Ils se relevèrent, ils remontèrent sur le plateau, et ils
coururent vers l'endroit où la berge du lac devait avoir été
éventrée par l'explosion... Un triple hurrah s'échappa de leurs
poitrines! Le cadre de granit était fendu sur une large place! Un
cours rapide d'eau s'en échappait, courait en écumant à travers le
plateau, en atteignait la crête, et se précipitait d'une hauteur
de trois cents pieds sur la grève!
CHAPITRE XVIII
Le projet de Cyrus Smith avait réussi; mais, suivant son habitude,
sans témoigner aucune satisfaction, les lèvres serrées, le regard
fixe, il restait immobile. Harbert était enthousiasmé; Nab
bondissait de joie; Pencroff balançait sa grosse tête et murmurait
ces mots: «Allons, il va bien notre ingénieur!»
En effet, la nitro-glycérine avait puissamment agi. La saignée,
faite au lac, était si importante, que le volume des eaux qui
s'échappaient alors par ce nouveau déversoir était au moins triple
de celui qui passait auparavant par l'ancien. Il devait donc en
résulter que, peu de temps après l'opération, le niveau du lac
aurait baissé de deux pieds, au moins.
Les colons revinrent aux Cheminées, afin d'y prendre des pics, des
épieux ferrés, des cordes de fibres, un briquet et de l'amadou;
puis, ils retournèrent au plateau. Top les accompagnait.
Chemin faisant, le marin ne put s'empêcher de dire à l'ingénieur:
«Mais savez-vous bien, monsieur Cyrus, qu'au moyen de cette
charmante liqueur que vous avez fabriquée, on ferait sauter notre
île tout entière?
-- Sans aucun doute, l'île, les continents, et la terre elle-même,
répondit Cyrus Smith. Ce n'est qu'une question de quantité.
-- Ne pourriez-vous donc employer cette nitro-glycérine au
chargement des armes à feu? demanda le marin.
-- Non, Pencroff, car c'est une substance trop brisante. Mais il
serait aisé de fabriquer de la poudre-coton, ou même de la poudre
ordinaire, puisque nous avons l'acide azotique, le salpêtre, le
soufre et le charbon. Malheureusement, ce sont les armes que nous
n'avons pas.
-- Oh! monsieur Cyrus, répondit le marin, avec un peu de bonne
volonté!...»
Décidément, Pencroff avait rayé le mot «impossible» du
dictionnaire de l'île Lincoln.
Les colons, arrivés au plateau de Grande-vue, se dirigèrent
immédiatement vers la pointe du lac, près de laquelle s'ouvrait
l'orifice de l'ancien déversoir, qui, maintenant, devait être à
découvert.
Le déversoir serait donc devenu praticable, puisque les eaux ne
s'y précipiteraient plus, et il serait facile sans doute d'en
reconnaître la disposition intérieure. En quelques instants, les
colons avaient atteint l'angle inférieur du lac, et un coup d'oeil
leur suffit pour constater que le résultat avait été obtenu. En
effet, dans la paroi granitique du lac, et maintenant au-dessus du
niveau des eaux, apparaissait l'orifice tant cherché. Un étroit
épaulement, laissé à nu par le retrait des eaux, permettait d'y
arriver. Cet orifice mesurait vingt pieds de largeur environ, mais
il n'en avait que deux de hauteur. C'était comme une bouche
d'égout à la bordure d'un trottoir. Cet orifice n'aurait donc pu
livrer un passage facile aux colons; mais Nab et Pencroff prirent
leur pic, et, en moins d'une heure, ils lui eurent donné une
hauteur suffisante.
L'ingénieur s'approcha alors et reconnut que les parois du
déversoir, dans sa partie supérieure, n'accusaient pas une pente
de plus de trente à trente-cinq degrés. Elles étaient donc
praticables, et, pourvu que leur déclivité ne s'accrût pas, il
serait facile de les descendre jusqu'au niveau même de la mer. Si
donc, ce qui était fort probable, quelque vaste cavité existait à
l'intérieur du massif granitique, on trouverait peut-être moyen de
l'utiliser.
«Eh bien, monsieur Cyrus, qu'est-ce qui nous arrête? demanda le
marin, impatient de s'aventurer dans l'étroit couloir? Vous voyez
que Top nous a précédés!
-- Bien, répondit l'ingénieur. Mais il faut y voir clair. -- Nab,
va couper quelques branches résineuses.»
Nab et Harbert coururent vers les rives du lac, ombragées de pins
et autres arbres verts, et ils revinrent bientôt avec des branches
qu'ils disposèrent en forme de torches. Ces torches furent
allumées au feu du briquet, et, Cyrus Smith en tête, les colons
s'engagèrent dans le sombre boyau que le trop-plein des eaux
emplissait naguère.
Contrairement à ce qu'on eût pu supposer, le diamètre de ce boyau
allait en s'élargissant, de telle sorte que les explorateurs,
presque aussitôt, purent se tenir droit en descendant. Les parois
de granit, usées par les eaux depuis un temps infini, étaient
glissantes, et il fallait se garder des chutes. Aussi, les colons
s'étaient-ils liés les uns aux autres au moyen d'une corde, ainsi
que font les ascensionnistes dans les montagnes. Heureusement,
quelques saillies du granit, formant de véritables marches,
rendaient la descente moins périlleuse. Des gouttelettes, encore
suspendues aux rocs, s'irisaient çà et là sous le feu des torches,
et on eût pu croire que les parois étaient revêtues d'innombrables
stalactites.
L'ingénieur observa ce granit noir. Il n'y vit pas une strate, pas
une faille. La masse était compacte et d'un grain extrêmement
serré. Ce boyau datait donc de l'origine même de l'île. Ce
n'étaient point les eaux qui l'avaient creusé peu à peu. Pluton,
et non pas Neptune, l'avait foré de sa propre main, et l'on
pouvait distinguer sur la muraille les traces d'un travail éruptif
que le lavage des eaux n'avait pu totalement effacer.
Les colons ne descendaient que fort lentement. Ils n'étaient pas
sans éprouver une certaine émotion, à s'aventurer ainsi dans les
profondeurs de ce massif, que des êtres humains visitaient
évidemment pour la première fois. Ils ne parlaient pas, mais ils
réfléchissaient, et cette réflexion dut venir à plus d'un, que
quelque poulpe ou autre gigantesque céphalopode pouvait occuper
les cavités intérieures, qui se trouvaient en communication avec
la mer. Il fallait donc ne s'aventurer qu'avec une certaine
prudence.
