-- Pas trace, répondit le reporter. D'ailleurs, si par hasard
quelque sauveur se fût rencontré là, juste à point, pourquoi vous
aurait-il abandonné après vous avoir arraché aux flots?
-- Vous avez raison, mon cher Spilett. -- Dis-moi, Nab, ajouta
l'ingénieur en se tournant vers son serviteur, ce n'est pas toi
qui... tu n'aurais pas eu un moment d'absence... pendant lequel...
Non, c'est absurde... Est-ce qu'il existe encore quelques-unes de
ces empreintes? demanda Cyrus Smith.
-- Oui, mon maître, répondit Nab, tenez, à l'entrée, sur le revers
même de cette dune, dans un endroit abrité du vent et de la pluie.
Les autres ont été effacées par la tempête.
-- Pencroff, répondit Cyrus Smith, voulez-vous prendre mes
souliers, et voir s'ils s'appliquent absolument à ces empreintes!»
Le marin fit ce que demandait l'ingénieur. Harbert et lui, guidés
par Nab, allèrent à l'endroit où se trouvaient les empreintes,
pendant que Cyrus Smith disait au reporter:
«Il s'est passé là des choses inexplicables!
-- Inexplicables, en effet! répondit Gédéon Spilett.
-- Mais n'y insistons pas en ce moment, mon cher Spilett, nous en
causerons plus tard.»
Un instant après, le marin, Nab et Harbert rentraient.
Il n'y avait pas de doute possible. Les souliers de l'ingénieur
s'appliquaient exactement aux empreintes conservées. Donc, c'était
Cyrus Smith qui les avait laissées sur le sable.
«Allons, dit-il, c'est moi qui aurai éprouvé cette hallucination,
cette absence que je mettais au compte de Nab! J'aurai marché
comme un somnambule, sans avoir conscience de mes pas, et c'est
Top qui, dans son instinct, m'aura conduit ici, après m'avoir
arraché des flots... Viens, Top! Viens, mon chien!»
Le magnifique animal bondit jusqu'à son maître, en aboyant, et les
caresses ne lui furent pas épargnées.
On conviendra qu'il n'y avait pas d'autre explication à donner aux
faits qui avaient amené le sauvetage de Cyrus Smith, et qu'à Top
revenait tout l'honneur de l'affaire.
Vers midi, Pencroff ayant demandé à Cyrus Smith si l'on pouvait le
transporter, Cyrus Smith, pour toute réponse, et par un effort qui
attestait la volonté la plus énergique, se leva.
Mais il dut s'appuyer sur le marin, car il serait tombé.
«Bon! bon! fit Pencroff! -- La litière de monsieur l'ingénieur.»
La litière fut apportée. Les branches transversales avaient été
recouvertes de mousses et de longues herbes. On y étendit Cyrus
Smith, et l'on se dirigea vers la côte, Pencroff à une extrémité
des brancards, Nab à l'autre.
C'étaient huit milles à franchir, mais comme on ne pourrait aller
vite, et qu'il faudrait peut-être s'arrêter fréquemment, il
fallait compter sur un laps de six heures au moins, avant d'avoir
atteint les Cheminées.
Le vent était toujours violent, mais heureusement il ne pleuvait
plus. Tout couché qu'il fut, l'ingénieur, accoudé sur son bras,
observait la côte, surtout dans la partie opposée à la mer. Il ne
parlait pas, mais il regardait, et certainement le dessin de cette
contrée avec ses accidents de terrain, ses forêts, ses productions
diverses, se grava dans son esprit.
Cependant, après deux heures de route, la fatigue l'emporta, et il
s'endormit sur la litière.
À cinq heures et demie, la petite troupe arrivait au pan coupé,
et, un peu après, devant les Cheminées.
Tous s'arrêtèrent, et la litière fut déposée sur le sable. Cyrus
Smith dormait profondément et ne se réveilla pas.
Pencroff, à son extrême surprise, put alors constater que
l'effroyable tempête de la veille avait modifié l'aspect des
lieux. Des éboulements assez importants s'étaient produits. De
gros quartiers de roche gisaient sur la grève, et un épais tapis
d'herbes marines, varechs et algues, couvrait tout le rivage. Il
était évident que la mer, passant par-dessus l'îlot, s'était
portée jusqu'au pied de l'énorme courtine de granit. Devant
l'orifice des Cheminées, le sol, profondément raviné, avait subi
un violent assaut des lames.
Pencroff eut comme un pressentiment qui lui traversa l'esprit. Il
se précipita dans le couloir.
Presque aussitôt, il en sortait, et demeurait immobile, regardant
ses compagnons...
Le feu était éteint. Les cendres noyées n'étaient plus que vase.
Le linge brûlé, qui devait servir d'amadou, avait disparu. La mer
avait pénétré jusqu'au fond des couloirs, et tout bouleversé, tout
détruit à l'intérieur des Cheminées!
CHAPITRE IX
En quelques mots, Gédéon Spilett, Harbert et Nab furent mis au
courant de la situation. Cet accident, qui pouvait avoir des
conséquences fort graves, -- du moins Pencroff l'envisageait
ainsi, -- produisit des effets divers sur les compagnons de
l'honnête marin.
Nab, tout à la joie d'avoir retrouvé son maître, n'écouta pas, ou
plutôt ne voulut pas même se préoccuper de ce que disait Pencroff.
Harbert, lui, parut partager dans une certaine mesure les
appréhensions du marin.
Quant au reporter, aux paroles de Pencroff, il répondit
simplement:
«Sur ma foi, Pencroff, voilà qui m'est bien égal!
-- Mais, je vous répète que nous n'avons plus de feu!
-- Peuh!
-- Ni aucun moyen de le rallumer.
-- Baste!
-- Pourtant, Monsieur Spilett...
-- Est-ce que Cyrus n'est pas là? répondit le reporter. Est-ce
qu'il n'est pas vivant, notre ingénieur? Il trouvera bien le moyen
de nous faire du feu, lui!
-- Et avec quoi?
-- Avec rien.»
