trouvé, et qui donnait la situation exacte de l'île Tabor!»
Ayrton passa sa main sur son front. Puis, après avoir réfléchi:
«Je n'ai jamais jeté de document à la mer! répondit-il.
-- Jamais? s'écria Pencroff.
-- Jamais!»
Et Ayrton, s'inclinant, regagna la porte et partit.
CHAPITRE XVIII
«Le pauvre homme!» dit Harbert, qui, après s'être élancé vers la
porte, revint, après avoir vu Ayrton glisser par la corde de
l'ascenseur et disparaître au milieu de l'obscurité.
«Il reviendra, dit Cyrus Smith.
-- Ah çà, Monsieur Cyrus, s'écria Pencroff, qu'est-ce que cela
veut dire? Comment! Ce n'est pas Ayrton qui a jeté cette bouteille
à la mer? Mais qui donc alors?»
À coup sûr, si jamais question dut être faite, c'était bien celle-
là!
«C'est lui, répondit Nab, seulement le malheureux était déjà à
demi fou.
-- Oui! dit Harbert, et il n'avait plus conscience de ce qu'il
faisait.
-- Cela ne peut s'expliquer qu'ainsi, mes amis, répondit vivement
Cyrus Smith, et je comprends maintenant qu'Ayrton ait pu indiquer
exactement la situation de l'île Tabor, puisque les événements
même qui avaient précédé son abandon dans l'île la lui faisaient
connaître.
-- Cependant, fit observer Pencroff, s'il n'était pas encore une
brute au moment où il rédigeait son document, et s'il y a sept ou
huit ans qu'il l'a jeté à la mer, comment ce papier n'a-t-il pas
été altéré par l'humidité?
-- Cela prouve, répondit Cyrus Smith, qu'Ayrton n'a été privé
d'intelligence qu'à une époque beaucoup plus récente qu'il ne le
croit.
-- Il faut bien qu'il en soit ainsi, répondit Pencroff; sans quoi,
la chose serait inexplicable.
-- Inexplicable, en effet, répondit l'ingénieur, qui semblait ne
pas vouloir prolonger cette conversation.
-- Mais Ayrton a-t-il dit la vérité? demanda le marin.
-- Oui, répondit le reporter. L'histoire qu'il a racontée est
vraie de tous points. Je me rappelle fort bien que les journaux
ont rapporté la tentative faite par lord Glenarvan et le résultat
qu'il avait obtenu.
-- Ayrton a dit la vérité, ajouta Cyrus Smith, n'en doutez pas,
Pencroff, car elle était assez cruelle pour lui. On dit vrai quand
on s'accuse ainsi!»
Le lendemain, -- 21 décembre, -- les colons étaient descendus à la
grève, et, ayant gravi le plateau, ils n'y trouvèrent plus Ayrton.
Ayrton avait gagné pendant la nuit sa maison du corral, et les
colons jugèrent bon de ne point l'importuner de leur présence. Le
temps ferait sans doute ce que les encouragements n'avaient pu
faire.
Harbert, Pencroff et Nab reprirent alors leurs occupations
accoutumées. Précisément, ce jour-là, les mêmes travaux réunirent
Cyrus Smith et le reporter à l'atelier des cheminées.
«Savez-vous, mon cher Cyrus, dit Gédéon Spilett, que l'explication
que vous avez donnée hier au sujet de cette bouteille ne m'a pas
satisfait du tout! Comment admettre que ce malheureux ait pu
écrire ce document et jeter cette bouteille à la mer, sans en
avoir aucunement gardé le souvenir?
-- Aussi n'est-ce pas lui qui l'a jetée, mon cher Spilett.
-- Alors, vous croyez encore...
-- Je ne crois rien, je ne sais rien! répondit Cyrus Smith, en
interrompant le reporter. Je me contente de ranger cet incident
parmi ceux que je n'ai pu expliquer jusqu'à ce jour!
-- En vérité, Cyrus, dit Gédéon Spilett, ces choses sont
incroyables! Votre sauvetage, la caisse échouée sur le sable, les
aventures de Top, cette bouteille enfin... n'aurons-nous donc
jamais le mot de ces énigmes?
-- Si! répondit vivement l'ingénieur, si, quand je devrais
fouiller cette île jusque dans ses entrailles!
-- Le hasard nous donnera peut-être la clef de ce mystère!
-- Le hasard! Spilett! Je ne crois guère au hasard, pas plus que
je ne crois aux mystères en ce monde. Il y a une cause à tout ce
qui se passe d'inexplicable ici, et cette cause, je la
découvrirai. Mais en attendant, observons et travaillons.»
Le mois de janvier arriva. C'était l'année 1867 qui commençait.
Les travaux d'été furent menés assidûment. Pendant les jours qui
suivirent, Harbert et Gédéon Spilett étant allés du côté du
corral, purent constater qu'Ayrton avait pris possession de la
demeure qui lui avait été préparée. Il s'occupait du nombreux
troupeau confié à ses soins, et il devait épargner à ses
compagnons la fatigue de venir tous les deux ou trois jours
visiter le corral.
Cependant, afin de ne plus laisser Ayrton trop longtemps isolé,
les colons lui faisaient assez souvent visite.
Il n'était pas indifférent, non plus, -- étant donnés certains
soupçons que partageaient l'ingénieur et Gédéon Spilett, -- que
cette partie de l'île fût soumise à une certaine surveillance, et
Ayrton, si quelque incident survenait, ne négligerait pas d'en
informer les habitants de Granite-House.
Cependant il pouvait se faire que l'incident fût subit et exigeât
d'être rapidement porté à la connaissance de l'ingénieur. En
dehors même de tous faits se rapportant au mystère de l'île
Lincoln, bien d'autres pouvaient se produire, qui eussent appelé
une prompte intervention des colons, tels que l'apparition d'un
navire passant au large et en vue de la côte occidentale, un
naufrage sur les atterrages de l'ouest, l'arrivée possible de
pirates, etc. Aussi Cyrus Smith résolut-il de mettre le corral en
communication instantanée avec Granite-House.
Ce fut le 10 janvier qu'il fit part de son projet à ses
compagnons.
«Ah çà! Comment allez-vous vous y prendre, Monsieur Cyrus? demanda
Pencroff. Est-ce que, par hasard, vous songeriez à installer un
télégraphe?
-- Précisément, répondit l'ingénieur.
-- Électrique? s'écria Harbert.
-- Électrique, répondit Cyrus Smith. Nous avons tous les éléments
nécessaires pour confectionner une pile, et le plus difficile sera
d'étirer des fils de fer, mais au moyen d'une filière, je pense
que nous en viendrons à bout.
-- Eh bien, après cela, répliqua le marin, je ne désespère plus de
nous voir un jour rouler en chemin de fer!»
On se mit donc à l'ouvrage, en commençant par le plus difficile,
c'est-à-dire par la confection des fils, car si on eût échoué, il
devenait inutile de fabriquer la pile et autres accessoires.
Le fer de l'île Lincoln, on le sait, était de qualité excellente,
et, par conséquent, très propre à se laisser étirer. Cyrus Smith
commença par fabriquer une filière, c'est-à-dire une plaque
d'acier, qui fut percée de trous coniques de divers calibres qui
devaient amener successivement le fil au degré de ténuité voulue.
