dépressions.
-- On dirait aussi, fit observer Harbert, que ces murailles ont
été coupées à pic, et je crois bien qu'à leur pied, même avec une
sonde cinq ou six fois plus longue, Pencroff ne trouverait pas de
fond.
-- Tout cela est bien, dit alors le reporter, mais je ferai
remarquer à Pencroff qu'il manque une chose importante à sa rade!
-- Et laquelle, Monsieur Spilett?
-- Une coupée, une tranchée quelconque, qui donne accès à
l'intérieur de l'île. Je ne vois pas un point sur lequel on puisse
prendre pied!»
Et, en effet, les hautes laves, très accores, n'offraient pas sur
tout le périmètre du golfe un seul endroit propice à un
débarquement. C'était une infranchissable courtine, qui rappelait,
mais avec plus d'aridité encore, les fiords de la Norvège. Le
Bonadventure, rasant ces hautes murailles à les toucher, ne trouva
pas même une saillie qui pût permettre aux passagers de quitter le
bord.
Pencroff se consola en disant que, la mine aidant, on saurait bien
éventrer cette muraille, lorsque cela serait nécessaire, et
puisque, décidément, il n'y avait rien à faire dans ce golfe, il
dirigea son embarcation vers le goulet et en sortit vers deux
heures du soir.
«Ouf!» fit Nab, en poussant un soupir de satisfaction.
On eût vraiment dit que le brave nègre ne se sentait pas à l'aise
dans cette énorme mâchoire!
Du cap mandibule à l'embouchure de la Mercy, on ne comptait guère
qu'une huitaine de milles. Le cap fut donc mis sur Granite-House,
et le Bonadventure, avec du largue dans ses voiles, prolongea la
côte à un mille de distance. Aux énormes roches laviques
succédèrent bientôt ces dunes capricieuses, entre lesquelles
l'ingénieur avait été si singulièrement retrouvé, et que les
oiseaux de mer fréquentaient par centaines.
Vers quatre heures, Pencroff, laissant sur sa gauche la pointe de
l'îlot, entrait dans le canal qui le séparait de la côte, et, à
cinq heures, l'ancre du Bonadventure mordait le fond de sable à
l'embouchure de la Mercy.
Il y avait trois jours que les colons avaient quitté leur demeure.
Ayrton les attendait sur la grève, et maître Jup vint joyeusement
au-devant d'eux, en faisant entendre de bons grognements de
satisfaction.
L'entière exploration des côtes de l'île était donc faite, et
nulle trace suspecte n'avait été observée.
Si quelque être mystérieux y résidait, ce ne pouvait être que sous
le couvert des bois impénétrables de la presqu'île serpentine, là
où les colons n'avaient encore porté leurs investigations.
Gédéon Spilett s'entretint de ces choses avec l'ingénieur, et il
fut convenu qu'ils attireraient l'attention de leurs compagnons
sur le caractère étrange de certains incidents qui s'étaient
produits dans l'île, et dont le dernier était l'un des plus
inexplicables. Aussi Cyrus Smith, revenant sur ce fait d'un feu
allumé par une main inconnue sur le littoral, ne put s'empêcher de
redire une vingtième fois au reporter:
«Mais êtes-vous sûr d'avoir bien vu? N'était-ce pas une éruption
partielle du volcan, un météore quelconque?
-- Non, Cyrus, répondit le reporter, c'était certainement un feu
allumé de main d'homme. Du reste, interrogez Pencroff et Harbert.
Ils ont vu comme j'ai vu moi-même, et ils confirmeront mes
paroles.»
Il s'ensuivit donc que, quelques jours après, le 25 avril, pendant
la soirée, au moment où tous les colons étaient réunis sur le
plateau de Grande-vue, Cyrus Smith prit la parole en disant:
«Mes amis, je crois devoir appeler votre attention sur certains
faits qui se sont passés dans l'île, et au sujet desquels je
serais bien aise d'avoir votre avis. Ces faits sont pour ainsi
dire surnaturels...
-- Surnaturels! s'écria le marin en lançant une bouffée de tabac.
Se pourrait-il que notre île fût surnaturelle?
-- Non, Pencroff, mais mystérieuse, à coup sûr, répondit
l'ingénieur, à moins que vous ne puissiez nous expliquer ce que,
Spilett et moi, nous n'avons pu comprendre jusqu'ici.
-- Parlez, Monsieur Cyrus, répondit le marin.
-- Eh bien! Avez-vous compris, dit alors l'ingénieur, comment il a
pu se faire qu'après être tombé à la mer, j'aie été retrouvé à un
quart de mille à l'intérieur de l'île, et cela sans que j'aie eu
conscience de ce déplacement?
-- À moins que, étant évanoui... dit Pencroff.
-- Ce n'est pas admissible, répondit l'ingénieur. Mais passons.
Avez-vous compris comment Top a pu découvrir votre retraite, à
cinq milles de la grotte où j'étais couché?
-- L'instinct du chien... répondit Harbert.
-- Singulier instinct! fit observer le reporter, puisque, malgré
la pluie et le vent qui faisaient rage pendant cette nuit, Top
arriva aux cheminées sec et sans une tache de boue!
-- Passons, reprit l'ingénieur. Avez-vous compris comment notre
chien fut si étrangement rejeté hors des eaux du lac, après sa
lutte avec le dugong?
-- Non! Pas trop, je l'avoue, répondit Pencroff, et la blessure
que le dugong avait au flanc, blessure qui semblait avoir été
faite par un instrument tranchant, ne se comprend pas davantage.
-- Passons encore, reprit Cyrus Smith. Avez-vous compris, mes
amis, comment ce grain de plomb s'est trouvé dans le corps du
jeune pécari, comment cette caisse s'est si heureusement échouée,
sans qu'il y ait eu trace de naufrage, comment cette bouteille
renfermant le document s'est offerte si à propos, lors de notre
première excursion en mer, comment notre canot, ayant rompu son
amarre, est venu par le courant de la Mercy nous rejoindre
précisément au moment où nous en avions besoin, comment, après
l'invasion des singes, l'échelle a été si opportunément renvoyée
des hauteurs de Granite-House, comment, enfin, le document
qu'Ayrton prétend n'avoir jamais écrit est tombé entre nos mains?»