Du reste, Top tenait la tête de la petite troupe, et l'on pouvait
s'en rapporter à la sagacité du chien, qui ne manquerait point de
donner l'alarme, le cas échéant.
Après avoir descendu une centaine de pieds, en suivant une route
assez sinueuse, Cyrus Smith, qui marchait en avant, s'arrêta, et
ses compagnons le rejoignirent. L'endroit où ils firent halte
était évidé, de manière à former une caverne de médiocre
dimension. Des gouttes d'eau tombaient de sa voûte, mais elles ne
provenaient pas d'un suintement à travers le massif. C'étaient
simplement les dernières traces laissées par le torrent qui avait
si longtemps grondé dans cette cavité, et l'air, légèrement
humide, n'émettait aucune émanation méphitique.
«Eh bien, mon cher Cyrus? dit alors Gédéon Spilett. Voici une
retraite bien ignorée, bien cachée dans ces profondeurs, mais, en
somme, elle est inhabitable.
-- Pourquoi inhabitable? demanda le marin.
-- Parce qu'elle est trop petite et trop obscure.
-- Ne pouvons-nous l'agrandir, la creuser, y pratiquer des
ouvertures pour le jour et l'air? répondit Pencroff, qui ne
doutait plus de rien.
-- Continuons, répondit Cyrus Smith, continuons notre exploration.
Peut-être, plus bas, la nature nous aura-t-elle épargné ce
travail.
-- Nous ne sommes encore qu'au tiers de la hauteur, fit observer
Harbert.
-- Au tiers environ, répondit Cyrus Smith, car nous avons descendu
une centaine de pieds depuis l'orifice, et il n'est pas impossible
qu'à cent pieds plus bas...
-- Où est donc Top?...» demanda Nab en interrompant son maître.
On chercha dans la caverne. Le chien n'y était pas.
«Il aura probablement continué sa route, dit Pencroff.
-- Rejoignons-le», répondit Cyrus Smith.
La descente fut reprise. L'ingénieur observait avec soin les
déviations que le déversoir subissait, et, malgré tant de détours,
il se rendait assez facilement compte de sa direction générale,
qui allait vers la mer.
Les colons s'étaient encore abaissés d'une cinquantaine de pieds
suivant la perpendiculaire, quand leur attention fut attirée par
des sons éloignés qui venaient des profondeurs du massif. Ils
s'arrêtèrent et écoutèrent. Ces sons, portés à travers le couloir,
comme la voix à travers un tuyau acoustique, arrivaient nettement
à l'oreille.
«Ce sont les aboiements de Top! s'écria Harbert.
-- Oui, répondit Pencroff, et notre brave chien aboie même avec
fureur!
-- Nous avons nos épieux ferrés, dit Cyrus Smith. Tenons-nous sur
nos gardes, et en avant!
-- Cela est de plus en plus intéressant», murmura Gédéon Spilett à
l'oreille du marin, qui fit un signe affirmatif.
Cyrus Smith et ses compagnons se précipitèrent pour se porter au
secours du chien. Les aboiements de Top devenaient de plus en plus
perceptibles. On sentait dans sa voix saccadée une rage étrange.
Était-il donc aux prises avec quelque animal dont il avait troublé
la retraite? On peut dire que, sans songer au danger auquel ils
s'exposaient, les colons se sentaient maintenant pris d'une
irrésistible curiosité. Ils ne descendaient plus le couloir, ils
se laissaient pour ainsi dire glisser sur sa paroi, et, en
quelques minutes, soixante pieds plus bas, ils eurent rejoint Top.
Là, le couloir aboutissait à une vaste et magnifique caverne. Là,
Top, allant et venant, aboyait avec fureur. Pencroff et Nab,
secouant leurs torches, jetèrent de grands éclats de lumière à
toutes les aspérités du granit, et, en même temps, Cyrus Smith,
Gédéon Spilett, Harbert, l'épieu dressé, se tinrent prêts à tout
événement.
L'énorme caverne était vide. Les colons la parcoururent en tous
sens. Il n'y avait rien, pas un animal, pas un être vivant! Et,
cependant, Top continuait d'aboyer. Ni les caresses, ni les
menaces ne purent le faire taire.
«Il doit y avoir quelque part une issue par laquelle les eaux du
lac s'en allaient à la mer, dit l'ingénieur.
-- En effet, répondit Pencroff, et prenons garde de tomber dans un
trou.
-- Va, Top, va!» cria Cyrus Smith.
Le chien, excité par les paroles de son maître, courut vers
l'extrémité de la caverne, et, là, ses aboiements redoublèrent.
On le suivit, et, à la lumière des torches, apparut l'orifice d'un
véritable puits qui s'ouvrait dans le granit. C'était bien par là
que s'opérait la sortie des eaux autrefois engagées dans le
massif, et, cette fois, ce n'était plus un couloir oblique et
praticable, mais un puits perpendiculaire, dans lequel il eût été
impossible de s'aventurer.
Les torches furent penchées au-dessus de l'orifice.
On ne vit rien. Cyrus Smith détacha une branche enflammée et la
jeta dans cet abîme. La résine éclatante, dont le pouvoir
éclairant s'accrut encore par la rapidité de sa chute, illumina
l'intérieur du puits, mais rien n'apparut encore. Puis, la flamme
s'éteignit avec un léger frémissement indiquant qu'elle avait
atteint la couche d'eau, c'est-à-dire le niveau de la mer.
L'ingénieur, calculant le temps employé à la chute, put en estimer
la profondeur du puits, qui se trouva être de quatre-vingt-dix
pieds environ.
Le sol de la caverne était donc situé à quatre-vingt-dix pieds au-
dessus du niveau de la mer.
«Voici notre demeure, dit Cyrus Smith.
-- Mais elle était occupée par un être quelconque, répondit Gédéon
Spilett, qui ne trouvait pas sa curiosité satisfaite.
-- Eh bien, l'être quelconque, amphibie ou autre, s'est enfui par
cette issue, répondit l'ingénieur, et il nous a cédé la place.
-- N'importe, ajouta le marin, j'aurais bien voulu être Top, il y
a un quart d'heure, car enfin ce n'est pas sans raison qu'il a
aboyé!»
