est, ils n'en étaient plus éloignés que de quelques verstes. La bande de sangliers lutta encore pendant une demi-heure; puis, peu à peu, elle resta en arrière; mais l'attelage ne ralentit pas sa course un seul instant, et il ne s'arrêta que pour tomber, absolument fourbu, à quelque centaine de pas de la maison de poste. Le seigneur Kéraban et ses deux compagnons étaient sauvés. Aussi le Dieu des chrétiens ne fut-il pas moins remercié que le Dieu des 1 . 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