Cyrus Smith venait d'énumérer, sans en oublier un seul, les faits
étranges qui s'étaient accomplis dans l'île. Harbert, Pencroff et
Nab se regardèrent, ne sachant que répondre, car la succession de
ces incidents, ainsi groupés pour la première fois, ne laissa pas
de les surprendre au plus haut point.
«Sur ma foi, dit enfin Pencroff, vous avez raison, Monsieur Cyrus,
et il est difficile d'expliquer ces choses-là!
-- Eh bien, mes amis, reprit l'ingénieur, un dernier fait est venu
s'ajouter à ceux-là, et il est non moins incompréhensible que les
autres!
-- Lequel, Monsieur Cyrus? demanda vivement Harbert.
-- Quand vous êtes revenu de l'île Tabor, Pencroff, reprit
l'ingénieur, vous dites qu'un feu vous est apparu sur l'île
Lincoln?
-- Certainement, répondit le marin.
-- Et vous êtes bien certain de l'avoir vu, ce feu?
-- Comme je vous vois.
-- Toi aussi, Harbert?
-- Ah! Monsieur Cyrus, s'écria Harbert, ce feu brillait comme une
étoile de première grandeur!
-- Mais n'était-ce point une étoile? demanda l'ingénieur en
insistant.
-- Non, répondit Pencroff, car le ciel était couvert de gros
nuages, et une étoile, en tout cas, n'aurait pas été si basse sur
l'horizon. Mais M Spilett l'a vu comme nous, et il peut confirmer
nos paroles!
-- J'ajouterai, dit le reporter, que ce feu était très vif et
qu'il projetait comme une nappe électrique.
-- Oui! Oui! Parfaitement... répondit Harbert, et il était
certainement placé sur les hauteurs de Granite-House.
-- Eh bien, mes amis, répondit Cyrus Smith, pendant cette nuit du
19 au 20 octobre, ni Nab, ni moi, nous n'avons allumé un feu sur
la côte.
-- Vous n'avez pas?... s'écria Pencroff, au comble de
l'étonnement, et qui ne put même achever sa phrase.
-- Nous n'avons pas quitté Granite-House, répondit Cyrus Smith, et
si un feu a paru sur la côte, c'est une autre main que la nôtre
qui l'a allumé!»
Pencroff, Harbert et Nab étaient stupéfaits. Il n'y avait pas eu
d'illusion possible, et un feu avait bien réellement frappé leurs
yeux pendant cette nuit du 19 au 20 octobre!
Oui! Ils durent en convenir, un mystère existait! Une influence
inexplicable, évidemment favorable aux colons, mais fort irritante
pour leur curiosité, se faisait sentir et comme à point nommé sur
l'île Lincoln. Y avait-il donc quelque être caché dans ses plus
profondes retraites? C'est ce qu'il faudrait savoir à tout prix!
Cyrus Smith rappela également à ses compagnons la singulière
attitude de Top et de Jup, quand ils rôdaient à l'orifice du puits
qui mettait Granite-House en communication avec la mer, et il leur
dit qu'il avait exploré ce puits sans y découvrir rien de suspect.
Enfin, la conclusion de cette conversation fut une détermination
prise par tous les membres de la colonie de fouiller entièrement
l'île, dès que la belle saison serait revenue.
Mais depuis ce jour, Pencroff parut être soucieux.
Cette île dont il faisait sa propriété personnelle, il lui sembla
qu'elle ne lui appartenait plus tout entière et qu'il la
partageait avec un autre maître, auquel, bon gré, mal gré, il se
sentait soumis.
Nab et lui causaient souvent de ces inexplicables choses, et tous
deux, très portés au merveilleux par leur nature même, n'étaient
pas éloignés de croire que l'île Lincoln fût subordonnée à quelque
puissance surnaturelle.
Cependant les mauvais jours étaient venus avec le mois de mai, --
novembre des zones boréales. L'hiver semblait devoir être rude et
précoce. Aussi les travaux d'hivernage furent-ils entrepris sans
retard.
Du reste, les colons étaient bien préparés à recevoir cet hiver,
si dur qu'il dût être. Les vêtements de feutre ne manquaient pas,
et les mouflons, nombreux alors, avaient abondamment fourni la
laine nécessaire à la fabrication de cette chaude étoffe.
Il va sans dire qu'Ayrton avait été pourvu de ces confortables
vêtements. Cyrus Smith lui offrit de venir passer la mauvaise
saison à Granite-House, où il serait mieux logé qu'au corral, et
Ayrton promit de le faire, dès que les derniers travaux du corral
seraient terminés. Ce qu'il fit vers la mi-avril. Depuis ce temps-
là, Ayrton partagea la vie commune et se rendit utile en toute
occasion; mais, toujours humble et triste, il ne prenait jamais
part aux plaisirs de ses compagnons!
Pendant la plus grande partie de ce troisième hiver que les colons
passaient à l'île Lincoln, ils demeurèrent confinés dans Granite-
House. Il y eut de très grandes tempêtes et des bourrasques
terribles, qui semblaient ébranler les roches jusque sur leur
base. D'immenses raz de marée menacèrent de couvrir l'île en
grand, et, certainement, tout navire mouillé sur les atterrages
s'y fût perdu corps et biens. Deux fois, pendant une de ces
tourmentes, la Mercy grossit au point de donner lieu de craindre
que le pont et les ponceaux ne fussent emportés, et il fallut même
consolider ceux de la grève, qui disparaissaient sous les couches
d'eau, quand la mer battait le littoral.