Qu'eût répondu Pencroff? Il n'eût pas répondu, car, au fond, il
partageait la confiance que ses compagnons avaient en Cyrus Smith.
L'ingénieur était pour eux un microcosme, un composé de toute la
science et de toute l'intelligence humaine! Autant valait se
trouver avec Cyrus dans une île déserte que sans Cyrus dans la
plus industrieuse villa de l'Union. Avec lui, on ne pouvait
manquer de rien.
Avec lui, on ne pouvait désespérer. On serait venu dire à ces
braves gens qu'une éruption volcanique allait anéantir cette
terre, que cette terre allait s'enfoncer dans les abîmes du
Pacifique, qu'ils eussent imperturbablement répondu: «Cyrus est
là! Voyez Cyrus!»
En attendant, toutefois, l'ingénieur était encore plongé dans une
nouvelle prostration que le transport avait déterminée, et on ne
pouvait faire appel à son ingéniosité en ce moment. Le souper
devait nécessairement être fort maigre. En effet, toute la chair
de tétras avait été consommée, et il n'existait aucun moyen de
faire cuire un gibier quelconque.
D'ailleurs, les couroucous qui servaient de réserve avaient
disparu. Il fallait donc aviser.
Avant tout, Cyrus Smith fut transporté dans le couloir central.
Là, on parvint à lui arranger une couche d'algues et de varechs
restés à peu près secs.
Le profond sommeil qui s'était emparé de lui ne pouvait que
réparer rapidement ses forces, et mieux, sans doute, que ne l'eût
fait une nourriture abondante.
La nuit était venue, et, avec elle, la température, modifiée par
une saute du vent dans le nord-est, se refroidit sérieusement. Or,
comme la mer avait détruit les cloisons établies par Pencroff en
certains points des couloirs, des courants d'air s'établirent, qui
rendirent les Cheminées peu habitables. L'ingénieur se fût donc
trouvé dans des conditions assez mauvaises, si ses compagnons, se
dépouillant de leur veste ou de leur vareuse, ne l'eussent
soigneusement couvert.
Le souper, ce soir-là, ne se composa que de ces inévitables
lithodomes, dont Harbert et Nab firent une ample récolte sur la
grève. Cependant, à ces mollusques, le jeune garçon joignit une
certaine quantité d'algues comestibles, qu'il ramassa sur de
hautes roches dont la mer ne devait mouiller les parois qu'à
l'époque des grandes marées. Ces algues, appartenant à la famille
des fucacées, étaient des espèces de sargasse qui, sèches,
fournissent une matière gélatineuse assez riche en éléments
nutritifs. Le reporter et ses compagnons, après avoir absorbé une
quantité considérable de lithodomes, sucèrent donc ces sargasses,
auxquelles ils trouvèrent un goût très supportable, et il faut
dire que, sur les rivages asiatiques, elles entrent pour une
notable proportion dans l'alimentation des indigènes.
«N'importe! dit le marin, il est temps que M Cyrus nous vienne en
aide.»
Cependant le froid devint très vif et, par malheur, il n'y avait
aucun moyen de le combattre.
Le marin, véritablement vexé, chercha par tous les moyens
possibles à se procurer du feu. Nab l'aida même dans cette
opération. Il avait trouvé quelques mousses sèches, et, en
frappant deux galets, il obtint des étincelles; mais la mousse,
n'étant pas assez inflammable, ne prit pas, et, d'ailleurs, ces
étincelles, qui n'étaient que du silex incandescent, n'avaient pas
la consistance de celles qui s'échappent du morceau d'acier dans
le briquet usuel. L'opération ne réussit donc pas.
Pencroff, bien qu'il n'eût aucune confiance dans le procédé,
essaya ensuite de frotter deux morceaux de bois sec l'un contre
l'autre, à la manière des sauvages. Certes, le mouvement que Nab
et lui se donnèrent, s'il se fût transformé en chaleur, suivant
les théories nouvelles, aurait suffi à faire bouillir une
chaudière de steamer! Le résultat fut nul. Les morceaux de bois
s'échauffèrent, voilà tout, et encore beaucoup moins que les
opérateurs eux-mêmes.
Après une heure de travail, Pencroff était en nage, et il jeta les
morceaux de bois avec dépit.
«Quand on me fera croire que les sauvages allument du feu de cette
façon, dit-il, il fera chaud, même en hiver! J'allumerais plutôt
mes bras en les frottant l'un contre l'autre!»
Le marin avait tort de nier le procédé. Il est constant que les
sauvages enflamment le bois au moyen d'un frottement rapide. Mais
toute espèce de bois n'est pas propre à cette opération, et puis,
il y a «le coup», suivant l'expression consacrée, et il est
probable que Pencroff n'avait pas «le coup.»
La mauvaise humeur de Pencroff ne fut pas de longue durée. Ces
deux morceaux de bois rejetés par lui avaient été repris par
Harbert, qui s'évertuait à les frotter de plus belle. Le robuste
marin ne put retenir un éclat de rire, en voyant les efforts de
l'adolescent pour réussir là où, lui, il avait échoué.
«Frottez, mon garçon, frottez! dit-il.
-- Je frotte, répondit Harbert en riant, mais je n'ai pas d'autre
prétention que de m'échauffer à mon tour au lieu de grelotter, et
bientôt j'aurai aussi chaud que toi, Pencroff!»
Ce qui arriva. Quoi qu'il en fût, il fallut renoncer, pour cette
nuit, à se procurer du feu.
Gédéon Spilett répéta une vingtième fois que Cyrus Smith ne serait
pas embarrassé pour si peu.
Et, en attendant, il s'étendit dans un des couloirs, sur la couche
de sable. Harbert, Nab et Pencroff l'imitèrent, tandis que Top
dormait aux pieds de son maître.
Le lendemain, 28 mars, quand l'ingénieur se réveilla, vers huit
heures du matin, il vit ses compagnons près de lui, qui guettaient
son réveil, et, comme la veille, ses premières paroles furent:
«Île ou continent?»
On le voit, c'était son idée fixe.
