métallurgique», ainsi que l'appela le reporter dans ses notes.
L'ingénieur était décidé, on le sait, à opérer sur le gisement
même de houille et de minerai. Or, d'après ses observations, ces
gisements étaient situés au bas des contreforts nord-est du mont
Franklin, c'est-à-dire à une distance de six milles. Il ne fallait
donc pas songer à revenir chaque jour aux Cheminées, et il fut
convenu que la petite colonie camperait sous une hutte de
branchages, de manière que l'importante opération fût suivie nuit
et jour.
Ce projet arrêté, on partit dès le matin. Nab et Pencroff
traînaient sur une claie la machine soufflante, et une certaine
quantité de provisions végétales et animales, que, d'ailleurs, on
renouvellerait en route.
Le chemin suivi fut celui des bois du Jacamar, que l'on traversa
obliquement du sud-est au nord-ouest, et dans leur partie la plus
épaisse. Il fallut se frayer une route, qui devait former, par la
suite, l'artère la plus directe entre le plateau de Grande-vue et
le mont Franklin. Les arbres, appartenant aux espèces déjà
reconnues, étaient magnifiques. Harbert en signala de nouveaux,
entre autres, des dragonniers, que Pencroff traita de «poireaux
prétentieux», -- car, en dépit de leur taille, ils étaient de
cette même famille des liliacées que l'oignon, la civette,
l'échalote ou l'asperge. Ces dragonniers pouvaient fournir des
racines ligneuses, qui, cuites, sont excellentes, et qui, soumises
à une certaine fermentation, donnent une très agréable liqueur. On
en fit provision.
Ce cheminement à travers le bois fut long. Il dura la journée
entière, mais cela permit d'observer la faune et la flore. Top,
plus spécialement chargé de la faune, courait à travers les herbes
et les broussailles, faisant lever indistinctement toute espèce de
gibier. Harbert et Gédéon Spilett tuèrent deux kangourous à coups
de flèche, et de plus un animal qui ressemblait fort à un hérisson
et à un fourmilier: au premier, parce qu'il se roulait en boule et
se hérissait de piquants; au second, parce qu'il avait des ongles
fouisseurs, un museau long et grêle que terminait un bec d'oiseau,
et une langue extensible, garnie de petites épines qui lui
servaient à retenir les insectes.
«Et quand il sera dans le pot-au-feu, fit naturellement observer
Pencroff, à quoi ressemblera-t-il?
-- À un excellent morceau de boeuf, répondit Harbert.
-- Nous ne lui en demanderons pas davantage», répondit le marin.
Pendant cette excursion, on aperçut quelques sangliers sauvages,
qui ne cherchèrent point à attaquer la petite troupe, et il ne
semblait pas que l'on dût rencontrer de fauves redoutables, quand,
dans un épais fourré, le reporter crut voir, à quelques pas de
lui, entre les premières branches d'un arbre, un animal qu'il prit
pour un ours, et qu'il se mit à dessiner tranquillement. Très
heureusement pour Gédéon Spilett, l'animal en question
n'appartenait point à cette redoutable famille des plantigrades.
Ce n'était qu'un «koula», plus connu sous le nom de «paresseux»,
qui avait la taille d'un grand chien, le poil hérissé et de
couleur sale, les pattes armées de fortes griffes, ce qui lui
permettait de grimper aux arbres et de se nourrir de feuilles.
Vérification faite de l'identité dudit animal, qu'on ne dérangea
point de ses occupations, Gédéon Spilett effaça «ours» de la
légende de son croquis, mit «koula» à la place, et la route fut
reprise.
À cinq heures du soir, Cyrus Smith donnait le signal de halte. Il
se trouvait en dehors de la forêt, à la naissance de ces puissants
contreforts qui étançonnaient le mont Franklin vers l'est. À
quelques centaines de pas coulait le Creek-Rouge, et, par
conséquent, l'eau potable n'était pas loin.
Le campement fut aussitôt organisé. En moins d'une heure, sur la
lisière de la forêt, entre les arbres, une hutte de branchages
entremêlés de lianes et empâtés de terre glaise, offrit une
retraite suffisante. On remit au lendemain les recherches
géologiques. Le souper fut préparé, un bon feu flamba devant la
hutte, la broche tourna, et à huit heures, tandis que l'un des
colons veillait pour entretenir le foyer, au cas où quelque bête
dangereuse aurait rôdé aux alentours, les autres dormaient d'un
bon sommeil.
Le lendemain, 21 avril, Cyrus Smith, accompagné d'Harbert, alla
rechercher ces terrains de formation ancienne sur lesquels il
avait déjà trouvé un échantillon de minerai. Il rencontra le
gisement à fleur de terre, presque aux sources même du creek, au
pied de la base latérale de l'un de ces contreforts du nord-est.
Ce minerai, très riche en fer, enfermé dans sa gangue fusible,
convenait parfaitement au mode de réduction que l'ingénieur
comptait employer, c'est-à-dire la méthode catalane, mais
simplifiée, ainsi qu'on l'emploie en Corse. En effet, la méthode
catalane proprement dite exige la construction de fours et de
creusets, dans lesquels le minerai et le charbon, placés par
couches alternatives, se transforment et se réduisent. Mais Cyrus
Smith prétendait économiser ces constructions, et voulait former
tout simplement, avec le minerai et le charbon, une masse cubique
au centre de laquelle il dirigerait le vent de son soufflet.
C'était le procédé employé, sans doute, par Tubal-Caïn et les
premiers métallurgistes du monde habité. Or, ce qui avait réussi
avec les petits-fils d'Adam, ce qui donnait encore de bons
résultats dans les contrées riches en minerai et en combustible,
ne pouvait que réussir dans les circonstances où se trouvaient les
colons de l'île Lincoln.
Ainsi que le minerai, la houille fut récoltée, sans peine et non
loin, à la surface du sol. On cassa préalablement le minerai en
petits morceaux, et on le débarrassa à la main des impuretés qui
souillaient sa surface. Puis, charbon et minerai furent disposés
en tas et par couches successives, -- ainsi que fait le
charbonnier du bois qu'il veut carboniser. De cette façon, sous
l'influence de l'air projeté par la machine soufflante, le charbon
devait se transformer en acide carbonique, puis en oxyde de
carbone, chargé de réduire l'oxyde de fer, c'est-à-dire d'en
dégager l'oxygène.