On pense bien que de tels coups de vent, comparables à des
trombes, où se mélangeaient la pluie et la neige, causèrent des
dégâts sur le plateau de Grande-vue. Le moulin et la basse-cour
eurent particulièrement à souffrir. Les colons durent souvent y
faire des réparations urgentes, sans quoi l'existence des
volatiles eût été sérieusement menacée.
Par ces grands mauvais temps, quelques couples de jaguars et des
bandes de quadrumanes s'aventuraient jusqu'à la lisière du
plateau, et il était toujours à craindre que les plus souples et
les plus audacieux, poussés par la faim, ne parvinssent à franchir
le ruisseau, qui, d'ailleurs, lorsqu'il était gelé, leur offrait
un passage facile. Plantations et animaux domestiques eussent été
infailliblement détruits alors sans une surveillance continuelle,
et souvent il fallut faire le coup de feu pour tenir à
respectueuse distance ces dangereux visiteurs. Aussi la besogne ne
manqua-t-elle pas aux hiverneurs, car, sans compter les soins du
dehors, il y avait toujours mille travaux d'aménagement à Granite-
House.
Il y eut aussi quelques belles chasses, qui furent faites par les
grands froids dans les vastes marais des tadornes. Gédéon Spilett
et Harbert, aidés de Jup et de Top, ne perdaient pas un coup au
milieu de ces myriades de canards, de bécassines, de sarcelles, de
pilets et de vanneaux. L'accès de ce giboyeux territoire était
facile, d'ailleurs, soit que l'on s'y rendît par la route du port
ballon, après avoir passé le pont de la Mercy, soit en tournant
les roches de la pointe de l'épave, et les chasseurs ne
s'éloignaient jamais de Granite-House au delà de deux ou trois
milles.
Ainsi se passèrent les quatre mois d'hiver, qui furent réellement
rigoureux, c'est-à-dire juin, juillet, août et septembre. Mais, en
somme, Granite-House ne souffrit pas trop des inclémences du
temps, et il en fut de même au corral, qui, moins exposé que le
plateau et couvert en grande partie par le mont Franklin, ne
recevait que les restes des coups de vent déjà brisés par les
forêts et les hautes roches du littoral. Les dégâts y furent donc
peu importants, et la main active et habile d'Ayrton suffit à les
réparer promptement, quand, dans la seconde quinzaine d'octobre,
il retourna passer quelques jours au corral.
Pendant cet hiver, il ne se produisit aucun nouvel incident
inexplicable. Rien d'étrange n'arriva, bien que Pencroff et Nab
fussent à l'affût des faits les plus insignifiants qu'ils eussent
pu rattacher à une cause mystérieuse. Top et Jup eux-mêmes ne
rôdaient plus autour du puits et ne donnaient aucun signe
d'inquiétude. Il semblait donc que la série des incidents
surnaturels fût interrompue, bien qu'on en causât souvent pendant
les veillées de Granite-House, et qu'il demeurât bien convenu que
l'île serait fouillée jusque dans ses parties les plus difficiles
à explorer. Mais un événement de la plus haute gravité, et dont
les conséquences pouvaient être funestes, vint momentanément
détourner de leurs projets Cyrus Smith et ses compagnons.
On était au mois d'octobre. La belle saison revenait à grands pas.
La nature se renouvelait sous les rayons du soleil, et, au milieu
du feuillage persistant des conifères qui formaient la lisière du
bois, apparaissait déjà le feuillage nouveau des micocouliers, des
banksias et des deodars.
On se rappelle que Gédéon Spilett et Harbert avaient pris, à
plusieurs reprises, des vues photographiques de l'île Lincoln.
Or, le 17 de ce mois d'octobre, vers trois heures du soir,
Harbert, séduit par la pureté du ciel, eut la pensée de reproduire
toute la baie de l'union qui faisait face au plateau de Grande-
vue, depuis le cap mandibule jusqu'au cap griffe.
L'horizon était admirablement dessiné, et la mer, ondulant sous
une brise molle, présentait à son arrière-plan l'immobilité des
eaux d'un lac, piquetées çà et là de paillons lumineux.
L'objectif avait été placé à l'une des fenêtres de la grande salle
de Granite-House, et par conséquent, il dominait la grève et la
baie. Harbert procéda comme il avait l'habitude de le faire, et,
le cliché obtenu, il alla le fixer au moyen des substances qui
étaient déposées dans un réduit obscur de Granite-House.
Revenu en pleine lumière, en l'examinant bien, Harbert aperçut sur
son cliché un petit point presque imperceptible qui tachait
l'horizon de mer.
Il essaya de le faire disparaître par un lavage réitéré, mais il
ne put y parvenir.
«C'est un défaut qui se trouve dans le verre», pensa-t-il.
Et alors il eut la curiosité d'examiner ce défaut avec une forte
lentille qu'il dévissa de l'une des lunettes.
Mais, à peine eut-il regardé, qu'il poussa un cri et que le cliché
faillit lui échapper des mains.
Courant aussitôt à la chambre où se tenait Cyrus Smith, il tendit
le cliché et la lentille à l'ingénieur, en lui indiquant la petite
tache.
Cyrus Smith examina ce point; puis, saisissant sa longue-vue, il
se précipita vers la fenêtre.
La longue-vue, après avoir parcouru lentement l'horizon, s'arrêta
enfin sur le point suspect, et Cyrus Smith, l'abaissant, ne
prononça que ce mot: «navire!»
Et, en effet, un navire était en vue de l'île Lincoln!
PARTIE 3
LE SECRET DE L'ÎLE
CHAPITRE I
Depuis deux ans et demi, les naufragés du ballon avaient été jetés
sur l'île Lincoln, et jusqu'alors aucune communication n'avait pu
s'établir entre eux et leurs semblables. Une fois, le reporter
avait tenté de se mettre en rapport avec le monde habité, en
confiant à un oiseau cette notice qui contenait le secret de leur
situation, mais c'était là une chance sur laquelle il était
impossible de compter sérieusement. Seul, Ayrton, et dans les
circonstances que l'on sait, était venu s'adjoindre aux membres de
la petite colonie. Or, voilà que, ce jour même, -- 17 octobre, --
d'autres hommes apparaissaient inopinément en vue de l'île, sur
cette mer toujours déserte!
