de faire transporter immédiatement au comptoir tout le bagage de Van
Mitten et le sien. L'obéissant Hollandais, que son ami ne perdait pas
de vue, n'aurait point osé le quitter un seul instant.
«Ainsi, c'est bien décidé, mon maître? dit Bruno, au moment où il
allait quitter le comptoir.
--Comment pourrait-il en être autrement avec ce diable d'homme!
répondit Van Mitten.
--Nous allons faire le tour de la mer Noire?
--A moins que mon ami Kéraban ne change d'avis en route, ce qui n'est
guère probable!
--De toutes les têtes de Turc sur lesquelles on tape dans les foires,
répondit Bruno, je ne crois pas qu'il puisse jamais s'en trouver une
aussi dure que celle-là!
--Ta comparaison, si elle n'est pas respectueuse, est très juste,
Bruno, répliqua Van Mitten. Aussi, comme je me briserais le poing sur
cette tête, je me dispenserai, à l'avenir, de frapper dessus!
--J'espérais pourtant me reposer à Constantinople, mon maître! reprit
Bruno! Les voyages et moi....
--Ce n'est point un voyage, Bruno, répondit Van Mitten, c'est tout
simplement un autre chemin que prend mon ami Kéraban pour rentrer
dîner chez lui!»
Cette façon d'envisager les choses ne rendit pas le calme à Bruno. Il
n'aimait pas les déplacements, et il allait se déplacer pendant des
semaines, des mois peut-être, à travers quelques pays variés, ce qui
l'intéressait assez peu, mais difficiles et même dangereux, ce dont il
se préoccupait davantage. De plus, avec les fatigues inhérentes à ces
longs parcours, il arriverait à maigrir et, par conséquent, à perdre
de ce poids normal,--cent soixante-sept livres!--auquel il tenait
tant.
Et alors son éternel et lamentable refrain de revenir à l'oreille de
son maître:
«Il vous arrivera malheur, monsieur, je vous le répète, il vous
arrivera malheur!
--Nous le verrons bien, répondit le Hollandais; mais va toujours
chercher mes bagages, pendant que j'achèterai un guide pour étudier
ces divers pays, et un carnet pour noter mes impressions; puis, tu
reviendras ici, Bruno, et tu te reposeras....
--Quand?...
--Quand nous aurons fait le tour de la mer Noire, puisqu'il est dans
notre destinée de le faire!»
Sur cette réflexion fataliste, qu'un Musulman n'eût pas désavouée,
Bruno, hochant la tête, quitta le comptoir et se rendit à l'hôtel. En
vérité, ce voyage ne lui disait rien de bon!
Deux heures après, Bruno revenait avec plusieurs portefaix, munis de
leurs crochets sans montants, retenus au dos par de fortes bretelles.
C'étaient de ces indigènes, vêtus d'une étoffe feutrée, de bas de
laine à côtes, coiffés d'un kalah brodé de soies multicolores,
et chaussés de chaussures doubles, en un mot de ces hammals, que
Théophile Gautier a si justement appelés «chameaux à deux pieds sans
bosses».
La gibbosité, cependant, ne manquait point à ceux-ci, grâce aux
nombreux colis qu'ils portaient sur leur dos. Tout cela fut déposé
dans la cour du comptoir, et on commença à charger la chaise de poste,
qui avait été tirée de sa remise.
Pendant ce temps, le seigneur Kéraban, en négociant soigneux, mettait
ordre à ses affaires. Il visitait l'état de sa caisse, il vérifiait
son journal, il donnait ses instructions au chef des employés, il
écrivait quelques lettres, et prenait une grosse somme en or, le
papier-monnaie, démonétisé en 1862, n'ayant plus cours. Kéraban ayant
besoin d'une certaine quantité de monnaie russe pour la partie du
parcours qui longeait le littoral de l'empire moscovite, son intention
était de changer ses livres ottomans chez son ami, le banquier Sélim,
puisque cet itinéraire l'obligeait à passer par Odessa.
Les préparatifs furent rapidement achevés. Des provisions
s'entassèrent dans les coffres de la chaise. Quelques armes furent
déposées à l'intérieur,--on ne savait pas ce qui pouvait arriver, et
il fallait être prêt à tout événement. En outre, le seigneur Kéraban
n'eut garde d'oublier deux narghilés, l'un pour Van Mitten, l'autre
pour lui, ustensiles indispensables à un Turc, qui est en même temps
un négociant en tabacs.
Quant aux chevaux, ils avaient été commandés le soir même et devaient
être amenés dès l'aube. De minuit au lever du jour, il restait
quelques heures qui furent consacrées d'abord au souper, puis au
repos. Le lendemain, lorsque le seigneur Kéraban donna le signal du
réveil, tous, sautant hors du lit, endossèrent leurs habits de
voyage. La chaise de poste attellée, chargée, le postillon en selle,
n'attendait plus que les voyageurs.
Le seigneur Kéraban renouvela ses dernières instructions aux employés
du comptoir. Il n'y avait plus qu'à partir.
Van Mitten, Bruno, Nizib, attendaient silencieusement dans la vaste
cour du comptoir.
«Ainsi, c'est bien décidé!» dit une dernière fois Van Mitten à son ami
Kéraban.
Pour toute réponse, celui-ci montra la voiture, dont la portière était
ouverte.
Van Mitten s'inclina, gravit le marchepied et s'installa dans le fond
du coupé à gauche. Le seigneur Kéraban prit place auprès de lui. Nizib
et Bruno grimpèrent dans le cabriolet.
«Ah! ma lettre!» dit Kéraban, au moment où le bruyant équipage allait
quitter le comptoir.
Et, baissant la vitre, il tendit à l'un des employés une lettre qu'il
lui ordonna de mettre, ce matin même, à la poste.
Cette lettre était adressée au cuisinier de la villa de Scutari et ne
contenait que ces mots;
«Dîner remis à mon retour. Modifiez le menu: soupe au lait caillé,
épaule de mouton aux épices. Surtout pas trop cuit.»
Puis, la chaise s'ébranla, descendit les rues du faubourg, traversa la
Corne-d'Or sur le pont de la Validèh-Sultane, et sortit de la ville
par Ieni-Kapoussi, la «porte nouvelle».
