Les convicts au plateau de Grande-vue, c'était le désastre, la
dévastation, la ruine!
Harbert, en voyant rentrer l'ingénieur, le reporter et Pencroff,
comprit que la situation venait de s'aggraver, et quand il aperçut
Jup, il ne douta plus qu'un malheur ne menaçât Granite-House.
«Monsieur Cyrus, dit-il, je veux partir. Je puis supporter la
route! Je veux partir!»
Gédéon Spilett s'approcha d'Harbert. Puis, après l'avoir regardé.
«Partons donc!» dit-il.
La question fut vite décidée de savoir si Harbert serait
transporté sur une civière ou dans le chariot qui avait été amené
par Ayrton au corral. La civière aurait eu des mouvements plus
doux pour le blessé, mais elle nécessitait deux porteurs, c'est-à-
dire que deux fusils manqueraient à la défense, si une attaque se
produisait en route.
Ne pouvait-on, au contraire, en employant le chariot, laisser tous
les bras disponibles? Était-il donc impossible d'y placer les
matelas sur lesquels reposait Harbert et de s'avancer avec tant de
précaution que tout choc lui fût évité? On le pouvait.
Le chariot fut amené. Pencroff y attela l'onagga.
Cyrus Smith et le reporter soulevèrent les matelas d'Harbert, et
ils les posèrent sur le fond du chariot entre les deux ridelles.
Le temps était beau. De vifs rayons de soleil se glissaient à
travers les arbres.
«Les armes sont-elles prêtes?» demanda Cyrus Smith.
Elles l'étaient. L'ingénieur et Pencroff, armés chacun d'un fusil
à deux coups, et Gédéon Spilett, tenant sa carabine, n'avaient
plus qu'à partir.
«Es-tu bien, Harbert? demanda l'ingénieur.
-- Ah! Monsieur Cyrus, répondit le jeune garçon, soyez tranquille,
je ne mourrai pas en route!»
En parlant ainsi, on voyait que le pauvre enfant faisait appel à
toute son énergie, et que, par une suprême volonté, il retenait
ses forces prêtes à s'éteindre.
L'ingénieur sentit son coeur se serrer douloureusement.
Il hésita encore à donner le signal du départ. Mais c'eût été
désespérer Harbert, le tuer peut-être.
«En route!» dit Cyrus Smith.
La porte du corral fut ouverte. Jup et Top, qui savaient se taire
à propos, se précipitèrent en avant. Le chariot sortit, la porte
fut refermée, et l'onagga, dirigé par Pencroff, s'avança d'un pas
lent.
Certes, mieux aurait valu prendre une route autre que celle qui
allait directement du corral à Granite-House, mais le chariot eût
éprouvé de grandes difficultés à se mouvoir sous bois. Il fallut
donc suivre cette voie, bien qu'elle dût être connue des convicts.
Cyrus Smith et Gédéon Spilett marchaient de chaque côté du
chariot, prêts à répondre à toute attaque. Toutefois, il n'était
pas probable que les convicts eussent encore abandonné le plateau
de Grande-vue. Le billet de Nab avait évidemment été écrit et
envoyé dès que les convicts s'y étaient montrés. Or, ce billet
était daté de six heures du matin, et l'agile orang, habitué à
venir fréquemment au corral, avait mis à peine trois quarts
d'heure à franchir les cinq milles qui le séparaient de Granite-
House. La route devait donc être sûre en ce moment, et, s'il y
avait à faire le coup de feu, ce ne serait vraisemblablement
qu'aux approches de Granite-House.
Cependant, les colons se tenaient sévèrement sur leurs gardes. Top
et Jup, celui-ci armé de son bâton, tantôt en avant, tantôt
battant le bois sur les côtés du chemin, ne signalaient aucun
danger.
Le chariot avançait lentement, sous la direction de Pencroff. Il
avait quitté le corral à sept heures et demie. Une heure après,
quatre milles sur cinq avaient été franchis, sans qu'il se fût
produit aucun incident.
La route était déserte comme toute cette partie du bois de jacamar
qui s'étendait entre la Mercy et le lac. Aucune alerte n'eut lieu.
Les taillis semblaient être aussi déserts qu'au jour où les colons
atterrirent sur l'île.
On approchait du plateau. Un mille encore, et on apercevrait le
ponceau du creek glycérine. Cyrus Smith ne doutait pas que ce
ponceau ne fût en place, soit que les convicts fussent entrés par
cet endroit, soit que, après avoir passé un des cours d'eau qui
fermaient l'enceinte, ils eussent pris la précaution de
l'abaisser, afin de se ménager une retraite. Enfin, la trouée des
derniers arbres laissa voir l'horizon de mer. Mais le chariot
continua sa marche, car aucun de ses défenseurs ne pouvait songer
à l'abandonner. En ce moment, Pencroff arrêta l'onagga, et d'une
voix terrible:
«Ah! Les misérables!» s'écria-t-il.
Et de la main il montra une épaisse fumée qui tourbillonnait au-
dessus du moulin, des étables et des bâtiments de la basse-cour.
Un homme s'agitait au milieu de ces vapeurs.
C'était Nab.
Ses compagnons poussèrent un cri. Il les entendit et courut à
eux...
Les convicts avaient abandonné le plateau depuis une demi-heure
environ, après l'avoir dévasté!
«Et M Harbert?» s'écria Nab.
Gédéon Spilett revint en ce moment au chariot.
Harbert avait perdu connaissance!
CHAPITRE X
Des convicts, des dangers qui menaçaient Granite-House, des ruines
dont le plateau était couvert, il ne fut plus question. L'état
d'Harbert dominait tout. Le transport lui avait-il été funeste, en
provoquant quelque lésion intérieure? Le reporter ne pouvait le
dire, mais ses compagnons et lui étaient désespérés.
Le chariot fut amené au coude de la rivière. Là, quelques
branches, disposées en forme de civière, reçurent les matelas sur
lesquels reposait Harbert évanoui. Dix minutes après, Cyrus Smith,
Gédéon Spilett et Pencroff étaient au pied de la muraille,
laissant à Nab le soin de reconduire le chariot sur le plateau de
Grande-vue.
