En ce moment, ses regards se portèrent vers Top, qui allait et
venait sur le rivage.
Soudain, le regard de Cyrus Smith s'anima.
«Top, ici!» dit-il.
Le chien accourut à l'appel de son maître. Celui-ci prit la tête
de Top entre ses mains, et, détachant le collier que l'animal
portait au cou, il le rompit en deux parties, en disant: «Voilà
deux couteaux, Pencroff!» Deux hurrahs du marin lui répondirent.
Le collier de Top était fait d'une mince lame d'acier trempé. Il
suffisait donc de l'affûter d'abord sur une pierre de grès, de
manière à mettre au vif l'angle du tranchant, puis d'enlever le
morfil sur un grès plus fin. Or, ce genre de roche arénacée se
rencontrait abondamment sur la grève, et, deux heures après,
l'outillage de la colonie se composait de deux lames tranchantes
qu'il avait été facile d'emmancher dans une poignée solide.
La conquête de ce premier outil fut saluée comme un triomphe.
Conquête précieuse, en effet, et qui venait à propos.
On partit. L'intention de Cyrus Smith était de retourner à la rive
occidentale du lac, là où il avait remarqué la veille cette terre
argileuse dont il possédait un échantillon. On prit donc par la
berge de la Mercy, on traversa le plateau de Grande-vue, et, après
une marche de cinq milles au plus, on arrivait à une clairière
située à deux cents pas du lac Grant.
Chemin faisant, Harbert avait découvert un arbre dont les Indiens
de l'Amérique méridionale emploient les branches à fabriquer leurs
arcs. C'était le «crejimba», de la famille des palmiers, qui ne
porte pas de fruits comestibles. Des branches longues et droites
furent coupées, effeuillées, taillées, plus fortes en leur milieu,
plus faibles à leurs extrémités, et il n'y avait plus qu'à trouver
une plante propre à former la corde de l'arc. Ce fut une espèce
appartenant à la famille des malvacées, un «hibiscus
heterophyllus», qui fournit des fibres d'une ténacité remarquable,
qu'on eût pu comparer à des tendons d'animaux.
Pencroff obtint ainsi des arcs d'une assez grande puissance,
auxquels il ne manquait plus que les flèches. Celles-ci étaient
faciles à faire avec des branches droites et rigides, sans
nodosités, mais la pointe qui devait les armer, c'est-à-dire une
substance propre à remplacer le fer, ne devait pas se rencontrer
si aisément. Mais Pencroff se dit qu'ayant fourni, lui, sa part
dans le travail, le hasard ferait le reste.
Les colons étaient arrivés sur le terrain reconnu la veille. Il se
composait de cette argile figuline qui sert à confectionner les
briques et les tuiles, argile, par conséquent, très convenable
pour l'opération qu'il s'agissait de mener à bien. La main-
d'oeuvre ne présentait aucune difficulté. Il suffisait de
dégraisser cette figuline avec du sable, de mouler les briques et
de les cuire à la chaleur d'un feu de bois.
Ordinairement, les briques sont tassées dans des moules, mais
l'ingénieur se contenta de les fabriquer à la main. Toute la
journée et la suivante furent employées à ce travail. L'argile,
imbibée d'eau, corroyée ensuite avec les pieds et les poignets des
manipulateurs, fut divisée en prismes d'égale grandeur. Un ouvrier
exercé peut confectionner, sans machine, jusqu'à dix mille briques
par douze heures; mais dans leurs deux journées de travail, les
cinq briquetiers de l'île Lincoln n'en fabriquèrent pas plus de
trois mille, qui furent rangées les unes près des autres, jusqu'au
moment où leur complète dessiccation permettrait d'en opérer la
cuisson, c'est-à-dire dans trois ou quatre jours.
Ce fut dans la journée du 2 avril que Cyrus Smith s'occupa de
fixer l'orientation de l'île.
La veille, il avait noté exactement l'heure à laquelle le soleil
avait disparu sous l'horizon, en tenant compte de la réfraction.
Ce matin-là, il releva non moins exactement l'heure à laquelle il
reparut. Entre ce coucher et ce lever, douze heures vingt-quatre
minutes s'étaient écoulées. Donc, six heures douze minutes après
son lever, le soleil, ce jour-là, passerait exactement au
méridien, et le point du ciel qu'il occuperait à ce moment serait
le nord.
À l'heure dite, Cyrus releva ce point, et, en mettant l'un par
l'autre avec le soleil deux arbres qui devaient lui servir de
repères, il obtint ainsi une méridienne invariable pour ses
opérations ultérieures.
Pendant les deux jours qui précédèrent la cuisson des briques, on
s'occupa de s'approvisionner de combustible. Des branches furent
coupées autour de la clairière, et l'on ramassa tout le bois tombé
sous les arbres. Cela ne se fit pas sans que l'on chassât un peu
dans les environs, d'autant mieux que Pencroff possédait
maintenant quelques douzaines de flèches armées de pointes très
acérées. C'était Top qui avait fourni ces pointes, en rapportant
un porc-épic, assez médiocre comme gibier, mais d'une
incontestable valeur, grâce aux piquants dont il était hérissé.
Ces piquants furent ajustés solidement à l'extrémité des flèches,
dont la direction fut assurée par un empennage de plumes de
kakatoès. Le reporter et Harbert devinrent promptement de très
adroits tireurs d'arc. Aussi, le gibier de poil et de plume
abonda-t-il aux Cheminées, cabiais, pigeons, agoutis, coqs de
bruyère, etc. La plupart de ces animaux furent tués dans la partie
de la forêt située sur la rive gauche de la Mercy, et à laquelle
on donna le nom de bois du Jacamar, en souvenir du volatile que
Pencroff et Harbert avaient poursuivi lors de leur première
exploration.
Ce gibier fut mangé frais, mais on conserva les jambons de cabiai,
en les fumant au-dessus d'un feu de bois vert, après les avoir
aromatisés avec des feuilles odorantes. Cependant, cette
nourriture très fortifiante, c'était toujours rôtis sur rôtis, et
les convives eussent été heureux d'entendre chanter dans l'âtre un
simple pot-au-feu; mais il fallait attendre que le pot fût
fabriqué, et, par conséquent, que le four fût bâti.