Ainsi l'ingénieur procéda-t-il. Le soufflet de peaux de phoque,
muni à son extrémité d'un tuyau en terre réfractaire, qui avait
été préalablement fabriqué au four à poteries, fut établi près du
tas de minerai. Mû par un mécanisme dont les organes consistaient
en châssis, cordes de fibres et contre-poids, il lança dans la
masse une provision d'air qui, tout en élevant la température,
concourut aussi à la transformation chimique qui devait donner du
fer pur.
L'opération fut difficile. Il fallut toute la patience, toute
l'ingéniosité des colons pour la mener à bien; mais enfin elle
réussit, et le résultat définitif fut une loupe de fer, réduite à
l'état d'éponge, qu'il fallut cingler et corroyer, c'est-à-dire
forger, pour en chasser la gangue liquéfiée. Il était évident que
le premier marteau manquait à ces forgerons improvisés; mais, en
fin de compte, ils se trouvaient dans les mêmes conditions où
avait été le premier métallurgiste, et ils firent ce que dut faire
celui-ci.
La première loupe, emmanchée d'un bâton, servit de marteau pour
forger la seconde sur une enclume de granit, et on arriva à
obtenir un métal grossier, mais utilisable. Enfin, après bien des
efforts, bien des fatigues, le 25 avril, plusieurs barres de fer
étaient forgées, et se transformaient en outils, pinces,
tenailles, pics, pioches, etc...., que Pencroff et Nab déclaraient
être de vrais bijoux.
Mais ce métal, ce n'était pas à l'état de fer pur qu'il pouvait
rendre de grands services, c'était surtout à l'état d'acier. Or,
l'acier est une combinaison de fer et de charbon que l'on tire,
soit de la fonte, en enlevant à celle-ci l'excès de charbon, soit
du fer, en ajoutant à celui-ci le charbon qui lui manque. Le
premier, obtenu par la décarburation de la fonte, donne l'acier
naturel ou puddlé; le second, produit par la carburation du fer,
donne l'acier de cémentation.
C'était donc ce dernier que Cyrus Smith devait chercher à
fabriquer de préférence, puisqu'il possédait le fer à l'état pur.
Il y réussit en chauffant le métal avec du charbon en poudre dans
un creuset fait en terre réfractaire.
Puis, cet acier, qui est malléable à chaud et à froid, il le
travailla au marteau. Nab et Pencroff, habilement dirigés, firent
des fers de hache, lesquels, chauffés au rouge, et plongés
brusquement dans l'eau froide, acquirent une trempe excellente.
D'autres instruments, façonnés grossièrement, il va sans dire,
furent ainsi fabriqués, lames de rabot, haches, hachettes, bandes
d'acier qui devaient être transformées en scies, ciseaux de
charpentier, puis, des fers de pioche, de pelle, de pic, des
marteaux, des clous, etc. Enfin, le 5 mai, la première période
métallurgique était achevée, les forgerons rentraient aux
Cheminées, et de nouveaux travaux allaient les autoriser bientôt à
prendre une qualification nouvelle.
CHAPITRE XVI
On était au 6 mai, jour qui correspond au 6 novembre des contrées
de l'hémisphère boréal. Le ciel s'embrumait depuis quelques jours,
et il importait de prendre certaines dispositions en vue d'un
hivernage. Toutefois, la température ne s'était pas encore
abaissée sensiblement, et un thermomètre centigrade, transporté à
l'île Lincoln, eût encore marqué une moyenne de dix à douze degrés
au-dessus de zéro. Cette moyenne ne saurait surprendre, puisque
l'île Lincoln, située très vraisemblablement entre le trente-
cinquième et le quarantième parallèle, devait se trouver soumise,
dans l'hémisphère sud, aux mêmes conditions climatériques que la
Sicile ou la Grèce dans l'hémisphère nord. Mais, de même que la
Grèce ou la Sicile éprouvent des froids violents, qui produisent
neige et glace, de même l'île Lincoln subirait sans doute, dans la
période la plus accentuée de l'hiver, certains abaissements de
température contre lesquels il convenait de se prémunir. En tout
cas, si le froid ne menaçait pas encore, la saison des pluies
était prochaine, et sur cette île isolée, exposée à toutes les
intempéries du large, en plein océan Pacifique, les mauvais temps
devaient être fréquents, et probablement terribles.
La question d'une habitation plus confortable que les Cheminées
dut donc être sérieusement méditée et promptement résolue.
Pencroff, naturellement, avait quelque prédilection pour cette
retraite qu'il avait découverte; mais il comprit bien qu'il
fallait en chercher une autre.
Déjà les Cheminées avaient été visitées par la mer, dans des
circonstances dont on se souvient, et on ne pouvait s'exposer de
nouveau à pareil accident.
«D'ailleurs, ajouta Cyrus Smith, qui, ce jour-là, causait de ces
choses avec ses compagnons, nous avons quelques précautions à
prendre.
-- Pourquoi? L'île n'est point habitée, dit le reporter.
-- Cela est probable, répondit l'ingénieur, bien que nous ne
l'ayons pas explorée encore dans son entier; mais si aucun être
humain ne s'y trouve, je crains que les animaux dangereux n'y
abondent. Il convient donc de se mettre à l'abri d'une agression
possible, et de ne pas obliger l'un de nous à veiller chaque nuit
pour entretenir un foyer allumé. Et puis, mes amis, il faut tout
prévoir. Nous sommes ici dans une partie du Pacifique souvent
fréquentée par les pirates malais...
-- Quoi, dit Harbert, à une telle distance de toute terre?
-- Oui, mon enfant, répondit l'ingénieur. Ces pirates sont de
hardis marins aussi bien que des malfaiteurs redoutables, et nous
devons prendre nos mesures en conséquence.
-- Eh bien, répondit Pencroff, nous nous fortifierons contre les
sauvages à deux et à quatre pattes. Mais, monsieur Cyrus, ne
serait-il pas à propos d'explorer l'île dans toutes ses parties
avant de rien entreprendre?
-- Cela vaudrait mieux, ajouta Gédéon Spilett. Qui sait si nous ne
trouverons pas sur la côte opposée une de ces cavernes que nous
avons inutilement cherchées sur celle-ci?
-- Cela est vrai, répondit l'ingénieur, mais vous oubliez, mes
amis, qu'il convient de nous établir dans le voisinage d'un cours
d'eau, et que, du sommet du mont Franklin, nous n'avons aperçu
vers l'ouest ni ruisseau ni rivière. Ici, au contraire, nous
sommes placés entre la Mercy et le lac Grant, avantage
considérable qu'il ne faut pas négliger. Et, de plus, cette côte,
orientée à l'est, n'est pas exposée comme l'autre aux vents
alizés, qui soufflent du nord-ouest dans cet hémisphère.