«Bon! répondit Pencroff, nous n'en savons rien, monsieur Smith!
-- Vous ne savez pas encore?...
-- Mais nous le saurons, ajouta Pencroff, quand vous nous aurez
piloté dans ce pays.
-- Je crois être en état de l'essayer, répondit l'ingénieur, qui,
sans trop d'efforts, se leva et se tint debout.
-- Voilà qui est bon! s'écria le marin.
-- Je mourais surtout d'épuisement, répondit Cyrus Smith. Mes
amis, un peu de nourriture, et il n'y paraîtra plus. -- Vous avez
du feu, n'est-ce pas?»
Cette demande n'obtint pas une réponse immédiate.
Mais, après quelques instants:
«Hélas! nous n'avons pas de feu, dit Pencroff, ou plutôt, monsieur
Cyrus, nous n'en avons plus!»
Et le marin fit le récit de ce qui s'était passé la veille. Il
égaya l'ingénieur en lui racontant l'histoire de leur unique
allumette, puis sa tentative avortée pour se procurer du feu à la
façon des sauvages.
«Nous aviserons, répondit l'ingénieur, et si nous ne trouvons pas
une substance analogue à l'amadou...
-- Eh bien? demanda le marin.
-- Eh bien, nous ferons des allumettes.
-- Chimiques?
-- Chimiques!
-- Ce n'est pas plus difficile que cela», s'écria le reporter, en
frappant sur l'épaule du marin.
Celui-ci ne trouvait pas la chose si simple, mais il ne protesta
pas. Tous sortirent. Le temps était redevenu beau. Un vif soleil
se levait sur l'horizon de la mer, et piquait de paillettes d'or
les rugosités prismatiques de l'énorme muraille.
Après avoir jeté un rapide coup d'oeil autour de lui, l'ingénieur
s'assit sur un quartier de roche. Harbert lui offrit quelques
poignées de moules et de sargasses, en disant:
«C'est tout ce que nous avons, monsieur Cyrus.
-- Merci, mon garçon, répondit Cyrus Smith, cela suffira, -- pour
ce matin, du moins.»
Et il mangea avec appétit cette maigre nourriture, qu'il arrosa
d'un peu d'eau fraîche, puisée à la rivière dans une vaste
coquille.
Ses compagnons le regardaient sans parler. Puis, après s'être
rassasié tant bien que mal, Cyrus Smith, croisant ses bras, dit:
«Ainsi, mes amis, vous ne savez pas encore si le sort nous a jetés
sur un continent ou sur une île?
-- Non, monsieur Cyrus, répondit le jeune garçon.
-- Nous le saurons demain, reprit l'ingénieur. Jusque-là, il n'y a
rien à faire.
-- Si, répliqua Pencroff.
-- Quoi donc?
-- Du feu, dit le marin, qui, lui aussi, avait son idée fixe.
-- Nous en ferons, Pencroff, répondit Cyrus Smith. -- Pendant que
vous me transportiez, hier, n'ai-je pas aperçu, dans l'ouest, une
montagne qui domine cette contrée?
-- Oui, répondit Gédéon Spilett, une montagne qui doit être assez
élevée...
-- Bien, reprit l'ingénieur. Demain, nous monterons à son sommet,
et nous verrons si cette terre est une île ou un continent.
Jusque-là, je le répète, rien à faire.
-- Si, du feu! dit encore l'entêté marin.
-- Mais on en fera, du feu! répliqua Gédéon Spilett. Un peu de
patience, Pencroff!»
Le marin regarda Gédéon Spilett d'un air qui semblait dire: «S'il
n'y a que vous pour en faire, nous ne tâterons pas du rôti de
sitôt!» Mais il se tut.
Cependant Cyrus Smith n'avait point répondu. Il semblait fort peu
préoccupé de cette question du feu. Pendant quelques instants, il
demeura absorbé dans ses réflexions. Puis, reprenant la parole:
«Mes amis, dit-il, notre situation est peut-être déplorable, mais,
en tout cas, elle est fort simple.
Ou nous sommes sur un continent, et alors, au prix de fatigues
plus ou moins grandes, nous gagnerons quelque point habité, ou
bien nous sommes sur une île. Dans ce dernier cas, de deux choses
l'une: si l'île est habitée, nous verrons à nous tirer d'affaire
avec ses habitants; si elle est déserte, nous verrons à nous tirer
d'affaire tout seuls.
-- Il est certain que rien n'est plus simple, répondit Pencroff.
-- Mais, que ce soit un continent ou une île, demanda Gédéon
Spilett, où pensez-vous, Cyrus, que cet ouragan nous ait jetés?
-- Au juste, je ne puis le savoir, répondit l'ingénieur, mais les
présomptions sont pour une terre du Pacifique. En effet, quand
nous avons quitté Richmond, le vent soufflait du nord-est, et sa
violence même prouve que sa direction n'a pas dû varier. Si cette
direction s'est maintenue du nord-est au sud-ouest, nous avons
traversé les états de la Caroline du Nord, de la Caroline du Sud,
de la Géorgie, le golfe du Mexique, le Mexique lui-même, dans sa
partie étroite, puis une portion de l'océan Pacifique. Je n'estime
pas à moins de six à sept mille milles la distance parcourue par
le ballon, et, pour peu que le vent ait varié d'un demi-quart, il
a dû nous porter soit sur l'archipel de Mendana, soit sur les
Pomotou, soit même, s'il avait une vitesse plus grande que je ne
le suppose, jusqu'aux terres de la Nouvelle-Zélande. Si cette
dernière hypothèse s'est réalisée, notre rapatriement sera facile.
Anglais ou Maoris, nous trouverons toujours à qui parler. Si, au
contraire, cette côte appartient à quelque île déserte d'un
archipel micronésien, peut-être pourrons-nous le reconnaître du
haut de ce cône qui domine la contrée, et alors nous aviserons à
nous établir ici, comme si nous ne devions jamais en sortir!
-- Jamais! s'écria le reporter. Vous dites: jamais! mon cher
Cyrus?