Pendant ces excursions, qui ne se firent que dans un rayon très
restreint autour de la briqueterie, les chasseurs purent constater
le passage récent d'animaux de grande taille, armés de griffes
puissantes, dont ils ne purent reconnaître l'espèce.
Cyrus Smith leur recommanda donc une extrême prudence, car il
était probable que la forêt renfermait quelques fauves dangereux.
Et il fit bien. En effet, Gédéon Spilett et Harbert aperçurent un
jour un animal qui ressemblait à un jaguar. Ce fauve,
heureusement, ne les attaqua pas, car ils ne s'en seraient peut-
être pas tirés sans quelque grave blessure. Mais dès qu'il aurait
une arme sérieuse, c'est-à-dire un de ces fusils que réclamait
Pencroff, Gédéon Spilett se promettait bien de faire aux bêtes
féroces une guerre acharnée et d'en purger l'île.
Les Cheminées, pendant ces quelques jours, ne furent pas aménagées
plus confortablement, car l'ingénieur comptait découvrir ou bâtir,
s'il le fallait, une demeure plus convenable. On se contenta
d'étendre sur le sable des couloirs une fraîche litière de mousses
et de feuilles sèches, et, sur ces couchettes un peu primitives,
les travailleurs, harassés, dormaient d'un parfait sommeil.
On fit aussi le relevé des jours écoulés dans l'île Lincoln,
depuis que les colons y avaient atterri, et l'on en tint depuis
lors un compte régulier. Le 5 avril, qui était un mercredi, il y
avait douze jours que le vent avait jeté les naufragés sur ce
littoral.
Le 6 avril, dès l'aube, l'ingénieur et ses compagnons étaient
réunis sur la clairière, à l'endroit où allait s'opérer la cuisson
des briques.
Naturellement, cette opération devait se faire en plein air, et
non dans des fours, ou plutôt, l'agglomération des briques ne
serait qu'un énorme four qui se cuirait lui-même. Le combustible,
fait de fascines bien préparées, fut disposé sur le sol, et on
l'entoura de plusieurs rangs de briques séchées, qui formèrent
bientôt un gros cube, à l'extérieur duquel des évents furent
ménagés. Ce travail dura toute la journée, et, le soir seulement,
on mit le feu aux fascines.
Cette nuit-là, personne ne se coucha, et on veilla avec soin à ce
que le feu ne se ralentît pas.
L'opération dura quarante-huit heures et réussit parfaitement. Il
fallut alors laisser refroidir la masse fumante, et, pendant ce
temps, Nab et Pencroff, guidés par Cyrus Smith, charrièrent, sur
une claie faite de branchages entrelacés, plusieurs charges de
carbonate de chaux, pierres très communes, qui se trouvaient
abondamment au nord du lac. Ces pierres, décomposées par la
chaleur, donnèrent une chaux vive, très grasse, foisonnant
beaucoup par l'extinction, aussi pure enfin que si elle eût été
produite par la calcination de la craie ou du marbre. Mélangée
avec du sable, dont l'effet est d'atténuer le retrait de la pâte
quand elle se solidifie, cette chaux fournit un mortier excellent.
De ces divers travaux, il résulta que, le 9 avril, l'ingénieur
avait à sa disposition une certaine quantité de chaux toute
préparée, et quelques milliers de briques.
On commença donc, sans perdre un instant, la construction d'un
four, qui devait servir à la cuisson des diverses poteries
indispensables pour les usages domestiques. On y réussit sans trop
de difficulté. Cinq jours après, le four fut chargé de cette
houille dont l'ingénieur avait découvert un gisement à ciel ouvert
vers l'embouchure du Creek-Rouge, et les premières fumées
s'échappaient d'une cheminée haute d'une vingtaine de pieds. La
clairière était transformée en usine, et Pencroff n'était pas
éloigné de croire que de ce four allaient sortir tous les produits
de l'industrie moderne. En attendant, ce que les colons
fabriquèrent tout d'abord, ce fut une poterie commune, mais très
propre à la cuisson des aliments. La matière première était cette
argile même du sol, à laquelle Cyrus Smith fit ajouter un peu de
chaux et du quartz. En réalité, cette pâte constituait ainsi la
véritable «terre de pipe», avec laquelle on fit des pots, des
tasses qui avaient été moulées sur des galets de formes
convenables, des assiettes, de grandes jarres et des cuves pour
contenir l'eau, etc.
La forme de ces objets était gauche, défectueuse; mais, après
qu'ils eurent été cuits à une haute température, la cuisine des
Cheminées se trouva pourvue d'un certain nombre d'ustensiles aussi
précieux que si le plus beau kaolin fût entré dans leur
composition.
Il faut mentionner ici que Pencroff, désireux de savoir si cette
argile, ainsi préparée, justifiait son nom de «terre de pipe», se
fabriqua quelques pipes assez grossières, qu'il trouva charmantes,
mais auxquelles le tabac manquait, hélas! Et, il faut le dire,
c'était une grosse privation pour Pencroff.
«Mais le tabac viendra, comme toutes choses!» répétait-il dans ses
élans de confiance absolue.
Ces travaux durèrent jusqu'au 15 avril, et on comprend que ce
temps fut consciencieusement employé.
Les colons, devenus potiers, ne firent pas autre chose que de la
poterie. Quand il conviendrait à Cyrus Smith de les changer en
forgerons, ils seraient forgerons. Mais, le lendemain étant un
dimanche, et même le dimanche de Pâques, tous convinrent de
sanctifier ce jour par le repos. Ces Américains étaient des hommes
religieux, scrupuleux observateurs des préceptes de la Bible, et
la situation qui leur était faite ne pouvait que développer leurs
sentiments de confiance envers l'Auteur de toutes choses.
Le soir du 15 avril, on revint donc définitivement aux Cheminées.
Le reste des poteries fut emporté, et le four s'éteignit en
attendant une destination nouvelle. Le retour fut marqué par un
incident heureux, la découverte que fit l'ingénieur d'une
substance propre à remplacer l'amadou. On sait que cette chair
spongieuse et veloutée provient d'un certain champignon du genre
polypore. Convenablement préparée, elle est extrêmement
inflammable, surtout quand elle a été préalablement saturée de
poudre à canon ou bouillie dans une dissolution de nitrate ou de
chlorate de potasse. Mais, jusqu'alors, on n'avait trouvé aucun de
ces polypores, ni même aucune de ces morilles qui peuvent les
remplacer. Ce jour-là, l'ingénieur, ayant reconnu une certaine
plante appartenant au genre armoise, qui compte parmi ses
principales espèces l'absinthe, la citronnelle, l'estragon, le
gépi, etc., en arracha plusieurs touffes, et, les présentant au
marin:
«Tenez, Pencroff, dit-il, voilà qui vous fera plaisir.»