-- Alors, monsieur Cyrus, répondit le marin, construisons une
maison sur les bords du lac. Ni les briques, ni les outils ne nous
manquent maintenant.
Après avoir été briquetiers, potiers, fondeurs, forgerons, nous
saurons bien être maçons, que diable!
-- Oui, mon ami, mais avant de prendre une décision, il faut
chercher. Une demeure dont la nature aurait fait tous les frais
nous épargnerait bien du travail, et elle nous offrirait sans
doute une retraite plus sûre encore, car elle serait aussi bien
défendue contre les ennemis du dedans que contre ceux du dehors.
-- En effet, Cyrus, répondit le reporter, mais nous avons déjà
examiné tout ce massif granitique de la côte, et pas un trou, pas
même une fente!
-- Non, pas une! ajouta Pencroff. Ah! si nous avions pu creuser
une demeure dans ce mur, à une certaine hauteur, de manière à la
mettre hors d'atteinte, voilà qui eût été convenable! Je vois cela
d'ici, sur la façade qui regarde la mer, cinq ou six chambres...
-- Avec des fenêtres pour les éclairer! dit Harbert en riant.
-- Et un escalier pour y monter! ajouta Nab.
-- Vous riez, s'écria le marin, et pourquoi donc? Qu'y a-t-il
d'impossible à ce que je propose? Est-ce que nous n'avons pas des
pics et des pioches? Est-ce que M Cyrus ne saura pas fabriquer de
la poudre pour faire sauter la mine? N'est-il pas vrai, monsieur
Cyrus, que vous ferez de la poudre le jour où il nous en faudra?»
Cyrus Smith avait écouté l'enthousiaste Pencroff, développant ses
projets un peu fantaisistes.
Attaquer cette masse de granit, même à coups de mine, c'était un
travail herculéen, et il était vraiment fâcheux que la nature
n'eût pas fait le plus dur de la besogne. Mais l'ingénieur ne
répondit au marin qu'en proposant d'examiner plus attentivement la
muraille, depuis l'embouchure de la rivière jusqu'à l'angle qui la
terminait au nord.
On sortit donc, et l'exploration fut faite, sur une étendue de
deux milles environ, avec un soin extrême. Mais, en aucun endroit,
la paroi, unie et droite, ne laissa voir une cavité quelconque.
Les nids des pigeons de roche qui voletaient à sa cime n'étaient,
en réalité, que des trous forés à la crête même et sur la lisière
irrégulièrement découpée du granit.
C'était une circonstance fâcheuse, et, quant à attaquer ce massif,
soit avec le pic, soit avec la poudre, pour y pratiquer une
excavation suffisante, il n'y fallait point songer. Le hasard
avait fait que, sur toute cette partie du littoral, Pencroff avait
découvert le seul abri provisoirement habitable, c'est-à-dire ces
Cheminées qu'il s'agissait pourtant d'abandonner.
L'exploration achevée, les colons se trouvaient alors à l'angle
nord de la muraille, où elle se terminait par ces pentes allongées
qui venaient mourir sur la grève. Depuis cet endroit jusqu'à son
extrême limite à l'ouest, elle ne formait plus qu'une sorte de
talus, épaisse agglomération de pierres, de terres et de sable,
reliés par des plantes, des arbrisseaux et des herbes, incliné
sous un angle de quarante-cinq degrés seulement. Çà et là, le
granit perçait encore, et sortait par pointes aiguës de cette
sorte de falaise. Des bouquets d'arbres s'étageaient sur ses
pentes, et une herbe assez épaisse la tapissait. Mais l'effort
végétatif n'allait pas plus loin, et une longue plaine de sables,
qui commençait au pied du talus, s'étendait jusqu'au littoral.
Cyrus Smith pensa, non sans raison, que ce devait être de ce côté
que le trop-plein du lac s'épanchait sous forme de cascade. En
effet, il fallait nécessairement que l'excès d'eau fourni par le
Creek-Rouge se perdît en un point quelconque. Or, ce point,
l'ingénieur ne l'avait encore trouvé sur aucune portion des rives
déjà explorées, c'est-à-dire depuis l'embouchure du ruisseau, à
l'ouest, jusqu'au plateau de Grande-vue.
L'ingénieur proposa donc à ses compagnons de gravir le talus
qu'ils observaient alors, et de revenir aux Cheminées par les
hauteurs, en explorant les rives septentrionales et orientales du
lac.
La proposition fut acceptée, et, en quelques minutes, Harbert et
Nab étaient arrivés au plateau supérieur. Cyrus Smith, Gédéon
Spilett et Pencroff les suivirent d'un pas plus posé.
À deux cents pieds, à travers le feuillage, la belle nappe d'eau
resplendissait sous les rayons solaires.
Le paysage était charmant en cet endroit. Les arbres, aux tons
jaunis, se groupaient merveilleusement pour le régal des yeux.
Quelques vieux troncs énormes, abattus par l'âge, tranchaient, par
leur écorce noirâtre, sur le tapis verdoyant qui recouvrait le
sol. Là caquetait tout un monde de kakatoès bruyants, véritables
prismes mobiles, qui sautaient d'une branche à l'autre. On eût dit
que la lumière n'arrivait plus que décomposée à travers cette
singulière ramure.
Les colons, au lieu de gagner directement la rive nord du lac,
contournèrent la lisière du plateau, de manière à rejoindre
l'embouchure du creek sur sa rive gauche. C'était un détour d'un
mille et demi au plus. La promenade était facile, car les arbres,
largement espacés, laissaient entre eux un libre passage. On
sentait bien que, sur cette limite, s'arrêtait la zone fertile, et
la végétation s'y montrait moins vigoureuse que dans toute la
partie comprise entre les cours du creek et de la Mercy.
Cyrus Smith et ses compagnons ne marchaient pas sans une certaine
circonspection sur ce sol nouveau pour eux. Arcs, flèches, bâtons
emmanchés d'un fer aigu, c'étaient là leurs seules armes.