On n'en pouvait plus douter! Un navire était là!
Mais passerait-il au large, ou relâcherait-il? Avant quelques
heures, les colons sauraient évidemment à quoi s'en tenir.
Cyrus Smith et Harbert, ayant aussitôt appelé Gédéon Spilett,
Pencroff et Nab dans la grande salle de Granite-House, les avaient
mis au courant de ce qui se passait. Pencroff, saisissant la
longue-vue, parcourut rapidement l'horizon, et, s'arrêtant sur le
point indiqué, c'est-à-dire sur celui qui avait fait
l'imperceptible tache du cliché photographique:
«Mille diables! C'est bien un navire! dit-il d'une voix qui ne
dénotait pas une satisfaction extraordinaire.
-- Vient-il à nous? demanda Gédéon Spilett.
-- Impossible de rien affirmer encore, répondit Pencroff, car sa
mâture seule apparaît au-dessus de l'horizon, et on ne voit pas un
morceau de sa coque!
-- Que faut-il faire? dit le jeune garçon.
-- Attendre», répondit Cyrus Smith.
Et, pendant un assez long temps, les colons demeurèrent
silencieux, livrés à toutes les pensées, à toutes les émotions, à
toutes les craintes, à toutes les espérances que pouvait faire
naître en eux cet incident, -- le plus grave qui se fût produit
depuis leur arrivée sur l'île Lincoln.
Certes, les colons n'étaient pas dans la situation de ces
naufragés abandonnés sur un îlot stérile, qui disputent leur
misérable existence à une nature marâtre et sont incessamment
dévorés de ce besoin de revoir les terres habitées. Pencroff et
Nab surtout, qui se trouvaient à la fois si heureux et si riches,
n'auraient pas quitté sans regret leur île. Ils étaient faits,
d'ailleurs, à cette vie nouvelle, au milieu de ce domaine que leur
intelligence avait pour ainsi dire civilisé! Mais enfin, ce
navire, c'était, en tout cas, des nouvelles du continent, c'était
peut-être un morceau de la patrie qui venait à leur rencontre! Il
portait des êtres semblables à eux, et l'on comprendra que leur
coeur eût vivement tressailli à sa vue! De temps en temps,
Pencroff reprenait la lunette et se postait à la fenêtre. De là,
il examinait avec une extrême attention le bâtiment, qui était à
une distance de vingt milles dans l'est. Les colons n'avaient donc
encore aucun moyen de signaler leur présence. Un pavillon n'eût
pas été aperçu; une détonation n'eût pas été entendue; un feu
n'aurait pas été visible.
Toutefois, il était certain que l'île, dominée par le mont
Franklin, n'avait pu échapper aux regards des vigies du navire.
Mais pourquoi ce bâtiment y atterrirait-il? N'était-ce pas un
simple hasard qui le poussait sur cette partie du Pacifique, où
les cartes ne mentionnaient aucune terre, sauf l'îlot Tabor, qui
lui-même était en dehors des routes ordinairement suivies par les
longs courriers des archipels polynésiens, de la Nouvelle-Zélande
et de la côte américaine?
À cette question que chacun se posait, une réponse fut soudain
faite par Harbert.
«Ne serait-ce pas le Duncan?» s'écria-t-il.
Le Duncan, on ne l'a pas oublié, c'était le yacht de lord
Glenarvan, qui avait abandonné Ayrton sur l'îlot et qui devait
revenir l'y chercher un jour. Or, l'îlot ne se trouvait pas
tellement éloigné de l'île Lincoln, qu'un bâtiment, faisant route
pour l'un, ne pût arriver à passer en vue de l'autre. Cent
cinquante milles seulement les séparaient en longitude, et
soixante-quinze milles en latitude.
«Il faut prévenir Ayrton, dit Gédéon Spilett, et le mander
immédiatement. Lui seul peut nous dire si c'est là le Duncan.»
Ce fut l'avis de tous, et le reporter, allant à l'appareil
télégraphique qui mettait en communication le corral et Granite-
House, lança ce télégramme: «Venez en toute hâte.»
Quelques instants après, le timbre résonnait.
«Je viens», répondait Ayrton.
Puis les colons continuèrent d'observer le navire.
«Si c'est le Duncan, dit Harbert, Ayrton le reconnaîtra sans
peine, puisqu'il a navigué à son bord pendant un certain temps.
-- Et s'il le reconnaît, ajouta Pencroff, cela lui fera une
fameuse émotion!
-- Oui, répondit Cyrus Smith, mais, maintenant, Ayrton est digne
de remonter à bord du Duncan, et fasse le ciel que ce soit, en
effet, le yacht de lord Glenarvan, car tout autre navire me
semblerait suspect! Ces mers sont mal fréquentées, et je crains
toujours pour notre île la visite de quelques pirates malais.
-- Nous la défendrions! s'écria Harbert.
-- Sans doute, mon enfant, répondit l'ingénieur en souriant, mais
mieux vaut ne pas avoir à la défendre.
-- Une simple observation, dit Gédéon Spilett. L'île Lincoln est
inconnue des navigateurs, puisqu'elle n'est même pas portée sur
les cartes les plus récentes. Ne trouvez-vous donc pas, Cyrus, que
c'est là un motif pour qu'un navire, se trouvant inopinément en
vue de cette terre nouvelle, cherche à la visiter plutôt qu'à la
fuir?
-- Certes, répondit Pencroff.
-- Je le pense aussi, ajouta l'ingénieur. On peut même affirmer
que c'est le devoir d'un capitaine de signaler, et par conséquent
de venir reconnaître toute terre ou île non encore cataloguée, et
l'île Lincoln est dans ce cas.
