Mais sa lumière suffit à dessiner nettement la ligne horizontale,
alors détachée du nuage, et l'ingénieur put voir son image
tremblotante se refléter un instant sur une surface liquide.
Cyrus Smith saisit la main du jeune garçon, et, d'une voix grave:
«Une île!» dit-il, au moment où le croissant lunaire s'éteignait
dans les flots.
CHAPITRE XI
Une demi-heure plus tard, Cyrus Smith et Harbert étaient de retour
au campement. L'ingénieur se bornait à dire à ses compagnons que
la terre sur laquelle le hasard les avait jetés était une île, et
que, le lendemain, on aviserait. Puis, chacun s'arrangea de son
mieux pour dormir, et, dans ce trou de basalte, à une hauteur de
deux mille cinq cents pieds au-dessus du niveau de la mer, par une
nuit paisible, «les insulaires» goûtèrent un repos profond.
Le lendemain, 30 mars, après un déjeuner sommaire, dont le
tragopan rôti fit tous les frais, l'ingénieur voulut remonter au
sommet du volcan, afin d'observer avec attention l'île dans
laquelle lui et les siens étaient emprisonnés pour la vie, peut-
être, si cette île était située à une grande distance de toute
terre, ou si elle ne se trouvait pas sur le chemin des navires qui
visitent les archipels de l'océan Pacifique. Cette fois, ses
compagnons le suivirent dans cette nouvelle exploration. Eux
aussi, ils voulaient voir cette île à laquelle ils allaient
demander de subvenir à tous leurs besoins.
Il devait être sept heures du matin environ, quand Cyrus Smith,
Harbert, Pencroff, Gédéon Spilett et Nab quittèrent le campement.
Aucun ne paraissait inquiet de la situation qui lui était faite.
Ils avaient foi en eux, sans doute, mais il faut observer que le
point d'appui de cette foi n'était pas le même chez Cyrus Smith
que chez ses compagnons.
L'ingénieur avait confiance, parce qu'il se sentait capable
d'arracher à cette nature sauvage tout ce qui serait nécessaire à
la vie de ses compagnons et à la sienne, et ceux-ci ne redoutaient
rien, précisément parce que Cyrus Smith était avec eux. Cette
nuance se comprendra. Pencroff surtout, depuis l'incident du feu
rallumé, n'aurait pas désespéré un instant, quand bien même il se
fût trouvé sur un roc nu, si l'ingénieur eût été avec lui sur ce
roc.
«Bah! dit-il, nous sommes sortis de Richmond, sans la permission
des autorités! Ce serait bien le diable si nous ne parvenions pas
un jour ou l'autre à partir d'un lieu où personne ne nous
retiendra certainement!»
Cyrus Smith suivit le même chemin que la veille. On contourna le
cône par le plateau qui formait épaulement, jusqu'à la gueule de
l'énorme crevasse.
Le temps était magnifique. Le soleil montait sur un ciel pur et
couvrait de ses rayons tout le flanc oriental de la montagne.
Le cratère fut abordé. Il était bien tel que l'ingénieur l'avait
reconnu dans l'ombre, c'est-à-dire un vaste entonnoir qui allait
en s'évasant jusqu'à une hauteur de mille pieds au-dessus du
plateau. Au bas de la crevasse, de larges et épaisses coulées de
laves serpentaient sur les flancs du mont et jalonnaient ainsi la
route des matières éruptives jusqu'aux vallées inférieures qui
sillonnaient la portion septentrionale de l'île.
L'intérieur du cratère, dont l'inclinaison ne dépassait pas
trente-cinq à quarante degrés, ne présentait ni difficultés ni
obstacles à l'ascension.
On y remarquait les traces de laves très anciennes, qui
probablement s'épanchaient par le sommet du cône, avant que cette
crevasse latérale leur eût ouvert une voie nouvelle.
Quant à la cheminée volcanique qui établissait la communication
entre les couches souterraines et le cratère, on ne pouvait en
estimer la profondeur par le regard, car elle se perdait dans
l'obscurité. Mais, quant à l'extinction complète du volcan, elle
n'était pas douteuse.
Avant huit heures, Cyrus Smith et ses compagnons étaient réunis au
sommet du cratère, sur une intumescence conique qui en
boursouflait le bord septentrional.
«La mer! la mer partout!» s'écrièrent-ils, comme si leurs lèvres
n'eussent pu retenir ce mot qui faisait d'eux des insulaires.
La mer, en effet, l'immense nappe d'eau circulaire autour d'eux!
Peut-être, en remontant au sommet du cône, Cyrus Smith avait-il eu
l'espoir de découvrir quelque côte, quelque île rapprochée, qu'il
n'avait pu apercevoir la veille pendant l'obscurité. Mais rien
n'apparut jusqu'aux limites de l'horizon, c'est-à-dire sur un
rayon de plus de cinquante milles. Aucune terre en vue. Pas une
voile. Toute cette immensité était déserte, et l'île occupait le
centre d'une circonférence qui semblait être infinie.
L'ingénieur et ses compagnons, muets, immobiles, parcoururent du
regard, pendant quelques minutes, tous les points de l'Océan. Cet
Océan, leurs yeux le fouillèrent jusqu'à ses plus extrêmes
limites. Mais Pencroff, qui possédait une si merveilleuse
puissance de vision, ne vit rien, et certainement, si une terre se
fût relevée à l'horizon, quand bien même elle n'eût apparu que
sous l'apparence d'une insaisissable vapeur, le marin l'aurait
indubitablement reconnue, car c'étaient deux véritables télescopes
que la nature avait fixés sous son arcade sourcilière! De l'Océan,
les regards se reportèrent sur l'île qu'ils dominaient tout
entière, et la première question qui fut posée le fut par Gédéon
Spilett, en ces termes: «Quelle peut être la grandeur de cette
île?»
Véritablement, elle ne paraissait pas considérable au milieu de
cet immense Océan.
Cyrus Smith réfléchit pendant quelques instants; il observa
attentivement le périmètre de l'île, en tenant compte de la
hauteur à laquelle il se trouvait placé; puis:
«Mes amis, dit-il, je ne crois pas me tromper en donnant au
littoral de l'île un développement de plus de cent milles.