Cependant, aucun fauve ne se montra, et il était probable que ces
animaux fréquentaient plutôt les épaisses forêts du sud; mais les
colons eurent la désagréable surprise d'apercevoir Top s'arrêter
devant un serpent de grande taille, qui mesurait quatorze à quinze
pieds de longueur. Nab l'assomma d'un coup de bâton. Cyrus Smith
examina ce reptile, et déclara qu'il n'était pas venimeux, car il
appartenait à l'espèce des serpents-diamants dont les indigènes se
nourrissent dans la Nouvelle-Galle du Sud. Mais il était possible
qu'il en existât d'autres dont la morsure est mortelle, tels que
ces vipères-sourdes, à queue fourchue, qui se redressent sous le
pied, ou ces serpents ailés, munis de deux oreillettes qui leur
permettent de s'élancer avec une rapidité extrême.
Top, le premier moment de surprise passé, donnait la chasse aux
reptiles avec un acharnement qui faisait craindre pour lui. Aussi
son maître le rappelait-il constamment.
L'embouchure du Creek-Rouge, à l'endroit où il se jetait dans le
lac, fut bientôt atteinte. Les explorateurs reconnurent sur la
rive opposée le point qu'ils avaient déjà visité en descendant du
mont Franklin. Cyrus Smith constata que le débit d'eau du creek
était assez considérable; il était donc nécessaire qu'en un
endroit quelconque, la nature eût offert un déversoir au trop-
plein du lac. C'était ce déversoir qu'il s'agissait de découvrir,
car, sans doute, il formait une chute dont il serait possible
d'utiliser la puissance mécanique.
Les colons, marchant à volonté, mais sans trop s'écarter les uns
des autres, commencèrent donc à contourner la rive du lac, qui
était très accore.
Les eaux semblaient extrêmement poissonneuses, et Pencroff se
promit bien de fabriquer quelques engins de pêche afin de les
exploiter.
Il fallut d'abord doubler la pointe aiguë du nord-est. On eût pu
supposer que la décharge des eaux s'opérait en cet endroit, car
l'extrémité du lac venait presque affleurer la lisière du plateau.
Mais il n'en était rien, et les colons continuèrent d'explorer la
rive, qui, après une légère courbure, redescendait parallèlement
au littoral. De ce côté, la berge était moins boisée, mais
quelques bouquets d'arbres, semés çà et là, ajoutaient au
pittoresque du paysage. Le lac Grant apparaissait alors dans toute
son étendue, et aucun souffle ne ridait la surface de ses eaux.
Top, en battant les broussailles, fit lever des bandes d'oiseaux
divers, que Gédéon Spilett et Harbert saluèrent de leurs flèches.
Un de ces volatiles fut même adroitement atteint par le jeune
garçon, et tomba au milieu d'herbes marécageuses. Top se précipita
vers lui, et rapporta un bel oiseau nageur, couleur d'ardoise, à
bec court, à plaque frontale très développée, aux doigts élargis
par une bordure festonnée, aux ailes bordées d'un liséré blanc.
C'était un «foulque», de la taille d'une grosse perdrix,
appartenant à ce groupe des macrodactyles qui forme la transition
entre l'ordre des échassiers et celui des palmipèdes. Triste
gibier, en somme, et d'un goût qui devait laisser à désirer. Mais
Top se montrerait sans doute moins difficile que ses maîtres, et
il fut convenu que le foulque servirait à son souper.
Les colons suivaient alors la rive orientale du lac, et ils ne
devaient pas tarder à atteindre la portion déjà reconnue.
L'ingénieur était fort surpris, car il ne voyait aucun indice
d'écoulement du trop-plein des eaux. Le reporter et le marin
causaient avec lui, et il ne leur dissimulait point son
étonnement. En ce moment, Top, qui avait été fort calme
jusqu'alors, donna des signes d'agitation.
L'intelligent animal allait et venait sur la berge, s'arrêtait
soudain, et regardait les eaux, une patte levée, comme s'il eût
été en arrêt sur quelque gibier invisible; puis, il aboyait avec
fureur, en quêtant, pour ainsi dire, et se taisait subitement.
Ni Cyrus Smith, ni ses compagnons n'avaient d'abord fait attention
à ce manège de Top; mais les aboiements du chien devinrent bientôt
si fréquents, que l'ingénieur s'en préoccupa.
«Qu'est-ce qu'il y a, Top?» demanda-t-il.
Le chien fit plusieurs bonds vers son maître, en laissant voir une
inquiétude véritable, et il s'élança de nouveau vers la berge.
Puis, tout à coup, il se précipita dans le lac.
«Ici, Top! cria Cyrus Smith, qui ne voulait pas laisser son chien
s'aventurer sur ces eaux suspectes.
-- Qu'est-ce qui se passe donc là-dessous? demanda Pencroff en
examinant la surface du lac.
-- Top aura senti quelque amphibie, répondit Harbert.
-- Un alligator, sans doute? dit le reporter.
-- Je ne le pense pas, répondit Cyrus Smith. Les alligators ne se
rencontrent que dans les régions moins élevées en latitude.»
Cependant, Top était revenu à l'appel de son maître, et avait
regagné la berge; mais il ne pouvait rester en repos; il sautait
au milieu des grandes herbes, et, son instinct le guidant, il
semblait suivre quelque être invisible qui se serait glissé sous
les eaux du lac, en en rasant les bords. Cependant, les eaux
étaient calmes, et pas une ride n'en troublait la surface.
Plusieurs fois, les colons s'arrêtèrent sur la berge, et ils
observèrent avec attention. Rien n'apparut. Il y avait là quelque
mystère.
L'ingénieur était fort intrigué.
«Poursuivons jusqu'au bout cette exploration», dit-il.
Une demi-heure après, ils étaient tous arrivés à l'angle sud-est
du lac et se retrouvaient sur le plateau même de Grande-vue. À ce
point, l'examen des rives du lac devait être considéré comme
terminé, et, cependant, l'ingénieur n'avait pu découvrir par où et
comment s'opérait la décharge des eaux.
«Pourtant, ce déversoir existe, répétait-il, et puisqu'il n'est
pas extérieur, il faut qu'il soit creusé à l'intérieur du massif
granitique de la côte!
-- Mais quelle importance attachez-vous à savoir cela, mon cher
Cyrus? demanda Gédéon Spilett.
-- Une assez grande, répondit l'ingénieur, car si l'épanchement se
fait à travers le massif, il est possible qu'il s'y trouve quelque
cavité, qu'il eût été facile de rendre habitable après avoir
détourné les eaux.
-- Mais n'est-il pas possible, monsieur Cyrus, que les eaux
s'écoulent par le fond même du lac, dit Harbert, et qu'elles
aillent à la mer par un conduit souterrain?