Cyrus Smith regardait son chien, et celui de ses compagnons qui se
fût approché de lui l'eût entendu murmurer ces paroles:
«Oui, je crois bien que Top en sait plus long que nous sur bien
des choses!»
Cependant, les désirs des colons se trouvaient en grande partie
réalisés. Le hasard, aidé par la merveilleuse sagacité de leur
chef, les avait heureusement servis. Ils avaient là, à leur
disposition, une vaste caverne, dont ils ne pouvaient encore
estimer la capacité à la lueur insuffisante des torches, mais
qu'il serait certainement aisé de diviser en chambres, au moyen de
cloisons de briques, et d'approprier, sinon comme une maison, du
moins comme un spacieux appartement. Les eaux l'avaient abandonnée
et n'y pouvaient plus revenir.
La place était libre.
Restaient deux difficultés: premièrement, la possibilité
d'éclairer cette excavation creusée dans un bloc plein;
deuxièmement, la nécessité d'en rendre l'accès plus facile. Pour
l'éclairage, il ne fallait point songer à l'établir par le haut,
puisqu'une énorme épaisseur de granit plafonnait au-dessus d'elle;
mais peut-être pourrait-on percer la paroi antérieure, qui faisait
face à la mer. Cyrus Smith, qui, pendant la descente, avait
apprécié assez approximativement l'obliquité, et par conséquent la
longueur du déversoir, était fondé à croire que la partie
antérieure de la muraille devait n'être que peu épaisse. Si
l'éclairage était ainsi obtenu, l'accès le serait aussi, car il
était aussi facile de percer une porte que des fenêtres, et
d'établir une échelle extérieure.
Cyrus Smith fit part de ses idées à ses compagnons.
«Alors, monsieur Cyrus, à l'ouvrage! répondit Pencroff. J'ai mon
pic, et je saurai bien me faire jour à travers ce mur. Où faut-il
frapper?
-- Ici», répondit l'ingénieur, en indiquant au vigoureux marin un
renfoncement assez considérable de la paroi, et qui devait en
diminuer l'épaisseur.
Pencroff attaqua le granit, et pendant une demi-heure, à la lueur
des torches, il en fit voler les éclats autour de lui. La roche
étincelait sous son pic. Nab le relaya, puis Gédéon Spilett après
Nab.
Ce travail durait depuis deux heures déjà, et l'on pouvait donc
craindre qu'en cet endroit, la muraille n'excédât la longueur du
pic, quand, à un dernier coup porté par Gédéon Spilett,
l'instrument, passant au travers du mur, tomba au dehors.
«Hurrah! toujours hurrah!» s'écria Pencroff.
La muraille ne mesurait là que trois pieds d'épaisseur.
Cyrus Smith vint appliquer son oeil à l'ouverture, qui dominait le
sol de quatre-vingts pieds. Devant lui s'étendait la lisière du
rivage, l'îlot, et, au delà, l'immense mer.
Mais par ce trou assez large, car la roche s'était désagrégée
notablement, la lumière entra à flots et produisit un effet
magique en inondant cette splendide caverne! Si, dans sa partie
gauche, elle ne mesurait pas plus de trente pieds de haut et de
large sur une longueur de cent pieds, au contraire, à sa partie
droite, elle était énorme, et sa voûte s'arrondissait à plus de
quatre-vingts pieds de hauteur. En quelques endroits, des piliers
de granit, irrégulièrement disposés, en supportaient les retombées
comme celles d'une nef de cathédrale.
Appuyée sur des espèces de pieds-droits latéraux, ici se
surbaissant en cintres, là s'élevant sur des nervures ogivales, se
perdant sur des travées obscures dont on entrevoyait les
capricieux arceaux dans l'ombre, ornée à profusion de saillies qui
formaient comme autant de pendentifs, cette voûte offrait un
mélange pittoresque de tout ce que les architectures byzantine,
romane et gothique ont produit sous la main de l'homme. Et ici,
pourtant, ce n'était que l'oeuvre de la nature! Elle seule avait
creusé ce féerique Alhambra dans un massif de granit!
Les colons étaient stupéfaits d'admiration. Où ils ne croyaient
trouver qu'une étroite cavité, ils trouvaient une sorte de palais
merveilleux, et Nab s'était découvert, comme s'il eût été
transporté dans un temple! Des cris d'admiration étaient partis de
toutes les bouches. Les hurrahs retentissaient et allaient se
perdre d'écho en écho jusqu'au fond des sombres nefs.
«Ah! mes amis, s'écria Cyrus Smith, quand nous aurons largement
éclairé l'intérieur de ce massif, quand nous aurons disposé nos
chambres, nos magasins, nos offices dans sa partie gauche, il nous
restera encore cette splendide caverne, dont nous ferons notre
salle d'étude et notre musée!
-- Et nous l'appellerons?... demanda Harbert.
-- Granite-House», répondit Cyrus Smith, nom que ses compagnons
saluèrent encore de leurs hurrahs.
En ce moment, les torches étaient presque entièrement consumées,
et comme, pour revenir, il fallait regagner le sommet du plateau
en remontant le couloir, il fut décidé que l'on remettrait au
lendemain les travaux relatifs à l'aménagement de la nouvelle
demeure.
Avant de partir, Cyrus Smith vint se pencher encore une fois au-
dessus du puits sombre, qui s'enfonçait perpendiculairement
jusqu'au niveau de la mer. Il écouta avec attention. Aucun bruit
ne se produisit, pas même celui des eaux, que les ondulations de
la houle devaient quelquefois agiter dans ces profondeurs. Une
résine enflammée fut encore jetée. Les parois du puits
s'éclairèrent un instant mais, pas plus cette fois que la
première, il ne se révéla rien de suspect.
Si quelque monstre marin avait été inopinément surpris par le
retrait des eaux, il avait maintenant regagné le large par le
conduit souterrain qui se prolongeait sous la grève, et que
suivait le trop-plein du lac, avant qu'une nouvelle issue lui eût
été offerte.
Cependant, l'ingénieur, immobile, l'oreille attentive, le regard
plongé dans le gouffre, ne prononçait pas une seule parole.
Le marin s'approcha de lui, alors, et, le touchant au bras:
«Monsieur Smith? dit-il.
-- Que voulez-vous, mon ami? répondit l'ingénieur, comme s'il fût
revenu du pays des rêves.
-- Les torches vont bientôt s'éteindre.