L'ascenseur fut mis en mouvement, et bientôt Harbert était étendu
sur sa couchette de Granite-House.
Les soins qui lui furent prodigués le ramenèrent à la vie. Il
sourit un instant en se retrouvant dans sa chambre, mais il put à
peine murmurer quelques paroles, tant sa faiblesse était grande.
Gédéon Spilett visita ses plaies. Il craignait qu'elles ne se
fussent rouvertes, étant imparfaitement cicatrisées... il n'en
était rien.
D'où venait donc cette prostration? Pourquoi l'état d'Harbert
avait-il empiré?
Le jeune garçon fut pris alors d'une sorte de sommeil fiévreux, et
le reporter et Pencroff demeurèrent près de son lit.
Pendant ce temps, Cyrus Smith mettait Nab au courant de ce qui
s'était passé au corral, et Nab racontait à son maître les
événements dont le plateau venait d'être le théâtre.
C'était seulement pendant la nuit précédente que les convicts
s'étaient montrés sur la lisière de la forêt, aux approches du
creek glycérine. Nab, qui veillait près de la basse-cour, n'avait
pas hésité à faire feu sur l'un de ces pirates, qui se disposait à
traverser le cours d'eau; mais, dans cette nuit assez obscure, il
n'avait pu savoir si ce misérable avait été atteint. En tout cas,
cela n'avait pas suffi pour écarter la bande, et Nab n'eut que le
temps de remonter à Granite-House, où il se trouva, du moins, en
sûreté.
Mais que faire alors? Comment empêcher les dévastations dont les
convicts menaçaient le plateau? Nab avait-il un moyen de prévenir
son maître? Et d'ailleurs, dans quelle situation se trouvaient
eux-mêmes les hôtes du corral?
Cyrus Smith et ses compagnons étaient partis depuis le 11
novembre, et l'on était au 29. Il y avait donc dix-neuf jours que
Nab n'avait eu d'autres nouvelles que celles que Top lui avait
apportées, nouvelles désastreuses: Ayrton disparu, Harbert
grièvement blessé, l'ingénieur, le reporter, le marin, pour ainsi
dire, emprisonnés dans le corral! Que faire? se demandait le
pauvre Nab. Pour lui personnellement, il n'avait rien à craindre,
car les convicts ne pouvaient l'atteindre dans Granite-House.
Mais les constructions, les plantations, tous ces aménagements à
la merci des pirates! Ne convenait-il pas de laisser Cyrus Smith
juge de ce qu'il aurait à faire et de le prévenir, au moins, du
danger qui le menaçait?
Nab eut alors la pensée d'employer Jup et de lui confier un
billet. Il connaissait l'extrême intelligence de l'orang, qui
avait été souvent mise à l'épreuve. Jup comprenait ce mot de
corral, qui avait été souvent prononcé devant lui, et l'on se
rappelle même que bien souvent il y avait conduit le chariot en
compagnie de Pencroff. Le jour n'avait pas encore paru. L'agile
orang saurait bien passer inaperçu dans ces bois, dont les
convicts, d'ailleurs, devraient le croire un des habitants
naturels.
Nab n'hésita pas. Il écrivit le billet, il l'attacha au cou de
Jup, il amena le singe à la porte de Granite-House, de laquelle il
laissa dérouler une longue corde jusqu'à terre; puis, à plusieurs
reprises, il répéta ces mots:
«Jup! Jup! Corral! Corral!»
L'animal comprit, saisit la corde, se laissa glisser rapidement
jusqu'à la grève et disparut dans l'ombre, sans que l'attention
des convicts eût été aucunement éveillée.
«Tu as bien fait, Nab, répondit Cyrus Smith, mais, en ne nous
prévenant pas, peut-être aurais-tu mieux fait encore!»
Et, en parlant ainsi, Cyrus Smith songeait à Harbert, dont le
transport semblait avoir si gravement compromis la convalescence.
Nab acheva son récit. Les convicts ne s'étaient point montrés sur
la grève. Ne connaissant pas le nombre des habitants de l'île, ils
pouvaient supposer que Granite-House était défendu par une troupe
importante. Ils devaient se rappeler que, pendant l'attaque du
brick, de nombreux coups de feu les avaient accueillis, tant des
roches inférieures que des roches supérieures, et, sans doute, ils
ne voulurent pas s'exposer. Mais le plateau de Grande-vue leur
était ouvert et n'était point enfilé par les feux de Granite-
House. Ils s'y livrèrent donc à leur instinct de déprédation,
saccageant, brûlant, faisant le mal pour le mal, et ils ne se
retirèrent qu'une demi-heure avant l'arrivée des colons, qu'ils
devaient croire encore confinés au corral.
Nab s'était précipité hors de sa retraite. Il était remonté sur le
plateau, au risque d'y recevoir quelque balle, il avait essayé
d'éteindre l'incendie qui consumait les bâtiments de la basse-
cour, et il avait lutté, mais inutilement, contre le feu, jusqu'au
moment où le chariot parut sur la lisière du bois.
Tels avaient été ces graves événements. La présence des convicts
constituait une menace permanente pour les colons de l'île
Lincoln, jusque-là si heureux, et qui pouvaient s'attendre à de
plus grands malheurs encore!
Gédéon Spilett demeura à Granite-House près d'Harbert et de
Pencroff, tandis que Cyrus Smith, accompagné de Nab, allait juger
par lui-même de l'étendue du désastre.
Il était heureux que les convicts ne se fussent pas avancés
jusqu'au pied de Granite-House. Les ateliers des cheminées
n'auraient pas échappé à la dévastation. Mais, après tout, ce mal
eût été peut-être plus facilement réparable que les ruines
accumulées sur le plateau de Grande-vue!
Cyrus Smith et Nab se dirigèrent vers la Mercy et en remontèrent
la rive gauche, sans rencontrer aucune trace du passage des
convicts. De l'autre côté de la rivière, dans l'épaisseur du bois,
ils n'aperçurent non plus aucun indice suspect.
