déposée dans la chambre centrale, au fond d'une petite cavité du roc, à l'abri de tout vent et de toute humidité. Il était alors neuf heures du matin. Le temps menaçait, et la brise soufflait du sud-est. Harbert et Pencroff tournèrent l'angle des Cheminées, non sans avoir jeté un regard sur la fumée qui se tordait à une pointe de roc; puis, ils remontèrent la rive gauche de la rivière. Arrivé à la forêt, Pencroff cassa au premier arbre deux solides branches qu'il transforma en gourdins, et dont Harbert usa la pointe sur une roche. Ah! que n'eût-il donné pour avoir un couteau! Puis, les deux chasseurs s'avancèrent dans les hautes herbes, en suivant la berge. À partir du coude qui reportait son cours dans le sud-ouest, la rivière se rétrécissait peu à peu, et ses rives formaient un lit très encaissé recouvert par le double arceau des arbres. Pencroff, afin de ne pas s'égarer, résolut de suivre le cours d'eau qui le ramènerait toujours à son point de départ. Mais la berge n'était pas sans présenter quelques obstacles, ici des arbres dont les branches flexibles se courbaient jusqu'au niveau du courant, là des lianes ou des épines qu'il fallait briser à coups de bâton. Souvent, Harbert se glissait entre les souches brisées avec la prestesse d'un jeune chat, et il disparaissait dans le taillis. Mais Pencroff le rappelait aussitôt en le priant de ne point s'éloigner. Cependant, le marin observait avec attention la disposition et la nature des lieux. Sur cette rive gauche, le sol était plat et remontait insensiblement vers l'intérieur. Quelquefois humide, il prenait alors une apparence marécageuse. On y sentait tout un réseau sous-jacent de filets liquides qui, par quelque faille souterraine, devaient s'épancher vers la rivière. Quelquefois aussi, un ruisseau coulait à travers le taillis, que l'on traversait sans peine. La rive opposée paraissait être plus accidentée, et la vallée, dont la rivière occupait le thalweg, s'y dessinait plus nettement. La colline, couverte d'arbres disposés par étages, formait un rideau qui masquait le regard. Sur cette rive droite, la marche eût été difficile, car les déclivités s'y abaissaient brusquement, et les arbres, courbés sur l'eau, ne se maintenaient que par la puissance de leurs racines. Inutile d'ajouter que cette forêt, aussi bien que la côte déjà parcourue, était vierge de toute empreinte humaine. Pencroff n'y remarqua que des traces de quadrupèdes, des passées fraîches d'animaux, dont il ne pouvait reconnaître l'espèce. Très certainement, -- et ce fut aussi l'opinion d'Harbert, -- quelques- unes avaient été laissées par des fauves formidables avec lesquels il y aurait à compter sans doute; mais nulle part la marque d'une hache sur un tronc d'arbre, ni les restes d'un feu éteint, ni l'empreinte d'un pas; ce dont on devait se féliciter peut-être, car sur cette terre, en plein Pacifique, la présence de l'homme eût été peut-être plus à craindre qu'à désirer. Harbert et Pencroff, causant à peine, car les difficultés de la route étaient grandes, n'avançaient que fort lentement, et, après une heure de marche, ils avaient à peine franchis un mille. Jusqu'alors, la chasse n'avait pas été fructueuse. Cependant, quelques oiseaux chantaient et voletaient sous la ramure, et se montraient très farouches, comme si l'homme leur eût instinctivement inspiré une juste crainte. Entre autres volatiles, Harbert signala, dans une partie marécageuse de la forêt, un oiseau à bec aigu et allongé, qui ressemblait anatomiquement à un martin-pêcheur. Toutefois, il se distinguait de ce dernier par son plumage assez rude, revêtu d'un éclat métallique. «Ce doit être un «jacamar», dit Harbert, en essayant d'approcher l'animal à bonne portée. -- Ce serait bien l'occasion de goûter du jacamar, répondit le marin, si cet oiseau-là était d'humeur à se laisser rôtir!» En ce moment, une pierre, adroitement et vigoureusement lancée par le jeune garçon, vint frapper le volatile à la naissance de l'aile; mais le coup ne fut pas suffisant, car le jacamar s'enfuit de toute la vitesse de ses jambes et disparut en un instant. «Maladroit que je suis! s'écria Harbert. -- Eh non, mon garçon! répondit le marin. Le coup était bien porté, et plus d'un aurait manqué l'oiseau. Allons! ne vous dépitez pas! Nous le rattraperons un autre jour!» L'exploration continua. À mesure que les chasseurs s'avançaient, les arbres, plus espacés, devenaient magnifiques, mais aucun ne produisait de fruits comestibles. Pencroff cherchait vainement quelques-uns de ces précieux palmiers qui se prêtent à tant d'usages de la vie domestique, et dont la présence a été signalée jusqu'au quarantième parallèle dans l'hémisphère boréal et jusqu'au trente-cinquième seulement dans l'hémisphère austral. Mais cette forêt ne se composait que de conifères, tels que les déodars, déjà reconnus par Harbert, des «douglas», semblables à ceux qui poussent sur la côte nord-ouest de l'Amérique, et des sapins admirables, mesurant cent cinquante pieds de hauteur. En ce moment, une volée d'oiseaux de petite taille et d'un joli plumage, à queue longue et chatoyante, s'éparpillèrent entre les branches, semant leurs plumes, faiblement attachées, qui couvrirent le sol d'un fin duvet. Harbert ramassa quelques-unes de ces plumes, et, après les avoir examinées: «Ce sont des «couroucous», dit-il. -- Je leur préférerais une pintade ou un coq de bruyère, répondit Pencroff; mais enfin, s'ils sont bons à manger?... -- Ils sont bons à manger, et même leur chair est très délicate, reprit Harbert. D'ailleurs, si je ne me trompe, il est facile de les approcher et de les tuer à coups de bâton.» Le marin