-- En route!» répondit Cyrus Smith.
La petite troupe quitta la caverne et commença son ascension à
travers le sombre déversoir. Top fermait la marche, et faisait
encore entendre de singuliers grognements. L'ascension fut assez
pénible. Les colons s'arrêtèrent quelques instants à la grotte
supérieure, qui formait comme une sorte de palier, à mi-hauteur de
ce long escalier de granit. Puis ils recommencèrent à monter.
Bientôt un air plus frais se fit sentir. Les gouttelettes, séchées
par l'évaporation, ne scintillaient plus sur les parois. La clarté
fuligineuse des torches pâlissait. Celle que portait Nab
s'éteignit, et, pour ne pas s'aventurer au milieu d'une obscurité
profonde, il fallait se hâter.
C'est ce qui fut fait, et, un peu avant quatre heures, au moment
où la torche du marin s'éteignait à son tour, Cyrus Smith et ses
compagnons débouchaient par l'orifice du déversoir.
CHAPITRE XIX
Le lendemain, 22 mai, furent commencés les travaux destinés à
l'appropriation spéciale de la nouvelle demeure. Il tardait aux
colons, en effet, d'échanger, pour cette vaste et saine retraite,
creusée en plein roc, à l'abri des eaux de la mer et du ciel, leur
insuffisant abri des Cheminées. Celles-ci ne devaient pas être
entièrement abandonnées, cependant, et le projet de l'ingénieur
était d'en faire un atelier pour les gros ouvrages.
Le premier soin de Cyrus Smith fut de reconnaître sur quel point
précis se développait la façade de Granite-House. Il se rendit sur
la grève, au pied de l'énorme muraille, et, comme le pic, échappé
des mains du reporter, avait dû tomber perpendiculairement, il
suffisait de retrouver ce pic pour reconnaître l'endroit où le
trou avait été percé dans le granit.
Le pic fut facilement retrouvé, et, en effet, un trou s'ouvrait en
ligne perpendiculaire au-dessus du point où il s'était fiché dans
le sable, à quatre-vingts pieds environ au-dessus de la grève.
Quelques pigeons de roche entraient et sortaient déjà par cette
étroite ouverture. Il semblait vraiment que ce fût pour eux que
l'on eût découvert Granite-House!
L'intention de l'ingénieur était de diviser la portion droite de
la caverne en plusieurs chambres précédées d'un couloir d'entrée,
et de l'éclairer au moyen de cinq fenêtres et d'une porte percées
sur la façade.
Pencroff admettait bien les cinq fenêtres, mais il ne comprenait
pas l'utilité de la porte, puisque l'ancien déversoir offrait un
escalier naturel, par lequel il serait toujours facile d'avoir
accès dans Granite-House.
«Mon ami, lui répondit Cyrus Smith, s'il nous est facile d'arriver
à notre demeure par le déversoir, cela sera également facile à
d'autres que nous. Je compte, au contraire, obstruer ce déversoir
à son orifice, le boucher hermétiquement.
-- Et comment entrerons-nous? demanda le marin.
-- Par une échelle extérieure, répondit Cyrus Smith, une échelle
de corde, qui, une fois retirée, rendra impossible l'accès de
notre demeure.
-- Mais pourquoi tant de précautions? dit Pencroff. Jusqu'ici les
animaux ne nous ont pas semblé être bien redoutables. Quant à être
habitée par des indigènes, notre île ne l'est pas!
-- En êtes-vous bien sûr, Pencroff? demanda l'ingénieur, en
regardant le marin.
-- Nous n'en serons sûrs, évidemment, que lorsque nous l'aurons
explorée dans toutes ses parties, répondit Pencroff.
-- Oui, dit Cyrus Smith, car nous n'en connaissons encore qu'une
petite portion. Mais, en tout cas, si nous n'avons pas d'ennemis
au dedans, ils peuvent venir du dehors, car ce sont de mauvais
parages que ces parages du Pacifique. Prenons donc nos précautions
contre toute éventualité.»
Cyrus Smith parlait sagement, et, sans faire aucune autre
objection, Pencroff se prépara à exécuter ses ordres.
La façade de Granite-House allait donc être éclairée au moyen de
cinq fenêtres et d'une porte, desservant ce qui constituait
«l'appartement» proprement dit, et au moyen d'une large baie et
d'oeils-de-boeuf qui permettraient à la lumière d'entrer à
profusion dans cette merveilleuse nef qui devait servir de grande
salle. Cette façade, située à une hauteur de quatre-vingts pieds
au-dessus du sol, était exposée à l'est, et le soleil levant la
saluait de ses premiers rayons. Elle se développait sur cette
portion de la courtine comprise entre le saillant faisant angle
sur l'embouchure de la Mercy, et une ligne perpendiculairement
tracée au-dessus de l'entassement de roches qui formaient les
Cheminées.
Ainsi les mauvais vents, c'est-à-dire ceux du nord-est, ne la
frappaient que d'écharpe, car elle était protégée par
l'orientation même du saillant.
D'ailleurs, et en attendant que les châssis des fenêtres fussent
faits, l'ingénieur avait l'intention de clore les ouvertures avec
des volets épais, qui ne laisseraient passer ni le vent, ni la
pluie, et qu'il pourrait dissimuler au besoin.
Le premier travail consista donc à éviter ces ouvertures. La
manoeuvre du pic sur cette roche dure eût été trop lente, et on
sait que Cyrus Smith était l'homme des grands moyens. Il avait
encore une certaine quantité de nitro-glycérine à sa disposition,
et il l'employa utilement. L'effet de la substance explosive fut
convenablement localisé, et, sous son effort, le granit se défonça
aux places mêmes choisies par l'ingénieur. Puis, le pic et la
pioche achevèrent le dessin ogival des cinq fenêtres, de la vaste
baie, des oeils-de-boeuf et de la porte, ils en dégauchirent les
encadrements, dont les profils furent assez capricieusement
arrêtés, et, quelques jours après le commencement des travaux,
Granite-House était largement éclairé par cette lumière du levant,
qui pénétrait jusque dans ses plus secrètes profondeurs.
Suivant le plan arrêté par Cyrus Smith, l'appartement devait être
divisé en cinq compartiments prenant vue sur la mer: à droite, une
entrée desservie par une porte à laquelle aboutirait l'échelle,
puis une première chambre-cuisine, large de trente pieds, une
salle à manger, mesurant quarante pieds, une chambre-dortoir,
d'égale largeur, et enfin une «chambre d'amis», réclamée par
Pencroff, et qui confinait à la grande salle.