-- Cela peut être, en effet, répondit l'ingénieur, et, si cela
est, nous serons obligés de bâtir notre maison nous-mêmes, puisque
la nature n'a pas fait les premiers frais de construction.»
Les colons se disposaient donc à traverser le plateau pour
regagner les Cheminées, car il était cinq heures du soir, quand
Top donna de nouveaux signes d'agitation. Il aboyait avec rage,
et, avant que son maître eût pu le retenir, il se précipita une
seconde fois dans le lac.
Tous coururent vers la berge. Le chien en était déjà à plus de
vingt pieds, et Cyrus Smith le rappelait vivement, quand une tête
énorme émergea de la surface des eaux, qui ne paraissaient pas
être profondes en cet endroit.
Harbert reconnut aussitôt l'espèce d'amphibie auquel appartenait
cette tête conique à gros yeux, que décoraient des moustaches à
longs poils soyeux.
«Un lamantin!» s'écria-t-il.
Ce n'était pas un lamantin, mais un spécimen de cette espèce,
comprise dans l'ordre des cétacés, qui porte le nom de «dugong»,
car ses narines étaient ouvertes à la partie supérieure de son
museau.
L'énorme animal s'était précipité sur le chien, qui voulut
vainement l'éviter en revenant vers la berge. Son maître ne
pouvait rien pour le sauver, et avant même qu'il fût venu à la
pensée de Gédéon Spilett ou d'Harbert d'armer leurs arcs, Top,
saisi par le dugong, disparaissait sous les eaux.
Nab, son épieu ferré à la main, voulut se jeter au secours du
chien, décidé à s'attaquer au formidable animal jusque dans son
élément.
«Non, Nab», dit l'ingénieur, en retenant son courageux serviteur.
Cependant, une lutte se passait sous les eaux, lutte inexplicable,
car, dans ces conditions, Top ne pouvait évidemment pas résister,
lutte qui devait être terrible, on le voyait aux bouillonnements
de la surface, lutte, enfin, qui ne pouvait se terminer que par la
mort du chien! Mais soudain, au milieu d'un cercle d'écume, on vit
reparaître Top. Lancé en l'air par quelque force inconnue, il
s'éleva à dix pieds au-dessus de la surface du lac, retomba au
milieu des eaux profondément troublées, et eût bientôt regagné la
berge sans blessures graves, miraculeusement sauvé.
Cyrus Smith et ses compagnons regardaient sans comprendre.
Circonstance non moins inexplicable encore! On eût dit que la
lutte continuait encore sous les eaux. Sans doute le dugong,
attaqué par quelque puissant animal, après avoir lâché le chien,
se battait pour son propre compte.
Mais cela ne dura pas longtemps. Les eaux se rougirent de sang, et
le corps du dugong, émergeant d'une nappe écarlate qui se propagea
largement, vint bientôt s'échouer sur une petite grève à l'angle
sud du lac.
Les colons coururent vers cet endroit. Le dugong était mort.
C'était un énorme animal, long de quinze à seize pieds, qui devait
peser de trois à quatre mille livres. À son cou s'ouvrait une
blessure qui semblait avoir été faite avec une lame tranchante.
Quel était donc l'amphibie qui avait pu, par ce coup terrible,
détruire le formidable dugong? Personne n'eût pu le dire, et,
assez préoccupés de cet incident, Cyrus Smith et ses compagnons
rentrèrent aux Cheminées.
CHAPITRE XVII
Le lendemain, 7 mai, Cyrus Smith et Gédéon Spilett, laissant Nab
préparer le déjeuner, gravirent le plateau de Grande-vue, tandis
que Harbert et Pencroff remontaient la rivière, afin de renouveler
la provision de bois.
L'ingénieur et le reporter arrivèrent bientôt à cette petite
grève, située à la pointe sud du lac, et sur laquelle l'amphibie
était resté échoué. Déjà des bandes d'oiseaux s'étaient abattus
sur cette masse charnue, et il fallut les chasser à coups de
pierres, car Cyrus Smith désirait conserver la graisse du dugong
et l'utiliser pour les besoins de la colonie.
Quant à la chair de l'animal, elle ne pouvait manquer de fournir
une nourriture excellente, puisque, dans certaines régions de la
Malaisie, elle est spécialement réservée à la table des princes
indigènes. Mais cela, c'était l'affaire de Nab. En ce moment,
Cyrus Smith avait en tête d'autres pensées. L'incident de la
veille ne s'était point effacé de son esprit et ne laissait pas de
le préoccuper. Il aurait voulu percer le mystère de ce combat
sous-marin, et savoir quel congénère des mastodontes ou autres
monstres marins avait fait au dugong une si étrange blessure.
Il était donc là, sur le bord du lac, regardant, observant, mais
rien n'apparaissait sous les eaux tranquilles, qui étincelaient
aux premiers rayons du soleil. Sur cette petite grève qui
supportait le corps du dugong, les eaux étaient peu profondes;
mais, à partir de ce point, le fond du lac s'abaissait peu à peu,
et il était probable qu'au centre, la profondeur devait être
considérable. Le lac pouvait être considéré comme une large
vasque, qui avait été remplie par les eaux du Creek-Rouge.
«Eh bien, Cyrus, demanda le reporter, il me semble que ces eaux
n'offrent rien de suspect?
-- Non, mon cher Spilett, répondit l'ingénieur, et je ne sais
vraiment comment expliquer l'incident d'hier!
-- J'avoue, reprit Gédéon Spilett, que la blessure faite à cet
amphibie est au moins étrange, et je ne saurais expliquer
davantage comment il a pu se faire que Top ait été si
vigoureusement rejeté hors des eaux? On croirait vraiment que
c'est un bras puissant qui l'a lancé ainsi, et que ce même bras,
armé d'un poignard, a ensuite donné la mort au dugong!
-- Oui, répondit l'ingénieur, qui était devenu pensif. Il y a là
quelque chose que je ne puis comprendre. Mais comprenez-vous
davantage, mon cher Spilett, de quelle manière j'ai été sauvé moi-
même, comment j'ai pu être arraché des flots et transporté dans
les dunes? Non, n'est-il pas vrai? Aussi je pressens là quelque
mystère que nous découvrirons sans doute un jour. Observons donc,
mais n'insistons pas devant nos compagnons sur ces singuliers
incidents. Gardons nos remarques pour nous et continuons notre
besogne.»