D'ailleurs, voici ce qu'on pouvait admettre, suivant toute
probabilité: ou les convicts connaissaient le retour des colons à
Granite-House, car ils avaient pu les voir passer sur la route du
corral; ou, après la dévastation du plateau, ils s'étaient
enfoncés dans le bois de jacamar, en suivant le cours de la Mercy,
et ils ignoraient ce retour.
Dans le premier cas, ils avaient dû retourner vers le corral,
maintenant sans défenseurs, et qui renfermait des ressources
précieuses pour eux.
Dans le second, ils avaient dû regagner leur campement, et
attendre là quelque occasion de recommencer l'attaque.
Il y aurait donc lieu de les prévenir; mais toute entreprise
destinée à en débarrasser l'île était encore subordonnée à la
situation d'Harbert. En effet, Cyrus Smith n'aurait pas trop de
toutes ses forces, et personne ne pouvait, en ce moment, quitter
Granite-House.
L'ingénieur et Nab arrivèrent sur le plateau. C'était une
désolation. Les champs avaient été piétinés. Les épis de la
moisson, qui allait être faite, gisaient sur le sol. Les autres
plantations n'avaient pas moins souffert. Le potager était
bouleversé.
Heureusement, Granite-House possédait une réserve de graines qui
permettait de réparer ces dommages.
Quant au moulin et aux bâtiments de la basse-cour, à l'étable des
onaggas, le feu avait tout détruit. Quelques animaux effarés
rôdaient à travers le plateau. Les volatiles, qui s'étaient
réfugiés pendant l'incendie sur les eaux du lac, revenaient déjà à
leur emplacement habituel et barbotaient sur les rives. Là, tout
serait à refaire.
La figure de Cyrus Smith, plus pâle que d'ordinaire, dénotait une
colère intérieure qu'il ne dominait pas sans peine, mais il ne
prononça pas une parole.
Une dernière fois il regarda ses champs dévastés, la fumée qui
s'élevait encore des ruines, puis il revint à Granite-House.
Les jours qui suivirent furent les plus tristes que les colons
eussent jusqu'alors passés dans l'île! La faiblesse d'Harbert
s'accroissait visiblement. Il semblait qu'une maladie plus grave,
conséquence du profond trouble physiologique qu'il avait subi,
menaçât de se déclarer, et Gédéon Spilett pressentait une telle
aggravation dans son état, qu'il serait impuissant à la combattre!
En effet, Harbert demeurait dans une sorte d'assoupissement
presque continu, et quelques symptômes de délire commencèrent à se
manifester. Des tisanes rafraîchissantes, voilà les seuls remèdes
qui fussent à la disposition des colons. La fièvre n'était pas
encore très forte, mais bientôt elle parut vouloir s'établir par
accès réguliers.
Gédéon Spilett le reconnut le 6 décembre. Le pauvre enfant, dont
les doigts, le nez, les oreilles devinrent extrêmement pâles, fut
d'abord pris de frissons légers, d'horripilations, de
tremblements.
Son pouls était petit et irrégulier, sa peau sèche, sa soif
intense. À cette période succéda bientôt une période de chaleur;
le visage s'anima, la peau rougit, le pouls s'accéléra; puis une
sueur abondante se manifesta, à la suite de laquelle la fièvre
parut diminuer. L'accès avait duré cinq heures environ.
Gédéon Spilett n'avait pas quitté Harbert, qui était pris
maintenant d'une fièvre intermittente, ce n'était que trop
certain, et cette fièvre, il fallait à tout prix la couper avant
qu'elle devînt plus grave.
«Et pour la couper, dit Gédéon Spilett à Cyrus Smith, il faut un
fébrifuge.
-- Un fébrifuge!... répondit l'ingénieur. Nous n'avons ni
quinquina, ni sulfate de quinine!
-- Non, dit Gédéon Spilett, mais il y a des saules sur le bord du
lac, et l'écorce de saule peut quelquefois remplacer la quinine.
-- Essayons donc sans perdre un instant!» répondit Cyrus Smith.
L'écorce de saule, en effet, a été justement considérée comme un
succédané du quinquina, aussi bien que le marronnier de l'Inde, la
feuille de houx, la serpentaire, etc. Il fallait évidemment
essayer de cette substance, bien qu'elle ne valût pas le
quinquina, et l'employer à l'état naturel, puisque les moyens
manquaient pour en extraire l'alcaloïde, c'est-à-dire la salicine.
Cyrus Smith alla lui-même couper sur le tronc d'une espèce de
saule noir quelques morceaux d'écorce; il les rapporta à Granite-
House, il les réduisit en poudre, et cette poudre fut administrée
le soir même à Harbert.
La nuit se passa sans incidents graves. Harbert eut quelque
délire, mais la fièvre ne reparut pas dans la nuit, et elle ne
revint pas davantage le jour suivant.
Pencroff reprit quelque espoir. Gédéon Spilett ne disait rien. Il
pouvait se faire que les intermittences ne fussent pas
quotidiennes, que la fièvre fût tierce, en un mot, et qu'elle
revînt le lendemain. Aussi, ce lendemain, l'attendit-on avec la
plus vive anxiété.
On pouvait remarquer, en outre, que, pendant la période
apyrexique, Harbert demeurait comme brisé, ayant la tête lourde et
facile aux étourdissements. Autre symptôme qui effraya au dernier
point le reporter: le foie d'Harbert commençait à se
congestionner, et bientôt un délire plus intense démontra que son
cerveau se prenait aussi.
Gédéon Spilett fut atterré devant cette nouvelle complication. Il
emmena l'ingénieur à part.
«C'est une fièvre pernicieuse! lui dit-il.
-- Une fièvre pernicieuse! s'écria Cyrus Smith. Vous vous trompez,
Spilett. Une fièvre pernicieuse ne se déclare pas spontanément. Il
faut en avoir eu le germe!...
-- Je ne me trompe pas, répondit le reporter. Harbert aura sans
doute contracté ce germe dans les marais de l'île, et cela suffit.
Il a déjà éprouvé un premier accès. Si un second accès survient,
et si nous ne parvenons pas à empêcher le troisième... il est
perdu!...