-- Eh bien, dit alors Pencroff, admettons que ce navire
atterrisse, qu'il mouille là, à quelques encablures de notre île,
que ferons-nous?»
Cette question, brusquement posée, demeura d'abord sans réponse.
Mais Cyrus Smith, après avoir réfléchi, répondit de ce ton calme
qui lui était ordinaire:
«Ce que nous ferons, mes amis, ce que nous devrons faire, le
voici: nous communiquerons avec le navire, nous prendrons passage
à son bord, et nous quitterons notre île, après en avoir pris
possession au nom des états de l'union. Puis, nous y reviendrons
avec tous ceux qui voudront nous suivre pour la coloniser
définitivement et doter la république américaine d'une station
utile dans cette partie de l'océan Pacifique!
-- Hurrah! s'écria Pencroff, et ce ne sera pas un petit cadeau que
nous ferons là à notre pays! La colonisation est déjà presque
achevée, les noms sont donnés à toutes les parties de l'île, il y
a un port naturel, une aiguade, des routes, une ligne
télégraphique, un chantier, une usine, et il n'y aura plus qu'à
inscrire l'île Lincoln sur les cartes!
-- Mais si on nous la prend pendant notre absence? fit observer
Gédéon Spilett.
-- Mille diables! s'écria le marin, j'y resterai plutôt tout seul
pour la garder, et, foi de Pencroff, on ne me la volerait pas
comme une montre dans la poche d'un badaud!»
Pendant une heure, il fut impossible de dire d'une façon certaine
si le bâtiment signalé faisait ou ne faisait pas route vers l'île
Lincoln. Il s'en était rapproché, cependant, mais sous quelle
allure naviguait-il? C'est ce que Pencroff ne put reconnaître.
Toutefois, comme le vent soufflait du nord-est, il était
vraisemblable d'admettre que ce navire naviguait tribord amures.
D'ailleurs, la brise était bonne pour le pousser sur les
atterrages de l'île, et, par cette mer calme, il ne pouvait
craindre de s'en approcher, bien que les sondes n'en fussent pas
relevées sur la carte.
Vers quatre heures, -- une heure après qu'il avait été mandé, --
Ayrton arrivait à Granite-House. Il entra dans la grande salle, en
disant:
«À vos ordres, messieurs.»
Cyrus Smith lui tendit la main, ainsi qu'il avait coutume de le
faire, et, le conduisant près de la fenêtre:
«Ayrton, lui dit-il, nous vous avons prié de venir pour un motif
grave. Un bâtiment est en vue de l'île.»
Ayrton, tout d'abord, pâlit légèrement, et ses yeux se troublèrent
un instant. Puis, se penchant en dehors de la fenêtre, il
parcourut l'horizon, mais il ne vit rien.
«Prenez cette longue-vue, dit Gédéon Spilett, et regardez bien,
Ayrton, car il serait possible que ce navire fût le Duncan, venu
dans ces mers pour vous rapatrier.
-- Le Duncan! murmura Ayrton. Déjà!»
Ce dernier mot s'échappa comme involontairement des lèvres
d'Ayrton, qui laissa tomber sa tête dans ses mains.
Douze ans d'abandon sur un îlot désert ne lui paraissaient donc
pas une expiation suffisante? Le coupable repentant ne se sentait-
il pas encore pardonné, soit à ses propres yeux, soit aux yeux des
autres?
«Non, dit-il, non! Ce ne peut être le Duncan.
-- Regardez, Ayrton, dit alors l'ingénieur, car il importe que
nous sachions d'avance à quoi nous en tenir.»
Ayrton prit la lunette et la braqua dans la direction indiquée.
Pendant quelques minutes, il observa l'horizon sans bouger, sans
prononcer une seule parole. Puis:
«En effet, c'est un navire, dit-il, mais je ne crois pas que ce
soit le Duncan.
-- Pourquoi ne serait-ce pas lui? demanda Gédéon Spilett.
-- Parce que le Duncan est un yacht à vapeur, et que je n'aperçois
aucune trace de fumée, ni au-dessus, ni auprès de ce bâtiment.
-- Peut-être navigue-t-il seulement à la voile? fit observer
Pencroff. Le vent est bon pour la route qu'il semble suivre, et il
doit avoir intérêt à ménager son charbon, étant si loin de toute
terre.
-- Il est possible que vous ayez raison, Monsieur Pencroff,
répondit Ayrton, et que ce navire ait éteint ses feux. Laissons-le
donc rallier la côte, et nous saurons bientôt à quoi nous en
tenir.»
Cela dit, Ayrton alla s'asseoir dans un coin de la grande salle et
y demeura silencieux. Les colons discutèrent encore à propos du
navire inconnu, mais sans qu'Ayrton prît part à la discussion.
Tous se trouvaient alors dans une disposition d'esprit qui ne leur
eût pas permis de continuer leurs travaux. Gédéon Spilett et
Pencroff étaient singulièrement nerveux, allant, venant, ne
pouvant tenir en place. Harbert éprouvait plutôt de la curiosité.
Nab, seul, conservait son calme habituel.
Son pays n'était-il pas là où était son maître?
Quant à l'ingénieur, il restait absorbé dans ses pensées, et, au
fond, il redoutait plutôt qu'il ne désirait l'arrivée de ce
navire.
Cependant, le bâtiment s'était un peu rapproché de l'île. La
lunette aidant, il avait été possible de reconnaître que c'était
un long-courrier, et non un de ces praos malais, dont se servent
habituellement les pirates du Pacifique. Il était donc permis de
croire que les appréhensions de l'ingénieur ne se justifieraient
pas, et que la présence de ce bâtiment dans les eaux de l'île
Lincoln ne constituait point un danger pour elle. Pencroff, après
une minutieuse attention, crut pouvoir affirmer que ce navire
était gréé en brick et qu'il courait obliquement à la côte,
tribord amures, sous ses basses voiles, ses huniers et ses
perroquets. Ce qui fut confirmé par Ayrton.