Cette pièce d'acier, après avoir été trempée, «de tout son dur»,
comme on dit en métallurgie, fut fixée d'une façon inébranlable
sur un bâtis solidement enfoncé dans le sol, à quelques pieds
seulement de la grande chute, dont l'ingénieur allait encore
utiliser la force motrice. En effet, là était le moulin à foulon,
qui ne fonctionnait pas alors, mais dont l'arbre de couche, mû
avec une extrême puissance, pouvait servir à étirer le fil, en
l'enroulant autour de lui.
L'opération fut délicate et demanda beaucoup de soins.
Le fer, préalablement préparé en longues et minces tiges, dont les
extrémités avaient été amincies à la lime, ayant été introduit
dans le grand calibre de la filière, fut étiré par l'arbre de
couche, enroulé sur une longueur de vingt-cinq à trente pieds,
puis déroulé et représenté successivement aux calibres de moindre
diamètre! Finalement, l'ingénieur obtint des fils longs de
quarante à cinquante pieds, qu'il était facile de raccorder et de
tendre sur cette distance de cinq milles qui séparait le corral de
l'enceinte de Granite-House.
Il ne fallut que quelques jours pour mener à bien cette besogne,
et même, dès que la machine eut été mise en train, Cyrus Smith
laissa ses compagnons faire le métier de tréfileurs et s'occupa de
fabriquer sa pile.
Il s'agissait, dans l'espèce, d'obtenir une pile à courant
constant. On sait que les éléments des piles modernes se composent
généralement de charbon de cornue, de zinc et de cuivre. Le cuivre
manquait absolument à l'ingénieur, qui, malgré ses recherches,
n'en avait pas trouvé trace dans l'île Lincoln, et il fallait s'en
passer. Le charbon de cornue, c'est-à-dire ce dur graphite qui se
trouve dans les cornues des usines à gaz, après que la houille a
été déshydrogénée, on eût pu le produire, mais il eût fallu
installer des appareils spéciaux, ce qui aurait été une grosse
besogne. Quant au zinc, on se souvient que la caisse trouvée à la
pointe de l'épave était doublée d'une enveloppe de ce métal, qui
ne pouvait pas être mieux utilisée que dans cette circonstance.
Cyrus Smith, après mûres réflexions, résolut donc de fabriquer une
pile très simple, se rapprochant de celle que Becquerel imagina en
1820, et dans laquelle le zinc est uniquement employé. Quant aux
autres substances, acide azotique et potasse, tout cela était à sa
disposition.
Voici donc comment fut composée cette pile, dont les effets
devaient être produits par la réaction de l'acide et de la potasse
l'un sur l'autre. Un certain nombre de flacons de verre furent
fabriqués et remplis d'acide azotique. L'ingénieur les boucha au
moyen d'un bouchon que traversait un tube de verre fermé à son
extrémité inférieure et destiné à plonger dans l'acide au moyen
d'un tampon d'argile maintenu par un linge. Dans ce tube, par son
extrémité supérieure, il versa alors une dissolution de potasse
qu'il avait préalablement obtenue par l'incinération de diverses
plantes, et, de cette façon, l'acide et la potasse purent réagir
l'un sur l'autre à travers l'argile.
Cyrus Smith prit ensuite deux lames de zinc, dont l'une fut
plongée dans l'acide azotique, l'autre dans la dissolution de
potasse. Aussitôt un courant se produisit, qui alla de la lame du
flacon à celle du tube, et ces deux lames ayant été reliées par un
fil métallique, la lame du tube devint le pôle positif et celle du
flacon le pôle négatif de l'appareil.
Chaque flacon produisit donc autant de courants, qui, réunis,
devaient suffire à provoquer tous les phénomènes de la télégraphie
électrique.
Tel fut l'ingénieux et très simple appareil que construisit Cyrus
Smith, appareil qui allait lui permettre d'établir une
communication télégraphique entre Granite-House et le corral.
Ce fut le 6 février que fut commencée la plantation des poteaux,
munis d'isoloirs en verre, et destinés à supporter le fil, qui
devait suivre la route du corral. Quelques jours après, le fil
était tendu, prêt à produire, avec une vitesse de cent mille
kilomètres par seconde, le courant électrique que la terre se
chargerait de ramener à son point de départ. Deux piles avaient
été fabriquées, l'une pour Granite-House, l'autre pour le corral,
car si le corral devait communiquer avec Granite-House, il pouvait
être utile aussi que Granite-House communiquât avec le corral.
Quant au récepteur et au manipulateur, ils furent très simples.
Aux deux stations, le fil s'enroulait sur un électro-aimant,
c'est-à-dire sur un morceau de fer doux entouré d'un fil. La
communication était-elle établie entre les deux pôles, le courant,
partant du pôle positif, traversait le fil, passait dans
l'électro-aimant, qui s'aimantait temporairement, et revenait par
le sol au pôle négatif. Le courant était-il interrompu, l'électro-
aimant se désaimantait aussitôt. Il suffisait donc de placer une
plaque de fer doux devant l'électro-aimant, qui, attirée pendant
le passage du courant, retombait, quand le courant était
interrompu. Ce mouvement de la plaque ainsi obtenu, Cyrus Smith
put très facilement y rattacher une aiguille disposée sur un
cadran, qui portait en exergue les lettres de l'alphabet, et, de
cette façon, correspondre d'une station à l'autre.
Le tout fut complètement installé le 12 février. Ce jour-là, Cyrus
Smith, ayant lancé le courant à travers le fil, demanda si tout
allait bien au corral, et reçut, quelques instants après, une
réponse satisfaisante d'Ayrton.
Pencroff ne se tenait pas de joie, et chaque matin et chaque soir
il lançait un télégramme au corral, qui ne restait jamais sans
réponse.
Ce mode de communication présenta deux avantages très réels,
d'abord parce qu'il permettait de constater la présence d'Ayrton
au corral, et ensuite parce qu'il ne le laissait pas dans un
complet isolement. D'ailleurs, Cyrus Smith ne laissait jamais
passer une semaine sans l'aller voir, et Ayrton venait de temps en
temps à Granite-House, où il trouvait toujours bon accueil.
La belle saison s'écoula ainsi au milieu des travaux habituels.
Les ressources de la colonie, particulièrement en légumes et en
céréales, s'accroissaient de jour en jour, et les plants rapportés
de l'île Tabor avaient parfaitement réussi. Le plateau de Grande-
vue présentait un aspect très rassurant. La quatrième récolte de
blé avait été admirable, et, on le pense bien, personne ne s'avisa
de compter si les quatre cents milliards de grains figuraient à la
moisson. Cependant, Pencroff avait eu l'idée de le faire, mais
Cyrus Smith lui ayant appris que, quand bien même il parviendrait
à compter trois cents grains par minute, soit neuf mille à
l'heure, il lui faudrait environ cinq mille cinq cents ans pour
achever son opération, le brave marin crut devoir y renoncer.
Le temps était magnifique, la température très chaude dans la
journée; mais, le soir, les brises du large venaient tempérer les
ardeurs de l'atmosphère et procuraient des nuits fraîches aux
habitants de Granite-House. Cependant il y eut quelques orages,
qui, s'ils n'étaient pas de longue durée, tombaient, du moins, sur
l'île Lincoln avec une force extraordinaire. Durant quelques
heures, les éclairs ne cessaient d'embraser le ciel et les
roulements du tonnerre ne discontinuaient pas.