et le jeune garçon, se glissant entre les herbes, arrivèrent au pied d'un arbre dont les basses branches étaient couvertes de petits oiseaux. Ces couroucous attendaient au passage les insectes qui leur servent de nourriture. On voyait leurs pattes emplumées serrer fortement les pousses moyennes qui leur servaient d'appui. Les chasseurs se redressèrent alors, et, avec leurs bâtons manoeuvrés comme une faux, ils rasèrent des files entières de ces couroucous, qui ne songeaient point à s'envoler et se laissèrent stupidement abattre. Une centaine jonchait déjà le sol, quand les autres se décidèrent à fuir. «Bien, dit Pencroff, voilà un gibier tout à fait à la portée de chasseurs tels que nous! On le prendrait à la main!» Le marin enfila les couroucous, comme des mauviettes, au moyen d'une baguette flexible, et l'exploration continua. On put observer que le cours d'eau s'arrondissait légèrement, de manière à former un crochet vers le sud, mais ce détour ne se prolongeait vraisemblablement pas, car la rivière devait prendre sa source dans la montagne et s'alimenter de la fonte des neiges qui tapissaient les flancs du cône central. L'objet particulier de cette excursion était, on le sait, de procurer aux hôtes des Cheminées la plus grande quantité possible de gibier. On ne pouvait dire que le but jusqu'ici eût été atteint. Aussi le marin poursuivait-il activement ses recherches, et maugréait-il quand quelque animal, qu'il n'avait pas même le temps de reconnaître, s'enfuyait entre les hautes herbes. Si encore il avait eu le chien Top! Mais Top avait disparu en même temps que son maître et probablement péri avec lui! Vers trois heures après midi, de nouvelles bandes d'oiseaux furent entrevues à travers certains arbres, dont ils becquetaient les baies aromatiques, entre autres des genévriers. Soudain, un véritable appel de trompette résonna dans la forêt. Ces étranges et sonores fanfares étaient produites par ces gallinacés que l'on nomme «tétras» aux États-Unis. Bientôt on en vit quelques couples, au plumage varié de fauve et de brun, et à la queue brune. Harbert reconnut les mâles aux deux ailerons pointus, formés par les pennes relevées de leur cou. Pencroff jugea indispensable de s'emparer de l'un de ces gallinacés, gros comme une poule, et dont la chair vaut celle de la gélinotte. Mais c'était difficile, car ils ne se laissaient point approcher. Après plusieurs tentatives infructueuses, qui n'eurent d'autre résultat que d'effrayer les tétras, le marin dit au jeune garçon: «Décidément, puisqu'on ne peut les tuer au vol, il faut essayer de les prendre à la ligne. -- Comme une carpe? s'écria Harbert, très surpris de la proposition. -- Comme une carpe», répondit sérieusement le marin. Pencroff avait trouvé dans les herbes une demi-douzaine de nids de tétras, ayant chacun de deux à trois oeufs. Il eut grand soin de ne pas toucher à ces nids, auxquels leurs propriétaires ne pouvaient manquer de revenir. Ce fut autour d'eux qu'il imagina de tendre ses lignes, -- non des lignes à collets, mais de véritables lignes à hameçon. Il emmena Harbert à quelque distance des nids, et là il prépara ses engins singuliers avec le soin qu'eût apporté un disciple d'Isaac Walton. Harbert suivait ce travail avec un intérêt facile à comprendre, tout en doutant de la réussite. Les lignes furent faites de minces lianes, rattachées l'une à l'autre et longues de quinze à vingt pieds. De grosses épines très fortes, à pointes recourbées, que fournit un buisson d'acacias nains, furent liées aux extrémités des lianes en guise d'hameçon. Quant à l'appât, de gros vers rouges qui rampaient sur le sol en tinrent lieu. Cela fait, Pencroff, passant entre les herbes et se dissimulant avec adresse, alla placer le bout de ses lignes armées d'hameçons près des nids de tétras; puis il revint prendre l'autre bout et se cacha avec Harbert derrière un gros arbre. Tous deux alors attendirent patiemment. Harbert, il faut le dire, ne comptait pas beaucoup sur le succès de l'inventif Pencroff. Une grande demi- heure s'écoula, mais, ainsi que l'avait prévu le marin, plusieurs couples de tétras revinrent à leurs nids. Ils sautillaient, becquetant le sol, et ne pressentant en aucune façon la présence des chasseurs, qui, d'ailleurs, avaient eu soin de se placer sous le vent des gallinacés. Certes, le jeune garçon, à ce moment, se sentit intéressé très vivement. Il retenait son souffle, et Pencroff, les yeux écarquillés, la bouche ouverte, les lèvres avancées comme s'il allait goûter un morceau de tétras, respirait à peine. Cependant, les gallinacés se promenaient entre les hameçons, sans trop s'en préoccuper. Pencroff alors donna de petites secousses qui agitèrent les appâts, comme si les vers eussent été encore vivants. À coup sûr, le marin, en ce moment, éprouvait une émotion bien autrement forte que celle du pêcheur à la ligne, qui, lui, ne voit pas venir sa proie à travers les eaux. Les secousses éveillèrent bientôt l'attention des gallinacés, et les hameçons furent attaqués à coups de bec. Trois tétras, très voraces sans doute, avalèrent à la fois l'appât et l'hameçon. Soudain, d'un coup sec, Pencroff «ferra» son engin, et des battements d'aile lui indiquèrent que les oiseaux étaient pris. «Hurrah!» s'écria-t-il en se précipitant vers ce gibier, dont il se rendit maître en un instant. Harbert avait battu des mains. C'était la première fois qu'il voyait prendre des oiseaux à la ligne, mais le marin, très modeste, lui affirma qu'il n'en était pas à son coup d'essai, et que, d'ailleurs, il n'avait pas le mérite de l'invention. «Et en tout cas, ajouta-t-il, dans la situation où