-- Mais cette écorce de saule?...
-- Elle est insuffisante, répondit le reporter, et un troisième
accès de fièvre pernicieuse qu'on ne coupe pas au moyen de la
quinine est toujours mortel!»
Heureusement, Pencroff n'avait rien entendu de cette conversation.
Il fût devenu fou.
On comprend dans quelles inquiétudes furent l'ingénieur et le
reporter pendant cette journée du 7 novembre et pendant la nuit
qui la suivit.
Vers le milieu de la journée, le second accès se produisit. La
crise fut terrible. Harbert se sentait perdu! Il tendait ses bras
vers Cyrus Smith, vers Spilett, vers Pencroff! Il ne voulait pas
mourir!... cette scène fut déchirante. Il fallut éloigner
Pencroff.
L'accès dura cinq heures. Il était évident qu'Harbert n'en
supporterait pas un troisième.
La nuit fut affreuse. Dans son délire, Harbert disait des choses
qui fendaient le coeur de ses compagnons! Il divaguait, il luttait
contre les convicts, il appelait Ayrton! Il suppliait cet être
mystérieux, ce protecteur, disparu maintenant, et dont l'image
l'obsédait... Puis il retombait dans une prostration profonde qui
l'anéantissait tout entier... Plusieurs fois, Gédéon Spilett crut
que le pauvre garçon était mort!
La journée du lendemain, 8 décembre, ne fut qu'une succession de
faiblesses. Les mains amaigries d'Harbert se crispaient à ses
draps. On lui avait administré de nouvelles doses d'écorce pilée,
mais le reporter n'en attendait plus aucun résultat.
«Si avant demain matin nous ne lui avons pas donné un fébrifuge
plus énergique, dit le reporter, Harbert sera mort!»
La nuit arriva, -- la dernière nuit sans doute de cet enfant
courageux, bon, intelligent, si supérieur à son âge, et que tous
aimaient comme leur fils! Le seul remède qui existât contre cette
terrible fièvre pernicieuse, le seul spécifique qui pût la
vaincre, ne se trouvait pas dans l'île Lincoln!
Pendant cette nuit du 8 au 9 décembre, Harbert fut repris d'un
délire plus intense. Son foie était horriblement congestionné, son
cerveau attaqué, et déjà il était impossible qu'il reconnût
personne.
Vivrait-il jusqu'au lendemain, jusqu'à ce troisième accès qui
devait immanquablement l'emporter? Ce n'était plus probable. Ses
forces étaient épuisées, et, dans l'intervalle des crises, il
était comme inanimé.
Vers trois heures du matin, Harbert poussa un cri effrayant. Il
sembla se tordre dans une suprême convulsion. Nab, qui était près
de lui, épouvanté, se précipita dans la chambre voisine, où
veillaient ses compagnons!
Top, en ce moment, aboya d'une façon étrange...
Tous rentrèrent aussitôt et parvinrent à maintenir l'enfant
mourant, qui voulait se jeter hors de son lit, pendant que Gédéon
Spilett, lui prenant le bras, sentait son pouls remonter peu à
peu...
Il était cinq heures du matin. Les rayons du soleil levant
commençaient à se glisser dans les chambres de Granite-House. Une
belle journée s'annonçait, et cette journée allait être la
dernière du pauvre Harbert!... un rayon se glissa jusqu'à la table
qui était placée près du lit.
Soudain, Pencroff, poussant un cri, montra un objet placé sur
cette table... c'était une petite boîte oblongue, dont le
couvercle portait ces mots: sulfate de quinine.
CHAPITRE XI
Gédéon Spilett prit la boîte, il l'ouvrit. Elle contenait environ
deux cents grains d'une poudre blanche dont il porta quelques
particules à ses lèvres. L'extrême amertume de cette substance ne
pouvait le tromper. C'était bien le précieux alcaloïde du
quinquina, l'anti-périodique par excellence.
Il fallait sans hésiter administrer cette poudre à Harbert.
Comment elle se trouvait là, on le discuterait plus tard.
«Du café», demanda Gédéon Spilett.
Quelques instants après, Nab apportait une tasse de l'infusion
tiède. Gédéon Spilett y jeta environ dix-huit grains de la
quinine, et on parvint à faire boire cette mixture à Harbert.
Il était temps encore, car le troisième accès de la fièvre
pernicieuse ne s'était pas manifesté!
Et, qu'il soit permis d'ajouter, il ne devait pas revenir!
D'ailleurs, il faut le dire aussi, tous avaient repris espoir.
L'influence mystérieuse s'était de nouveau exercée, et dans un
moment suprême, quand on désespérait d'elle!... Au bout de
quelques heures, Harbert reposait plus paisiblement. Les colons
purent causer alors de cet incident. L'intervention de l'inconnu
était plus évidente que jamais. Mais comment avait-il pu pénétrer
pendant la nuit jusque dans Granite-House?
C'était absolument inexplicable, et, en vérité, la façon dont
procédait le «génie de l'île» était non moins étrange que le génie
lui-même.
Durant cette journée, et de trois heures en trois heures environ,
le sulfate de quinine fut administré à Harbert.
Harbert, dès le lendemain, éprouvait une certaine amélioration.
Certes, il n'était pas guéri, et les fièvres intermittentes sont
sujettes à de fréquentes et dangereuses récidives, mais les soins
ne lui manquèrent pas. Et puis, le spécifique était là, et non
loin, sans doute, celui qu'il l'avait apporté! Enfin, un immense
espoir revint au coeur de tous.
Cet espoir ne fut pas trompé. Dix jours après, le 20 décembre,
Harbert entrait en convalescence. Il était faible encore, et une
diète sévère lui avait été imposée, mais aucun accès n'était
revenu. Et puis, le docile enfant se soumettait si volontiers à
toutes les prescriptions qu'on lui imposait! Il avait tant envie
de guérir!
Pencroff était comme un homme qu'on a retiré du fond d'un abîme.