Pencroff regarda attentivement la plante, revêtue de poils soyeux
et longs, dont les feuilles étaient recouvertes d'un duvet
cotonneux.
«Eh! qu'est-ce cela, monsieur Cyrus? demanda Pencroff. Bonté du
ciel! Est-ce du tabac?
-- Non, répondit Cyrus Smith, c'est l'artémise, l'armoise chinoise
pour les savants, et pour nous autres, ce sera de l'amadou.»
Et, en effet, cette armoise, convenablement desséchée, fournit une
substance très inflammable, surtout lorsque plus tard l'ingénieur
l'eut imprégnée de ce nitrate de potasse dont l'île possédait
plusieurs couches, et qui n'est autre chose que du salpêtre.
Ce soir-là, tous les colons, réunis dans la chambre centrale,
soupèrent convenablement. Nab avait préparé un pot-au-feu
d'agouti, un jambon de cabiai aromatisé, auquel on joignit les
tubercules bouillis du «caladium macrorhizum», sorte de plante
herbacée de la famille des aracées, et qui, sous la zone
tropicale, eût affecté une forme arborescente. Ces rhizomes
étaient d'un excellent goût, très nutritifs, à peu près semblables
à cette substance qui se débite en Angleterre sous le nom de
«sagou de Portland», et ils pouvaient, dans une certaine mesure,
remplacer le pain, qui manquait encore aux colons de l'île
Lincoln.
Le souper achevé, avant de se livrer au sommeil, Cyrus Smith et
ses compagnons vinrent prendre l'air sur la grève. Il était huit
heures du soir. La nuit s'annonçait magnifiquement. La lune, qui
avait été pleine cinq jours auparavant, n'était pas encore levée,
mais l'horizon s'argentait déjà de ces nuances douces et pâles que
l'on pourrait appeler l'aube lunaire. Au zénith austral, les
constellations circumpolaires resplendissaient, et, parmi toutes,
cette Croix du Sud que l'ingénieur, quelques jours auparavant,
saluait à la cime du mont Franklin.
Cyrus Smith observa pendant quelque temps cette splendide
constellation, qui porte à son sommet et à sa base deux étoiles de
première grandeur, au bras gauche une étoile de seconde, au bras
droit une étoile de troisième grandeur.
Puis, après avoir réfléchi:
«Harbert, demanda-t-il au jeune garçon, ne sommes-nous pas au 15
avril?
-- Oui, monsieur Cyrus, répondit Harbert.
-- Eh bien, si je ne me trompe, demain sera un des quatre jours de
l'année pour lequel le temps vrai se confond avec le temps moyen,
c'est-à-dire, mon enfant, que demain, à quelques secondes près, le
soleil passera au méridien juste au midi des horloges. Si donc le
temps est beau, je pense que je pourrai obtenir la longitude de
l'île avec une approximation de quelques degrés.
-- Sans instruments, sans sextant? demanda Gédéon Spilett.
-- Oui, reprit l'ingénieur. Aussi, puisque la nuit est pure, je
vais essayer, ce soir même, d'obtenir notre latitude en calculant
la hauteur de la Croix du Sud, c'est-à-dire du pôle austral, au-
dessus de l'horizon. Vous comprenez bien, mes amis, qu'avant
d'entreprendre des travaux sérieux d'installation, il ne suffit
pas d'avoir constaté que cette terre est une île, il faut, autant
que possible, reconnaître à quelle distance elle est située, soit
du continent américain, soit du continent australien, soit des
principaux archipels du Pacifique.
-- En effet, dit le reporter, au lieu de construire une maison,
nous pouvons avoir intérêt à construire un bateau, si par hasard
nous ne sommes qu'à une centaine de milles d'une côte habitée.
-- Voilà pourquoi, reprit Cyrus Smith, je vais essayer, ce soir,
d'obtenir la latitude de l'île Lincoln, et demain, à midi,
j'essayerai d'en calculer la longitude.»
Si l'ingénieur eût possédé un sextant, appareil qui permet de
mesurer avec une grande précision la distance angulaire des objets
par réflexion, l'opération n'eût offert aucune difficulté. Ce
soir-là, par la hauteur du pôle, le lendemain, par le passage du
soleil au méridien, il aurait obtenu les coordonnées de l'île.
Mais, l'appareil manquant, il fallait le suppléer.
Cyrus Smith rentra donc aux Cheminées. À la lueur du foyer, il
tailla deux petites règles plates qu'il réunit l'une à l'autre par
une de leurs extrémités, de manière à former une sorte de compas
dont les branches pouvaient s'écarter ou se rapprocher. Le point
d'attache était fixé au moyen d'une forte épine d'acacia, que
fournit le bois mort du bûcher.
Cet instrument terminé, l'ingénieur revint sur la grève; mais
comme il fallait qu'il prît la hauteur du pôle au-dessus d'un
horizon nettement dessiné, c'est-à-dire un horizon de mer, et que
le cap Griffe lui cachait l'horizon du sud, il dut aller chercher
une station plus convenable. La meilleure aurait évidemment été le
littoral exposé directement au sud, mais il eût fallu traverser la
Mercy, alors profonde, et c'était une difficulté.
Cyrus Smith résolut, en conséquence, d'aller faire son observation
sur le plateau de Grande-vue, en se réservant de tenir compte de
sa hauteur au-dessus du niveau de la mer, -- hauteur qu'il
comptait calculer le lendemain par un simple procédé de géométrie
élémentaire.
Les colons se transportèrent donc sur le plateau, en remontant la
rive gauche de la Mercy, et ils vinrent se placer sur la lisière
qui s'orientait nord-ouest et sud-est, c'est-à-dire sur cette
ligne de roches capricieusement découpées qui bordait la rivière.
Cette partie du plateau dominait d'une cinquantaine de pieds les
hauteurs de la rive droite, qui descendaient, par une double
pente, jusqu'à l'extrémité du cap Griffe et jusqu'à la côte
méridionale de l'île. Aucun obstacle n'arrêtait donc le regard,
qui embrassait l'horizon sur une demi-circonférence, depuis le cap
jusqu'au promontoire du Reptile. Au sud, cet horizon, éclairé par
en dessous des premières clartés de la lune, tranchait vivement
sur le ciel et pouvait être visé avec une certaine précision.
