-- Bon! Nab, répondit Pencroff. Tu n'as pas ouvert les yeux au bon
moment. Un instant avant de s'engloutir, le brick, je l'ai
parfaitement vu, s'est élevé sur une énorme lame, et il est
retombé en s'abattant sur bâbord. Or, s'il n'avait fait que
toucher, il eût coulé tout tranquillement, comme un honnête navire
qui s'en va par le fond.
-- C'est que précisément ce n'était pas un honnête navire!
répondit Nab.
-- Enfin, nous verrons bien, Pencroff, reprit l'ingénieur.
-- Nous verrons bien, ajouta le marin, mais je parierais ma tête
qu'il n'y a pas de roches dans le canal. Voyons, Monsieur Cyrus,
de bon compte, est-ce que vous voudriez dire qu'il y a encore
quelque chose de merveilleux dans cet événement?»
Cyrus Smith ne répondit pas.
«En tout cas, dit Gédéon Spilett, choc ou explosion, vous
conviendrez, Pencroff, que cela est arrivé à point!
-- Oui!... oui!... répondit le marin... mais ce n'est pas la
question. Je demande à M Smith s'il voit en tout ceci quelque
chose de surnaturel.
-- Je ne me prononce pas, Pencroff, dit l'ingénieur. Voilà tout ce
que je puis vous répondre.»
Réponse qui ne satisfit aucunement Pencroff. Il tenait pour «une
explosion», et il n'en voulut pas démordre. Jamais il ne
consentirait à admettre que dans ce canal, formé d'un lit de sable
fin, comme la grève elle-même, et qu'il avait souvent traversé à
mer basse, il y eût un écueil ignoré. Et d'ailleurs, au moment où
le brick sombrait, la mer était haute, c'est-à-dire qu'il avait
plus d'eau qu'il ne lui en fallait pour franchir, sans les
heurter, toutes roches qui n'eussent pas découvert à mer basse.
Donc, il ne pouvait y avoir eu choc. Donc, le navire n'avait pas
touché. Donc, il avait sauté.
Et il faut convenir que le raisonnement du marin ne manquait pas
d'une certaine justesse.
Vers une heure et demie, les colons s'embarquèrent dans la pirogue
et se rendirent sur le lieu d'échouement. Il était regrettable que
les deux embarcations du brick n'eussent pu être sauvées; mais
l'une, on le sait, avait été brisée à l'embouchure de la Mercy et
était absolument hors d'usage; l'autre avait disparu dans
l'engloutissement du brick, et, sans doute écrasée par lui,
n'avait pas reparu.
À ce moment, la coque du speedy commençait à se montrer au-dessus
des eaux. Le brick était plus que couché sur le flanc, car, après
avoir rompu ses mâts sous le poids de son lest déplacé par la
chute, il se tenait presque la quille en l'air. Il avait été
véritablement retourné par l'inexplicable mais effroyable action
sous-marine, qui s'était en même temps manifestée par le
déplacement d'une énorme trombe d'eau.
Les colons firent le tour de la coque, et, à mesure que la mer
baissait, ils purent reconnaître, sinon la cause qui avait
provoqué la catastrophe, du moins l'effet produit. Sur l'avant,
des deux côtés de la quille, sept ou huit pieds avant la naissance
de l'étrave, les flancs du brick étaient effroyablement déchirés
sur une longueur de vingt pieds au moins. Là s'ouvraient deux
larges voies d'eau qu'il eût été impossible d'aveugler. Non
seulement le doublage de cuivre et le bordage avaient disparu,
réduits en poussière sans doute, mais encore de la membrure même,
des chevilles de fer et des gournables qui la liaient, il n'y
avait plus trace. Tout le long de la coque, jusqu'aux façons
d'arrière, les virures, déchiquetées, ne tenaient plus. La fausse
quille avait été séparée avec une violence inexplicable, et la
quille elle-même, arrachée de la carlingue en plusieurs points,
était rompue sur toute sa longueur.
«Mille diables! s'écria Pencroff. Voilà un navire qu'il sera
difficile de renflouer!
-- Ce sera même impossible, dit Ayrton.
-- En tout cas, fit observer Gédéon Spilett au marin, l'explosion,
s'il y a eu explosion, a produit là de singuliers effets! Elle a
crevé la coque du navire dans ses parties inférieures, au lieu
d'en faire sauter le pont et les oeuvres mortes! Ces larges
ouvertures paraissent avoir plutôt été faites par le choc d'un
écueil que par l'explosion d'une soute!
-- Il n'y a pas d'écueil dans le canal! répliqua le marin.
J'admets tout ce que vous voudrez, excepté le choc d'une roche!
-- Tâchons de pénétrer à l'intérieur du brick, dit l'ingénieur.
Peut-être saurons-nous à quoi nous en tenir sur la cause de sa
destruction.»
C'était le meilleur parti à prendre, et il convenait, d'ailleurs,
d'inventorier toutes les richesses contenues à bord, et de tout
disposer pour leur sauvetage.
L'accès à l'intérieur du brick était facile alors.
L'eau baissait toujours, et le dessous du pont, devenu maintenant
le dessus par le renversement de la coque, était praticable. Le
lest, composé de lourdes gueuses de fonte, l'avait défoncé en
plusieurs endroits. On entendait la mer qui bruissait, en
s'écoulant par les fissures de la coque.
Cyrus Smith et ses compagnons, la hache à la main, s'avancèrent
sur le pont à demi brisé. Des caisses de toutes sortes
l'encombraient, et, comme elles n'avaient séjourné dans l'eau que
pendant un temps très limité, peut-être leur contenu n'était-il
pas avarié.
On s'occupa donc de mettre toute cette cargaison en lieu sûr.
L'eau ne devait pas revenir avant quelques heures, et ces quelques
heures furent utilisées de la manière la plus profitable. Ayrton
et Pencroff avaient frappé, à l'ouverture pratiquée dans la coque,
un palan qui servait à hisser les barils et les caisses. La
pirogue les recevait et les transportait immédiatement sur la
plage. On prenait tout, indistinctement, quitte à faire plus tard
un triage de ces objets. En tout cas, ce que les colons purent
d'abord constater avec une extrême satisfaction, c'est que le
brick possédait une cargaison très variée, un assortiment
d'articles de toutes sortes, ustensiles, produits manufacturés,
outils, tels que chargent les bâtiments qui font le grand cabotage
de la Polynésie. Il était probable que l'on trouverait là un peu
de tout, et on conviendra que c'était précisément ce qu'il fallait
à la colonie de l'île Lincoln.