Il avait des crises de joie qui tenaient du délire. Après que le
moment du troisième accès eut été passé, il avait serré le
reporter dans ses bras à l'étouffer. Depuis lors, il ne l'appela
plus que le docteur Spilett.
Restait à découvrir le vrai docteur.
«On le découvrira!» répétait le marin.
Et certes, cet homme, quel qu'il fût, devait s'attendre à quelque
rude embrassade du digne Pencroff!
Le mois de décembre se termina, et avec lui cette année 1867,
pendant laquelle les colons de l'île Lincoln venaient d'être si
durement éprouvés. Ils entrèrent dans l'année 1868 avec un temps
magnifique, une chaleur superbe, une température tropicale, que la
brise de mer venait heureusement rafraîchir.
Harbert renaissait, et de son lit, placé près d'une des fenêtres
de Granite-House, il humait cet air salubre, chargé d'émanations
salines, qui lui rendait la santé. Il commençait à manger, et dieu
sait quels bons petits plats, légers et savoureux, lui préparait
Nab!
«C'était à donner envie d'avoir été mourant!» disait Pencroff.
Pendant toute cette période, les convicts ne s'étaient pas montrés
une seule fois aux environs de Granite-House. D'Ayrton, point de
nouvelles, et, si l'ingénieur et Harbert conservaient encore
quelque espoir de le retrouver, leurs compagnons ne mettaient plus
en doute que le malheureux n'eût succombé. Toutefois, ces
incertitudes ne pouvaient durer, et, dès que le jeune garçon
serait valide, l'expédition, dont le résultat devait être si
important, serait entreprise. Mais il fallait attendre un mois
peut-être, car ce ne serait pas trop de toutes les forces de la
colonie pour avoir raison des convicts.
Du reste, Harbert allait de mieux en mieux. La congestion du foie
avait disparu, et les blessures pouvaient être considérées comme
cicatrisées définitivement.
Pendant ce mois de janvier, d'importants travaux furent faits au
plateau de Grande-vue; mais ils consistèrent uniquement à sauver
ce qui pouvait l'être des récoltes dévastées, soit en blé, soit en
légumes. Les graines et les plants furent recueillis, de manière à
fournir une nouvelle moisson pour la demi-saison prochaine.
Quant à relever les bâtiments de la basse-cour, le moulin, les
écuries, Cyrus Smith préféra attendre.
Tandis que ses compagnons et lui seraient à la poursuite des
convicts, ceux-ci pourraient bien rendre une nouvelle visite au
plateau, et il ne fallait pas leur donner sujet de reprendre leur
métier de pillards et d'incendiaires. Quand on aurait purgé l'île
de ces malfaiteurs, on verrait à réédifier.
Le jeune convalescent avait commencé à se lever dans la seconde
quinzaine du mois de janvier, d'abord une heure par jour, puis
deux, puis trois. Les forces lui revenaient à vue d'oeil, tant sa
constitution était vigoureuse. Il avait dix-huit ans alors. Il
était grand et promettait de devenir un homme de noble et belle
prestance.
À partir de ce moment, sa convalescence, tout en exigeant encore
quelques soins, -- et le docteur Spilett se montrait fort sévère,
-- marcha régulièrement.
Vers la fin du mois, Harbert parcourait déjà le plateau de Grande-
vue et les grèves. Quelques bains de mer qu'il prit en compagnie
de Pencroff et de Nab lui firent le plus grand bien. Cyrus Smith
crut pouvoir d'ores et déjà indiquer le jour du départ, qui fut
fixé au 15 février prochain. Les nuits, très claires à cette
époque de l'année, seraient propices aux recherches qu'il
s'agissait de faire sur toute l'île.
Les préparatifs exigés par cette exploration furent don commencés,
et ils devaient être importants, car les colons s'étaient jurés de
ne point rentrer à Granite-House avant que leur double but eût été
atteint: d'une part, détruire les convicts et retrouver Ayrton,
s'il vivait encore; de l'autre, découvrir celui qui présidait si
efficacement aux destinées de la colonie. De l'île Lincoln, les
colons connaissaient à fond toute la côte orientale depuis le cap
griffe jusqu'aux caps mandibules, les vastes marais des tadornes,
les environs du lac Grant, les bois de jacamar compris entre la
route du corral et la Mercy, les cours de la Mercy et du creek
rouge, et enfin les contreforts du mont Franklin, entre lesquels
avait été établi le corral.
Ils avaient exploré, mais d'une manière imparfaite seulement, le
vaste littoral de la baie Washington depuis le cap griffe jusqu'au
promontoire du reptile, la lisière forestière et marécageuse de la
côte ouest, et ces interminables dunes qui finissaient à la gueule
entr'ouverte du golfe du requin.
Mais ils n'avaient reconnu en aucune façon les larges portions
boisées qui couvraient la presqu'île serpentine, toute la droite
de la Mercy, la rive gauche de la rivière de la chute, et
l'enchevêtrement de ces contreforts et de ces contre-vallées qui
supportaient les trois quarts de la base du mont Franklin à
l'ouest, au nord et à l'est, là où tant de retraites profondes
existaient sans doute. Par conséquent, plusieurs milliers d'acres
de l'île avaient encore échappé à leurs investigations.
Il fut donc décidé que l'expédition se porterait à travers le Far-
West, de manière à englober toute la partie située sur la droite
de la Mercy.
Peut-être eût-il mieux valu se diriger d'abord sur le corral, où
l'on devait craindre que les convicts ne se fussent de nouveau
réfugiés, soit pour le piller, soit pour s'y installer. Mais, ou
la dévastation du corral était un fait accompli maintenant, et il
était trop tard pour l'empêcher, ou les convicts avaient eu
intérêt à s'y retrancher, et il serait toujours temps d'aller les
relancer dans leur retraite.
Donc, après discussion, le premier plan fut maintenu, et les
colons résolurent de gagner à travers bois le promontoire du
reptile. Ils chemineraient à la hache et jetteraient ainsi le
premier tracé d'une route qui mettrait en communication Granite-
House et l'extrémité de la presqu'île, sur une longueur de seize à
dix-sept milles.
