déposée dans la chambre centrale, au fond d'une petite cavité du
roc, à l'abri de tout vent et de toute humidité.
Il était alors neuf heures du matin. Le temps menaçait, et la
brise soufflait du sud-est. Harbert et Pencroff tournèrent l'angle
des Cheminées, non sans avoir jeté un regard sur la fumée qui se
tordait à une pointe de roc; puis, ils remontèrent la rive gauche
de la rivière.
Arrivé à la forêt, Pencroff cassa au premier arbre deux solides
branches qu'il transforma en gourdins, et dont Harbert usa la
pointe sur une roche. Ah! que n'eût-il donné pour avoir un
couteau! Puis, les deux chasseurs s'avancèrent dans les hautes
herbes, en suivant la berge. À partir du coude qui reportait son
cours dans le sud-ouest, la rivière se rétrécissait peu à peu, et
ses rives formaient un lit très encaissé recouvert par le double
arceau des arbres. Pencroff, afin de ne pas s'égarer, résolut de
suivre le cours d'eau qui le ramènerait toujours à son point de
départ. Mais la berge n'était pas sans présenter quelques
obstacles, ici des arbres dont les branches flexibles se
courbaient jusqu'au niveau du courant, là des lianes ou des épines
qu'il fallait briser à coups de bâton. Souvent, Harbert se
glissait entre les souches brisées avec la prestesse d'un jeune
chat, et il disparaissait dans le taillis. Mais Pencroff le
rappelait aussitôt en le priant de ne point s'éloigner.
Cependant, le marin observait avec attention la disposition et la
nature des lieux. Sur cette rive gauche, le sol était plat et
remontait insensiblement vers l'intérieur. Quelquefois humide, il
prenait alors une apparence marécageuse.
On y sentait tout un réseau sous-jacent de filets liquides qui,
par quelque faille souterraine, devaient s'épancher vers la
rivière. Quelquefois aussi, un ruisseau coulait à travers le
taillis, que l'on traversait sans peine. La rive opposée
paraissait être plus accidentée, et la vallée, dont la rivière
occupait le thalweg, s'y dessinait plus nettement. La colline,
couverte d'arbres disposés par étages, formait un rideau qui
masquait le regard. Sur cette rive droite, la marche eût été
difficile, car les déclivités s'y abaissaient brusquement, et les
arbres, courbés sur l'eau, ne se maintenaient que par la puissance
de leurs racines.
Inutile d'ajouter que cette forêt, aussi bien que la côte déjà
parcourue, était vierge de toute empreinte humaine. Pencroff n'y
remarqua que des traces de quadrupèdes, des passées fraîches
d'animaux, dont il ne pouvait reconnaître l'espèce. Très
certainement, -- et ce fut aussi l'opinion d'Harbert, -- quelques-
unes avaient été laissées par des fauves formidables avec lesquels
il y aurait à compter sans doute; mais nulle part la marque d'une
hache sur un tronc d'arbre, ni les restes d'un feu éteint, ni
l'empreinte d'un pas; ce dont on devait se féliciter peut-être,
car sur cette terre, en plein Pacifique, la présence de l'homme
eût été peut-être plus à craindre qu'à désirer.
Harbert et Pencroff, causant à peine, car les difficultés de la
route étaient grandes, n'avançaient que fort lentement, et, après
une heure de marche, ils avaient à peine franchis un mille.
Jusqu'alors, la chasse n'avait pas été fructueuse. Cependant,
quelques oiseaux chantaient et voletaient sous la ramure, et se
montraient très farouches, comme si l'homme leur eût
instinctivement inspiré une juste crainte. Entre autres volatiles,
Harbert signala, dans une partie marécageuse de la forêt, un
oiseau à bec aigu et allongé, qui ressemblait anatomiquement à un
martin-pêcheur. Toutefois, il se distinguait de ce dernier par son
plumage assez rude, revêtu d'un éclat métallique.
«Ce doit être un «jacamar», dit Harbert, en essayant d'approcher
l'animal à bonne portée.
-- Ce serait bien l'occasion de goûter du jacamar, répondit le
marin, si cet oiseau-là était d'humeur à se laisser rôtir!»
En ce moment, une pierre, adroitement et vigoureusement lancée par
le jeune garçon, vint frapper le volatile à la naissance de
l'aile; mais le coup ne fut pas suffisant, car le jacamar s'enfuit
de toute la vitesse de ses jambes et disparut en un instant.
«Maladroit que je suis! s'écria Harbert.
-- Eh non, mon garçon! répondit le marin. Le coup était bien
porté, et plus d'un aurait manqué l'oiseau. Allons! ne vous
dépitez pas! Nous le rattraperons un autre jour!»
L'exploration continua. À mesure que les chasseurs s'avançaient,
les arbres, plus espacés, devenaient magnifiques, mais aucun ne
produisait de fruits comestibles. Pencroff cherchait vainement
quelques-uns de ces précieux palmiers qui se prêtent à tant
d'usages de la vie domestique, et dont la présence a été signalée
jusqu'au quarantième parallèle dans l'hémisphère boréal et
jusqu'au trente-cinquième seulement dans l'hémisphère austral.
Mais cette forêt ne se composait que de conifères, tels que les
déodars, déjà reconnus par Harbert, des «douglas», semblables à
ceux qui poussent sur la côte nord-ouest de l'Amérique, et des
sapins admirables, mesurant cent cinquante pieds de hauteur. En ce
moment, une volée d'oiseaux de petite taille et d'un joli plumage,
à queue longue et chatoyante, s'éparpillèrent entre les branches,
semant leurs plumes, faiblement attachées, qui couvrirent le sol
d'un fin duvet. Harbert ramassa quelques-unes de ces plumes, et,
après les avoir examinées:
«Ce sont des «couroucous», dit-il.
-- Je leur préférerais une pintade ou un coq de bruyère, répondit
Pencroff; mais enfin, s'ils sont bons à manger?...
-- Ils sont bons à manger, et même leur chair est très délicate,
reprit Harbert. D'ailleurs, si je ne me trompe, il est facile de
les approcher et de les tuer à coups de bâton.»
