prix, et, s'il ne se rencontra pas un traître pour la livrer, son
père, sa mère, sa femme, ses enfants payèrent pour lui avant même
qu'il pût connaître les dangers qu'à cause de lui ils couraient...
Le droit, cette fois encore, était tombé devant la force. Mais la
civilisation ne recule jamais, et il semble qu'elle emprunte tous
les droits à la nécessité. Les cipayes furent vaincus, et le pays
des anciens rajahs retomba sous la domination plus étroite de
l'Angleterre.
Le prince Dakkar, qui n'avait pu mourir, revint dans les montagnes
du Bundelkund. Là, seul désormais, pris d'un immense dégoût contre
tout ce qui portait le nom d'homme, ayant la haine et l'horreur du
monde civilisé, voulant à jamais le fuir, il réalisa les débris de
sa fortune, réunit une vingtaine de ses plus fidèles compagnons,
et, un jour, tous disparurent.
Où donc le prince Dakkar avait-il été chercher cette indépendance
que lui refusait la terre habitée?
Sous les eaux, dans la profondeur des mers, où nul ne pouvait le
suivre.
À l'homme de guerre se substitua le savant. Une île déserte du
Pacifique lui servit à établir ses chantiers, et, là, un bateau
sous-marin fut construit sur ses plans. L'électricité, dont, par
des moyens qui seront connus un jour, il avait su utiliser
l'incommensurable force mécanique, et qu'il puisait à
d'intarissables sources, fut employée à toutes les nécessités de
son appareil flottant, comme force motrice, force éclairante,
force calorifique. La mer, avec ses trésors infinis, ses myriades
de poissons, ses moissons de varechs et de sargasses, ses énormes
mammifères, et non seulement tout ce que la nature y entretenait,
mais aussi tout ce que les hommes y avaient perdu, suffit
amplement aux besoins du prince et de son équipage, -- et ce fut
l'accomplissement de son plus vif désir, puisqu'il ne voulait plus
avoir aucune communication avec la terre. Il nomma son appareil
sous-marin le Nautilus, il s'appela le capitaine Nemo, et il
disparut sous les mers.
Pendant bien des années, le capitaine visita tous les océans, d'un
pôle à l'autre. Paria de l'univers habité, il recueillit dans ces
mondes inconnus des trésors admirables. Les millions perdus dans
la baie de Vigo, en 1702, par les galions espagnols, lui
fournirent une mine inépuisable de richesses dont il disposa
toujours, et anonymement, en faveur des peuples qui se battaient
pour l'indépendance de leur pays. Enfin, il n'avait eu, depuis
longtemps, aucune communication avec ses semblables, quand,
pendant la nuit du 6 novembre 1866, trois hommes furent jetés à
son bord. C'étaient un professeur français, son domestique et un
pêcheur canadien. Ces trois hommes avaient été précipités à la
mer, dans un choc qui s'était produit entre le Nautilus et la
frégate des États-Unis l'Abraham-Lincoln, qui lui donnait la
chasse.
Le capitaine Nemo apprit de ce professeur que le Nautilus, tantôt
pris pour un mammifère géant de la famille des cétacés, tantôt
pour un appareil sous-marin renfermant un équipage de pirates,
était poursuivi sur toutes les mers.
Le capitaine Nemo aurait pu rendre à l'océan ces trois hommes, que
le hasard jetait ainsi à travers sa mystérieuse existence. Il ne
le fit pas, il les garda prisonniers, et, pendant sept mois, ils
purent contempler toutes les merveilles d'un voyage qui se
poursuivit pendant vingt mille lieues sous les mers. Un jour, le
22 juin 1867, ces trois hommes, qui ne savaient rien du passé du
capitaine Nemo, parvinrent à s'échapper, après s'être emparés du
canot du Nautilus. Mais comme à ce moment le Nautilus était
entraîné sur les côtes de Norvège, dans les tourbillons du
Maëlstrom, le capitaine dut croire que les fugitifs, noyés dans
ces effroyables remous, avaient trouvé la mort au fond du gouffre.
Il ignorait donc que le français et ses deux compagnons eussent
été miraculeusement rejetés à la côte, que des pêcheurs des îles
Loffoden les avaient recueillis, et que le professeur, à son
retour en France, avait publié l'ouvrage dans lequel sept mois de
cette étrange et aventureuse navigation du Nautilus étaient
racontés et livrés à la curiosité publique.
Pendant longtemps encore, le capitaine Nemo continua de vivre
ainsi, courant les mers. Mais, peu à peu, ses compagnons moururent
et allèrent reposer dans leur cimetière de corail, au fond du
Pacifique. Le vide se fit dans le Nautilus, et enfin le capitaine
Nemo resta seul de tous ceux qui s'étaient réfugiés avec lui dans
les profondeurs de l'océan.
Le capitaine Nemo avait alors soixante ans. Quand il fut seul, il
parvint à ramener son Nautilus vers un des ports sous-marins qui
lui servaient quelquefois de points de relâche.
L'un de ces ports était creusé sous l'île Lincoln, et c'était
celui qui donnait en ce moment asile au Nautilus. Depuis six ans,
le capitaine était là, ne naviguant plus, attendant la mort,
c'est-à-dire l'instant où il serait réuni à ses compagnons, quand
le hasard le fit assister à la chute du ballon qui emportait les
prisonniers des sudistes. Revêtu de son scaphandre, il se
promenait sous les eaux, à quelques encablures du rivage de l'île,
lorsque l'ingénieur fut précipité dans la mer. Un bon mouvement
entraîna le capitaine... et il sauva Cyrus Smith.
Tout d'abord, ces cinq naufragés, il voulut les fuir, mais son
port de refuge était fermé, et, par suite d'un exhaussement du
basalte qui s'était produit sous l'influence des actions
volcaniques, il ne pouvait plus franchir l'entrée de la crypte. Où
il y avait encore assez d'eau pour qu'une légère embarcation pût
passer la barre, il n'y en avait plus assez pour le Nautilus, dont
le tirant d'eau était relativement considérable.