Toutefois, -- et Cyrus Smith l'observait dans un étonnement
silencieux, -- non seulement la coque du brick, ainsi qu'il a été
dit, avait énormément souffert du choc quelconque qui avait
déterminé la catastrophe, mais l'aménagement était dévasté,
surtout vers l'avant. Cloisons et épontilles étaient brisées comme
si quelque formidable obus eût éclaté à l'intérieur du brick. Les
colons purent aller facilement de l'avant à l'arrière, après avoir
déplacé les caisses qui étaient extraites au fur et à mesure. Ce
n'étaient point de lourds ballots, dont le déplacement eût été
difficile, mais de simples colis, dont l'arrimage, d'ailleurs,
n'était plus reconnaissable.
Les colons parvinrent alors jusqu'à l'arrière du brick, dans cette
partie que surmontait autrefois la dunette. C'était là que,
suivant l'indication d'Ayrton, il fallait chercher la soute aux
poudres. Cyrus Smith pensant qu'elle n'avait pas fait explosion,
il était possible que quelques barils pussent être sauvés, et que
la poudre, qui est ordinairement enfermée dans des enveloppes de
métal, n'eût pas souffert du contact de l'eau.
Ce fut, en effet, ce qui était arrivé. On trouva, au milieu d'une
grande quantité de projectiles, une vingtaine de barils, dont
l'intérieur était garni de cuivre, et qui furent extraits avec
précaution.
Pencroff se convainquit par ses propres yeux que la destruction du
speedy ne pouvait être attribuée à une explosion. La portion de la
coque dans laquelle se trouvait située la soute était précisément
celle qui avait le moins souffert.
«Possible! répondit l'entêté marin, mais, quant à une roche, il
n'y a pas de roche dans le canal!
-- Alors, que s'est-il passé? demanda Harbert.
-- Je n'en sais rien, répondit Pencroff, Monsieur Cyrus n'en sait
rien, et personne n'en sait et n'en saura jamais rien!»
Pendant ces diverses recherches, plusieurs heures s'étaient
écoulées, et le flot commençait à se faire sentir. Il fallut
suspendre les travaux de sauvetage.
Du reste, il n'y avait pas à craindre que la carcasse du brick fût
entraînée par la mer, car elle était déjà enlisée, et aussi
solidement fixée que si elle eût été affourchée sur ses ancres.
On pouvait donc sans inconvénient attendre le prochain jusant pour
reprendre les opérations. Mais, quant au bâtiment lui-même, il
était bien condamné, et il faudrait même se hâter de sauver les
débris de la coque, car elle ne tarderait pas à disparaître dans
les sables mouvants du canal.
Il était cinq heures du soir. La journée avait été rude pour les
travailleurs. Ils mangèrent de grand appétit, et, quelles que
fussent leurs fatigues, ils ne résistèrent pas, après leur dîner,
au désir de visiter les caisses dont se composait la cargaison du
speedy.
La plupart contenaient des vêtements confectionnés, qui, on le
pense, furent bien reçus. Il y avait là de quoi vêtir toute une
colonie, du linge à tout usage, des chaussures à tous pieds.
«Nous voilà trop riches! s'écriait Pencroff. Mais qu'est-ce que
nous allons faire de tout cela?»
Et, à chaque instant, éclataient les hurrahs du joyeux marin,
quand il reconnaissait des barils de tafia, des boucauts de tabac,
des armes à feu et des armes blanches, des balles de coton, des
instruments de labourage, des outils de charpentier, de menuisier,
de forgeron, des caisses de graines de toute espèce, que leur
court séjour dans l'eau n'avait point altérées. Ah! Deux ans
auparavant, comme ces choses seraient venues à point! Mais enfin,
même maintenant que ces industrieux colons s'étaient outillés eux-
mêmes, ces richesses trouveraient leur emploi.
La place ne manquait pas dans les magasins de Granite-House; mais,
ce jour-là, le temps fit défaut, on ne put emmagasiner le tout. Il
ne fallait pourtant pas oublier que six survivants de l'équipage
du speedy avaient pris pied sur l'île, que c'étaient
vraisemblablement des chenapans de premier ordre, et qu'il y avait
à se garder contre eux. Bien que le pont de la Mercy et que les
ponceaux fussent relevés, ces convicts n'en étaient pas à
s'embarrasser d'une rivière ou d'un ruisseau, et, poussés par le
désespoir, de tels coquins pouvaient être redoutables.
On verrait plus tard quel parti il conviendrait de prendre à leur
égard; mais, en attendant, il fallait veiller sur les caisses et
colis entassés auprès des cheminées, et c'est à quoi les colons,
pendant la nuit, s'employèrent tour à tour.
La nuit se passa, cependant, sans que les convicts eussent tenté
quelque agression. Maître Jup et Top, de garde au pied de Granite-
House, eussent vite fait de les signaler.
Les trois jours qui suivirent, 19, 20 et 21 octobre, furent
employés à sauver tout ce qui pouvait avoir une valeur ou une
utilité quelconque, soit dans la cargaison, soit dans le gréement
du brick. À mer basse, on déménageait la cale. À mer haute, on
emmagasinait les objets sauvés. Une grande partie du doublage en
cuivre put être arrachée de la coque, qui, chaque jour, s'enlisait
davantage. Mais, avant que les sables eussent englouti les objets
pesants qui avaient coulé par le fond, Ayrton et Pencroff, ayant
plusieurs fois plongé jusqu'au lit du canal, retrouvèrent les
chaînes et les ancres du brick, les gueuses de son lest, et
jusqu'aux quatre canons, qui, soulagés au moyen de barriques
vides, purent être amenés à terre.
On voit que l'arsenal de la colonie avait non moins gagné au
sauvetage que les offices et les magasins de Granite-House.