Vers cette époque, la petite colonie était extrêmement prospère.
Les hôtes de la basse-cour pullulaient, et l'on vivait sur son
trop-plein, car il devenait urgent de ramener sa population à un
chiffre plus modéré. Les porcs avaient déjà produit des petits, et
l'on comprend que les soins à donner à ces animaux absorbaient une
grande partie du temps de Nab et de Pencroff. Les onaggas, qui
avaient donné deux jolies bêtes, étaient le plus souvent montés
par Gédéon Spilett et Harbert, devenu un excellent cavalier sous
la direction du reporter, et on les attelait aussi au chariot,
soit pour transporter à Granite-House le bois et la houille, soit
les divers produits minéraux que l'ingénieur employait.
Plusieurs reconnaissances furent poussées, vers cette époque,
jusque dans les profondeurs des forêts du Far-West. Les
explorateurs pouvaient s'y hasarder sans avoir à redouter les
excès de la température, car les rayons solaires perçaient à peine
l'épaisse ramure qui s'enchevêtrait au-dessus de leur tête. Ils
visitèrent ainsi toute la rive gauche de la Mercy, que bordait la
route qui allait du corral à l'embouchure de la rivière de la
chute.
Mais, pendant ces excursions, les colons eurent soin d'être bien
armés, car ils rencontraient fréquemment certains sangliers, très
sauvages et très féroces, contre lesquels il fallait lutter
sérieusement.
Il y fut aussi fait, pendant cette saison, une guerre terrible aux
jaguars. Gédéon Spilett leur avait voué une haine toute spéciale,
et son élève Harbert le secondait bien. Armés comme ils l'étaient,
ils ne redoutaient guère la rencontre de l'un de ces fauves.
La hardiesse d'Harbert était superbe, et le sang-froid du reporter
étonnant. Aussi une vingtaine de magnifiques peaux ornaient-elles
déjà la grande salle de Granite-House, et si cela continuait, la
race des jaguars serait bientôt éteinte dans l'île, but que
poursuivaient les chasseurs.
L'ingénieur prit part quelquefois à diverses reconnaissances qui
furent faites dans les portions inconnues de l'île, qu'il
observait avec une minutieuse attention. C'étaient d'autres traces
que celles des animaux qu'il cherchait dans les portions les plus
épaisses de ces vastes bois, mais jamais rien de suspect n'apparut
à ses yeux. Ni Top, ni Jup, qui l'accompagnaient, ne laissaient
pressentir par leur attitude qu'il y eût rien d'extraordinaire, et
pourtant, plus d'une fois encore, le chien aboya à l'orifice de ce
puits que l'ingénieur avait exploré sans résultat.
Ce fut à cette époque que Gédéon Spilett, aidé d'Harbert, prit
plusieurs vues des parties les plus pittoresques de l'île, au
moyen de l'appareil photographique qui avait été trouvé dans la
caisse et dont on n'avait pas fait usage jusqu'alors.
Cet appareil, muni d'un puissant objectif, était très complet.
Substances nécessaires à la reproduction photographique, collodion
pour préparer la plaque de verre, nitrate d'argent pour la
sensibiliser, hyposulfate de soude pour fixer l'image obtenue,
chlorure d'ammonium pour baigner le papier destiné à donner
l'épreuve positive, acétate de soude et chlorure d'or pour
imprégner cette dernière, rien ne manquait. Les papiers mêmes
étaient là, tout chlorurés, et avant de les poser dans le châssis
sur les épreuves négatives, il suffisait de les tremper pendant
quelques minutes dans le nitrate d'argent étendu d'eau.
Le reporter et son aide devinrent donc, en peu de temps, d'habiles
opérateurs, et ils obtinrent d'assez belles épreuves de paysages,
tels que l'ensemble de l'île, pris du plateau de Grande-vue, avec
le mont Franklin à l'horizon, l'embouchure de la Mercy, si
pittoresquement encadrée dans ses hautes roches, la clairière et
le corral adossé aux premières croupes de la montagne, tout le
développement si curieux du cap griffe, de la pointe de l'épave,
etc.
Les photographes n'oublièrent pas de faire le portrait de tous les
habitants de l'île, sans excepter personne.
«Ça peuple», disait Pencroff.
Et le marin était enchanté de voir son image, fidèlement
reproduite, orner les murs de Granite-House, et il s'arrêtait
volontiers devant cette exposition comme il eût fait aux plus
riches vitrines de Broadway.
Mais, il faut le dire, le portrait le mieux réussi fut
incontestablement celui de maître Jup. Maître Jup avait posé avec
un sérieux impossible à décrire, et son image était parlante!
«On dirait qu'il va faire la grimace!» s'écriait Pencroff.
Et si maître Jup n'eût pas été content, c'est qu'il aurait été
bien difficile; mais il l'était, et il contemplait son image d'un
air sentimental, qui laissait percer une légère dose de fatuité.
Les grandes chaleurs de l'été se terminèrent avec le mois de mars.
Le temps fut quelquefois pluvieux, mais l'atmosphère était chaude
encore. Ce mois de mars, qui correspond au mois de septembre des
latitudes boréales, ne fut pas aussi beau qu'on aurait pu
l'espérer. Peut-être annonçait-il un hiver précoce et rigoureux.
On put même croire, un matin, -- le 21, -- que les premières
neiges avaient fait leur apparition. En effet, Harbert, s'étant
mis de bonne heure à l'une des fenêtres de Granite-House, s'écria:
«Tiens! L'îlot est couvert de neige!
-- De la neige à cette époque?» répondit le reporter, qui avait
rejoint le jeune garçon.
Leurs compagnons furent bientôt près d'eux, et ils ne purent
constater qu'une chose, c'est que non seulement l'îlot, mais toute
la grève, au bas de Granite-House, était couverte d'une couche
blanche, uniformément répandue sur le sol.
«C'est bien de la neige! dit Pencroff.
-- Ou cela lui ressemble beaucoup! répondit Nab.
-- Mais le thermomètre marque cinquante-huit degrés (14
centigrades au-dessus de zéro)!» fit observer Gédéon Spilett.
Cyrus Smith regardait la nappe blanche sans se prononcer, car il
ne savait vraiment pas comment expliquer ce phénomène, à cette
époque de l'année et par une telle température.
«Mille diables! s'écria Pencroff, nos plantations vont être
gelées!»
Et le marin se disposait à descendre, quand il fut précédé par
l'agile Jup, qui se laissa couler jusqu'au sol.
Mais l'orang n'avait pas touché terre, que l'énorme couche de
neige se soulevait et s'éparpillait dans l'air en flocons
tellement innombrables, que la lumière du soleil en fut voilée
pendant quelques minutes.
«Des oiseaux!» s'écria Harbert.
C'étaient, en effet, des essaims d'oiseaux de mer, au plumage d'un
blanc éclatant. Ils s'étaient abattus par centaines de mille sur
l'îlot et sur la côte, et ils disparurent au loin, laissant les
colons ébahis comme s'ils eussent assisté à un changement à vue,
qui eût fait succéder l'été à l'hiver dans un décor de féerie.