On le sait, l'ingénieur n'avait encore pu découvrir par où
s'échappait le trop-plein du lac, mais comme il n'avait vu nul
indice qu'il débordât jamais, il fallait nécessairement qu'un
déversoir existât quelque part. Or, précisément, Cyrus Smith fut
assez surpris de distinguer un courant assez prononcé qui se
faisait sentir en cet endroit. Il jeta quelques petits morceaux de
bois, et vit qu'ils se dirigeaient vers l'angle sud. Il suivit ce
courant, en marchant sur la berge, et il arriva à la pointe
méridionale du lac.
Là se produisait une sorte de dépression des eaux, comme si elles
se fussent brusquement perdues dans quelque fissure du sol.
Cyrus Smith écouta, en mettant son oreille au niveau du lac, et il
entendit très distinctement le bruit d'une chute souterraine.
«C'est là, dit-il en se relevant, là que s'opère la décharge des
eaux, là, sans doute, que par un conduit creusé dans le massif de
granit elles s'en vont rejoindre la mer, à travers quelques
cavités que nous saurions utiliser à notre profit! Eh bien! je le
saurai!»
L'ingénieur coupa une longue branche, il la dépouilla de ses
feuilles, et, en la plongeant à l'angle des deux rives, il
reconnut qu'il existait un large trou ouvert à un pied seulement
au-dessous de la surface des eaux. Ce trou, c'était l'orifice du
déversoir vainement cherché jusqu'alors, et la force du courant y
était telle, que la branche fut arrachée des mains de l'ingénieur
et disparut.
«Il n'y a plus à douter maintenant, répéta Cyrus Smith. Là est
l'orifice du déversoir, et cet orifice, je le mettrai à découvert.
-- Comment? demanda Gédéon Spilett.
-- En abaissant de trois pieds le niveau des eaux du lac.
-- Et comment abaisser leur niveau?
-- En leur ouvrant une autre issue plus vaste que celle-ci.
-- En quel endroit, Cyrus?
-- Sur la partie de la rive qui se rapproche le plus près de la
côte.
-- Mais c'est une rive de granit! fit observer le reporter.
-- Eh bien, répondit Cyrus Smith, je le ferai sauter, ce granit,
et les eaux, en s'échappant, baisseront de manière à découvrir cet
orifice...
-- Et formeront une chute en tombant sur la grève, ajouta le
reporter.
-- Une chute que nous utiliserons! répondit Cyrus. Venez, venez!»
L'ingénieur entraîna son compagnon, dont la confiance en Cyrus
Smith était telle qu'il ne doutait pas que l'entreprise ne
réussît. Et pourtant, cette rive de granit, comment l'ouvrir,
comment, sans poudre et avec des instruments imparfaits,
désagréger ces roches? N'était-ce pas un travail au-dessus de ses
forces, auquel l'ingénieur allait s'acharner?
Quand Cyrus Smith et le reporter rentrèrent aux Cheminées, ils y
trouvèrent Harbert et Pencroff occupés à décharger leur train de
bois.
«Les bûcherons vont avoir fini, monsieur Cyrus, dit le marin en
riant, et quand vous aurez besoin de maçons...
-- De maçons, non, mais de chimistes, répondit l'ingénieur.
-- Oui, ajouta le reporter, nous allons faire sauter l'île...
-- Sauter l'île! s'écria Pencroff.
-- En partie, du moins! répliqua Gédéon Spilett.
-- Écoutez-moi, mes amis», dit l'ingénieur.
Et il leur fit connaître le résultat de ses observations. Suivant
lui, une cavité plus ou moins considérable devait exister dans la
masse de granit qui supportait le plateau de Grande-vue, et il
prétendait pénétrer jusqu'à elle.
Pour ce faire, il fallait tout d'abord dégager l'ouverture par
laquelle se précipitaient les eaux, et, par conséquent, abaisser
leur niveau en leur procurant une plus large issue. De là,
nécessité de fabriquer une substance explosive qui pût pratiquer
une forte saignée en un autre point de la rive. C'est ce qu'allait
tenter Cyrus Smith au moyen des minéraux que la nature mettait à
sa disposition.
Inutile de dire avec quel enthousiasme tous, et plus
particulièrement Pencroff, accueillirent ce projet.
Employer les grands moyens, éventrer ce granit, créer une cascade,
cela allait au marin! Et il serait aussi bien chimiste que maçon
ou bottier, puisque l'ingénieur avait besoin de chimistes. Il
serait tout ce qu'on voudrait, «même professeur de danse et de
maintien», dit-il à Nab, si cela était jamais nécessaire.
Nab et Pencroff furent tout d'abord chargés d'extraire la graisse
du dugong, et d'en conserver la chair, qui était destinée à
l'alimentation. Ils partirent aussitôt, sans même demander plus
d'explication. La confiance qu'ils avaient en l'ingénieur était
absolue. Quelques instants après eux, Cyrus Smith, Harbert et
Gédéon Spilett, traînant la claie et remontant la rivière, se
dirigeaient vers le gisement de houille où abondaient ces pyrites
schisteuses qui se rencontrent, en effet, dans les terrains de
transition les plus récents, et dont Cyrus Smith avait déjà
rapporté un échantillon.
Toute la journée fut employée à charrier une certaine quantité de
ces pyrites aux Cheminées. Le soir, il y en avait plusieurs
tonnes.
Le lendemain, 8 mai, l'ingénieur commença ses manipulations. Ces
pyrites schisteuses étant composées principalement de charbon, de
silice, d'alumine et de sulfure de fer, -- celui-ci en excès, --
il s'agissait d'isoler le sulfure de fer et de le transformer en
sulfate le plus rapidement possible. Le sulfate obtenu, on en
extrairait l'acide sulfurique.
C'était en effet le but à atteindre. L'acide sulfurique est un des
agents les plus employés, et l'importance industrielle d'une
nation peut se mesurer à la consommation qui en est faite. Cet
acide serait plus tard d'une utilité extrême aux colons pour la
fabrication des bougies, le tannage des peaux, etc., mais en ce
moment, l'ingénieur le réservait à un autre emploi.
Cyrus Smith choisit, derrière les Cheminées, un emplacement dont
le sol fût soigneusement égalisé. Sur ce sol, il plaça un tas de
branchages et de bois haché, sur lequel furent placés des morceaux
de schistes pyriteux, arc-boutés les uns contre les autres; puis,
le tout fut recouvert d'une mince couche de pyrites, préalablement
réduites à la grosseur d'une noix.