Ces chambres, ou plutôt cette suite de chambres, qui formaient
l'appartement de Granite-House, ne devaient pas occuper toute la
profondeur de la cavité. Elles devaient être desservies par un
corridor ménagé entre elles et un long magasin, dans lequel les
ustensiles, les provisions, les réserves, trouveraient largement
place. Tous les produits recueillis dans l'île, ceux de la flore
comme ceux de la faune, seraient là dans des conditions
excellentes de conservation, et complètement à l'abri de
l'humidité. L'espace ne manquait pas, et chaque objet pourrait
être méthodiquement disposé. En outre, les colons avaient encore à
leur disposition la petite grotte située au-dessus de la grande
caverne, et qui serait comme le grenier de la nouvelle demeure.
Ce plan arrêté, il ne restait plus qu'à le mettre à exécution. Les
mineurs redevinrent donc briquetiers; puis, les briques furent
apportées et déposées au pied de Granite-House.
Jusqu'alors Cyrus Smith et ses compagnons n'avaient eu accès dans
la caverne que par l'ancien déversoir. Ce mode de communication
les obligeait d'abord à monter sur le plateau de Grande-vue en
faisant un détour par la berge de la rivière, à descendre deux
cents pieds par le couloir, puis à remonter d'autant quand ils
voulaient revenir au plateau. De là, perte de temps et fatigues
considérables. Cyrus Smith résolut donc de procéder sans retard à
la fabrication d'une solide échelle de corde, qui, une fois
relevée, rendrait l'entrée de Granite-House absolument
inaccessible.
Cette échelle fut confectionnée avec un soin extrême, et ses
montants, formés des fibres du «curry-jonc» tressées au moyen d'un
moulinet, avaient la solidité d'un gros câble. Quant aux échelons,
ce fut une sorte de cèdre rouge, aux branches légères et
résistantes, qui les fournit, et l'appareil fut travaillé de main
de maître par Pencroff.
D'autres cordes furent également fabriquées avec des fibres
végétales, et une sorte de mouffle grossière fut installée à la
porte. De cette façon, les briques purent être facilement enlevées
jusqu'au niveau de Granite-House. Le transport des matériaux se
trouvait ainsi très simplifié, et l'aménagement intérieur
proprement dit commença aussitôt. La chaux ne manquait pas, et
quelques milliers de briques étaient là, prêtes à être utilisées.
On dressa aisément la charpente des cloisons, très rudimentaire
d'ailleurs, et, en un temps très court, l'appartement fut divisé
en chambres et en magasin, suivant le plan convenu.
Ces divers travaux se faisaient rapidement, sous la direction de
l'ingénieur, qui maniait lui-même le marteau et la truelle. Aucune
main-d'oeuvre n'était étrangère à Cyrus Smith, qui donnait ainsi
l'exemple à des compagnons intelligents et zélés. On travaillait
avec confiance, gaiement même, Pencroff ayant toujours le mot pour
rire, tantôt charpentier, tantôt cordier, tantôt maçon, et
communiquant sa bonne humeur à tout ce petit monde. Sa foi dans
l'ingénieur était absolue. Rien n'eût pu la troubler.
Il le croyait capable de tout entreprendre et de réussir à tout.
La question des vêtements et des chaussures, -- question grave
assurément, -- celle de l'éclairage pendant les nuits d'hiver, la
mise en valeur des portions fertiles de l'île, la transformation
de cette flore sauvage en une flore civilisée, tout lui paraissait
facile, Cyrus Smith aidant, et tout se ferait en son temps. Il
rêvait de rivières canalisées, facilitant le transport des
richesses du sol, d'exploitations de carrières et de mines à
entreprendre, de machines propres à toutes pratiques
industrielles, de chemins de fer, oui, de chemins de fer! dont le
réseau couvrirait certainement un jour l'île Lincoln.
L'ingénieur laissait dire Pencroff. Il ne rabattait rien des
exagérations de ce brave coeur. Il savait combien la confiance est
communicative, il souriait même à l'entendre parler, et ne disait
rien des inquiétudes que lui inspirait quelquefois l'avenir. En
effet, dans cette partie du Pacifique, en dehors du passage des
navires, il pouvait craindre de n'être jamais secouru. C'était
donc sur eux-mêmes, sur eux seuls, que les colons devaient
compter, car la distance de l'île Lincoln à toute autre terre
était telle, que se hasarder sur un bateau, de construction
nécessairement médiocre, serait chose grave et périlleuse.
«Mais, comme disait le marin, ils dépassaient de cent coudées les
Robinsons d'autrefois, pour qui tout était miracle à faire.»
Et en effet, ils «savaient», et l'homme qui «sait» réussit là où
d'autres végéteraient et périraient inévitablement.
Pendant ces travaux, Harbert se distingua. Il était intelligent et
actif, il comprenait vite, exécutait bien, et Cyrus Smith
s'attachait de plus en plus à cet enfant. Harbert sentait pour
l'ingénieur une vive et respectueuse amitié. Pencroff voyait bien
l'étroite sympathie qui se formait entre ces deux êtres, mais il
n'en était point jaloux.
Nab était Nab. Il était ce qu'il serait toujours, le courage, le
zèle, le dévouement, l'abnégation personnifiée. Il avait en son
maître la même foi que Pencroff, mais il la manifestait moins
bruyamment. Quand le marin s'enthousiasmait, Nab avait toujours
l'air de lui répondre: «Mais rien n'est plus naturel.» Pencroff et
lui s'aimaient beaucoup, et n'avaient pas tardé à se tutoyer.
Quant à Gédéon Spilett, il prenait sa part du travail commun, et
n'était pas le plus maladroit, -- ce dont s'étonnait toujours un
peu le marin. Un «journaliste» habile, non pas seulement à tout
comprendre, mais à tout exécuter!
L'échelle fut définitivement installée le 28 mai.