-- Et conséquemment, sa superficie?...
-- Il est difficile de l'apprécier, répondit l'ingénieur, car elle
est trop capricieusement découpée.»
Si Cyrus Smith ne se trompait pas dans son évaluation, l'île
avait, à peu de chose près, l'étendue de Malte ou Zante, dans la
Méditerranée; mais elle était, à la fois, beaucoup plus
irrégulière, et moins riche en caps, promontoires, pointes, baies,
anses ou criques. Sa forme, véritablement étrange, surprenait le
regard, et quand Gédéon Spilett, sur le conseil de l'ingénieur, en
eut dessiné les contours, on trouva qu'elle ressemblait à quelque
fantastique animal, une sorte de ptéropode monstrueux, qui eût été
endormi à la surface du Pacifique.
Voici, en effet, la configuration exacte de cette île, qu'il
importe de faire connaître, et dont la carte fut immédiatement
dressée par le reporter avec une précision suffisante.
La portion est du littoral, c'est-à-dire celle sur laquelle les
naufragés avaient atterri, s'échancrait largement et bordait une
vaste baie terminée au sud-est par un cap aigu, qu'une pointe
avait caché à Pencroff, lors de sa première exploration. Au nord-
est, deux autres caps fermaient la baie, et entre eux se creusait
un étroit golfe qui ressemblait à la mâchoire entr'ouverte de
quelque formidable squale.
Du nord-est au nord-ouest, la côte s'arrondissait comme le crâne
aplati d'un fauve, pour se relever en formant une sorte de
gibbosité qui n'assignait pas un dessin très déterminé à cette
partie de l'île, dont le centre était occupé par la montagne
volcanique. De ce point, le littoral courait assez régulièrement
nord et sud, creusé, aux deux tiers de son périmètre, par une
étroite crique, à partir de laquelle il finissait en une longue
queue, semblable à l'appendice caudal d'un gigantesque alligator.
Cette queue formait une véritable presqu'île qui s'allongeait de
plus de trente milles en mer, à compter du cap sud-est de l'île,
déjà mentionné, et elle s'arrondissait en décrivant une rade
foraine, largement ouverte, que dessinait le littoral inférieur de
cette terre si étrangement découpée.
Dans sa plus petite largeur, c'est-à-dire entre les Cheminées et
la crique observée sur la côte occidentale qui lui correspondait
en latitude, l'île mesurait dix milles seulement; mais sa plus
grande longueur, de la mâchoire du nord-est à l'extrémité de la
queue du sud-ouest, ne comptait pas moins de trente milles.
Quant à l'intérieur de l'île, son aspect général était celui-ci:
très boisée dans toute sa portion méridionale depuis la montagne
jusqu'au littoral, elle était aride et sablonneuse dans sa partie
septentrionale. Entre le volcan et la côte est, Cyrus Smith et ses
compagnons furent assez surpris de voir un lac, encadré dans sa
bordure d'arbres verts, dont ils ne soupçonnaient pas l'existence.
Vu de cette hauteur, le lac semblait être au même niveau que la
mer, mais, réflexion faite, l'ingénieur expliqua à ses compagnons
que l'altitude de cette petite nappe d'eau devait être de trois
cents pieds, car le plateau qui lui servait de bassin n'était que
le prolongement de celui de la côte.
«C'est donc un lac d'eau douce? demanda Pencroff.
-- Nécessairement, répondit l'ingénieur, car il doit être alimenté
par les eaux qui s'écoulent de la montagne.
-- J'aperçois une petite rivière qui s'y jette, dit Harbert, en
montrant un étroit ruisseau, dont la source devait s'épancher dans
les contreforts de l'ouest.
-- En effet, répondit Cyrus Smith, et puisque ce ruisseau alimente
le lac il est probable que du côté de la mer il existe un
déversoir par lequel s'échappe le trop-plein des eaux. Nous
verrons cela à notre retour.»
Ce petit cours d'eau, assez sinueux, et la rivière déjà reconnue,
tel était le système hydrographique, du moins tel il se
développait aux yeux des explorateurs. Cependant, il était
possible que, sous ces masses d'arbres qui faisaient des deux
tiers de l'île une forêt immense, d'autres rios s'écoulassent vers
la mer. On devait même le supposer, tant cette région se montrait
fertile et riche des plus magnifiques échantillons de la flore des
zones tempérées. Quant à la partie septentrionale, nul indice
d'eaux courantes; peut-être des eaux stagnantes dans la portion
marécageuse du nord-est, mais voilà tout; en somme, des dunes, des
sables, une aridité très prononcée qui contrastait vivement avec
l'opulence du sol dans sa plus grande étendue.
Le volcan n'occupait pas la partie centrale de l'île. Il se
dressait, au contraire, dans la région du nord-ouest, et semblait
marquer la limite des deux zones. Au sud-ouest, au sud et au sud-
est, les premiers étages des contreforts disparaissaient sous des
masses de verdure. Au nord, au contraire, on pouvait suivre leurs
ramifications, qui allaient mourir sur les plaines de sable.
C'était aussi de ce côté qu'au temps des éruptions, les
épanchements s'étaient frayés un passage, et une large chaussée de
laves se prolongeait jusqu'à cette étroite mâchoire qui formait
golfe au nord-est.
Cyrus Smith et les siens demeurèrent une heure ainsi au sommet de
la montagne. L'île se développait sous leurs regards comme un plan
en relief avec ses teintes diverses, vertes pour les forêts,
jaunes pour les sables, bleues pour les eaux. Ils la saisissaient
dans tout son ensemble, et ce sol caché sous l'immense verdure, le
thalweg des vallées ombreuses, l'intérieur des gorges étroites,
creusées au pied du volcan, échappaient seuls à leurs
investigations.
Restait une question grave à résoudre, et qui devait
singulièrement influer sur l'avenir des naufragés.
L'île était-elle habitée?
Ce fut le reporter qui posa cette question, à laquelle il semblait
que l'on pût déjà répondre négativement, après le minutieux examen
qui venait d'être fait des diverses régions de l'île.