Le capitaine Nemo resta donc, puis, il observa ces hommes jetés
sans ressource sur une île déserte, mais il ne voulut point être
vu. Peu à peu, quand il les vit honnêtes, énergiques, liés les uns
aux autres par une amitié fraternelle, il s'intéressa à leurs
efforts. Comme malgré lui, il pénétra tous les secrets de leur
existence. Au moyen du scaphandre, il lui était facile d'arriver
au fond du puits intérieur de Granite-House, et, s'élevant par les
saillies du roc jusqu'à son orifice supérieur, il entendait les
colons raconter le passé, étudier le présent et l'avenir. Il
apprit d'eux l'immense effort de l'Amérique contre l'Amérique
même, pour abolir l'esclavage. Oui! Ces hommes étaient dignes de
réconcilier le capitaine Nemo avec cette humanité qu'ils
représentaient si honnêtement dans l'île!
Le capitaine Nemo avait sauvé Cyrus Smith. Ce fut lui aussi qui
ramena le chien aux cheminées, qui rejeta Top des eaux du lac, qui
fit échouer à la pointe de l'épave cette caisse contenant tant
d'objets utiles pour les colons, qui renvoya le canot dans le
courant de la Mercy, qui jeta la corde du haut de Granite-House,
lors de l'attaque des singes, qui fit connaître la présence
d'Ayrton à l'île Tabor, au moyen du document enfermé dans la
bouteille, qui fit sauter le brick par le choc d'une torpille
disposée au fond du canal, qui sauva Harbert d'une mort certaine
en apportant le sulfate de quinine, lui, enfin, qui frappa les
convicts de ces balles électriques dont il avait le secret et
qu'il employait dans ses chasses sous-marines. Ainsi
s'expliquaient tant d'incidents qui devaient paraître surnaturels,
et qui, tous, attestaient la générosité et la puissance du
capitaine.
Cependant, ce grand misanthrope avait soif du bien.
Il lui restait d'utiles avis à donner à ses protégés, et, d'autre
part, sentant battre son coeur rendu à lui-même par les approches
de la mort, il manda, comme on sait, les colons de Granite-House,
au moyen d'un fil par lequel il relia le corral au Nautilus, qui
était muni d'un appareil alphabétique... Peut-être ne l'eût-il pas
fait, s'il avait su que Cyrus Smith connaissait assez son histoire
pour le saluer de ce nom de Nemo.
Le capitaine avait terminé le récit de sa vie.
Cyrus Smith prit alors la parole; il rappela tous les incidents
qui avaient exercé sur la colonie une si salutaire influence, et,
au nom de ses compagnons comme au sien, il remercia l'être
généreux auquel ils devaient tant.
Mais le capitaine Nemo ne songeait pas à réclamer le prix des
services qu'il avait rendus. Une dernière pensée agitait son
esprit, et avant de serrer la main que lui présentait l'ingénieur:
«Maintenant, monsieur, dit-il, maintenant que vous connaissez ma
vie, jugez-la!»
En parlant ainsi, le capitaine faisait évidemment allusion à un
grave incident dont les trois étrangers jetés à son bord avaient
été témoins, -- incident que le professeur français avait
nécessairement raconté dans son ouvrage et dont le retentissement
devait avoir été terrible. En effet, quelques jours avant la fuite
du professeur et de ses deux compagnons, le Nautilus, poursuivi
par une frégate dans le nord de l'Atlantique, s'était précipité
comme un bélier sur cette frégate et l'avait coulée sans merci.
Cyrus Smith comprit l'allusion et demeura sans répondre.
«C'était une frégate anglaise, monsieur, s'écria le capitaine
Nemo, redevenu un instant le prince Dakkar, une frégate anglaise,
vous entendez bien! Elle m'attaquait! J'étais resserré dans une
baie étroite et peu profonde!... il me fallait passer, et... j'ai
passé!»
Puis, d'une voix plus calme:
«J'étais dans la justice et dans le droit, ajouta-t-il. J'ai fait
partout le bien que j'ai pu, et aussi le mal que j'ai dû. Toute
justice n'est pas dans le pardon!»
Quelques instants de silence suivirent cette réponse, et le
capitaine Nemo prononça de nouveau cette phrase:
«Que pensez-vous de moi, messieurs?»
Cyrus Smith tendit la main au capitaine, et, à sa demande, il
répondit d'une voix grave:
«Capitaine, votre tort est d'avoir cru qu'on pouvait ressusciter
le passé, et vous avez lutté contre le progrès nécessaire. Ce fut
une de ces erreurs que les uns admirent, que les autres blâment,
dont Dieu seul est juge et que la raison humaine doit absoudre.
Celui qui se trompe dans une intention qu'il croit bonne, on peut
le combattre, on ne cesse pas de l'estimer. Votre erreur est de
celles qui n'excluent pas l'admiration, et votre nom n'a rien à
redouter des jugements de l'histoire. Elle aime les héroïques
folies, tout en condamnant les résultats qu'elles entraînent.»
La poitrine du capitaine Nemo se souleva, et sa main se tendit
vers le ciel.
«Ai-je eu tort, ai-je eu raison?» murmura-t-il.
Cyrus Smith reprit:
«Toutes les grandes actions remontent à Dieu, car elles viennent
de lui! Capitaine Nemo, les honnêtes gens qui sont ici, eux que
vous avez secourus, vous pleureront à jamais!»
Harbert s'était rapproché du capitaine. Il plia les genoux, il
prit sa main et la lui baisa. Une larme glissa des yeux du
mourant.
«Mon enfant, dit-il, sois béni!...»
CHAPITRE XVII
Le jour était venu. Aucun rayon lumineux ne pénétrait dans cette
profonde crypte. La mer, haute en ce moment, en obstruait
l'ouverture. Mais la lumière factice qui s'échappait en longs
faisceaux à travers les parois du Nautilus n'avait pas faibli, et
la nappe d'eau resplendissait toujours autour de l'appareil
flottant. Une extrême fatigue accablait alors le capitaine Nemo,
qui était retombé sur le divan. On ne pouvait songer à le
transporter à Granite-House, car il avait manifesté sa volonté de
rester au milieu de ces merveilles du Nautilus, que des millions
n'eussent pas payées, et d'y attendre une mort, qui ne pouvait
tarder à venir.
Pendant une assez longue prostration qui le tint presque sans
connaissance, Cyrus Smith et Gédéon Spilett observèrent avec
attention l'état du malade. Il était visible que le capitaine
s'éteignait peu à peu. La force allait manquer à ce corps
autrefois si robuste, maintenant frêle enveloppe d'une âme qui
allait s'échapper. Toute la vie était concentrée au coeur et à la
tête.