Malheureusement, le changement avait été si subit, que ni le
reporter ni le jeune garçon ne parvinrent à abattre un de ces
oiseaux, dont ils ne purent reconnaître l'espèce. Quelques jours
après, c'était le 26 mars, et il y avait deux ans que les
naufragés de l'air avaient été jetés sur l'île Lincoln!
CHAPITRE XIX
Deux ans déjà! Et depuis deux ans les colons n'avaient eu aucune
communication avec leurs semblables! Ils étaient sans nouvelles du
monde civilisé, perdus sur cette île, aussi bien que s'ils eussent
été sur quelque infime astéroïde du monde solaire! Que se passait-
il alors dans leur pays? L'image de la patrie était toujours
présente à leurs yeux, cette patrie déchirée par la guerre civile,
au moment où ils l'avaient quittée, et que la rébellion du sud
ensanglantait peut-être encore! C'était pour eux une grande
douleur, et souvent ils s'entretenaient de ces choses, sans jamais
douter, cependant, que la cause du nord ne dût triompher pour
l'honneur de la confédération américaine.
Pendant ces deux années, pas un navire n'avait passé en vue de
l'île, ou du moins pas une voile n'avait été aperçue. Il était
évident que l'île Lincoln se trouvait en dehors des routes
suivies, et même qu'elle était inconnue, -- ce que prouvaient les
cartes, d'ailleurs, -- car à défaut d'un port, son aiguade aurait
dû attirer les bâtiments désireux de renouveler leur provision
d'eau. Mais la mer qui l'entourait était toujours déserte, aussi
loin que pouvait s'étendre le regard, et les colons ne devaient
guère compter que sur eux-mêmes pour se rapatrier.
Cependant une chance de salut existait, et cette chance fut
précisément discutée, un jour de la première semaine d'avril, par
les colons, qui étaient réunis dans la salle de Granite-House.
Précisément, il avait été question de l'Amérique, et on avait
parlé du pays natal, qu'on avait si peu d'espérance de revoir.
«Décidément, nous n'aurons qu'un moyen, dit Gédéon Spilett, un
seul de quitter l'île Lincoln, ce sera de construire un bâtiment
assez grand pour tenir la mer pendant quelques centaines de
milles. Il me semble que, quand on a fait une chaloupe, on peut
bien faire un navire!
-- Et que l'on peut bien aller aux Pomotou, ajouta Harbert, quand
on est allé à l'île Tabor!
-- Je ne dis pas non, répondit Pencroff, qui avait toujours voix
prépondérante dans les questions maritimes, je ne dis pas non,
quoique ce ne soit pas tout à fait la même chose d'aller près et
d'aller loin! Si notre chaloupe avait été menacée de quelque
mauvais coup de vent pendant le voyage à l'île Tabor, nous savions
que le port n'était éloigné ni d'un côté ni de l'autre; mais douze
cents milles à franchir, c'est un joli bout de chemin, et la terre
la plus rapprochée est au moins à cette distance!
-- Est-ce que, le cas échéant, Pencroff, vous ne tenteriez pas
l'aventure? demanda le reporter.
-- Je tenterai tout ce que l'on voudra, Monsieur Spilett, répondit
le marin, et vous savez bien que je ne suis point homme à reculer!
-- Remarque, d'ailleurs, que nous comptons un marin de plus parmi
nous, fit observer Nab.
-- Qui donc? demanda Pencroff.
-- Ayrton.
-- C'est juste, répondit Harbert.
-- S'il consentait à venir! fit observer Pencroff.
-- Bon! dit le reporter, croyez-vous donc que si le yacht de lord
Glenarvan se fût présenté à l'île Tabor pendant qu'il l'habitait
encore, Ayrton aurait refusé de partir?
-- Vous oubliez, mes amis, dit alors Cyrus Smith, qu'Ayrton
n'avait plus sa raison pendant les dernières années de son séjour.
Mais la question n'est pas là. Il s'agit de savoir si nous devons
compter parmi nos chances de salut ce retour du navire écossais.
Or, lord Glenarvan a promis à Ayrton de venir le reprendre à l'île
Tabor, quand il jugerait ses crimes suffisamment expiés, et je
crois qu'il reviendra.
-- Oui, dit le reporter, et j'ajouterai qu'il reviendra bientôt,
car voilà douze ans qu'Ayrton a été abandonné!
-- Eh! répondit Pencroff, je suis bien d'accord avec vous que le
lord reviendra, et bientôt même. Mais où relâchera-t-il? à l'île
Tabor, et non à l'île Lincoln.
-- Cela est d'autant plus certain, répondit Harbert, que l'île
Lincoln n'est pas même portée sur la carte.
-- Aussi, mes amis, reprit l'ingénieur, devons-nous prendre les
précautions nécessaires pour que notre présence et celle d'Ayrton
à l'île Lincoln soient signalées à l'île Tabor.
-- Évidemment, répondit le reporter, et rien n'est plus aisé que
de déposer, dans cette cabane qui fut la demeure du capitaine
Grant et d'Ayrton, une notice donnant la situation de notre île,
notice que lord Glenarvan ou son équipage ne pourront manquer de
trouver.
-- Il est même fâcheux, fit observer le marin, que nous ayons
oublié de prendre cette précaution lors de notre premier voyage à
l'île Tabor.
-- Et pourquoi l'aurions-nous prise? répondit Harbert. Nous ne
connaissions pas l'histoire d'Ayrton, à ce moment; nous ignorions
qu'on dût venir le rechercher un jour, et quand nous avons su
cette histoire, la saison était trop avancée pour nous permettre
de retourner à l'île Tabor.
-- Oui, répondit Cyrus Smith, il était trop tard, et il faut
remettre cette traversée au printemps prochain.
-- Mais si le yacht écossais venait d'ici là? dit Pencroff.
-- Ce n'est pas probable, répondit l'ingénieur, car lord Glenarwan
ne choisirait pas la saison d'hiver pour s'aventurer dans ces mers
lointaines. Ou il est déjà revenu à l'île Tabor depuis que Ayrton
est avec nous, c'est-à-dire depuis cinq mois, et il en est
reparti, ou il ne viendra que plus tard, et il sera temps, dès les
premiers beaux jours d'octobre, d'aller à l'île Tabor et d'y
laisser une notice.
-- Il faut avouer, dit Nab, que ce serait bien malheureux si le
Duncan avait reparu dans ces mers depuis quelques mois seulement!
-- J'espère qu'il n'en est rien, répondit Cyrus Smith, et que le
ciel ne nous aura pas enlevé la meilleure chance qui nous reste!
-- Je crois, fit observer le reporter, qu'en tous les cas nous
saurons à quoi nous en tenir lorsque nous serons retournés à l'île
Tabor, car si les écossais y sont revenus, ils auront
nécessairement laissé quelques traces de leur passage.
-- Cela est évident, répondit l'ingénieur. Ainsi donc, mes amis,
puisque nous avons cette chance de rapatriement, attendons avec
patience, et si elle nous est enlevée, nous verrons alors ce que
nous devrons faire.
-- En tout cas, dit Pencroff, il est bien entendu que si nous
quittons l'île Lincoln d'une façon ou d'une autre, ce ne sera pas
parce que nous nous y trouvons mal!