On n'y comptait pas moins de cent échelons sur cette hauteur
perpendiculaire de quatre-vingts pieds qu'elle mesurait. Cyrus
Smith avait pu, heureusement, la diviser en deux parties, en
profitant d'un surplomb de la muraille qui faisait saillie à une
quarantaine de pieds au-dessus du sol. Cette saillie,
soigneusement nivelée par le pic, devint une sorte de palier
auquel on fixa la première échelle, dont le ballant fut ainsi
diminué de moitié, et qu'une corde permettait de relever jusqu'au
niveau de Granite-House. Quant à la seconde échelle, on l'arrêta
aussi bien à son extrémité inférieure, qui reposait sur la
saillie, qu'à son extrémité supérieure, rattachée à la porte même.
De la sorte, l'ascension devint notablement plus facile.
D'ailleurs, Cyrus Smith comptait installer plus tard un ascenseur
hydraulique qui éviterait toute fatigue et toute perte de temps
aux habitants de Granite-House.
Les colons s'habituèrent promptement à se servir de cette échelle.
Ils étaient lestes et adroits, et Pencroff, en sa qualité de
marin, habitué à courir sur les enfléchures des haubans, put leur
donner des leçons. Mais il fallut qu'il en donnât aussi à Top. Le
pauvre chien, avec ses quatre pattes, n'était pas bâti pour cet
exercice. Mais Pencroff était un maître si zélé, que Top finit par
exécuter convenablement ses ascensions, et monta bientôt à
l'échelle comme font couramment ses congénères dans les cirques.
Si le marin fut fier de son élève, cela ne peut se dire. Mais
pourtant, et plus d'une fois, Pencroff le monta sur son dos, ce
dont Top ne se plaignit jamais.
On fera observer ici que pendant ces travaux, qui furent cependant
activement conduits, car la mauvaise saison approchait, la
question alimentaire n'avait point été négligée. Tous les jours,
le reporter et Harbert, devenus décidément les pourvoyeurs de la
colonie, employaient quelques heures à la chasse. Ils
n'exploitaient encore que les bois du Jacamar, sur la gauche de la
rivière, car, faute de pont et de canot, la Mercy n'avait pas
encore été franchie. Toutes ces immenses forêts auxquelles on
avait donné le nom de forêts du Far-West n'étaient donc point
explorées. On réservait cette importante excursion pour les
premiers beaux jours du printemps prochain. Mais les bois du
Jacamar étaient suffisamment giboyeux; kangourous et sangliers y
abondaient, et les épieux ferrés, l'arc et les flèches des
chasseurs faisaient merveille. De plus, Harbert découvrit, vers
l'angle sud-ouest du lagon, une garenne naturelle, sorte de
prairie légèrement humide, recouverte de saules et d'herbes
aromatiques qui parfumaient l'air, telles que thym, serpolet,
basilic, sarriette, toutes espèces odorantes de la famille des
labiées, dont les lapins se montrent si friands. Sur l'observation
du reporter, que, puisque la table était servie pour des lapins,
il serait étonnant que les lapins fissent défaut, les deux
chasseurs explorèrent attentivement cette garenne. En tout cas,
elle produisait en abondance des plantes utiles, et un naturaliste
aurait eu là l'occasion d'étudier bien des spécimens du règne
végétal. Harbert recueillit ainsi une certaine quantité de pousses
de basilic, de romarin, de mélisse, de bétoine, etc.... qui
possèdent des propriétés thérapeutiques diverses, les unes
pectorales, astringentes, fébrifuges, les autres anti-spasmodiques
ou anti-rhumatismales. Et quand, plus tard, Pencroff demanda à
quoi servirait toute cette récolte d'herbes:
«À nous soigner, répondit le jeune garçon, à nous traiter quand
nous serons malades.
-- Pourquoi serions-nous malades, puisqu'il n'y a pas de médecins
dans l'île?» répondit très sérieusement Pencroff.
À cela il n'y avait rien à répliquer, mais le jeune garçon n'en
fit pas moins sa récolte, qui fut très bien accueillie à Granite-
House. D'autant plus qu'à ces plantes médicinales, il put joindre
une notable quantité de monardes didymes, qui sont connues dans
l'Amérique septentrionale, sous le nom de «thé d'Oswego», et
produisent une boisson excellente. Enfin, ce jour-là, en cherchant
bien, les deux chasseurs arrivèrent sur le véritable emplacement
de la garenne. Le sol y était perforé comme une écumoire.
«Des terriers! s'écria Harbert.
-- Oui, répondit le reporter, je les vois bien.
-- Mais sont-ils habités?
-- C'est la question.»
La question ne tarda pas à être résolue. Presque aussitôt, des
centaines de petits animaux, semblables à des lapins, s'enfuirent
dans toutes les directions, et avec une telle rapidité, que Top
lui-même n'aurait pu les gagner de vitesse. Chasseurs et chien
eurent beau courir, ces rongeurs leur échappèrent facilement. Mais
le reporter était bien résolu à ne pas quitter la place avant
d'avoir capturé au moins une demi-douzaine de ces quadrupèdes. Il
voulait en garnir l'office tout d'abord, quitte à domestiquer ceux
que l'on prendrait plus tard. Avec quelques collets tendus à
l'orifice des terriers, l'opération ne pouvait manquer de réussir.
Mais en ce moment, pas de collets, ni de quoi en fabriquer. Il
fallut donc se résigner à visiter chaque gîte, à le fouiller du
bâton, à faire, à force de patience, ce qu'on ne pouvait faire
autrement. Enfin, après une heure de fouilles, quatre rongeurs
furent pris au gîte. C'étaient des lapins assez semblables à leurs
congénères d'Europe, et qui sont vulgairement connus sous le nom
de «lapins d'Amérique.»
Le produit de la chasse fut donc rapporté à Granite-House, et il
figura au repas du soir. Les hôtes de cette garenne n'étaient
point à dédaigner, car ils étaient délicieux. Ce fut là une
précieuse ressource pour la colonie, et qui semblait devoir être
inépuisable.
Le 31 mai, les cloisons étaient achevées. Il ne restait plus qu'à
meubler les chambres, ce qui serait l'ouvrage des longs jours
d'hiver. Une cheminée fut établie dans la première chambre, qui
servait de cuisine. Le tuyau destiné à conduire la fumée au dehors
donna quelque travail aux fumistes improvisés. Il parut plus
simple à Cyrus Smith de le fabriquer en terre de brique; comme il
ne fallait pas songer à lui donner issue par le plateau supérieur,
on perça un trou dans le granit au-dessus de la fenêtre de ladite
cuisine, et c'est à ce trou que le tuyau, obliquement dirigé,
aboutit comme celui d'un poêle en tôle. Peut-être, sans doute
même, par les grands vents d'est qui battaient directement la
façade, la cheminée fumerait, mais ces vents étaient rares, et,
d'ailleurs, maître Nab, le cuisinier, n'y regardait pas de si
près.
