fréquentaient souvent. Le courant le portait, et il s'éloignait rapidement de la côte. Une demi-heure après, Ayrton, sans avoir été aperçu ni entendu, filait entre deux eaux, accostait le navire et s'accrochait d'une main aux sous-barbes de beaupré. Il respira alors, et, se haussant sur les chaînes, il parvint à atteindre l'extrémité de la guibre. Là séchaient quelques culottes de matelot. Il en passa une. Puis, s'étant fixé solidement, il écouta. On ne dormait pas à bord du brick. Au contraire. On discutait, on chantait, on riait. Et voici les propos, accompagnés de jurons, qui frappèrent principalement Ayrton: «Bonne acquisition que notre brick! -- Il marche bien, le speedy! Il mérite son nom! -- Toute la marine de Norfolk peut se mettre à ses trousses! Cours après! -- Hurrah pour son commandant! -- Hurrah pour Bob Harvey!» Ce qu'Ayrton éprouva lorsqu'il entendit ce fragment de conversation, on le comprendra, quand on saura que, dans ce Bob Harvey, il venait de reconnaître un de ses anciens compagnons d'Australie, un marin audacieux, qui avait repris la suite de ses criminels projets. Bob Harvey s'était emparé, sur les parages de l'île Norfolk, de ce brick, qui était chargé d'armes, de munitions, d'ustensiles et outils de toutes sortes, destinés à l'une des sandwich. Toute sa bande avait passé à bord, et, pirates après avoir été convicts, ces misérables écumaient le Pacifique, détruisant les navires, massacrant les équipages, plus féroces que les malais eux-mêmes! Ces convicts parlaient à haute voix, ils racontaient leurs prouesses en buvant outre mesure, et voici ce qu'Ayrton put comprendre: L'équipage actuel du speedy se composait uniquement de prisonniers anglais, échappés de Norfolk. Or, voici ce qu'est Norfolk. Par 292 de latitude sud et 16542 de longitude est, dans l'est de l'Australie, se trouve une petite île de six lieues de tour, que le mont Pitt domine à une hauteur de onze cents pieds au-dessus du niveau de la mer. C'est l'île Norfolk, devenue le siège d'un établissement, où sont parqués les plus intraitables condamnés des pénitenciers anglais. Ils sont là cinq cents, soumis à une discipline de fer, sous le coup de punitions terribles, gardés par cent cinquante soldats et cent cinquante employés sous les ordres d'un gouverneur. Il serait difficile d'imaginer une pire réunion de scélérats. Quelquefois, -- quoique cela soit rare, -- malgré l'excessive surveillance dont ils sont l'objet, plusieurs parviennent à s'échapper, en s'emparant de navires qu'ils surprennent et ils courent alors les archipels polynésiens. Ainsi avait fait ce Bob Harvey et ses compagnons. Ainsi avait voulu faire autrefois Ayrton. Bob Harvey s'était emparé du brick le speedy, mouillé en vue de l'île Norfolk; l'équipage avait été massacré, et, depuis un an, ce navire, devenu bâtiment de pirates, battait les mers du Pacifique, sous le commandement d'Harvey, autrefois capitaine au long cours, maintenant écumeur de mers, et que connaissait bien Ayrton! Les convicts étaient, pour la plupart, réunis dans la dunette, à l'arrière du navire, mais quelques-uns, étendus sur le pont, causaient à haute voix. La conversation continuant toujours au milieu des cris et des libations, Ayrton apprit que le hasard seul avait amené le speedy en vue de l'île Lincoln. Bob Harvey n'y avait jamais encore mis le pied, mais, ainsi que l'avait pressenti Cyrus Smith, trouvant sur sa route cette terre inconnue, dont aucune carte n'indiquait la situation, il avait formé le projet de la visiter, et, au besoin, si elle lui convenait, d'en faire le port d'attache du brick. Quant au pavillon noir arboré à la corne du speedy et au coup de canon qui avait été tiré, à l'exemple des navires de guerre au moment où ils amènent leurs couleurs, pure forfanterie de pirates. Ce n'était point un signal, et aucune communication n'existait encore entre les évadés de Norfolk et l'île Lincoln. Le domaine des colons était donc menacé d'un immense danger. Évidemment, l'île, avec son aiguade facile, son petit port, ses ressources de toutes sortes si bien mises en valeur par les colons, ses profondeurs cachées de Granite-House, ne pouvait que convenir aux convicts; entre leurs mains, elle deviendrait un excellent lieu de refuge, et, par cela même qu'elle était inconnue, elle leur assurerait, pour longtemps peut-être, l'impunité avec la sécurité. Évidemment aussi, la vie des colons ne serait pas respectée, et le premier soin de Bob Harvey et de ses complices serait de les massacrer sans merci. Cyrus Smith et les siens n'avaient donc pas même la ressource de fuir, de se cacher dans l'île, puisque les convicts comptaient y résider, et puisque, au cas où le speedy partirait pour une expédition, il était probable que quelques hommes de l'équipage resteraient à terre, afin de s'y établir. Donc, il fallait combattre, il fallait détruire jusqu'au dernier ces misérables, indignes de pitié, et contre lesquels tout moyen serait bon. Voilà ce que pensa Ayrton, et il savait bien que Cyrus Smith partagerait sa manière de voir. Mais la résistance, et en dernier lieu la victoire, étaient-elles possibles? Cela dépendait de l'armement du brick et du nombre d'hommes qui le montaient. C'est ce qu'Ayrton résolut de reconnaître à tout prix, et comme, une heure après son arrivée, les vociférations avaient commencé à se calmer, et que bon nombre des convicts étaient déjà plongés dans le sommeil de l'ivresse, Ayrton n'hésita pas à s'aventurer sur le pont du speedy, que les falots éteints laissaient alors dans une obscurité profonde. Il se hissa donc sur la guibre, et, par le beaupré, il arriva au gaillard d'avant du brick. Se glissant alors entre les convicts étendus çà et là, il fit le tour du bâtiment, et il reconnut