nous sommes, il faut nous attendre à en voir bien d'autres!» Les tétras furent attachés par les pattes, et Pencroff, heureux de ne point revenir les mains vides et voyant que le jour commençait à baisser, jugea convenable de retourner à sa demeure. La direction à suivre était tout indiquée par celle de la rivière, dont il ne s'agissait que de redescendre le cours, et, vers six heures, assez fatigués de leur excursion, Harbert et Pencroff rentraient aux Cheminées. CHAPITRE VII Gédéon Spilett, immobile, les bras croisés, était alors sur la grève, regardant la mer, dont l'horizon se confondait dans l'est avec un gros nuage noir qui montait rapidement vers le zénith. Le vent était déjà fort, et il fraîchissait avec le déclin du jour. Tout le ciel avait un mauvais aspect, et les premiers symptômes d'un coup de vent se manifestaient visiblement. Harbert entra dans les Cheminées, et Pencroff se dirigea vers le reporter. Celui-ci, très absorbé, ne le vit pas venir. «Nous allons avoir une mauvaise nuit, Monsieur Spilett! dit le marin. De la pluie et du vent à faire la joie des pétrels!» Le reporter, se retournant alors, aperçut Pencroff, et ses premières paroles furent celles-ci: «À quelle distance de la côte la nacelle a-t-elle, selon vous, reçu ce coup de mer qui a emporté notre compagnon?» Le marin ne s'attendait pas à cette question. Il réfléchit un instant et répondit: «À deux encablures, au plus. -- Mais qu'est-ce qu'une encablure? demanda Gédéon Spilett. -- Cent vingt brasses environ ou six cents pieds. -- Ainsi, dit le reporter, Cyrus Smith aurait disparu à douze cents pieds au plus du rivage? -- Environ, répondit Pencroff. -- Et son chien aussi? -- Aussi. -- Ce qui m'étonne, ajouta le reporter, en admettant que notre compagnon ait péri, c'est que Top ait également trouvé la mort, et que ni le corps du chien, ni celui de son maître n'aient été rejetés au rivage! -- Ce n'est pas étonnant, avec une mer aussi forte, répondit le marin. D'ailleurs, il se peut que les courants les aient portés plus loin sur la côte. -- Ainsi, c'est bien votre avis que notre compagnon a péri dans les flots? demanda encore une fois le reporter. -- C'est mon avis. -- Mon avis, à moi, dit Gédéon Spilett, sauf ce que je dois à votre expérience, Pencroff, c'est que le double fait de la disparition absolue de Cyrus et de Top, vivants ou morts, a quelque chose d'inexplicable et d'invraisemblable. -- Je voudrais penser comme vous, Monsieur Spilett, répondit Pencroff. Malheureusement, ma conviction est faite!» Cela dit, le marin revint vers les Cheminées. Un bon feu pétillait sur le foyer. Harbert venait d'y jeter une brassée de bois sec, et la flamme projetait de grandes clartés dans les parties sombres du couloir. Pencroff s'occupa aussitôt de préparer le dîner. Il lui parut convenable d'introduire dans le menu quelque pièce de résistance, car tous avaient besoin de réparer leurs forces. Les chapelets de couroucous furent conservés pour le lendemain, mais on pluma deux tétras, et bientôt, embrochés dans une baguette, les gallinacés rôtissaient devant un feu flambant. À sept heures du soir, Nab n'était pas encore de retour. Cette absence prolongée ne pouvait qu'inquiéter Pencroff au sujet du nègre. Il devait craindre ou qu'il lui fût arrivé quelque accident sur cette terre inconnue, ou que le malheureux eût fait quelque coup de désespoir. Mais Harbert tira de cette absence des conséquences toutes différentes. Pour lui, si Nab ne revenait pas, c'est qu'il s'était produit une circonstance nouvelle, qui l'avait engagé à prolonger ses recherches. Or, tout ce qui était nouveau ne pouvait l'être qu'à l'avantage de Cyrus Smith. Pourquoi Nab n'était-il pas rentré, si un espoir quelconque ne le retenait pas? Peut-être avait-il trouvé quelque indice, une empreinte de pas, un reste d'épave qui l'avait mis sur la voie? Peut-être suivait-il en ce moment une piste certaine? Peut-être était-il près de son maître?... Ainsi raisonnait le jeune garçon. Ainsi parla-t-il. Ses compagnons le laissèrent dire. Seul, le reporter l'approuvait du geste. Mais, pour Pencroff, ce qui était probable, c'est que Nab avait poussé plus loin que la veille ses recherches sur le littoral, et qu'il ne pouvait encore être de retour. Cependant, Harbert, très agité par de vagues pressentiments, manifesta plusieurs fois l'intention d'aller au-devant de Nab. Mais Pencroff lui fit comprendre que ce serait là une course inutile, que, dans cette obscurité et par ce déplorable temps, il ne pourrait retrouver les traces de Nab, et que mieux valait attendre. Si le lendemain Nab n'avait pas reparu, Pencroff n'hésiterait pas à se joindre à Harbert pour aller à la recherche de Nab. Gédéon Spilett approuva l'opinion du marin sur ce point qu'il ne fallait pas se diviser, et Harbert dut renoncer à son projet; mais deux grosses larmes tombèrent de ses yeux. Le reporter ne put se retenir d'embrasser le généreux enfant. Le mauvais temps s'était absolument déclaré. Un coup de vent de sud-est passait sur la côte avec une violence sans égale. On entendait la mer, qui baissait alors, mugir contre la lisière des premières roches, au large du littoral. La pluie, pulvérisée par l'ouragan, s'enlevait comme un brouillard liquide. On eût dit des haillons de vapeurs qui traînaient sur la côte, dont les galets bruissaient violemment, comme des tombereaux de cailloux qui se vident. Le sable, soulevé par le vent, se mêlait aux averses et en rendait l'assaut insoutenable. Il y avait dans l'air autant de poussière minérale que de poussière aqueuse. Entre l'embouchure de la rivière et le pan de la muraille, de grands remous