-- Non, Pencroff, répondit l'ingénieur, ce sera parce que nous y
sommes loin de tout ce qu'un homme doit chérir le plus au monde,
sa famille, ses amis, son pays natal!»
Les choses étant ainsi décidées, il ne fut plus question
d'entreprendre la construction d'un navire assez grand pour
s'aventurer, soit jusqu'aux archipels, dans le nord, soit jusqu'à
la Nouvelle-Zélande, dans l'ouest, et on ne s'occupa que des
travaux accoutumés en vue d'un troisième hivernage à Granite-
House.
Toutefois, il fut aussi décidé que la chaloupe serait employée,
avant les mauvais jours, à faire un voyage autour de l'île. La
reconnaissance complète des côtes n'était pas terminée encore, et
les colons n'avaient qu'une idée imparfaite du littoral à l'ouest
et au nord, depuis l'embouchure de la rivière de la chute
jusqu'aux caps mandibule, non plus que de l'étroite baie qui se
creusait entre eux comme une mâchoire de requin.
Le projet de cette excursion fut mis en avant par Pencroff, et
Cyrus Smith y donna pleine adhésion, car il voulait voir par lui-
même toute cette portion de son domaine.
Le temps était variable alors, mais le baromètre n'oscillait pas
par mouvements brusques, et l'on pouvait donc compter sur un temps
maniable.
Précisément, pendant la première semaine d'avril, après une forte
baisse barométrique, la reprise de la hausse fut signalée par un
fort coup de vent d'ouest qui dura cinq à six jours; puis,
l'aiguille de l'instrument redevint stationnaire à une hauteur de
vingt-neuf pouces et neuf dixièmes (759, 45 mm), et les
circonstances parurent propices à l'exploration.
Le jour du départ fut fixé au 16 avril, et le Bonadventure,
mouillé au port ballon, fut approvisionné pour un voyage qui
pouvait avoir quelque durée.
Cyrus Smith prévint Ayrton de l'expédition projetée et lui proposa
d'y prendre part; mais, Ayrton ayant préféré rester à terre, il
fut décidé qu'il viendrait à Granite-House pendant l'absence de
ses compagnons. Maître Jup devait lui tenir compagnie et ne fit
aucune récrimination.
Le 16 avril, au matin, tous les colons, accompagnés de Top,
étaient embarqués. Le vent soufflait de la partie du sud-ouest, en
belle brise, et le Bonadventure dut louvoyer en quittant le port
ballon, afin de gagner le promontoire du reptile. Sur les quatre-
vingt-dix milles que mesurait le périmètre de l'île, la côte sud
en comptait une vingtaine depuis le port jusqu'au promontoire. De
là, nécessité d'enlever ces vingt milles au plus près, car le vent
était absolument debout.
Il ne fallut pas moins de la journée entière pour atteindre le
promontoire, car l'embarcation, en quittant le port, ne trouva
plus que deux heures de jusant et eut, au contraire, six heures de
flot qu'il fut très difficile d'étaler. La nuit était donc venue,
quand le promontoire fut doublé.
Pencroff proposa alors à l'ingénieur de continuer la route à
petite vitesse, avec deux ris dans sa voile. Mais Cyrus Smith
préféra mouiller à quelques encablures de terre, afin de revoir
cette partie de la côte pendant le jour. Il fut même convenu que,
puisqu'il s'agissait d'une exploration minutieuse du littoral de
l'île, on ne naviguerait pas la nuit, et que, le soir venu, on
jetterait l'ancre près de terre, tant que le temps le permettrait.
La nuit se passa donc au mouillage sous le promontoire, et le vent
étant tombé avec la brume, le silence ne fut plus troublé. Les
passagers, à l'exception du marin, dormirent peut-être un peu
moins bien à bord du Bonadventure qu'ils n'eussent fait dans leurs
chambres de Granite-House, mais enfin ils dormirent.
Le lendemain, 17 avril, Pencroff appareilla dès le point du jour,
et, grand largue et bâbord amures, il put ranger de très près la
côte occidentale.
Les colons connaissaient cette côte boisée, si magnifique,
puisqu'ils en avaient déjà parcouru à pied la lisière, et pourtant
elle excita encore toute leur admiration. Ils côtoyaient la terre
d'aussi près que possible, en modérant leur vitesse, de manière à
tout observer, prenant garde seulement de heurter quelques troncs
d'arbres qui flottaient çà et là.
Plusieurs fois même, ils jetèrent l'ancre, et Gédéon Spilett prit
des vues photographiques de ce superbe littoral.
Vers midi, le Bonadventure était arrivé à l'embouchure de la
rivière de la chute. Au delà, sur la rive droite, les arbres
reparaissaient, mais plus clairsemés, et, trois milles plus loin,
ils ne formaient plus que des bouquets isolés entre les
contreforts occidentaux du mont, dont l'aride échine se
prolongeait jusqu'au littoral. Quel contraste entre la portion sud
et la portion nord de cette côte! Autant celle-là était boisée et
verdoyante, autant l'autre était âpre et sauvage! On eût dit une
de ces «côtes de fer», comme on les appelle en certains pays, et
sa contexture tourmentée semblait indiquer qu'une véritable
cristallisation s'était brusquement produite dans le basalte
encore bouillant des époques géologiques. Entassement d'un aspect
terrible, qui eût épouvanté tout d'abord les colons, si le hasard
les eût jetés sur cette partie de l'île! Lorsqu'ils étaient au
sommet du mont Franklin, ils n'avaient pu reconnaître l'aspect
profondément sinistre de ce rivage, car ils le dominaient de trop
haut; mais, vu de la mer, ce littoral se présentait avec un
caractère d'étrangeté, dont l'équivalent ne se rencontrait peut-
être pas en aucun coin du monde.
Le Bonadventure passa devant cette côte, qu'il prolongea à la
distance d'un demi-mille. Il fut facile de voir qu'elle se
composait de blocs de toutes dimensions, depuis vingt pieds
jusqu'à trois cents pieds de hauteur, et de toutes formes,
cylindriques comme des tours, prismatiques comme des clochers,
pyramidaux comme des obélisques, coniques comme des cheminées
d'usine. Une banquise des mers glaciales n'eût pas été plus
capricieusement dressée dans sa sublime horreur! Ici, des ponts
jetés d'un roc à l'autre; là, des arceaux disposés comme ceux
d'une nef, dont le regard ne pouvait découvrir la profondeur; en
un endroit, de larges excavations, dont les voûtes présentaient un
aspect monumental; en un autre, une véritable cohue de pointes, de
pyramidions, de flèches comme aucune cathédrale gothique n'en a
jamais compté. Tous les caprices de la nature, plus variés encore
que ceux de l'imagination, dessinaient ce littoral grandiose, qui
se prolongeait sur une longueur de huit à neuf milles.
Cyrus Smith et ses compagnons regardaient avec un sentiment de
surprise qui touchait à la stupéfaction.
Mais, s'ils restaient muets, Top, lui, ne se gênait pas pour jeter
des aboiements que répétaient les mille échos de la muraille
basaltique. L'ingénieur observa même que ces aboiements avaient
quelque chose de bizarre, comme ceux que le chien faisait entendre
à l'orifice du puits de Granite-House.
«Accostons», dit-il.