-- Mieux vaut mettre les choses au pis tout de suite, répondit
l'ingénieur, et ne se réserver que la surprise du mieux.
-- Bien dit! répliqua Pencroff. Et il faut espérer aussi que cette
île, si c'en est une, ne sera pas précisément située en dehors de
la route des navires! Ce serait là véritablement jouer de malheur!
-- Nous ne saurons à quoi nous en tenir qu'après avoir fait, et
avant tout, l'ascension de la montagne, répondit l'ingénieur.
-- Mais demain, monsieur Cyrus, demanda Harbert, serez-vous en
état de supporter les fatigues de cette ascension?
-- Je l'espère, répondit l'ingénieur, mais à la condition que
maître Pencroff et toi, mon enfant, vous vous montriez chasseurs
intelligents et adroits.
-- Monsieur Cyrus, répondit le marin, puisque vous parlez de
gibier, si, à mon retour, j'étais aussi certain de pouvoir le
faire rôtir que je suis certain de le rapporter...
-- Rapportez toujours, Pencroff», répondit Cyrus Smith.
Il fut donc convenu que l'ingénieur et le reporter passeraient la
journée aux Cheminées, afin d'examiner le littoral et le plateau
supérieur. Pendant ce temps, Nab, Harbert et le marin
retourneraient à la forêt, y renouvelleraient la provision de
bois, et feraient main-basse sur toute bête de plume ou de poil
qui passerait à leur portée.
Ils partirent donc, vers dix heures du matin, Harbert confiant,
Nab joyeux, Pencroff murmurant à part lui:
«Si, à mon retour, je trouve du feu à la maison, c'est que le
tonnerre en personne sera venu l'allumer!»
Tous trois remontèrent la berge, et, arrivés au coude que formait
la rivière, le marin, s'arrêtant, dit à ses deux compagnons:
«Commençons-nous par être chasseurs ou bûcherons?
-- Chasseurs, répondit Harbert. Voilà déjà Top qui est en quête.
-- Chassons donc, reprit le marin; puis, nous reviendrons ici
faire notre provision de bois.»
Cela dit, Harbert, Nab et Pencroff, après avoir arraché trois
bâtons au tronc d'un jeune sapin, suivirent Top, qui bondissait
dans les grandes herbes.
Cette fois, les chasseurs, au lieu de longer le cours de la
rivière, s'enfoncèrent plus directement au coeur même de la forêt.
C'étaient toujours les mêmes arbres, appartenant pour la plupart à
la famille des pins. En de certains endroits, moins pressés,
isolés par bouquets, ces pins présentaient des dimensions
considérables, et semblaient indiquer, par leur développement, que
cette contrée se trouvait plus élevée en latitude que ne le
supposait l'ingénieur. Quelques clairières, hérissées de souches
rongées par le temps, étaient couvertes de bois mort, et formaient
ainsi d'inépuisables réserves de combustible. Puis, la clairière
passée, le taillis se resserrait et devenait presque impénétrable.
Se guider au milieu de ces massifs d'arbres, sans aucun chemin
frayé, était chose assez difficile. Aussi, le marin, de temps en
temps, jalonnait-il sa route en faisant quelques brisées qui
devaient être aisément reconnaissables. Mais peut-être avait-il eu
tort de ne pas remonter le cours d'eau, ainsi qu'Harbert et lui
avaient fait pendant leur première excursion, car, après une heure
de marche, pas un gibier ne s'était encore montré. Top, en courant
sous les basses ramures, ne donnait l'éveil qu'à des oiseaux qu'on
ne pouvait approcher. Les couroucous eux-mêmes étaient absolument
invisibles, et il était probable que le marin serait forcé de
revenir à cette partie marécageuse de la forêt, dans laquelle il
avait si heureusement opéré sa pêche aux tétras.
«Eh! Pencroff, dit Nab d'un ton un peu sarcastique, si c'est là
tout le gibier que vous avez promis de rapporter à mon maître, il
ne faudra pas grand feu pour le faire rôtir!
-- Patience, Nab, répondit le marin, ce n'est pas le gibier qui
manquera au retour!
-- Vous n'avez donc pas confiance en M Smith?
-- Si.
-- Mais vous ne croyez pas qu'il fera du feu?
-- Je le croirai quand le bois flambera dans le foyer.
-- Il flambera, puisque mon maître l'a dit!
-- Nous verrons!»
Cependant, le soleil n'avait pas encore atteint le plus haut point
de sa course au-dessus de l'horizon.
L'exploration continua donc, et fut utilement marquée par la
découverte qu'Harbert fit d'un arbre dont les fruits étaient
comestibles. C'était le pin pigeon, qui produit une amande
excellente, très estimée dans les régions tempérées de l'Amérique
et de l'Europe. Ces amandes étaient dans un parfait état de
maturité, et Harbert les signala à ses deux compagnons, qui s'en
régalèrent.
«Allons, dit Pencroff, des algues en guise de pain, des moules
crues en guise de chair, et des amandes pour dessert, voilà bien
le dîner de gens qui n'ont plus une seule allumette dans leur
poche!
-- Il ne faut pas se plaindre, répondit Harbert.
-- Je ne me plains pas, mon garçon, répondit Pencroff. Seulement,
je répète que la viande est un peu trop économisée dans ce genre
de repas!
-- Top a vu quelque chose!...» s'écria Nab, qui courut vers un
fourré au milieu duquel le chien avait disparu en aboyant.
Aux aboiements de Top se mêlaient des grognements singuliers.
Le marin et Harbert avaient suivi Nab. S'il y avait là quelque
gibier, ce n'était pas le moment de discuter comment on pourrait
le faire cuire, mais bien comment on pourrait s'en emparer.
Les chasseurs, à peine entrés dans le taillis, virent Top aux
prises avec un animal qu'il tenait par une oreille. Ce quadrupède
était une espèce de porc long de deux pieds et demi environ, d'un
brun noirâtre mais moins foncé au ventre, ayant un poil dur et peu
épais, et dont les doigts, alors fortement appliqués sur le sol,
semblaient réunis par des membranes.