que le speedy était armé de quatre canons, qui devaient lancer des boulets de huit à dix livres. Il vérifia même, en les touchant, que ces canons se chargeaient par la culasse. C'étaient donc des pièces modernes, d'un emploi facile et d'un effet terrible. Quant aux hommes couchés sur le pont, ils devaient être au nombre de dix environ, mais il était supposable que d'autres, plus nombreux, dormaient à l'intérieur du brick. Et d'ailleurs, en les écoutant, Ayrton avait cru comprendre qu'ils étaient une cinquantaine à bord. C'était beaucoup pour les six colons de l'île Lincoln! Mais enfin, grâce au dévouement d'Ayrton, Cyrus Smith ne serait pas surpris, il connaîtrait la force de ses adversaires et il prendrait ses dispositions en conséquence. Il ne restait donc plus à Ayrton qu'à revenir rendre compte à ses compagnons de la mission dont il s'était chargé, et il se prépara à regagner l'avant du brick, afin de se glisser jusqu'à la mer. Mais, à cet homme qui voulait -- il l'avait dit -- faire plus que son devoir, il vint alors une pensée héroïque. C'était sacrifier sa vie, mais il sauverait l'île et les colons. Cyrus Smith ne pourrait évidemment pas résister à cinquante bandits, armés de toutes pièces, qui, soit en pénétrant de vive force dans Granite- House, soit en y affamant les assiégés, auraient raison d'eux. Et alors il se représenta ses sauveurs, ceux qui avaient refait de lui un homme et un honnête homme, ceux auxquels il devait tout, tués sans pitié, leurs travaux anéantis, leur île changée en un repaire de pirates! Il se dit qu'il était, en somme, lui, Ayrton, la cause première de tant de désastres, puisque son ancien compagnon, Bob Harvey, n'avait fait que réaliser ses propres projets, et un sentiment d'horreur s'empara de tout son être. Et alors il fut pris de cette irrésistible envie de faire sauter le brick, et avec lui tous ceux qu'il portait. Ayrton périrait dans l'explosion, mais il ferait son devoir. Ayrton n'hésita pas. Gagner la soute aux poudres, qui est toujours située à l'arrière d'un bâtiment, c'était facile. La poudre ne devait pas manquer à un navire qui faisait un pareil métier, et il suffirait d'une étincelle pour l'anéantir en un instant. Ayrton s'affala avec précaution dans l'entre-pont, jonché de nombreux dormeurs, que l'ivresse, plus que le sommeil, tenait appesantis. Un falot était allumé au pied du grand mât, autour duquel était appendu un râtelier garni d'armes à feu de toutes sortes. Ayrton détacha du râtelier un revolver et s'assura qu'il était chargé et amorcé. Il ne lui en fallait pas plus pour accomplir l'oeuvre de destruction. Il se glissa donc vers l'arrière, de manière à arriver sous la dunette du brick, où devait être la soute. Cependant, sur cet entre-pont qui était presque obscur, il était difficile de ramper sans heurter quelque convict insuffisamment endormi. De là des jurons et des coups. Ayrton fut, plus d'une fois, forcé de suspendre sa marche. Mais, enfin, il arriva à la cloison fermant le compartiment d'arrière, et il trouva la porte qui devait s'ouvrir sur la soute même. Ayrton, réduit à la forcer, se mit à l'oeuvre. C'était une besogne difficile à accomplir sans bruit, car il s'agissait de briser un cadenas. Mais sous la main vigoureuse d'Ayrton, le cadenas sauta et la porte fut ouverte... en ce moment, un bras s'appuya sur l'épaule d'Ayrton. «Que fais-tu là?» demanda d'une voix dure un homme de haute taille, qui, se dressant dans l'ombre, porta brusquement à la figure d'Ayrton la lumière d'une lanterne. Ayrton se rejeta en arrière. Dans un rapide éclat de la lanterne, il avait reconnu son ancien complice, Bob Harvey, mais il ne pouvait l'être de celui-ci, qui devait croire Ayrton mort depuis longtemps. «Que fais-tu là?» dit Bob Harvey, en saisissant Ayrton par la ceinture de son pantalon. Mais Ayrton, sans répondre, repoussa vigoureusement le chef des convicts et chercha à s'élancer dans la soute. Un coup de revolver au milieu de ces tonneaux de poudre, et tout eût été fini!... «À moi, garçons!» s'était écrié Bob Harvey. Deux ou trois pirates, réveillés à sa voix, s'étaient relevés, et, se jetant sur Ayrton, ils essayèrent de le terrasser. Le vigoureux Ayrton se débarrassa de leurs étreintes. Deux coups de son revolver retentirent, et deux convicts tombèrent; mais un coup de couteau qu'il ne put parer lui entailla les chairs de l'épaule. Ayrton comprit bien qu'il ne pouvait plus exécuter son projet. Bob Harvey avait refermé la porte de la soute, et il se faisait dans l'entre-pont un mouvement qui indiquait un réveil général des pirates. Il fallait qu'Ayrton se réservât pour combattre aux côtés de Cyrus Smith. Il ne lui restait plus qu'à fuir! Mais la fuite était-elle encore possible? C'était douteux, quoiqu'Ayrton fût résolu à tout tenter pour rejoindre ses compagnons. Quatre coups lui restaient à tirer. Deux éclatèrent alors, dont l'un, dirigé sur Bob Harvey, ne l'atteignit pas, du moins grièvement, et Ayrton, profitant d'un mouvement de recul de ses adversaires, se précipita vers l'échelle du capot, de manière à gagner le pont du brick. En passant devant le falot, il le brisa d'un coup de crosse, et une obscurité profonde se fit, qui devait favoriser sa fuite. Deux ou trois pirates, réveillés par le bruit, descendaient l'échelle en ce moment. Un cinquième coup du revolver d'Ayrton en jeta un en bas des marches, et les autres s'effacèrent, ne comprenant rien à ce qui se passait. Ayrton, en deux bonds, fut sur le pont du brick, et trois secondes plus tard, après avoir déchargé une dernière fois son revolver à la face d'un pirate qui venait de le saisir par le cou, il enjambait les bastingages et se précipitait à la mer. Ayrton n'avait pas fait six brasses que les balles