Le marin et le jeune garçon, se glissant entre les herbes,
arrivèrent au pied d'un arbre dont les basses branches étaient
couvertes de petits oiseaux. Ces couroucous attendaient au passage
les insectes qui leur servent de nourriture. On voyait leurs
pattes emplumées serrer fortement les pousses moyennes qui leur
servaient d'appui.
Les chasseurs se redressèrent alors, et, avec leurs bâtons
manoeuvrés comme une faux, ils rasèrent des files entières de ces
couroucous, qui ne songeaient point à s'envoler et se laissèrent
stupidement abattre. Une centaine jonchait déjà le sol, quand les
autres se décidèrent à fuir.
«Bien, dit Pencroff, voilà un gibier tout à fait à la portée de
chasseurs tels que nous! On le prendrait à la main!»
Le marin enfila les couroucous, comme des mauviettes, au moyen
d'une baguette flexible, et l'exploration continua. On put
observer que le cours d'eau s'arrondissait légèrement, de manière
à former un crochet vers le sud, mais ce détour ne se prolongeait
vraisemblablement pas, car la rivière devait prendre sa source
dans la montagne et s'alimenter de la fonte des neiges qui
tapissaient les flancs du cône central.
L'objet particulier de cette excursion était, on le sait, de
procurer aux hôtes des Cheminées la plus grande quantité possible
de gibier. On ne pouvait dire que le but jusqu'ici eût été
atteint. Aussi le marin poursuivait-il activement ses recherches,
et maugréait-il quand quelque animal, qu'il n'avait pas même le
temps de reconnaître, s'enfuyait entre les hautes herbes. Si
encore il avait eu le chien Top!
Mais Top avait disparu en même temps que son maître et
probablement péri avec lui!
Vers trois heures après midi, de nouvelles bandes d'oiseaux furent
entrevues à travers certains arbres, dont ils becquetaient les
baies aromatiques, entre autres des genévriers. Soudain, un
véritable appel de trompette résonna dans la forêt. Ces étranges
et sonores fanfares étaient produites par ces gallinacés que l'on
nomme «tétras» aux États-Unis.
Bientôt on en vit quelques couples, au plumage varié de fauve et
de brun, et à la queue brune. Harbert reconnut les mâles aux deux
ailerons pointus, formés par les pennes relevées de leur cou.
Pencroff jugea indispensable de s'emparer de l'un de ces
gallinacés, gros comme une poule, et dont la chair vaut celle de
la gélinotte. Mais c'était difficile, car ils ne se laissaient
point approcher. Après plusieurs tentatives infructueuses, qui
n'eurent d'autre résultat que d'effrayer les tétras, le marin dit
au jeune garçon:
«Décidément, puisqu'on ne peut les tuer au vol, il faut essayer de
les prendre à la ligne.
-- Comme une carpe? s'écria Harbert, très surpris de la
proposition.
-- Comme une carpe», répondit sérieusement le marin.
Pencroff avait trouvé dans les herbes une demi-douzaine de nids de
tétras, ayant chacun de deux à trois oeufs. Il eut grand soin de
ne pas toucher à ces nids, auxquels leurs propriétaires ne
pouvaient manquer de revenir. Ce fut autour d'eux qu'il imagina de
tendre ses lignes, -- non des lignes à collets, mais de véritables
lignes à hameçon. Il emmena Harbert à quelque distance des nids,
et là il prépara ses engins singuliers avec le soin qu'eût apporté
un disciple d'Isaac Walton. Harbert suivait ce travail avec un
intérêt facile à comprendre, tout en doutant de la réussite. Les
lignes furent faites de minces lianes, rattachées l'une à l'autre
et longues de quinze à vingt pieds. De grosses épines très fortes,
à pointes recourbées, que fournit un buisson d'acacias nains,
furent liées aux extrémités des lianes en guise d'hameçon. Quant à
l'appât, de gros vers rouges qui rampaient sur le sol en tinrent
lieu.
Cela fait, Pencroff, passant entre les herbes et se dissimulant
avec adresse, alla placer le bout de ses lignes armées d'hameçons
près des nids de tétras; puis il revint prendre l'autre bout et se
cacha avec Harbert derrière un gros arbre. Tous deux alors
attendirent patiemment. Harbert, il faut le dire, ne comptait pas
beaucoup sur le succès de l'inventif Pencroff. Une grande demi-
heure s'écoula, mais, ainsi que l'avait prévu le marin, plusieurs
couples de tétras revinrent à leurs nids. Ils sautillaient,
becquetant le sol, et ne pressentant en aucune façon la présence
des chasseurs, qui, d'ailleurs, avaient eu soin de se placer sous
le vent des gallinacés.
Certes, le jeune garçon, à ce moment, se sentit intéressé très
vivement. Il retenait son souffle, et Pencroff, les yeux
écarquillés, la bouche ouverte, les lèvres avancées comme s'il
allait goûter un morceau de tétras, respirait à peine.
Cependant, les gallinacés se promenaient entre les hameçons, sans
trop s'en préoccuper. Pencroff alors donna de petites secousses
qui agitèrent les appâts, comme si les vers eussent été encore
vivants.
À coup sûr, le marin, en ce moment, éprouvait une émotion bien
autrement forte que celle du pêcheur à la ligne, qui, lui, ne voit
pas venir sa proie à travers les eaux.
Les secousses éveillèrent bientôt l'attention des gallinacés, et
les hameçons furent attaqués à coups de bec. Trois tétras, très
voraces sans doute, avalèrent à la fois l'appât et l'hameçon.
Soudain, d'un coup sec, Pencroff «ferra» son engin, et des
battements d'aile lui indiquèrent que les oiseaux étaient pris.
«Hurrah!» s'écria-t-il en se précipitant vers ce gibier, dont il
se rendit maître en un instant.
Harbert avait battu des mains. C'était la première fois qu'il
voyait prendre des oiseaux à la ligne, mais le marin, très
modeste, lui affirma qu'il n'en était pas à son coup d'essai, et
que, d'ailleurs, il n'avait pas le mérite de l'invention.
«Et en tout cas, ajouta-t-il, dans la situation où nous sommes, il
faut nous attendre à en voir bien d'autres!»