À ce moment, la Croix du Sud se présentait à l'observateur dans
une position renversée, l'étoile alpha marquant sa base, qui est
plus rapprochée du pôle austral.
Cette constellation n'est pas située aussi près du pôle
antarctique que l'étoile polaire l'est du pôle arctique. L'étoile
alpha en est à vingt-sept degrés environ, mais Cyrus Smith le
savait et devait tenir compte de cette distance dans son calcul.
Il eut soin aussi de l'observer au moment où elle passait au
méridien au-dessous du pôle, et qui devait simplifier son
opération.
Cyrus Smith dirigea donc une branche de son compas de bois sur
l'horizon de mer, l'autre sur alpha, comme il eût fait des
lunettes d'un cercle répétiteur, et l'ouverture des deux branches
lui donna la distance angulaire qui séparait alpha de l'horizon.
Afin de fixer l'angle obtenu d'une manière immutable, il piqua, au
moyen d'épines, les deux planchettes de son appareil sur une
troisième placée transversalement, de telle sorte que leur
écartement fût solidement maintenu.
Cela fait, il ne restait plus qu'à calculer l'angle obtenu, en
ramenant l'observation au niveau de la mer, de manière à tenir
compte de la dépression de l'horizon, ce qui nécessitait de
mesurer la hauteur du plateau. La valeur de cet angle donnerait
ainsi la hauteur d'alpha, et conséquemment celle du pôle au-dessus
de l'horizon, c'est-à-dire la latitude de l'île, puisque la
latitude d'un point du globe est toujours égale à la hauteur du
pôle au-dessus de l'horizon de ce point.
Ces calculs furent remis au lendemain, et, à dix heures, tout le
monde dormait profondément.
CHAPITRE XIV
Le lendemain, 16 avril, -- dimanche de Pâques, -- les colons
sortaient des Cheminées au jour naissant, et procédaient au lavage
de leur linge et au nettoyage de leurs vêtements. L'ingénieur
comptait fabriquer du savon dès qu'il se serait procuré les
matières premières nécessaires à la saponification, soude ou
potasse, graisse ou huile. La question si importante du
renouvellement de la garde-robe serait également traitée en temps
et lieu. En tout cas, les habits dureraient bien six mois encore,
car ils étaient solides et pouvaient résister aux fatigues des
travaux manuels. Mais tout dépendrait de la situation de l'île par
rapport aux terres habitées. C'est ce qui serait déterminé ce jour
même, si le temps le permettait.
Or, le soleil, se levant sur un horizon pur, annonçait une journée
magnifique, une de ces belles journées d'automne qui sont comme
les derniers adieux de la saison chaude.
Il s'agissait donc de compléter les éléments des observations de
la veille, en mesurant la hauteur du plateau de Grande-vue au-
dessus du niveau de la mer.
«Ne vous faut-il pas un instrument analogue à celui qui vous a
servi hier? demanda Harbert à l'ingénieur.
-- Non, mon enfant, répondit celui-ci, nous allons procéder
autrement, et d'une manière à peu près aussi précise.»
Harbert, aimant à s'instruire de toutes choses, suivit
l'ingénieur, qui s'écarta du pied de la muraille de granit, en
descendant jusqu'au bord de la grève. Pendant ce temps, Pencroff,
Nab et le reporter s'occupaient de divers travaux.
Cyrus Smith s'était muni d'une sorte de perche droite, longue
d'une douzaine de pieds, qu'il avait mesurée aussi exactement que
possible, en la comparant à sa propre taille, dont il connaissait
la hauteur à une ligne près. Harbert portait un fil à plomb que
lui avait remis Cyrus Smith, c'est-à-dire une simple pierre fixée
au bout d'une fibre flexible.
Arrivé à une vingtaine de pieds de la lisière de la grève, et à
cinq cents pieds environ de la muraille de granit, qui se dressait
perpendiculairement, Cyrus Smith enfonça la perche de deux pieds
dans le sable, et, en la calant avec soin, il parvint, au moyen du
fil à plomb, à la dresser perpendiculairement au plan de
l'horizon.
Cela fait, il se recula de la distance nécessaire pour que, étant
couché sur le sable, le rayon visuel, parti de son oeil, effleurât
à la fois et l'extrémité de la perche et la crête de la muraille.
Puis il marqua soigneusement ce point avec un piquet.
Alors, s'adressant à Harbert:
«Tu connais les premiers principes de la géométrie? lui demanda-t-
il.
-- Un peu, monsieur Cyrus, répondit Harbert, qui ne voulait pas
trop s'avancer.
-- Tu te rappelles bien quelles sont les propriétés de deux
triangles semblables?
-- Oui, répondit Harbert. Leurs côtés homologues sont
proportionnels.
-- Eh bien, mon enfant, je viens de construire deux triangles
semblables, tous deux rectangles: le premier, le plus petit, a
pour côtés la perche perpendiculaire, la distance qui sépare le
piquet du bas de la perche, et mon rayon visuel pour hypoténuse;
le second a pour côtés la muraille perpendiculaire, dont il s'agit
de mesurer la hauteur, la distance qui sépare le piquet du bas de
cette muraille, et mon rayon visuel formant également son
hypoténuse, -- qui se trouve être la prolongation de celle du
premier triangle.
-- Ah! monsieur Cyrus, j'ai compris! s'écria Harbert. De même que
la distance du piquet à la perche est proportionnelle à la
distance du piquet à la base de la muraille, de même la hauteur de
la perche est proportionnelle à la hauteur de cette muraille.
-- C'est cela même, Harbert, répondit l'ingénieur, et quand nous
aurons mesuré les deux premières distances, connaissant la hauteur
de la perche, nous n'aurons plus qu'un calcul de proportion à
faire, ce qui nous donnera la hauteur de la muraille et nous
évitera la peine de la mesurer directement.»
Les deux distances horizontales furent relevées, au moyen même de
la perche, dont la longueur au-dessus du sable était exactement de
dix pieds.
La première distance était de quinze pieds entre le piquet et le
point où la perche était enfoncée dans le sable.