crépitaient autour de lui comme une grêle. Quelles durent être les émotions de Pencroff, abrité sous une roche de l'îlot, celles de Cyrus Smith, du reporter, d'Harbert, de Nab, blottis dans les cheminées, quand ils entendirent ces détonations éclater à bord du brick. Ils s'étaient élancés sur la grève, et, leurs fusils épaulés, ils se tenaient prêts à repousser toute agression. Pour eux, il n'y avait pas de doute possible! Ayrton, surpris par les pirates, avait été massacré par eux, et peut-être ces misérables allaient-ils profiter de la nuit pour opérer une descente sur l'île! Une demi-heure se passa au milieu de transes mortelles. Toutefois, les détonations avaient cessé, et ni Ayrton ni Pencroff ne reparaissaient. L'îlot était-il donc envahi? Ne fallait-il pas courir au secours d'Ayrton et de Pencroff? Mais comment? La mer, haute en ce moment, rendait le canal infranchissable. La pirogue n'était plus là! Que l'on juge de l'horrible inquiétude qui s'empara de Cyrus Smith et de ses compagnons! Enfin, vers minuit et demi, une pirogue, portant deux hommes, accosta la grève. C'était Ayrton, légèrement blessé à l'épaule, et Pencroff, sain et sauf, que leurs amis reçurent à bras ouverts. Aussitôt, tous se réfugièrent aux cheminées. Là, Ayrton raconta ce qui s'était passé et ne cacha point ce projet de faire sauter le brick qu'il avait tenté de mettre à exécution. Toutes les mains se tendirent vers Ayrton, qui ne dissimula pas combien la situation était grave. Les pirates avaient l'éveil. Ils savaient que l'île Lincoln était habitée. Ils n'y descendraient qu'en nombre et bien armés. Ils ne respecteraient rien. Si les colons tombaient entre leurs mains, ils n'avaient aucune pitié à attendre! «Eh bien! Nous saurons mourir! dit le reporter. -- Rentrons et veillons, répondit l'ingénieur. -- Avons-nous quelque chance de nous en tirer, Monsieur Cyrus? demanda le marin. -- Oui, Pencroff. -- Hum! Six contre cinquante! -- Oui! Six!... sans compter... -- Qui donc?» demanda Pencroff. Cyrus ne répondit pas, mais il montra le ciel de la main. CHAPITRE III La nuit s'écoula sans incident. Les colons s'étaient tenus sur le qui-vive et n'avaient point abandonné le poste des cheminées. Les pirates, de leur côté, ne semblaient avoir fait aucune tentative de débarquement. Depuis que les derniers coups de fusil avaient été tirés sur Ayrton, pas une détonation, pas un bruit même n'avait décelé la présence du brick sur les atterrages de l'île. À la rigueur, on aurait pu croire qu'il avait levé l'ancre, pensant avoir affaire à trop forte partie, et qu'il s'était éloigné de ces parages. Mais il n'en était rien, et, quand l'aube commença à paraître, les colons purent entrevoir dans les brumes du matin une masse confuse. C'était le speedy. «Voici, mes amis, dit alors l'ingénieur, les dispositions qu'il me paraît convenable de prendre, avant que ce brouillard soit complètement levé. Il nous dérobe aux yeux des pirates, et nous pourrons agir sans éveiller leur attention. Ce qu'il importe, surtout, de laisser croire aux convicts, c'est que les habitants de l'île sont nombreux et, par conséquent, capables de leur résister. Je vous propose donc de nous diviser en trois groupes qui se posteront, le premier aux cheminées mêmes, le second à l'embouchure de la Mercy. Quant au troisième, je crois qu'il serait bon de le placer sur l'îlot, afin d'empêcher ou de retarder, au moins, toute tentative de débarquement. Nous avons à notre usage deux carabines et quatre fusils. Chacun de nous sera donc armé, et, comme nous sommes amplement fournis de poudre et de balles, nous n'épargnerons pas nos coups. Nous n'avons rien à craindre des fusils, ni même des canons du brick. Que pourraient- ils contre ces roches? Et, comme nous ne tirerons pas des fenêtres de Granite-House, les pirates n'auront pas l'idée d'envoyer là des obus qui pourraient causer d'irréparables dommages. Ce qui est à redouter, c'est la nécessité d'en venir aux mains, puisque les convicts ont le nombre pour eux. C'est donc à tout débarquement qu'il faut tenter de s'opposer, mais sans se découvrir. Donc, n'économisons pas les munitions. Tirons souvent, mais tirons juste. Chacun de nous a huit ou dix ennemis à tuer, et il faut qu'il les tue!» Cyrus Smith avait chiffré nettement la situation, tout en parlant de la voix la plus calme, comme s'il se fût agi de travaux à diriger et non d'une bataille à régler. Ses compagnons approuvèrent ces dispositions sans même prononcer une parole. Il ne s'agissait plus pour chacun que de prendre son poste avant que la brume se fût complètement dissipée. Nab et Pencroff remontèrent aussitôt à Granite-House et en rapportèrent des munitions suffisantes. Gédéon Spilett et Ayrton, tous deux très bons tireurs, furent armés des deux carabines de précision, qui portaient à près d'un mille de distance. Les quatre autres fusils furent répartis entre Cyrus Smith, Nab, Pencroff et Harbert. Voici comment les postes furent composés. Cyrus Smith et Harbert restèrent embusqués aux cheminées, et ils commandaient ainsi la grève, au pied de Granite-House, sur un assez large rayon. Gédéon Spilett et Nab allèrent se blottir au milieu des roches, à l'embouchure de la Mercy, -- dont le pont ainsi que les ponceaux avaient été relevés, -- de manière à empêcher tout passage en canot et même tout débarquement sur la rive opposée. Quant à Ayrton et à Pencroff, ils poussèrent à l'eau la pirogue et se disposèrent à traverser le canal pour occuper séparément deux postes sur l'îlot. De cette façon, des coups de feu, éclatant sur quatre points différents, donneraient à penser aux convicts que l'île était à la fois suffisamment peuplée et sévèrement défendue. Au cas où un débarquement s'effectuerait sans qu'ils pussent