Mais, à continuer sous cette allure, il devait bientôt disparaître
derrière la pointe du cap griffe, car il faisait le sud-ouest, et,
pour l'observer, il serait alors nécessaire de gagner les hauteurs
de la baie Washington, près de port-ballon. Circonstance fâcheuse,
car il était déjà cinq heures du soir, et le crépuscule ne
tarderait pas à rendre toute observation bien difficile.
«Que ferons-nous, la nuit venue? demanda Gédéon Spilett.
Allumerons-nous un feu afin de signaler notre présence sur cette
côte?»
C'était là une grave question, et pourtant, quelques
pressentiments qu'eût gardés l'ingénieur, elle fut résolue
affirmativement. Pendant la nuit, le navire pouvait disparaître,
s'éloigner pour jamais, et, ce navire disparu, un autre
reviendrait-il dans les eaux de l'île Lincoln? Or, qui pouvait
prévoir ce que l'avenir réservait aux colons?
«Oui, dit le reporter, nous devons faire connaître à ce bâtiment,
quel qu'il soit, que l'île est habitée. Négliger la chance qui
nous est offerte, ce serait nous créer des regrets futurs!»
Il fut donc décidé que Nab et Pencroff se rendraient à port-
ballon, et que là, une fois la nuit venue, ils allumeraient un
grand feu dont l'éclat attirerait nécessairement l'attention de
l'équipage du brick.
Mais, au moment où Nab et le marin se préparaient à quitter
Granite-House, le bâtiment changea son allure et laissa porter
franchement sur l'île en se dirigeant vers la baie de l'union.
C'était un bon marcheur que ce brick, car il s'approcha
rapidement.
Nab et Pencroff suspendirent alors leur départ, et la lunette fut
mise entre les mains d'Ayrton, afin qu'il pût reconnaître d'une
façon définitive si ce navire était ou non le Duncan. Le yacht
écossais était, lui aussi, gréé en brick. La question était donc
de savoir si une cheminée s'élevait entre les deux mâts du
bâtiment observé, qui n'était plus alors qu'à une distance de dix
milles.
L'horizon était encore très clair. La vérification fut facile, et
Ayrton laissa bientôt retomber sa lunette en disant:
«Ce n'est point le Duncan! ce ne pouvait être lui!...»
Pencroff encadra de nouveau le brick dans le champ de la longue-
vue, et il reconnut que ce brick, d'une jauge de trois à quatre
cents tonneaux, merveilleusement effilé, hardiment mâté,
admirablement taillé pour la marche, devait être un rapide coureur
des mers. Mais à quelle nation appartenait-il? Cela était
difficile à dire.
«Et cependant, ajouta le marin, un pavillon flotte à sa corne,
mais je ne puis en distinguer les couleurs.
-- Avant une demi-heure, nous serons fixés à cet égard, répondit
le reporter. D'ailleurs, il est bien évident que le capitaine de
ce navire a l'intention d'atterrir, et par conséquent, si ce n'est
pas aujourd'hui, demain, au plus tard, nous ferons sa
connaissance.
-- N'importe! dit Pencroff. Mieux vaut savoir à qui on a affaire,
et je ne serais pas fâché de reconnaître ses couleurs, à ce
particulier-là!»
Et, tout en parlant ainsi, le marin ne quittait pas sa lunette.
Le jour commençait à baisser, et, avec le jour, le vent du large
tombait aussi. Le pavillon du brick, moins tendu, s'engageait dans
les drisses, et il devenait de plus en plus difficile à observer.
«Ce n'est point là un pavillon américain, disait de temps en temps
Pencroff, ni un anglais, dont le rouge se verrait aisément, ni les
couleurs françaises ou allemandes, ni le pavillon blanc de la
Russie, ni le jaune de l'Espagne... on dirait qu'il est d'une
couleur uniforme... voyons... dans ces mers... que trouverions-
nous plus communément?... le pavillon chilien? Mais il est
tricolore... brésilien? Il est vert... japonais? Il est noir et
jaune... tandis que celui-ci...»
En ce moment, une brise tendit le pavillon inconnu.
Ayrton, saisissant la lunette que le marin avait laissé retomber,
l'appliqua à son oeil, et, d'une voix sourde:
«Le pavillon noir!» s'écria-t-il.
En effet, une sombre étamine se développait à la corne du brick,
et c'était à bon droit qu'on pouvait maintenant le tenir pour un
navire suspect!
L'ingénieur avait-il donc raison dans ses pressentiments? Était-ce
un bâtiment de pirates? Écumait-il ces basses mers du Pacifique,
faisant concurrence aux praos malais qui les infestent encore? Que
venait-il chercher sur les atterrages de l'île Lincoln? Voyait-il
en elle une terre inconnue, ignorée, propre à devenir une
receleuse de cargaisons volées? Venait-il demander à ces côtes un
port de refuge pour les mois d'hiver? L'honnête domaine des colons
était-il destiné à se transformer en un refuge infâme, -- sorte de
capitale de la piraterie du Pacifique?
Toutes ces idées se présentèrent instinctivement à l'esprit des
colons. Il n'y avait pas à douter, d'ailleurs, de la signification
qu'il convenait d'attacher à la couleur du pavillon arboré.
C'était bien celui des écumeurs de mer! C'était celui que devait
porter le Duncan, si les convicts avaient réussi dans leurs
criminels projets!
On ne perdit pas de temps à discuter.
«Mes amis, dit Cyrus Smith, peut-être ce navire ne veut-il
qu'observer le littoral de l'île? Peut-être son équipage ne
débarquera-t-il pas? C'est une chance. Quoi qu'il en soit, nous
devons tout faire pour cacher notre présence ici. Le moulin,
établi sur le plateau de Grande-vue, est trop facilement
reconnaissable. Qu'Ayrton et Nab aillent en démonter les ailes.
Dissimulons également, sous des branchages plus épais, les
fenêtres de Granite-House. Que tous les feux soient éteints. Que
rien enfin ne trahisse la présence de l'homme sur cette île!