Nulle part on n'apercevait l'oeuvre de la main humaine. Pas une
agglomération de cases, pas une cabane isolée, pas une pêcherie
sur le littoral. Aucune fumée ne s'élevait dans l'air et ne
trahissait la présence de l'homme. Il est vrai, une distance de
trente milles environ séparait les observateurs des points
extrêmes, c'est-à-dire de cette queue qui se projetait au sud-
ouest, et il eût été difficile, même aux yeux de Pencroff, d'y
découvrir une habitation. On ne pouvait, non plus, soulever ce
rideau de verdure qui couvrait les trois quarts de l'île, et voir
s'il abritait ou non quelque bourgade.
Mais, généralement, les insulaires, dans ces étroits espaces
émergés des flots du Pacifique, habitent plutôt le littoral, et le
littoral paraissait être absolument désert.
Jusqu'à plus complète exploration, on pouvait donc admettre que
l'île était inhabitée.
Mais était-elle fréquentée, au moins temporairement, par les
indigènes des îles voisines? À cette question, il était difficile
de répondre. Aucune terre n'apparaissait dans un rayon d'environ
cinquante milles. Mais cinquante milles peuvent être facilement
franchis, soit par des praos malais, soit par de grandes pirogues
polynésiennes. Tout dépendait donc de la situation de l'île, de
son isolement sur le Pacifique, ou de sa proximité des archipels.
Cyrus Smith parviendrait-il sans instruments à relever plus tard
sa position en latitude et en longitude? Ce serait difficile. Dans
le doute, il était donc convenable de prendre certaines
précautions contre une descente possible des indigènes voisins.
L'exploration de l'île était achevée, sa configuration déterminée,
son relief coté, son étendue calculée, son hydrographie et son
orographie reconnues. La disposition des forêts et des plaines
avait été relevée d'une manière générale sur le plan du reporter.
Il n'y avait plus qu'à redescendre les pentes de la montagne, et à
explorer le sol au triple point de vue de ses ressources
minérales, végétales et animales.
Mais, avant de donner à ses compagnons le signal du départ, Cyrus
Smith leur dit de sa voix calme et grave:
«Voici, mes amis, l'étroit coin de terre sur lequel la main du
Tout-Puissant nous a jetés. C'est ici que nous allons vivre,
longtemps peut-être. Peut-être aussi, un secours inattendu nous
arrivera-t-il, si quelque navire passe par hasard... Je dis par
hasard, car cette île est peu importante; elle n'offre même pas un
port qui puisse servir de relâche aux bâtiments, et il est à
craindre qu'elle ne soit située en dehors des routes ordinairement
suivies, c'est-à-dire trop au sud pour les navires qui fréquentent
les archipels du Pacifique, trop au nord pour ceux qui se rendent
à l'Australie en doublant le cap Horn. Je ne veux rien vous
dissimuler de la situation...
-- Et vous avez raison, mon cher Cyrus, répondit vivement le
reporter. Vous avez affaire à des hommes. Ils ont confiance en
vous, et vous pouvez compter sur eux. -- N'est-ce pas, mes amis?
-- Je vous obéirai en tout, monsieur Cyrus, dit Harbert, qui
saisit la main de l'ingénieur.
-- Mon maître, toujours et partout! s'écria Nab.
-- Quant à moi, dit le marin, que je perde mon nom si je boude à
la besogne, et si vous le voulez bien, monsieur Smith, nous ferons
de cette île une petite Amérique! Nous y bâtirons des villes, nous
y établirons des chemins de fer, nous y installerons des
télégraphes, et un beau jour, quand elle sera bien transformée,
bien aménagée, bien civilisée, nous irons l'offrir au gouvernement
de l'Union! Seulement, je demande une chose.
-- Laquelle? répondit le reporter.
-- C'est de ne plus nous considérer comme des naufragés, mais bien
comme des colons qui sont venus ici pour coloniser!»
Cyrus Smith ne put s'empêcher de sourire, et la motion du marin
fut adoptée. Puis, il remercia ses compagnons, et ajouta qu'il
comptait sur leur énergie et sur l'aide du ciel.
«Eh bien! en route pour les Cheminées! s'écria Pencroff.
-- Un instant, mes amis, répondit l'ingénieur, il me paraît bon de
donner un nom à cette île, ainsi qu'aux caps, aux promontoires,
aux cours d'eau que nous avons sous les yeux.
-- Très bon, dit le reporter. Cela simplifiera à l'avenir les
instructions que nous pourrons avoir à donner ou à suivre.
-- En effet, reprit le marin, c'est déjà quelque chose de pouvoir
dire où l'on va et d'où l'on vient. Au moins, on a l'air d'être
quelque part.
-- Les Cheminées, par exemple, dit Harbert.
-- Juste! répondit Pencroff. Ce nom-là, c'était déjà plus commode,
et cela m'est venu tout seul. Garderons-nous à notre premier
campement ce nom de Cheminées, monsieur Cyrus?
-- Oui, Pencroff, puisque vous l'avez baptisé ainsi.
-- Bon, quant aux autres, ce sera facile, reprit le marin, qui
était en verve. Donnons-leur des noms comme faisaient les
Robinsons dont Harbert m'a lu plus d'une fois l'histoire: «la baie
Providence», la «pointe des Cachalots», le «cap de l'Espoir
trompé»!...
-- Ou plutôt les noms de M Smith, répondit Harbert, de M Spilett,
de Nab!...
-- Mon nom! s'écria Nab, en montrant ses dents étincelantes de
blancheur.
-- Pourquoi pas? répliqua Pencroff. Le «port Nab», cela ferait
très bien! Et le «cap Gédéon...»
-- Je préférerais des noms empruntés à notre pays, répondit le
reporter, et qui nous rappelleraient l'Amérique.