l'empêcher, et même s'ils se voyaient sur le point d'être tournés par quelque embarcation du brick, Pencroff et Ayrton devaient revenir avec la pirogue reprendre pied sur le littoral et se porter vers l'endroit le plus menacé. Avant d'aller occuper leur poste, les colons se serrèrent une dernière fois la main. Pencroff parvint à se rendre assez maître de lui pour comprimer son émotion quand il embrassa Harbert, son enfant!... et ils se séparèrent. Quelques instants après, Cyrus Smith et Harbert d'un côté, le reporter et Nab de l'autre, avaient disparu derrière les roches, et cinq minutes plus tard, Ayrton et Pencroff, ayant heureusement traversé le canal, débarquaient sur l'îlot et se cachaient dans les anfractuosités de sa rive orientale. Aucun d'eux n'avait pu être vu, car eux-mêmes encore distinguaient à peine le brick dans le brouillard. Il était six heures et demie du matin. Bientôt, le brouillard se déchira peu à peu dans les couches supérieures de l'air, et la pomme des mâts du brick sortit des vapeurs. Pendant quelques instants encore, de grosses volutes roulèrent à la surface de la mer; puis, une brise se leva, qui dissipa rapidement cet amas de brumes. Le speedy apparut tout entier, mouillé sur deux ancres, le cap au nord, et présentant à l'île sa hanche de bâbord. Ainsi que l'avait estimé Cyrus Smith, il n'était pas à plus d'un mille un quart du rivage. Le sinistre pavillon noir flottait à sa corne. L'ingénieur, avec sa lunette, put voir que les quatre canons composant l'artillerie du bord avaient été braqués sur l'île. Ils étaient évidemment prêts à faire feu au premier signal. Cependant, le speedy restait muet. On voyait une trentaine de pirates aller et venir sur le pont. Quelques-uns étaient montés sur la dunette; deux autres, postés sur les barres du grand perroquet et munis de longues-vues, observaient l'île avec une extrême attention. Certainement, Bob Harvey et son équipage ne pouvaient que très difficilement se rendre compte de ce qui s'était passé pendant la nuit à bord du brick. Cet homme, à demi nu, qui venait de forcer la porte de la soute aux poudres et contre lequel ils avaient lutté, qui avait déchargé son revolver six fois sur eux, qui avait tué un des leurs et blessé deux autres, cet homme avait-il échappé à leurs balles? Avait-il pu regagner la côte à la nage? D'où venait-il? Que venait-il faire à bord? Son projet avait-il réellement été de faire sauter le brick, ainsi que le pensait Bob Harvey? Tout cela devait être assez confus dans l'esprit des convicts. Mais ce dont ils ne pouvaient plus douter, c'est que l'île inconnue devant laquelle le speedy avait jeté l'ancre était habitée, et qu'il y avait là, peut-être, toute une colonie prête à la défendre. Et pourtant, personne ne se montrait, ni sur la grève, ni sur les hauteurs. Le littoral paraissait être absolument désert. En tout cas, il n'y avait aucune trace d'habitation. Les habitants avaient-ils donc fui vers l'intérieur? Voilà ce que devait se demander le chef des pirates, et, sans doute, en homme prudent, il cherchait à reconnaître les localités avant d'y engager sa bande. Pendant une heure et demie, aucun indice d'attaque ni de débarquement ne put être surpris à bord du brick. Il était évident que Bob Harvey hésitait. Ses meilleures lunettes, sans doute, ne lui avaient pas permis d'apercevoir un seul des colons blottis dans les roches. Il n'était même pas probable que son attention eût été éveillée par ce voile de branches vertes et de lianes qui dissimulait les fenêtres de Granite-House et tranchaient sur la muraille nue. En effet, comment eût-il imaginé qu'une habitation était creusée, à cette hauteur, dans le massif granitique? Depuis le cap griffe jusqu'aux caps mandibule, sur tout le périmètre de la baie de l'union, rien n'avait dû lui apprendre que l'île fût et pût être occupée. À huit heures, cependant, les colons observèrent un certain mouvement qui se produisait à bord du speedy. On halait sur les palans des porte-embarcations, et un canot était mis à la mer. Sept hommes y descendirent. Ils étaient armés de fusils; l'un d'eux se mit à la barre, quatre aux avirons, et les deux autres, accroupis à l'avant, prêts à tirer, examinaient l'île. Leur but était, sans doute, d'opérer une première reconnaissance, mais non de débarquer, car, dans ce dernier cas, ils seraient venus en plus grand nombre. Les pirates, juchés dans la mâture jusqu'aux barres de perroquet, avaient évidemment pu voir qu'un îlot couvrait la côte et qu'il en était séparé par un canal large d'un demi-mille environ. Toutefois, il fut bientôt constant pour Cyrus Smith, en observant la direction suivie par le canot, qu'il ne chercherait pas tout d'abord à pénétrer dans ce canal, mais qu'il accosterait l'îlot, mesure de prudence justifiée, d'ailleurs. Pencroff et Ayrton, cachés chacun de son côté dans d'étroites anfractuosités de roches, le virent venir directement sur eux, et ils attendirent qu'il fût à bonne portée. Le canot s'avançait avec une extrême précaution. Les rames ne plongeaient dans l'eau qu'à de longs intervalles. On pouvait voir aussi que l'un des convicts placés à l'avant tenait une ligne de sonde à la main et qu'il cherchait à reconnaître le chenal creusé par le courant de la Mercy. Cela indiquait chez Bob Harvey l'intention de rapprocher autant qu'il le pourrait son brick de la côte. Une trentaine de pirates, dispersés dans les haubans, ne perdaient pas un des mouvements du canot et relevaient certains amers qui devaient leur permettre d'atterrir sans danger. Le canot n'était plus qu'à deux encablures de l'îlot quand il s'arrêta. L'homme de barre, debout, cherchait le meilleur point sur lequel il pût accoster. En un instant, deux coups de feu