L'ingénieur et le reporter s'étaient consultés à voix basse. Y
avait-il quelque soin à donner à ce mourant? Pouvait-on, sinon le
sauver, du moins prolonger sa vie pendant quelques jours? Lui-même
avait dit qu'il n'y avait aucun remède, et il attendait
tranquillement la mort, qu'il ne craignait pas.
«Nous ne pouvons rien, dit Gédéon Spilett.
-- Mais de quoi meurt-il? demanda Pencroff.
-- Il s'éteint, répondit le reporter.
-- Cependant, reprit le marin, si nous le transportions en plein
air, en plein soleil, peut-être se ranimerait-il?
-- Non, Pencroff, répondit l'ingénieur, rien n'est à tenter!
D'ailleurs, le capitaine Nemo ne consentirait pas à quitter son
bord. Il y a trente ans qu'il vit sur le Nautilus, c'est sur le
Nautilus qu'il veut mourir.»
Sans doute, le capitaine Nemo entendit la réponse de Cyrus Smith,
car il se releva un peu, et d'une voix plus faible, mais toujours
intelligible:
«Vous avez raison, monsieur, dit-il. Je dois et je veux mourir
ici. Aussi ai-je une demande à vous faire.»
Cyrus Smith et ses compagnons s'étaient rapprochés du divan, et
ils en disposèrent les coussins de telle sorte que le mourant fût
mieux appuyé.
On put voir alors son regard s'arrêter sur toutes les merveilles
de ce salon, éclairé par les rayons électriques que tamisaient les
arabesques d'un plafond lumineux. Il regarda, l'un après l'autre,
les tableaux accrochés aux splendides tapisseries des parois, ces
chefs-d'oeuvre des maîtres italiens, flamands, français et
espagnols, les réductions de marbre et de bronze qui se dressaient
sur leurs piédestaux, l'orgue magnifique adossé à la cloison
d'arrière, puis les vitrines disposées autour d'une vasque
centrale, dans laquelle s'épanouissaient les plus admirables
produits de la mer, plantes marines, zoophytes, chapelets de
perles d'une inappréciable valeur, et, enfin, ses yeux
s'arrêtèrent sur cette devise inscrite au fronton de ce musée, la
devise du Nautilus: mobilis in mobile.
Il semblait qu'il voulût une dernière fois caresser du regard ces
chefs-d'oeuvre de l'art et de la nature, auxquels il avait limité
son horizon pendant un séjour de tant d'années dans l'abîme des
mers!
Cyrus Smith avait respecté le silence que gardait le capitaine
Nemo. Il attendait que le mourant reprît la parole.
Après quelques minutes, pendant lesquelles il revit passer devant
lui, sans doute, sa vie tout entière, le capitaine Nemo se
retourna vers les colons et leur dit:
«Vous croyez, messieurs, me devoir quelque reconnaissance?...
-- Capitaine, nous donnerions notre vie pour prolonger la vôtre!
-- Bien, reprit le capitaine Nemo, bien!... Promettez-moi
d'exécuter mes dernières volontés, et je serai payé de tout ce que
j'ai fait pour vous.
-- Nous vous le promettons», répondit Cyrus Smith.
Et, par cette promesse, il engageait ses compagnons et lui.
«Messieurs, reprit le capitaine, demain, je serai mort.»
Il arrêta d'un signe Harbert, qui voulut protester.
«Demain, je serai mort, et je désire ne pas avoir d'autre tombeau
que le Nautilus. C'est mon cercueil, à moi! Tous mes amis reposent
au fond des mers, j'y veux reposer aussi.»
Un silence profond accueillit ces paroles du capitaine Nemo.
«Écoutez-moi bien, messieurs, reprit-il. Le Nautilus est
emprisonné dans cette grotte, dont l'entrée s'est exhaussée. Mais,
s'il ne peut quitter sa prison, il peut du moins s'engouffrer dans
l'abîme qu'elle recouvre et y garder ma dépouille mortelle.»
Les colons écoutaient religieusement les paroles du mourant.
«Demain, après ma mort, Monsieur Smith, reprit le capitaine, vous
et vos compagnons, vous quitterez le Nautilus, car toutes les
richesses qu'il contient doivent disparaître avec moi. Un seul
souvenir vous restera du prince Dakkar, dont vous savez maintenant
l'histoire. Ce coffret... là... renferme pour plusieurs millions
de diamants, la plupart, souvenirs de l'époque où, père et époux,
j'ai presque cru au bonheur, et une collection de perles
recueillies par mes amis et moi au fond des mers. Avec ce trésor,
vous pourrez faire, à un jour donné, de bonnes choses. Entre des
mains comme les vôtres et celles de vos compagnons, Monsieur
Smith, l'argent ne saurait être un péril. Je serai donc, de là-
haut, associé à vos oeuvres, et je ne les crains pas!»
Après quelques instants de repos, nécessités par son extrême
faiblesse, le capitaine Nemo reprit en ces termes:
«Demain, vous prendrez ce coffret, vous quitterez ce salon, dont
vous fermerez la porte; puis, vous remonterez sur la plate-forme
du Nautilus, et vous rabattrez le capot, que vous fixerez au moyen
de ses boulons.
-- Nous le ferons, capitaine, répondit Cyrus Smith.
-- Bien. Vous vous embarquerez alors sur le canot qui vous a
amenés. Mais, avant d'abandonner le Nautilus, allez à l'arrière,
et là, ouvrez deux larges robinets qui se trouvent sur la ligne de
flottaison. L'eau pénétrera dans les réservoirs, et le Nautilus
s'enfoncera peu à peu sous les eaux pour aller reposer au fond de
l'abîme.»
Et, sur un geste de Cyrus Smith, le capitaine ajouta:
«Ne craignez rien! Vous n'ensevelirez qu'un mort!»
Ni Cyrus Smith, ni aucun de ses compagnons n'eussent cru devoir
faire une observation au capitaine Nemo. C'étaient ses dernières
volontés qu'il leur transmettait, et ils n'avaient qu'à s'y
conformer.
«J'ai votre promesse, messieurs? Ajouta le capitaine Nemo.