Le seigneur Kéraban est parti! Qu'Allah le protège!
VI
OU LES VOYAGEURS COMMENCENT A ÉPROUVER QUELQUES DIFFICULTÉS,
PRINCIPALEMENT DANS LE DELTA DU DANUBE.
Au point de vue administratif, la Turquie d'Europe est divisée en
vilayets, gouvernements ou départements, administrés par un vali,
gouverneur général, sorte de préfet nommé par le Sultan. Les
vilayets se subdivisent en sandjaks ou arrondissements, régis par un
moustesarif; en kazas ou cantons, administrés par un caïmacan; en
nahiës ou communes, avec un moudir ou maire élu. C'est donc, à peu
près, le système administratif tel qu'il est institué en France.
En somme, le seigneur Kéraban ne devait avoir que peu ou point de
rapport avec les autorités des vilayets de la Roumélie, que traverse
la route de Constantinople à la frontière. Cette route était celle
qui s'écartait moins du littoral de la mer Noire et elle abrégeait le
parcours autant que possible.
Il faisait un beau temps de voyage, une température rafraîchie par la
brise de mer, qui courait sans obstacles à travers ce pays assez
plat. C'étaient des champs de maïs, d'orge et de seigle, et de ces
vignobles, qui prospèrent dans les parties méridionales de l'empire
ottoman; puis, des forêts de chênes, de sapins, de hêtres, de
bouleaux; puis, groupés ça et là, des platanes, des arbres de Judée,
des lauriers, des figuiers, des caroubiers, et plus particulièrement,
dans les portions voisines de la mer, des grenadiers et des oliviers,
identiques à ceux des mêmes latitudes de la basse Europe.
En sortant par la porte d'Iéni, la chaise prit la route de
Constantinople à Choumla, d'où se détache un embranchement sur
Andrinople par Kirk-Kilissé. Cette route suit latéralement et croise
même, en plusieurs points, le railway qui met Andrinople, cette
seconde capitale de la Turquie européenne, en communication avec la
métropole de l'empire ottoman.
Précisément, au moment où la chaise longeait le chemin de fer, le
train vint à passer. Un voyageur mit rapidement la tête à la portière
de son wagon, et put apercevoir l'équipage du seigneur Kéraban,
rapidement enlevé par son vigoureux attelage.
Ce voyageur n'était autre que le capitaine maltais Yarhud, en route
pour Odessa, où, grâce à la rapidité des trains, il allait arriver
beaucoup plus tôt que l'oncle du jeune Ahmet.
Van Mitten ne put se retenir de montrer à son ami le convoi filant à
toute vapeur.
Celui-ci, suivant son habitude, haussa les épaules.
«Eh! ami Kéraban, on arrive vite! dit Van Mitten.
--Quand on arrive!» répondit le seigneur Kéraban.
Pendant cette première journée de voyage, il faut dire que pas une
heure ne fut perdue. L'argent aidant, il n'y eut jamais aucune
difficulté aux relais de poste. Les chevaux ne se firent pas plus
prier pour se laisser atteler que les postillons pour véhiculer un
seigneur qui payait si généreusement.
On passa par Tchalaldjé, par Bayuk-Khan, sur la limite des pentes
d'écoulement pour les tributaires de la mer de Marmara, par la vallée
de Tchorlou, par le village de Yéni-Keui, puis par la vallée de
Galata, à travers laquelle, si l'on en croit la légende, sont forés
des canaux souterrains, qui amenaient autrefois l'eau à la capitale.
Le soir venu, la chaise s'arrêtait une heure seulement à la bourgade
de Seraï. Comme les provisions, emportées dans les coffres, étaient
destinées plus spécialement aux régions dans lesquelles il serait
difficile de se procurer les éléments d'un repas, même médiocre, il
convenait de les réserver. On dîna donc à Seraï, passablement même, et
la route fut reprise.
Peut-être Bruno trouva-t-il un peu dur de passer la nuit dans son
cabriolet; mais Nizib regarda cette éventualité comme toute naturelle,
et il dormit d'un sommeil contagieux, qui gagna son compagnon.
La nuit s'acheva sans incidents, grâce à un long et sinueux lacet que
faisait la route aux approches de Viza, pour éviter les rudes pentes
et les terrains marécageux de la vallée. A son grand regret, Van
Mitten ne vit donc rien de cette petite ville de sept mille habitants,
presque entièrement occupée par une population grecque, et qui est
la résidence d'un évêque orthodoxe. Il n'était pas venu pour voir,
d'ailleurs, mais bien pour accompagner l'impérieux seigneur Kéraban,
lequel se souciait médiocrement de recueillir des impressions de
voyage.
Le soir, vers cinq heures, après avoir traversé les villages de
Bounar-Hissan, d'Iéna, d'Uskup, les voyageurs contournèrent un petit
bois semé de tombes, où reposent les restes des victimes égorgées par
une bande de brigands qui jadis opéraient en cet endroit; puis elle
atteignit une ville assez importante, de seize mille habitants,
Kirk-Kilissé. Son nom «Quarante Églises» est justifié par le grand
nombre de ses monuments religieux. C'est, à vrai dire, une sorte de
petite vallée, dont les maisons occupent le fond et les flancs, que
Van Mitten, suivi du fidèle Bruno, explora en quelques heures.
La chaise fut remisée dans la cour d'un hôtel assez bien tenu, où le
seigneur Kéraban et ses compagnons passèrent la nuit, et d'où ils
repartirent au point du jour.
Pendant la journée du 19 août, les postillons dépassèrent le village
de Karabounar, et arrivèrent le soir très tard au village de Bourgaz,
bâti sur le golfe de ce nom. Les voyageurs couchèrent, cette nuit-là,
dans un «khani», espèce d'auberge fort rudimentaire, qui certainement
ne valait pas leur chaise de poste.
Le lendemain au matin, la route, qui s'écarte du littoral de la
mer Noire, les ramena vers Aïdos, et, le soir, à Paravadi, une des
stations du petit railway de Choumla à Varna. Ils traversaient alors
la province de Bulgarie, à l'extrémité sud de la Dobroutcha, au pied
des derniers contreforts de la chaîne des Balkans.