éclatèrent. Une petite fumée tourbillonna au-dessus des roches de l'îlot. L'homme de barre et l'homme de sonde tombèrent à la renverse dans le canot. Les balles d'Ayrton et de Pencroff les avaient frappés tous deux au même instant. Presque aussitôt, une détonation plus violente se fit entendre, un éclatant jet de vapeur fusa des flancs du brick, et un boulet, frappant le haut des roches qui abritaient Ayrton et Pencroff, les fit voler en éclats, mais les deux tireurs n'avaient pas été touchés. D'horribles imprécations s'étaient échappées du canot, qui reprit aussitôt sa marche. L'homme de barre fut immédiatement remplacé par un de ses camarades, et les avirons plongèrent vivement dans l'eau. Toutefois, au lieu de retourner à bord, comme on eût pu le croire, le canot prolongea le rivage de l'îlot, de manière à le tourner par sa pointe sud. Les pirates faisaient force de rames afin de se mettre hors de la portée des balles. Ils s'avancèrent ainsi jusqu'à cinq encablures de la partie rentrante du littoral que terminait la pointe de l'épave, et, après l'avoir contournée par une ligne semi-circulaire, toujours protégés par les canons du brick, ils se dirigèrent vers l'embouchure de la Mercy. Leur évidente intention était de pénétrer ainsi dans le canal et de prendre à revers les colons qui étaient postés sur l'îlot, de manière que ceux-ci, quel que fût leur nombre, fussent placés entre les feux du canot et les feux du brick, et se trouvassent dans une position très désavantageuse. Un quart d'heure se passa ainsi, pendant que le canot avançait dans cette direction. Silence absolu, calme complet dans l'air et sur les eaux. Pencroff et Ayrton, bien qu'ils comprissent qu'ils risquaient d'être tournés, n'avaient point quitté leur poste, soit qu'ils ne voulussent pas encore se montrer aux assaillants et s'exposer aux canons du speedy, soit qu'ils comptassent sur Nab et Gédéon Spilett, veillant à l'embouchure de la rivière, et sur Cyrus Smith et Harbert, embusqués dans les roches des cheminées. Vingt minutes après les premiers coups de feu, le canot était par le travers de la Mercy à moins de deux encablures. Comme le flot commençait à monter avec sa violence habituelle, que provoquait l'étroitesse du pertuis, les convicts se sentirent entraînés vers la rivière, et ce ne fut qu'à force de rames qu'ils se maintinrent dans le milieu du canal. Mais, comme ils passaient à bonne portée de l'embouchure de la Mercy, deux balles les saluèrent au passage, et deux des leurs furent encore couchés dans l'embarcation. Nab et Spilett n'avaient point manqué leur coup. Aussitôt le brick envoya un second boulet sur le poste que trahissait la fumée des armes à feu, mais sans autre résultat que d'écorner quelques roches. En ce moment, le canot ne renfermait plus que trois hommes valides. Pris par le courant, il fila dans le canal avec la rapidité d'une flèche, passa devant Cyrus Smith et Harbert, qui, ne le jugeant pas à bonne portée, restèrent muets; puis, tournant la pointe nord de l'îlot avec les deux avirons qui lui restaient, il se mit en mesure de regagner le brick. Jusqu'ici les colons n'avaient point à se plaindre. La partie s'engageait mal pour leurs adversaires. Ceux-ci comptaient déjà quatre hommes blessés grièvement, morts peut-être; eux, au contraire, sans blessures, n'avaient pas perdu une balle. Si les pirates continuaient à les attaquer de cette façon, s'ils renouvelaient quelque tentative de descente au moyen du canot, ils pouvaient être détruits un à un. On comprend combien les dispositions prises par l'ingénieur étaient avantageuses. Les pirates pouvaient croire qu'ils avaient affaire à des adversaires nombreux et bien armés, dont ils ne viendraient pas facilement à bout. Une demi-heure s'écoula avant que le canot, qui avait à lutter contre le courant du large, eût rallié le speedy. Des cris épouvantables retentirent, quand il revint à bord avec les blessés, et trois ou quatre coups de canon furent tirés, qui ne pouvaient avoir aucun résultat. Mais alors d'autres convicts, ivres de colère et peut-être encore des libations de la veille, se jetèrent dans l'embarcation au nombre d'une douzaine. Un second canot fut également lancé à la mer dans lequel huit hommes prirent place, et tandis que le premier se dirigeait droit sur l'îlot pour en débusquer les colons, le second manoeuvrait de manière à forcer l'entrée de la Mercy. La situation devenait évidemment très périlleuse pour Pencroff et Ayrton, et ils comprirent qu'ils devaient regagner la terre franche. Cependant, ils attendirent encore que le premier canot fût à bonne portée, et deux balles, adroitement dirigées, vinrent encore apporter le désordre dans son équipage. Puis, Pencroff et Ayrton, abandonnant leur poste, non sans avoir essuyé une dizaine de coups de fusil, traversèrent l'îlot de toute la rapidité de leurs jambes, se jetèrent dans la pirogue, passèrent le canal au moment où le second canot en atteignait la pointe sud, et coururent se blottir aux cheminées; ils avaient à peine rejoint Cyrus Smith et Harbert, que l'îlot était envahi et que les pirates de la première embarcation le parcouraient en tous sens. Presque au même instant, de nouvelles détonations éclataient au poste de la Mercy, dont le second canot s'était rapidement rapproché. Deux, sur huit, des hommes qui le montaient, furent mortellement frappés par Gédéon Spilett et Nab, et l'embarcation elle-même, irrésistiblement emportée sur les récifs, s'y brisa à l'embouchure de la Mercy. Mais les six survivants, élevant leurs armes au-dessus de leur tête pour les préserver du contact de l'eau, parvinrent à prendre pied sur la rive droite de la rivière. Puis, se voyant exposés de trop près au feu du poste, ils s'enfuirent à toutes