tourbillonnaient, et les couches d'air qui s'échappaient de ce maelström, ne trouvant d'autre issue que l'étroite vallée au fond de laquelle se soulevait le cours d'eau, s'y engouffraient avec une irrésistible violence. Aussi la fumée du foyer, repoussée par l'étroit boyau, se rabattait-elle fréquemment, emplissant les couloirs et les rendant inhabitables. C'est pourquoi, dès que les tétras furent cuits, Pencroff laissa tomber le feu, et ne conserva plus que des braises enfouies sous les cendres. À huit heures, Nab n'avait pas encore reparu; mais on pouvait admettre maintenant que cet effroyable temps l'avait seul empêché de revenir, et qu'il avait dû chercher refuge dans quelque cavité, pour attendre la fin de la tourmente ou tout au moins le retour du jour. Quant à aller au-devant de lui, à tenter de le retrouver dans ces conditions, c'était impossible. Le gibier forma l'unique plat du souper. On mangea volontiers de cette viande, qui était excellente. Pencroff et Harbert, dont une longue excursion avait surexcité l'appétit, dévorèrent. Puis, chacun se retira dans le coin où il avait déjà reposé la nuit précédente, et Harbert ne tarda pas à s'endormir près du marin, qui s'était étendu le long du foyer. Au dehors, avec la nuit qui s'avançait, la tempête prenait des proportions formidables. C'était un coup de vent comparable à celui qui avait emporté les prisonniers depuis Richmond jusqu'à cette terre du Pacifique. Tempêtes fréquentes pendant ces temps d'équinoxe, fécondes en catastrophes, terribles surtout sur ce large champ, qui n'oppose aucun obstacle à leur fureur! On comprend donc qu'une côte ainsi exposée à l'est, c'est-à-dire directement aux coups de l'ouragan, et frappée de plein fouet, fût battue avec une force dont aucune description ne peut donner l'idée. Très heureusement, l'entassement de roches qui formait les Cheminées était solide. C'étaient d'énormes quartiers de granit, dont quelques-uns pourtant, insuffisamment équilibrés, semblaient trembler sur leur base. Pencroff sentait cela, et sous sa main, appuyée aux parois, couraient de rapides frémissements. Mais enfin il se répétait, et avec raison, qu'il n'y avait rien à craindre, et que sa retraite improvisée ne s'effondrerait pas. Toutefois, il entendait le bruit des pierres, détachées du sommet du plateau et arrachées par les remous du vent, qui tombaient sur la grève. Quelques-unes roulaient même à la partie supérieure des Cheminées, ou y volaient en éclats, quand elles étaient projetées perpendiculairement. Deux fois, le marin se releva et vint en rampant à l'orifice du couloir, afin d'observer au dehors. Mais ces éboulements, peu considérables, ne constituaient aucun danger, et il reprit sa place devant le foyer, dont les braises crépitaient sous la cendre. Malgré les fureurs de l'ouragan, le fracas de la tempête, le tonnerre de la tourmente, Harbert dormait profondément. Le sommeil finit même par s'emparer de Pencroff, que sa vie de marin avait habitué à toutes ces violences. Seul, Gédéon Spilett était tenu éveillé par l'inquiétude. Il se reprochait de ne pas avoir accompagné Nab. On a vu que tout espoir ne l'avait pas abandonné. Les pressentiments qui avaient agité Harbert n'avaient pas cessé de l'agiter aussi. Sa pensée était concentrée sur Nab. Pourquoi Nab n'était-il pas revenu? Il se retournait sur sa couche de sable, donnant à peine une vague attention à cette lutte des éléments. Parfois, ses yeux, appesantis par la fatigue, se fermaient un instant, mais quelque rapide pensée les rouvrait presque aussitôt. Cependant, la nuit s'avançait, et il pouvait être deux heures du matin, quand Pencroff, profondément endormi alors, fut secoué vigoureusement. «Qu'est-ce?» s'écria-t-il, en s'éveillant et en reprenant ses idées avec cette promptitude particulière aux gens de mer. Le reporter était penché sur lui, et lui disait: «Écoutez, Pencroff, écoutez!» Le marin prêta l'oreille et ne distingua aucun bruit étranger à celui des rafales. «C'est le vent, dit-il. -- Non, répondit Gédéon Spilett, en écoutant de nouveau, j'ai cru entendre... -- Quoi? -- Les aboiements d'un chien! -- Un chien! s'écria Pencroff, qui se releva d'un bond. -- Oui... des aboiements... -- Ce n'est pas possible! répondit le marin. Et, d'ailleurs, comment, avec les mugissements de la tempête... -- Tenez... écoutez...» dit le reporter. Pencroff écouta plus attentivement, et il crut, en effet, dans un instant d'accalmie, entendre des aboiements éloignés. «Eh bien!... dit le reporter, en serrant la main du marin. -- Oui... oui!... répondit Pencroff. -- C'est Top! C'est Top!...» s'écria Harbert, qui venait de s'éveiller, et tous trois s'élancèrent vers l'orifice des Cheminées. Ils eurent une peine extrême à sortir. Le vent les repoussait. Mais enfin, ils y parvinrent, et ne purent se tenir debout qu'en s'accotant contre les roches. Ils regardèrent, ils ne pouvaient parler. L'obscurité était absolue. La mer, le ciel, la terre, se confondaient dans une égale intensité des ténèbres. Il semblait qu'il n'y eût pas un atome de lumière diffuse dans l'atmosphère. Pendant quelques minutes, le reporter et ses deux compagnons demeurèrent ainsi, comme écrasés par la rafale, trempés par la pluie, aveuglés par le sable. Puis, ils entendirent encore une fois ces aboiements dans un répit de la tourmente, et ils reconnurent qu'ils devaient être assez éloignés. Ce ne pouvait être que Top qui aboyait ainsi! Mais était-il seul ou accompagné? Il est plus probable qu'il était seul, car, en admettant que Nab fût avec lui, Nab se serait dirigé en toute hâte vers les Cheminées. Le marin pressa la main du reporter, dont il