-- Oui, pour les principaux, dit alors Cyrus Smith, pour ceux des
baies ou des mers, je l'admets volontiers. Que nous donnions à
cette vaste baie de l'est le nom de baie de l'Union, par exemple,
à cette large échancrure du sud, celui de baie Washington, au mont
qui nous porte en ce moment, celui de mont Franklin, à ce lac qui
s'étend sous nos regards, celui de lac Grant, rien de mieux, mes
amis. Ces noms nous rappelleront notre pays et ceux des grands
citoyens qui l'ont honoré; mais pour les rivières, les golfes, les
caps, les promontoires, que nous apercevons du haut de cette
montagne, choisissons des dénominations que rappellent plutôt leur
configuration particulière. Elles se graveront mieux dans notre
esprit, et seront en même temps plus pratiques. La forme de l'île
est assez étrange pour que nous ne soyons pas embarrassés
d'imaginer des noms qui fassent figure. Quant aux cours d'eau que
nous ne connaissons pas, aux diverses parties de la forêt que nous
explorerons plus tard, aux criques qui seront découvertes dans la
suite, nous les baptiserons à mesure qu'ils se présenteront à
nous. Qu'en pensez-vous, mes amis?»
La proposition de l'ingénieur fut unanimement admise par ses
compagnons. L'île était là sous leurs yeux comme une carte
déployée, et il n'y avait qu'un nom à mettre à tous ses angles
rentrants ou sortants, comme à tous ses reliefs. Gédéon Spilett
les inscrirait à mesure, et la nomenclature géographique de l'île
serait définitivement adoptée.
Tout d'abord, on nomma baie de l'Union, baie Washington et mont
Franklin, les deux baies et la montagne, ainsi que l'avait fait
l'ingénieur.
«Maintenant, dit le reporter, à cette presqu'île qui se projette
au sud-ouest de l'île, je proposerai de donner le nom de
presqu'île Serpentine, et celui de promontoire du Reptile
(Reptile-end) à la queue recourbée qui la termine, car c'est
véritablement une queue de reptile.
-- Adopté, dit l'ingénieur.
-- À présent, dit Harbert, cette autre extrémité de l'île, ce
golfe qui ressemble si singulièrement à une mâchoire ouverte,
appelons-le golfe du Requin (Shark-gulf).
-- Bien trouvé! s'écria Pencroff, et nous compléterons l'image en
nommant cap Mandibule (Mandible-cape) les deux parties de la
mâchoire.
-- Mais il y a deux caps, fit observer le reporter.
-- Eh bien! répondit Pencroff, nous aurons le cap Mandibule-Nord
et le cap Mandibule-Sud.
-- Ils sont inscrits, répondit Gédéon Spilett.
-- Reste à nommer la pointe à l'extrémité sud-est de l'île, dit
Pencroff.
-- C'est-à-dire l'extrémité de la baie de l'Union? répondit
Harbert.
-- Cap de la Griffe (Claw-cape)», s'écria aussitôt Nab, qui
voulait aussi, lui, être parrain d'un morceau quelconque de son
domaine.
Et, en vérité, Nab avait trouvé une dénomination excellente, car
ce cap représentait bien la puissante griffe de l'animal
fantastique que figurait cette île si singulièrement dessinée.
Pencroff était enchanté de la tournure que prenaient les choses,
et les imaginations, un peu surexcitées, eurent bientôt donné:
À la rivière qui fournissait l'eau potable aux colons, et près de
laquelle le ballon les avait jetés, le nom de la Mercy, -- un
véritable remerciement à la Providence; à l'îlot sur lequel les
naufragés avaient pris pied tout d'abord, le nom de l'îlot du
Salut (Safety-island); au plateau qui couronnait la haute muraille
de granit, au-dessus des Cheminées, et d'où le regard pouvait
embrasser toute la vaste baie, le nom de plateau de Grande-vue;
enfin à tout ce massif d'impénétrables bois qui couvraient la
presqu'île Serpentine, le nom de forêts du Far-West.
La nomenclature des parties visibles et connues de l'île était
ainsi terminée, et, plus tard, on la compléterait au fur et à
mesure des nouvelles découvertes.
Quant à l'orientation de l'île, l'ingénieur l'avait déterminée
approximativement par la hauteur et la position du soleil, ce qui
mettait à l'est la baie de l'Union et tout le plateau de Grande-
vue. Mais le lendemain, en prenant l'heure exacte du lever et du
coucher du soleil, et en relevant sa position au demi-temps écoulé
entre ce lever et ce coucher, il comptait fixer exactement le nord
de l'île, car, par suite de sa situation dans l'hémisphère
austral, le soleil, au moment précis de sa culmination, passait au
nord, et non pas au midi, comme, en son mouvement apparent, il
semble le faire pour les lieux situés dans l'hémisphère boréal.
Tout était donc terminé, et les colons n'avaient plus qu'à
redescendre le mont Franklin pour revenir aux Cheminées, lorsque
Pencroff de s'écrier:
«Eh bien! nous sommes de fameux étourdis!
-- Pourquoi cela? demanda Gédéon Spilett, qui avait fermé son
carnet, et se levait pour partir.
-- Et notre île? Comment! Nous avons oublié de la baptiser?»
Harbert allait proposer de lui donner le nom de l'ingénieur, et
tous ses compagnons y eussent applaudi, quand Cyrus Smith dit
simplement:
«Appelons-la du nom d'un grand citoyen, mes amis, de celui qui
lutte maintenant pour défendre l'unité de la république
américaine! Appelons-la l'île Lincoln!»
Trois hurrahs furent la réponse faite à la proposition de
l'ingénieur.
Et ce soir-là, avant de s'endormir, les nouveaux colons causèrent
de leur pays absent; ils parlèrent de cette terrible guerre qui
l'ensanglantait; ils ne pouvaient douter que le Sud ne fût bientôt
réduit, et que la cause du Nord, la cause de la justice, ne
triomphât, grâce à Grant, grâce à Lincoln!
Or, ceci se passait le 30 mars 1865, et ils ne savaient guère que,
seize jours après, un crime effroyable serait commis à Washington,
et que, le vendredi saint, Abraham Lincoln tomberait sous la balle
d'un fanatique.
CHAPITRE XII
Les colons de l'île Lincoln jetèrent un dernier regard autour
d'eux, ils firent le tour du cratère par son étroite arête, et,
une demi-heure après, ils étaient redescendus sur le premier
plateau, à leur campement de la nuit.
Pencroff pensa qu'il était l'heure de déjeuner, et, à ce propos,
il fut question de régler les deux montres de Cyrus Smith et du
reporter.