-- Et notre embarcation? dit Harbert.
-- Oh! répondit Pencroff, elle est abritée dans port-ballon, et je
défie bien ces gueux-là de l'y trouver!»
Les ordres de l'ingénieur furent immédiatement exécutés. Nab et
Ayrton montèrent sur le plateau et prirent les mesures nécessaires
pour que tout indice d'habitation fût dissimulé. Pendant qu'ils
s'occupaient de cette besogne, leurs compagnons allèrent à la
lisière du bois de jacamar et en rapportèrent une grande quantité
de branches et de lianes, qui devaient, à une certaine distance,
figurer une frondaison naturelle et voiler assez bien les baies de
la muraille granitique. En même temps, les munitions et les armes
furent disposées de manière à pouvoir être utilisées au premier
instant, dans le cas d'une agression inopinée.
Quand toutes ces précautions eurent été prises:
«Mes amis, dit Cyrus Smith, -- et on sentait à sa voix qu'il était
ému, -- si ces misérables veulent s'emparer de l'île Lincoln, nous
la défendrons, n'est-ce pas?
-- Oui, Cyrus, répondit le reporter, et, s'il le faut, nous
mourrons tous pour la défendre!»
L'ingénieur tendit la main à ses compagnons, qui la pressèrent
avec effusion.
Seul, Ayrton, demeuré dans son coin, ne s'était pas joint aux
colons. Peut-être, lui, l'ancien convict, se sentait-il indigne
encore!
Cyrus Smith comprit ce qui se passait dans l'âme d'Ayrton, et,
allant à lui:
«Et vous, Ayrton, lui demanda-t-il, que ferez-vous?
-- Mon devoir», répondit Ayrton.
Puis, il alla se poster près de la fenêtre et plongea ses regards
à travers le feuillage.
Il était sept heures et demie alors. Le soleil avait disparu
depuis vingt minutes environ, en arrière de Granite-House. En
conséquence, l'horizon de l'est s'assombrissait peu à peu.
Cependant, le brick s'avançait toujours vers la baie de l'union.
Il n'en était pas à plus de huit milles alors, et précisément par
le travers du plateau de Grande-vue, car, après avoir viré à la
hauteur du cap griffe, il avait largement gagné dans le nord,
étant servi par le courant de la marée montante. On peut même dire
que, à cette distance, il était déjà entré dans la vaste baie, car
une ligne droite, tirée du cap griffe au cap mandibule, lui fut
restée à l'ouest, sur sa hanche de tribord.
Le brick allait-il s'enfoncer dans la baie? C'était la première
question. Une fois en baie, y mouillerait-il? C'était la seconde.
Ne se contenterait-il pas seulement, après avoir observé le
littoral, de reprendre le large sans débarquer son équipage? On le
saurait avant une heure. Les colons n'avaient donc qu'à attendre.
Cyrus Smith n'avait pas vu sans une profonde anxiété le bâtiment
suspect arborer le pavillon noir.
N'était-ce pas une menace directe contre l'oeuvre que ses
compagnons et lui avaient menée à bien jusqu'alors? Les
pirates, -- on ne pouvait douter que les matelots de ce brick ne
fussent tels, -- avaient-ils donc déjà fréquenté cette île,
puisque, en y atterrissant, ils avaient hissé leurs couleurs?
Y avaient-ils antérieurement opéré quelque descente, ce qui aurait
expliqué certaines particularités restées inexplicables
jusqu'alors? Existait-il dans ses portions non encore explorées
quelque complice prêt à entrer en communication avec eux?
À toutes ces questions qu'il se posait silencieusement, Cyrus
Smith ne savait que répondre; mais il sentait que la situation de
la colonie ne pouvait être que très gravement compromise par
l'arrivée de ce brick.
Toutefois, ses compagnons et lui étaient décidés à résister
jusqu'à la dernière extrémité. Ces pirates étaient-ils nombreux et
mieux armés que les colons?
Voilà ce qu'il eût été bien important de savoir!
Mais le moyen d'arriver jusqu'à eux!
La nuit était faite. La lune nouvelle, emportée dans l'irradiation
solaire, avait disparu. Une profonde obscurité enveloppait l'île
et la mer. Les nuages, lourds, entassés à l'horizon, ne laissaient
filtrer aucune lueur. Le vent était tombé complètement avec le
crépuscule. Pas une feuille ne remuait aux arbres, pas une lame ne
murmurait sur la grève. Du navire on ne voyait rien, tous ses feux
étaient condamnés, et, s'il était encore en vue de l'île, on ne
pouvait même pas savoir quelle place il occupait.
«Eh! Qui sait? dit alors Pencroff. Peut-être ce damné bâtiment
aura-t-il fait route pendant la nuit, et ne le retrouverons-nous
plus au point du jour?»
Comme une réponse faite à l'observation du marin, une vive lueur
fusa au large, et un coup de canon retentit.
Le navire était toujours là, et il y avait des pièces d'artillerie
à bord.
Six secondes s'étaient écoulées entre la lumière et le coup.
Donc, le brick était environ à un mille un quart de la côte.
Et, en même temps, on entendit un bruit de chaînes qui couraient
en grinçant à travers les écubiers.
Le navire venait de mouiller en vue de Granite-House!
CHAPITRE II
Il n'y avait plus aucun doute à avoir sur les intentions des
pirates. Ils avaient jeté l'ancre à une courte distance de l'île,
et il était évident que, le lendemain, au moyen de leurs canots,
ils comptaient accoster le rivage!
Cyrus Smith et ses compagnons étaient prêts à agir, mais, si
résolus qu'ils fussent, ils ne devaient pas oublier d'être
prudents. Peut-être leur présence pouvait-elle encore être
dissimulée, au cas où les pirates se contenteraient de débarquer
sur le littoral sans remonter dans l'intérieur de l'île. Il se
pouvait, en effet, que ceux-ci n'eussent d'autre projet que de
faire de l'eau à l'aiguade de la Mercy, et il n'était pas
impossible que le pont, jeté à un mille et demi de l'embouchure,
et les aménagements des cheminées, échappassent à leurs regards.