-- Vous l'avez, capitaine», répondit l'ingénieur.
Le capitaine fit un signe de remerciement et pria les colons de le
laisser seul pendant quelques heures.
Gédéon Spilett insista pour rester près de lui, au cas où une
crise se produirait, mais le mourant refusa, en disant:
«Je vivrai jusqu'à demain, monsieur!»
Tous quittèrent le salon, traversèrent la bibliothèque, la salle à
manger, et arrivèrent à l'avant, dans la chambre des machines, où
étaient établis les appareils électriques, qui, en même temps que
la chaleur et la lumière, fournissaient la force mécanique au
Nautilus.
Le Nautilus était un chef-d'oeuvre qui contenait des chefs-
d'oeuvre, et l'ingénieur fut émerveillé.
Les colons montèrent sur la plate-forme, qui s'élevait de sept ou
huit pieds au-dessus de l'eau.
Là, ils s'étendirent près d'une épaisse vitre lenticulaire qui
obturait une sorte de gros oeil d'où jaillissait une gerbe de
lumière. Derrière cet oeil s'évidait une cabine qui contenait les
roues du gouvernail et dans laquelle se tenait le timonier, quand
il dirigeait le Nautilus à travers les couches liquides, que les
rayons électriques devaient éclairer sur une distance
considérable.
Cyrus Smith et ses compagnons restèrent d'abord silencieux, car
ils étaient vivement impressionnés de ce qu'ils venaient de voir,
de ce qu'ils venaient d'entendre, et leur coeur se serrait, quand
ils songeaient que celui dont le bras les avait tant de fois
secourus, que ce protecteur qu'ils auraient connu quelques heures
à peine, était à la veille de mourir! quel que fût le jugement que
prononcerait la postérité sur les actes de cette existence pour
ainsi dire extra-humaine, le prince Dakkar resterait toujours une
de ces physionomies étranges, dont le souvenir ne peut s'effacer.
«Voilà un homme! dit Pencroff. Est-il croyable qu'il ait ainsi
vécu au fond de l'océan! Et quand je pense qu'il n'y a peut-être
pas trouvé plus de tranquillité qu'ailleurs!
-- Le Nautilus, fit alors observer Ayrton, aurait peut-être pu
nous servir à quitter l'île Lincoln et à gagner quelque terre
habitée.
-- Mille diables! s'écria Pencroff, ce n'est pas moi qui me
hasarderais jamais à diriger un pareil bateau. Courir sur les
mers, bien! Mais sous les mers, non!
-- Je crois, répondit le reporter, que la manoeuvre d'un appareil
sous-marin tel que ce Nautilus doit être très facile, Pencroff, et
que nous aurions vite fait de nous y habituer. Pas de tempêtes,
pas d'abordages à craindre. À quelques pieds au-dessous de sa
surface, les eaux de la mer sont aussi calmes que celles d'un lac.
-- Possible! Riposta le marin, mais j'aime mieux un bon coup de
vent à bord d'un navire bien gréé. Un bateau est fait pour aller
sur l'eau et non dessous.
-- Mes amis, répondit l'ingénieur, il est inutile, au moins à
propos du Nautilus, de discuter cette question des navires sous-
marins. Le Nautilus n'est pas à nous, et nous n'avons pas le droit
d'en disposer. Il ne pourrait, d'ailleurs, nous servir en aucun
cas. Outre qu'il ne peut plus sortir de cette caverne, dont
l'entrée est maintenant fermée par un exhaussement des roches
basaltiques, le capitaine Nemo veut qu'il s'engloutisse avec lui
après sa mort. Sa volonté est formelle, et nous l'accomplirons.»
Cyrus Smith et ses compagnons, après une conversation qui se
prolongea quelque temps encore, redescendirent à l'intérieur du
Nautilus. Là, ils prirent quelque nourriture et rentrèrent dans le
salon.
Le capitaine Nemo était sorti de cette prostration qui l'avait
accablé, et ses yeux avaient repris leur éclat. On voyait comme un
sourire se dessiner sur ses lèvres.
Les colons s'approchèrent de lui.
«Messieurs, leur dit le capitaine, vous êtes des hommes courageux,
honnêtes et bons. Vous vous êtes tous dévoués sans réserve à
l'oeuvre commune. Je vous ai souvent observés. Je vous ai aimés,
je vous aime!... votre main, Monsieur Smith!»
Cyrus Smith tendit sa main au capitaine, qui la serra
affectueusement.
«Cela est bon!» murmura-t-il.
Puis, reprenant:
«Mais c'est assez parler de moi! J'ai à vous parler de vous-mêmes
et de l'île Lincoln, sur laquelle vous avez trouvé refuge... Vous
comptez l'abandonner?
-- Pour y revenir, capitaine! répondit vivement Pencroff.
-- Y revenir?... En effet, Pencroff, répondit le capitaine en
souriant, je sais combien vous aimez cette île. Elle s'est
modifiée par vos soins, et elle est bien vôtre!
-- Notre projet, capitaine, dit alors Cyrus Smith, serait d'en
doter les États-Unis et d'y fonder pour notre marine une relâche
qui serait heureusement située dans cette portion du Pacifique.
-- Vous pensez à votre pays, messieurs, répondit le capitaine.
Vous travaillez pour sa prospérité, pour sa gloire. Vous avez
raison. La patrie!... c'est là qu'il faut retourner! C'est là que
l'on doit mourir!... et moi, je meurs loin de tout ce que j'ai
aimé!
-- Auriez-vous quelque dernière volonté à transmettre? dit
vivement l'ingénieur, quelque souvenir à donner aux amis que vous
avez pu laisser dans ces montagnes de l'Inde?
-- Non, Monsieur Smith. Je n'ai plus d'amis! Je suis le dernier de
ma race... et je suis mort depuis longtemps pour tous ceux que
j'ai connus... mais revenons à vous. La solitude, l'isolement sont
choses tristes, au-dessus des forces humaines... je meurs d'avoir
cru que l'on pouvait vivre seul!... Vous devez donc tout tenter
pour quitter l'île Lincoln et pour revoir le sol où vous êtes nés.
Je sais que ces misérables ont détruit l'embarcation que vous
aviez faite...