Pencroff, toujours enthousiaste dans ses projets, parlait déjà de
construire une batterie qui commanderait le canal et l'embouchure
de la rivière. Avec quatre canons, il s'engageait à empêcher toute
flotte, «si puissante qu'elle fût», de s'aventurer dans les eaux
de l'île Lincoln! Sur ces entrefaites, alors qu'il ne restait plus
du brick qu'une carcasse sans utilité, le mauvais temps vint, qui
acheva de la détruire. Cyrus Smith avait eu l'intention de la
faire sauter afin d'en recueillir les débris à la côte, mais un
gros vent de nord-est et une grosse mer lui permirent d'économiser
sa poudre. En effet, dans la nuit du 23 au 24, la coque du brick
fut entièrement démantibulée, et une partie des épaves s'échoua
sur la grève.
Quant aux papiers du bord, inutile de dire que, bien qu'il eût
fouillé minutieusement les armoires de la dunette, Cyrus Smith
n'en trouva pas trace. Les pirates avaient évidemment détruit tout
ce qui concernait, soit le capitaine, soit l'armateur du speedy,
et comme le nom de son port d'attache n'était pas porté au tableau
d'arrière, rien ne pouvait faire soupçonner sa nationalité.
Cependant, à certaines formes de son avant, Ayrton et Pencroff
avaient paru croire que ce brick devait être de construction
anglaise.
Huit jours après la catastrophe, ou plutôt après l'heureux mais
inexplicable dénouement auquel la colonie devait son salut, on ne
voyait plus rien du navire, même à mer basse. Ses débris avaient
été dispersés, et Granite-House était riche de presque tout ce
qu'il avait contenu.
Cependant, le mystère qui cachait son étrange destruction n'eût
jamais été éclairci, sans doute, si, le 30 novembre, Nab, rôdant
sur la grève, n'eût trouvé un morceau d'un épais cylindre de fer,
qui portait des traces d'explosion. Ce cylindre était tordu et
déchiré sur ses arêtes, comme s'il eût été soumis à l'action d'une
substance explosive.
Nab apporta ce morceau de métal à son maître, qui était alors
occupé avec ses compagnons à l'atelier des cheminées.
Cyrus Smith examina attentivement ce cylindre, puis, se tournant
vers Pencroff:
«Vous persistez, mon ami, lui dit-il, à soutenir que le speedy n'a
pas péri par suite d'un choc?
-- Oui, Monsieur Cyrus, répondit le marin. Vous savez aussi bien
que moi qu'il n'y a pas de roches dans le canal.
-- Mais s'il avait heurté ce morceau de fer? dit l'ingénieur en
montrant le cylindre brisé.
-- Quoi, ce bout de tuyau? s'écria Pencroff d'un ton d'incrédulité
complète.
-- Mes amis, reprit Cyrus Smith, vous rappelez-vous qu'avant de
sombrer, le brick s'est élevé au sommet d'une véritable trombe
d'eau?
-- Oui, Monsieur Cyrus! répondit Harbert.
-- Eh bien, voulez-vous savoir ce qui avait soulevé cette trombe?
C'est ceci, dit l'ingénieur en montrant le tube brisé.
-- Ceci? répliqua Pencroff.
-- Oui! Ce cylindre est tout ce qui reste d'une torpille!
-- Une torpille! s'écrièrent les compagnons de l'ingénieur.
-- Et qui l'avait mise là, cette torpille? demanda Pencroff, qui
ne voulait pas se rendre.
-- Tout ce que je puis vous dire, c'est que ce n'est pas moi!
répondit Cyrus Smith, mais elle y était, et vous avez pu juger de
son incomparable puissance!»
CHAPITRE V
Ainsi donc, tout s'expliquait par l'explosion sous-marine de cette
torpille. Cyrus Smith, qui pendant la guerre de l'union avait eu
l'occasion d'expérimenter ces terribles engins de destruction, ne
pouvait s'y tromper. C'est sous l'action de ce cylindre, chargé
d'une substance explosive, nitroglycérine, picrate ou autre
matière de même nature, que l'eau du canal s'était soulevée comme
une trombe, que le brick, foudroyé dans ses fonds, avait coulé
instantanément, et c'est pourquoi il avait été impossible de le
renflouer, tant les dégâts subis par sa coque avaient été
considérables. À une torpille qui eût détruit une frégate
cuirassée aussi facilement qu'une simple barque de pêche, le
speedy n'avait pu résister!
Oui! Tout s'expliquait, tout... excepté la présence de cette
torpille dans les eaux du canal!
«Mes amis, reprit alors Cyrus Smith, nous ne pouvons plus mettre
en doute la présence d'un être mystérieux, d'un naufragé comme
nous peut-être, abandonné sur notre île, et je le dis, afin
qu'Ayrton soit au courant de ce qui s'est passé d'étrange depuis
deux ans. Quel est ce bienfaisant inconnu dont l'intervention, si
heureuse pour nous, s'est manifestée en maintes circonstances? Je
ne puis l'imaginer. Quel intérêt a-t-il à agir ainsi, à se cacher
après tant de services rendus? Je ne puis le comprendre. Mais ses
services n'en sont pas moins réels, et de ceux que, seul, un homme
disposant d'une puissance prodigieuse pouvait nous rendre. Ayrton
est son obligé comme nous, car si c'est l'inconnu qui m'a sauvé
des flots après la chute du ballon, c'est évidemment lui qui a
écrit le document, qui a mis cette bouteille sur la route du canal
et qui nous a fait connaître la situation de notre compagnon.
J'ajouterai que cette caisse, si convenablement pourvue de tout ce
qui nous manquait, c'est lui qui l'a conduite et échouée à la
pointe de l'épave; que ce feu placé sur les hauteurs de l'île et
qui vous a permis d'y atterrir, c'est lui qui l'a allumé; que ce
grain de plomb trouvé dans le corps du pécari, c'est lui qui l'a
tiré; que cette torpille qui a détruit le brick, c'est lui qui l'a
immergée dans le canal; en un mot, que tout ces faits
inexplicables, dont nous ne pouvions nous rendre compte, c'est à
cet être mystérieux qu'ils sont dus. Donc, quel qu'il soit,
naufragé ou exilé sur cette île, nous serions ingrats, si nous
nous croyions dégagés de toute reconnaissance envers lui. Nous
avons contracté une dette, et j'ai l'espoir que nous la payerons
un jour.