La deuxième distance, entre le piquet et la base de la muraille,
était de cinq cents pieds.
Ces mesures terminées, Cyrus Smith et le jeune garçon revinrent
aux Cheminées.
Là, l'ingénieur prit une pierre plate qu'il avait rapportée de ses
précédentes excursions, sorte de schiste ardoisier, sur lequel il
était facile de tracer des chiffres au moyen d'une coquille aiguë.
Il établit donc la proportion suivante:
15: 500:: 10: x
500 fois 10 = 5000
5000 sur 15 = 333, 33.
D'où il fut établi que la muraille de granit mesurait trois cent
trente-trois pieds de hauteur.
Cyrus Smith reprit alors l'instrument qu'il avait fabriqué la
veille et dont les deux planchettes, par leur écartement, lui
donnaient la distance angulaire de l'étoile alpha à l'horizon. Il
mesura très exactement l'ouverture de cet angle sur une
circonférence qu'il divisa en trois cent soixante parties égales.
Or, cet angle, en y ajoutant les vingt-sept degrés qui séparent
alpha du pôle antarctique, et en réduisant au niveau de la mer la
hauteur du plateau sur lequel l'observation avait été faite, se
trouva être de cinquante-trois degrés. Ces cinquante-trois degrés
étant retranchés des quatre-vingt-dix degrés, -- distance du pôle
à l'équateur, -- il restait trente-sept degrés. Cyrus Smith en
conclut donc que l'île Lincoln était située sur le trente-septième
degré de latitude australe, ou en tenant compte, vu l'imperfection
de ses opérations, d'un écart de cinq degrés, qu'elle devait être
située entre le trente-cinquième et le quarantième parallèle.
Restait à obtenir la longitude, pour compléter les coordonnées de
l'île. C'est ce que l'ingénieur tenterait de déterminer le jour
même, à midi, c'est-à-dire au moment où le soleil passerait au
méridien.
Il fut décidé que ce dimanche serait employé à une promenade, ou
plutôt à une exploration de cette partie de l'île située entre le
nord du lac et le golfe du Requin, et si le temps le permettait,
on pousserait cette reconnaissance jusqu'au revers septentrional
du cap Mandibule-Sud. On devait déjeuner aux dunes et ne revenir
que le soir.
À huit heures et demie du matin, la petite troupe suivait la
lisière du canal. De l'autre côté, sur l'îlot du Salut, de
nombreux oiseaux se promenaient gravement. C'étaient des
plongeurs, de l'espèce des manchots, très reconnaissables à leur
cri désagréable, qui rappelle le braiment de l'âne.
Pencroff ne les considéra qu'au point de vue comestible, et
n'apprit pas sans une certaine satisfaction que leur chair,
quoique noirâtre, est fort mangeable.
On pouvait voir aussi ramper sur le sable de gros amphibies, des
phoques, sans doute, qui semblaient avoir choisi l'îlot pour
refuge. Il n'était guère possible d'examiner ces animaux au point
de vue alimentaire, car leur chair huileuse est détestable;
cependant, Cyrus Smith les observa avec attention, et, sans faire
connaître son idée, il annonça à ses compagnons que très
prochainement on ferait une visite à l'îlot.
Le rivage, suivi par les colons, était semé d'innombrables
coquillages, dont quelques-uns eussent fait la joie d'un amateur
de malacologie. C'étaient, entre autres, des phasianelles, des
térébratules, des trigonies, etc. Mais ce qui devait être plus
utile, ce fut une vaste huîtrière, découverte à mer basse, que Nab
signala parmi les roches, à quatre milles environ des Cheminées.
«Nab n'aura pas perdu sa journée, s'écria Pencroff, en observant
le banc d'ostracées qui s'étendait au large.
-- C'est une heureuse découverte, en effet, dit le reporter, et
pour peu, comme on le prétend, que chaque huître produise par
année de cinquante à soixante mille oeufs, nous aurons là une
réserve inépuisable.
-- Seulement, je crois que l'huître n'est pas très nourrissante,
dit Harbert.
-- Non, répondit Cyrus Smith. L'huître ne contient que très peu de
matière azotée, et, à un homme qui s'en nourrirait exclusivement,
il n'en faudrait pas moins de quinze à seize douzaines par jour.
-- Bon! répondit Pencroff. Nous pourrons en avaler des douzaines
de douzaines, avant d'avoir épuisé le banc. Si nous en prenions
quelques-unes pour notre déjeuner?»
Et sans attendre de réponse à sa proposition, sachant bien qu'elle
était approuvée d'avance, le marin et Nab détachèrent une certaine
quantité de ces mollusques. On les mit dans une sorte de filet en
fibres d'hibiscus, que Nab avait confectionné, et qui contenait
déjà le menu du repas; puis, l'on continua de remonter la côte
entre les dunes et la mer. De temps en temps, Cyrus Smith
consultait sa montre, afin de se préparer à temps pour
l'observation solaire, qui devait être faite à midi précis.
Toute cette portion de l'île était fort aride jusqu'à cette pointe
qui fermait la baie de l'Union, et qui avait reçu le nom de cap
Mandibule-Sud.
On n'y voyait que sable et coquilles, mélangés de débris de laves.
Quelques oiseaux de mer fréquentaient cette côte désolée, des
goélands, de grands albatros, ainsi que des canards sauvages, qui
excitèrent à bon droit la convoitise de Pencroff.
Il essaya bien de les abattre à coups de flèche, mais sans
résultat, car ils ne se posaient guère, et il eût fallu les
atteindre au vol.
Ce qui amena le marin à répéter à l'ingénieur:
«Voyez-vous, monsieur Cyrus, tant que nous n'aurons pas un ou deux
fusils de chasse, notre matériel laissera à désirer!
-- Sans doute, Pencroff, répondit le reporter, mais il ne tient
qu'à vous! Procurez-nous du fer pour les canons, de l'acier pour
les batteries, du salpêtre, du charbon et du soufre pour la
poudre, du mercure et de l'acide azotique pour le fulminate, enfin
du plomb pour les balles, et Cyrus nous fera des fusils de premier
choix.
-- Oh! répondit l'ingénieur, toutes ces substances, nous pourrons
sans doute les trouver dans l'île, mais une arme à feu est un
instrument délicat et qui nécessite des outils d'une grande
précision. Enfin, nous verrons plus tard.