Les tétras furent attachés par les pattes, et Pencroff, heureux de
ne point revenir les mains vides et voyant que le jour commençait
à baisser, jugea convenable de retourner à sa demeure.
La direction à suivre était tout indiquée par celle de la rivière,
dont il ne s'agissait que de redescendre le cours, et, vers six
heures, assez fatigués de leur excursion, Harbert et Pencroff
rentraient aux Cheminées.
CHAPITRE VII
Gédéon Spilett, immobile, les bras croisés, était alors sur la
grève, regardant la mer, dont l'horizon se confondait dans l'est
avec un gros nuage noir qui montait rapidement vers le zénith. Le
vent était déjà fort, et il fraîchissait avec le déclin du jour.
Tout le ciel avait un mauvais aspect, et les premiers symptômes
d'un coup de vent se manifestaient visiblement.
Harbert entra dans les Cheminées, et Pencroff se dirigea vers le
reporter. Celui-ci, très absorbé, ne le vit pas venir.
«Nous allons avoir une mauvaise nuit, Monsieur Spilett! dit le
marin. De la pluie et du vent à faire la joie des pétrels!»
Le reporter, se retournant alors, aperçut Pencroff, et ses
premières paroles furent celles-ci:
«À quelle distance de la côte la nacelle a-t-elle, selon vous,
reçu ce coup de mer qui a emporté notre compagnon?»
Le marin ne s'attendait pas à cette question. Il réfléchit un
instant et répondit:
«À deux encablures, au plus.
-- Mais qu'est-ce qu'une encablure? demanda Gédéon Spilett.
-- Cent vingt brasses environ ou six cents pieds.
-- Ainsi, dit le reporter, Cyrus Smith aurait disparu à douze
cents pieds au plus du rivage?
-- Environ, répondit Pencroff.
-- Et son chien aussi?
-- Aussi.
-- Ce qui m'étonne, ajouta le reporter, en admettant que notre
compagnon ait péri, c'est que Top ait également trouvé la mort, et
que ni le corps du chien, ni celui de son maître n'aient été
rejetés au rivage!
-- Ce n'est pas étonnant, avec une mer aussi forte, répondit le
marin. D'ailleurs, il se peut que les courants les aient portés
plus loin sur la côte.
-- Ainsi, c'est bien votre avis que notre compagnon a péri dans
les flots? demanda encore une fois le reporter.
-- C'est mon avis.
-- Mon avis, à moi, dit Gédéon Spilett, sauf ce que je dois à
votre expérience, Pencroff, c'est que le double fait de la
disparition absolue de Cyrus et de Top, vivants ou morts, a
quelque chose d'inexplicable et d'invraisemblable.
-- Je voudrais penser comme vous, Monsieur Spilett, répondit
Pencroff. Malheureusement, ma conviction est faite!»
Cela dit, le marin revint vers les Cheminées. Un bon feu pétillait
sur le foyer. Harbert venait d'y jeter une brassée de bois sec, et
la flamme projetait de grandes clartés dans les parties sombres du
couloir.
Pencroff s'occupa aussitôt de préparer le dîner. Il lui parut
convenable d'introduire dans le menu quelque pièce de résistance,
car tous avaient besoin de réparer leurs forces. Les chapelets de
couroucous furent conservés pour le lendemain, mais on pluma deux
tétras, et bientôt, embrochés dans une baguette, les gallinacés
rôtissaient devant un feu flambant.
À sept heures du soir, Nab n'était pas encore de retour. Cette
absence prolongée ne pouvait qu'inquiéter Pencroff au sujet du
nègre. Il devait craindre ou qu'il lui fût arrivé quelque accident
sur cette terre inconnue, ou que le malheureux eût fait quelque
coup de désespoir. Mais Harbert tira de cette absence des
conséquences toutes différentes. Pour lui, si Nab ne revenait pas,
c'est qu'il s'était produit une circonstance nouvelle, qui l'avait
engagé à prolonger ses recherches. Or, tout ce qui était nouveau
ne pouvait l'être qu'à l'avantage de Cyrus Smith.
Pourquoi Nab n'était-il pas rentré, si un espoir quelconque ne le
retenait pas? Peut-être avait-il trouvé quelque indice, une
empreinte de pas, un reste d'épave qui l'avait mis sur la voie?
Peut-être suivait-il en ce moment une piste certaine? Peut-être
était-il près de son maître?...
Ainsi raisonnait le jeune garçon. Ainsi parla-t-il.
Ses compagnons le laissèrent dire. Seul, le reporter l'approuvait
du geste. Mais, pour Pencroff, ce qui était probable, c'est que
Nab avait poussé plus loin que la veille ses recherches sur le
littoral, et qu'il ne pouvait encore être de retour.
Cependant, Harbert, très agité par de vagues pressentiments,
manifesta plusieurs fois l'intention d'aller au-devant de Nab.
Mais Pencroff lui fit comprendre que ce serait là une course
inutile, que, dans cette obscurité et par ce déplorable temps, il
ne pourrait retrouver les traces de Nab, et que mieux valait
attendre. Si le lendemain Nab n'avait pas reparu, Pencroff
n'hésiterait pas à se joindre à Harbert pour aller à la recherche
de Nab.
Gédéon Spilett approuva l'opinion du marin sur ce point qu'il ne
fallait pas se diviser, et Harbert dut renoncer à son projet; mais
deux grosses larmes tombèrent de ses yeux.
Le reporter ne put se retenir d'embrasser le généreux enfant.
Le mauvais temps s'était absolument déclaré. Un coup de vent de
sud-est passait sur la côte avec une violence sans égale. On
entendait la mer, qui baissait alors, mugir contre la lisière des
premières roches, au large du littoral. La pluie, pulvérisée par
l'ouragan, s'enlevait comme un brouillard liquide.