On sait que celle de Gédéon Spilett avait été respectée par l'eau
de mer, puisque le reporter avait été jeté tout d'abord sur le
sable, hors de l'atteinte des lames. C'était un instrument établi
dans des conditions excellentes, un véritable chronomètre de
poche, que Gédéon Spilett n'avait jamais oublié de remonter
soigneusement chaque jour.
Quant à la montre de l'ingénieur, elle s'était nécessairement
arrêtée pendant le temps que Cyrus Smith avait passé dans les
dunes.
L'ingénieur la remonta donc, et, estimant approximativement par la
hauteur du soleil qu'il devait être environ neuf heures du matin,
il mit sa montre à cette heure.
Gédéon Spilett allait l'imiter, quand l'ingénieur, l'arrêtant de
la main, lui dit:
«Non, mon cher Spilett, attendez. Vous avez conservé l'heure de
Richmond, n'est-ce pas?
-- Oui, Cyrus.
-- Par conséquent, votre montre est réglée sur le méridien de
cette ville, méridien qui est à peu près celui de Washington?
-- Sans doute.
-- Eh bien, conservez-la ainsi. Contentez-vous de la remonter très
exactement, mais ne touchez pas aux aiguilles. Cela pourra nous
servir.
-- À quoi bon?» pensa le marin.
On mangea, et si bien, que la réserve de gibier et d'amandes fut
totalement épuisée. Mais Pencroff ne fut nullement inquiet. On se
réapprovisionnerait en route. Top, dont la portion avait été fort
congrue, saurait bien trouver quelque nouveau gibier sous le
couvert des taillis. En outre, le marin songeait à demander tout
simplement à l'ingénieur de fabriquer de la poudre, un ou deux
fusils de chasse, et il pensait que cela ne souffrirait aucune
difficulté. En quittant le plateau, Cyrus Smith proposa à ses
compagnons de prendre un nouveau chemin pour revenir aux
Cheminées. Il désirait reconnaître ce lac Grant si magnifiquement
encadré dans sa bordure d'arbres. On suivit donc la crête de l'un
des contreforts, entre lesquels le creek qui l'alimentait, prenait
probablement sa source. En causant, les colons n'employaient plus
déjà que les noms propres qu'ils venaient de choisir, et cela
facilitait singulièrement l'échange de leurs idées. Harbert et
Pencroff -- l'un jeune et l'autre un peu enfant -- étaient
enchantés, et, tout en marchant, le marin disait:
«Hein! Harbert! comme cela va! Pas possible de nous perdre, mon
garçon, puisque, soit que nous suivions la route du lac Grant,
soit que nous rejoignions la Mercy à travers les bois du Far-West,
nous arriverons nécessairement au plateau de Grande-vue, et, par
conséquent, à la baie de l'Union!»
Il avait été convenu que, sans former une troupe compacte, les
colons ne s'écarteraient pas trop les uns des autres. Très
certainement, quelques animaux dangereux habitaient ces épaisses
forêts de l'île, et il était prudent de se tenir sur ses gardes.
Le plus généralement, Pencroff, Harbert et Nab marchaient en tête,
précédés de Top, qui fouillait les moindres coins. Le reporter et
l'ingénieur allaient de compagnie, Gédéon Spilett, prêt à noter
tout incident, l'ingénieur, silencieux la plupart du temps, et ne
s'écartant de sa route que pour ramasser, tantôt une chose, tantôt
une autre, substance minérale ou végétale, qu'il mettait dans sa
poche sans faire aucune réflexion.
«Que diable ramasse-t-il donc ainsi? murmurait Pencroff. J'ai beau
regarder, je ne vois rien qui vaille la peine de se baisser!»
Vers dix heures, la petite troupe descendait les dernières rampes
du mont Franklin. Le sol n'était encore semé que de buissons et de
rares arbres. On marchait sur une terre jaunâtre et calcinée,
formant une plaine longue d'un mille environ, qui précédait la
lisière des bois. De gros quartiers de ce basalte qui, suivant les
expériences de Bischof, a exigé, pour se refroidir, trois cent
cinquante millions d'années, jonchaient la plaine, très tourmentée
par endroits. Cependant, il n'y avait pas trace des laves, qui
s'étaient plus particulièrement épanchées par les pentes
septentrionales.
Cyrus Smith croyait donc atteindre, sans incident, le cours du
creek, qui, suivant lui, devait se dérouler sous les arbres, à la
lisière de la plaine, quand il vit revenir précipitamment Harbert,
tandis que Nab et le marin se dissimulaient derrière les roches.
«Qu'y a-t-il, mon garçon? demanda Gédéon Spilett.
-- Une fumée, répondit Harbert. Nous avons vu une fumée monter
entre les roches, à cent pas de nous.
-- Des hommes en cet endroit? s'écria le reporter.
-- Évitons de nous montrer avant de savoir à qui nous avons
affaire, répondit Cyrus Smith. Je redoute plutôt les indigènes,
s'il y en a sur cette île, que je ne les désire. Où est Top?
-- Top est en avant.
-- Et il n'aboie pas?
-- Non.
-- C'est bizarre. Néanmoins, essayons de le rappeler.»
En quelques instants, l'ingénieur, Gédéon Spilett et Harbert
avaient rejoint leurs deux compagnons, et, comme eux, ils
s'effacèrent derrière des débris de basalte. De là, ils
aperçurent, très visiblement, une fumée qui tourbillonnait en
s'élevant dans l'air, fumée dont la couleur jaunâtre était très
caractérisée.
Top, rappelé par un léger sifflement de son maître, revint, et
celui-ci, faisant signe à ses compagnons de l'attendre, se glissa
entre les roches.
Les colons, immobiles, attendaient avec une certaine anxiété le
résultat de cette exploration, quand un appel de Cyrus Smith les
fit accourir. Ils le rejoignirent aussitôt, et furent tout d'abord
frappés de l'odeur désagréable qui imprégnait l'atmosphère.
Cette odeur, aisément reconnaissable, avait suffi à l'ingénieur
pour deviner ce qu'était cette fumée qui, tout d'abord, avait dû
l'inquiéter, et non sans raison.
«Ce feu, dit-il, ou plutôt cette fumée, c'est la nature seule qui
en fait les frais. Il n'y a là qu'une source sulfureuse, qui nous
permettra de traiter efficacement nos laryngites.