-- Pourquoi faut-il, s'écria Pencroff, pourquoi faut-il que nous
ayons jeté par-dessus le bord toutes ces armes que la nacelle
emportait avec nous, et nos ustensiles, et jusqu'à nos couteaux de
poche!
-- Mais, si nous ne les avions pas jetés, Pencroff, c'est nous que
le ballon aurait jetés au fond de la mer! dit Harbert.
-- C'est pourtant vrai ce que vous dites là, mon garçon!» répondit
le marin.
Puis, passant à une autre idée:
«Mais, j'y songe, ajouta-t-il, quel a dû être l'ahurissement de
Jonathan Forster et de ses compagnons, quand, le lendemain matin,
ils auront trouvé la place nette et la machine envolée!
-- Le dernier de mes soucis est de savoir ce qu'ils ont pu penser!
dit le reporter.
-- C'est pourtant moi qui ai eu cette idée-là! dit Pencroff d'un
air satisfait.
-- Une belle idée, Pencroff, répondit Gédéon Spilett en riant, et
qui nous a mis où nous sommes!
-- J'aime mieux être ici qu'aux mains des sudistes! s'écria le
marin, surtout depuis que M Cyrus a eu la bonté de venir nous
rejoindre!
-- Et moi aussi, en vérité! répliqua le reporter. D'ailleurs, que
nous manque-t-il? Rien!
-- Si ce n'est... tout! répondit Pencroff, qui éclata de rire, en
remuant ses larges épaules. Mais, un jour ou l'autre, nous
trouverons le moyen de nous en aller!
-- Et plus tôt peut-être que vous ne l'imaginez, mes amis, dit
alors l'ingénieur, si l'île Lincoln n'est qu'à une moyenne
distance d'un archipel habité ou d'un continent. Avant une heure,
nous le saurons. Je n'ai pas de carte du Pacifique, mais ma
mémoire a conservé un souvenir très net de sa portion méridionale.
La latitude que j'ai obtenue hier met l'île Lincoln par le travers
de la Nouvelle-Zélande à l'ouest, et de la côte du Chili à l'est.
Mais entre ces deux terres, la distance est au moins de six mille
milles. Reste donc à déterminer quel point l'île occupe sur ce
large espace de mer, et c'est ce que la longitude nous donnera
tout à l'heure avec une approximation suffisante, je l'espère.
-- N'est-ce pas, demanda Harbert, l'archipel des Pomotou qui est
le plus rapproché de nous en latitude?
-- Oui, répondit l'ingénieur, mais la distance qui nous en sépare
est de plus de douze cents milles.
-- Et par là? dit Nab, qui suivait la conversation avec un extrême
intérêt, et dont la main indiqua la direction du sud.
-- Par là, rien, répondit Pencroff.
-- Rien, en effet, ajouta l'ingénieur.
-- Eh bien, Cyrus, demanda le reporter, si l'île Lincoln ne se
trouve qu'à deux ou trois cents milles de la Nouvelle-Zélande ou
du Chili?...
-- Eh bien, répondit l'ingénieur, au lieu de faire une maison,
nous ferons un bateau, et maître Pencroff se chargera de le
manoeuvrer...
-- Comment donc, monsieur Cyrus, s'écria le marin, je suis tout
prêt à passer capitaine... dès que vous aurez trouvé le moyen de
construire une embarcation suffisante pour tenir la mer!
-- Nous le ferons, si cela est nécessaire!» répondit Cyrus Smith.
Mais tandis que causaient ces hommes, qui véritablement ne
doutaient de rien, l'heure approchait à laquelle l'observation
devait avoir lieu. Comment s'y prendrait Cyrus Smith pour
constater le passage du soleil au méridien de l'île, sans aucun
instrument? C'est ce que Harbert ne pouvait deviner.
Les observateurs se trouvaient alors à une distance de six milles
des Cheminées, non loin de cette partie des dunes dans laquelle
l'ingénieur avait été retrouvé, après son énigmatique sauvetage.
On fit halte en cet endroit, et tout fut préparé pour le déjeuner,
car il était onze heures et demie. Harbert alla chercher de l'eau
douce au ruisseau qui coulait près de là, et il la rapporta dans
une cruche dont Nab s'était muni.
Pendant ces préparatifs, Cyrus Smith disposa tout pour son
observation astronomique. Il choisit sur la grève une place bien
nette, que la mer en se retirant avait nivelée parfaitement. Cette
couche de sable très fin était dressée comme une glace, sans qu'un
grain dépassât l'autre. Peu importait, d'ailleurs, que cette
couche fût horizontale ou non, et il n'importait pas davantage que
la baguette, haute de six pieds, qui y fut plantée, se dressât
perpendiculairement. Au contraire, même, l'ingénieur l'inclina
vers le sud, c'est-à-dire du côté opposé au soleil, car il ne faut
pas oublier que les colons de l'île Lincoln, par cela même que
l'île était située dans l'hémisphère austral, voyaient l'astre
radieux décrire son arc diurne au-dessus de l'horizon du nord, et
non au-dessus de l'horizon du sud.
Harbert comprit alors comment l'ingénieur allait procéder pour
constater la culmination du soleil, c'est-à-dire son passage au
méridien de l'île, ou, en d'autres termes, le midi du lieu.
C'était au moyen de l'ombre projetée sur le sable par la baguette,
moyen qui, à défaut d'instrument, lui donnerait une approximation
convenable pour le résultat qu'il voulait obtenir. En effet, le
moment où cette ombre atteindrait son minimum de longueur serait
le midi précis, et il suffirait de suivre l'extrémité de cette
ombre, afin de reconnaître l'instant où, après avoir
successivement diminué, elle recommencerait à s'allonger. En
inclinant sa baguette du côté opposé au soleil, Cyrus Smith
rendait l'ombre plus longue, et, par conséquent, ses modifications
seraient plus faciles à constater. En effet, plus l'aiguille d'un
cadran est grande, plus on peut suivre aisément le déplacement de
sa pointe. L'ombre de la baguette n'était pas autre chose que
l'aiguille d'un cadran.
Lorsqu'il pensa que le moment était arrivé, Cyrus Smith
s'agenouilla sur le sable, et, au moyen de petits jalons de bois
qu'il fichait dans le sable, il commença à pointer les
décroissances successives de l'ombre de la baguette. Ses
compagnons, penchés au-dessus de lui, suivaient l'opération avec
un intérêt extrême.