-- Nous construisons un navire, dit Gédéon Spilett, un navire
assez grand pour nous transporter aux terres les plus rapprochées;
mais si nous parvenons à la quitter tôt ou tard, nous reviendrons
à l'île Lincoln. Trop de souvenirs nous y rattachent pour que nous
l'oubliions jamais!
-- C'est ici que nous aurons connu le capitaine Nemo, dit Cyrus
Smith.
-- Ce n'est qu'ici que nous retrouverons votre souvenir tout
entier! ajouta Harbert.
-- Et c'est ici que je reposerai dans l'éternel sommeil, si...»
répondit le capitaine.
Il hésita, et, au lieu d'achever sa phrase, il se contenta de
dire:
«Monsieur Smith, je voudrais vous parler... À vous seul!»
Les compagnons de l'ingénieur, respectant ce désir du mourant, se
retirèrent.
Cyrus Smith resta quelques minutes seulement enfermé avec le
capitaine Nemo, et bientôt il rappela ses amis, mais il ne leur
dit rien des choses secrètes que le mourant avait voulu lui
confier.
Gédéon Spilett observa alors le malade avec une extrême attention.
Il était évident que le capitaine n'était plus soutenu que par une
énergie morale, qui ne pourrait bientôt plus réagir contre son
affaiblissement physique.
La journée se termina sans qu'aucun changement se manifestât. Les
colons ne quittèrent pas un instant le Nautilus. La nuit était
venue, bien qu'il fût impossible de s'en apercevoir dans cette
crypte.
Le capitaine Nemo ne souffrait pas, mais il déclinait. Sa noble
figure, pâlie par les approches de la mort, était calme. De ses
lèvres s'échappaient parfois des mots presque insaisissables, qui
se rapportaient à divers incidents de son étrange existence. On
sentait que la vie se retirait peu à peu de ce corps, dont les
extrémités étaient déjà froides. Une ou deux fois encore, il
adressa la parole aux colons rangés près de lui, et il leur sourit
de ce dernier sourire qui se continue jusque dans la mort. Enfin,
un peu après minuit, le capitaine Nemo fit un mouvement suprême,
et il parvint à croiser ses bras sur sa poitrine, comme s'il eût
voulu mourir dans cette attitude.
Vers une heure du matin, toute la vie s'était uniquement réfugiée
dans son regard. Un dernier feu brilla sous cette prunelle, d'où
tant de flammes avaient jailli autrefois. Puis, murmurant ces
mots: «Dieu et patrie!» il expira doucement.
Cyrus Smith, s'inclinant alors, ferma les yeux de celui qui avait
été le prince Dakkar et qui n'était même plus le capitaine Nemo.
Harbert et Pencroff pleuraient. Ayrton essuyait une larme furtive.
Nab était à genoux près du reporter, changé en statue.
Cyrus Smith, élevant la main au-dessus de la tête du mort:
«Que Dieu ait son âme!» dit-il, et, se retournant vers ses amis,
il ajouta:
«Prions pour celui que nous avons perdu!»
Quelques heures après, les colons remplissaient la promesse faite
au capitaine, ils accomplissaient les dernières volontés du mort.
Cyrus Smith et ses compagnons quittèrent le Nautilus, après avoir
emporté l'unique souvenir que leur eût légué leur bienfaiteur, ce
coffret qui renfermait cent fortunes.
Le merveilleux salon, toujours inondé de lumière, avait été fermé
soigneusement. La porte de tôle du capot fut alors boulonnée, de
telle sorte que pas une goutte d'eau ne pût pénétrer à l'intérieur
des chambres du Nautilus.
Puis, les colons descendirent dans le canot, qui était amarré au
flanc du bateau sous-marin.
Ce canot fut conduit à l'arrière. Là, à la ligne de flottaison,
s'ouvraient deux larges robinets qui étaient en communication avec
les réservoirs destinés à déterminer l'immersion de l'appareil.
Ces robinets furent ouverts, les réservoirs s'emplirent, et le
Nautilus, s'enfonçant peu à peu, disparut sous la nappe liquide.
Mais les colons purent le suivre encore à travers les couches
profondes. Sa puissante lumière éclairait les eaux transparentes,
tandis que la crypte redevenait obscure. Puis, ce vaste
épanchement d'effluences électriques s'effaça enfin, et bientôt le
Nautilus, devenu le cercueil du capitaine Nemo, reposait au fond
des mers.
CHAPITRE XVIII
Au point du jour, les colons avaient regagné silencieusement
l'entrée de la caverne, à laquelle ils donnèrent le nom de «crypte
Dakkar», en souvenir du capitaine Nemo. La marée était basse
alors, et ils purent aisément passer sous l'arcade, dont le flot
battait le pied-droit basaltique.
Le canot de tôle demeura en cet endroit, et de telle manière qu'il
fût à l'abri des lames. Par surcroît de précaution, Pencroff, Nab
et Ayrton le halèrent sur la petite grève qui confinait à l'un des
côtés de la crypte, en un endroit où il ne courait aucun danger.
L'orage avait cessé avec la nuit. Les derniers roulements du
tonnerre s'évanouissaient dans l'ouest.
Il ne pleuvait plus, mais le ciel était encore chargé de nuages.
En somme, ce mois d'octobre, début du printemps austral, ne
s'annonçait pas d'une façon satisfaisante, et le vent avait une
tendance à sauter d'un point du compas à l'autre, qui ne
permettait pas de compter sur un temps fait.
Cyrus Smith et ses compagnons, en quittant la crypte Dakkar,
avaient repris la route du corral.
Chemin faisant, Nab et Harbert eurent soin de dégager le fil qui
avait été tendu par le capitaine entre le corral et la crypte, et
qu'on pourrait utiliser plus tard. En marchant, les colons
parlaient peu. Les divers incidents de cette nuit du 15 au 16
octobre les avaient très vivement impressionnés. Cet inconnu dont
l'influence les protégeait si efficacement, cet homme dont leur
imagination faisait un génie, le capitaine Nemo n'était plus. Son
Nautilus et lui étaient ensevelis au fond d'un abîme. Il semblait
à chacun qu'ils étaient plus isolés qu'avant. Ils s'étaient pour
ainsi dire habitués à compter sur cette intervention puissante qui
leur manquait aujourd'hui, et Gédéon Spilett et Cyrus Smith lui-
même n'échappaient pas à cette impression. Aussi gardèrent-ils
tous un profond silence en suivant la route du corral.