On eût dit des haillons de vapeurs qui traînaient sur la côte,
dont les galets bruissaient violemment, comme des tombereaux de
cailloux qui se vident. Le sable, soulevé par le vent, se mêlait
aux averses et en rendait l'assaut insoutenable. Il y avait dans
l'air autant de poussière minérale que de poussière aqueuse. Entre
l'embouchure de la rivière et le pan de la muraille, de grands
remous tourbillonnaient, et les couches d'air qui s'échappaient de
ce maelström, ne trouvant d'autre issue que l'étroite vallée au
fond de laquelle se soulevait le cours d'eau, s'y engouffraient
avec une irrésistible violence. Aussi la fumée du foyer, repoussée
par l'étroit boyau, se rabattait-elle fréquemment, emplissant les
couloirs et les rendant inhabitables.
C'est pourquoi, dès que les tétras furent cuits, Pencroff laissa
tomber le feu, et ne conserva plus que des braises enfouies sous
les cendres.
À huit heures, Nab n'avait pas encore reparu; mais on pouvait
admettre maintenant que cet effroyable temps l'avait seul empêché
de revenir, et qu'il avait dû chercher refuge dans quelque cavité,
pour attendre la fin de la tourmente ou tout au moins le retour du
jour. Quant à aller au-devant de lui, à tenter de le retrouver
dans ces conditions, c'était impossible.
Le gibier forma l'unique plat du souper. On mangea volontiers de
cette viande, qui était excellente.
Pencroff et Harbert, dont une longue excursion avait surexcité
l'appétit, dévorèrent.
Puis, chacun se retira dans le coin où il avait déjà reposé la
nuit précédente, et Harbert ne tarda pas à s'endormir près du
marin, qui s'était étendu le long du foyer. Au dehors, avec la
nuit qui s'avançait, la tempête prenait des proportions
formidables. C'était un coup de vent comparable à celui qui avait
emporté les prisonniers depuis Richmond jusqu'à cette terre du
Pacifique. Tempêtes fréquentes pendant ces temps d'équinoxe,
fécondes en catastrophes, terribles surtout sur ce large champ,
qui n'oppose aucun obstacle à leur fureur! On comprend donc qu'une
côte ainsi exposée à l'est, c'est-à-dire directement aux coups de
l'ouragan, et frappée de plein fouet, fût battue avec une force
dont aucune description ne peut donner l'idée.
Très heureusement, l'entassement de roches qui formait les
Cheminées était solide. C'étaient d'énormes quartiers de granit,
dont quelques-uns pourtant, insuffisamment équilibrés, semblaient
trembler sur leur base. Pencroff sentait cela, et sous sa main,
appuyée aux parois, couraient de rapides frémissements. Mais enfin
il se répétait, et avec raison, qu'il n'y avait rien à craindre,
et que sa retraite improvisée ne s'effondrerait pas.
Toutefois, il entendait le bruit des pierres, détachées du sommet
du plateau et arrachées par les remous du vent, qui tombaient sur
la grève. Quelques-unes roulaient même à la partie supérieure des
Cheminées, ou y volaient en éclats, quand elles étaient projetées
perpendiculairement. Deux fois, le marin se releva et vint en
rampant à l'orifice du couloir, afin d'observer au dehors. Mais
ces éboulements, peu considérables, ne constituaient aucun danger,
et il reprit sa place devant le foyer, dont les braises
crépitaient sous la cendre.
Malgré les fureurs de l'ouragan, le fracas de la tempête, le
tonnerre de la tourmente, Harbert dormait profondément. Le sommeil
finit même par s'emparer de Pencroff, que sa vie de marin avait
habitué à toutes ces violences. Seul, Gédéon Spilett était tenu
éveillé par l'inquiétude. Il se reprochait de ne pas avoir
accompagné Nab. On a vu que tout espoir ne l'avait pas abandonné.
Les pressentiments qui avaient agité Harbert n'avaient pas cessé
de l'agiter aussi. Sa pensée était concentrée sur Nab. Pourquoi
Nab n'était-il pas revenu? Il se retournait sur sa couche de
sable, donnant à peine une vague attention à cette lutte des
éléments.
Parfois, ses yeux, appesantis par la fatigue, se fermaient un
instant, mais quelque rapide pensée les rouvrait presque aussitôt.
Cependant, la nuit s'avançait, et il pouvait être deux heures du
matin, quand Pencroff, profondément endormi alors, fut secoué
vigoureusement.
«Qu'est-ce?» s'écria-t-il, en s'éveillant et en reprenant ses
idées avec cette promptitude particulière aux gens de mer.
Le reporter était penché sur lui, et lui disait:
«Écoutez, Pencroff, écoutez!»
Le marin prêta l'oreille et ne distingua aucun bruit étranger à
celui des rafales.
«C'est le vent, dit-il.
-- Non, répondit Gédéon Spilett, en écoutant de nouveau, j'ai cru
entendre...
-- Quoi?
-- Les aboiements d'un chien!
-- Un chien! s'écria Pencroff, qui se releva d'un bond.
-- Oui... des aboiements...
-- Ce n'est pas possible! répondit le marin. Et, d'ailleurs,
comment, avec les mugissements de la tempête...
-- Tenez... écoutez...» dit le reporter.
Pencroff écouta plus attentivement, et il crut, en effet, dans un
instant d'accalmie, entendre des aboiements éloignés.
«Eh bien!... dit le reporter, en serrant la main du marin.
-- Oui... oui!... répondit Pencroff.
-- C'est Top! C'est Top!...» s'écria Harbert, qui venait de
s'éveiller, et tous trois s'élancèrent vers l'orifice des
Cheminées.
Ils eurent une peine extrême à sortir. Le vent les repoussait.
Mais enfin, ils y parvinrent, et ne purent se tenir debout qu'en
s'accotant contre les roches.
Ils regardèrent, ils ne pouvaient parler.
L'obscurité était absolue. La mer, le ciel, la terre, se
confondaient dans une égale intensité des ténèbres. Il semblait
qu'il n'y eût pas un atome de lumière diffuse dans l'atmosphère.
Pendant quelques minutes, le reporter et ses deux compagnons
demeurèrent ainsi, comme écrasés par la rafale, trempés par la
pluie, aveuglés par le sable.
Puis, ils entendirent encore une fois ces aboiements dans un répit
de la tourmente, et ils reconnurent qu'ils devaient être assez
éloignés.
Ce ne pouvait être que Top qui aboyait ainsi!
