--Il n'est pas sept heures.
--Et qu'en sais-tu?
--Je le sais, parce que vous le dites, mon maître.
--Et si je disais qu'il est cinq heures?
--Il serait cinq heures, répondit Nizib.
--On n'est pas plus stupide!
--Non, pas plus stupide.
--Ce garçon-là, murmura Kéraban, à force de ne pas me contredire,
finira par me contrarier!»
En ce moment, Van Mitten et Bruno reparaissaient sur la place, et
Bruno répétait du ton d'un homme désappointé:
«Allons-nous-en, mon maître, allons-nous-en, et repartons par le
premier train! Ça, Constantinople! Ça, la capitale du Commandeur des
Croyants?... Jamais!
--Du calme, Bruno, du calme!» répondait Van Mitten.
Le soir commençait à se faire. Le soleil, caché derrière les hauteurs
de l'antique Stamboul, laissait déjà la place de Top-Hané dans une
sorte de pénombre. Van Mitten ne reconnut donc pas le seigneur
Kéraban, qui se croisait avec lui, au moment où il se dirigeait
vers les quais de Galata. Il arriva même que, suivant une direction
inverse, tous deux se heurtèrent, cherchant en même temps à passer
à droite, puis à passer à gauche. De cette contrariété de leurs
mouvements, il se produisit là une demi-minute de balancements quelque
peu ridicules.
«Eh! monsieur, je passerai! dit Kéraban, qui n'était point homme à
céder le pas.
--Mais.... fit Van Mitten, en essayant, lui, de se ranger poliment,
sans y parvenir.
--Je passerai quand même!.,.
--Mais....» répéta Van Mitten.
Puis, tout à coup, reconnaissant à qui il avait affaire:
«Eh! mon ami Kéraban! s'écria-t-il.
--Vous!... vous!... Van Mitten!... répondit Kéraban, au comble de la
surprise. Vous!... ici?... à Constantinople?
--Moi-même!
--Depuis quand?
--Depuis ce matin!
--Et votre première visite n'a pas été pour moi ... moi?
--Elle a été pour vous, au contraire, répondit le Hollandais. Je me
suis rendu à votre comptoir, mais vous n'y étiez plus, et l'on m'a dit
qu'à sept heures je vous trouverais sur cette place....
--Et on a eu raison, Van Mitten! s'écria Kéraban, en serrant, avec une
vigueur qui touchait à la violence, la main de son correspondant de
Rotterdam. Ah! mon brave Van Mitten, jamais, non! jamais, je ne me
serais attendu à vous voir a Constantinople!... Pourquoi ne pas
m'avoir écrit?
--J'ai quitté si précipitamment la Hollande!
--Un voyage d'affaires?
--Non ... un voyage ... d'agrément! Je ne connaissais ni
Constantinople ni la Turquie, et j'ai voulu vous rendre ici la visite
que vous m'aviez faite à Rotterdam.
--C'est bien, cela!... Mais il me semble que je ne vois pas avec vous
madame Van Mitten?
--En effet ... je ne l'ai point amenée! répondit le Hollandais, non
sans une certaine hésitation. Madame Van Mitten ne se déplace pas
facilement!... Aussi suis-je venu seul avec mon valet Bruno.
--Ah! ce garçon? dit le seigneur Kéraban, en faisant un petit signe à
Bruno, qui crut devoir s'incliner à la turque, et ramener ses bras à
son chapeau, comme les deux anses d'une amphore.
--Oui, reprit Van Milieu, ce brave garçon, qui voulait déjà
m'abandonner et repartir pour....
--Repartir! s'écria Kéraban. Repartir, sans que je lui en aie donné la
permission!
--Oui, ami Kéraban. Il ne la trouve pas trop gaie ni très vivante,
cette capitale de l'empire ottoman!
--Un mausolée! répondit Bruno! Personne dans les magasins!... Pas une
voiture sur les places!... Des ombres qui passent dans les rues, et
qui vous volent votre pipe!
--Mais c'est le Ramadan, Van Mitten! répondit le seigneur Kéraban.
Nous sommes en plein Ramadan!
--Ah! c'est le Ramadan? reprit Bruno. Alors tout s'explique!--Eh, s'il
vous plaît, qu'est-ce que cela, le Ramadan?
--Un temps de jeûne et d'abstinence, répondit Kéraban. Pendant toute
sa durée, il est défendu de boire, de fumer, de manger, entre le lever
et le coucher du soleil. Mais, dans une demi-heure, au coup de canon
qui annoncera la fin du jour....
--Ah! voilà donc ce qu'ils veulent dire avec leur coup de canon!
s'écria Bruno.
--On se dédommagera gaiement pendant toute la nuit des abstinences de
la journée!
--Ainsi, demanda Bruno à Nizib, vous n'avez encore rien pris depuis ce
matin, parce que c'est le Ramadan?
--Parce que c'est le Ramadan, répondit Nizib.
--Eh bien, voilà qui me ferait maigrir! s'écria Bruno. Voilà qui me
coûterait une livre par jour ... au moins!
--Au moins! répondit Nizib.
--Mais vous allez voir cela, au coucher du soleil, Van Mitten, reprit
Kéraban, et vous serez émerveillé! Ce sera comme une transformation
magique, qui d'une ville morte fera une ville vivante! Ah! messieurs
les nouveaux Turcs, vous n'avez pas encore pu modifier ces vieux
usages avec toutes vos absurdes innovations! Le Koran tient bon contre
vos sottises! Que Mahomet vous étrangle!