Là, les difficultés furent grandes, pendant ce difficile passage,
tantôt au milieu de vallées marécageuses, tantôt à travers des forêts
de plantes aquatiques, d'un développement extraordinaire, dans
lesquelles la chaise avait bien de la peine à se glisser, troublant
dans leurs retraites des milliers de pilets, de bécasses, de
bécassines, remisés sur le sol de cette région si accidentée.
On sait que les Balkans forment une chaîne importante. En courant
entre la Roumélie et la Bulgarie vers la mer Noire, elle détache de
son versant septentrional de nombreux contreforts, dont le mouvement
se fait sentir presque jusqu'au Danube.
Le seigneur Kéraban eut là l'occasion de voir sa patience mise à une
rude épreuve.
Lorsqu'il fallut franchir l'extrémité de la chaîne, afin de
redescendre sur la Dobroutcha, des pentes d'une raideur presque
inabordable, des tournants dont le coude brusque ne permettait pas
à l'attelage de tirer d'ensemble, des chemins étroits, bordés de
précipices, plus faits pour le cheval que pour la voiture, tout cela
prit du temps et ne se fit pas sans une grande dépense de mauvaise
humeur et de récriminations. Plusieurs fois, on dut dételer, et il
fallut caler les roues pour se tirer de quelque passe difficile,--et
les caler surtout avec un grand nombre de piastres, qui tombaient dans
la poche des postillons, menaçant de revenir sur leurs pas.
Ah! le seigneur Kéraban eut beau jeu pour pester contre le
gouvernement actuel, qui entretenait si mal les routes de l'empire,
et se souciait si peu d'assurer une bonne viabilité à travers les
provinces! Le Divan ne se gênait pas, pourtant, quand il s'agissait
d'impôts, de taxes, de vexations de toutes sortes, et le seigneur
Kéraban le savait de reste! Dix paras pour traverser le Bosphore! Il
en revenait toujours là, comme obsédé par une idée fixe! Dix paras!
dix paras!
Van Mitten se gardait bien de répondre quoi que ce soit à son
compagnon de route. L'apparence d'une contradiction eût amené quelque
scène.
Aussi, pour l'apaiser, daubait-il à son tour le gouvernement turc en
particulier, et tous les gouvernements en général.
«Mais il n'est pas possible, disait Kéraban, qu'en Hollande, il y ait
de pareils abus!
--Il y en a, au contraire, ami Kéraban, répondait Van Mitten, qui
voulait, avant tout, calmer son compagnon.
--Je vous dis que non! reprenait celui-ci. Je vous dis qu'il n'y a que
Constantinople où de pareilles iniquités soient possibles! Est-ce qu'à
Rotterdam on a jamais songé à mettre un impôt sur les caïques?
--Nous n'avons pas de caïques!
--Peu importe!
--Comment, peu importe?
--Eh! vous en auriez, que jamais votre roi n'eût osé les taxer!
Allez-vous maintenant me soutenir que le gouvernement de ces nouveaux
Turcs n'est pas le pire gouvernement qu'il y ait au monde?
--Le pire, à coup sûr!» répondait Van Mitten, pour couper court à une
discussion qu'il sentait poindre.
Et, pour mieux clore ce qui n'était encore qu'une simple conversation,
il tira sa longue pipe hollandaise. Cela donna au seigneur Kéraban
l'envie de s'étourdir, lui aussi, dans les fumées du narghilé. Le
coupé ne tarda donc pas à s'emplir de vapeurs, et il fallut baisser
les glaces pour leur donner issue. Mais, dans cet assoupissement
narcotique qui finissait par s'emparer de lui, l'entêté voyageur
redevenait muet et calme jusqu'au moment où quelque incident le
rappelait à la réalité.
Cependant, faute d'un lieu de halte dans ce pays demi sauvage, on
passa la nuit du 20 au 2l août en chaise de poste. Ce fut vers
le matin seulement que, les dernières ramifications des Balkans
dépassées, on se retrouva, au delà de la frontière roumaine, sur les
terrains plus carrossables de la Dobroutcha.
Cette région est comme une presqu'île, formée par un large coude du
Danube, qui, après s'être élevé au nord vers Galatz, revient à l'est
sur la mer Noire, dans laquelle il se jette par plusieurs bouches.
Au vrai, cette sorte d'isthme qui rattache cette presqu'île à la
péninsule des Balkans, se trouve circonscrite par la portion de la
province située entre Tchernavoda et Kustendjé, où court la ligne
d'un petit railway de quinze à seize lieues au plus, qui part de
Tchernavoda. Mais, dans le sud du railway, la contrée étant
sensiblement la même qu'au nord, au point de vue topographique, on
peut dire que les plaines de la Dobroutcha prennent naissance à la
base des derniers chaînons des Balkans.
«Le bon pays», c'est ainsi que les Turcs appellent cette tranche
fertile, dans laquelle la terre appartient au premier occupant. Elle
est, sinon habitée, parcourue du moins par des Tatars pasteurs, et
peuplée de Valaques, dans la partie qui avoisine le fleuve. L'empire
ottoman possède là une immense contrée, dont les vallées creusent à
peine le sol, presque sans relief. Elle présente plutôt une succession
de plateaux, qui s'étendent jusqu'aux forêts semées aux embouchures du
Danube.
Sur ce sol, les routes, sans côtes abruptes ni pentes brusques,
permirent à la chaise de rouler plus rapidement. Les maîtres de poste
n'avaient plus le droit de maugréer en voyant atteler leurs chevaux,
ou, s'ils le faisaient, c'était pour ne point en perdre l'habitude.
On alla donc vite et bien. Ce jour, 2l août, à midi, la chaise
relayait à Koslidcha, et, le soir même à Bazardjik.
Là, le seigneur Kéraban se décida à passer la nuit, pour donner
quelque repos à tout son monde,--ce dont Bruno lui sut gré, sans en
rien dire, par prudence.
Le lendemain, dès la première aube, la chaise, attelée de chevaux
frais, courait dans la direction du lac Karasou, sorte de vaste
entonnoir, dont le contenu, alimenté par des sources de fond, se
déverse dans le Danube, à l'époque des basses eaux. Vingt-quatre
lieues environ étaient enlevées en douze heures, et, vers huit heures
du soir, les voyageurs s'arrêtaient devant le railway de Kustendjé a
Tchernavoda, en face de la station de Medjidié, une ville toute neuve,
qui compte déjà vingt mille âmes et promet de devenir plus importante.