Mais était-il seul ou accompagné? Il est plus probable qu'il était
seul, car, en admettant que Nab fût avec lui, Nab se serait dirigé
en toute hâte vers les Cheminées.
Le marin pressa la main du reporter, dont il ne pouvait se faire
entendre, et d'une façon qui signifiait: «Attendez!» puis, il
rentra dans le couloir. Un instant après, il ressortait avec un
fagot allumé, il le projetait dans les ténèbres, et il poussait
des sifflements aigus.
À ce signal, qui était comme attendu, on eût pu le croire, des
aboiements plus rapprochés répondirent, et bientôt un chien se
précipita dans le couloir.
Pencroff, Harbert et Gédéon Spilett y rentrèrent à sa suite. Une
brassée de bois sec fut jetée sur les charbons. Le couloir
s'éclaira d'une vive flamme.
«C'est Top!» s'écria Harbert.
C'était Top, en effet, un magnifique anglo-normand, qui tenait de
ces deux races croisées la vitesse des jambes et la finesse de
l'odorat, les deux qualités par excellence du chien courant.
C'était le chien de l'ingénieur Cyrus Smith.
Mais il était seul! Ni son maître, ni Nab ne l'accompagnaient!
Cependant, comment son instinct avait-il pu le conduire jusqu'aux
Cheminées, qu'il ne connaissait pas? Cela paraissait inexplicable,
surtout au milieu de cette nuit noire, et par une telle tempête!
Mais, détail plus inexplicable encore, Top n'était ni fatigué, ni
épuisé, ni même souillé de vase ou de sable!...
Harbert l'avait attiré vers lui et lui pressait la tête entre ses
mains. Le chien se laissait faire et frottait son cou sur les
mains du jeune garçon.
«Si le chien est retrouvé, le maître se retrouvera aussi! dit le
reporter.
-- Dieu le veuille! répondit Harbert. Partons! Top nous guidera!»
Pencroff ne fit pas une objection. Il sentait bien que l'arrivée
de Top pouvait donner un démenti à ses conjectures.
«En route!» dit-il.
Pencroff recouvrit avec soin les charbons du foyer.
Il plaça quelques morceaux de bois sous les cendres, de manière à
retrouver du feu au retour. Puis, précédé du chien, qui semblait
l'inviter à venir par de petits aboiements, et suivi du reporter
et du jeune garçon, il s'élança au dehors, après avoir pris les
restes du souper.
La tempête était alors dans toute sa violence, et peut-être même à
son maximum d'intensité. La lune, nouvelle alors, et, par
conséquent, en conjonction avec le soleil, ne laissait pas filtrer
la moindre lueur à travers les nuages. Suivre une route rectiligne
devenait difficile. Le mieux était de s'en rapporter à l'instinct
de Top. Ce qui fut fait. Le reporter et le jeune garçon marchaient
derrière le chien, et le marin fermait la marche. Aucun échange de
paroles n'eût été possible. La pluie ne tombait pas très
abondamment, car elle se pulvérisait au souffle de l'ouragan, mais
l'ouragan était terrible.
Toutefois, une circonstance favorisa très heureusement le marin et
ses deux compagnons. En effet, le vent chassait du sud-est, et,
par conséquent, il les poussait de dos. Ce sable qu'il projetait
avec violence, et qui n'eût pas été supportable, ils le recevaient
par derrière, et, à la condition de ne point se retourner, ils ne
pouvaient en être incommodés de façon à gêner leur marche. En
somme, ils allaient souvent plus vite qu'ils ne le voulaient, et
précipitaient leurs pas afin de ne point être renversés, mais un
immense espoir doublait leurs forces, et ce n'était plus à
l'aventure, cette fois, qu'ils remontaient le rivage. Ils ne
mettaient pas en doute que Nab n'eût retrouvé son maître, et qu'il
ne leur eût envoyé le fidèle chien. Mais l'ingénieur était-il
vivant, ou Nab ne mandait-il ses compagnons que pour rendre les
derniers devoirs au cadavre de l'infortuné Smith?
Après avoir dépassé le pan coupé de la haute terre dont ils
s'étaient prudemment écartés, Harbert, le reporter et Pencroff
s'arrêtèrent pour reprendre haleine. Le retour du rocher les
abritait contre le vent, et ils respiraient après cette marche
d'un quart d'heure, qui avait été plutôt une course.
À ce moment, ils pouvaient s'entendre, se répondre, et le jeune
garçon ayant prononcé le nom de Cyrus Smith, Top aboya à petits
coups, comme s'il eût voulu dire que son maître était sauvé.
«Sauvé, n'est-ce pas? répétait Harbert, sauvé, Top?»
Et le chien aboyait comme pour répondre.
La marche fut reprise. Il était environ deux heures et demie du
matin. La mer commençait à monter, et, poussée par le vent, cette
marée, qui était une marée de syzygie, menaçait d'être très forte.
Les grandes lames tonnaient contre la lisière d'écueils, et elles
l'assaillaient avec une telle violence, que, très probablement,
elles devaient passer par-dessus l'îlot, absolument invisible
alors. Cette longue digue ne couvrait donc plus la côte, qui était
directement exposée aux chocs du large.
Dès que le marin et ses compagnons se furent détachés du pan
coupé, le vent les frappa de nouveau avec une extrême fureur.
Courbés, tendant le dos à la rafale, ils marchaient très vite,
suivant Top, qui n'hésitait pas sur la direction à prendre. Ils
remontaient au nord, ayant sur leur droite une interminable crête
de lames, qui déferlait avec un assourdissant fracas, et sur leur
gauche une obscure contrée dont il était impossible de saisir
l'aspect.
Mais ils sentaient bien qu'elle devait être relativement plate,
car l'ouragan passait maintenant au-dessus d'eux sans les prendre
en retour, effet qui se produisait quand il frappait la muraille
de granit.
À quatre heures du matin, on pouvait estimer qu'une distance de
cinq milles avait été franchie. Les nuages s'étaient légèrement
relevés et ne traînaient plus sur le sol. La rafale, moins humide,
se propageait en courants d'air très vifs, plus secs et plus
froids. Insuffisamment protégés par leurs vêtements, Pencroff,
Harbert et Gédéon Spilett devaient souffrir cruellement, mais pas
une plainte ne s'échappait de leurs lèvres. Ils étaient décidés à
suivre Top jusqu'où l'intelligent animal voudrait les conduire.