--Bon! ami Kéraban, répondit Van Mitten, je vois que vous êtes
toujours fidèle aux anciennes coutumes?
--C'est plus que de la fidélité, Van Mitten, c'est de
l'entêtement!--Mais, dites-moi, mon digne ami, vous restez quelques
jours à Constantinople, n'est-ce pas?
--Oui... et même...
--Eh bien, vous m'appartenez! Je m'empare de votre personne! Vous ne
me quitterez plus!
--Soit!... Je vous appartiens!
--Et toi, Nizib, tu t'occuperas de ce garçon-là, ajouta Kéraban, en
montrant Bruno. Je te charge spécialement de modifier ses idées sur
notre merveilleuse capitale!»
Nizib fit un signe d'assentiment et entraîna Bruno au milieu de la
foule, qui devenait plus compacte.
«Mais, j'y pense! s'écria tout à coup le seigneur Kéraban. Vous
arrivez à propos, ami Van Mitten! Six semaines plus tard, vous ne
m'eussiez plus trouvé à Constantinople.
--Vous, Kéraban?
--Moi! j'aurais été parti pour Odessa!
--Pour Odessa?
--Eh bien, si vous êtes encore ici, nous partirons ensemble! Au fait,
pourquoi ne m'accompagneriez-vous pas?
--C'est que... répondit Van Mitten.
--Vous m'accompagnerez, vous dis-je!
--Je comptais me reposer ici des fatigues d'un voyage, qui a été
quelque peu rapide!...
--Soit! Vous vous reposerez ici!... Puis, vous vous reposerez à
Odessa, pendant trois bonnes semaines!
--Ami Kéraban....
--Je l'entends ainsi, Van Mitten! Vous n'allez pas, dès votre arrivée,
me contrarier, je suppose? Vous le savez, quand j'ai raison, je ne
cède pas facilement!
--Oui ... je sais!... répondit Van Mitten.
--D'ailleurs, reprit Kéraban, vous ne connaissez pas mon neveu Ahmet,
el il faut que vous fassiez connaissance avec lui!
--Vous m'avez, en effet, parlé de votre neveu....
--Autant dire mon fils, Van Mitten, puisque je n'ai pas d'enfant. Vous
savez, les affaires!... les affaires!... Je n'ai jamais trouvé cinq
minutes pour me marier!
--Une minute suffit! répondit gravement Van Mitten, et souvent même
... une minute, c'est trop!
--Vous rencontrerez donc Ahmet à Odessa! reprit Kéraban. Un charmant
garçon!... Il déteste les affaires, par exemple, un peu artiste, un
peu poète, mais charmant ... charmant!... Il ne ressemble point à son
oncle et lui obéit sans broncher.
--Ami Kéraban....
--Oui!... oui!... je m'entends!... C'est pour son mariage que nous
irons à Odessa.
--Son mariage?...
--Sans doute! Ahmet épouse une jolie personne...la jeune Amasia... la
fille de mon banquier Sélim, un vrai Turc, comme moi! Nous aurons des
fêtes! Ce sera superbe! Vous en serez!
--Mais... j'aurais préféré... dit Van Mitten, qui voulut encore
soulever une dernière objection.
--C'est convenu! répondit Kéraban. Vous n'avez pas la prétention de me
résister, n'est-ce pas?
--Je le voudrais... répondit Van Mitten.
--Que vous ne le pourriez pas!»
En ce moment, Scarpante et le capitaine maltais, qui se promenaient au
fond de la place, s'approchèrent. Le seigneur Kéraban disait alors à
son compagnon:
«C'est entendu! Dans six semaines, au plus tard, nous partirons tous
les deux pour Odessa!
--Et le mariage se fera?... demanda Van Mitten.
--Aussitôt notre arrivée,» répondit Kéraban.
Yarhud s'était penché à l'oreille de Scarpante:
«Six semaines! Nous aurons le temps d'agir!»
--Oui, mais le plus tôt sera le mieux! répondit Scarpante. N'oublie
pas, Yarhud, qu'avant six semaines, le seigneur Saffar sera de retour
à Trébizonde!»
Et tous deux continuèrent à aller et venir, l'oeil aux aguets,
l'oreille aux écoutes.
Pendant ce temps, le seigneur Kéraban continuait de causer avec Van
Mitten et disait:
«Mon ami Sélim, toujours pressé, et mon neveu Ahmet, plus impatient
encore, voulaient conclure le mariage immédiatement. Ils ont un motif
pour cela, je dois le dire. Il faut que la fille de Sélim soit mariée
avant d'avoir atteint ses dix-sept ans, ou elle perdra quelque chose
comme cent mille livres turques [note: Environ 2 225 000 francs]
qu'une vieille folle de tante lui a léguées à cette condition. Mais
ses dix-sept ans, elle ne les aura que dans six semaines! Aussi je
leur ai fait entendre raison, en disant: Que cela vous convienne ou
non, le mariage ne se fera pas avant la fin du mois prochain.
--Et votre ami Sélim s'est rendu?... demanda Van Mitten.
--Naturellement!
--Et le jeune Ahmet?