Harbert crut reconnaître en cet animal un cabiai, c'est-à-dire un
des plus grands échantillons de l'ordre des rongeurs.
Cependant, le cabiai ne se débattait pas contre le chien. Il
roulait bêtement ses gros yeux profondément engagés dans une
épaisse couche de graisse. Peut-être voyait-il des hommes pour la
première fois.
Cependant, Nab, ayant assuré son bâton dans sa main, allait
assommer le rongeur, quand celui-ci, s'arrachant aux dents de Top,
qui ne garda qu'un bout de son oreille, poussa un vigoureux
grognement, se précipita sur Harbert, le renversa à demi, et
disparut à travers bois.
«Ah! le gueux!» s'écria Pencroff.
Aussitôt tous trois s'étaient lancés sur les traces de Top, et au
moment où ils allaient le rejoindre, l'animal disparaissait sous
les eaux d'une vaste mare, ombragée par de grands pins séculaires.
Nab, Harbert, Pencroff s'étaient arrêtés, immobiles. Top s'était
jeté à l'eau, mais le cabiai, caché au fond de la mare, ne
paraissait plus.
«Attendons, dit le jeune garçon, car il viendra bientôt respirer à
la surface.
-- Ne se noiera-t-il pas? demanda Nab.
-- Non, répondit Harbert, puisqu'il a les pieds palmés, et c'est
presque un amphibie. Mais guettons-le.»
Top était resté à la nage. Pencroff et ses deux compagnons
allèrent occuper chacun un point de la berge, afin de couper toute
retraite au cabiai, que le chien cherchait en nageant à la surface
de la mare.
Harbert ne se trompait pas. Après quelques minutes, l'animal
remonta au-dessus des eaux. Top d'un bond fut sur lui, et
l'empêcha de plonger à nouveau. Un instant plus tard, le cabiai,
traîné jusqu'à la berge, était assommé d'un coup du bâton de Nab.
«Hurrah! s'écria Pencroff, qui employait volontiers ce cri de
triomphe. Rien qu'un charbon ardent, et ce rongeur sera rongé
jusqu'aux os!»
Pencroff chargea le cabiai sur son épaule, et, jugeant à la
hauteur du soleil qu'il devait être environ deux heures, il donna
le signal du retour.
L'instinct de Top ne fut pas inutile aux chasseurs, qui, grâce à
l'intelligent animal, purent retrouver le chemin déjà parcouru.
Une demi-heure après, ils arrivaient au coude de la rivière.
Ainsi qu'il l'avait fait la première fois, Pencroff établit
rapidement un train de bois, bien que, faute de feu, cela lui
semblât une besogne inutile, et, le train suivant le fil de l'eau,
on revint vers les Cheminées.
Mais, le marin n'en était pas à cinquante pas qu'il s'arrêtait,
poussait de nouveau un hurrah formidable, et, tendant la main vers
l'angle de la falaise:
«Harbert! Nab! Voyez!» s'écriait-il.
Une fumée s'échappait et tourbillonnait au-dessus des roches!
CHAPITRE X
Quelques instants après, les trois chasseurs se trouvaient devant
un foyer pétillant. Cyrus Smith et le reporter étaient là.
Pencroff les regardait l'un et l'autre, sans mot dire, son cabiai
à la main.
«Eh bien, oui, mon brave, s'écria le reporter. Du feu, du vrai
feu, qui rôtira parfaitement ce magnifique gibier dont nous nous
régalerons tout à l'heure!
-- Mais qui a allumé?... demanda Pencroff.
-- Le soleil!»
La réponse de Gédéon Spilett était exacte. C'était le soleil qui
avait fourni cette chaleur dont s'émerveillait Pencroff. Le marin
ne voulait pas en croire ses yeux, et il était tellement ébahi,
qu'il ne pensait pas à interroger l'ingénieur.
«Vous aviez donc une lentille, monsieur? demanda Harbert à Cyrus
Smith.
-- Non, mon enfant, répondit celui-ci, mais j'en ai fait une.»
Et il montra l'appareil qui lui avait servi de lentille. C'étaient
tout simplement les deux verres qu'il avait enlevés à la montre du
reporter et à la sienne. Après les avoir remplis d'eau et rendu
leurs bords adhérents au moyen d'un peu de glaise, il s'était
ainsi fabriqué une véritable lentille, qui, concentrant les rayons
solaires sur une mousse bien sèche, en avait déterminé la
combustion.
Le marin considéra l'appareil, puis il regarda l'ingénieur sans
prononcer un mot. Seulement, son regard en disait long! Si, pour
lui, Cyrus SMith n'était pas un dieu, c'était assurément plus
qu'un homme. Enfin la parole lui revint, et il s'écria:
«Notez cela, Monsieur Spilett, notez cela sur votre papier!
-- C'est noté», répondit le reporter.
Puis, Nab aidant, le marin disposa la broche, et le cabiai,
convenablement vidé, grilla bientôt, comme un simple cochon de
lait, devant une flamme claire et pétillante.
Les Cheminées étaient redevenues plus habitables, non seulement
parce que les couloirs s'échauffaient au feu du foyer, mais parce
que les cloisons de pierres et de sable avaient été rétablies.
On le voit, l'ingénieur et son compagnon avaient bien employé la
journée. Cyrus Smith avait presque entièrement recouvré ses
forces, et s'était essayé en montant sur le plateau supérieur. De
ce point, son oeil, accoutumé à évaluer les hauteurs et les
distances, s'était longtemps fixé sur ce cône dont il voulait le
lendemain atteindre la cime. Le mont, situé à six milles environ
dans le nord-ouest, lui parut mesurer trois mille cinq cents pieds
au-dessus du niveau de la mer. Par conséquent, le regard d'un
observateur posté à son sommet pourrait parcourir l'horizon dans
un rayon de cinquante milles au moins.
Il était donc probable que Cyrus Smith résoudrait aisément cette
question «de continent ou d'île», à laquelle il donnait, non sans
raison, le pas sur toutes les autres.