Le chariot était en parfait état. Les onaggas, bien reposés,
pourraient fournir une longue traite.
Vivres, effets de campement, cuisine portative, ustensiles divers
furent chargés sur le chariot, ainsi que les armes et les
munitions choisies avec soin dans l'arsenal maintenant si complet
de Granite-House. Mais il ne fallait pas oublier que les convicts
couraient peut-être les bois, et que, au milieu de ces épaisses
forêts, un coup de fusil était vite tiré et reçu. De là, nécessité
pour la petite troupe des colons de rester compacte et de ne se
diviser sous aucun prétexte.
Il fut également décidé que personne ne resterait à Granite-House.
Top et Jup, eux-mêmes, devaient faire partie de l'expédition.
L'inaccessible demeure pouvait se garder toute seule.
Le 14 février, veille du départ, était un dimanche.
Il fut consacré tout entier au repos et sanctifié par les actions
de grâces, que les colons adressèrent au créateur. Harbert,
entièrement guéri, mais un peu faible encore, aurait une place
réservée sur le chariot.
Le lendemain, au point du jour, Cyrus Smith prit les mesures
nécessaires pour mettre Granite-House à l'abri de toute invasion.
Les échelles qui servaient autrefois à l'ascension furent
apportées aux cheminées et profondément enterrées dans le sable,
de manière qu'elles pussent servir au retour, car le tambour de
l'ascenseur fut démonté, et il ne resta plus rien de l'appareil.
Pencroff resta le dernier dans Granite-House pour achever cette
besogne, et il en redescendit au moyen d'une corde dont le double
était maintenu en bas, et qui, une fois ramenée au sol, ne laissa
plus subsister aucune communication entre le palier supérieur et
la grève.
Le temps était magnifique.
«Une chaude journée qui se prépare! dit joyeusement le reporter.
-- Bah! Docteur Spilett, répondit Pencroff, nous cheminerons à
l'abri des arbres et nous n'apercevrons même pas le soleil!
-- En route!» dit l'ingénieur.
Le chariot attendait sur le rivage, devant les cheminées. Le
reporter avait exigé qu'Harbert y prît place, au moins pendant les
premières heures du voyage, et le jeune garçon dut se soumettre
aux prescriptions de son médecin.
Nab se mit en tête des onaggas. Cyrus Smith, le reporter et le
marin prirent les devants. Top gambadait d'un air joyeux. Harbert
avait offert une place à Jup dans son véhicule, et Jup avait
accepté sans façon. Le moment du départ était arrivé, et la petite
troupe se mit en marche.
Le chariot tourna d'abord l'angle de l'embouchure, puis, après
avoir remonté pendant un mille la rive gauche de la Mercy, il
traversa le pont au bout duquel s'amorçait la route de port-
ballon, et, là, les explorateurs, laissant cette route sur leur
gauche, commencèrent à s'enfoncer sous le couvert de ces immenses
bois qui formaient la région du Far-West.
Pendant les deux premiers milles, les arbres, largement espacés,
permirent au chariot de circuler librement; de temps en temps il
fallait trancher quelques lianes et des forêts de broussailles,
mais aucun obstacle sérieux n'arrêta la marche des colons.
L'épaisse ramure des arbres entretenait une ombre fraîche sur le
sol. Déodars, douglas, casuarinas, banksias, gommiers, dragonniers
et autres essences déjà reconnues, se succédaient au delà des
limites du regard. Le monde des oiseaux habituels à l'île s'y
retrouvait au complet, tétras, jacamars, faisans, loris et toute
la famille babillarde des kakatoès, perruches et perroquets.
Agoutis, kangourous, cabiais filaient entre les herbes, et tout
cela rappelait aux colons les premières excursions qu'ils avaient
faites à leur arrivée sur l'île.
«Toutefois, fit observer Cyrus Smith, je remarque que ces animaux,
quadrupèdes et volatiles, sont plus craintifs qu'autrefois. Ces
bois ont donc été récemment parcourus par les convicts, dont nous
devons retrouver certainement des traces.»
Et, en effet, en maint endroit, on put reconnaître le passage plus
ou moins récent d'une troupe d'hommes: ici, des brisées faites aux
arbres, peut-être dans le but de jalonner le chemin; là, des
cendres d'un foyer éteint, et des empreintes de pas que certaines
portions glaiseuses du sol avaient conservées. Mais, en somme,
rien qui parût appartenir à un campement définitif.
L'ingénieur avait recommandé à ses compagnons de s'abstenir de
chasser. Les détonations des armes à feu auraient pu donner
l'éveil aux convicts, qui rôdaient peut-être dans la forêt.
D'ailleurs, les chasseurs auraient nécessairement été entraînés à
quelque distance du chariot, et il était sévèrement interdit de
marcher isolément.
Dans la seconde partie de la journée, à six milles environ de
Granite-House, la circulation devint assez difficile. Afin de
passer certains fourrés, il fallut abattre des arbres et faire un
chemin. Avant de s'y engager, Cyrus Smith avait soin d'envoyer
dans ces épais taillis Top et Jup, qui accomplissaient
consciencieusement leur mandat, et quand le chien et l'orang
revenaient sans avoir rien signalé, c'est qu'il n'y avait rien à
craindre, ni de la part des convicts, ni de la part des fauves, --
deux sortes d'individus du règne animal que leurs féroces
instincts mettaient au même niveau.
Le soir de cette première journée, les colons campèrent à neuf
milles environ de Granite-House, sur le bord d'un petit affluent
de la Mercy, dont ils ignoraient l'existence, et qui devait se
rattacher au système hydrographique auquel ce sol devait son
étonnante fertilité.
On soupa copieusement, car l'appétit des colons était fortement
aiguisé, et les mesures furent prises pour que la nuit se passât
sans encombre. Si l'ingénieur n'avait eu affaire qu'à des animaux
féroces, jaguars ou autres, il eût simplement allumé des feux
autour de son campement, ce qui eût suffi à le défendre; mais les
convicts, eux, eussent été plutôt attirés qu'arrêtés par ces
flammes, et mieux valait dans ce cas s'entourer de profondes
ténèbres.