Là, à son grand déplaisir, le seigneur Kéraban ne put immédiatement
franchir la voie pour rejoindre le khan, où il devait passer la nuit.
La voie était occupée par un train, et il fallut attendre pendant un
grand quart d'heure que le passage fut libre.
De là, des plaintes, des récriminations contre ces administrations de
chemins de fer, qui se croient tout permis, non seulement d'écraser
les voyageurs qui ont la sottise de monter dans leurs véhicules, mais
de retarder ceux qui se refusent à y prendre place.
«En tout cas, dit-il à Van Mitten, ce n'est pas à moi qu'il arrivera
jamais un accident de chemin de fer!
--On ne sait! répondit, peut-être imprudemment, le digne Hollandais.
--Je le sais, moi!» répliqua le seigneur Kéraban d'un ton qui coupa
court à toute discussion.
Enfin, le train quitta la station de Modjidié, les barrières
s'ouvrirent, la chaise passa, et les voyageurs se reposèrent dans un
khan assez confortablement établi en cette ville, dont le nom fut
choisi en l'honneur du sultan Abdul-Medjid.
Le lendemain, tous arrivaient, sans encombre, à travers une sorte de
plaine déserte, à Babadagh, mais tellement tard, qu'il parut plus
convenable de continuer le voyage pendant la nuit. Le soir, vers cinq
heures, on s'arrêtait à Toultcha, l'une des plus importantes villes de
la Moldavie.
En cette cité de trente à quarante mille âmes, où se confondent
Tcherkesses, Nogaïs, Persans, Kurdes, Bulgares, Roumains, Grecs,
Arméniens,
Turcs et Juifs, le seigneur Kéraban ne pouvait être embarrassé pour
trouver un hôtel à peu près confortable. C'est ce qui fut fait. Van
Mitten eut, avec la permission de son compagnon, le temps de visiter
Toultcha, dont l'amphithéâtre, très pittoresque, se déploie sur le
versant nord d'une petite chaîne, au fond d'un golfe formé par un
élargissement du fleuve, presque en face de la double ville d'Ismaïl.
Le lendemain, 24 août, la chaise traversait le Danube, devant
Toultcha, et s'aventurait à travers le delta du fleuve, formé par deux
grandes branches. La première, celle que suivent les bateaux à vapeur
est dite la branche de Toultcha; la seconde, plus au nord, passe à
Ismaïl, puis à Kilia, et atteint au-dessous la mer Noire, après s'être
ramifiée en cinq chenaux. C'est ce qu'on appelle les bouches du
Danube.
Au delà de Kilia et de la frontière, se développe la Bessarabie,
qui, pendant une quinzaine de lieues, se jette vers le nord-est, et
emprunte un morceau du littoral de la mer Noire.
Il va sans dire que l'origine du nom du Danube, qui a donné lieu à
nombre de contestations scientifiques, amena une discussion purement
géographique entre le seigneur Kéraban et Van Mitten.
Que les Grecs, au temps d'Hésiode, l'aient connu sous le nom d'Istor
ou Histor; que le nom de -Danuvius- ait été importé par les armées
romaines, et que César, le premier, l'ait fait connaître sous ce nom;
que dans la langue des Thraces, il signifie «nuageux»; qu'il vienne du
celtique, du sanscrit, du zend ou du grec; que le professeur Bupp ait
raison, ou que le professeur Windishmann n'ait pas tort, lorsqu'ils
disputent sur cette origine, ce fut le seigneur Kéraban qui, comme
toujours, réduisit finalement son adversaire au silence, en faisant
venir le mot Danube, du mot zend «asdanu», qui signifie: la rivière
rapide.
Mais, si rapide qu'elle soit, son cours ne suffit pas à entraîner la
masse de ses eaux, en les contenant dans les divers lits qu'elle s'est
creusés, et il faut compter avec les inondations du grand fleuve.
Or, par entêtement, le seigneur Kéraban ne compta pas, en dépit des
observations qui lui furent faites, et il lança sa chaise à travers le
vaste delta.
Il n'était pas seul, dans cette solitude, en ce sens que nombre de
canards, d'oies sauvages, d'ibis, de hérons, de cygnes, de pélicans,
semblaient lui faire cortège. Mais, il oubliait que, si la nature a
fait de ces oiseaux aquatiques des êchassiers ou des palmipèdes, c'est
qu'il faut des palmes ou des échasses pour fréquenter cette région
trop souvent submergée, à l'époque des grandes crues, après la saison
pluvieuse.
Or, les chevaux de la chaise étaient insuffisamment conformés, on
en conviendra, pour fouler du pied ces terrains détrempés par les
dernières inondations. Au delà de cette branche du Danube, qui va se
jeter dans la mer Noire à Sulina, ce n'était plus qu'un vaste marécage
au travers duquel se dessinait une route à peu près impraticable.
Malgré les conseils des postillons, auxquels se joignit Van Mitten,
le seigneur Kéraban donna l'ordre de pousser plus avant, et il fallut
bien lui obéir. Il arriva donc ceci: c'est que, vers le soir, la
chaise fut bien et dûment embourbée, sans qu'il fût possible aux
chevaux de la tirer de là.
«Les routes ne sont pas suffisamment entretenues dans cette contrée!
crut devoir faire observer Van Mitten.
--Elles sont ce qu'elles sont! répondit Kéraban. Elles sont ce
qu'elles peuvent être sous un pareil gouvernement!
--Nous ferions peut-être mieux de revenir en arrière et de prendre un
autre chemin?
--Nous ferons mieux, au contraire, de continuer à marcher en avant et
de ne rien changer à notre itinéraire!
--Mais le moyen?...
--Le moyen, répondit le têtu personnage, consiste à envoyer chercher
des chevaux du renfort au village le plus voisin. Que nous couchions
dans notre voiture ou dans une auberge, peu importe!»