jambes dans la direction de la pointe de l'épave, hors de la portée des balles. La situation actuelle était donc celle-ci: sur l'îlot, douze convicts dont plusieurs blessés, sans doute, mais ayant encore un canot à leur disposition; sur l'île, six débarqués, mais qui étaient dans l'impossibilité d'atteindre Granite-House, car ils ne pouvaient traverser la rivière, dont les ponts étaient relevés. «Cela va! Avait dit Pencroff en se précipitant dans les cheminées, cela va, Monsieur Cyrus! Qu'en pensez-vous? -- Je pense, répondit l'ingénieur, que le combat va prendre une nouvelle forme, car on ne peut pas supposer que ces convicts soient assez inintelligents pour le continuer dans des conditions aussi défavorables pour eux! -- Ils ne traverseront toujours pas le canal, dit le marin. Les carabines d'Ayrton et de M Spilett sont là pour les en empêcher. Vous savez bien qu'elles portent à plus d'un mille! -- Sans doute, répondit Harbert, mais que pourraient faire deux carabines contre les canons du brick? -- Eh! Le brick n'est pas encore dans le canal, j'imagine! répondit Pencroff. -- Et s'il y vient? dit Cyrus Smith. -- C'est impossible, car il risquerait de s'y échouer et de s'y perdre! -- C'est possible, répondit alors Ayrton. Les convicts peuvent profiter de la mer haute pour entrer dans le canal, quitte à s'échouer à mer basse, et alors, sous le feu de leurs canons, nos postes ne seront plus tenables. -- Par les mille diables d'enfer! s'écria Pencroff, il semble, en vérité, que les gueux se préparent à lever l'ancre! -- Peut-être serons-nous forcés de nous réfugier dans Granite- House? fit observer Harbert. -- Attendons! répondit Cyrus Smith. -- Mais Nab et M Spilett?... dit Pencroff. -- Ils sauront nous rejoindre en temps utile. Tenez-vous prêt, Ayrton. C'est votre carabine et celle de Spilett qui doivent parler maintenant.» Ce n'était que trop vrai! Le speedy commençait à virer sur son ancre et manifestait l'intention de se rapprocher de l'îlot. La mer devait encore monter pendant une heure et demie, et, le courant de flot étant déjà cassé, il serait facile au brick de manoeuvrer. Mais, quant à entrer dans le canal, Pencroff, contrairement à l'opinion d'Ayrton, ne pouvait pas admettre qu'il osât le tenter. Pendant ce temps, les pirates qui occupaient l'îlot s'étaient peu à peu reportés vers le rivage opposé, et ils n'étaient plus séparés de la terre que par le canal. Armés simplement de fusils, ils ne pouvaient faire aucun mal aux colons, embusqués, soit aux cheminées, soit à l'embouchure de la Mercy; mais, ne les sachant pas munis de carabines à longue portée, ils ne croyaient pas, non plus, être exposés de leur personne. C'était donc à découvert qu'ils arpentaient l'îlot et en parcouraient la lisière. Leur illusion fut de courte durée. Les carabines d'Ayrton et de Gédéon Spilett parlèrent alors et dirent sans doute des choses désagréables à deux de ces convicts, car ils tombèrent à la renverse. Ce fut une débandade générale. Les dix autres ne prirent même pas le temps de ramasser leurs compagnons blessés ou morts, ils se reportèrent en toute hâte sur l'autre côté de l'îlot, se jetèrent dans l'embarcation qui les avait amenés, et ils rallièrent le bord à force de rames. «Huit de moins! S'était écrié Pencroff. Vraiment, on dirait que M Spilett et Ayrton se donnent le mot pour opérer ensemble! -- Messieurs, répondit Ayrton en rechargeant sa carabine, voilà qui va devenir plus grave. Le brick appareille! -- L'ancre est à pic!... s'écria Pencroff. -- Oui, et elle dérape déjà.» En effet, on entendait distinctement le cliquetis du linguet qui frappait sur le guindeau, à mesure que virait l'équipage du brick. Le speedy était d'abord venu à l'appel de son ancre; puis, quand elle eut été arrachée du fond, il commença à dériver vers la terre. Le vent soufflait du large; le grand foc et le petit hunier furent hissés, et le navire se rapprocha peu à peu de terre. Des deux postes de la Mercy et des cheminées, on le regardait manoeuvrer sans donner signe de vie, mais non sans une certaine émotion. Ce serait une situation terrible que celle des colons, quand ils seraient exposés, à courte distance, au feu des canons du brick, et sans être en mesure d'y répondre utilement. Comment alors pourraient-ils empêcher les pirates de débarquer? Cyrus Smith sentait bien cela, et il se demandait ce qu'il était possible de faire. Avant peu, il serait appelé à prendre une détermination. Mais laquelle? Se renfermer dans Granite-House, s'y laisser assiéger, tenir pendant des semaines, pendant des mois même, puisque les vivres y abondaient? Bien! Mais après? Les pirates n'en seraient pas moins maîtres de l'île, qu'ils ravageraient à leur guise, et, avec le temps, ils finiraient par avoir raison des prisonniers de Granite- House. Cependant, une chance restait encore: c'était que Bob Harvey ne se hasardât pas avec son navire dans le canal et qu'il se tînt en dehors de l'îlot. Un demi-mille le séparerait encore de la côte, et, à cette distance, ses coups pourraient ne pas être extrêmement nuisibles. «Jamais, répétait Pencroff, jamais ce Bob Harvey, puisqu'il est bon marin, n'entrera dans le canal! Il sait bien que ce serait risquer le brick, pour peu que la mer devînt mauvaise! Et que deviendrait-il sans son navire?» Cependant, le brick s'était approché de l'îlot, et on put voir qu'il cherchait à en gagner l'extrémité inférieure. La brise était légère, et, comme le courant avait alors beaucoup perdu de sa force, Bob Harvey était absolument maître de manoeuvrer comme il le voulait. La route suivie précédemment par les embarcations lui avait permis de reconnaître le chenal, et il s'y était effrontément engagé. Son projet n'était que trop compréhensible: il voulait