-- Vous avez raison de parler ainsi, mon cher Cyrus, répondit
Gédéon Spilett. Oui, il y a un être, presque tout-puissant, caché
dans quelque partie de l'île, et dont l'influence a été
singulièrement utile pour notre colonie. J'ajouterai que cet
inconnu me paraît disposer de moyens d'action qui tiendraient du
surnaturel, si dans les faits de la vie pratique le surnaturel
était acceptable. Est-ce lui qui se met en communication secrète
avec nous par le puits de Granite-House, et a-t-il ainsi
connaissance de tous nos projets? Est-ce lui qui nous a tendu
cette bouteille, quand la pirogue a fait sa première excursion en
mer? Est-ce lui qui a rejeté Top des eaux du lac et donné la mort
au dugong? Est-ce lui, comme tout porte à le croire, qui vous a
sauvé des flots, Cyrus, et cela dans des circonstances où tout
autre qui n'eût été qu'un homme n'aurait pu agir? Si c'est lui, il
possède donc une puissance qui le rend maître des éléments.»
L'observation du reporter était juste, et chacun le sentait bien.
«Oui, répondit Cyrus Smith, si l'intervention d'un être humain
n'est plus douteuse pour nous, je conviens qu'il a à sa
disposition des moyens d'action en dehors de ceux dont l'humanité
dispose. Là est encore un mystère, mais si nous découvrons
l'homme, le mystère se découvrira aussi. La question est donc
celle-ci: devons-nous respecter l'incognito de cet être généreux
ou devons-nous tout faire pour arriver jusqu'à lui? Quelle est
votre opinion à cet égard?
-- Mon opinion, répondit Pencroff, c'est que, quel qu'il soit,
c'est un brave homme, et il a mon estime!
-- Soit, reprit Cyrus Smith, mais cela n'est pas répondre,
Pencroff.
-- Mon maître, dit alors Nab, j'ai l'idée que nous pouvons
chercher tant que nous voudrons le monsieur dont il s'agit, mais
que nous ne le découvrirons que quand il lui plaira.
-- Ce n'est pas bête, ce que tu dis là, Nab, répondit Pencroff.
-- Je suis de l'avis de Nab, répondit Gédéon Spilett, mais ce
n'est pas une raison pour ne point tenter l'aventure. Que nous
trouvions ou que nous ne trouvions pas cet être mystérieux, nous
aurons, au moins, rempli notre devoir envers lui.
-- Et toi, mon enfant, donne-nous ton avis, dit l'ingénieur en se
retournant vers Harbert.
-- Ah! s'écria Harbert, dont le regard s'animait, je voudrais le
remercier, celui qui vous a sauvé d'abord et qui nous a sauvés
ensuite!
-- Pas dégoûté, mon garçon, riposta Pencroff, et moi aussi, et
nous tous! Je ne suis pas curieux, mais je donnerais bien un de
mes yeux pour voir face à face ce particulier-là! Il me semble
qu'il doit être beau, grand, fort, avec une belle barbe, des
cheveux comme des rayons, et qu'il doit être couché sur des
nuages, une grosse boule à la main!
-- Eh mais, Pencroff, répondit Gédéon Spilett, c'est le portrait
de Dieu le père que vous nous faites là!
-- Possible, Monsieur Spilett, répliqua le marin, mais c'est ainsi
que je me le figure!
-- Et vous, Ayrton? demanda l'ingénieur.
-- Monsieur Smith, répondit Ayrton, je ne puis guère vous donner
mon avis en cette circonstance. Ce que vous ferez sera bien fait.
Quand vous voudrez m'associer à vos recherches, je serai prêt à
vous suivre.
-- Je vous remercie, Ayrton, reprit Cyrus Smith, mais je voudrais
une réponse plus directe à la demande que je vous ai faite. Vous
êtes notre compagnon; vous vous êtes déjà plusieurs fois dévoué
pour nous, et, comme tous ici, vous devez être consulté quand il
s'agit de prendre quelque décision importante. Parlez donc.
-- Monsieur Smith, répondit Ayrton, je pense que nous devons tout
faire pour retrouver ce bienfaiteur inconnu. Peut-être est-il
seul? Peut-être souffre-t-il? Peut-être est-ce une existence à
renouveler? Moi aussi, vous l'avez dit, j'ai une dette de
reconnaissance à lui payer. C'est lui, ce ne peut être que lui qui
soit venu à l'île Tabor, qui y ait trouvé le misérable que vous
avez connu, qui vous ait fait savoir qu'il y avait là un
malheureux à sauver!... c'est donc grâce à lui que je suis
redevenu un homme. Non, je ne l'oublierai jamais!
-- C'est décidé, dit alors Cyrus Smith. Nous commencerons nos
recherches le plus tôt possible. Nous ne laisserons pas une partie
de l'île inexplorée. Nous la fouillerons jusque dans ses plus
secrètes retraites, et que cet ami inconnu nous le pardonne en
faveur de notre intention!»
Pendant quelques jours, les colons s'employèrent activement aux
travaux de la fenaison et de la moisson. Avant de mettre à
exécution leur projet d'explorer les parties encore inconnues de
l'île, ils voulaient que toute indispensable besogne fût achevée.
C'était aussi l'époque à laquelle se récoltaient les divers
légumes provenant des plants de l'île Tabor. Tout était donc à
emmagasiner, et, heureusement, la place ne manquait pas à Granite-
House, où l'on aurait pu engranger toutes les richesses de l'île.
Les produits de la colonie étaient là, méthodiquement rangés, et
en lieu sûr, on peut le croire, autant à l'abri des bêtes que des
hommes. Nulle humidité n'était à craindre au milieu de cet épais
massif de granit.
Plusieurs des excavations naturelles situées dans le couloir
supérieur furent agrandies ou évidées, soit au pic, soit à la
mine, et Granite-House devint aussi un entrepôt général renfermant
les approvisionnements, les munitions, les outils et ustensiles de
rechange, en un mot tout le matériel de la colonie.
Quant aux canons provenant du brick, c'étaient de jolies pièces en
acier fondu qui, sur les instances de Pencroff, furent hissés au
moyen de caliornes et de grues jusqu'au palier même de Granite-
House; des embrasures furent ménagées entre les fenêtres, et on
put bientôt les voir allonger leur gueule luisante à travers la
paroi granitique. De cette hauteur, ces bouches à feu commandaient
véritablement toute la baie de l'union. C'était comme un petit
Gibraltar, et tout navire qui se fût embossé au large de l'îlot
eût été inévitablement exposé au feu de cette batterie aérienne.