Et le Bonadventure vint raser d'aussi près que possible les
rochers du littoral. Peut-être existait-il là quelque grotte qu'il
convenait d'explorer? Mais Cyrus Smith ne vit rien, pas une
caverne, pas une anfractuosité qui pût servir de retraite à un
être quelconque, car le pied des roches baignait dans le ressac
même des eaux. Bientôt les aboiements de Top cessèrent, et
l'embarcation reprit sa distance à quelques encablures du
littoral.
Dans la portion nord-ouest de l'île, le rivage redevint plat et
sablonneux. Quelques rares arbres se profilaient au-dessus d'une
terre basse et marécageuse, que les colons avaient déjà entrevue,
et, par un contraste violent avec l'autre côte si déserte, la vie
se manifestait alors par la présence de myriades d'oiseaux
aquatiques.
Le soir, le Bonadventure mouilla dans un léger renfoncement du
littoral, au nord de l'île, près de terre, tant les eaux étaient
profondes en cet endroit.
La nuit se passa paisiblement, car la brise s'éteignit, pour ainsi
dire, avec les dernières lueurs du jour, et elle ne reprit qu'avec
les premières nuances de l'aube.
Comme il était facile d'accoster la terre, ce matin-là, les
chasseurs attitrés de la colonie, c'est-à-dire Harbert et Gédéon
Spilett, allèrent faire une promenade de deux heures et revinrent
avec plusieurs chapelets de canards et de bécassines.
Top avait fait merveille, et pas un gibier n'avait été perdu,
grâce à son zèle et à son adresse.
À huit heures du matin, le Bonadventure
appareillait et filait très rapidement en s'élevant vers le cap
mandibule-nord, car il avait vent arrière, et la brise tendait à
fraîchir.
«Du reste, dit Pencroff, je ne serais pas étonné qu'il se préparât
quelque coup de vent d'ouest. Hier, le soleil s'est couché sur un
horizon très rouge, et voici, ce matin, des «queues de chat «qui
ne présagent rien de bon.»
Ces queues de chat étaient des cirrus effilés, éparpillés au
zénith, et dont la hauteur n'est jamais inférieure à cinq mille
pieds au-dessus du niveau de la mer. On eût dit de légers morceaux
de ouate, dont la présence annonce ordinairement quelque trouble
prochain dans les éléments.
«Eh bien, dit Cyrus Smith, portons autant de toile que nous en
pouvons porter, et allons chercher refuge dans le golfe du requin.
Je pense que le Bonadventure y sera en sûreté.
-- Parfaitement, répondit Pencroff, et, d'ailleurs, la côte nord
n'est formée que de dunes peu intéressantes à considérer.
-- Je ne serais pas fâché, ajouta l'ingénieur, de passer non
seulement la nuit, mais encore la journée de demain dans cette
baie, qui mérite d'être explorée avec soin.
-- Je crois que nous y serons forcés, que nous le voulions ou non,
répondit Pencroff, car l'horizon commence à devenir menaçant dans
la partie de l'ouest. Voyez comme il s'encrasse!
-- En tout cas, nous avons bon vent pour gagner le cap mandibule,
fit observer le reporter.
-- Très bon vent, répondit le marin; mais pour entrer dans le
golfe, il faudra louvoyer, et j'aimerais assez y voir clair dans
ces parages que je ne connais pas!
-- Parages qui doivent être semés d'écueils, ajouta Harbert, si
nous en jugeons par ce que nous avons vu à la côte sud du golfe du
requin.
-- Pencroff, dit alors Cyrus Smith, faites pour le mieux, nous
nous en rapportons à vous.
-- Soyez tranquille, Monsieur Cyrus, répondit le marin, je ne
m'exposerai pas sans nécessité! J'aimerais mieux un coup de
couteau dans mes oeuvres vives qu'un coup de roche dans celles de
mon Bonadventure!»
Ce que Pencroff appelait oeuvres vives, c'était la partie immergée
de la carène de son embarcation, et il y tenait plus qu'à sa
propre peau!
«Quelle heure est-il? demanda Pencroff.
-- Dix heures, répondit Gédéon Spilett.
-- Et quelle distance avons-nous à parcourir jusqu'au cap,
Monsieur Cyrus?
-- Environ quinze milles, répondit l'ingénieur.
-- C'est l'affaire de deux heures et demie, dit alors le marin, et
nous serons par le travers du cap entre midi et une heure.
Malheureusement, la marée renversera à ce moment, et le jusant
sortira du golfe. Je crains donc bien qu'il ne soit difficile d'y
entrer, ayant vent et mer contre nous.
-- D'autant plus que c'est aujourd'hui pleine lune, fit observer
Harbert, et que ces marées d'avril sont très fortes.
-- Eh bien, Pencroff, demanda Cyrus Smith, ne pouvez-vous mouiller
à la pointe du cap?
-- Mouiller près de terre, avec du mauvais temps en perspective!
s'écria le marin. Y pensez-vous, Monsieur Cyrus? Ce serait vouloir
se mettre volontairement à la côte!
-- Alors, que ferez-vous?
-- J'essayerai de tenir le large jusqu'au flot, c'est-à-dire
jusqu'à sept heures du soir, et s'il fait encore un peu jour, je
tenterai d'entrer dans le golfe; sinon, nous resterons à courir
bord sur bord pendant toute la nuit, et nous entrerons demain au
soleil levant.
-- Je vous l'ai dit, Pencroff, nous nous en rapportons à vous,
répondit Cyrus Smith.
-- Ah! fit Pencroff, s'il y avait seulement un phare sur cette
côte, ce serait plus commode pour les navigateurs!
-- Oui, répondit Harbert, et cette fois-ci, nous n'aurons pas
d'ingénieur complaisant qui nous allume un feu pour nous guider au
port!
-- Tiens, au fait, mon cher Cyrus, dit Gédéon Spilett, nous ne
vous avons jamais remercié; mais franchement, sans ce feu, nous
n'aurions jamais pu atteindre...
-- Un feu...? demanda Cyrus Smith, très étonné des paroles du
reporter.
-- Nous voulons dire, Monsieur Cyrus, répondit Pencroff, que nous
avons été très embarrassés à bord du Bonadventure, pendant les
dernières heures qui ont précédé notre retour, et que nous aurions
passé sous le vent de l'île, sans la précaution que vous avez
prise d'allumer un feu dans la nuit du 19 au 20 octobre, sur le
plateau de Granite-House.
-- Oui, oui!... c'est une heureuse idée que j'ai eue là! répondit
l'ingénieur.
-- Et cette fois, ajouta le marin, à moins que la pensée n'en
vienne à Ayrton, il n'y aura personne pour nous rendre ce petit
service!
-- Non! Personne!» répondit Cyrus Smith.
Et quelques instants après, se trouvant seul à l'avant de
l'embarcation avec le reporter, l'ingénieur se penchait à son
oreille et lui disait:
«S'il est une chose certaine en ce monde, Spilett, c'est que je
n'ai jamais allumé de feu dans la nuit du 19 au 20 octobre, ni sur
le plateau de Granite-House, ni en aucune autre partie de l'île!»