--Moins facilement, répondit Kéraban. Il adore cette jolie Amasia, et
je l'approuve! Il a le temps, lui! Il n'est pas dans les affaires,
lui! Hein! vous devez comprendre cela, ami Van Mitten, vous qui avez
épousé la belle madame Van....
--Oui, ami Kéraban, dit le Hollandais.... Il y a si longtemps déjà ...
que c'est à peine si je me souviens!
--Mais au fait, ami Van Mitten, si, en Turquie, il est malséant de
demander à un Turc des nouvelles des femmes de son harem, il n'est pas
défendu vis-à-vis d'un étranger.... Madame Van Mitten se porte?...
--Oh! très bien ... très bien!... répondit Van Mitten, que ces
politesses de son ami semblaient mettre mal à son aise. Oui ... très
bien!... Toujours souffrante, par exemple!... Vous savez ... les
femmes....
--Mais non, je ne sais pas! s'écria le seigneur Kéraban en riant d'un
bon rire. Les femmes! jamais! Les affaires tant qu'on voudra! Tabacs
de Macédoine pour nos fumeurs de cigarettes, tabacs de Perse pour nos
fumeurs de narghilés! Et mes correspondants de Salonique, d'Erzeroum,
de Latakié, de Bafra, de Trébizonde, sans oublier mon ami Van Mitten,
de Rotterdam! Depuis trente ans, en ai-je expédié de ces ballots de
tabac aux quatre coins de l'Europe!
--Et fumé! dit Van Mitten.
--Oui, fumé... comme une cheminée d'usine! Et je vous demande s'il est
quelque chose de meilleur au monde?
--Non, certes, ami Kéraban.
--Voilà quarante ans que je fume, ami Van Mitten, fidèle à mon
chibouk, fidèle à mon narghilé! C'est là tout mon harem, et il n'y a
pas de femme qui vaille une pipe de tombéki!
--Je suis bien de votre avis! répondit le Hollandais.
--A propos, reprit Kéraban, puisque je vous tiens, je ne vous
abandonne plus! Mon caïque va venir me prendre pour traverser le
Bosphore. Je dine à ma villa de Scutari, et je vous emmène...
--C'est que...
--Je vous emmène, vous dis-je! Allez-vous faire des façons,
maintenant... avec moi?
--Non, j'accepte, ami Kéraban! répondit Van Mitten. Je vous appartiens
corps et âme!
--Vous verrez, reprit le seigneur Kéraban, vous verrez quelle
charmante habitation je me suis construite, sous les noirs cyprès, à
mi-colline de Scutari, avec la vue du Bosphore et tout le panorama
de Constantinople! Ah! la vraie Turquie est toujours sur cette côte
asiatique! Ici, c'est l'Europe, mais là-bas, c'est l'Asie, et nos
progressistes en redingote ne sont pas près d'y faire passer leurs
idées! Elles se noieraient en traversant le Bosphore! Ainsi, nous
dînons ensemble!
--Vous faites de moi ce que vous voulez!
--Et il faut vous laisser faire!» répondit Kéraban.
Puis, se retournant:
«Où donc est Nizib?--Nizib!... Nizib!...»
Nizib, qui se promenait avec Bruno, entendit la voix de son maître, et
tous deux accoururent.
«Eh bien, demanda Kéraban, ce caïdji, il n'arrivera donc pas avec son
caïque?
--Avec son caïque?... répondit Nizib.
--Je le ferai bastonner, bien sûr! s'écria Kéraban! Oui, cent coups de
bâton!
--Oh! fit Van Milieu.
--Cinq cents!
--Oh! fit Bruno.
--Mille!... si l'on me contrarie!
--Seigneur Kéraban, répondit Nizib, je l'aperçois, votre caïdji. Il
vient de quitter la pointe du Sérail, et, avant dix minutes, il aura
accosté l'échelle de Top-Hané.»
Et, pendant que le seigneur Kéraban piétinait d'impatience au bras de
Van Mitten, Yarhud et Scarpante ne cessaient de l'observer.
IV
DANS LEQUEL LE SEIGNEUR KÉRABAN, ENCORE PLUS ENTÊTÉ QUE JAMAIS, TIENT
TÊTE AUX AUTORITÉS OTTOMANES.
Cependant, le caïdji était arrivé et venait prévenir le seigneur
Kéraban que son caïque l'attendait à l'échelle.
Les caïdjis se comptent par milliers sur les eaux du Bosphore et de
la Corne-d'Or. Leurs barques, à deux rames, pareillement effilées de
l'avant et de l'arrière, de manière à pouvoir se diriger dans les deux
sens, ont la forme de patins de quinze à vingt pieds de longueur,
faits de quelques planches de hêtre ou de cyprès, sculptées ou peintes
à l'intérieur. C'est merveilleux de voir avec quelle rapidité ces
sveltes embarcations se glissent, s'entrecroisent, se devancent dans
ce magnifique détroit, qui sépare le littoral des deux continents.
L'importante corporation des caïdjis est chargée de ce service depuis
la mer de Marmara jusqu'au delà du château d'Europe et du château
d'Asie, qui se font face dans le nord du Bosphore.
Ce sont de beaux hommes, le plus généralement vêtus du burudjuk, sorte
de chemise de soie, d'un yelek à couleurs vives, soutaché de broderies
d'or, d'un caleçon de coton blanc, coiffés d'un fez, chaussés de
yéménis, jambes nues, bras nus.