Il n'y avait rien à répliquer. Le postillon et Nizib furent détachés
à la recherche du plus prochain village, qui ne laissait pas d'être
assez éloigné. Très probablement, ils ne pourraient être de retour
qu'au lever du soleil. Le seigneur Kéraban, Van Mitten et Bruno durent
donc se résigner à passer la nuit au milieu de cette vaste steppe,
aussi abandonnés qu'ils l'eussent été au plus profond des déserts de
l'Australie centrale. Très heureusement, la chaise, enfoncée dans
les vases jusqu'au moyeu des roues, ne menaçait pas de s'enliser
davantage.
Cependant, la nuit était fort obscure. De gros nuages, très bas, en
voie de condensation, chassés par les vents de la mer Noire, couraient
à travers l'espace. S'il ne pleuvait pas, une forte humidité montait
du sol imprégné d'eau, qui mouillait comme un brouillard polaire.
A dix pas, on ne se voyait plus. Les deux lanternes de la voiture
projetaient seules une lueur douteuse sous l'épaisse buée évaporée du
marécage, et peut-être eut-il mieux valu les éteindre.
En effet, cette lueur pouvait attirer quelque importune visite. Mais
Van Mitten ayant émis cette observation, son intraitable ami crut
devoir la discuter, et de la discussion il résulta qu'il ne fut point
donné suite à la proposition de Van Mitten.
Il avait pourtant raison, le sage Hollandais, et avec un peu plus de
finesse, il aurait proposé è son compagnon de laisser les lanternes
allumées: très vraisemblablement, le seigneur Kéraban les eût fait
éteindre.
VII
DANS LEQUEL LES CHEVAUX DE LA CHAISE FONT PAR PEUR CE QU'ILS N'ONT PU
FAIRE SOUS LE FOUET DU POSTILLON.
Il était dix heures du soir. Kéraban, Van Mitten et Bruno, après
un souper prélevé sur les provisions serrées dans le coffre de la
voiture, se promenèrent en fumant, pendant une demi-heure environ, le
long d'une étroite sente, dont le sol ne cédait pas sous le pied.
«Et maintenant, dit Van Mitten, je pense, ami Kéraban, que vous ne
voyez aucune objection à ce que nous allions dormir jusqu'au moment où
arriveront les chevaux de renfort?
--Je n'en vois aucune, répondit Kéraban, après avoir réfléchi, avant
de faire cette réponse un peu extraordinaire de la part d'un homme qui
n'était jamais à court d'objections.
--Je veux croire que nous n'avons rien à craindre? ajouta le
Hollandais, au milieu de cette plaine absolument déserte?
--Je veux le croire aussi.
--Aucune attaque n'est à redouter?
--Aucune.
--Si ce n'est, toutefois, l'attaque des moustiques!» répondit Bruno,
qui venait de s'appliquer une claque formidable sur le front pour
écraser une demi-douzaine de ces importuns diptères.
Et, en effet, des nuées d'insectes très voraces, qu'attirait peut-être
la lueur des lanternes, commençaient à tourbillonner effrontément
autour de la chaise.
«Hum! fit Van Mitten, il y a ici une fière quantité de ces moustiques,
et une moustiquaire n'eût pas été de trop!
--Ce ne sont point des moustiques, répondit le seigneur Kéraban, en se
grattant le bas de la nuque, et ce n'est point une moustiquaire qui
nous manque!
--Qu'est-ce donc? demanda le Hollandais.
--Une cousiniaire, répondit Kéraban, car ces prétendus moustiques sont
des cousins!
--Du diable si j'en ferais la différence! pensa Van Mitten, qui
ne jugea pas à propos d'entamer une discussion sur cette question
purement entomologique.
--Ce qu'il y a de curieux, fit observer Kéraban; c'est que ce sont
uniquement les femelles de ces insectes qui s'attaquent à l'homme.
--Je les reconnais bien là, ces représentants du beau sexe! répondit
Bruno, en se frottant les mollets.
--Je crois que nous ferons sagement de rentrer dans la voilure, dit
alors Van Mitten, car nous allons être dévorés!
--En effet, répondit Kéraban, les contrées que traverse le bas Danube
sont particulièrement infestées par ces cousins, et on ne les combat
qu'en semant son lit pendant la nuit, su chemise et ses bas pendant le
jour, de poudre du pyrèthre....
--Dont nous sommes absolument et malheureusement dépourvus! ajouta le
Hollandais.
--Absolument, répondit Kéraban. Mais qui pouvait prévoir que nous
resterions en détresse dans les marécages de la Dobroutcha?
--Personne, ami Kéraban.
--J'ai entendu parler, ami Van Mitten, d'une colonie de Tatars
criméens, auxquels le gouvernement turc avait accordé une vaste
concession dans ce delta du fleuve, et que des légions de ces cousins
forcèrent à s'expatrier.
--D'après ce que nous voyons, ami Kéraban, l'histoire n'est point
invraisemblable!
--Rentrons donc dans la chaise!
--Nous n'avons que trop tardé! répondit Van Mitten, qui s'agitait au
milieu d'un bourdonnement d'ailes, dont les frémissements se chiffrent
par millions à la seconde.
Au moment où le seigneur Kéraban et son compagnon allaient remonter
dans la voiture, le premier s'arrêta.
«Bien qu'il n'y ait rien à craindre, dit-il, il serait bon que Bruno
veillât jusqu'au retour du postillon.
--Il ne s'y refusera pas, répondit Van Mitten.
--Je ne m'y refuserai pas, dit Bruno, parce que mon devoir est de ne
pas m'y refuser, mais je vais être dévoré vivant!
--Non! répliqua Kéraban. Je me suis laissé dire que les cousins ne
piquaient pas deux fois à la même place, de sorte que Bruno sera
bientôt à l'abri de leurs attaques.
--Oui!... lorsque j'aurai été criblé de mille piqûres!
--C'est ainsi que je l'entends, Bruno.
--Mais, au moins, pourrai-je veiller dans le cabriolet?
--Parfaitement, à la condition de ne point vous y endormir!
--Et comment dormirais-je, au milieu de cet effroyable essaim de
moustiques?
--De cousins, Bruno, répondit Kéraban, de simples cousins!... Ne
l'oubliez pas!»