-- Bon! s'écria Pencroff. Quel malheur que je ne sois pas
enrhumé!»
Les colons se dirigèrent alors vers l'endroit d'où s'échappait la
fumée. Là, ils virent une source sulfurée sodique, qui coulait
assez abondamment entre les roches, et dont les eaux dégageaient
une vive odeur d'acide sulfhydrique, après avoir absorbé l'oxygène
de l'air.
Cyrus Smith, y trempant la main, trouva ces eaux onctueuses au
toucher. Il les goûta, et reconnut que leur saveur était un peu
douceâtre. Quant à leur température, il l'estima à quatre-vingt-
quinze degrés Fahrenheit (35 degrés centigrades au-dessus de
zéro). Et Harbert lui ayant demandé sur quoi il basait cette
évaluation:
«Tout simplement, mon enfant, dit-il, parce que, en plongeant ma
main dans cette eau, je n'ai éprouvé aucune sensation de froid ni
de chaud. Donc, elle est à la même température que le corps
humain, qui est environ de quatre-vingt-quinze degrés.»
Puis, la source sulfurée n'offrant aucune utilisation actuelle,
les colons se dirigèrent vers l'épaisse lisière de la forêt, qui
se développait à quelques centaines de pas.
Là, ainsi qu'on l'avait présumé, le ruisseau promenait ses eaux
vives et limpides entre de hautes berges de terre rouge, dont la
couleur décelait la présence de l'oxyde de fer. Cette couleur fit
immédiatement donner à ce cours d'eau le nom de Creek-Rouge.
Ce n'était qu'un large ruisseau, profond et clair, formé des eaux
de la montagne, qui, moitié rio, moitié torrent, ici coulant
paisiblement sur le sable, là grondant sur des têtes de roche ou
se précipitant en cascade, courait ainsi vers le lac sur une
longueur d'un mille et demi et une largeur variable de trente à
quarante pieds. Ses eaux étaient douces, ce qui devait faire
supposer que celles du lac l'étaient aussi. Circonstance heureuse,
pour le cas où l'on trouverait sur ses bords une demeure plus
convenable que les Cheminées.
Quant aux arbres qui, quelques centaines de pieds en aval,
ombrageaient les rives du creek, ils appartenaient pour la plupart
aux espèces qui abondent dans la zone modérée de l'Australie ou de
la Tasmanie, et non plus à celles de ces conifères qui hérissaient
la portion de l'île déjà explorée à quelques milles du plateau de
Grande-vue. À cette époque de l'année, au commencement de ce mois
d'avril, qui représente dans cet hémisphère le mois d'octobre,
c'est-à-dire au début de l'automne, le feuillage ne leur manquait
pas encore. C'étaient plus particulièrement des casuarinas et des
eucalyptus, dont quelques-uns devaient fournir au printemps
prochain une manne sucrée tout à fait analogue à la manne
d'Orient. Des bouquets de cèdres australiens s'élevaient aussi
dans les clairières, revêtues de ce haut gazon que l'on appelle
«tussac» dans la Nouvelle-Hollande; mais le cocotier, si abondant
sur les archipels du Pacifique, semblait manquer à l'île, dont la
latitude était sans doute trop basse.
«Quel malheur! dit Harbert, un arbre si utile et qui a de si
belles noix!»
Quant aux oiseaux, ils pullulaient entre ces ramures un peu
maigres des eucalyptus et des casuarinas, qui ne gênaient pas le
déploiement de leurs ailes. Kakatoès noirs, blancs ou gris,
perroquets et perruches, au plumage nuancé de toutes les couleurs,
«rois», d'un vert éclatant et couronnés de rouge, loris bleus,
«blues-mountains», semblaient ne se laisser voir qu'à travers un
prisme, et voletaient au milieu d'un caquetage assourdissant.
Tout à coup, un bizarre concert de voix discordantes retentit au
milieu d'un fourré. Les colons entendirent successivement le chant
des oiseaux, le cri des quadrupèdes, et une sorte de clappement
qu'ils auraient pu croire échappé aux lèvres d'un indigène. Nab et
Harbert s'étaient élancés vers ce buisson, oubliant les principes
de la prudence la plus élémentaire. Très heureusement, il n'y
avait là ni fauve redoutable, ni indigène dangereux, mais tout
simplement une demi-douzaine de ces oiseaux moqueurs et chanteurs,
que l'on reconnut être des «faisans de montagne.» Quelques coups
de bâton, adroitement portés, terminèrent la scène d'imitation, ce
qui procura un excellent gibier pour le dîner du soir.
Harbert signala aussi de magnifiques pigeons, aux ailes bronzées,
les uns surmontés d'une crête superbe, les autres drapés de vert,
comme leurs congénères de Port-Macquarie; mais il fut impossible
de les atteindre, non plus que des corbeaux et des pies, qui
s'enfuyaient par bandes. Un coup de fusil à petit plomb eût
fait une hécatombe de ces volatiles, mais les chasseurs en étaient
encore réduits, comme armes de jet, à la pierre, comme armes de
hast, au bâton, et ces engins primitifs ne laissaient pas d'être
très insuffisants.
Leur insuffisance fut démontrée plus clairement encore, quand une
troupe de quadrupèdes, sautillant, bondissant, faisant des sauts
de trente pieds, véritables mammifères volants, s'enfuirent par-
dessus les fourrés, si prestement et à de telles hauteurs, qu'on
aurait pu croire qu'ils passaient d'un arbre à l'autre, comme des
écureuils.
«Des kangourous! s'écria Harbert.
-- Et cela se mange? répliqua Pencroff.
-- Préparé à l'étuvée, répondit le reporter, cela vaut la
meilleure venaison!...»
Gédéon Spilett n'avait pas achevé cette phrase excitante, que le
marin, suivi de Nab et d'Harbert, s'était lancé sur les traces des
kangourous. Cyrus Smith les rappela, vainement. Mais ce devait
être vainement aussi que les chasseurs allaient poursuivre ce
gibier élastique, qui rebondissait comme une balle. Après cinq
minutes de course, ils étaient essoufflés, et la bande
disparaissait dans le taillis.