s'embosser devant les cheminées et, de là, répondre par des obus et des boulets aux balles qui avaient jusqu'alors décimé son équipage. Bientôt le speedy atteignit la pointe de l'îlot; il la tourna avec aisance; la brigantine fut alors éventée, et le brick, serrant le vent, se trouva par le travers de la Mercy. «Les bandits! Ils y viennent!» s'écria Pencroff. En ce moment, Cyrus Smith, Ayrton, le marin et Harbert furent rejoints par Nab et Gédéon Spilett. Le reporter et son compagnon avaient jugé convenable d'abandonner le poste de la Mercy, d'où ils ne pouvaient plus rien faire contre le navire, et ils avaient sagement agi. Mieux valait que les colons fussent réunis au moment où une action décisive allait sans doute s'engager. Gédéon Spilett et Nab étaient arrivés en se défilant derrière les roches, mais non sans essuyer une grêle de balles qui ne les avait point atteints. «Spilett! Nab! S'était écrié l'ingénieur. Vous n'êtes pas blessés? -- Non! répondit le reporter, quelques contusions seulement, par ricochet! Mais ce damné brick entre dans le canal! -- Oui! répondit Pencroff, et, avant dix minutes, il aura mouillé devant Granite-House! -- Avez-vous un projet, Cyrus? demanda le reporter. -- Il faut nous réfugier dans Granite-House, pendant qu'il en est temps encore et que les convicts ne peuvent nous voir. -- C'est aussi mon avis, répondit Gédéon Spilett; mais une fois renfermés... -- Nous prendrons conseil des circonstances, répondit l'ingénieur. -- En route donc, et dépêchons! dit le reporter. -- Vous ne voulez pas, Monsieur Cyrus, qu'Ayrton et moi nous restions ici? demanda le marin. -- À quoi bon, Pencroff? répondit Cyrus Smith. Non. Ne nous séparons pas!» Il n'y avait pas un instant à perdre. Les colons quittèrent les cheminées. Un petit retour de la courtine empêchait qu'ils ne fussent vus du brick; mais deux ou trois détonations et le fracas des boulets sur les roches leur apprirent que le speedy n'était plus qu'à courte distance. Se précipiter dans l'ascenseur, se hisser jusqu'à la porte de Granite-House, où Top et Jup étaient renfermés depuis la veille, s'élancer dans la grande salle, ce fut l'affaire d'un moment. Il était temps, car les colons, à travers les branchages, aperçurent le speedy entouré de fumée, qui filait dans le canal. Ils durent même se mettre de côté, car les décharges étaient incessantes, et les boulets des quatre canons frappaient aveuglément tant sur le poste de la Mercy, bien qu'il ne fût plus occupé, que sur les cheminées. Les roches étaient fracassées, et des hurrahs accompagnaient chaque détonation. Cependant, on pouvait espérer que Granite-House serait épargné, grâce à la précaution que Cyrus Smith avait prise d'en dissimuler les fenêtres, quand un boulet, effleurant la baie de la porte, pénétra dans le couloir. «Malédiction! Nous sommes découverts?» s'écria Pencroff. Peut-être les colons n'avaient-ils pas été vus, mais il était certain que Bob Harvey avait jugé à propos d'envoyer un projectile à travers le feuillage suspect qui masquait cette portion de la haute muraille. Bientôt même, il redoubla ses coups, quand un autre boulet, ayant fendu le rideau de feuillage, laissa voir une ouverture béante dans le granit. La situation des colons était désespérée. Leur retraite était découverte. Ils ne pouvaient opposer d'obstacle à ces projectiles, ni préserver la pierre, dont les éclats volaient en mitraille autour d'eux. Ils n'avaient plus qu'à se réfugier dans le couloir supérieur de Granite-House et à abandonner leur demeure à toutes les dévastations, quand un bruit sourd se fit entendre, qui fut suivi de cris épouvantables! Cyrus Smith et les siens se précipitèrent à une des fenêtres... Le brick, irrésistiblement soulevé sur une sorte de trombe liquide, venait de s'ouvrir en deux, et, en moins de dix secondes, il était englouti avec son criminel équipage! CHAPITRE IV «Ils ont sauté! s'écria Harbert. -- Oui! Sauté comme si Ayrton eût mis le feu aux poudres! répondit Pencroff en se jetant dans l'ascenseur, en même temps que Nab et le jeune garçon. -- Mais que s'est-il passé? demanda Gédéon Spilett, encore stupéfait de ce dénouement inattendu. -- Ah! Cette fois, nous saurons!... répondit vivement l'ingénieur. -- Que saurons-nous?... -- Plus tard! Plus tard! Venez, Spilett. L'important est que ces pirates aient été exterminés!» Et Cyrus Smith, entraînant le reporter et Ayrton, rejoignit sur la grève Pencroff, Nab et Harbert. On ne voyait plus rien du brick, pas même sa mâture. Après avoir été soulevé par cette trombe, il s'était couché sur le côté et avait coulé dans cette position, sans doute par suite de quelque énorme voie d'eau. Mais, comme le canal en cet endroit ne mesurait pas plus de vingt pieds de profondeur, il était certain que les flancs du brick immergé reparaîtraient à marée basse. Quelques épaves flottaient à la surface de la mer. On voyait toute une drome, consistant en mâts et vergues de rechange, des cages à poules avec leurs volatiles encore vivants, des caisses et des barils qui, peu à peu, montaient à la surface, après s'être échappés par les panneaux; mais il n'y avait en dérive aucun débris, ni planches du pont, ni bordage de la coque, -- ce qui rendait assez inexplicable l'engloutissement subit du speedy. Cependant, les deux mâts, qui avaient été brisés à quelques pieds au-dessus de l'étambrai, après avoir rompu étais et haubans, remontèrent bientôt sur les eaux du canal, avec leurs voiles, dont les unes étaient déployées et les autres serrées. Mais il ne fallait pas laisser au jusant le temps d'emporter toutes ces richesses, et Ayrton et Pencroff se jetèrent dans la pirogue avec l'intention d'amarrer toutes ces épaves soit au littoral de l'île, soit au littoral de