Sur cette observation, le seigneur Kéraban et Van Mitten remontèrent
dans le coupé, laissant à Bruno le soin de veiller à la garde de son
maître, ou mieux de ses maîtres. Depuis la rencontre de Kéraban et de
Van Mitten, ne pouvait-il se dire qu'il en avait deux?
Après s'être assuré que les portières de la chaise étaient bien
fermées, Bruno visita l'attelage. Les chevaux, épuisés de fatigue,
étaient étendus sur le sol, respirant avec bruit, mêlant leur chaude
haleine au brouillard de cette plaine marécageuse.
«Le diable ne les tirerait pas de cette ornière! se dit Bruno. Il faut
convenir que le seigneur Kéraban a eu là une fière idée de prendre
cette route! Après tout, cela le regarde!»
Et Bruno remonta dans le cabriolet, dont il baissa le châssis vitré,
à travers lequel il pouvait voir dans le rayon du faisceau lumineux
projeté par les lanternes.
Que pouvait faire de mieux le serviteur de Van Mitten, si ce n'est de
rêver, les yeux ouverts, et de combattre le sommeil, en réfléchissant
à la série d'aventures, dans lesquelles l'entraînait son maître, à la
suite du plus têtu des Osmanlis?
Ainsi, lui, un enfant de l'ancienne Batavie, un traîneur du pavé de
Rotterdam, un habitué des quais de la Meuse, un pêcheur à la ligne
émérite, un musard des canaux qui sillonnent sa ville natale, il avait
été transporté à l'autre extrémité de l'Europe! De la Hollande à
l'empire ottoman, il avait fait cette gigantesque enjambée! Et à peine
débarqué à Constantinople, la fatalité venait de le jeter à travers
les steppes du bas Danube! Et il se voyait là, juché dans le cabriolet
d'une chaise de poste, au milieu des marais de la Dobroutcha, perdu
dans une nuit profonde, et plus enraciné à ce sol que la tour gothique
de Zuidekerk! Et tout cela, parce qu'il était tenu d'obéir à son
maître, lequel, sans y être forcé, n'en obéissait pas moins au
seigneur Kéraban.
«Oh! bizarrerie des complications humaines!
se répétait Bruno. Me voilà, en train de faire le tour de la mer
Noire, si nous le faisons jamais, et cela pour épargner dix paras que
j'eusse volontiers payés de ma poche, si j'avais été assez avisé pour
le faire en cachette du moins endurant des Turcs! Ah! Le têtu! le
têtu! Je suis sûr que, depuis le départ, j'ai déjà maigri de
deux livres!... En quatre jours! .. Que sera-ce donc dans quatre
semaines!--Bon! encore ces maudits insectes!».
Et, si hermétiquement que Bruno eût fermé le châssis du cabriolet,
quelques douzaines de cousins avaient pu y pénétrer et s'acharnaient
contre le pauvre homme. Aussi, que de tapes, que de grattements, et
comme il s'en donnait de les traiter de moustiques, alors que le
seigneur Kéraban ne pouvait l'entendre!
Une heure se passa ainsi, puis une autre heure encore. Peut-être, sans
l'agaçante attaque de ces insectes, Bruno, succombant à la fatigue,
se serait-il enfin laissé aller au sommeil? Mais dormir dans ces
conditions eût été impossible.
Il devait être un peu plus de minuit, lorsque Bruno eut une idée. Elle
eût même dû lui venir plus tôt, à lui, un de ces Hollandais pur sang,
qui, en venant au monde, cherchent plutôt le tuyau d'une pipe que
le sein de leur nourrice. Ce fut de se mettre à fumer, de combattre
l'envahissement des cousins à coups de bouffées de tabac. Comment n'y
avait-il pas déjà songé? S'ils résistaient à l'atmosphère nicotique
qu'il allait emprisonner dans son cabriolet, c'est que ces insectes
ont la vie dure au milieu des marécages du bas Danube!
Bruno tira donc de sa poche sa pipe de porcelaine à fleurs
émaillées,--une soeur de celle qui lui avait été si impudemment volée
à Constantinople. Il la bourra comme il eût fait d'une arme à feu
qu'il comptait décharger sur les troupes ennemies; puis, il battit le
briquet, alluma le fourneau, aspira à pleins poumons la fumée d'un
excellent tabac de Hollande, et la rejeta en énormes volutes.
L'essaim bourdonna tout d'abord en redoublant ses assourdissants coups
d'ailes, et se dispersa peu à peu dans les angles les plus obscurs du
cabriolet.
Bruno ne put que se féliciter de sa manoeuvre. La batterie qu'il
venait de démasquer faisait merveille, les assaillants se
repliaient en désordre; mais, comme il ne cherchait pas à faire de
prisonniers,--bien au contraire,--il ouvrit rapidement le châssis,
afin de donner une issue aux insectes du dedans, sachant bien que ses
bordées de fumée interdiraient tout accès aux insectes du dehors.
Ainsi fut-il fait. Bruno, débarrassé de cette importune légion de
diptères, put même se hasarder à regarder à droite et à gauche. La
nuit était toujours aussi noire. Il passait de grands coups de brise,
qui ébranlaient parfois la voiture; mais elle adhérait fortement au
sol, trop fortement même. Donc, nulle crainte qu'elle fût renversée.
Bruno chercha à voir en avant, vers l'horizon du nord, si quelque
lumière ne se montrait pas, qui eût annoncé le retour du postillon et
des chevaux de renfort. Obscurité complète, ténèbres d'autant plus
profondes, au lointain, que le devant de la chaise de poste se
découpait dans le segment lumineux des lanternes. Cependant, en
portant ses regards sur les côtés, à une distance de soixante pas
environ, Bruno crut apercevoir quelques points brillants, qui se
déplaçaient dans l'ombre, rapidement, sans bruit, tantôt au ras du
sol, tantôt à deux ou trois pieds au-dessus.
Bruno se demanda tout d'abord si ce n'étaient pas là quelques
phosphorescences de feux follets, dont le dégagement se produisait à
la surface d'un marais où ne manque pas l'hydrogène sulfuré.
Mais si, en sa qualité d'être raisonnant, sa raison risquait de
l'induire en erreur, il ne pouvait en être ainsi des chevaux de
la chaise, que leur instinct n'eût pas trompés sur la cause de ce
phénomène. En effet, ils commencèrent à donner quelques signes
d'agitation, les naseaux éventés, renâclant d'une façon insolite.