Si le caïdji du seigneur Kéraban,--c'était celui qui le conduisait à
Scutari chaque soir et l'en ramenait chaque matin,--si ce caïdji fut
mal reçu pour avoir tardé de quelques minutes, il est inutile d'y
insister. Le flegmatique marinier ne s'en émut pas autrement,
d'ailleurs, sachant bien qu'il fallait laisser crier une si excellente
pratique, et il ne répondit qu'en montrant le caïque amarré à
l'échelle.
Donc, le seigneur Kéraban, accompagné de Van Mitten, suivi de Bruno et
de Nizib, se dirigeait vers l'embarcation, lorsqu'il se fit un certain
mouvement dans la foule sur la place de Top-Hané.
Le seigneur Kéraban s'arrêta.
«Qu'y a-t-il donc?» demanda-t-il.
Le chef de police du quartier de Galata, entouré de gardes qui
faisaient ranger le populaire, arrivait en ce moment sur la place.
Un tambour et un trompette l'accompagnaient. L'un fit un roulement,
l'autre un appel, et le silence s'établit peu à peu parmi cette foule,
composée d'éléments assez hétérogènes, asiatiques et européens.
«Encore quelque proclamation inique, sans doute!» murmura le seigneur
Kéraban, du ton d'un homme qui entend se maintenir dans son droit,
partout et toujours.
Le chef de police tira alors un papier, revêtu des sceaux
réglementaires, et d'une voix haute, il lut l'arrêté suivant:
«Par ordre du Muchir, présidant le Conseil de police, un impôt de dix
paras, à partir de ce jour, est établi sur toute personne qui voudra
traverser le Bosphore pour aller de Constantinople à Scutari ou de
Scutari à Constantinople, aussi bien par les caïques que par toute
autre embarcation à voile ou à vapeur. Quiconque refusera d'acquitter
cet impôt sera passible de prison et d'amende.
«Fait au palais, ce 16 présent mois
«Signé: LE MUCHIR.»
Des murmures de mécontentement accueillirent cette nouvelle taxe,
équivalant environ à cinq centimes de France par tête.
«Bon! un nouvel impôt! s'écria un Vieux Turc, qui, cependant, aurait
dû être bien habitué à ces caprices financiers du Padischah.
--Dix paras! Le prix d'une demi-tasse de café!» répondit un autre.
Le chef de police, sachant bien qu'en Turquie, comme partout, on
payerait après avoir murmuré, allait quitter la place, lorsque le
seigneur Kéraban s'avança vers lui.
«Ainsi, dit-il, voilà une nouvelle taxe à l'adresse de tous ceux qui
voudront traverser le Bosphore?
--Par arrêté du Muchir», répondit le chef de police.
Puis, il ajouta:
«Quoi! C'est le riche Kéraban qui réclame?...
--Oui, le riche Kéraban!
--Et vous allez bien, seigneur Kéraban!
--Très bien... aussi bien que les impôts!--Ainsi, cet arrêté est
exécutoire?...
--Sans doute... depuis sa proclamation.
--Et si je veux me rendre ce soir ... à Scutari ... dans mon caïque,
ainsi que j'ai l'habitude de le faire?...
--Vous payerez dix paras.
--Et comme je traverse le Bosphore, matin et soir?...
--Cela vous fera vingt paras par jour, répondit le chef de police. Une
bagatelle pour le riche Kéraban!
--Vraiment?
--Mon maître va se mettre une mauvaise affaire sur le dos! murmura
Nizib à Bruno.
--Il faudra bien qu'il cède!
--Lui! Vous ne le connaissez guère!»
Le seigneur Kéraban, qui venait de se croiser les bras, regarda bien
en face le chef de police, les yeux dans les yeux, et, d'une voix
sifflante, où l'irritation commençait à percer:
«Eh bien, voici mon caïdji qui vient m'avertir que son caïque est à ma
disposition, dit-il, et comme j'emmène avec moi mon ami, monsieur Van
Mitten, son domestique et le mien....
--Cela fera quarante paras, répondit le maître de police. Je répète
que vous avez le moyen de payer!
--Que j'aie le moyen de payer quarante paras, reprit Kéraban, et cent,
et mille, et cent mille, et cinq cent mille, c'est possible, mais je
ne payerai rien et je passerai tout de même!
--Je suis fâché de contrarier le seigneur Kéraban, répondit le chef de
police, mais il ne passera pas sans payer!
--Il passera sans payer!
--Non!
--Si!
--Ami Kéraban.... dit Van Mitten, dans la louable intention de faire
entendre raison au plus intraitable des hommes.
--Laissez-moi tranquille, Van Mitten! répondit Kéraban avec l'accent
de la colère. L'impôt est inique, il est vexatoire! On ne doit pas
s'y soumettre! Jamais, non, jamais le gouvernement des Vieux Turcs
n'aurait osé frapper d'une taxe les caïques du Bosphore!
--Eh bien, le gouvernement des nouveaux Turcs, qui a besoin d'argent,
n'a pas hésité à le faire! répondit le chef de police.
--Nous allons voir! s'écria Kéraban.
--Gardes, dit le chef de police en s'adressant aux soldats qui
l'accompagnaient, vous veillerez à l'exécution du nouvel arrêté.
--Venez, Van Mitten, répliqua Kéraban, en frappant le sol du pied,
venez, Bruno, et suis-nous, Nizib!
--Ce sera quarante paras.... dit le chef de police.