Le reporter tenait son chronomètre à la main, prêt à relever
l'heure qu'il marquerait, quand l'ombre serait à son plus court.
En outre, comme Cyrus Smith opérait le 16 avril, jour auquel le
temps vrai et le temps moyen se confondent, l'heure donnée par
Gédéon Spilett serait l'heure vraie qu'il serait alors à
Washington, ce qui simplifierait le calcul.
Cependant le soleil s'avançait lentement; l'ombre de la baguette
diminuait peu à peu, et quand il parut à Cyrus Smith qu'elle
recommençait à grandir:
«Quelle heure? dit-il.
-- Cinq heures et une minute», répondit aussitôt Gédéon Spilett.
Il n'y avait plus qu'à chiffrer l'opération. Rien n'était plus
facile. Il existait, on le voit, en chiffres ronds, cinq heures de
différence entre le méridien de Washington et celui de l'île
Lincoln, c'est-à-dire qu'il était midi à l'île Lincoln, quand il
était déjà cinq heures du soir à Washington. Or, le soleil, dans
son mouvement apparent autour de la terre, parcourt un degré par
quatre minutes, soit quinze degrés par heure. Quinze degrés
multipliés par cinq heures donnaient soixante-quinze degrés.
Donc, puisque Washington est par 77°3'11, autant dire soixante-
dix-sept degrés comptés du méridien de Greenwich, -- que les
Américains prennent pour point de départ des longitudes,
concurremment avec les Anglais, -- il s'ensuivait que l'île était
située par soixante-dix-sept degrés plus soixante-quinze degrés à
l'ouest du méridien de Greenwich, c'est-à-dire par le vent
cinquante-deuxième degré de longitude ouest.
Cyrus Smith annonça ce résultat à ses compagnons, et tenant compte
des erreurs d'observation, ainsi qu'il l'avait fait pour la
latitude, il crut pouvoir affirmer que le gisement de l'île
Lincoln était entre le trente-cinquième et le trente-septième
parallèle, et entre le cent cinquantième et le cent cinquante-
cinquième méridien à l'ouest du méridien de Greenwich.
L'écart possible qu'il attribuait aux erreurs d'observation était,
on le voit, de cinq degrés dans les deux sens, ce qui, à soixante
milles par degré, pouvait donner une erreur de trois cents milles
en latitude ou en longitude pour le relèvement exact.
Mais cette erreur ne devait pas influer sur le parti qu'il
conviendrait de prendre. Il était bien évident que l'île Lincoln
était à une telle distance de toute terre ou archipel, qu'on ne
pourrait se hasarder à franchir cette distance sur un simple et
fragile canot. En effet, son relèvement la plaçait au moins à
douze cents milles de Taïti et des îles de l'archipel des Pomotou,
à plus de dix-huit cents milles de la Nouvelle-Zélande, à plus de
quatre mille cinq cents milles de la côte américaine!
Et quand Cyrus Smith consultait ses souvenirs, il ne se rappelait
en aucune façon qu'une île quelconque occupât, dans cette partie
du Pacifique, la situation assignée à l'île Lincoln.
CHAPITRE XV
Le lendemain, 17 avril, la première parole du marin fut pour
Gédéon Spilett.
«Eh bien, monsieur, lui demanda-t-il, que serons-nous aujourd'hui?
-- Ce qu'il plaira à Cyrus», répondit le reporter.
Or, de briquetiers et de potiers qu'ils avaient été jusqu'alors,
les compagnons de l'ingénieur allaient devenir métallurgistes.
La veille, après le déjeuner, l'exploration avait été portée
jusqu'à la pointe du cap Mandibule, distante de près de sept
milles des Cheminées. Là finissait la longue série des dunes, et
le sol prenait une apparence volcanique. Ce n'étaient plus de
hautes murailles, comme au plateau de Grande-vue, mais une bizarre
et capricieuse bordure qui encadrait cet étroit golfe compris
entre les deux caps, formés des matières minérales vomies par le
volcan. Arrivés à cette pointe, les colons étaient revenus sur
leurs pas, et, à la nuit tombante, ils rentraient aux Cheminées,
mais ils ne s'endormirent pas avant que la question de savoir s'il
fallait songer à quitter ou non l'île Lincoln eût été
définitivement résolue.
C'était une distance considérable que celle de ces douze cents
milles qui séparaient l'île de l'archipel des Pomotou. Un canot
n'eût pas suffi à la franchir, surtout à l'approche de la mauvaise
saison.
Pencroff l'avait formellement déclaré. Or, construire un simple
canot, même en ayant les outils nécessaires, était un ouvrage
difficile, et, les colons n'ayant pas d'outils, il fallait
commencer par fabriquer marteaux, haches, herminettes, scies,
tarières, rabots, etc., ce qui exigerait un certain temps. Il fut
donc décidé que l'on hivernerait à l'île Lincoln, et que l'on
chercherait une demeure plus confortable que les Cheminées pour y
passer les mois d'hiver.
Avant toutes choses, il s'agissait d'utiliser le minerai de fer,
dont l'ingénieur avait observé quelques gisements dans la partie
nord-ouest de l'île, et de changer ce minerai soit en fer, soit en
acier.
Le sol ne renferme généralement pas les métaux à l'état de pureté.
Pour la plupart, on les trouve combinés avec l'oxygène ou avec le
soufre.
Précisément, les deux échantillons rapportés par Cyrus Smith
étaient, l'un du fer magnétique, non carbonaté, l'autre de la
pyrite, autrement dit du sulfure de fer. C'était donc le premier,
l'oxyde de fer, qu'il fallait réduire par le charbon, c'est-à-dire
débarrasser de l'oxygène, pour l'obtenir à l'état de pureté. Cette
réduction se fait en soumettant le minerai en présence du charbon
à une haute température, soit par la rapide et facile «méthode
catalane», qui a l'avantage de transformer directement le minerai
en fer dans une seule opération, soit par la méthode des hauts
fourneaux, qui change d'abord le minerai en fonte, puis la fonte
en fer, en lui enlevant les trois à quatre pour cent de charbon
qui sont combinés avec elle.
Or, de quoi avait besoin Cyrus Smith? De fer et non de fonte, et
il devait rechercher la plus rapide méthode de réduction.