Ceci fait, on mit le feu au bois, dont la chaleur se communiqua
aux schistes, lesquels s'enflammèrent, puisqu'ils contenaient du
charbon et du soufre.
Alors, de nouvelles couches de pyrites concassées furent disposées
de manière à former un énorme tas, qui fut extérieurement tapissé
de terre et d'herbes, après qu'on y eut ménagé quelques évents,
comme s'il se fût agi de carboniser une meule de bois pour faire
du charbon.
Puis, on laissa la transformation s'accomplir, et il ne fallait
pas moins de dix à douze jours pour que le sulfure de fer fût
changé en sulfate de fer et l'alumine en sulfate d'alumine, deux
substances également solubles, les autres, silice, charbon brûlé
et cendres, ne l'étant pas.
Pendant que s'accomplissait ce travail chimique, Cyrus Smith fit
procéder à d'autres opérations. On y mettait plus que du zèle.
C'était de l'acharnement.
Nab et Pencroff avaient enlevé la graisse du dugong, qui avait été
recueillie dans de grandes jarres de terre. Cette graisse, il
s'agissait d'en isoler un de ses éléments, la glycérine, en la
saponifiant. Or, pour obtenir ce résultat, il suffisait de la
traiter par la soude ou la chaux. En effet, l'une ou l'autre de
ces substances, après avoir attaqué la graisse, formerait un savon
en isolant la glycérine, et c'était cette glycérine que
l'ingénieur voulait précisément obtenir. La chaux ne lui manquait
pas, on le sait; seulement le traitement par la chaux ne devait
donner que des savons calcaires, insolubles et par conséquent
inutiles, tandis que le traitement par la soude fournirait, au
contraire, un savon soluble, qui trouverait son emploi dans les
nettoyages domestiques.
Or, en homme pratique, Cyrus Smith devait plutôt chercher à
obtenir de la soude. Était-ce difficile?
Non, car les plantes marines abondaient sur le rivage, salicornes,
ficoïdes, et toutes ces fucacées qui forment les varechs et les
goémons. On recueillit donc une grande quantité de ces plantes, on
les fit d'abord sécher, puis ensuite brûler dans des fosses en
plein air. La combustion de ces plantes fut entretenue pendant
plusieurs jours, de manière que la chaleur s'élevât au point d'en
fondre les cendres, et le résultat de l'incinération fut une masse
compacte, grisâtre, qui est depuis longtemps connue sous le nom de
«soude naturelle.»
Ce résultat obtenu, l'ingénieur traita la graisse par la soude, ce
qui donna, d'une part, un savon soluble, et, de l'autre, cette
substance neutre, la glycérine.
Mais ce n'était pas tout. Il fallait encore à Cyrus Smith, en vue
de sa préparation future, une autre substance, l'azotate de
potasse, qui est plus connu sous le nom de sel de nitrite ou de
salpêtre.
Cyrus Smith aurait pu fabriquer cette substance, en traitant le
carbonate de potasse, qui s'extrait facilement des cendres des
végétaux, par de l'acide azotique. Mais l'acide azotique lui
manquait, et c'était précisément cet acide qu'il voulait obtenir,
en fin de compte. Il y avait donc là un cercle vicieux, dont il ne
fût jamais sorti.
Très heureusement, cette fois, la nature allait lui fournir le
salpêtre, sans qu'il eût d'autre peine que de le ramasser. Harbert
en découvrit un gisement dans le nord de l'île, au pied du mont
Franklin, et il n'y eut plus qu'à purifier ce sel.
Ces divers travaux durèrent une huitaine de jours. Ils étaient
donc achevés, avant que la transformation du sulfure en sulfate de
fer eût été accomplie. Pendant les jours qui suivirent, les colons
eurent le temps de fabriquer de la poterie réfractaire en argile
plastique et de construire un fourneau de briques d'une
disposition particulière qui devait servir à la distillation du
sulfate de fer, lorsque celui-ci serait obtenu. Tout cela fut
achevé vers le 18 mai, à peu près au moment où la transformation
chimique se terminait. Gédéon Spilett, Harbert, Nab et Pencroff,
habilement guidés par l'ingénieur, étaient devenus les plus
adroits ouvriers du monde. La nécessité est, d'ailleurs, de tous
les maîtres, celui qu'on écoute le plus et qui enseigne le mieux.
Lorsque le tas de pyrites eut été entièrement réduit par le feu,
le résultat de l'opération, consistant en sulfate de fer, sulfate
d'alumine, silice, résidu de charbon et cendres, fut déposé dans
un bassin rempli d'eau. On agita ce mélange, on le laissa reposer,
puis on le décanta, et on obtint un liquide clair, contenant en
dissolution du sulfate de fer et du sulfate d'alumine, les autres
matières étant restées solides, puisqu'elles étaient insolubles.
Enfin, ce liquide s'étant vaporisé en partie, des cristaux de
sulfate de fer se déposèrent, et les eaux-mères, c'est-à-dire le
liquide non vaporisé, qui contenait du sulfate d'alumine, furent
abandonnées.
Cyrus Smith avait donc à sa disposition une assez grande quantité
de ces cristaux de sulfate de fer, dont il s'agissait d'extraire
l'acide sulfurique.
Dans la pratique industrielle, c'est une coûteuse installation que
celle qu'exige la fabrication de l'acide sulfurique. Il faut, en
effet, des usines considérables, un outillage spécial, des
appareils de platine, des chambres de plomb, inattaquables à
l'acide, et dans lesquelles s'opère la transformation, etc.
L'ingénieur n'avait point cet outillage à sa disposition, mais il
savait qu'en Bohême particulièrement, on fabrique l'acide
sulfurique par des moyens plus simples, qui ont même l'avantage de
le produire à un degré supérieur de concentration.
C'est ainsi que se fait l'acide connu sous le nom d'acide de
Nordhausen.
Pour obtenir l'acide sulfurique, Cyrus Smith n'avait plus qu'une
seule opération à faire: calciner en vase clos les cristaux de
sulfate de fer, de manière que l'acide sulfurique se distillât en
vapeurs, lesquelles vapeurs produiraient ensuite l'acide par
condensation.
C'est à cette manipulation que servirent les poteries
réfractaires, dans lesquelles furent placés les cristaux, et le
four, dont la chaleur devait distiller l'acide sulfurique.
L'opération fut parfaitement conduite, et le 20 mai, douze jours
après avoir commencé, l'ingénieur était possesseur de l'agent
qu'il comptait utiliser plus tard de tant de façons différentes.