ne pouvait se faire entendre, et d'une façon qui signifiait: «Attendez!» puis, il rentra dans le couloir. Un instant après, il ressortait avec un fagot allumé, il le projetait dans les ténèbres, et il poussait des sifflements aigus. À ce signal, qui était comme attendu, on eût pu le croire, des aboiements plus rapprochés répondirent, et bientôt un chien se précipita dans le couloir. Pencroff, Harbert et Gédéon Spilett y rentrèrent à sa suite. Une brassée de bois sec fut jetée sur les charbons. Le couloir s'éclaira d'une vive flamme. «C'est Top!» s'écria Harbert. C'était Top, en effet, un magnifique anglo-normand, qui tenait de ces deux races croisées la vitesse des jambes et la finesse de l'odorat, les deux qualités par excellence du chien courant. C'était le chien de l'ingénieur Cyrus Smith. Mais il était seul! Ni son maître, ni Nab ne l'accompagnaient! Cependant, comment son instinct avait-il pu le conduire jusqu'aux Cheminées, qu'il ne connaissait pas? Cela paraissait inexplicable, surtout au milieu de cette nuit noire, et par une telle tempête! Mais, détail plus inexplicable encore, Top n'était ni fatigué, ni épuisé, ni même souillé de vase ou de sable!... Harbert l'avait attiré vers lui et lui pressait la tête entre ses mains. Le chien se laissait faire et frottait son cou sur les mains du jeune garçon. «Si le chien est retrouvé, le maître se retrouvera aussi! dit le reporter. -- Dieu le veuille! répondit Harbert. Partons! Top nous guidera!» Pencroff ne fit pas une objection. Il sentait bien que l'arrivée de Top pouvait donner un démenti à ses conjectures. «En route!» dit-il. Pencroff recouvrit avec soin les charbons du foyer. Il plaça quelques morceaux de bois sous les cendres, de manière à retrouver du feu au retour. Puis, précédé du chien, qui semblait l'inviter à venir par de petits aboiements, et suivi du reporter et du jeune garçon, il s'élança au dehors, après avoir pris les restes du souper. La tempête était alors dans toute sa violence, et peut-être même à son maximum d'intensité. La lune, nouvelle alors, et, par conséquent, en conjonction avec le soleil, ne laissait pas filtrer la moindre lueur à travers les nuages. Suivre une route rectiligne devenait difficile. Le mieux était de s'en rapporter à l'instinct de Top. Ce qui fut fait. Le reporter et le jeune garçon marchaient derrière le chien, et le marin fermait la marche. Aucun échange de paroles n'eût été possible. La pluie ne tombait pas très abondamment, car elle se pulvérisait au souffle de l'ouragan, mais l'ouragan était terrible. Toutefois, une circonstance favorisa très heureusement le marin et ses deux compagnons. En effet, le vent chassait du sud-est, et, par conséquent, il les poussait de dos. Ce sable qu'il projetait avec violence, et qui n'eût pas été supportable, ils le recevaient par derrière, et, à la condition de ne point se retourner, ils ne pouvaient en être incommodés de façon à gêner leur marche. En somme, ils allaient souvent plus vite qu'ils ne le voulaient, et précipitaient leurs pas afin de ne point être renversés, mais un immense espoir doublait leurs forces, et ce n'était plus à l'aventure, cette fois, qu'ils remontaient le rivage. Ils ne mettaient pas en doute que Nab n'eût retrouvé son maître, et qu'il ne leur eût envoyé le fidèle chien. Mais l'ingénieur était-il vivant, ou Nab ne mandait-il ses compagnons que pour rendre les derniers devoirs au cadavre de l'infortuné Smith? Après avoir dépassé le pan coupé de la haute terre dont ils s'étaient prudemment écartés, Harbert, le reporter et Pencroff s'arrêtèrent pour reprendre haleine. Le retour du rocher les abritait contre le vent, et ils respiraient après cette marche d'un quart d'heure, qui avait été plutôt une course. À ce moment, ils pouvaient s'entendre, se répondre, et le jeune garçon ayant prononcé le nom de Cyrus Smith, Top aboya à petits coups, comme s'il eût voulu dire que son maître était sauvé. «Sauvé, n'est-ce pas? répétait Harbert, sauvé, Top?» Et le chien aboyait comme pour répondre. La marche fut reprise. Il était environ deux heures et demie du matin. La mer commençait à monter, et, poussée par le vent, cette marée, qui était une marée de syzygie, menaçait d'être très forte. Les grandes lames tonnaient contre la lisière d'écueils, et elles l'assaillaient avec une telle violence, que, très probablement, elles devaient passer par-dessus l'îlot, absolument invisible alors. Cette longue digue ne couvrait donc plus la côte, qui était directement exposée aux chocs du large. Dès que le marin et ses compagnons se furent détachés du pan coupé, le vent les frappa de nouveau avec une extrême fureur. Courbés, tendant le dos à la rafale, ils marchaient très vite, suivant Top, qui n'hésitait pas sur la direction à prendre. Ils remontaient au nord, ayant sur leur droite une interminable crête de lames, qui déferlait avec un assourdissant fracas, et sur leur gauche une obscure contrée dont il était impossible de saisir l'aspect. Mais ils sentaient bien qu'elle devait être relativement plate, car l'ouragan passait maintenant au-dessus d'eux sans les prendre en retour, effet qui se produisait quand il frappait la muraille de granit. À quatre heures du matin, on pouvait estimer qu'une distance de cinq milles avait été franchie. Les nuages s'étaient légèrement relevés et ne traînaient plus sur le sol. La rafale, moins humide, se propageait en courants d'air très vifs, plus secs et plus froids. Insuffisamment protégés par leurs vêtements, Pencroff, Harbert et Gédéon Spilett devaient souffrir cruellement, mais pas une plainte ne s'échappait de leurs lèvres. Ils étaient décidés à suivre