Top n'avait pas eu plus de succès que ses maîtres.
«Monsieur Cyrus, dit Pencroff, lorsque l'ingénieur et le reporter
l'eurent rejoint, Monsieur Cyrus, vous voyez bien qu'il est
indispensable de fabriquer des fusils. Est-ce que cela sera
possible?
-- Peut-être, répondit l'ingénieur, mais nous commencerons d'abord
par fabriquer des arcs et des flèches, et je ne doute pas que vous
ne deveniez aussi adroits à les manier que des chasseurs
australiens.
-- Des flèches, des arcs! dit Pencroff avec une moue dédaigneuse.
C'est bon pour des enfants!
-- Ne faites pas le fier, ami Pencroff, répondit le reporter. Les
arcs et les flèches ont suffi, pendant des siècles, à ensanglanter
le monde. La poudre n'est que d'hier, et la guerre est aussi
vieille que la race humaine, -- malheureusement!
-- C'est ma foi vrai, Monsieur Spilett, répliqua le marin, et je
parle toujours trop vite. Faut m'excuser!»
Cependant, Harbert, tout à sa science favorite, l'histoire
naturelle, fit un retour sur les kangourous, en disant:
«Du reste, nous avons eu affaire là à l'espèce la plus difficile à
prendre. C'étaient des géants à longue fourrure grise; mais, si je
ne me trompe, il existe des kangourous noirs et rouges, des
kangourous de rochers, des kangourous-rats, dont il est plus aisé
de s'emparer. On en compte une douzaine d'espèces...
-- Harbert, répliqua sentencieusement le marin, il n'y a pour moi
qu'une seule espèce de kangourou, le «kangourou à la broche», et
c'est précisément celle qui nous manquera ce soir!»
On ne put s'empêcher de rire en entendant la nouvelle
classification de maître Pencroff. Le brave marin ne cacha point
son regret d'en être réduit pour dîner aux faisans-chanteurs; mais
la fortune devait se montrer encore une fois complaisante pour
lui. En effet, Top, qui sentait bien que son intérêt était en jeu,
allait et furetait partout avec un instinct doublé d'un appétit
féroce. Il était même probable que si quelque pièce de gibier lui
tombait sous la dent, il n'en resterait guère aux chasseurs, et
que Top chassait alors pour son propre compte; mais Nab le
surveillait, et il fit bien.
Vers trois heures, le chien disparut dans les broussailles, et de
sourds grognements indiquèrent bientôt qu'il était aux prises avec
quelque animal.
Nab s'élança, et, effectivement, il aperçut Top dévorant avec
avidité un quadrupède, et que, dix secondes plus tard, il eût été
impossible de reconnaître dans l'estomac de Top. Mais, très
heureusement, le chien était tombé sur une nichée; il avait fait
coup triple, et deux autres rongeurs -- les animaux en question
appartenaient à cet ordre -- gisaient étranglés sur le sol.
Nab reparut donc triomphalement, tenant de chaque main un de ces
rongeurs, dont la taille dépassait celle d'un lièvre. Leur pelage
jaune était mélangé de taches verdâtres, et leur queue n'existait
qu'à l'état rudimentaire. Des citoyens de l'Union ne pouvaient
hésiter à donner à ces rongeurs le nom qui leur convenait.
C'étaient des «maras», sorte d'agoutis, un peu plus grands que
leurs congénères des contrées tropicales, véritables lapins
d'Amérique, aux longues oreilles, aux mâchoires armées sur chaque
côté de cinq molaires, ce qui les distingue précisément des
agoutis.
«Hurrah! s'écria Pencroff. Le rôti est arrivé! Et, maintenant,
nous pouvons rentrer à la maison!»
La marche, un instant interrompue, fut reprise. Le Creek-Rouge
roulait toujours ses eaux limpides sous la voûte des casuarinas,
des banksias et des gommiers gigantesques. Des liliacées superbes
s'élevaient jusqu'à une hauteur de vingt pieds.
D'autres espèces arborescentes, inconnues au jeune naturaliste, se
penchaient sur le ruisseau, que l'on entendait murmurer sous ces
berceaux de verdure.
Cependant, le cours d'eau s'élargissait sensiblement, et Cyrus
Smith était porté à croire qu'il aurait bientôt atteint son
embouchure. En effet, au sortir d'un épais massif de beaux arbres,
elle apparut tout à coup.
Les explorateurs étaient arrivés sur la rive occidentale du lac
Grant. L'endroit valait la peine d'être regardé. Cette étendue
d'eau, d'une circonférence de sept milles environ et d'une
superficie de deux cent cinquante acres, reposait dans une bordure
d'arbres variés. Vers l'est, à travers un rideau de verdure
pittoresquement relevé en certains endroits, apparaissait un
étincelant horizon de mer. Au nord, le lac traçait une courbure
légèrement concave, qui contrastait avec le dessin aigu de sa
pointe inférieure. De nombreux oiseaux aquatiques fréquentaient
les rives de ce petit Ontario, dont les «mille îles» de son
homonyme américain étaient représentées par un rocher qui
émergeait de sa surface, à quelques centaines de pieds de la rive
méridionale. Là, vivaient en commun plusieurs couples de martins-
pêcheurs, perchés sur quelque pierre, graves, immobiles, guettant
les poissons au passage, puis, s'élançant, plongeant en faisant
entendre un cri aigu, et reparaissant, la proie au bec. Ailleurs,
sur les rives et sur l'îlot, se pavanaient des canards sauvages,
des pélicans, des poules d'eau, des becs-rouges, des philédons,
munis d'une langue en forme de pinceau, et un ou deux échantillons
de ces menures splendides, dont la queue se développe comme les
montants gracieux d'une lyre.
Quant aux eaux du lac, elles étaient douces, limpides, un peu
noires, et à certains bouillonnements, aux cercles concentriques
qui s'entre-croisaient à leur surface, on ne pouvait douter
qu'elles ne fussent très poissonneuses.
«Il est vraiment beau! ce lac, dit Gédéon Spilett. On vivrait sur
ses bords!
-- On y vivra!» répondit Cyrus Smith.