«Monsieur Cyrus, dit un jour Pencroff, -- c'était le 8 novembre, --
à présent que cet armement est terminé, il faut pourtant bien
que nous essayions la portée de nos pièces.
-- Croyez-vous que cela soit utile? répondit l'ingénieur.
-- C'est plus qu'utile, c'est nécessaire! Sans cela, comment
connaître la distance à laquelle nous pouvons envoyer un de ces
jolis boulets dont nous sommes approvisionnés?
-- Essayons donc, Pencroff, répondit l'ingénieur. Toutefois, je
pense que nous devons faire l'expérience en employant non la
poudre ordinaire, dont je tiens à laisser l'approvisionnement
intact, mais le pyroxile, qui ne nous manquera jamais.
-- Ces canons-là pourront-ils supporter la déflagration du
pyroxile? demanda le reporter, qui n'était pas moins désireux que
Pencroff d'essayer l'artillerie de Granite-House.
-- Je le crois. D'ailleurs, ajouta l'ingénieur, nous agirons
prudemment.»
L'ingénieur avait lieu de penser que ces canons étaient de
fabrication excellente, et il s'y connaissait. Faits en acier
forgé, et se chargeant par la culasse, ils devaient, par là même,
pouvoir supporter une charge considérable, et par conséquent avoir
une portée énorme. En effet, au point de vue de l'effet utile, la
trajectoire décrite par le boulet doit être aussi tendue que
possible, et cette tension ne peut s'obtenir qu'à la condition que
le projectile soit animé d'une très grande vitesse initiale.
«Or, dit Cyrus Smith à ses compagnons, la vitesse initiale est en
raison de la quantité de poudre utilisée. Toute la question se
réduit, dans la fabrication des pièces, à l'emploi d'un métal
aussi résistant que possible, et l'acier est incontestablement
celui de tous les métaux qui résiste le mieux. J'ai donc lieu de
penser que nos canons supporteront sans risque l'expansion des gaz
du pyroxile et donneront des résultats excellents.
-- Nous en serons bien plus certains quand nous aurons essayé!»
répondit Pencroff.
Il va sans dire que les quatre canons étaient en parfait état.
Depuis qu'ils avaient été retirés de l'eau, le marin s'était donné
la tâche de les astiquer consciencieusement. Que d'heures il avait
passées à les frotter, à les graisser, à les polir, à nettoyer le
mécanisme de l'obturateur, le verrou, la vis de pression! Et
maintenant ces pièces étaient aussi brillantes que si elles
eussent été à bord d'une frégate de la marine des États-Unis.
Ce jour-là donc, en présence de tout le personnel de la colonie,
maître Jup et Top compris, les quatre canons furent successivement
essayés. On les chargea avec du pyroxile, en tenant compte de sa
puissance explosive, qui, on l'a dit, est quadruple de celle de la
poudre ordinaire; le projectile qu'ils devaient lancer était
cylindro-conique.
Pencroff, tenant la corde de l'étoupille, était prêt à faire feu.
Sur un signe de Cyrus Smith, le coup partit. Le boulet, dirigé sur
la mer, passa au-dessus de l'îlot et alla se perdre au large, à
une distance qu'on ne put d'ailleurs apprécier avec exactitude.
Le second canon fut braqué sur les extrêmes roches de la pointe de
l'épave, et le projectile, frappant une pierre aiguë à près de
trois milles de Granite-House, la fit voler en éclats.
C'était Harbert qui avait braqué le canon et qui l'avait tiré, et
il fut tout fier de son coup d'essai.
Il n'y eut que Pencroff à en être plus fier que lui! Un coup
pareil, dont l'honneur revenait à son cher enfant!
Le troisième projectile, lancé, cette fois, sur les dunes qui
formaient la côte supérieure de la baie de l'union, frappa le
sable à une distance d'au moins quatre milles; puis, après avoir
ricoché, il se perdit en mer dans un nuage d'écume.
Pour la quatrième pièce, Cyrus Smith força un peu la charge, afin
d'en essayer l'extrême portée. Puis, chacun s'étant mis à l'écart
pour le cas où elle aurait éclaté, l'étoupille fut enflammée au
moyen d'une longue corde. Une violente détonation se fit entendre,
mais la pièce avait résisté, et les colons, s'étant précipités à
la fenêtre, purent voir le projectile écorner les roches du cap
mandibule, à près de cinq milles de Granite-House, et disparaître
dans le golfe du requin.
«Eh bien, Monsieur Cyrus, s'écria Pencroff, dont les hurrahs
auraient pu rivaliser avec les détonations produites, qu'est-ce
que vous dites de notre batterie? Tous les pirates du Pacifique
n'ont qu'à se présenter devant Granite-House! Pas un n'y
débarquera maintenant sans notre permission!
-- Si vous m'en croyez, Pencroff, répondit l'ingénieur, mieux vaut
n'en pas faire l'expérience.
-- À propos, reprit le marin, et les six coquins qui rôdent dans
l'île, qu'est-ce que nous en ferons? Est-ce que nous les
laisserons courir nos forêts, nos champs, nos prairies? Ce sont de
vrais jaguars, ces pirates-là, et il me semble que nous ne devons
pas hésiter à les traiter comme tels? Qu'en pensez-vous, Ayrton?»
ajouta Pencroff en se retournant vers son compagnon.
Ayrton hésita d'abord à répondre, et Cyrus Smith regretta que
Pencroff lui eût un peu étourdiment posé cette question. Aussi
fut-il fort ému, quand Ayrton répondit d'une voix humble:
«J'ai été un de ces jaguars, Monsieur Pencroff, et je n'ai pas le
droit de parler...»
Et d'un pas lent il s'éloigna.
Pencroff avait compris.
«Satanée bête que je suis! s'écria-t-il. Pauvre Ayrton! Il a
pourtant droit de parler ici autant que qui que ce soit!...
-- Oui, dit Gédéon Spilett, mais sa réserve lui fait honneur, et
il convient de respecter ce sentiment qu'il a de son triste passé.
-- Entendu, Monsieur Spilett, répondit le marin, et on ne m'y
reprendra plus! J'aimerais mieux avaler ma langue que de causer un
chagrin à Ayrton! Mais revenons à la question. Il me semble que
ces bandits n'ont droit à aucune pitié et que nous devons au plus
tôt en débarrasser l'île.