Vers neuf heures du matin, les colons étaient rentrés à Granite-
House.
Il avait été bien convenu que la construction du navire serait
très activement poussée, et Cyrus Smith y donna plus que jamais
son temps et ses soins. On ne savait ce que réservait l'avenir.
Or, c'était une garantie pour les colons d'avoir à leur
disposition un bâtiment solide, pouvant tenir la mer même par un
gros temps, et assez grand pour tenter, au besoin, une traversée
de quelque durée. Si, le bâtiment achevé, les colons ne se
décidaient pas à quitter encore l'île Lincoln et à gagner, soit un
archipel polynésien du Pacifique, soit les côtes de la Nouvelle-
Zélande, du moins devaient-ils se rendre au plus tôt à l'île
Tabor, afin d'y déposer la notice relative à Ayrton. C'était une
indispensable précaution à prendre pour le cas où le yacht
écossais reparaîtrait dans ces mers, et il ne fallait rien
négliger à cet égard.
Les travaux furent donc repris. Cyrus Smith, Pencroff et Ayrton,
aidés de Nab, de Gédéon Spilett et d'Harbert, toutes les fois que
quelque autre besogne pressante ne les réclamait pas,
travaillèrent sans relâche. Il était nécessaire que le nouveau
bâtiment fût prêt dans cinq mois, c'est-à-dire pour le
commencement de mars, si l'on voulait rendre visite à l'île Tabor
avant que les coups de vent d'équinoxe eussent rendu cette
traversée impraticable. Aussi les charpentiers ne perdirent-ils
pas un moment. Du reste, ils n'avaient pas à se préoccuper de
fabriquer un gréement, car celui du speedy avait été sauvé en
entier. C'était donc, avant tout, la coque du navire qu'il fallait
achever.
La fin de l'année 1868 s'écoula au milieu de ces importants
travaux, presque à l'exclusion de tous autres. Au bout de deux
mois et demi, les couples avaient été mis en place, et les
premiers bordages étaient ajustés. On pouvait déjà juger que les
plans donnés par Cyrus Smith étaient excellents, et que le navire
se comporterait bien à la mer. Pencroff apportait à ce travail une
activité dévorante et ne se gênait pas de grommeler, quand l'un ou
l'autre abandonnait la hache du charpentier pour le fusil du
chasseur. Il fallait bien, cependant, entretenir les réserves de
Granite-House, en vue du prochain hiver.
Mais n'importe. Le brave marin n'était pas content lorsque les
ouvriers manquaient au chantier. Dans ces occasions-là, et en
bougonnant, il faisait -- par colère -- l'ouvrage de six hommes.
Toute cette saison d'été fut mauvaise. Pendant quelques jours, les
chaleurs étaient accablantes, et l'atmosphère, saturée
d'électricité, ne se déchargeait ensuite que par de violents
orages qui troublaient profondément les couches d'air. Il était
rare que des roulements lointains du tonnerre ne se fissent pas
entendre. C'était comme un murmure sourd, mais permanent, tel
qu'il se produit dans les régions équatoriales du globe.
Le 1er janvier 1869 fut même signalé par un orage d'une violence
extrême, et la foudre tomba plusieurs fois sur l'île. De gros
arbres furent atteints par le fluide et brisés, entre autres un de
ces énormes micocouliers qui ombrageaient la basse-cour à
l'extrémité sud du lac. Ce météore avait-il une relation
quelconque avec les phénomènes qui s'accomplissaient dans les
entrailles de la terre? Une sorte de connexité s'établissait-elle
entre les troubles de l'air et les troubles des portions
intérieures du globe? Cyrus Smith fut porté à le croire, car le
développement de ces orages fut marqué par une recrudescence des
symptômes volcaniques.
Ce fut le 3 janvier que Harbert, étant monté dès l'aube au plateau
de Grande-vue pour seller l'un des onaggas, aperçut un énorme
panache qui se déroulait à la cime du volcan.
Harbert prévint aussitôt les colons, qui vinrent de suite observer
le sommet du mont Franklin.
«Eh! s'écria Pencroff, ce ne sont pas des vapeurs, cette fois! Il
me semble que le géant ne se contente plus de respirer, mais qu'il
fume!»
Cette image, employée par le marin, traduisait justement la
modification qui s'était opérée à la bouche du volcan. Depuis
trois mois déjà, le cratère émettait des vapeurs plus ou moins
intenses, mais qui ne provenaient encore que d'une ébullition
intérieure des matières minérales. Cette fois, aux vapeurs venait
de succéder une fumée épaisse, s'élevant sous la forme d'une
colonne grisâtre, large de plus de trois cents pieds à sa base, et
qui s'épanouissait comme un immense champignon à une hauteur de
sept à huit cents pieds au-dessus de la cime du mont.
«Le feu est dans la cheminée, dit Gédéon Spilett.
-- Et nous ne pourrons pas l'éteindre! répondit Harbert.
-- On devrait bien ramoner les volcans, fit observer Nab, qui
sembla parler le plus sérieusement du monde.
-- Bon, Nab, s'écria Pencroff. Est-ce toi qui te chargerais de ce
ramonage-là?»
Et Pencroff poussa un gros éclat de rire.
Cyrus Smith observait avec attention l'épaisse fumée projetée par
le mont Franklin, et il prêtait même l'oreille, comme s'il eût
voulu surprendre quelque grondement éloigné. Puis, revenant vers
ses compagnons, dont il s'était écarté quelque peu:
«En effet, mes amis, une importante modification s'est produite,
il ne faut pas se le dissimuler. Les matières volcaniques ne sont
plus seulement à l'état d'ébullition, elles ont pris feu, et, très
certainement, nous sommes menacés d'une éruption prochaine!
-- Eh bien, Monsieur Smith, on la verra, l'éruption, s'écria
Pencroff, et on l'applaudira si elle est réussie! Je ne pense pas
qu'il y ait là de quoi nous préoccuper!
-- Non, Pencroff, répondit Cyrus Smith, car l'ancienne route des
laves est toujours ouverte, et, grâce à sa disposition, le cratère
les a jusqu'ici épanchées vers le nord. Et cependant...