«Eh! qu'est-ce cela? se dit Bruno. Quelque nouvelle complication, sans
doute! Seraient-ce des loups?».
Que ce fût là une bande de loups, attirée par l'odeur de l'attelage, à
cela rien d'impossible. Ces animaux, toujours affamés, sont nombreux
dans le delta du Danube.
«Diable! murmura Bruno, voilà qui serait encore plus malfaisant que
les moustiques ou les cousins de notre entêté! La fumée de tabac n'y
ferait rien, cette fois!»
Cependant, les chevaux ressentaient une vive inquiétude, à laquelle on
ne pouvait se méprendre. Ils essayaient de ruer dans la boue épaisse,
ils se cabraient, ils donnaient de violentes secousses à la voiture.
Les points lumineux semblaient s'être rapprochés. Une sorte de
grognement sourd se mêlait aux sifflements de la brise.
«Je pense, se dit Bruno, qu'il est opportun de prévenir le seigneur
Kéraban et mon maître!»
Cela était urgent, en effet. Bruno se laissa donc lentement glisser
sur le sol; il abaissa le marchepied de la chaise, ouvrit la portière,
puis la referma, après s'être introduit dans le coupé, où les deux
amis dormaient tranquillement l'un près de l'autre.
«Mon maître?... dit Bruno à voix basse, en appuyant sa main sur
l'épaule de Van Mitten.
--Au diable l'importun qui me réveille! murmura le Hollandais en se
frottant les yeux.
--Il ne s'agit pas d'envoyer les gens au diable, surtout quand le
diable est peut-être là! répondit Bruno.
--Mais qui donc me parle?...
--Moi, votre serviteur.
--Ah! Bruno!... c'est toi?... Après tout, tu as bien fait de me
réveiller! Je rêvais que madame Van Mitten....
--Vous cherchait querelle!... répondit Bruno. Il est bien question de
cela maintenant!
--Qu'y a-t-il donc?
--Voudriez-vous, s'il vous plaît, réveiller le seigneur Kéraban?
--Que je réveille?...
--Oui! Il n'est que temps!»
Sans en demander davantage, le Hollandais, dormant encore à moitié,
secoua son compagnon.
Rien de tel qu'un sommeil de Turc, quand ce Turc a un bon estomac et
une conscience nette. C'était le cas du compagnon de Van Mitten. Il
fallut s'y prendre à plusieurs reprises.
Le seigneur Kéraban, sans relever ses paupières, grommelait et
grognait, en homme qui n'est pas d'humeur à se rendre. Pour peu qu'il
fût aussi têtu dans l'état de sommeil que dans l'état de veille, bien
certainement il faudrait le laisser dormir.
Cependant, les insistances de Van Mitten et de Bruno furent telles que
le seigneur Kéraban se réveilla, détira ses bras, ouvrit les yeux, et
d'une voix encore brouillée d'assoupissement:
«Hum! fit-il, les chevaux de renfort sont donc arrivés avec le
postillon et Nizib?
--Pas encore, répondit Van Mitten.
--Alors pourquoi me réveiller?
--Parce que, si les chevaux ne sont pas arrivés, répondit Bruno,
d'autres animaux très suspects sont là, qui entourent la voiture et se
préparent à l'attaquer!
--Quels sont ces animaux?
--Voyez!»
La vitre de la portière fut abaissée, et Kéraban se pencha au dehors.
«Allah nous protège! s'écria-t-il. Voilà toute une bande de sangliers
sauvages!»
Il n'y avait pas à s'y tromper. C'étaient bien des sangliers. Ces
animaux sont très nombreux dans toute la contrée qui confine à
l'estuaire danubien; leur attaque est fort à redouter, et ils peuvent
être rangés dans la catégorie des bêtes féroces.
«Et qu'allons-nous faire? demanda le Hollandais.
--Rester tranquilles, s'ils n'attaquent pas, répondit Kéraban. Nous
défendre, s'ils attaquent!
--Pourquoi ces sangliers nous attaqueraient-ils? reprit Van Mitten,
Ils ne sont point carnassiers, que je sache!
--Soit, répondit Kéraban, mais si nous ne courons pas la chance d'être
dévorés, nous courons la chance d'être éventrés!
--Cela se vaut, fit tranquillement observer Bruno.
--Aussi, tenons-nous prêts à tout événement!»
Cela dit, le seigneur Kéraban fit mettre les armes en état. Van Mitten
et Bruno avaient chacun un revolver à six coups et un certain nombre
de cartouches. Lui, Vieux Turc, ennemi déclaré de toute invention
moderne, ne possédait que deux pistolets de fabrication ottomane,
au canon damasquiné, à la crosse incrustée d'écaille et de pierres
précieuses, mais plus faits pour orner la ceinture d'un agha que pour
détonner dans une attaque sérieuse. Van Mitten, Kéraban et Bruno
devaient donc se contenter de ces seules armes, et ne les employer
qu'à coup sûr.
Cependant, les sangliers, au nombre d'une vingtaine, s'étaient
rapprochés peu à peu et entouraient la voiture. A la lueur des
lanternes, qui les avait sans doute attirés, on pouvait les voir se
démener violemment et fouiller le sol à coups de défenses. C'étaient
d'énormes suiliens, de la taille d'un âne, d'une force prodigieuse,
capables de découdre chacun toute une meute. La situation des
voyageurs, emprisonnés dans leur coupé, ne laissait donc pas d'être
très inquiétante, s'ils venaient à être assaillis de part et d'autre,
avant le lever du jour.
Les chevaux de l'attelage le sentaient bien. Au milieu des grognements
de la bande, ils s'ébrouaient, ils se jetaient de côté, à faire
craindre qu'ils ne rompissent ou leurs traits ou les brancards de la
chaise.
Soudain, plusieurs détonations éclatèrent. Van Mitten et Bruno
venaient de décharger chacun deux coups de leur revolver sur ceux des
sangliers qui se lançaient à l'assaut. Ces animaux, plus ou moins
blessés, firent entendre des rugissements de rage, en se roulant sur
le sol. Mais les autres, rendus furieux, se précipitèrent sur la
voiture et l'attaquèrent à coups de défenses. Les panneaux furent
percés en maints endroits, et il devint évident qu'avant peu ils
seraient défoncés.