-- C'est bien votre avis, Pencroff? demanda l'ingénieur.
-- Tout à fait mon avis.
-- Et avant de les poursuivre sans merci, vous n'attendriez pas
qu'ils eussent de nouveau fait acte d'hostilité contre nous?
-- Ce qu'ils ont fait ne suffit donc pas? demanda Pencroff, qui ne
comprenait rien à ces hésitations.
-- Ils peuvent revenir à d'autres sentiments! dit Cyrus Smith, et
peut-être se repentir...
-- Se repentir, eux! s'écria le marin en levant les épaules.
-- Pencroff, pense à Ayrton! dit alors Harbert, en prenant la main
du marin. Il est redevenu un honnête homme!»
Pencroff regarda ses compagnons les uns après les autres. Il
n'aurait jamais cru que sa proposition dût soulever une hésitation
quelconque. Sa rude nature ne pouvait pas admettre que l'on
transigeât avec les coquins qui avaient débarqué sur l'île, avec
des complices de Bob Harvey, les assassins de l'équipage du
speedy, et il les regardait comme des bêtes fauves qu'il fallait
détruire sans hésitation et sans remords.
«Tiens! fit-il. J'ai tout le monde contre moi! Vous voulez faire
de la générosité avec ces gueux-là! Soit. Puissions-nous ne pas
nous en repentir!
-- Quel danger courons-nous, dit Harbert, si nous avons soin de
nous tenir sur nos gardes?
-- Hum! fit le reporter, qui ne se prononçait pas trop. Ils sont
six et bien armés. Que chacun d'eux s'embusque dans un coin et
tire sur l'un de nous, ils seront bientôt maîtres de la colonie!
-- Pourquoi ne l'ont-ils pas fait? répondit Harbert. Sans doute
parce que leur intérêt n'était pas de le faire. D'ailleurs, nous
sommes six aussi.
-- Bon! Bon! répondit Pencroff, qu'aucun raisonnement n'eût pu
convaincre. Laissons ces braves gens vaquer à leurs petites
occupations, et ne songeons plus à eux!
-- Allons, Pencroff, dit Nab, ne te fais pas si méchant que cela!
Un de ces malheureux serait ici, devant toi, à bonne portée de ton
fusil, que tu ne tirerais pas dessus...
-- Je tirerais sur lui comme sur un chien enragé, Nab, répondit
froidement Pencroff.
-- Pencroff, dit alors l'ingénieur, vous avez souvent témoigné
beaucoup de déférence à mes avis. Voulez-vous, dans cette
circonstance, vous en rapporter encore à moi?
-- Je ferai comme il vous plaira, Monsieur Smith, répondit le
marin, qui n'était nullement convaincu.
-- Eh bien, attendons, et n'attaquons que si nous sommes
attaqués.»
Ainsi fut décidée la conduite à tenir vis-à-vis des pirates, bien
que Pencroff n'en augurât rien de bon.
On ne les attaquerait pas, mais on se tiendrait sur ses gardes.
Après tout, l'île était grande et fertile. Si quelque sentiment
d'honnêteté leur était resté au fond de l'âme, ces misérables
pouvaient peut-être s'amender. Leur intérêt bien entendu n'était-
il pas, dans les conditions où ils avaient à vivre, de se refaire
une vie nouvelle. En tout cas, ne fût-ce que par humanité, on
devait attendre. Les colons n'auraient peut-être plus, comme
auparavant, la facilité d'aller et de venir sans défiance.
Jusqu'alors ils n'avaient eu à se garder que des fauves, et
maintenant six convicts, peut-être de la pire espèce, rôdaient sur
leur île. C'était grave, sans doute, et c'eût été, pour des gens
moins braves, la sécurité perdue.
N'importe! Dans le présent, les colons avaient raison contre
Pencroff. Auraient-ils raison dans l'avenir? On le verrait.
CHAPITRE VI
Cependant, la grande préoccupation des colons était d'opérer cette
exploration complète de l'île, qui avait été décidée, exploration
qui aurait maintenant deux buts: découvrir d'abord l'être
mystérieux dont l'existence n'était plus discutable, et, en même
temps, reconnaître ce qu'étaient devenus les pirates, quelle
retraite ils avaient choisie, quelle vie ils menaient et ce qu'on
pouvait avoir à craindre de leur part.
Cyrus Smith désirait partir sans retard; mais, l'expédition devant
durer plusieurs jours, il avait paru convenable de charger le
chariot de divers effets de campement et d'ustensiles qui
faciliteraient l'organisation des haltes. Or, en ce moment, un des
onaggas, blessé à la jambe, ne pouvait être attelé; quelques jours
de repos lui étaient nécessaires, et l'on crut pouvoir sans
inconvénient remettre le départ d'une semaine, c'est-à-dire au 20
novembre. Le mois de novembre, sous cette latitude, correspond au
mois de mai des zones boréales. On était donc dans la belle
saison. Le soleil arrivait sur le tropique du Capricorne et
donnait les plus longs jours de l'année. L'époque serait donc tout
à fait favorable à l'expédition projetée, expédition qui, si elle
n'atteignait pas son principal but, pouvait être féconde en
découvertes, surtout au point de vue des productions naturelles,
puisque Cyrus Smith se proposait d'explorer ces épaisses forêts du
Far-West, qui s'étendaient jusqu'à l'extrémité de la presqu'île
serpentine.
Pendant les neuf jours qui allaient précéder le départ, il fut
convenu que l'on mettrait la main aux derniers travaux du plateau
de Grande-vue.
Cependant, il était nécessaire qu'Ayrton retournât au corral, où
les animaux domestiques réclamaient ses soins. On décida donc
qu'il y passerait deux jours, et qu'il ne reviendrait à Granite-
House qu'après avoir largement approvisionné les étables. Au
moment où il allait partir, Cyrus Smith lui demanda s'il voulait
que l'un d'eux l'accompagnât, lui faisant observer que l'île était
moins sûre qu'autrefois.
Ayrton répondit que c'était inutile, qu'il suffirait à la besogne,
et que, d'ailleurs, il ne craignait rien. Si quelque incident se
produisait au corral ou dans les environs, il en préviendrait
immédiatement les colons par un télégramme à l'adresse de Granite-
House.