D'ailleurs, le minerai qu'il avait recueilli était par lui-même
très pur et très riche. C'était ce minerai oxydulé qui, se
rencontrant en masses confuses d'un gris foncé, donne une
poussière noire, cristallise en octaèdres réguliers, fournit les
aimants naturels, et sert à fabriquer en Europe ces fers de
première qualité, dont la Suède et la Norvège sont si abondamment
pourvues. Non loin de ce gisement se trouvaient les gisements de
charbon de terre déjà exploités par les colons. De là, grande
facilité pour le traitement du minerai, puisque les éléments de la
fabrication se trouvaient rapprochés.
C'est même ce qui fait la prodigieuse richesse des exploitations
du Royaume-Uni, où la houille sert à fabriquer le métal extrait du
même sol et en même temps qu'elle.
«Alors, monsieur Cyrus, lui dit Pencroff, nous allons travailler
le minerai de fer?
-- Oui, mon ami, répondit l'ingénieur, et, pour cela, -- ce qui ne
vous déplaira pas, -- nous commencerons par faire sur l'îlot la
chasse aux phoques.
-- La chasse aux phoques! s'écria le marin en se retournant vers
Gédéon Spilett. Il faut donc du phoque pour fabriquer du fer?
-- Puisque Cyrus le dit!» répondit le reporter.
Mais l'ingénieur avait déjà quitté les Cheminées, et Pencroff se
prépara à la chasse aux phoques, sans avoir obtenu d'autre
explication.
Bientôt Cyrus Smith, Harbert, Gédéon Spilett, Nab et le marin
étaient réunis sur la grève, en un point où le canal laissait une
sorte de passage guéable à mer basse. La marée était au plus bas
du reflux, et les chasseurs purent traverser le canal sans se
mouiller plus haut que le genou.
Cyrus Smith mettait donc pour la première fois le pied sur l'îlot,
et ses compagnons pour la seconde fois, puisque c'était là que le
ballon les avait jetés tout d'abord.
À leur débarquement, quelques centaines de pingouins les
regardèrent d'un oeil candide. Les colons, armés de bâtons,
auraient pu facilement les tuer, mais ils ne songèrent pas à se
livrer à ce massacre deux fois inutile, car il importait de ne
point effrayer les amphibies, qui étaient couchés sur le sable, à
quelques encablures. Ils respectèrent aussi certains manchots très
innocents, dont les ailes, réduites à l'état de moignons,
s'aplatissaient en forme de nageoires, garnies de plumes
d'apparence squammeuse.
Les colons s'avancèrent donc prudemment vers la pointe nord, en
marchant sur un sol criblé de petites fondrières, qui formaient
autant de nids d'oiseaux aquatiques. Vers l'extrémité de l'îlot
apparaissaient de gros points noirs qui nageaient à fleur d'eau.
On eût dit des têtes d'écueils en mouvement.
C'étaient les amphibies qu'il s'agissait de capturer.
Il fallait les laisser prendre terre, car, avec leur bassin
étroit, leur poil ras et serré, leur conformation fusiforme, ces
phoques, excellents nageurs, sont difficiles à saisir dans la mer,
tandis que, sur le sol, leurs pieds courts et palmés ne leur
permettent qu'un mouvement de reptation peu rapide.
Pencroff connaissait les habitudes de ces amphibies, et il
conseilla d'attendre qu'ils fussent étendus sur le sable, aux
rayons de ce soleil qui ne tarderait pas à les plonger dans un
profond sommeil.
On manoeuvrerait alors de manière à leur couper la retraite et à
les frapper aux naseaux.
Les chasseurs se dissimulèrent donc derrière les roches du
littoral, et ils attendirent silencieusement. Une heure se passa,
avant que les phoques fussent venus s'ébattre sur le sable. On en
comptait une demi-douzaine. Pencroff et Harbert se détachèrent
alors, afin de tourner la pointe de l'îlot, de manière à les
prendre à revers et à leur couper la retraite. Pendant ce temps,
Cyrus Smith, Gédéon Spilett et Nab, rampant le long des roches, se
glissaient vers le futur théâtre du combat.
Tout à coup, la haute taille du marin se développa.
Pencroff poussa un cri. L'ingénieur et ses deux compagnons se
jetèrent en toute hâte entre la mer et les phoques. Deux de ces
animaux, vigoureusement frappés, restèrent morts sur le sable,
mais les autres purent regagner la mer et prendre le large.
«Les phoques demandés, monsieur Cyrus! dit le marin en s'avançant
vers l'ingénieur.
-- Bien, répondit Cyrus Smith. Nous en ferons des soufflets de
forge!
-- Des soufflets de forge! s'écria Pencroff. Eh bien! voilà des
phoques qui ont de la chance!»
C'était, en effet, une machine soufflante, nécessaire pour le
traitement du minerai, que l'ingénieur comptait fabriquer avec la
peau de ces amphibies. Ils étaient de moyenne taille, car leur
longueur ne dépassait pas six pieds, et, par la tête, ils
ressemblaient à des chiens.
Comme il était inutile de se charger d'un poids aussi considérable
que celui de ces deux animaux, Nab et Pencroff résolurent de les
dépouiller sur place, tandis que Cyrus Smith et le reporter
achèveraient d'explorer l'îlot.
Le marin et le nègre se tirèrent adroitement de leur opération,
et, trois heures après, Cyrus Smith avait à sa disposition deux
peaux de phoque, qu'il comptait utiliser dans cet état, et sans
leur faire subir aucun tannage.
Les colons durent attendre que la mer eût rebaissé, et, traversant
le canal, ils rentrèrent aux Cheminées.
Ce ne fut pas un petit travail que celui de tendre ces peaux sur
des cadres de bois destinés à maintenir leur écartement, et de les
coudre au moyen de fibres, de manière à pouvoir y emmagasiner
l'air sans laisser trop de fuites. Il fallut s'y reprendre à
plusieurs fois. Cyrus Smith n'avait à sa disposition que les deux
lames d'acier provenant du collier de Top, et, cependant, il fut
si adroit, ses compagnons l'aidèrent avec tant d'intelligence,
que, trois jours après, l'outillage de la petite colonie s'était
augmenté d'une machine soufflante, destinée à injecter l'air au
milieu du minerai lorsqu'il serait traité par la chaleur, --
condition indispensable pour la réussite de l'opération.
Ce fut le 20 avril, dès le matin, que commença «la période
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