Top jusqu'où l'intelligent animal voudrait les conduire. Vers cinq heures, le jour commença à se faire. Au zénith d'abord, où les vapeurs étaient moins épaisses, quelques nuances grisâtres découpèrent le bord des nuages, et bientôt, sous une bande opaque, un trait plus lumineux dessina nettement l'horizon de mer. La crête des lames se piqua légèrement de lueurs fauves, et l'écume se refit blanche. En même temps, sur la gauche, les parties accidentées du littoral commençaient à s'estomper confusément, mais ce n'était encore que du gris sur du noir. À six heures du matin, le jour était fait. Les nuages couraient avec une extrême rapidité dans une zone relativement haute. Le marin et ses compagnons étaient alors à six milles environ des Cheminées. Ils suivaient une grève très plate, bordée au large par une lisière de roches dont les têtes seulement émergeaient alors, car on était au plein de la mer. Sur la gauche, la contrée, qu'accidentaient quelques dunes hérissées de chardons, offrait l'aspect assez sauvage d'une vaste région sablonneuse. Le littoral était peu découpé, et n'offrait d'autre barrière à l'Océan qu'une chaîne assez irrégulière de monticules. Çà et là, un ou deux arbres grimaçaient, couchés vers l'ouest, les branches projetées dans cette direction. Bien en arrière, dans le sud-ouest, s'arrondissait la lisière de la dernière forêt. En ce moment, Top donna des signes non équivoques d'agitation. Il allait en avant, revenait au marin, et semblait l'engager à hâter le pas. Le chien avait alors quitté la grève, et, poussé par son admirable instinct, sans montrer une seule hésitation, il s'était engagé entre les dunes. On le suivit. Le pays paraissait être absolument désert. Pas un être vivant ne l'animait. La lisière des dunes, fort large, était composée de monticules, et même de collines très capricieusement distribuées. C'était comme une petite Suisse de sable, et il ne fallait rien moins qu'un instinct prodigieux pour s'y reconnaître. Cinq minutes après avoir quitté la grève, le reporter et ses compagnons arrivaient devant une sorte d'excavation creusée au revers d'une haute dune. Là, Top s'arrêta et jeta un aboiement clair. Spilett, Harbert et Pencroff pénétrèrent dans cette grotte. Nab était là, agenouillé près d'un corps étendu sur un lit d'herbes... Ce corps était celui de l'ingénieur Cyrus Smith. CHAPITRE VIII Nab ne bougea pas. Le marin ne lui jeta qu'un mot. «Vivant!» s'écria-t-il. Nab ne répondit pas. Gédéon Pilett et Pencroff devinrent pâles. Harbert joignit les mains et demeura immobile. Mais il était évident que le pauvre nègre, absorbé dans sa douleur, n'avait ni vu ses compagnons ni entendu les paroles du marin. Le reporter s'agenouilla près de ce corps sans mouvement, et posa son oreille sur la poitrine de l'ingénieur, dont il entr'ouvrit les vêtements. Une minute -- un siècle! -- s'écoula, pendant qu'il cherchait à surprendre quelque battement du coeur. Nab s'était redressé un peu et regardait sans voir. Le désespoir n'eût pu altérer davantage un visage d'homme. Nab était méconnaissable, épuisé par la fatigue, brisé par la douleur. Il croyait son maître mort. Gédéon Spilett, après une longue et attentive observation, se releva. «Il vit!» dit-il. Pencroff, à son tour, se mit à genoux près de Cyrus Smith; son oreille saisit aussi quelques battements, et ses lèvres, quelque souffle qui s'échappait des lèvres de l'ingénieur. Harbert, sur un mot du reporter, s'élança au dehors pour chercher de l'eau. Il trouva à cent pas de là un ruisseau limpide, évidemment très grossi par les pluies de la veille, et qui filtrait à travers le sable. Mais rien pour mettre cette eau, pas une coquille dans ces dunes! Le jeune garçon dut se contenter de tremper son mouchoir dans le ruisseau, et il revint en courant vers la grotte. Heureusement, ce mouchoir imbibé suffit à Gédéon Spilett, qui ne voulait qu'humecter les lèvres de l'ingénieur. Ces molécules d'eau fraîche produisirent un effet presque immédiat. Un soupir s'échappa de la poitrine de Cyrus Smith, et il sembla même qu'il essayait de prononcer quelques paroles. «Nous le sauverons!» dit le reporter. Nab avait repris espoir à ces paroles. Il déshabilla son maître, afin de voir si le corps ne présenterait pas quelque blessure. Ni la tête, ni le torse, ni les membres n'avaient de contusions, pas même d'écorchures, chose surprenante, puisque le corps de Cyrus Smith avait dû être roulé au milieu des roches; les mains elles- mêmes étaient intactes, et il était difficile d'expliquer comment l'ingénieur ne portait aucune trace des efforts qu'il avait dû faire pour franchir la ligne d'écueils. Mais l'explication de cette circonstance viendrait plus tard. Quand Cyrus Smith pourrait parler, il dirait ce qui s'était passé. Pour le moment, il s'agissait de le rappeler à la vie, et il était probable que des frictions amèneraient ce résultat. C'est ce qui fut fait avec la vareuse du marin. L'ingénieur, réchauffé par ce rude massage, remua légèrement le bras, et sa respiration commença à se rétablir d'une façon plus régulière. Il mourait d'épuisement, et certes, sans l'arrivée du reporter et de ses compagnons, c'en était fait de Cyrus Smith. «Vous l'avez donc cru mort, votre maître? demanda le marin à Nab. -- Oui! mort! répondit Nab, et si Top ne vous eût pas trouvés, si vous n'étiez pas venus, j'aurais enterré mon maître et je serais mort près de lui!» On voit à quoi avait tenu la vie de Cyrus Smith! Nab raconta alors ce qui s'était passé. La veille, après avoir quitté les Cheminées dès l'aube, il avait remonté la côte dans la direction du nord-nord et atteint la partie du littoral