«Diable! diable! murmurait Bruno.
--Feu! feu!» répétait le seigneur Kéraban, en déchargeant ses
pistolets, qui rataient généralement une fois sur quatre,--bien qu'il
n'en voulût pas convenir.
Les revolvers de Bruno et de Van Mitten blessèrent encore un certain
nombre de ces terribles assaillants, dont quelques-uns foncèrent
directement sur l'attelage.
De là, épouvante bien naturelle des chevaux que menaçaient les
défenses des sangliers, et qui ne pouvaient répondre qu'à coups de
pied, sans avoir la liberté de leurs mouvements. S'ils eussent été
libres, ils se seraient jetés à travers la campagne, et ce n'aurait
plus été qu'une question de vitesse entre eux et la bande sauvage. Ils
essayèrent donc, par d'effroyables efforts, de rompre leurs traits,
afin de s'échapper. Mais les traits, faits d'une corde à torons
serrés, résistèrent. Il fallait donc ou que l'avant-train de la chaise
se rompit brusquement, ou que la chaise s'arrachât du sol sous ces
terribles coups de collier.
Le seigneur Kéraban, Van Mitten et Bruno le comprirent bien. Ce qui
leur paraissait le plus à craindre, c'était que leur voiture ne vînt à
chavirer. Les sangliers, que les coups de feu n'auraient plus tenus
en respect, se seraient jetés dessus, et c'en eût été fait de ceux
qu'elle renfermait. Mais que faire pour conjurer une pareille
éventualité? N'étaient-ils pas à la merci de cette troupe furieuse?
Leur sang-froid ne les abandonna pas, pourtant, et ils n'épargnèrent
point les coups de revolver.
Tout à coup, une secousse plus violente ébranla la chaise, comme si
l'avant-train s'en fût détaché.
«Eh! tant mieux! s'écria Kéraban. Que nos chevaux s'emportent à
travers la steppe! Les sangliers se mettront à leur poursuite, et ils
nous laisseront en repos!»
Mais l'avant-train tenait bon et résistait avec une solidité qui
faisait honneur à cet antique produit de la carrosserie anglaise.
Donc, il ne céda pas. Ce fut la chaise qui céda. Les secousses
devinrent telles, qu'elle fut arrachée aux profondes ornières où elle
plongeait jusqu'aux essieux. Un dernier coup de collier de l'attelage,
fou de terreur, l'enleva sur un sol plus ferme, et la voilà roulant au
galop de ses chevaux emportés, que rien ne guidait au milieu de cette
nuit profonde.
Cependant, les sangliers n'avaient point abandonné la partie. Ils
couraient sur les côtés, s'attaquant, les uns aux chevaux, les autres
à la voiture, qui ne parvenait pas à les distancer.
Le seigneur Kéraban, Van Mitten et Bruno s'étaient rejetés dans le
fond du coupé.
«Ou nous verserons... dit Van Mitten.
--Ou nous ne verserons pas, répondit Kéraban.
--Il faudrait tâcher de ressaisir les guides!», fit judicieusement
observer Bruno.
Et, baissant les vitres de devant, il chercha avec la main si les
guides étaient à sa portée; mais les chevaux, en se débattant, les
avaient rompues, sans doute, et il fallait maintenant s'abandonner au
hasard de cette course folle à travers une contrée marécageuse. Pour
arrêter l'attelage, il n'y aurait eu qu'un moyen: arrêter, en même
temps, la bande enragée qui le poursuivait. Or, les armes à feu, dont
les coups se perdaient sur cette masse en mouvement, n'y auraient pu
suffire. Les voyageurs, projetés les uns sur les autres, ou lancés
d'un coin à l'autre du coupé à chaque cahot de la route,--celui-ci
résigné à son sort comme tout bon musulman, ceux-là, flegmatiques
comme des Hollandais,--n'échangèrent plus une parole.
Une grande heure s'écoula ainsi. La chaise roulait toujours. Les
sangliers ne l'abandonnaient pas.
«Ami Van Mitten, dit enfin Kéraban, je me suis laissé raconter qu'en
pareille occurrence, un voyageur, poursuivi par une bande de loups à
travers les steppes de la Russie, avait été sauvé, grâce au sublime
dévouement de son domestique.
--Et comment? demanda Van Mitten.
--Oh! rien de plus simple, reprit Kéraban. Le domestique embrassa son
maître, recommanda son âme à Dieu, se jeta hors de la voiture et,
pendant que les loups s'arrêtaient à le dévorer, son maître parvint à
les distancer et il fut sauvé.
--Il est bien regrettable que Nizib ne soit pas là!» répondit
tranquillement Bruno.
Puis, sur cette réflexion, tous trois retombèrent dans le plus profond
silence.
Cependant la nuit s'avançait. L'attelage ne perdait rien de son
effrayante vitesse, et les sangliers ne gagnaient point assez pour
pouvoir se jeter sur lui. Si quelque accident ne se produisait point,
si une roue brisée, un heurt trop violent, ne faisaient pas verser la
chaise, le seigneur Kéraban et Van Mitten gardaient quelque chance
d'être sauvés,--même sans un dévouement dont Bruno se sentait
incapable.
Il faut dire, en outre, que les chevaux, guidés par leur instinct,
s'étaient maintenus sur cette portion de la steppe qu'ils avaient
l'habitude de parcourir. C'était en droite ligne, vers le relais de
poste qu'ils s'étaient imperturbablement dirigés.
Aussi, lorsque les premières lueurs du jour commencèrent à dessiner
la ligne d'horizon dans l'est, ils n'en étaient plus éloignés que de
quelques verstes.
La bande de sangliers lutta encore pendant une demi-heure; puis, peu à
peu, elle resta en arrière; mais l'attelage ne ralentit pas sa course
un seul instant, et il ne s'arrêta que pour tomber, absolument fourbu,
à quelque centaine de pas de la maison de poste.
Le seigneur Kéraban et ses deux compagnons étaient sauvés. Aussi
le Dieu des chrétiens ne fut-il pas moins remercié que le Dieu des
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