-- Et cependant, puisqu'il n'y a aucun avantage à retirer d'une
éruption, mieux vaudrait que celle-ci n'eût pas lieu, dit le
reporter.
-- Qui sait? répondit le marin. Il y a peut-être dans ce volcan
quelque utile et précieuse matière qu'il vomira complaisamment, et
dont nous ferons bon usage!»
Cyrus Smith secoua la tête en homme qui n'attendait rien de bon du
phénomène dont le développement était si subit. Il n'envisageait
pas aussi légèrement que Pencroff les conséquences d'une éruption.
Si les laves, par suite de l'orientation du cratère, ne menaçaient
pas directement les parties boisées et cultivées de l'île,
d'autres complications pouvaient se présenter. En effet, il n'est
pas rare que les éruptions soient accompagnées de tremblements de
terre, et une île, de la nature de l'île Lincoln, formée de
matières si diverses, basaltes d'un côté, granit de l'autre, laves
au nord, sol meuble au midi, matières qui, par conséquent, ne
pouvaient être solidement liées entre elles, aurait couru le
risque d'être désagrégée. Si donc l'épanchement des substances
volcaniques ne constituait pas un danger très sérieux, tout
mouvement dans la charpente terrestre qui eût secoué l'île pouvait
entraîner des conséquences extrêmement graves.
«Il me semble, dit Ayrton, qui s'était couché de manière à poser
son oreille sur le sol, il me semble entendre des roulements
sourds, comme ferait un chariot chargé de barres de fer.»
Les colons écoutèrent avec une extrême attention et purent
constater qu'Ayrton ne se trompait pas. Aux roulements se mêlaient
parfois des mugissements souterrains qui formaient une sorte de
«rinfordzando»
Et s'éteignaient peu à peu, comme si quelque brise violente eût
passé dans les profondeurs du globe.
Mais aucune détonation proprement dite ne se faisait encore
entendre. On pouvait donc en conclure que les vapeurs et les
fumées trouvaient un libre passage à travers la cheminée centrale,
et que, la soupape étant assez large, aucune dislocation ne se
produirait, aucune explosion ne serait à craindre.
«Ah çà! dit alors Pencroff, est-ce que nous n'allons pas retourner
au travail? Que le mont Franklin fume, braille, gémisse, vomisse
feu et flammes tant qu'il lui plaira, ce n'est pas une raison pour
ne rien faire! Allons, Ayrton, Nab, Harbert, Monsieur Cyrus,
Monsieur Spilett, il faut aujourd'hui que tout le monde mette la
main à la besogne! Nous allons ajuster les précintes, et une
douzaine de bras ne seront pas de trop. Avant deux mois, je veux
que notre nouveau Bonadventure -- car nous lui conserverons ce
nom, n'est-il pas vrai? -- flotte sur les eaux du port-ballon!
Donc, pas une heure à perdre!»
Tous les colons, dont les bras étaient réclamés par Pencroff,
descendirent au chantier de construction et procédèrent à la pose
des précintes, épais bordages qui forment la ceinture d'un
bâtiment et relient solidement entre eux les couples de sa
carcasse. C'était là une grosse et pénible besogne, à laquelle
tous durent prendre part.
On travailla donc assidûment pendant toute cette journée du 3
janvier, sans se préoccuper du volcan, qu'on ne pouvait
apercevoir, d'ailleurs, de la grève de Granite-House. Mais, une ou
deux fois, de grandes ombres, voilant le soleil, qui décrivait son
arc diurne sur un ciel extrêmement pur, indiquèrent qu'un épais
nuage de fumée passait entre son disque et l'île. Le vent,
soufflant du large, emportait toutes ces vapeurs dans l'ouest.
Cyrus Smith et Gédéon Spilett remarquèrent parfaitement ces
assombrissements passagers, et causèrent à plusieurs reprises des
progrès que faisait évidemment le phénomène volcanique, mais le
travail ne fut pas interrompu.
Il était, d'ailleurs, d'un haut intérêt, à tous les points de vue,
que le bâtiment fût achevé dans le plus bref délai. En présence
d'éventualités qui pouvaient naître, la sécurité des colons n'en
serait que mieux garantie. Qui sait si ce navire ne serait pas un
jour leur unique refuge?
Le soir, après souper, Cyrus Smith, Gédéon Spilett et Harbert
remontèrent sur le plateau de Grande-vue. La nuit était déjà
faite, et l'obscurité devait permettre de reconnaître si, aux
vapeurs et aux fumées accumulées à la bouche du cratère, se
mêlaient soit des flammes, soit des matières incandescentes,
projetées par le volcan.
«Le cratère est en feu!» s'écria Harbert, qui, plus leste que ses
compagnons, était arrivé le premier au plateau.
Le mont Franklin, distant de six milles environ, apparaissait
alors comme une gigantesque torche, au sommet de laquelle se
tordaient quelques flammes fuligineuses. Tant de fumée, tant de
scories et de cendres peut-être y étaient mêlées, que leur éclat,
très atténué, ne tranchait pas au vif sur les ténèbres de la nuit.
Mais une sorte de lueur fauve se répandait sur l'île et découpait
confusément la masse boisée des premiers plans. D'immenses
tourbillons obscurcissaient les hauteurs du ciel, à travers
lesquels scintillaient quelques étoiles.
«Les progrès sont rapides! dit l'ingénieur.
-- Ce n'est pas étonnant, répondit le reporter. Le réveil du
volcan date depuis un certain temps déjà. Vous vous rappelez,
Cyrus, que les premières vapeurs ont apparu vers l'époque à
laquelle nous avons fouillé les contreforts de la montagne pour
découvrir la retraite du capitaine Nemo. C'était, si je ne me
trompe, vers le 15 octobre?
-- Oui! répondit Harbert, et voilà déjà deux mois et demi de cela!
-- Les feux souterrains ont donc couvé pendant dix semaines,
reprit Gédéon Spilett, et il n'est pas étonnant qu'ils se
développent maintenant avec cette violence!
-- Est-ce que vous ne sentez pas certaines vibrations dans le sol?
demanda Cyrus Smith.
-- En effet, répondit Gédéon Spilett, mais de là à un tremblement
de terre...