CHAPITRE XX
Les choses se passèrent ainsi que l'avait prévu Pencroff, car ses
pressentiments ne pouvaient tromper. Le vent vint à fraîchir, et,
de bonne brise, il passa à l'état de coup de vent, c'est-à-dire
qu'il acquit une vitesse de quarante à quarante-cinq milles à
l'heure, et qu'un bâtiment en pleine mer eût été au bas ris, avec
ses perroquets calés. Or, comme il était environ six heures quand
le Bonadventure fut par le travers du golfe, et qu'en ce moment le
jusant se faisait sentir, il fut impossible d'y entrer. Force fut
donc de tenir le large, car, lors même qu'il l'aurait voulu,
Pencroff n'eût pas même pu atteindre l'embouchure de la Mercy.
Donc, après avoir installé son foc au grand mât en guise de
tourmentin, il attendit, en présentant le cap à terre.
Très heureusement, si le vent fut très fort, la mer, couverte par
la côte, ne grossit pas extrêmement. On n'eut donc pas à redouter
les coups de lame, qui sont un grand danger pour les petites
embarcations.
Le Bonadventure n'aurait pas chaviré, sans doute, car il était
bien lesté; mais d'énormes paquets d'eau, tombant à bord, auraient
pu le compromettre, si les panneaux n'avaient pas résisté.
Pencroff, en habile marin, para à tout événement. Certes! Il avait
une confiance extrême dans son embarcation, mais il n'en attendit
pas moins le jour avec une certaine anxiété.
Pendant cette nuit, Cyrus Smith et Gédéon Spilett n'eurent pas
l'occasion de causer ensemble, et cependant la phrase prononcée à
l'oreille du reporter par l'ingénieur valait bien que l'on
discutât encore une fois cette mystérieuse influence qui semblait
régner sur l'île Lincoln. Gédéon Spilett ne cessa de songer à ce
nouvel et inexplicable incident, à cette apparition d'un feu sur
la côte de l'île. Ce feu, il l'avait bien réellement vu! Ses
compagnons, Harbert et Pencroff, l'avaient vu comme lui! Ce feu
leur avait servi à reconnaître la situation de l'île pendant cette
nuit sombre, et ils ne pouvaient douter que ce ne fût la main de
l'ingénieur qui l'eût allumé, et voilà que Cyrus Smith déclarait
formellement qu'il n'avait rien fait de tel!
Gédéon Spilett se promit de revenir sur cet incident, dès que le
Bonadventure serait de retour, et de pousser Cyrus Smith à mettre
ses compagnons au courant de ces faits étranges. Peut-être se
déciderait-on alors à faire, en commun, une investigation complète
de toutes les parties de l'île Lincoln.
Quoi qu'il en soit, ce soir-là aucun feu ne s'alluma sur ces
rivages, inconnus encore, qui formaient l'entrée du golfe, et la
petite embarcation continua de se tenir au large pendant toute la
nuit.
Quand les premières lueurs de l'aube se dessinèrent sur l'horizon
de l'est, le vent, qui avait légèrement calmi, tourna de deux
quarts et permit à Pencroff d'embouquer plus facilement l'étroite
entrée du golfe. Vers sept heures du matin, le Bonadventure, après
avoir laissé porter sur le cap mandibule-nord, entrait prudemment
dans la passe et se hasardait sur ces eaux, enfermées dans le plus
étrange cadre de laves.
«Voilà, dit Pencroff, un bout de mer qui ferait une rade
admirable, où des flottes pourraient évoluer à leur aise!
-- Ce qui est surtout curieux, fit observer Cyrus Smith, c'est que
ce golfe a été formé par deux coulées de laves, vomies par le
volcan, qui se sont accumulées par des éruptions successives. Il
en résulte donc que ce golfe est abrité complètement sur tous les
côtés, et il est à croire que, même par les plus mauvais vents, la
mer y est calme comme un lac.
-- Sans doute, reprit le marin, puisque le vent, pour y pénétrer,
n'a que cet étroit goulet creusé entre les deux caps, et encore le
cap du nord couvre-t-il celui du sud, de manière à rendre très
difficile l'entrée des rafales. En vérité, notre Bonadventure
pourrait y demeurer d'un bout de l'année à l'autre sans même se
raidir sur ses ancres!
-- C'est un peu grand pour lui! fit observer le reporter.
-- Eh! Monsieur Spilett, répondit le marin, je conviens que c'est
trop grand pour le Bonadventure, mais si les flottes de l'union
ont besoin d'un abri sûr dans le Pacifique, je crois qu'elles ne
trouveront jamais mieux que cette rade!
-- Nous sommes dans la gueule du requin, fit alors observer Nab,
en faisant allusion à la forme du golfe.
-- En pleine gueule, mon brave Nab! répondit Harbert, mais vous
n'avez pas peur qu'elle se referme sur nous, n'est-ce pas?
-- Non, Monsieur Harbert, répondit Nab, et pourtant ce golfe-là ne
me plaît pas beaucoup! Il a une physionomie méchante!
-- Bon! s'écria Pencroff, voilà Nab qui déprécie mon golfe, au
moment où je médite d'en faire hommage à l'Amérique!
-- Mais, au moins, les eaux sont-elles profondes? demanda
l'ingénieur, car ce qui suffit à la quille du Bonadventure ne
suffirait pas à celle de nos vaisseaux cuirassés.
-- Facile à vérifier», répondit Pencroff.
Et le marin envoya par le fond une longue corde qui lui servait de
ligne de sonde, et à laquelle était attaché un bloc de fer. Cette
ligne mesurait environ cinquante brasses, et elle se déroula
jusqu'au bout sans heurter le sol.
«Allons, fit Pencroff, nos vaisseaux peuvent venir ici! Ils
n'échoueront pas!
-- En effet, dit Cyrus Smith, c'est un véritable abîme que ce
golfe; mais, en tenant compte de l'origine plutonienne de l'île,
il n'est pas étonnant que le fond de la mer offre de pareilles
,
'
!
»
1
2
.
,
:
3
4
«
'
!
-
.
5
6
-
-
?
'
.
7
8
-
-
!
»
9
10
,
'
,
.
11
12
13
14
15
16
17
«
!
»
,
,
'
18
,
,
19
'
'
.
20
21
«
,
.
22
23
-
-
,
,
'
,
'
-
24
?
!
'
25
?
?
»
26
27
,
,
'
-
28
!
29
30
«
'
,
,
31
.
32
33
-
-
!
,
'
'
34
.
35
36
-
-
'
'
,
,
37
,
'
38
'
,
39
'
40
.
41
42
-
-
,
,
'
'
43
,
'
44
'
'
,
'
-
-
45
'
?
46
47
-
-
,
,
'
'
48
'
'
'
49
.
50
51
-
-
'
,
;
,
52
.
53
54
-
-
,
,
'
,
55
.
56
57
-
-
-
-
?
.
58
59
-
-
,
.
'
'
60
.
61
62
'
.
63
64
-
-
,
,
'
,
65
,
.
66
'
!
»
67
68
,
-
-
,
-
-
69
,
,
,
'
.
70
,
71
'
.
72
'
73
.
74
75
,
76
.
,
-
,
77
'
.
78
79
«
-
,
,
,
'
80
'
81
!
82
,
83
?
84
85
-
-
'
-
'
,
.
86
87
-
-
,
.
.
.
88
89
-
-
,
!
,
90
.
91
'
'
!
92
93
-
-
,
,
,
94
!
,
,
95
,
.
.
.