Vers cinq heures, le jour commença à se faire. Au zénith d'abord,
où les vapeurs étaient moins épaisses, quelques nuances grisâtres
découpèrent le bord des nuages, et bientôt, sous une bande opaque,
un trait plus lumineux dessina nettement l'horizon de mer. La
crête des lames se piqua légèrement de lueurs fauves, et l'écume
se refit blanche. En même temps, sur la gauche, les parties
accidentées du littoral commençaient à s'estomper confusément,
mais ce n'était encore que du gris sur du noir.
À six heures du matin, le jour était fait. Les nuages couraient
avec une extrême rapidité dans une zone relativement haute. Le
marin et ses compagnons étaient alors à six milles environ des
Cheminées. Ils suivaient une grève très plate, bordée au large par
une lisière de roches dont les têtes seulement émergeaient alors,
car on était au plein de la mer. Sur la gauche, la contrée,
qu'accidentaient quelques dunes hérissées de chardons, offrait
l'aspect assez sauvage d'une vaste région sablonneuse. Le littoral
était peu découpé, et n'offrait d'autre barrière à l'Océan qu'une
chaîne assez irrégulière de monticules. Çà et là, un ou deux
arbres grimaçaient, couchés vers l'ouest, les branches projetées
dans cette direction. Bien en arrière, dans le sud-ouest,
s'arrondissait la lisière de la dernière forêt. En ce moment, Top
donna des signes non équivoques d'agitation. Il allait en avant,
revenait au marin, et semblait l'engager à hâter le pas. Le chien
avait alors quitté la grève, et, poussé par son admirable
instinct, sans montrer une seule hésitation, il s'était engagé
entre les dunes.
On le suivit. Le pays paraissait être absolument désert. Pas un
être vivant ne l'animait.
La lisière des dunes, fort large, était composée de monticules, et
même de collines très capricieusement distribuées. C'était comme
une petite Suisse de sable, et il ne fallait rien moins qu'un
instinct prodigieux pour s'y reconnaître.
Cinq minutes après avoir quitté la grève, le reporter et ses
compagnons arrivaient devant une sorte d'excavation creusée au
revers d'une haute dune. Là, Top s'arrêta et jeta un aboiement
clair. Spilett, Harbert et Pencroff pénétrèrent dans cette grotte.
Nab était là, agenouillé près d'un corps étendu sur un lit
d'herbes...
Ce corps était celui de l'ingénieur Cyrus Smith.
CHAPITRE VIII
Nab ne bougea pas. Le marin ne lui jeta qu'un mot.
«Vivant!» s'écria-t-il.
Nab ne répondit pas. Gédéon Pilett et Pencroff devinrent pâles.
Harbert joignit les mains et demeura immobile. Mais il était
évident que le pauvre nègre, absorbé dans sa douleur, n'avait ni
vu ses compagnons ni entendu les paroles du marin.
Le reporter s'agenouilla près de ce corps sans mouvement, et posa
son oreille sur la poitrine de l'ingénieur, dont il entr'ouvrit
les vêtements. Une minute -- un siècle! -- s'écoula, pendant qu'il
cherchait à surprendre quelque battement du coeur.
Nab s'était redressé un peu et regardait sans voir.
Le désespoir n'eût pu altérer davantage un visage d'homme. Nab
était méconnaissable, épuisé par la fatigue, brisé par la douleur.
Il croyait son maître mort.
Gédéon Spilett, après une longue et attentive observation, se
releva.
«Il vit!» dit-il.
Pencroff, à son tour, se mit à genoux près de Cyrus Smith; son
oreille saisit aussi quelques battements, et ses lèvres, quelque
souffle qui s'échappait des lèvres de l'ingénieur.
Harbert, sur un mot du reporter, s'élança au dehors pour chercher
de l'eau. Il trouva à cent pas de là un ruisseau limpide,
évidemment très grossi par les pluies de la veille, et qui
filtrait à travers le sable. Mais rien pour mettre cette eau, pas
une coquille dans ces dunes! Le jeune garçon dut se contenter de
tremper son mouchoir dans le ruisseau, et il revint en courant
vers la grotte.
Heureusement, ce mouchoir imbibé suffit à Gédéon Spilett, qui ne
voulait qu'humecter les lèvres de l'ingénieur. Ces molécules d'eau
fraîche produisirent un effet presque immédiat. Un soupir
s'échappa de la poitrine de Cyrus Smith, et il sembla même qu'il
essayait de prononcer quelques paroles.
«Nous le sauverons!» dit le reporter.
Nab avait repris espoir à ces paroles. Il déshabilla son maître,
afin de voir si le corps ne présenterait pas quelque blessure. Ni
la tête, ni le torse, ni les membres n'avaient de contusions, pas
même d'écorchures, chose surprenante, puisque le corps de Cyrus
Smith avait dû être roulé au milieu des roches; les mains elles-
mêmes étaient intactes, et il était difficile d'expliquer comment
l'ingénieur ne portait aucune trace des efforts qu'il avait dû
faire pour franchir la ligne d'écueils.
Mais l'explication de cette circonstance viendrait plus tard.
Quand Cyrus Smith pourrait parler, il dirait ce qui s'était passé.
Pour le moment, il s'agissait de le rappeler à la vie, et il était
probable que des frictions amèneraient ce résultat.
C'est ce qui fut fait avec la vareuse du marin.
L'ingénieur, réchauffé par ce rude massage, remua légèrement le
bras, et sa respiration commença à se rétablir d'une façon plus
régulière. Il mourait d'épuisement, et certes, sans l'arrivée du
reporter et de ses compagnons, c'en était fait de Cyrus Smith.
«Vous l'avez donc cru mort, votre maître? demanda le marin à Nab.
-- Oui! mort! répondit Nab, et si Top ne vous eût pas trouvés, si
vous n'étiez pas venus, j'aurais enterré mon maître et je serais
mort près de lui!»