On soupa convenablement. La chair du cabiai fut déclarée
excellente. Les sargasses et les amandes de pin pignon
complétèrent ce repas, pendant lequel l'ingénieur parla peu. Il
était préoccupé des projets du lendemain. Une ou deux fois,
Pencroff émit quelques idées sur ce qu'il conviendrait de faire,
mais Cyrus Smith, qui était évidemment un esprit méthodique, se
contenta de secouer la tête.
«Demain, répétait-il, nous saurons à quoi nous en tenir, et nous
agirons en conséquence.»
Le repas terminé, de nouvelles brassées de bois furent jetées sur
le foyer, et les hôtes des Cheminées, y compris le fidèle Top,
s'endormirent d'un profond sommeil. Aucun incident ne troubla
cette nuit paisible, et le lendemain, -- 29 mars, -- frais et
dispos, ils se réveillaient, prêts à entreprendre cette excursion
qui devait fixer leur sort.
Tout était prêt pour le départ. Les restes du cabiai pouvaient
nourrir pendant vingt-quatre heures encore Cyrus Smith et ses
compagnons. D'ailleurs, ils espéraient bien se ravitailler en
route. Comme les verres avaient été remis aux montres de
l'ingénieur et du reporter, Pencroff brûla un peu de ce linge qui
devait servir d'amadou. Quant au silex, il ne devait pas manquer
dans ces terrains d'origine plutonienne.
Il était sept heures et demie du matin, quand les explorateurs,
armés de bâtons, quittèrent les Cheminées. Suivant l'avis de
Pencroff, il parut bon de prendre le chemin déjà parcouru à
travers la forêt, quitte à revenir par une autre route. C'était
aussi la voie la plus directe pour atteindre la montagne. On
tourna donc l'angle sud, et on suivit la rive gauche de la
rivière, qui fut abandonnée au point où elle se coudait vers le
sud-ouest. Le sentier, déjà frayé sous les arbres verts, fut
retrouvé, et, à neuf heures, Cyrus Smith et ses compagnons
atteignaient la lisière occidentale de la forêt.
Le sol, jusqu'alors peu accidenté, marécageux d'abord, sec et
sablonneux ensuite, accusait une légère pente, qui remontait du
littoral vers l'intérieur de la contrée. Quelques animaux, très
fuyards, avaient été entrevus sous les futaies. Top les faisait
lever lestement, mais son maître le rappelait aussitôt, car le
moment n'était pas venu de les poursuivre. Plus tard, on verrait.
L'ingénieur n'était point homme à se laisser distraire de son idée
fixe. On ne se serait même pas trompé en affirmant qu'il
n'observait le pays, ni dans sa configuration, ni dans ses
productions naturelles. Son seul objectif, c'était ce mont qu'il
prétendait gravir, et il y allait tout droit.
À dix heures, on fit une halte de quelques minutes. Au sortir de
la forêt, le système orographique de la contrée avait apparu aux
regards. Le mont se composait de deux cônes. Le premier, tronqué à
une hauteur de deux mille cinq cents pieds environ, était soutenu
par de capricieux contreforts, qui semblaient se ramifier comme
les griffes d'une immense serre appliquée sur le sol. Entre ces
contreforts se creusaient autant de vallées étroites, hérissées
d'arbres, dont les derniers bouquets s'élevaient jusqu'à la
troncature du premier cône. Toutefois, la végétation paraissait
être moins fournie dans la partie de la montagne exposée au nord-
est, et on y apercevait des zébrures assez profondes, qui devaient
être des coulées laviques. Sur le premier cône reposait un second
cône, légèrement arrondi à sa cime, et qui se tenait un peu de
travers. On eût dit un vaste chapeau rond placé sur l'oreille. Il
semblait formé d'une terre dénudée, que perçaient en maint endroit
des roches rougeâtres.
C'était le sommet de ce second cône qu'il convenait d'atteindre,
et l'arête des contreforts devait offrir la meilleure route pour y
arriver.
«Nous sommes sur un terrain volcanique», avait dit Cyrus Smith, et
ses compagnons, le suivant, commencèrent à s'élever peu à peu sur
le dos d'un contrefort, qui, par une ligne sinueuse et par
conséquent plus aisément franchissable, aboutissait au premier
plateau.
Les intumescences étaient nombreuses sur ce sol, que les forces
plutoniennes avaient évidemment convulsionné. Çà et là, blocs
erratiques, débris nombreux de basalte, pierres ponces,
obsidiennes. Par bouquets isolés, s'élevaient de ces conifères,
qui, quelques centaines de pieds plus bas, au fond des étroites
gorges, formaient d'épais massifs, presque impénétrables aux
rayons du soleil.
Pendant cette première partie de l'ascension sur les rampes
inférieures, Harbert fit remarquer des empreintes qui indiquaient
le passage récent de grands animaux, fauves ou autres.
«Ces bêtes-là ne nous céderont peut-être pas volontiers leur
domaine? dit Pencroff.
-- Eh bien, répondit le reporter, qui avait déjà chassé le tigre
aux Indes et le lion en Afrique, nous verrons à nous en
débarrasser. Mais, en attendant, tenons-nous sur nos gardes!»
Cependant, on s'élevait peu à peu. La route, accrue par des
détours et des obstacles qui ne pouvaient être franchis
directement, était longue. Quelquefois aussi, le sol manquait
subitement, et l'on se trouvait sur le bord de profondes crevasses
qu'il fallait tourner. À revenir ainsi sur ses pas, afin de suivre
quelque sentier praticable, c'était du temps employé et des
fatigues subies. À midi, quand la petite troupe fit halte pour
déjeuner au pied d'un large bouquet de sapins, près d'un petit
ruisseau qui s'en allait en cascade, elle se trouvait encore à mi-
chemin du premier plateau, qui, dès lors, ne serait
vraisemblablement atteint qu'à la nuit tombante. De ce point,
l'horizon de mer se développait plus largement; mais, sur la
droite, le regard, arrêté par le promontoire aigu du sud-est, ne
pouvait déterminer si la côte se rattachait par un brusque retour
à quelque terre d'arrière plan. À gauche, le rayon de vue gagnait
bien quelques milles au nord; toutefois, dès le nord-ouest, au
point qu'occupaient les explorateurs, il était coupé net par
l'arête d'un contrefort bizarrement taillé, qui formait comme la
puissante culée du cône central. On ne pouvait donc rien
pressentir encore de la question que voulait résoudre Cyrus Smith.