Quand ces aménagements intérieurs eurent été achevés, l'ingénieur
s'occupa d'obstruer l'orifice de l'ancien déversoir qui
aboutissait au lac, de manière à interdire tout accès par cette
voie. Des quartiers de roches furent roulés à l'ouverture et
cimentés fortement. Cyrus Smith ne réalisa pas encore le projet
qu'il avait formé de noyer cet orifice sous les eaux du lac en les
ramenant à leur premier niveau par un barrage. Il se contenta de
dissimuler l'obstruction au moyen d'herbes, arbustes ou
broussailles, qui furent plantés dans les interstices des roches,
et que le printemps prochain devait développer avec exubérance.
Toutefois, il utilisa le déversoir de manière à amener jusqu'à la
nouvelle demeure un filet des eaux douces du lac. Une petite
saignée, faite au-dessous de leur niveau, produisit ce résultat,
et cette dérivation d'une source pure et intarissable donna un
rendement de vingt-cinq à trente gallons par jour.
L'eau ne devait donc jamais manquer à Granite-House. Enfin, tout
fut terminé, et il était temps, car la mauvaise saison arrivait.
D'épais volets permettaient de fermer les fenêtres de la façade,
en attendant que l'ingénieur eût eu le temps de fabriquer du verre
à vitre.
Gédéon Spilett avait très artistement disposé, dans les saillies
du roc, autour des fenêtres, des plantes d'espèces variées, ainsi
que de longues herbes flottantes, et, de cette façon, les
ouvertures étaient encadrées d'une pittoresque verdure d'un effet
charmant.
Les habitants de la solide, saine et sûre demeure, ne pouvaient
donc être qu'enchantés de leur ouvrage.
Les fenêtres permettaient à leur regard de s'étendre sur un
horizon sans limite, que les deux caps Mandibule fermaient au nord
et le cap Griffe au sud.
Toute la baie de l'Union se développait magnifiquement devant eux.
Oui, ces braves colons avaient lieu d'être satisfaits, et Pencroff
ne marchandait pas les éloges à ce qu'il appelait humoristiquement
«son appartement au cinquième au-dessus de l'entresol!»
CHAPITRE XX
La saison d'hiver commença véritablement avec ce mois de juin, qui
correspond au mois de décembre de l'hémisphère boréal. Il débuta
par des averses et des rafales qui se succédèrent sans relâche.
Les hôtes de Granite-House purent apprécier les avantages d'une
demeure que les intempéries ne sauraient atteindre.
L'abri des Cheminées eût été vraiment insuffisant contre les
rigueurs d'un hivernage, et il était à craindre que les grandes
marées, poussées par les vents du large, n'y fissent encore
irruption. Cyrus Smith prit même quelques précautions, en
prévision de cette éventualité, afin de préserver, autant que
possible, la forge et les fourneaux qui y étaient installés.
Pendant tout ce mois de juin, le temps fut employé à des travaux
divers, qui n'excluaient ni la chasse, ni la pêche, et les
réserves de l'office purent être abondamment entretenues.
Pencroff, dès qu'il en aurait le loisir, se proposait d'établir
des trappes dont il attendait le plus grand bien. Il avait
fabriqué des collets de fibres ligneuses, et il n'était pas de
jour que la garenne ne fournît son contingent de rongeurs. Nab
employait presque tout son temps à saler ou à fumer des viandes,
ce qui lui assurait des conserves excellentes.
La question des vêtements fut alors très sérieusement discutée.
Les colons n'avaient d'autres habits que ceux qu'ils portaient,
quand le ballon les jeta sur l'île. Ces habits étaient chauds et
solides, ils en avaient pris un soin extrême ainsi que de leur
linge, et ils les tenaient en parfait état de propreté, mais tout
cela demanderait bientôt à être remplacé. En outre, si l'hiver
était rigoureux, les colons auraient fort à souffrir du froid.
À ce sujet, l'ingéniosité de Cyrus Smith fut en défaut. Il avait
dû parer au plus pressé, créer la demeure, assurer l'alimentation,
et le froid pouvait le surprendre avant que la question des
vêtements eût été résolue. Il fallait donc se résigner à passer ce
premier hiver sans trop se plaindre.
La belle saison venue, on ferait une chasse sérieuse à ces
mouflons, dont la présence avait été signalée, lors de
l'exploration au mont Franklin, et, une fois la laine récoltée,
l'ingénieur saurait bien fabriquer de chaudes et solides
étoffes... Comment? il y songerait.
«Eh bien, nous en serons quittes pour nous griller les mollets à
Granite-House! dit Pencroff. Le combustible abonde, et il n'y a
aucune raison de l'épargner.
-- D'ailleurs, répondit Gédéon Spilett, l'île Lincoln n'est pas
située sous une latitude très élevée, et il est probable que les
hivers n'y sont pas rudes. Ne nous avez-vous pas dit, Cyrus, que
ce trente-cinquième parallèle correspondait à celui de l'Espagne
dans l'autre hémisphère?
-- Sans doute, répondit l'ingénieur, mais certains hivers sont
très froids en Espagne! Neige et glace, rien n'y manque, et l'île
Lincoln peut être aussi rigoureusement éprouvée. Toutefois, c'est
une île, et, comme telle, j'espère que la température y sera plus
modérée.
-- Et pourquoi, monsieur Cyrus? demanda Harbert.
-- Parce que la mer, mon enfant, peut être considérée comme un
immense réservoir, dans lequel s'emmagasinent les chaleurs de
l'été. L'hiver venu, elle restitue ces chaleurs, ce qui assure aux
régions voisines des océans une température moyenne, moins élevée
en été, mais moins basse en hiver.
-- Nous le verrons bien, répondit Pencroff. Je demande à ne point
m'inquiéter autrement du froid qu'il fera ou qu'il ne fera pas. Ce
qui est certain, c'est que les jours sont déjà courts et les
soirées longues. Si nous traitions un peu la question de
l'éclairage.
-- Rien n'est plus facile, répondit Cyrus Smith.
-- À traiter? demanda le marin.
-- À résoudre.
-- Et quand commencerons-nous?