On voit à quoi avait tenu la vie de Cyrus Smith!
Nab raconta alors ce qui s'était passé. La veille, après avoir
quitté les Cheminées dès l'aube, il avait remonté la côte dans la
direction du nord-nord et atteint la partie du littoral qu'il
avait déjà visitée.
Là, sans aucun espoir, il l'avouait, Nab avait cherché sur le
rivage, au milieu des roches, sur le sable, les plus légers
indices qui pussent le guider.
Il avait examiné surtout la partie de la grève que la haute mer ne
recouvrait pas, car, sur sa lisière, le flux et le reflux devaient
avoir effacé tout indice. Nab n'espérait plus retrouver son maître
vivant. C'était à la découverte d'un cadavre qu'il allait ainsi,
un cadavre qu'il voulait ensevelir de ses propres mains!
Nab avait cherché longtemps. Ses efforts demeurèrent infructueux.
Il ne semblait pas que cette côte déserte eût jamais été
fréquentée par un être humain. Les coquillages, ceux que la mer ne
pouvait atteindre, -- et qui se rencontraient par millions au delà
du relais des marées, -- étaient intacts. Pas une coquille
écrasée. Sur un espace de deux à trois cents yards, il n'existait
pas trace d'un atterrissage, ni ancien, ni récent.
Nab s'était donc décidé à remonter la côte pendant quelques
milles. Il se pouvait que les courants eussent porté un corps sur
quelque point plus éloigné.
Lorsqu'un cadavre flotte à peu de distance d'un rivage plat, il
est bien rare que le flot ne l'y rejette pas tôt ou tard. Nab le
savait, et il voulait revoir son maître une dernière fois.
«Je longeai la côte pendant deux milles encore, je visitai toute
la ligne des écueils à mer basse, toute la grève à mer haute, et
je désespérais de rien trouver, quand hier, vers cinq heures du
soir, je remarquai sur le sable des empreintes de pas.
-- Des empreintes de pas? s'écria Pencroff.
-- Oui! répondit Nab.
-- Et ces empreintes commençaient aux écueils même? demanda le
reporter.
-- Non, répondit Nab, au relais de marée, seulement, car entre les
relais et les récifs, les autres avaient dû être effacées.
-- Continue, Nab, dit Gédéon Spilett.
-- Quand je vis ces empreintes, je devins comme fou. Elles étaient
très reconnaissables, et se dirigeaient vers les dunes. Je les
suivis pendant un quart de mille, courant, mais prenant garde de
les effacer. Cinq minutes après, comme la nuit se faisait,
j'entendis les aboiements d'un chien. C'était Top, et Top me
conduisit ici même, près de mon maître!»
Nab acheva son récit en disant quelle avait été sa douleur en
retrouvant ce corps inanimé. Il avait essayé de surprendre en lui
quelque reste de vie!
Maintenant qu'il l'avait retrouvé mort, il le voulait vivant! Tous
ses efforts avaient été inutiles! Il n'avait plus qu'à rendre les
derniers devoirs à celui qu'il aimait tant!
Nab avait alors songé à ses compagnons. Ceux-ci voudraient, sans
doute, revoir une dernière fois l'infortuné! Top était là. Ne
pouvait-il s'en rapporter à la sagacité de ce fidèle animal? Nab
prononça à plusieurs reprises le nom du reporter, celui des
compagnons de l'ingénieur que Top connaissait le plus. Puis, il
lui montra le sud de la côte, et le chien s'élança dans la
direction qui lui était indiquée.
On sait comment, guidé par un instinct que l'on peut regarder
presque comme surnaturel, car l'animal n'avait jamais été aux
Cheminées, Top y arriva cependant.
Les compagnons de Nab avaient écouté ce récit avec une extrême
attention.
Il y avait pour eux quelque chose d'inexplicable à ce que Cyrus
Smith, après les efforts qu'il avait dû faire pour échapper aux
flots, en traversant les récifs, n'eût pas trace d'une
égratignure. Et ce qui ne s'expliquait pas davantage, c'était que
l'ingénieur eût pu gagner, à plus d'un mille de la côte, cette
grotte perdue au milieu des dunes.
«Ainsi, Nab, dit le reporter, ce n'est pas toi qui as transporté
ton maître jusqu'à cette place?
-- Non, ce n'est pas moi, répondit Nab.
-- Il est bien évident que M Smith y est venu seul, dit Pencroff.
-- C'est évident, en effet, fit observer Gédéon Spilett, mais ce
n'est pas croyable!»
On ne pourrait avoir l'explication de ce fait que de la bouche de
l'ingénieur. Il fallait pour cela attendre que la parole lui fût
revenue. Heureusement, la vie reprenait déjà son cours. Les
frictions avaient rétabli la circulation du sang. Cyrus Smith
remua de nouveau les bras, puis la tête, et quelques mots
incompréhensibles s'échappèrent encore une fois de ses lèvres.
Nab, penché sur lui, l'appelait, mais l'ingénieur ne semblait pas
entendre, et ses yeux étaient toujours fermés. La vie ne se
révélait en lui que par le mouvement. Les sens n'y avaient encore
aucune part.
Pencroff regretta bien de n'avoir pas de feu, ni de quoi s'en
procurer, car il avait malheureusement oublié d'emporter le linge
brûlé, qu'il eût facilement enflammé au choc de deux cailloux.
Quant aux poches de l'ingénieur, elles étaient absolument vides,
sauf celle de son gilet, qui contenait sa montre. Il fallait donc
transporter Cyrus Smith aux Cheminées, et le plus tôt possible. Ce
fut l'avis de tous.
Cependant, les soins qui furent prodigués à l'ingénieur devaient
lui rendre la connaissance plus vite qu'on ne pouvait l'espérer.
L'eau dont on humectait ses lèvres le ranimait peu à peu. Pencroff
eut aussi l'idée de mêler à cette eau du jus de cette chair de
tétras qu'il avait apportée. Harbert, ayant couru jusqu'au rivage,
en revint avec deux grandes coquilles de bivalves. Le marin
composa une sorte de mixture, et l'introduisit entre les lèvres de
l'ingénieur, qui parut humer avidement ce mélange.