À une heure, l'ascension fut reprise. Il fallut biaiser vers le
sud-ouest et s'engager de nouveau dans des taillis assez épais.
Là, sous le couvert des arbres, voletaient plusieurs couples de
gallinacés de la famille des faisans. C'étaient des «tragopans»,
ornés d'un fanon charnu qui pendait sur leurs gorges, et de deux
minces cornes cylindriques, plantées en arrière de leurs yeux.
Parmi ces couples, de la taille d'un coq, la femelle était
uniformément brune, tandis que le mâle resplendissait sous son
plumage rouge, semé de petites larmes blanches.
Gédéon Spilett, d'un coup de pierre, adroitement et vigoureusement
lancé, tua un de ces tragopans, que Pencroff, affamé par le grand
air, ne regarda pas sans quelque convoitise.
Après avoir quitté ce taillis, les ascensionnistes, se faisant la
courte échelle, gravirent sur un espace de cent pieds un talus
très raide, et atteignirent un étage supérieur, peu fourni
d'arbres, dont le sol prenait une apparence volcanique. Il
s'agissait alors de revenir vers l'est, en décrivant des lacets
qui rendaient les pentes plus praticables, car elles étaient alors
fort raides, et chacun devait choisir avec soin l'endroit où se
posait son pied. Nab et Harbert tenaient la tête, Pencroff la
queue; entre eux, Cyrus et le reporter. Les animaux qui
fréquentaient ces hauteurs -- et les traces ne manquaient pas --
devaient nécessairement appartenir à ces races, au pied sûr et à
l'échine souple, des chamois ou des isards. On en vit quelques-
uns, mais ce ne fut pas le nom que leur donna Pencroff, car, à un
certain moment:
«Des moutons!» s'écria-t-il.
Tous s'étaient arrêtés à cinquante pas d'une demi-douzaine
d'animaux de grande taille, aux fortes cornes courbées en arrière
et aplaties vers la pointe, à la toison laineuse, cachée sous de
longs poils soyeux de couleur fauve.
Ce n'étaient point des moutons ordinaires, mais une espèce
communément répandue dans les régions montagneuses des zones
tempérées, à laquelle Harbert donna le nom de mouflons.
«Ont-ils des gigots et des côtelettes? demanda le marin.
-- Oui, répondit Harbert.
-- Eh bien, ce sont des moutons!» dit Pencroff.
Ces animaux, immobiles entre les débris de basalte, regardaient
d'un oeil étonné, comme s'ils voyaient pour la première fois des
bipèdes humains. Puis, leur crainte subitement éveillée, ils
disparurent en bondissant sur les roches.
«Au revoir!» leur cria Pencroff d'un ton si comique, que Cyrus
Smith, Gédéon Spilett, Harbert et Nab ne purent s'empêcher de
rire.
L'ascension continua. On pouvait fréquemment observer, sur
certaines déclivités, des traces de laves, très capricieusement
striées. De petites solfatares coupaient parfois la route suivie
par les ascensionnistes, et il fallait en prolonger les bords. En
quelques points, le soufre avait déposé sous la forme de
concrétions cristallines, au milieu de ces matières qui précèdent
généralement les épanchements laviques, pouzzolanes à grains
irréguliers et fortement torréfiés, cendres blanchâtres faites
d'une infinité de petits cristaux feldspathiques. Aux approches du
premier plateau, formé par la troncature du cône inférieur, les
difficultés de l'ascension furent très prononcées. Vers quatre
heures, l'extrême zone des arbres avait été dépassée. Il ne
restait plus, çà et là, que quelques pins grimaçants et décharnés,
qui devaient avoir la vie dure pour résister, à cette hauteur, aux
grands vents du large.
Heureusement pour l'ingénieur et ses compagnons, le temps était
beau, l'atmosphère tranquille, car une violente brise, à une
altitude de trois mille pieds, eût gêné leurs évolutions. La
pureté du ciel au zénith se sentait à travers la transparence de
l'air. Un calme parfait régnait autour d'eux. Ils ne voyaient plus
le soleil, alors caché par le vaste écran du cône supérieur, qui
masquait le demi-horizon de l'ouest, et dont l'ombre énorme,
s'allongeant jusqu'au littoral, croissait à mesure que l'astre
radieux s'abaissait dans sa course diurne. Quelques vapeurs,
brumes plutôt que nuages, commençaient à se montrer dans l'est, et
se coloraient de toutes les couleurs spectrales sous l'action des
rayons solaires.
Cinq cents pieds seulement séparaient alors les explorateurs du
plateau qu'ils voulaient atteindre, afin d'y établir un campement
pour la nuit, mais ces cinq cents pieds s'accrurent de plus de
deux milles par les zigzags qu'il fallut décrire. Le sol, pour
ainsi dire, manquait sous le pied. Les pentes présentaient souvent
un angle tellement ouvert, que l'on glissait sur les coulées de
laves, quand les stries, usées par l'air, n'offraient pas un point
d'appui suffisant. Enfin, le soir se faisait peu à peu, et il
était presque nuit, quand Cyrus Smith et ses compagnons, très
fatigués par une ascension de sept heures, arrivèrent au plateau
du premier cône.
Il fut alors question d'organiser le campement, et de réparer ses
forces, en soupant d'abord, en dormant ensuite. Ce second étage de
la montagne s'élevait sur une base de roches, au milieu desquelles
on trouva facilement une retraite. Le combustible n'était pas
abondant. Cependant, on pouvait obtenir du feu au moyen des
mousses et des broussailles sèches qui hérissaient certaines
portions du plateau. Pendant que le marin préparait son foyer sur
des pierres qu'il disposa à cet usage, Nab et Harbert s'occupèrent
de l'approvisionner en combustible.