--Quarante coups de bâton!» s'écria le seigneur Kéraban, dont
l'irritation était au comble.
Mais, au moment où il se dirigeait vers l'échelle de Top-Hané, les
gardes l'entourèrent, et il dut revenir sur ses pas.
«Laissez-moi! criait-il, en se débattant. Que pas un de vous ne me
touche, même du bout du doigt! Je passerai, par Allah! et je passerai
sans qu'un seul para sorte de ma poche!
--Oui, vous passerez, mais alors ce sera par la porte de la prison,
répondit le chef de police, qui s'animait à son tour, et vous payerez
une belle amende pour en sortir!
--J'irai à Scutari!
--Jamais, en traversant le Bosphore, et, comme il n'est pas possible
de s'y rendre autrement... .
--Vous croyez? répondit le seigneur Kéraban, les poings serrés, le
visage porté au rouge apoplectique. Vous croyez?... Eh bien, j'irai
à Scutari, et je ne traverserai pas le Bosphore, et je ne payerai
pas....
--Vraiment!
--Quand je devrais ... oui!... quand je devrais faire le tour de la
mer Noire.
--Sept cents lieues pour économiser dix paras! s'écria le chef de
police, en haussant les épaules.
--Sept cents lieues, mille, dix mille, cent mille lieues, répondit
Kéraban, quand il ne s'agirait que de cinq, que de deux, que d'un seul
para!
--Mais, mon ami.... dit Van Mitten.
--Encore une fois, laissez-moi tranquille!... répondit Kéraban, en
repoussant son intervention.
--Bon! Le voilà emballé! se dit Bruno.
--Et je remonterai la Turquie, je traverserai la Chersonèse, je
franchirai le Caucase, j'enjamberai l'Anatolie, et j'arriverai à
Scutari, sans avoir payé un seul para de votre inique impôt!
--Nous verrons bien! riposta le chef de police.
--C'est tout vu! s'écria le seigneur Kéraban, au comble de la fureur,
et je partirai dès ce soir!
--Diable! fit le capitaine Yarhud, en s'adressant à Scarpante, qui
n'avait pas perdu un mot de cette discussion si inattendue, voilà qui
pourrait déranger notre plan!
--En effet, répondit Scarpante. Pour peu que cet entêté persiste dans
son projet, il va passer par Odessa, et s'il se décide à conclure le
mariage en passant!...
--Mais!... dit encore une fois Van Mitten, qui voulut empêcher son ami
Kéraban dû faire une telle folie.
--Laissez-moi, vous dis-je!
--Et le mariage de votre neveu Ahmet?
--Il s'agit bien de mariage!»
Scarpante, prenant alors Yarhud à part:
«Il n'y a pas une heure à perdre!
--En effet, répondit le capitaine maltais, et, dès demain matin, je
pars pour Odessa par le railway d'Andrinople.»
Puis tous deux se retirèrent.
En ce moment, le seigneur Kéraban s'était brusquement retourné vers
son serviteur.
«Nizib? dit-il.
--Mon maître?
--Suis-moi au comptoir!
--Au comptoir! répondit Nizib.
--Vous aussi, Van Mitten! ajouta Kéraban.
--Moi?
--Et vous également, Bruno.
--Que je....
--Nous partirons tous ensemble.
--Hein! fit Bruno, qui dressa l'oreille.
--Oui! Je vous ai invités à dîner à Scutari, dit le seigneur Kéraban à
Van Milieu, et, par Allah! vous dinerez à Scutari ... à notre retour!
--Mais ce ne sera pas avant?... répondit le Hollandais, tout
interloqué de la proposition.
--Ce ne sera pas avant un mois, avant un an, avant dix ans! répliqua
Kéraban, d'une voix qui n'admettait pas la moindre contradiction, mais
vous avez accepté mon dîner, et vous mangerez mon dîner!
--Il aura le temps de refroidir! murmura Bruno.
--Permettez, ami Kéraban....
--Je ne permets rien, Van Mitten. Venez!»
Et le seigneur Kéraban fit quelques pas vers le fond de la place.
«Il n'y a pas moyen de résister à ce diable d'homme! dit Van Mitten à
Bruno.
--Comment, mon maître, vous allez céder à un pareil caprice?
--Que je sois ici ou ailleurs, Bruno, du moment que je ne suis plus à
Rotterdam!
--Mais....
--Et, puisque je suis mon ami Kéraban, tu ne peux faire autrement que
de me suivre!
--Voilà une complication!
--Partons,» dit le seigneur Kéraban.
Puis, s'adressant une dernière fois au chef de police, dont le sourire
narquois était bien fait pour l'exaspérer:
«Je pars, dit-il, et, en dépit de tous vos arrêtés, j'irai à Scutari,
sans avoir traversé le Bosphore!
--Je me ferai un plaisir d'assister à votre arrivée, après un si
curieux voyage! répondit le chef de police.
--Et ce sera pour moi une joie véritable de vous trouver à mon retour!
répondit le seigneur Kéraban.
--Mais je vous préviens, ajouta le chef de police, que si la taxe est
encore en vigueur....
--Eh bien?...
--Je ne vous laisserai pas repasser le Bosphore pour revenir à
Constantinople, à moins de dix paras par tête!
--Et si votre taxe inique est encore en vigueur, répondit le seigneur
Kéraban sur le même ton, je saurai bien revenir à Constantinople, sans
qu'il vous tombe un para de ma poche!»