Ses yeux s'ouvrirent alors. Nab et le reporter s'étaient penchés
sur lui.
«Mon maître! mon maître!» s'écria Nab.
L'ingénieur l'entendit. Il reconnut Nab et Spilett, puis ses deux
autres compagnons, Harbert et le marin, et sa main pressa
légèrement les leurs. Quelques mots s'échappèrent encore de sa
bouche, -- mots qu'il avait déjà prononcés, sans doute, et qui
indiquaient quelles pensées tourmentaient, même alors, son esprit.
Ces mots furent compris, cette fois.
«Île ou continent? murmura-t-il.
-- Ah! s'écria Pencroff, qui ne put retenir cette exclamation. De
par tous les diables, nous nous en moquons bien, pourvu que vous
viviez, monsieur Cyrus! Île ou continent? On verra plus tard.»
L'ingénieur fit un léger signe affirmatif, et parut s'endormir.
On respecta ce sommeil, et le reporter prit immédiatement ses
dispositions pour que l'ingénieur fût transporté dans les
meilleures conditions. Nab, Harbert et Pencroff quittèrent la
grotte et se dirigèrent vers une haute dune couronnée de quelques
arbres rachitiques. Et, chemin faisant, le marin ne pouvait se
retenir de répéter:
«Île ou continent! Songer à cela quand on n'a plus que le souffle!
quel homme!»
Arrivés au sommet de la dune, Pencroff et ses deux compagnons,
sans autres outils que leurs bras, dépouillèrent de ses
principales branches un arbre assez malingre, sorte de pin
maritime émacié par les vents; puis, de ces branches, on fit une
litière qui, une fois recouverte de feuilles et d'herbes,
permettrait de transporter l'ingénieur.
Ce fut l'affaire de quarante minutes environ, et il était dix
heures quand le marin, Nab et Harbert revinrent auprès de Cyrus
Smith, que Gédéon Spilett n'avait pas quitté.
L'ingénieur se réveillait alors de ce sommeil, ou plutôt de cet
assoupissement dans lequel on l'avait trouvé. La coloration
revenait à ses joues, qui avaient eu jusqu'ici la pâleur de la
mort. Il se releva un peu, regarda autour de lui, et sembla
demander où il se trouvait.
«Pouvez-vous m'entendre sans vous fatiguer, Cyrus? dit le
reporter.
-- Oui, répondit l'ingénieur.
-- M'est avis, dit alors le marin, que M Smith vous entendra
encore mieux, s'il revient à cette gelée de tétras, -- car c'est
du tétras, monsieur Cyrus», ajouta-t-il, en lui présentant quelque
peu de cette gelée, à laquelle il mêla, cette fois, des parcelles
de chair.
Cyrus Smith mâcha ces morceaux du tétras, dont les restes furent
partagés entre ses trois compagnons, qui souffraient de la faim,
et trouvèrent le déjeuner assez maigre.
«Bon! fit le marin, les victuailles nous attendent aux Cheminées,
car il est bon que vous le sachiez, monsieur Cyrus, nous avons là-
bas, dans le sud, une maison avec chambres, lits et foyer, et,
dans l'office, quelques douzaines d'oiseaux que notre Harbert
appelle des couroucous. Votre litière est prête, et, dès que vous
vous en sentirez la force, nous vous transporterons à notre
demeure.
-- Merci, mon ami, répondit l'ingénieur, encore une heure ou deux,
et nous pourrons partir... Et maintenant, parlez, Spilett.»
Le reporter fit alors le récit de ce qui s'était passé. Il raconta
ces événements que devait ignorer Cyrus Smith, la dernière chute
du ballon, l'atterrissage sur cette terre inconnue, qui semblait
déserte, quelle qu'elle fût, soit une île, soit un continent, la
découverte des Cheminées, les recherches entreprises pour
retrouver l'ingénieur, le dévouement de Nab, tout ce qu'on devait
à l'intelligence du fidèle Top, etc.
«Mais, demanda Cyrus Smith d'une voix encore affaiblie, vous ne
m'avez donc pas ramassé sur la grève?
-- Non, répondit le reporter.
-- Et ce n'est pas vous qui m'avez rapporté dans cette grotte?
-- Non.
-- À quelle distance cette grotte est-elle donc des récifs?
-- À un demi-mille environ, répondit Pencroff, et si vous êtes
étonné, monsieur Cyrus, nous ne sommes pas moins surpris nous-
mêmes de vous voir en cet endroit!
-- En effet, répondit l'ingénieur, qui se ranimait peu à peu et
prenait intérêt à ces détails, en effet, voilà qui est singulier!
-- Mais, reprit le marin, pouvez-vous nous dire ce qui s'est passé
après que vous avez été emporté par le coup de mer?»
Cyrus Smith rappela ses souvenirs. Il savait peu de chose. Le coup
de mer l'avait arraché du filet de l'aérostat. Il s'enfonça
d'abord à quelques brasses de profondeur. Revenu à la surface de
la mer, dans cette demi-obscurité, il sentit un être vivant
s'agiter près de lui. C'était Top, qui s'était précipité à son
secours. En levant les yeux, il n'aperçut plus le ballon, qui,
délesté de son poids et de celui du chien, était reparti comme une
flèche. Il se vit, au milieu de ces flots courroucés, à une
distance de la côte qui ne devait pas être inférieure à un demi-
mille. Il tenta de lutter contre les lames en nageant avec
vigueur. Top le soutenait par ses vêtements; mais un courant de
foudre le saisit, le poussa vers le nord, et, après une demi-heure
d'efforts, il coula, entraînant Top avec lui dans l'abîme. Depuis
ce moment jusqu'au moment où il venait de se retrouver dans les
bras de ses amis, il n'avait plus souvenir de rien.
«Cependant, reprit Pencroff, il faut que vous ayez été lancé sur
le rivage, et que vous ayez eu la force de marcher jusqu'ici,
puisque Nab a retrouvé les empreintes de vos pas!
-- Oui... il le faut... répondit l'ingénieur en réfléchissant. Et
vous n'avez pas vu trace d'êtres humains sur cette côte?
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