-- Demain, en organisant une chasse aux phoques.
-- Pour fabriquer de la chandelle?
-- Fi donc! Pencroff, de la bougie.»
Tel était, en effet, le projet de l'ingénieur; projet réalisable,
puisqu'il avait de la chaux et de l'acide sulfurique, et que les
amphibies de l'îlot lui fourniraient la graisse nécessaire à sa
fabrication.
On était au 4 juin. C'était le dimanche de la Pentecôte, et il y
eut accord unanime pour observer cette fête. Tous travaux furent
suspendus, et des prières s'élevèrent vers le ciel. Mais ces
prières étaient maintenant des actions de grâces. Les colons de
l'île Lincoln n'étaient plus les misérables naufragés jetés sur
l'îlot. Ils ne demandaient plus, ils remerciaient.
Le lendemain, 5 juin, par un temps assez incertain, on partit pour
l'îlot. Il fallut encore profiter de la marée basse pour franchir
à gué le canal, et, à ce propos, il fut convenu que l'on
construirait, tant bien que mal, un canot qui rendrait les
communications plus faciles, et permettrait aussi de remonter la
Mercy, lors de la grande exploration du sud-ouest de l'île, qui
était remise aux premiers beaux jours.
Les phoques étaient nombreux, et les chasseurs, armés de leurs
épieux ferrés, en tuèrent aisément une demi-douzaine. Nab et
Pencroff les dépouillèrent, et ne rapportèrent à Granite-House que
leur graisse et leur peau, cette peau devant servir à la
fabrication de solides chaussures.
Le résultat de cette chasse fut celui-ci: environ trois cents
livres de graisse qui devaient être entièrement employées à la
fabrication des bougies.
L'opération fut extrêmement simple, et, si elle ne donna pas des
produits absolument parfaits, du moins étaient-ils utilisables.
Cyrus Smith n'aurait eu à sa disposition que de l'acide
sulfurique, qu'en chauffant cet acide avec les corps gras neutres,
-- dans l'espèce la graisse de phoque, -- il pouvait isoler la
glycérine; puis, de la combinaison nouvelle, il eût facilement
séparé l'oléine, la margarine et la stéarine, en employant l'eau
bouillante. Mais, afin de simplifier l'opération, il préféra
saponifier la graisse au moyen de la chaux.
Il obtint de la sorte un savon calcaire, facile à décomposer par
l'acide sulfurique, qui précipita la chaux à l'état de sulfate et
rendit libres les acides gras. De ces trois acides, oléique,
margarique et stéarique, le premier, étant liquide, fut chassé par
une pression suffisante. Quant aux deux autres, ils formaient la
substance même qui allait servir au moulage des bougies.
L'opération ne dura pas plus de vingt-quatre heures.
Les mèches, après plusieurs essais, furent faites de fibres
végétales, et, trempées dans la substance liquéfiée, elles
formèrent de véritables bougies stéariques, moulées à la main,
auxquelles il ne manqua que le blanchiment et le polissage. Elles
n'offraient pas, sans doute, cet avantage que les mèches,
imprégnées d'acide borique, ont de se vitrifier au fur et à mesure
de leur combustion, et de se consumer entièrement; mais Cyrus
Smith ayant fabriqué une belle paire de mouchettes, ces bougies
furent grandement appréciées pendant les veillées de Granite-
House.
Pendant tout ce mois, le travail ne manqua pas à l'intérieur de la
nouvelle demeure. Les menuisiers eurent de l'ouvrage. On
perfectionna les outils, qui étaient fort rudimentaires. On les
compléta aussi. Des ciseaux, entre autres, furent fabriqués, et
les colons purent enfin couper leurs cheveux, et sinon se faire la
barbe, du moins la tailler à leur fantaisie.
Harbert n'en avait pas, Nab n'en avait guère, mais leurs
compagnons en étaient hérissés de manière à justifier la
confection desdits ciseaux.
La fabrication d'une scie à main, du genre de celles qu'on appelle
égoïnes, coûta des peines infinies, mais enfin on obtint un
instrument qui, vigoureusement manié, put diviser les fibres
ligneuses du bois.
On fit donc des tables, des sièges, des armoires, qui meublèrent
les principales chambres, des cadres de lit, dont toute la literie
consista en matelas de zostère. La cuisine, avec ses planches, sur
lesquelles reposaient les ustensiles en terre cuite, son fourneau
de briques, sa pierre à relaver, avait très bon air, et Nab y
fonctionnait gravement, comme s'il eût été dans un laboratoire de
chimiste.
Mais les menuisiers durent être bientôt remplacés par les
charpentiers. En effet, le nouveau déversoir, créé à coups de
mine, rendait nécessaire la construction de deux ponceaux, l'un
sur le plateau de Grande-vue, l'autre sur la grève même.
Maintenant, en effet, le plateau et la grève étaient
transversalement coupés par un cours d'eau qu'il fallait
nécessairement franchir, quand on voulait gagner le nord de l'île.
Pour l'éviter, les colons eussent été obligés à faire un détour
considérable et à remonter dans l'ouest jusqu'au delà des sources
du Creek-Rouge. Le plus simple était donc d'établir, sur le
plateau et sur la grève, deux ponceaux, longs de vingt à vingt-
cinq pieds, et dont quelques arbres, seulement équarris à la
hache, formèrent toute la charpente. Ce fut l'affaire de quelques
jours. Les ponts établis, Nab et Pencroff en profitèrent alors
pour aller jusqu'à l'huîtrière qui avait été découverte au large
des dunes. Ils avaient traîné avec eux une sorte de grossier
chariot, qui remplaçait l'ancienne claie vraiment trop incommode,
et ils rapportèrent quelques milliers d'huîtres, dont
l'acclimatation se fit rapidement au milieu de ces rochers, qui
formaient autant de parcs naturels à l'embouchure de la Mercy. Ces
mollusques étaient de qualité excellente, et les colons en firent
une consommation presque quotidienne.
On le voit, l'île Lincoln, bien que ses habitants n'en eussent
exploré qu'une très petite portion, fournissait déjà à presque
tous leurs besoins. Et il était probable que, fouillée jusque dans
ses plus secrets réduits, sur toute cette partie boisée qui
s'étendait depuis la Mercy jusqu'au promontoire du Reptile, elle
prodiguerait de nouveaux trésors. Une seule privation coûtait
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