La surveillance fut, d'ailleurs, sévèrement organisée. Deux des
colons durent veiller ensemble, et, de deux heures en deux heures,
il était convenu qu'ils seraient relevés par leurs camarades. Or,
comme, malgré ses réclamations, Harbert fut dispensé de garde,
Pencroff et Gédéon Spilett, d'une part, l'ingénieur et Nab, de
l'autre, montèrent la garde à tour de rôle aux approches du
campement.
Du reste, il y eut à peine quelques heures de nuit.
L'obscurité était due plutôt à l'épaisseur des ramures qu'à la
disparition du soleil. Le silence fut à peine troublé par de
rauques hurlements de jaguars et des ricanements de singes, qui
semblaient agacer particulièrement maître Jup.
La nuit se passa sans incident, et le lendemain, 16 février, la
marche, plutôt lente que pénible, fut reprise à travers la forêt.
Ce jour-là, on ne put franchir que six milles, car à chaque
instant il fallait se frayer une route à la hache. Véritables
«setlers», les colons épargnaient les grands et beaux arbres, dont
l'abatage, d'ailleurs, leur eût coûté d'énormes fatigues, et ils
sacrifiaient les petits; mais il en résultait que la route prenait
une direction peu rectiligne et s'allongeait de nombreux détours.
Pendant cette journée, Harbert découvrit des essences nouvelles,
dont la présence n'avait pas encore été signalée dans l'île,
telles que des fougères arborescentes, avec palmes retombantes,
qui semblaient s'épancher comme les eaux d'une vasque, des
caroubiers, dont les onaggas broutèrent avec avidité les longues
gousses et qui fournirent des pulpes sucrées d'un goût excellent.
Là, les colons retrouvèrent aussi de magnifiques kauris, disposés
par groupes, et dont les troncs cylindriques, couronnés d'un cône
de verdure, s'élevaient à une hauteur de deux cents pieds.
C'étaient bien là ces arbres-rois de la Nouvelle-Zélande, aussi
célèbres que les cèdres du Liban.
Quant à la faune, elle ne présenta pas d'autres échantillons que
ceux dont les chasseurs avaient eu connaissance jusqu'alors.
Cependant, ils entrevirent, mais sans pouvoir l'approcher, un
couple de ces grands oiseaux qui sont particuliers à l'Australie,
sortes de casoars, que l'on nomme émeus, et qui, hauts de cinq
pieds et bruns de plumage, appartiennent à l'ordre des échassiers.
Top s'élança après eux de toute la vitesse de ses quatre pattes,
mais les casoars le distancèrent aisément, tant leur rapidité
était prodigieuse.
Quant aux traces laissées par les convicts dans la forêt, on en
releva quelques-unes encore. Près d'un feu qui paraissait avoir
été récemment éteint, les colons remarquèrent des empreintes qui
furent observées avec une extrême attention. En les mesurant l'une
après l'autre suivant leur longueur et leur largeur, on retrouva
aisément la trace des pieds de cinq hommes. Les cinq convicts
avaient évidemment campé en cet endroit; mais -- et c'était là
l'objet d'un examen si minutieux! -- on ne put découvrir une
sixième empreinte, qui, dans ce cas, eût été celle du pied
d'Ayrton.
«Ayrton n'était pas avec eux! dit Harbert.
-- Non, répondit Pencroff, et, s'il n'était pas avec eux, c'est
que ces misérables l'avaient déjà tué! Mais ces gueux-là n'ont
donc pas une tanière où on puisse aller les traquer comme des
tigres!
-- Non, répondit le reporter. Il est plus probable qu'ils vont à
l'aventure, et c'est leur intérêt d'errer ainsi jusqu'au moment où
ils seront les maîtres de l'île.
-- Les maîtres de l'île! s'écria le marin. Les maîtres de
l'île!...» répéta-t-il, et sa voix était étranglée comme si un
poignet de fer l'eût saisi à la gorge.
Puis, d'un ton plus calme:
«Savez-vous, Monsieur Cyrus, dit-il, quelle est la balle que j'ai
fourrée dans mon fusil?
-- Non, Pencroff!
-- C'est la balle qui a traversé la poitrine d'Harbert, et je vous
promets que celle-là ne manquera pas son but!»
Mais ces justes représailles ne pouvaient rendre la vie à Ayrton,
et, de cet examen des empreintes laissées sur le sol, on dut,
hélas! Conclure qu'il n'y avait plus à conserver aucun espoir de
jamais le revoir!
Ce soir-là, le campement fut établi à quatorze milles de Granite-
House, et Cyrus Smith estima qu'il ne devait pas être à plus de
cinq milles du promontoire du reptile.
Et, en effet, le lendemain, l'extrémité de la presqu'île était
atteinte, et la forêt traversée sur toute sa longueur; mais aucun
indice n'avait permis de trouver la retraite où s'étaient réfugiés
les convicts, ni celle, non moins secrète, qui donnait asile au
mystérieux inconnu.
CHAPITRE XII
La journée du lendemain, 18 février, fut consacrée à l'exploration
de toute cette partie boisée qui formait le littoral depuis le
promontoire du reptile jusqu'à la rivière de la chute. Les colons
purent fouiller à fond cette forêt, dont la largeur variait de
trois à quatre milles, car elle était comprise entre les deux
rivages de la presqu'île serpentine. Les arbres, par leur haute
taille et leur épaisse ramure, attestaient la puissance végétative
du sol, plus étonnante ici qu'en aucune autre portion de l'île. On
eût dit un coin de ces forêts vierges de l'Amérique ou de
l'Afrique centrale, transporté sous cette zone moyenne. Ce qui
portait à admettre que ces superbes végétaux trouvaient dans ce
sol, humide à sa couche supérieure, mais chauffé à l'intérieur par
des feux volcaniques, une chaleur qui ne pouvait appartenir à un
climat tempéré. Les essences dominantes étaient précisément ces
kauris et ces eucalyptus qui prenaient des dimensions
gigantesques.