Les colons, voulant alors revenir par le plus court aux Cheminées,
descendirent jusqu'à l'angle formé au sud par la jonction des
rives du lac. Ils se frayèrent, non sans peine, un chemin à
travers ces fourrés et ces broussailles, que la main de l'homme
n'avait jamais encore écartés, et ils se dirigèrent ainsi vers le
littoral, de manière à arriver au nord du plateau de Grande-vue.
Deux milles furent franchis dans cette direction, puis, après le
dernier rideau d'arbres, apparut le plateau, tapissé d'un épais
gazon, et, au delà, la mer infinie.
Pour revenir aux cheminées, il suffisait de traverser obliquement
le plateau sur un espace d'un mille et de redescendre jusqu'au
coude formé par le premier détour de la Mercy. Mais l'ingénieur
désirait reconnaître comment et par où s'échappait le trop-plein
des eaux du lac, et l'exploration fut prolongée sous les arbres
pendant un mille et demi vers le nord. Il était probable, en
effet, qu'un déversoir existait quelque part, et sans doute à
travers une coupée du granit. Ce lac n'était, en somme, qu'une
immense vasque, qui s'était remplie peu à peu par le débit du
creek, et il fallait bien que son trop-plein s'écoulât à la mer
par quelque chute. S'il en était ainsi, l'ingénieur pensait qu'il
serait peut-être possible d'utiliser cette chute et de lui
emprunter sa force, actuellement perdue sans profit pour personne.
On continua donc à suivre les rives du lac Grant, en remontant le
plateau; mais, après avoir fait encore un mille dans cette
direction, Cyrus Smith n'avait pu découvrir le déversoir, qui
devait exister cependant.
Il était quatre heures et demie alors. Les préparatifs du dîner
exigeaient que les colons rentrassent à leur demeure. La petite
troupe revint donc sur ses pas, et, par la rive gauche de la
Mercy, Cyrus Smith et ses compagnons arrivèrent aux Cheminées.
Là, le feu fut allumé, et Nab et Pencroff, auxquels étaient
naturellement dévolues les fonctions de cuisiniers, l'un en sa
qualité de nègre, l'autre en sa qualité de marin, préparèrent
lestement des grillades d'agoutis, auxquelles on fit largement
honneur.
Le repas terminé, au moment où chacun allait se livrer au sommeil,
Cyrus Smith tira de sa poche de petits échantillons de minéraux
d'espèces différentes, et se borna à dire:
«Mes amis, ceci est du minerai de fer, ceci une pyrite, ceci de
l'argile, ceci de la chaux, ceci du charbon. Voilà ce que nous
donne la nature, et voilà sa part dans le travail commun! -- à
demain la nôtre!»
CHAPITRE XIII
«Eh bien, monsieur Cyrus, par où allons-nous commencer? demanda le
lendemain matin Pencroff à l'ingénieur.
-- Par le commencement», répondit Cyrus Smith.
Et en effet, c'était bien par le «commencement» que ces colons
allaient être forcés de débuter. Ils ne possédaient même pas les
outils nécessaires à faire les outils, et ils ne se trouvaient
même pas dans les conditions de la nature, qui, «ayant le temps,
économise l'effort.» Le temps leur manquait, puisqu'ils devaient
immédiatement subvenir aux besoins de leur existence, et si,
profitant de l'expérience acquise, ils n'avaient rien à inventer,
du moins avaient-ils tout à fabriquer.
Leur fer, leur acier n'étaient encore qu'à l'état de minerai, leur
poterie à l'état d'argile, leur linge et leurs habits à l'état de
matières textiles.
Il faut dire, d'ailleurs, que ces colons étaient des «hommes» dans
la belle et puissante acception du mot. L'ingénieur Smith ne
pouvait être secondé par de plus intelligents compagnons, ni avec
plus de dévouement et de zèle. Il les avait interrogés. Il
connaissait leurs aptitudes.
Gédéon Spilett, reporter de grand talent, ayant tout appris pour
pouvoir parler de tout, devait contribuer largement de la tête et
de la main à la colonisation de l'île. Il ne reculerait devant
aucune tâche, et, chasseur passionné, il ferait un métier de ce
qui, jusqu'alors, n'avait été pour lui qu'un plaisir.
Harbert, brave enfant, remarquablement instruit déjà dans les
sciences naturelles, allait fournir un appoint sérieux à la cause
commune.
Nab, c'était le dévouement personnifié. Adroit, intelligent,
infatigable, robuste, d'une santé de fer, il s'entendait quelque
peu au travail de la forge et ne pouvait qu'être très utile à la
colonie.
Quant à Pencroff, il avait été marin sur tous les océans,
charpentier dans les chantiers de construction de Brooklyn, aide-
tailleur sur les bâtiments de l'état, jardinier, cultivateur,
pendant ses congés, etc., et comme les gens de mer, propre à tout,
il savait tout faire.
Il eût été véritablement difficile de réunir cinq hommes plus
propres à lutter contre le sort, plus assurés d'en triompher.
«Par le commencement», avait dit Cyrus Smith. Or, ce commencement
dont parlait l'ingénieur, c'était la construction d'un appareil
qui pût servir à transformer les substances naturelles. On sait le
rôle que joue la chaleur dans ces transformations. Or, le
combustible, bois ou charbon de terre, était immédiatement
utilisable. Il s'agissait donc de bâtir un four pour l'utiliser.
«À quoi servira ce four? demanda Pencroff.
-- À fabriquer la poterie dont nous avons besoin, répondit Cyrus
Smith.
-- Et avec quoi ferons-nous le four?
-- Avec des briques.
-- Et les briques?
-- Avec de l'argile. En route, mes amis. Pour éviter les
transports, nous établirons notre atelier au lieu même de
production. Nab apportera des provisions, et le feu ne manquera
pas pour la cuisson des aliments.
-- Non, répondit le reporter, mais si les aliments viennent à
manquer, faute d'instruments de chasse!
-- Ah! si nous avions seulement un couteau! s'écria le marin.
-- Eh bien? demanda Cyrus Smith.
-- Eh bien! j'aurais vite fait de fabriquer un arc et des flèches,
et le gibier abonderait à l'office!
-- Oui, un couteau, une lame tranchante...» dit l'ingénieur, comme
s'il se fût parlé à lui-même.
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