Ils revinrent bientôt avec leur charge de broussailles.
Le briquet fut battu, le linge brûlé recueillit les étincelles du
silex, et, sous le souffle de Nab, un feu pétillant se développa,
en quelques instants, à l'abri des roches.
Ce feu n'était destiné qu'à combattre la température un peu froide
de la nuit, et il ne fut pas employé à la cuisson du faisan, que
Nab réservait pour le lendemain. Les restes du cabiai et quelques
douzaines d'amandes de pin pignon formèrent les éléments du
souper. Il n'était pas encore six heures et demie que tout était
terminé.
Cyrus Smith eut alors la pensée d'explorer, dans la demi-
obscurité, cette large assise circulaire qui supportait le cône
supérieur de la montagne. Avant de prendre quelque repos, il
voulait savoir si ce cône pourrait être tourné à sa base, pour le
cas où ses flancs, trop déclives, le rendraient inaccessible
jusqu'à son sommet. Cette question ne laissait pas de le
préoccuper, car il était possible que, du côté où le chapeau
s'inclinait, c'est-à-dire vers le nord, le plateau ne fût pas
praticable. Or, si la cime de la montagne ne pouvait être
atteinte, d'une part, et si, de l'autre, on ne pouvait contourner
la base du cône, il serait impossible d'examiner la portion
occidentale de la contrée, et le but de l'ascension serait en
partie manqué.
Donc, l'ingénieur, sans tenir compte de ses fatigues, laissant
Pencroff et Nab organiser la couchée, et Gédéon Spilett noter les
incidents du jour, commença à suivre la lisière circulaire du
plateau, en se dirigeant vers le nord. Harbert l'accompagnait.
La nuit était belle et tranquille, l'obscurité peu profonde
encore. Cyrus Smith et le jeune garçon marchaient l'un près de
l'autre, sans parler. En de certains endroits, le plateau
s'ouvrait largement devant eux, et ils passaient sans encombre. En
d'autres, obstrué par les éboulis, il n'offrait qu'une étroite
sente, sur laquelle deux personnes ne pouvaient marcher de front.
Il arriva même qu'après une marche de vingt minutes, Cyrus Smith
et Harbert durent s'arrêter. À partir de ce point, le talus des
deux cônes affleurait. Plus d'épaulement qui séparât les deux
parties de la montagne. La contourner sur des pentes inclinées à
près de soixante-dix degrés devenait impraticable.
Mais, si l'ingénieur et le jeune garçon durent renoncer à suivre
une direction circulaire, en revanche, la possibilité leur fut
alors donnée de reprendre directement l'ascension du cône. En
effet, devant eux s'ouvrait un éventrement profond du massif.
C'était l'égueulement du cratère supérieur, le goulot, si l'on
veut, par lequel s'échappaient les matières éruptives liquides, à
l'époque où le volcan était encore en activité. Les laves durcies,
les scories encroûtées formaient une sorte d'escalier naturel, aux
marches largement dessinées, qui devaient faciliter l'accès du
sommet de la montagne. Un coup d'oeil suffit à Cyrus Smith pour
reconnaître cette disposition, et, sans hésiter, suivi du jeune
garçon, il s'engagea dans l'énorme crevasse, au milieu d'une
obscurité croissante.
C'était encore une hauteur de mille pieds à franchir.
Les déclivités intérieures du cratère seraient-elles praticables?
On le verrait bien. L'ingénieur continuerait sa marche
ascensionnelle, tant qu'il ne serait pas arrêté. Heureusement, ces
déclivités, très allongées et très sinueuses, décrivaient un large
pas de vis à l'intérieur du volcan, et favorisaient la marche en
hauteur.
Quant au volcan lui-même, on ne pouvait douter qu'il ne fût
complètement éteint. Pas une fumée ne s'échappait de ses flancs.
Pas une flamme ne se décelait dans les cavités profondes. Pas un
grondement, pas un murmure, pas un tressaillement ne sortait de ce
puits obscur, qui se creusait peut-être jusqu'aux entrailles du
globe. L'atmosphère même, au dedans de ce cratère, n'était saturée
d'aucune vapeur sulfureuse. C'était plus que le sommeil d'un
volcan, c'était sa complète extinction.
La tentative de Cyrus Smith devait réussir. Peu à peu, Harbert et
lui, en remontant sur les parois internes, virent le cratère
s'élargir au-dessus de leur tête. Le rayon de cette portion
circulaire du ciel, encadrée par les bords du cône, s'accrut
sensiblement. À chaque pas, pour ainsi dire, que firent Cyrus
Smith et Harbert, de nouvelles étoiles entrèrent dans le champ de
leur vision. Les magnifiques constellations de ce ciel austral
resplendissaient. Au zénith, brillaient d'un pur éclat la
splendide Antarès du Scorpion, et, non loin, cette B du Centaure
que l'on croit être l'étoile la plus rapprochée du globe
terrestre. Puis, à mesure que s'évasait le cratère, apparurent
Fomalhaut du Poisson, le Triangle austral, et enfin, presque au
pôle antarctique du monde, cette étincelante Croix du Sud, qui
remplace la Polaire de l'hémisphère boréal.
Il était près de huit heures, quand Cyrus Smith et Harbert mirent
le pied sur la crête supérieure du mont, au sommet du cône.
L'obscurité était complète alors, et ne permettait pas au regard
de s'étendre sur un rayon de deux milles. La mer entourait-elle
cette terre inconnue, ou cette terre se rattachait-elle, dans
l'ouest, à quelque continent du Pacifique? On ne pouvait encore le
reconnaître. Vers l'ouest, une bande nuageuse, nettement dessinée
à l'horizon, accroissait les ténèbres, et l'oeil ne savait
découvrir si le ciel et l'eau s'y confondaient sur une même ligne
circulaire.
Mais, en un point de cet horizon, une vague lueur parut soudain,
qui descendait lentement, à mesure que le nuage montait vers le
zénith.
C'était le croissant délié de la lune, déjà près de disparaître.
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