Mais le but des colons n'était pas d'admirer ces magnificences
végétales. Ils savaient déjà que, sous ce rapport, l'île Lincoln
eût mérité de prendre rang dans ce groupe des Canaries, dont le
premier nom fut celui d'îles fortunées. Maintenant, hélas! Leur
île ne leur appartenait plus tout entière; d'autres en avaient
pris possession, des scélérats en foulaient le sol, et il fallait
les détruire jusqu'au dernier. Sur la côte occidentale, on ne
retrouva plus aucunes traces, quelque soin qu'on mît à les
rechercher. Plus d'empreintes de pas, plus de brisées aux arbres,
plus de cendres refroidies, plus de campements abandonnés.
«Cela ne m'étonne pas, dit Cyrus Smith à ses compagnons. Les
convicts ont abordé l'île aux environs de la pointe de l'épave, et
ils se sont immédiatement jetés dans les forêts du Far-West, après
avoir traversé le marais des tadornes. Ils ont donc suivi à peu
près la route que nous avons prise en quittant Granite-House.
C'est ce qui explique les traces que nous avons reconnues dans les
bois. Mais, arrivés sur le littoral, les convicts ont bien compris
qu'ils n'y trouveraient point de retraite convenable, et c'est
alors que, étant remontés vers le nord, ils ont découvert le
corral...
-- Où ils sont peut-être revenus... dit Pencroff.
-- Je ne le pense pas, répondit l'ingénieur, car ils doivent bien
supposer que nos recherches se porteront de ce côté. Le corral
n'est pour eux qu'un lieu d'approvisionnement, et non un campement
définitif.
-- Je suis de l'avis de Cyrus, dit le reporter, et, suivant moi,
ce doit être au milieu des contreforts du mont Franklin que les
convicts auront cherché un repaire.
-- Alors, Monsieur Cyrus, droit au corral! s'écria Pencroff. Il
faut en finir, et jusqu'ici nous avons perdu notre temps!
-- Non, mon ami, répondit l'ingénieur. Vous oubliez que nous
avions intérêt à savoir si les forêts du Far-West ne renfermaient
pas quelque habitation. Notre exploration a un double but,
Pencroff. Si, d'une part, nous devons châtier le crime, de
l'autre, nous avons un acte de reconnaissance à accomplir!
-- Voilà qui est bien parlé, Monsieur Cyrus, répondit le marin.
M'est avis, toutefois, que nous ne trouverons ce gentleman que
s'il le veut bien!»
Et, vraiment, Pencroff ne faisait qu'exprimer l'opinion de tous.
Il était probable que la retraite de l'inconnu ne devait pas être
moins mystérieuse qu'il ne l'était lui-même!
Ce soir-là, le chariot s'arrêta à l'embouchure de la rivière de la
chute. La couchée fut organisée suivant la coutume, et on prit
pour la nuit les précautions habituelles. Harbert, redevenu le
garçon vigoureux et bien portant qu'il était avant sa maladie,
profitait largement de cette existence au grand air, entre les
brises de l'océan et l'atmosphère vivifiante des forêts. Sa place
n'était plus sur le chariot, mais en tête de la caravane.
Le lendemain, 19 février, les colons, abandonnant le littoral, sur
lequel, au delà de l'embouchure, s'entassaient si pittoresquement
des basaltes de toutes formes, remontèrent le cours de la rivière
par sa rive gauche. La route était en partie dégagée par suite des
excursions précédentes qui avaient été faites depuis le corral
jusqu'à la côte ouest. Les colons se trouvaient alors à une
distance de six milles du mont Franklin.
Le projet de l'ingénieur était celui-ci: observer minutieusement
toute la vallée dont le thalweg formait le lit de la rivière, et
gagner avec circonspection les environs du corral; si le corral
était occupé, l'enlever de vive force; s'il ne l'était pas, s'y
retrancher et en faire le centre des opérations qui auraient pour
objectif l'exploration du mont Franklin.
Ce plan fut unanimement approuvé des colons, et il leur tardait,
vraiment, d'avoir repris possession entière de leur île!
On chemina donc dans l'étroite vallée qui séparait deux des plus
puissants contreforts du mont Franklin. Les arbres, pressés sur
les berges de la rivière, se raréfiaient vers les zones
supérieures du volcan. C'était un sol montueux, assez accidenté,
très propre aux embûches, et sur lequel on ne se hasarda qu'avec
une extrême précaution. Top et Jup marchaient en éclaireurs, et,
se jetant de droite et de gauche dans les épais taillis, ils
rivalisaient d'intelligence et d'adresse. Mais rien n'indiquait
que les rives du cours d'eau eussent été récemment fréquentées,
rien n'annonçait ni la présence ni la proximité des convicts.
Vers cinq heures du soir, le chariot s'arrêta à six cents pas à
peu près de l'enceinte palissadée. Un rideau semi-circulaire de
grands arbres la cachait encore.
Il s'agissait donc de reconnaître le corral, afin de savoir s'il
était occupé. Y aller ouvertement, en pleine lumière, pour peu que
les convicts y fussent embusqués, c'était s'exposer à recevoir
quelque mauvais coup, ainsi qu'il était arrivé à Harbert.
Mieux valait donc attendre que la nuit fût venue.
Cependant, Gédéon Spilett voulait, sans plus tarder, reconnaître
les approches du corral, et Pencroff, à bout de patience, s'offrit
à l'accompagner.
«Non, mes amis, répondit l'ingénieur. Attendez la nuit. Je ne
laisserai pas l'un de vous s'exposer en plein jour.
-- Mais, Monsieur Cyrus... répliqua le marin, peu disposé à obéir.
-- Je vous en prie, Pencroff, dit l'ingénieur.
-- Soit!» répondit le marin, qui donna un autre cours à sa colère
en gratifiant les convicts des plus rudes qualifications du
répertoire maritime.
Les colons demeurèrent donc autour du chariot, et ils
surveillèrent avec soin les parties voisines de la forêt.
Trois heures se passèrent ainsi. Le vent était tombé, et un
silence absolu régnait sous les grands arbres. La brisée de la
plus mince branche, un bruit de pas sur les feuilles sèches, le
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