Mais pourquoi ce pavillon arboré à la corne du brick?
Pourquoi ce coup de canon? Pure forfanterie sans doute, à moins
que ce ne fût l'indice d'une prise de possession! Cyrus Smith
savait maintenant que le navire était formidablement armé. Or,
pour répondre au canon des pirates, qu'avaient les colons de l'île
Lincoln? Quelques fusils seulement.
«Toutefois, fit observer Cyrus Smith, nous sommes ici dans une
situation inexpugnable. L'ennemi ne saurait découvrir l'orifice du
déversoir, maintenant qu'il est caché sous les roseaux et les
herbes, et, par conséquent, il lui est impossible de pénétrer dans
Granite-House.
-- Mais nos plantations, notre basse-cour, notre corral, tout
enfin, tout! s'écria Pencroff en frappant du pied. Ils peuvent
tout ravager, tout détruire en quelques heures!
-- Tout, Pencroff, répondit Cyrus Smith, et nous n'avons aucun
moyen de les en empêcher.
-- Sont-ils nombreux? Voilà la question, dit alors le reporter.
S'ils ne sont qu'une douzaine, nous saurons les arrêter, mais
quarante, cinquante, plus peut-être!...
-- Monsieur Smith, dit alors Ayrton, qui s'avança vers
l'ingénieur, voulez-vous m'accorder une permission?
-- Laquelle, mon ami!
-- Celle d'aller jusqu'au navire pour y reconnaître la force de
son équipage.
-- Mais, Ayrton... répondit en hésitant l'ingénieur, vous
risquerez votre vie...
-- Pourquoi pas, monsieur?
-- C'est plus que votre devoir, cela.
-- J'ai plus que mon devoir à faire, répondit Ayrton.
-- Vous iriez avec la pirogue jusqu'au bâtiment? demanda Gédéon
Spilett.
-- Non, monsieur, mais j'irai à la nage. La pirogue ne passerait
pas là où un homme peut se glisser entre deux eaux.
-- Savez-vous bien que le brick est à un mille un quart de la
côte? dit Harbert.
-- Je suis bon nageur, Monsieur Harbert.
-- C'est risquer votre vie, vous dis-je, reprit l'ingénieur.
-- Peu importe, répondit Ayrton. Monsieur Smith, je vous demande
cela comme une grâce. C'est peut-être là un moyen de me relever à
mes propres yeux!
-- Allez, Ayrton, répondit l'ingénieur, qui sentait bien qu'un
refus eût profondément attristé l'ancien convict, redevenu honnête
homme.
-- Je vous accompagnerai, dit Pencroff.
-- Vous vous défiez de moi!» répondit vivement Ayrton.
Puis, plus humblement:
«Hélas!
-- Non! Non! Reprit avec animation Cyrus Smith, non, Ayrton!
Pencroff ne se défie pas de vous! Vous avez mal interprété ses
paroles.
-- En effet, répondit le marin, je propose à Ayrton de
l'accompagner jusqu'à l'îlot seulement. Il se peut, quoique cela
soit peu probable, que l'un de ces coquins ait débarqué, et deux
hommes ne seront pas de trop, dans ce cas, pour l'empêcher de
donner l'éveil. J'attendrai Ayrton sur l'îlot, et il ira seul au
navire, puisqu'il a proposé de le faire.»
Les choses ainsi convenues, Ayrton fit ses préparatifs de départ.
Son projet était audacieux, mais il pouvait réussir, grâce à
l'obscurité de la nuit. Une fois arrivé au bâtiment, Ayrton,
accroché, soit aux sous-barbes, soit aux cadènes des haubans,
pourrait reconnaître le nombre et peut-être surprendre les
intentions des convicts.
Ayrton et Pencroff, suivis de leurs compagnons, descendirent sur
le rivage. Ayrton se déshabilla et se frotta de graisse, de
manière à moins souffrir de la température de l'eau, qui était
encore froide.
Il se pouvait, en effet, qu'il fût obligé d'y demeurer durant
plusieurs heures.
Pencroff et Nab, pendant ce temps, étaient allés chercher la
pirogue, amarrée quelques centaines de pas plus haut, sur la berge
de la Mercy, et, quand ils revinrent, Ayrton était prêt à partir.
Une couverture fut jetée sur les épaules d'Ayrton, et les colons
vinrent lui serrer la main.
Ayrton s'embarqua dans la pirogue avec Pencroff.
Il était dix heures et demie du soir, quand tous deux disparurent
dans l'obscurité. Leurs compagnons revinrent les attendre aux
cheminées.
Le canal fut aisément traversé, et la pirogue vint accoster le
rivage opposé de l'îlot. Cela fut fait non sans quelque
précaution, au cas où des pirates eussent rôdé en cet endroit.
Mais, après observation, il parut certain que l'îlot était désert.
Donc, Ayrton, suivi de Pencroff, le traversa d'un pas rapide,
effarouchant les oiseaux nichés dans les trous de roche; puis,
sans hésiter, il se jeta à la mer et nagea sans bruit dans la
direction du navire, dont quelques lumières, allumées depuis peu,
indiquaient alors la situation exacte.
Quant à Pencroff, il se blottit dans une anfractuosité du rivage
et il attendit le retour de son compagnon.
Cependant, Ayrton nageait d'un bras vigoureux et glissait à
travers la nappe d'eau sans y produire même le plus léger
frémissement. Sa tête sortait à peine, et ses yeux étaient fixés
sur la masse sombre du brick, dont les feux se reflétaient dans la
mer.
Il ne pensait qu'au devoir qu'il avait promis d'accomplir, et ne
songeait même pas aux dangers qu'il courait, non seulement à bord
du navire, mais encore dans ces parages que les requins
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