Ayrton partit donc le 9 dès l'aube, emmenant le chariot, attelé
d'un seul onagga, et, deux heures après, le timbre électrique
annonçait qu'il avait trouvé tout en ordre au corral.
Pendant ces deux jours, Cyrus Smith s'occupa d'exécuter un projet
qui devait mettre définitivement Granite-House à l'abri de toute
surprise. Il s'agissait de dissimuler absolument l'orifice
supérieur de l'ancien déversoir, qui était déjà maçonné et à demi
caché sous des herbes et des plantes, à l'angle sud du lac Grant.
Rien n'était plus aisé, puisqu'il suffisait de surélever de deux à
trois pieds le niveau des eaux du lac, sous lesquelles l'orifice
serait alors complètement noyé.
Or, pour rehausser ce niveau, il n'y avait qu'à établir un barrage
aux deux saignées faites au lac et par lesquelles s'alimentaient
le creek glycérine et le creek de la grande-chute. Les colons
furent conviés à ce travail, et les deux barrages, qui,
d'ailleurs, n'excédaient pas sept à huit pieds en largeur sur
trois de hauteur, furent dressés rapidement au moyen de quartiers
de roches bien cimentés.
Ce travail achevé, il était impossible de soupçonner qu'à la
pointe du lac existait un conduit souterrain par lequel se
déversait autrefois le trop-plein des eaux.
Il va sans dire que la petite dérivation qui servait à
l'alimentation du réservoir de Granite-House et à la manoeuvre de
l'ascenseur avait été soigneusement ménagée, et que l'eau ne
manquerait en aucun cas.
L'ascenseur une fois relevé, cette sûre et confortable retraite
défiait toute surprise ou coup de main.
Cet ouvrage avait été rapidement expédié, et Pencroff, Gédéon
Spilett et Harbert trouvèrent le temps de pousser une pointe
jusqu'à port-ballon.
Le marin était très désireux de savoir si la petite anse au fond
de laquelle était mouillé le Bonadventure avait été visitée par
les convicts.
«Précisément, fit-il observer, ces gentlemen ont pris terre sur la
côte méridionale, et, s'ils ont suivi le littoral, il est à
craindre qu'ils n'aient découvert le petit port, auquel cas je ne
donnerais pas un demi-dollar de notre Bonadventure.»
Les appréhensions de Pencroff n'étaient pas sans quelque
fondement, et une visite à port-ballon parut être fort opportune.
Le marin et ses compagnons partirent donc dans l'après-dînée du 10
novembre, et ils étaient bien armés. Pencroff, en glissant
ostensiblement deux balles dans chaque canon de son fusil,
secouait la tête, ce qui ne présageait rien de bon pour quiconque
l'approcherait de trop près, «bête ou homme», dit-il.
Gédéon Spilett et Harbert prirent aussi leur fusil, et, vers trois
heures, tous trois quittèrent Granite-House.
Nab les accompagna jusqu'au coude de la Mercy, et, après leur
passage, il releva le pont. Il était convenu qu'un coup de fusil
annoncerait le retour des colons, et que Nab, à ce signal,
reviendrait rétablir la communication entre les deux berges de la
rivière.
La petite troupe s'avança directement par la route du port vers la
côte méridionale de l'île. Ce n'était qu'une distance de trois
milles et demi, mais Gédéon Spilett et ses compagnons mirent deux
heures à la franchir. Aussi, avaient-ils fouillé toute la lisière
de la route, tant du côté de l'épaisse forêt que du côté du marais
des tadornes. Ils ne trouvèrent aucune trace des fugitifs, qui,
sans doute, n'étant pas encore fixés sur le nombre des colons et
sur les moyens de défense dont ils disposaient, avaient dû gagner
les portions les moins accessibles de l'île.
Pencroff, arrivé à port-ballon, vit avec une extrême satisfaction
le Bonadventure tranquillement mouillé dans l'étroite crique. Du
reste, port-ballon était si bien caché au milieu de ces hautes
roches, que ni de la mer, ni de la terre, on ne pouvait le
découvrir, à moins d'être dessus ou dedans.
«Allons, dit Pencroff, ces gredins ne sont pas encore venus ici.
Les grandes herbes conviennent mieux aux reptiles, et c'est
évidemment dans le Far-West que nous les retrouverons.
-- Et c'est fort heureux, car s'ils avaient trouvé le
Bonadventure, ajouta Harbert, ils s'en seraient emparés pour fuir,
ce qui nous eût empêchés de retourner prochainement à l'île Tabor.
-- En effet, répondit le reporter, il sera important d'y porter un
document qui fasse connaître la situation de l'île Lincoln et la
nouvelle résidence d'Ayrton, pour le cas où le yacht écossais
viendrait le reprendre.
-- Eh bien, le Bonadventure est toujours là, Monsieur Spilett!
répliqua le marin. Son équipage et lui sont prêts à partir au
premier signal!
-- Je pense, Pencroff, que ce sera chose à faire dès que notre
expédition dans l'île sera terminée. Il est possible, après tout,
que cet inconnu, si nous parvenons à le trouver, en sache long et
sur l'île Lincoln et sur l'île Tabor. N'oublions pas qu'il est
l'auteur incontestable du document, et il sait peut-être à quoi
s'en tenir sur le retour du yacht!
-- Mille diables! s'écria Pencroff, qui ça peut-il bien être? Il
nous connaît, ce personnage, et nous ne le connaissons pas! Si
c'est un simple naufragé, pourquoi se cache-t-il? Nous sommes de
braves gens, je suppose, et la société de braves gens n'est
désagréable à personne! Est-il venu volontairement ici? Peut-il
quitter l'île si cela lui plaît? Y est-il encore? N'y est-il
plus?...»
En causant ainsi, Pencroff, Harbert et Gédéon Spilett s'étaient
embarqués et parcouraient le pont du Bonadventure. Tout à coup, le
marin, ayant examiné la bitte sur laquelle était tourné le câble
de l'ancre:
«Ah! Par exemple! s'écria-t-il. Voilà qui est fort!
-- Qu'y a-t-il, Pencroff? demanda le reporter.
-- Il y a que ce n'est pas moi qui ai fait ce noeud!»
Et Pencroff montrait une corde qui amarrait le câble sur la bitte
même, pour l'empêcher de déraper.
«Comment, ce n'est pas vous? demanda Gédéon Spilett.