qu'il avait déjà visitée. Là, sans aucun espoir, il l'avouait, Nab avait cherché sur le rivage, au milieu des roches, sur le sable, les plus légers indices qui pussent le guider. Il avait examiné surtout la partie de la grève que la haute mer ne recouvrait pas, car, sur sa lisière, le flux et le reflux devaient avoir effacé tout indice. Nab n'espérait plus retrouver son maître vivant. C'était à la découverte d'un cadavre qu'il allait ainsi, un cadavre qu'il voulait ensevelir de ses propres mains! Nab avait cherché longtemps. Ses efforts demeurèrent infructueux. Il ne semblait pas que cette côte déserte eût jamais été fréquentée par un être humain. Les coquillages, ceux que la mer ne pouvait atteindre, -- et qui se rencontraient par millions au delà du relais des marées, -- étaient intacts. Pas une coquille écrasée. Sur un espace de deux à trois cents yards, il n'existait pas trace d'un atterrissage, ni ancien, ni récent. Nab s'était donc décidé à remonter la côte pendant quelques milles. Il se pouvait que les courants eussent porté un corps sur quelque point plus éloigné. Lorsqu'un cadavre flotte à peu de distance d'un rivage plat, il est bien rare que le flot ne l'y rejette pas tôt ou tard. Nab le savait, et il voulait revoir son maître une dernière fois. «Je longeai la côte pendant deux milles encore, je visitai toute la ligne des écueils à mer basse, toute la grève à mer haute, et je désespérais de rien trouver, quand hier, vers cinq heures du soir, je remarquai sur le sable des empreintes de pas. -- Des empreintes de pas? s'écria Pencroff. -- Oui! répondit Nab. -- Et ces empreintes commençaient aux écueils même? demanda le reporter. -- Non, répondit Nab, au relais de marée, seulement, car entre les relais et les récifs, les autres avaient dû être effacées. -- Continue, Nab, dit Gédéon Spilett. -- Quand je vis ces empreintes, je devins comme fou. Elles étaient très reconnaissables, et se dirigeaient vers les dunes. Je les suivis pendant un quart de mille, courant, mais prenant garde de les effacer. Cinq minutes après, comme la nuit se faisait, j'entendis les aboiements d'un chien. C'était Top, et Top me conduisit ici même, près de mon maître!» Nab acheva son récit en disant quelle avait été sa douleur en retrouvant ce corps inanimé. Il avait essayé de surprendre en lui quelque reste de vie! Maintenant qu'il l'avait retrouvé mort, il le voulait vivant! Tous ses efforts avaient été inutiles! Il n'avait plus qu'à rendre les derniers devoirs à celui qu'il aimait tant! Nab avait alors songé à ses compagnons. Ceux-ci voudraient, sans doute, revoir une dernière fois l'infortuné! Top était là. Ne pouvait-il s'en rapporter à la sagacité de ce fidèle animal? Nab prononça à plusieurs reprises le nom du reporter, celui des compagnons de l'ingénieur que Top connaissait le plus. Puis, il lui montra le sud de la côte, et le chien s'élança dans la direction qui lui était indiquée. On sait comment, guidé par un instinct que l'on peut regarder presque comme surnaturel, car l'animal n'avait jamais été aux Cheminées, Top y arriva cependant. Les compagnons de Nab avaient écouté ce récit avec une extrême attention. Il y avait pour eux quelque chose d'inexplicable à ce que Cyrus Smith, après les efforts qu'il avait dû faire pour échapper aux flots, en traversant les récifs, n'eût pas trace d'une égratignure. Et ce qui ne s'expliquait pas davantage, c'était que l'ingénieur eût pu gagner, à plus d'un mille de la côte, cette grotte perdue au milieu des dunes. «Ainsi, Nab, dit le reporter, ce n'est pas toi qui as transporté ton maître jusqu'à cette place? -- Non, ce n'est pas moi, répondit Nab. -- Il est bien évident que M Smith y est venu seul, dit Pencroff. -- C'est évident, en effet, fit observer Gédéon Spilett, mais ce n'est pas croyable!» On ne pourrait avoir l'explication de ce fait que de la bouche de l'ingénieur. Il fallait pour cela attendre que la parole lui fût revenue. Heureusement, la vie reprenait déjà son cours. Les frictions avaient rétabli la circulation du sang. Cyrus Smith remua de nouveau les bras, puis la tête, et quelques mots incompréhensibles s'échappèrent encore une fois de ses lèvres. Nab, penché sur lui, l'appelait, mais l'ingénieur ne semblait pas entendre, et ses yeux étaient toujours fermés. La vie ne se révélait en lui que par le mouvement. Les sens n'y avaient encore aucune part. Pencroff regretta bien de n'avoir pas de feu, ni de quoi s'en procurer, car il avait malheureusement oublié d'emporter le linge brûlé, qu'il eût facilement enflammé au choc de deux cailloux. Quant aux poches de l'ingénieur, elles étaient absolument vides, sauf celle de son gilet, qui contenait sa montre. Il fallait donc transporter Cyrus Smith aux Cheminées, et le plus tôt possible. Ce fut l'avis de tous. Cependant, les soins qui furent prodigués à l'ingénieur devaient lui rendre la connaissance plus vite qu'on ne pouvait l'espérer. L'eau dont on humectait ses lèvres le ranimait peu à peu. Pencroff eut aussi l'idée de mêler à cette eau du jus de cette chair de tétras qu'il avait apportée. Harbert, ayant couru jusqu'au rivage, en revint avec deux grandes coquilles de bivalves. Le marin composa une sorte de mixture, et l'introduisit entre les lèvres de l'ingénieur, qui parut humer avidement ce mélange. Ses yeux s'ouvrirent alors. Nab et le reporter s'étaient penchés sur lui. «Mon maître! mon maître!» s'écria Nab. L'ingénieur l'entendit. Il reconnut Nab et Spilett, puis ses deux autres compagnons, Harbert et le marin, et sa main pressa légèrement les leurs. Quelques mots s'échappèrent encore de sa bouche, -- mots qu'il avait déjà prononcés, sans