Là-dessus, le seigneur Kéraban, prenant Van Mitten par le bras, fit
signe à Bruno et à Nizib de les suivre; puis, il disparut au milieu
de la foule, qui salua de ses acclamations ce partisan du vieux parti
turc, si tenace dans la défense de ses droits.
A cet instant, un coup de canon retentit au loin. Le soleil venait de
se coucher sous l'horizon de la mer de Marmara, le jeûne du Ramadan
était fini, et les fidèles sujets du Padischah pouvaient se dédommager
des abstinences de cette longue journée.
Soudain, comme au coup de baguette de quelque génie, Constantinople se
transforma. Au silence de la place de Top-Hané succédèrent des cris
de joie, des hurrahs de plaisir. Les cigarettes, les chibouks, les
narghilés s'allumèrent, et l'air s'emplit de leur vapeur odorante.
Les cafés regorgèrent bientôt de consommateurs, assoiffés et affamés.
Rôtisseries de toute espèce, yaourth, de lait caillé, kaimak, sorte de
crème bouillie, kebab, tranches de mouton coupées en petits morceaux,
galettes de baklava sortant du four, boulettes de riz enveloppées de
feuilles de vigne, râpes de maïs bouilli, barils d'olives noires,
caques de caviar, pilaws de poulet, crêpes au miel, sirops, sorbets,
glaces, café, tout ce qui se mange, tout ce qui se boit en Orient,
apparut sur les tables des devantures, pendant que de petites lampes,
accrochées à une spirale de cuivre, montaient et descendaient sous le
coup de pouce des cawadjis, qui les mettaient en branle.
Puis, la vieille ville et ses quartiers neufs s'illuminèrent comme par
magie. Les mosquées, Sainte-Sophie, la Suleïmanièh, Sultan-Ahmed,
tous les édifices religieux ou civils, depuis Seraï-Burnou jusqu'aux
collines d'Eyoub, se couronnèrent de feux multicolores. Des versets
lumineux, tendus d'un minaret à l'autre, tracèrent les préceptes du
Koran sur le fond sombre du ciel. Le Bosphore, sillonné de caïques aux
lanternes capricieusement balancées par les lames, scintilla comme si,
en vérité, les étoiles du firmament fussent tombées dans son lit. Les
palais, dressés sur ses bords, les villas de la rive d'Asie et de la
rive d'Europe, Scutari, l'ancienne Chrysopolis et ses maisons étagées
en amphithéâtre, ne présentaient plus que des lignes de feux, doublées
par la réverbération des eaux.
Au loin, résonnaient le tambour de basque, la louta ou guitare, le
tabourka, le rebel et la flûte, mélangés aux chants des prières
psalmodiées à la chute du jour. Et, du haut des minarets, les
muezzins, d'une voix qui se prolongeait sur trois notes, jetèrent à la
ville en fête le dernier appel de la prière du soir, formée d'un mot
turc et de deux mots arabes: «-Allah, hoekk kébir!-» (Dieu, Dieu
grand!)
V
OU LE SEIGNEUR KÉRABAN DISCUTE A SA FAÇON LA MANIÈRE DONT IL ENTEND
LES VOYAGES ET QUITTE CONSTANTINOPLE.
La Turquie d'Europe comprend actuellement trois divisions principales:
la Roumélie (Thrace et Macédoine), l'Albanie, la Thessalie, plus une
province tributaire, la Bulgarie. C'est depuis le traité de 1878
que le royaume de Roumanie (Moldavie, Valachie et Dobroutc
les principautés de Serbie et de Montenegro), ont été déclarés
indépendants, et que l'Autriche occupe la Bosnie, moins le sandjak de
Novi-Bazar.
Du moment que le seigneur Kéraban prétendait suivre le périmètre de la
mer Noire, son itinéraire allait d'abord se développer sur le littoral
de la Roumélie, de la Bulgarie et de la Roumanie, pour atteindre la
frontière russe.
De là, à travers la Bessarabie, la Chersonèse, la Tauride ou bien le
pays des Tcherkesses, à travers le Caucase et la Transcaucasie, cet
itinéraire contournerait la côte septentrionale et orientale de
l'ancien Pont-Euxin jusqu'à la limite qui sépare la Russie de l'empire
ottoman.
Puis ensuite, par le littoral de l'Anatolie, au sud de la mer Noire,
le plus têtu des Osmanlis rejoindrait le Bosphore à Scutari, sans
avoir rien payé de la taxe nouvelle.
En réalité, c'était un parcours de six cent cinquante agatchs turcs,
qui valent environ deux mille huit cents kilomètres, ou,--pour compter
par lieue ottomane, c'est-à-dire la distance qu'un cheval de charge
fait en une heure au pas ordinaire,--c'était un parcours de sept cents
lieues de vingt-cinq au degré. Or, du 17 août au 30 septembre, il y
a quarante-cinq jours. Donc, c'était quinze lieues à faire par
vingt-quatre heures, si l'on voulait être de retour le 30 septembre,
date extrême à laquelle avait été fixé le mariage d'Amasia; sinon elle
ne serait plus dans les conditions déterminées pour toucher les cent
mille livres de sa tante. En somme, quoi qu'il arrivât, son invité
et lui ne s'asseoiraient pas à la table de la villa, où le dîner les
attendait, avant quarante-cinq jours.