Or, pourquoi voulait-il donc avoir cet agent? Tout simplement pour
produire l'acide azotique, et cela fut aisé, puisque le salpêtre,
attaqué par l'acide sulfurique, lui donna précisément cet acide
par distillation.
Mais, en fin de compte, à quoi allait-il employer cet acide
azotique? C'est ce que ses compagnons ignoraient encore, car il
n'avait pas dit le dernier mot de son travail.
Cependant, l'ingénieur touchait à son but, et une dernière
opération lui procura la substance qui avait exigé tant de
manipulations.
Après avoir pris de l'acide azotique, il le mit en présence de la
glycérine, qui avait été préalablement concentrée par évaporation
au bain-marie, et il obtint, même sans employer de mélange
réfrigérant, plusieurs pintes d'un liquide huileux et jaunâtre.
Cette dernière opération, Cyrus Smith l'avait faite seul, à
l'écart, loin des Cheminées, car elle présentait des dangers
d'explosion, et, quand il rapporta un flacon de ce liquide à ses
amis, il se contenta de leur dire: «Voilà de la nitro-glycérine!»
C'était, en effet, ce terrible produit, dont la puissance
explosible est peut-être décuple de celle de la poudre ordinaire,
et qui a déjà causé tant d'accidents! Toutefois, depuis qu'on a
trouvé le moyen de le transformer en dynamite, c'est-à-dire de le
mélanger avec une substance solide, argile ou sucre, assez poreuse
pour le retenir, le dangereux liquide a pu être utilisé avec plus
de sécurité. Mais la dynamite n'était pas encore connue à l'époque
où les colons opéraient dans l'île Lincoln.
«Et c'est cette liqueur-là qui va faire sauter nos rochers? dit
Pencroff d'un air assez incrédule.
-- Oui, mon ami, répondit l'ingénieur, et cette nitro-glycérine
produira d'autant plus d'effet, que ce granit est extrêmement dur
et qu'il opposera une résistance plus grande à l'éclatement.
-- Et quand verrons-nous cela, monsieur Cyrus?
-- Demain, dès que nous aurons creusé un trou de mine», répondit
l'ingénieur.
Le lendemain, -- 21 mai, -- dès l'aube, les mineurs se rendirent à
une pointe qui formait la rive est du lac Grant, et à cinq cents
pas seulement de la côte. En cet endroit, le plateau était en
contre-bas des eaux, qui n'étaient retenues que par leur cadre de
granit. Il était donc évident que si l'on brisait ce cadre, les
eaux s'échapperaient par cette issue, et formeraient un ruisseau
qui, après avoir coulé à la surface inclinée du plateau, irait se
précipiter sur la grève. Par suite, il y aurait abaissement
général du niveau du lac, et mise à découvert de l'orifice du
déversoir, -- ce qui était le but final.
C'était donc le cadre qu'il s'agissait de briser.
Sous la direction de l'ingénieur, Pencroff, armé d'un pic qu'il
maniait adroitement et vigoureusement, attaqua le granit sur le
revêtement extérieur. Le trou qu'il s'agissait de percer prenait
naissance sur une arête horizontale de la rive, et il devait
s'enfoncer obliquement, de manière à rencontrer un niveau
sensiblement inférieur à celui des eaux du lac. De cette façon, la
force explosive, en écartant les roches, permettrait aux eaux de
s'épancher largement au dehors et, par suite, de s'abaisser
suffisamment.
Le travail fut long, car l'ingénieur, voulant produire un effet
formidable, ne comptait pas consacrer moins de dix litres de
nitro-glycérine à l'opération. Mais Pencroff, relayé par Nab, fit
si bien que, vers quatre heures du soir, le trou de mine était
achevé.
Restait la question d'inflammation de la substance explosive.
Ordinairement, la nitro-glycérine s'enflamme au moyen d'amorces de
fulminate qui, en éclatant, déterminent l'explosion. Il faut, en
effet, un choc pour provoquer l'explosion, et, allumée simplement,
cette substance brûlerait sans éclater.
Cyrus Smith aurait certainement pu fabriquer une amorce. À défaut
de fulminate, il pouvait facilement obtenir une substance analogue
au coton-poudre, puisqu'il avait de l'acide azotique à sa
disposition.
Cette substance, pressée dans une cartouche, et introduite dans la
nitro-glycérine, aurait éclaté au moyen d'une mèche et déterminé
l'explosion.
Mais Cyrus Smith savait que la nitro-glycérine a la propriété de
détonner au choc. Il résolut donc d'utiliser cette propriété,
quitte à employer un autre moyen, si celui-là ne réussissait pas.
En effet, le choc d'un marteau sur quelques gouttes de nitro-
glycérine, répandues à la surface d'une pierre dure, suffit à
provoquer l'explosion. Mais l'opérateur ne pouvait être là, à
donner le coup de marteau, sans être victime de l'opération.
Cyrus Smith imagina donc de suspendre à un montant, au-dessus du
trou de mine, et au moyen d'une fibre végétale, une masse de fer
pesant plusieurs livres. Une autre longue fibre, préalablement
soufrée, était attachée au milieu de la première par une de ses
extrémités, tandis que l'autre extrémité traînait sur le sol
jusqu'à une distance de plusieurs pieds du trou de mine. Le feu
étant mis à cette seconde fibre, elle brûlerait jusqu'à ce qu'elle
eût atteint la première. Celle-ci, prenant feu à son tour, se
romprait, et la masse de fer serait précipitée sur la nitro-
glycérine.
Cet appareil fut donc installé; puis l'ingénieur, après avoir fait
éloigner ses compagnons, remplit le trou de mine de manière que la
nitro-glycérine vînt en affleurer l'ouverture, et il en jeta
quelques gouttes à la surface de la roche, au-dessous de la masse
de fer déjà suspendue.
Ceci fait, Cyrus Smith prit l'extrémité de la fibre soufrée, il
l'alluma, et, quittant la place, il revint retrouver ses
compagnons aux Cheminées.
La fibre devait brûler pendant vingt-cinq minutes, et, en effet,
vingt-cinq minutes après, une explosion, dont on ne saurait donner
l'idée, retentit. Il sembla que toute l'île tremblait sur sa base.
Une gerbe de pierres se projeta dans les airs comme si elle eût
été vomie par un volcan. La secousse produite par l'air déplacé
fut telle, que les roches des Cheminées oscillèrent. Les colons,
bien qu'ils fussent à plus de deux milles de la mine, furent
renversés sur le sol.
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