-- Je ne dis pas que nous soyons menacés d'un tremblement de
terre, répondit Cyrus Smith, et Dieu nous en préserve! Non. Ces
vibrations sont dues à l'effervescence du feu central. L'écorce
terrestre n'est autre chose que la paroi d'une chaudière, et vous
savez que la paroi d'une chaudière, sous la pression des gaz,
vibre comme une plaque sonore. C'est cet effet qui se produit en
ce moment.
-- Les magnifiques gerbes de feu!» s'écria Harbert.
En ce moment jaillissait du cratère une sorte de bouquet
d'artifices dont les vapeurs n'avaient pu diminuer l'éclat. Des
milliers de fragments lumineux et de points vifs se projetaient en
directions contraires. Quelques-uns, dépassant le dôme de fumée,
le crevaient d'un jet rapide et laissaient après eux une véritable
poussière incandescente. Cet épanouissement fut accompagné de
détonations successives comme le déchirement d'une batterie de
mitrailleuses.
Cyrus Smith, le reporter et le jeune garçon, après avoir passé une
heure au plateau de Grande-vue, redescendirent sur la grève et
regagnèrent Granite-House. L'ingénieur était pensif, préoccupé
même, à ce point que Gédéon Spilett crut devoir lui demander s'il
pressentait quelque danger prochain, dont l'éruption serait la
cause directe ou indirecte.
«Oui et non, répondit Cyrus Smith.
-- Cependant, reprit le reporter, le plus grand malheur qui
pourrait nous arriver, ne serait-ce pas un tremblement de terre
qui bouleverserait l'île? Or, je ne crois pas que cela soit à
redouter, puisque les vapeurs et les laves ont trouvé un libre
passage pour s'épancher au dehors.
-- Aussi, répondit Cyrus Smith, ne crains-je pas un tremblement de
terre dans le sens que l'on donne ordinairement aux convulsions du
sol provoquées par l'expansion des vapeurs souterraines. Mais
d'autres causes peuvent amener de grands désastres.
-- Lesquels, mon cher Cyrus?
-- Je ne sais trop... il faut que je voie... que je visite la
montagne... avant quelques jours, je serai fixé à cet égard.»
Gédéon Spilett n'insista pas, et bientôt, malgré les détonations
du volcan, dont l'intensité s'accroissait et que répétaient les
échos de l'île, les hôtes de Granite-House dormaient d'un profond
sommeil.
Trois jours s'écoulèrent, les 4, 5 et 6 janvier. On travaillait
toujours à la construction du bateau, et, sans s'expliquer
autrement, l'ingénieur activait le travail de tout son pouvoir. Le
mont Franklin était alors encapuchonné d'un sombre nuage d'aspect
sinistre, et avec les flammes il vomissait des roches
incandescentes, dont les unes retombaient dans le cratère même. Ce
qui faisait dire à Pencroff, qui ne voulait considérer le
phénomène que par ses côtés amusants:
«Tiens! Le géant qui joue au bilboquet! Le géant qui jongle!»
Et, en effet, les matières vomies retombaient dans l'abîme, et il
ne semblait pas que les laves, gonflées par la pression
intérieure, se fussent encore élevées jusqu'à l'orifice du
cratère. Du moins, l'égueulement du nord-est, qui était en partie
visible, ne versait aucun torrent sur le talus septentrional du
mont.
Cependant, quelque pressés que fussent les travaux de
construction, d'autres soins réclamaient la présence des colons
sur divers points de l'île.
Avant tout, il fallait aller au corral, où le troupeau de mouflons
et de chèvres était renfermé, et renouveler la provision de
fourrage de ces animaux. Il fut alors convenu qu'Ayrton s'y
rendrait le lendemain 7 janvier, et comme il pouvait suffire seul
à cette besogne, dont il avait l'habitude, Pencroff et les autres
manifestèrent une certaine surprise, quand ils entendirent
l'ingénieur dire à Ayrton:
«Puisque vous allez demain au corral, je vous y accompagnerai.
-- Eh! Monsieur Cyrus! s'écria le marin, nos jours de travail sont
comptés, et, si vous partez aussi, cela va nous faire quatre bras
de moins!
-- Nous serons revenus le lendemain, répondit Cyrus Smith, mais
j'ai besoin d'aller au corral... je désire reconnaître où en est
l'éruption.
-- L'éruption! L'éruption! répondit Pencroff d'un air peu
satisfait. Quelque chose d'important que cette éruption, et voilà
qui ne m'inquiète guère!»
Quoi qu'en eût le marin, l'exploration, projetée par l'ingénieur,
fut maintenue pour le lendemain. Harbert aurait bien voulu
accompagner Cyrus Smith, mais il ne voulut pas contrarier Pencroff
en s'absentant.
Le lendemain, dès le lever du jour, Cyrus Smith et Ayrton, montant
le chariot attelé des deux onaggas, prenaient la route du corral
et y couraient au grand trot. Au-dessus de la forêt passaient de
gros nuages auxquels le cratère du mont Franklin fournissait
incessamment des matières fuligineuses. Ces nuages, qui roulaient
pesamment dans l'atmosphère, étaient évidemment composés de
substances hétérogènes. Ce n'était pas à la fumée seule du volcan
qu'ils devaient d'être si étrangement opaques et lourds. Des
scories à l'état de poussière, telles que de la pouzzolane
pulvérisée et des cendres grisâtres aussi fines que la plus fine
fécule, se tenaient en suspension au milieu de leurs épaisses
volutes. Ces cendres sont si ténues, qu'on les a vues se maintenir
quelquefois dans l'air durant des mois entiers. Après l'éruption
de 1783, en Islande, pendant plus d'une année, l'atmosphère fut
ainsi chargée de poussières volcaniques que les rayons du soleil
perçaient à peine.
Mais, le plus souvent, ces matières pulvérisées se rabattent, et
c'est ce qui arriva en cette occasion.
Cyrus Smith et Ayrton étaient à peine arrivés au corral, qu'une
sorte de neige noirâtre semblable à une légère poudre de chasse
tomba et modifia instantanément l'aspect du sol. Arbres, prairies,
tout disparut sous une couche mesurant plusieurs pouces
d'épaisseur. Mais, très heureusement, le vent soufflait du nord-
est, et la plus grande partie du nuage alla se dissoudre au-dessus
de la mer.
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