l'îlot. Mais au moment où ils allaient s'embarquer, une réflexion de Gédéon Spilett les arrêta. «Et les six convicts qui ont débarqué sur la rive droite de la Mercy?» dit-il. En effet, il ne fallait pas oublier que les six hommes dont le canot s'était brisé sur les roches avaient pris pied à la pointe de l'épave. On regarda dans cette direction. Aucun des fugitifs n'était visible. Il était probable que, après avoir vu le brick s'engloutir dans les eaux du canal, ils avaient pris la fuite à l'intérieur de l'île. «Plus tard, nous nous occuperons d'eux, dit alors Cyrus Smith. Ils peuvent encore être dangereux, car ils sont armés, mais enfin, six contre six, les chances sont égales. Allons donc au plus pressé.» Ayrton et Pencroff s'embarquèrent dans la pirogue et nagèrent vigoureusement vers les épaves. La mer était étale alors, et très haute, car la lune était nouvelle depuis deux jours. Une grande heure, au moins, devait donc s'écouler avant que la coque du brick émergeât des eaux du canal. Ayrton et Pencroff eurent le temps d'amarrer les mâts et les espars au moyen de cordages, dont le bout fut porté sur la grève de Granite-House. Là, les colons, réunissant leurs efforts, parvinrent à haler ces épaves. Puis la pirogue ramassa tout ce qui flottait, cages à poules, barils, caisses, qui furent immédiatement transportés aux cheminées. Quelques cadavres surnageaient aussi. Entre autres, Ayrton reconnut celui de Bob Harvey, et il le montra à son compagnon, en disant d'une voix émue: «Ce que j'ai été, Pencroff! -- Mais ce que vous n'êtes plus, brave Ayrton!» répondit le marin. Il était assez singulier que les corps qui surnageaient fussent en si petit nombre. On en comptait cinq ou six à peine, que le jusant commençait déjà à emporter vers la pleine mer. Très probablement les convicts, surpris par l'engloutissement, n'avaient pas eu le temps de fuir, et le navire, s'étant couché sur le côté, la plupart étaient restés engagés sous les bastingages. Or, le reflux, qui allait entraîner vers la haute mer les cadavres de ces misérables, épargnerait aux colons la triste besogne de les enterrer en quelque coin de leur île. Pendant deux heures, Cyrus Smith et ses compagnons furent uniquement occupés à haler les espars sur le sable et à déverguer, puis à mettre au sec les voiles, qui étaient parfaitement intactes. Ils causaient peu, tant le travail les absorbait, mais que de pensées leur traversaient l'esprit! C'était une fortune que la possession de ce brick, ou plutôt de tout ce qu'il renfermait. En effet, un navire est comme un petit monde au complet, et le matériel de la colonie allait s'augmenter de bon nombre d'objets utiles. Ce serait, «en grand», l'équivalent de la caisse trouvée à la pointe de l'épave. «Et en outre, pensait Pencroff, pourquoi serait-il impossible de renflouer ce brick? S'il n'a qu'une voie d'eau, cela se bouche, une voie d'eau, et un navire de trois à quatre cents tonneaux, c'est un vrai navire auprès de notre Bonadventure! et l'on va loin avec cela! Et l'on va où l'on veut! Il faudra que M Cyrus, Ayrton et moi, nous examinions l'affaire! Elle en vaut la peine!» En effet, si le brick était encore propre à naviguer, les chances de rapatriement des colons de l'île Lincoln allaient être singulièrement accrues. Mais, pour décider cette importante question, il convenait d'attendre que la mer fût tout à fait basse, afin que la coque du brick pût être visitée dans toutes ses parties. Lorsque les épaves eurent été mises en sûreté sur la grève, Cyrus Smith et ses compagnons s'accordèrent quelques instants pour déjeuner. Ils mouraient littéralement de faim. Heureusement, l'office n'était pas loin, et Nab pouvait passer pour un maître- coq expéditif. On mangea donc auprès des cheminées, et, pendant ce repas, on le pense bien, il ne fut question que de l'événement inattendu qui avait si miraculeusement sauvé la colonie. «Miraculeusement est le mot, répétait Pencroff, car il faut bien avouer que ces coquins ont sauté juste au moment convenable! Granite-House commençait à devenir singulièrement inhabitable! -- Et imaginez-vous, Pencroff, demanda le reporter, comment cela s'est passé, et qui a pu provoquer cette explosion du brick? -- Eh! Monsieur Spilett, rien de plus simple, répondit Pencroff. Un navire de pirates n'est pas tenu comme un navire de guerre! Des convicts ne sont pas des matelots! Il est certain que les soutes du brick étaient ouvertes, puisqu'on nous canonnait sans relâche, et il aura suffi d'un imprudent ou d'un maladroit pour faire sauter la machine! -- Monsieur Cyrus, dit Harbert, ce qui m'étonne, c'est que cette explosion n'ait pas produit plus d'effet. La détonation n'a pas été forte, et, en somme, il y a peu de débris et de bordages arrachés. Il semblerait que le navire a plutôt coulé que sauté. -- Cela t'étonne, mon enfant? demanda l'ingénieur. -- Oui, Monsieur Cyrus. -- Et moi aussi, Harbert, répondit l'ingénieur, cela m'étonne; mais quand nous visiterons la coque du brick, nous aurons sans doute l'explication de ce fait. -- Ah çà! Monsieur Cyrus, dit Pencroff, vous n'allez pas prétendre que le speedy a tout simplement coulé comme un bâtiment qui donne contre un écueil? -- Pourquoi pas? fit observer Nab, s'il y a des roches dans le canal? . , ' 1 . - , , 2 , , 3 ' ' - . 4 , , , 5 ' . 6 . 7 8 . , ' , . 9 10 . . , 11 , . , , 12 : 13 14 « ! 15 16 - - , ! ! 17 18 - - ! 19 ! 20 21 - - ! 22 23 - - ! » 24 25 ' ' 26 , , , 27 , 28 ' , , 29 . ' , 30 ' , , ' , 31 , ' , 32 ' . , , 33 , , 34 , , 35 - ! 36 37 , 38 , ' 39 : 40 41 ' 42 , . 43 44 , ' . 45 46 , ' 47 ' , , 48 - 49 . ' ' , ' 50 , 51 . , 52 , , 53 54 ' . ' 55 . , - - , - - 56 ' ' , 57 ' , ' ' 58 . 59 60 . 61 62 . 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