-- Non! J'en jurerais. Ceci est un noeud plat, et j'ai l'habitude
de faire deux demi-clefs.
-- Vous vous serez trompé, Pencroff.
-- Je ne me suis pas trompé! Affirma le marin. On a ça dans la
main, naturellement, et la main ne se trompe pas!
-- Alors, les convicts seraient donc venus à bord? demanda
Harbert.
-- Je n'en sais rien, répondit Pencroff, mais ce qui est certain,
c'est qu'on a levé l'ancre du Bonadventure et qu'on l'a mouillée
de nouveau! Et tenez! Voilà une autre preuve. On a filé du câble
de l'ancre, et sa garniture n'est plus au portage de l'écubier. Je
vous répète qu'on s'est servi de notre embarcation!
-- Mais si les convicts s'en étaient servis, ou ils l'auraient
pillée, ou bien ils auraient fui...
-- Fui!... où cela?... à l'île Tabor?... répliqua Pencroff!
Croyez-vous donc qu'ils se seraient hasardés sur un bateau d'un
aussi faible tonnage?
-- Il faudrait, d'ailleurs, admettre qu'ils avaient connaissance
de l'îlot, répondit le reporter.
-- Quoi qu'il en soit, dit le marin, aussi vrai que je suis
Bonadventure Pencroff, du Vineyard, notre Bonadventure a navigué
sans nous!»
Le marin était tellement affirmatif que ni Gédéon Spilett ni
Harbert ne purent contester son dire.
Il était évident que l'embarcation avait été déplacée, plus ou
moins, depuis que Pencroff l'avait ramenée à port-ballon. Pour le
marin, il n'y avait aucun doute que l'ancre n'eût été levée, puis
ensuite renvoyée par le fond. Or, pourquoi ces deux manoeuvres, si
le bateau n'avait pas été employé à quelque expédition?
«Mais comment n'aurions-nous pas vu le Bonadventure passer au
large de l'île? fit observer le reporter, qui tenait à formuler
toutes les objections possibles.
-- Eh! Monsieur Spilett, répondit le marin, il suffit de partir la
nuit avec une bonne brise, et, en deux heures, on est hors de vue
de l'île!
-- Eh bien, reprit Gédéon Spilett, je le demande encore, dans quel
but les convicts se seraient-ils servis du Bonadventure, et
pourquoi, après s'en être servis, l'auraient-ils ramené au port?
-- Eh! Monsieur Spilett, répondit le marin, mettons cela au nombre
des choses inexplicables, et n'y pensons plus! L'important était
que le Bonadventure fût là, et il y est. Malheureusement, si les
convicts le prenaient une seconde fois, il pourrait bien ne plus
se retrouver à sa place!
-- Alors, Pencroff, dit Harbert, peut-être serait-il prudent de
ramener le Bonadventure devant Granite-House?
-- Oui et non, répondit Pencroff, ou plutôt non. L'embouchure de
la Mercy est un mauvais endroit pour un bateau, et la mer y est
dure.
-- Mais en le halant sur le sable, jusqu'au pied même des
cheminées?...
-- Peut-être... oui..., répondit Pencroff. En tout cas, puisque
nous devons quitter Granite-House pour une assez longue
expédition, je crois que le Bonadventure sera plus en sûreté ici
pendant notre absence, et que nous ferons bien de l'y laisser
jusqu'à ce que l'île soit purgée de ces coquins.
-- C'est aussi mon avis, dit le reporter. Au moins, en cas de
mauvais temps, il ne sera pas exposé comme il le serait à
l'embouchure de la Mercy.
-- Mais si les convicts allaient de nouveau lui rendre visite! dit
Harbert.
-- Eh bien, mon garçon, répondit Pencroff, ne le retrouvant plus
ici, ils auraient vite fait de le chercher du côté de Granite-
House, et, pendant notre absence, rien ne les empêcherait de s'en
emparer! Je pense donc, comme M Spilett, qu'il faut le laisser à
port-ballon. Mais lorsque nous serons revenus, si nous n'avons pas
débarrassé l'île de ces gredins-là, il sera prudent de ramener
notre bateau à Granite-House jusqu'au moment où il n'aura plus à
craindre aucune méchante visite.
-- C'est convenu. En route!» dit le reporter.
Pencroff, Harbert et Gédéon Spilett, quand ils furent de retour à
Granite-House, firent connaître à l'ingénieur ce qui s'était
passé, et celui-ci approuva leurs dispositions pour le présent et
pour l'avenir. Il promit même au marin d'étudier la portion du
canal située entre l'îlot et la côte, afin de voir s'il ne serait
pas possible d'y créer un port artificiel au moyen de barrages. De
cette façon, le Bonadventure serait toujours à portée, sous les
yeux des colons, et au besoin sous clé.
Le soir même, on envoya un télégramme à Ayrton pour le prier de
ramener du corral une couple de chèvres que Nab voulait acclimater
sur les prairies du plateau. Chose singulière, Ayrton n'accusa pas
réception de la dépêche, ainsi qu'il avait l'habitude de le faire.
Cela ne laissa pas d'étonner l'ingénieur. Mais il pouvait se faire
qu'Ayrton ne fût pas en ce moment au corral, ou même qu'il fût en
route pour revenir à Granite-House. En effet, deux jours s'étaient
écoulés depuis son départ, et il avait été décidé que le 10 au
soir, ou le 11 au plus tard, dès le matin, il serait de retour.
Les colons attendirent donc qu'Ayrton se montrât sur les hauteurs
de Grande-vue. Nab et Harbert veillèrent même aux approches du
pont, afin de le baisser dès que leur compagnon se présenterait.
Mais, vers dix heures du soir, il n'était aucunement question
d'Ayrton. On jugea donc convenable de lancer une nouvelle dépêche,
demandant une réponse immédiate.
Le timbre de Granite-House resta muet.
Alors l'inquiétude des colons fut grande. Que s'était-il passé?
Ayrton n'était-il donc plus au corral, ou, s'il s'y trouvait
encore, n'avait-il plus la liberté de ses mouvements? Devait-on
aller au corral par cette nuit obscure?
On discuta. Les uns voulaient partir, les autres rester.
«Mais, dit Harbert, peut-être quelque accident s'est-il produit
dans l'appareil télégraphique et ne fonctionne-t-il plus?
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