doute, et qui indiquaient quelles pensées tourmentaient, même alors, son esprit. Ces mots furent compris, cette fois. «Île ou continent? murmura-t-il. -- Ah! s'écria Pencroff, qui ne put retenir cette exclamation. De par tous les diables, nous nous en moquons bien, pourvu que vous viviez, monsieur Cyrus! Île ou continent? On verra plus tard.» L'ingénieur fit un léger signe affirmatif, et parut s'endormir. On respecta ce sommeil, et le reporter prit immédiatement ses dispositions pour que l'ingénieur fût transporté dans les meilleures conditions. Nab, Harbert et Pencroff quittèrent la grotte et se dirigèrent vers une haute dune couronnée de quelques arbres rachitiques. Et, chemin faisant, le marin ne pouvait se retenir de répéter: «Île ou continent! Songer à cela quand on n'a plus que le souffle! quel homme!» Arrivés au sommet de la dune, Pencroff et ses deux compagnons, sans autres outils que leurs bras, dépouillèrent de ses principales branches un arbre assez malingre, sorte de pin maritime émacié par les vents; puis, de ces branches, on fit une litière qui, une fois recouverte de feuilles et d'herbes, permettrait de transporter l'ingénieur. Ce fut l'affaire de quarante minutes environ, et il était dix heures quand le marin, Nab et Harbert revinrent auprès de Cyrus Smith, que Gédéon Spilett n'avait pas quitté. L'ingénieur se réveillait alors de ce sommeil, ou plutôt de cet assoupissement dans lequel on l'avait trouvé. La coloration revenait à ses joues, qui avaient eu jusqu'ici la pâleur de la mort. Il se releva un peu, regarda autour de lui, et sembla demander où il se trouvait. «Pouvez-vous m'entendre sans vous fatiguer, Cyrus? dit le reporter. -- Oui, répondit l'ingénieur. -- M'est avis, dit alors le marin, que M Smith vous entendra encore mieux, s'il revient à cette gelée de tétras, -- car c'est du tétras, monsieur Cyrus», ajouta-t-il, en lui présentant quelque peu de cette gelée, à laquelle il mêla, cette fois, des parcelles de chair. Cyrus Smith mâcha ces morceaux du tétras, dont les restes furent partagés entre ses trois compagnons, qui souffraient de la faim, et trouvèrent le déjeuner assez maigre. «Bon! fit le marin, les victuailles nous attendent aux Cheminées, car il est bon que vous le sachiez, monsieur Cyrus, nous avons là- bas, dans le sud, une maison avec chambres, lits et foyer, et, dans l'office, quelques douzaines d'oiseaux que notre Harbert appelle des couroucous. Votre litière est prête, et, dès que vous vous en sentirez la force, nous vous transporterons à notre demeure. -- Merci, mon ami, répondit l'ingénieur, encore une heure ou deux, et nous pourrons partir... Et maintenant, parlez, Spilett.» Le reporter fit alors le récit de ce qui s'était passé. Il raconta ces événements que devait ignorer Cyrus Smith, la dernière chute du ballon, l'atterrissage sur cette terre inconnue, qui semblait déserte, quelle qu'elle fût, soit une île, soit un continent, la découverte des Cheminées, les recherches entreprises pour retrouver l'ingénieur, le dévouement de Nab, tout ce qu'on devait à l'intelligence du fidèle Top, etc. «Mais, demanda Cyrus Smith d'une voix encore affaiblie, vous ne m'avez donc pas ramassé sur la grève? -- Non, répondit le reporter. -- Et ce n'est pas vous qui m'avez rapporté dans cette grotte? -- Non. -- À quelle distance cette grotte est-elle donc des récifs? -- À un demi-mille environ, répondit Pencroff, et si vous êtes étonné, monsieur Cyrus, nous ne sommes pas moins surpris nous- mêmes de vous voir en cet endroit! -- En effet, répondit l'ingénieur, qui se ranimait peu à peu et prenait intérêt à ces détails, en effet, voilà qui est singulier! -- Mais, reprit le marin, pouvez-vous nous dire ce qui s'est passé après que vous avez été emporté par le coup de mer?» Cyrus Smith rappela ses souvenirs. Il savait peu de chose. Le coup de mer l'avait arraché du filet de l'aérostat. Il s'enfonça d'abord à quelques brasses de profondeur. Revenu à la surface de la mer, dans cette demi-obscurité, il sentit un être vivant s'agiter près de lui. C'était Top, qui s'était précipité à son secours. En levant les yeux, il n'aperçut plus le ballon, qui, délesté de son poids et de celui du chien, était reparti comme une flèche. Il se vit, au milieu de ces flots courroucés, à une distance de la côte qui ne devait pas être inférieure à un demi- mille. Il tenta de lutter contre les lames en nageant avec vigueur. Top le soutenait par ses vêtements; mais un courant de foudre le saisit, le poussa vers le nord, et, après une demi-heure d'efforts, il coula, entraînant Top avec lui dans l'abîme. Depuis ce moment jusqu'au moment où il venait de se retrouver dans les bras de ses amis, il n'avait plus souvenir de rien. «Cependant, reprit Pencroff, il faut que vous ayez été lancé sur le rivage, et que vous ayez eu la force de marcher jusqu'ici, puisque Nab a retrouvé les empreintes de vos pas! -- Oui... il le faut... répondit l'ingénieur en réfléchissant. Et vous n'avez pas vu trace d'êtres humains sur cette côte? , ' 1 , ' . 2 3 . , 4 - . ' 5 , 6 ; , 7 . 8 9 , 10 ' , 11 . ! ' - 12 ! , ' 13 , . 14 - , , 15 16 . , ' , 17 ' 18 . ' 19 , 20 ' , 21 ' . , 22 ' 23 , . 24 ' . 25 26 , 27 . , 28 ' . , 29 . 30 31 - , 32 , ' 33 . , 34 , ' . 35 , , 36 , ' . , 37 ' , 38 . , 39 , ' , 40 , ' , 41 . 42 43 ' , 44 , . ' 45 , 46 ' , ' . 47 , - - ' ' , - - - 48 49 ; ' 50 ' , ' , 51 ' ' ; - , 52 , , ' 53 - ' . 54 55 , , 56 , ' , , 57 , . 58 ' , ' . , 59 , 60 , ' 61 . , 62 , , 63 , 64 - . , 65 , ' . 66 67 « « » , , ' 68 ' . 69 70 - - ' , 71 , - ' ! » 72 73 , , 74 , 75 ' ; , ' 76 . 77 78 « ! 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