Cependant, à employer des moyens de transport rapides, tels que les
offrent divers tronçons de railways, il eût été facile de gagner du
temps et d'abréger la longueur de ce voyage. Ainsi, en partant
de Constantinople, un chemin de fer conduit à Andrinople et, par
embranchement, à Ianboli. Plus au nord, le railway de Varna à
Roustchouk se raccorde aux railways de la Roumanie, et ceux-ci, en
prolongeant l'itinéraire à travers la Russie méridionale, par Iassi,
Kisscheneff Kharkow, Taganrog, Nachintschewan, viennent buter contre
la chaîne du Caucase. Enfin un tronçon de Tinis à Poti se dessine
jusqu'au littoral de la mer Noire, presque à la frontière turco-russe.
Ensuite, il est vrai, à travers la Turquie d'Asie, il ne se trouve
plus aucune voie ferrée avant Brousse; mais là, encore, un dernier
tronçon vient aboutir à Scutari.
Or, de faire entendre raison là-dessus au seigneur Kéraban, il n'y
fallait aucunement compter. S'introduire dans un wagon de chemin de
fer, sacrifier ainsi aux progrès de l'industrie moderne, lui un Vieux
Turc, qui, depuis quarante ans, résistait de tout son pouvoir à cet
envahissement des inventions européennes? Jamais! Il eût fait le
voyage à pied plutôt que de céder sur ce point.
Aussi, le soir même, lorsque Van Mitten et lui furent arrivés
au comptoir de Galata, y eut-il à ce propos un commencement de
discussion.
Aux premiers mots que le Hollandais dit des railways ottomans et
russes, le seigneur Kéraban répondit d'abord par un haussement
d'épaules, puis par un refus catégorique.
«Cependant!... reprit Van Mitten, qui crut devoir insister pour la
forme, mais sans espoir de convaincre son hôte.
--Quand j'ai dit non, c'est non! répliqua le seigneur Kéraban. Vous
m'appartenez, d'ailleurs, vous êtes mon invité, je me charge de vous,
et vous n'avez qu'à vous laisser faire!
--Soit, reprit Van Mitten. Cependant, à défaut de railways, peut-être
y aurait-il un moyen très simple de nous rendre à Scutari sans
franchir le Bosphore, mais aussi sans faire le tour de la mer Noire?
--Et lequel? demanda Kéraban, en fronçant le sourcil. Si ce moyen est
bon, je l'adopte; s'il est mauvais, je le repousse.
--Il est excellent, répondit Van Mitten.
--Parlez vite! Nous avons à faire nos préparatifs de départ! Il n'y a
pas une heure à perdre!
--Voici, ami Kéraban: Gagnons un des ports les plus rapprochés de
Constantinople sur la mer Noire, frétons un bateau à vapeur....
--Un bateau à vapeur! s'écria le seigneur Kéraban, que ce mot «vapeur»
avait le don de mettre hors de lui.
--Non ... un bateau ... un simple bateau à voile, s'empressa d'ajouter
Van Mitten, un chébec, une tartane, une caravelle, et faisons route
pour un des ports de l'Anatolie, Kirpih, par exemple! Une fois sur
ce point du littoral, en un jour, nous arriverons tranquillement par
terre à Scutari, où nous boirons ironiquement à la santé du Muchir!»
Le seigneur Kéraban avait laissé parler son ami sans l'interrompre.
Peut-être celui-ci se figurait-il déjà qu'on allait faire bon accueil
à sa proposition, très acceptable d'ailleurs, et qui sauvegardait
toutes les questions d'amour-propre.
Mais, à l'énoncé de cette proposition, l'oeil du seigneur Kéraban
s'anima, ses doigts se replièrent et se déplièrent successivement, et,
de ses deux mains tout à l'heure ouvertes, il fit deux poings d'un
aspect que Nizib aurait trouvé peu rassurant.
«Ainsi, Van Mitten, dit-il, ce que vous me conseillez, en somme, c'est
de m'embarquer sur la mer Noire, pour ne point passer par le Bosphore?
--Ce serait bien joué, à mon avis, répondit Van Mitten.
--Avez-vous entendu parler, quelquefois, reprit Kéraban, d'un certain
genre de mal qu'on appelle le mal de mer?
--Sans doute, ami Kéraban.
--Et vous ne l'avez jamais eu sans doute?
--Jamais! D'ailleurs, pour une traversée aussi courte....
--Aussi courte! reprit Kéraban. Vous dites, je crois, une traversée
«aussi courte!»
--A peine soixante lieues!
--Mais n'y en eût-il que cinquante, que vingt, que dix, que cinq!
s'écria le seigneur Kéraban, que la contradiction commençait, comme
toujours, à surexciter, n'y en eût-il que deux, n'y en eût-il qu'une,
ce serait encore trop pour moi!
--Veuillez pourtant réfléchir....
--Vous connaissez le Bosphore?
--Oui!
--Il a à peine une demi-lieue de large devant Scutari?...
--En effet.
--Eh bien, Van Mitten, pour peu qu'il fasse une légère brise, j'ai le
mal de mer quand je le traverse dans mon caïque!
--Le mal de mer?
--Je l'aurais sur un étang! Je l'aurais sur une baignoire! Osez donc,
maintenant, me parler de prendre cette route! Osez me proposer de
fréter un chebec, une tartane, une caravelle, ou tout autre machine
écoeurante de cette espèce! Osez-le!»
Il va sans dire que le digne Hollandais ne l'osa point, et que la
question d'une traversée par mer fut abandonnée.
Alors, comment voyagerait-on? Les communications sont assez
difficiles,--au moins dans la Turquie proprement dite,--mais elles
ne sont point impossibles. Sur les routes ordinaires, on trouve des
relais de poste, et rien n'empêche de voyager à cheval, avec ses
provisions, son campement, sa cantine, sous la conduite d'un guide, à
moins qu'on ne se mette à la suite du tatar, c'est-à-dire du courrier
chargé du service postal; mais, comme ce courrier ne doit employer
qu'un temps limité pour aller d'un point à un autre, le suivre est
très fatigant, pour ne pas dire impraticable, à qui n'a pas l'habitude
de ces longues traites.
Il va de soi que le seigneur Kéraban ne comptait point faire de cette
façon le tour de la mer Noire. Il irait vite, soit! mais il irait
confortablement. Ce ne serait qu'une question d'argent, et cette
question n'était pas pour arrêter le riche négociant du faubourg de
Galata.
«Eh bien, dit Van Mitten, tout résigné, d'ailleurs, puisque nous ne
voyagerons ni en chemin de fer, ni en bateau, comment voyagerons-nous,
ami Kéraban?
--En chaise de poste.
--Avec vos chevaux?
--Avec des chevaux de relais.
--Si vous en trouvez de disponibles tout le long du parcours!...
--On en trouvera.
--Cela vous coûtera cher!
--Cela me coûtera ce que cela me coûtera! répondit le seigneur
Kéraban, qui recommençait à s'animer.
--Et bien, vous n'en serez pas quitte pour mille livres turques [note:
La livre turque est une monnaie d'or qui vaut 23 fr. 55, soit environ
100 piastres, dont chacune équivaut à 22 centimes.], et peut-être
quinze cents!
--Soit! Des milliers, des millions! s'écria Kéraban, oui! des
millions, s'il le faut! Avez-vous fini vos objections?
--Oui! répondit le Hollandais.
--Il était temps!»
Ces derniers mots furent dits d'un ton tel que Van Mitten prit le
parti de se taire.
Toutefois, il fit observer à son impérieux hôte, qu'un tel voyage
nécessiterait des dépenses assez considérables; qu'il attendait de
Rotterdam une somme très importante, dont il comptait faire le dépôt
à la banque de Constantinople; que, momentanément, il n'avait plus
d'argent, et que....
A cela, le seigneur Kéraban lui ferma la bouche, en lui disant que
toutes les dépenses de ce voyage le regardaient; que Van Mitten était
son invité; que le riche négociant du quartier de Galata n'avait pas
l'habitude de faire payer à ses hôtes, et que ... etc.
Sur cet -et caetera-, le Hollandais se tut et fit bien.
Si le seigneur Kéraban n'eût pas été possesseur d'une antique voiture
de fabrication anglaise, qu'il avait déjà mise à l'épreuve, il aurait
été réduit, pour ce long et difficile parcours, à l'araba turque,
attelée le plus souvent avec des boeufs. Mais la vieille chaise de
poste, avec laquelle il avait fait le voyage de Rotterdam, était
toujours là, sous la remise, et dans un parfait état.
Cette chaise était confortablement disposée pour trois voyageurs. En
avant, entre les ressorts en cols de cygne, l'avant-train supportait
un énorme coffre à provisions et à bagages; derrière la caisse
principale était également établi un second coffre, que surmontait un
cabriolet, dans lequel deux domestiques pouvaient être fort à l'aise.
Cette voiture devant être conduite en poste, il n'y avait point de
siège pour un cocher.
Tout cela eût paru quelque peu vieux de forme et aurait prêté à rire,
sans doute, aux connaisseurs en l'art de la carrosserie moderne; mais
le véhicule était solide; porté par de bons essieux, des roues à
larges jantes et à rayons épais, suspendu sur des ressorts d'acier
de premier choix, ni trop doux, ni trop durs, il pouvait défier les
cahots de routes à peine tracées à travers champs.
Donc, Van Mitten et son ami Kéraban, occupant le fond du confortable
coupé, muni de glaces et de mantelets, Bruno et Nizib, juchés clans le
cabriolet, devant lequel pouvait se rabattre un châssis vitré, tous
quatre dans cet appareil de locomotion, ils auraient pu aller en
Chine. Fort heureusement, la mer Noire ne s'étendait pas jusqu'au
littoral du Pacifique, sans quoi Van Mitten aurait bien pu faire
connaissance avec le Céleste-Empire.
Les préparatifs commencèrent immédiatement. Si le seigneur Kéraban ne
pouvait partir le soir même, ainsi qu'il l'avait dit dans la chaleur
de la discussion, au moins voulait-il se mettre en route le lendemain
matin, dès l'aube naissante.
Or, ce n'était pas trop d'une nuit pour toutes les mesures à prendre,
les affaires à régler. Aussi les employés du comptoir furent-ils
réquisitionnés, au moment où ils allaient se remettre en quelque
cabaret des abstinences de cette longue journée de jeûne. En outre,
Nizib était là, très expéditif en ces occasions.
Quant à Bruno, il dut retourner à l'-Hôtel de Pesth-, Grande rue de
Péra, où son maître et lui étaient descendus dans la matinée, afin
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