'
-
96
?
97
98
-
-
!
'
,
,
99
!
100
101
-
-
-
!
102
103
-
-
!
!
,
104
.
105
'
,
,
106
.
,
.
»
107
108
.
'
'
.
109
'
.
110
,
111
,
'
112
.
'
113
,
114
115
.
116
117
,
,
118
.
119
120
'
,
,
-
-
121
'
,
-
-
122
'
,
123
,
,
'
124
-
.
125
126
'
127
'
'
.
128
'
129
,
'
,
130
,
'
'
131
,
132
'
,
'
133
,
.
-
134
-
.
135
136
'
137
.
138
139
«
!
-
,
?
140
.
-
,
,
141
?
142
143
-
-
,
'
.
144
145
-
-
?
'
.
146
147
-
-
,
.
148
,
149
'
,
'
,
150
.
151
152
-
-
,
,
,
153
!
»
154
155
'
,
,
156
'
-
-
,
,
157
.
158
159
'
,
,
,
160
,
,
.
161
,
'
-
-
162
'
,
163
.
164
'
,
,
«
»
,
165
,
'
166
,
167
,
'
168
.
,
,
169
,
'
,
170
,
,
171
'
.
172
173
'
.
174
175
,
,
176
,
177
,
'
178
,
-
,
179
180
!
,
'
181
,
'
182
183
'
-
.
184
185
,
186
,
,
187
'
188
.
189
190
'
,
'
,
'
191
.
192
,
.
193
'
,
,
,
194
'
'
,
'
195
.
,
'
-
-
196
,
197
,
,
198
,
199
.
,
200
'
'
,
201
.
202
203
,
,
204
,
205
,
.
206
,
,
207
.
208
209
,
210
'
211
'
'
.
212
'
.
'
213
'
214
'
215
'
'
.
,
216
,
217
'
'
218
,
,
,
'
219
'
'
'
.
220
221
,
'
222
'
,
'
223
.
,
224
,
225
,
226
'
.
227
228
,
,
,
229
230
.
231
232
'
233
,
'
234
-
.
235
236
,
237
'
,
,
238
.
,
239
,
,
240
,
241
.
242
,
'
-
,
'
,
243
-
,
244
-
.
245
246
,
.
247
,
'
-
,
248
'
-
-
'
.
249
-
,
,
250
,
,
251
'
-
,
'
,
252
.
-
,
'
-
253
.
254
'
-
,
,
255
,
,
256
.
,
257
258
,
'
,
,
259
,
'
'
.
260
261
.
-
,
262
,
,
263
,
,
,
264
'
.
265
266
,
267
,
268
.
269
270
,
271
'
'
'
272
,
'
273
.
'
,
274
'
,
275
-
,
.
276
277
'
.
278
,
279
,
'
,
280
'
.
-
281
.
282
,
,
,
'
283
284
.
,
'
,
285
,
286
,
287
'
,
288
,
.
289
290
,
291
;
,
,
292
'
293
-
.
,
294
,
'
'
,
,
,
295
'
.
296
,
'
297
.
298
299
,
.
300
-
,
'
301
-
,
302
.
,
303
'
304
.
,
305
,
306
,
307
,
,
308
-
,
309
'
.
310
311
,
,
312
-
.
313
'
314
,
315
'
'
-
.
316
,
317
'
318
.
319
320
,
,
'
321
,
,
322
,
323
.
324
325
,
,
326
.
,
327
.
'
,
328
'
.
329
330
'
,
-
331
.
-
332
-
,
,
333
'
,
334
.
335
336
'
337
'
,
'
338
.
'
'
339
'
340
,
'
341
.
,
,
'
,
342
'
'
,
343
,
'
,
'
344
'
.
345
346
,
'
,
347
'
,
348
'
349
'
'
.
350
351
,
'
,
.
352
,
353
,
'
354
,
'
,
355
'
356
'
,
'
357
,
.
358
,
,
359
,
360
'
'
.
361
362
,
,
'
363
,
'
,
364
'
'
,
-
,
365
'
,
'
,
366
,
367
,
368
,
'
,
369
.
370
371
'
372
'
,
.
373
374
«
»
,
.
375
376
,
377
,
-
,
'
378
379
.
380
381
,
,
382
.
383
,
!
384
385
«
'
!
»
'
.
386
387
'
,
'
'
388
;
'
,
'
389
,
.
390
391
'
.
392
,
'
393
.
,
394
,
'
395
'
.
-
-
.
396
397
,
,
-
-
,
-
-
398
.
,
,
'
399
'
-
,
'
:
400
401
«
!
'
!
402
403
-
-
?
»
,
404
.
405
406
'
,
407
'
,
'
'
,
408
,
-
,
'
409
,
.
410
411
«
'
!
.
412
413
-
-
!
.
414
415
-
-
-
(
416
-
)
!
»
.
417
418
,
419
,
420
'
.
421
422
«
!
'
,
423
!
»
424
425
,
426
'
,
'
.
427
428
'
'
,
'
429
'
'
430
,
431
.
432
433
«
!
»
'
.
434
435
'
,
,
'
,
'
436
.
'
437
'
,
,
438
'
,
439
'
'
.
440
,
,
441
442
,
'
.
443
,
'
,
444
'
'
!
445
446
447
448
449
450
451
!
'
452
!
453
,
,
'
454
!
-
455
?
'
456
,
,
457
'
,
458
-
!
'
459
,
'
,
460
,
,
461
'
.
462
463
,
'
464
'
,
'
.
465
'
466
,
'
,
-
-
467
,
'
,
-
-
'
,
468
469
'
.
'
,
470
'
,
471
-
.
472
473
,
474
,
'
,
475
,
-
.
476
477
,
'
,
478
,
'
'
.
479
480
«
,
'
'
,
,
481
'
,
482
483
.
,
,
484
!
485
486
-
-
'
,
,
487
'
!
488
489
-
-
,
,
490
,
,
491
'
492
'
!
493
'
,
494
'
'
'
;
495
,
'
,
496
!
497
498
-
-
-
,
,
,
499
'
?
.
500
501
-
-
'
,
,
502
,
!
503
504
-
-
,
'
,
505
,
.
506
507
-
-
?
.
508
509
-
-
.
510
511
-
-
'
,
.
512
513
-
-
'
!
.
514
515
-
-
!
,
-
516
'
'
'
517
,
?
518
519
-
-
,
,
,
'
520
'
.
521
'
.
'
522
.
523
,
'
524
,
,
525
'
.
526
527
-
-
,
,
'
'
,
528
'
!
529
530
-
-
!
,
'
531
,
.
-
-
?
'
532
,
'
.
533
534
-
-
'
,
,
'
535
'
.
536
537
-
-
,
,
'
,
-
538
'
539
'
'
.
540
541
-
-
,
,
'
542
,
543
'
,
,
544
545
.
546
547
-
-
,
,
548
549
'
.
550
551
-
-
'
-
?
.
552
'
'
,
;
553
'
,
554
,
555
'
.
556
557
-
-
,
,
,
558
.
559
560
-
-
'
?
.
561
562
-
-
'
,
'
,
563
'
'
564
.
'
565
,
'
-
-
,
566
,
,
,
567
'
,
'
'
'
568
.
569
570
-
-
,
,
571
!
572
573
-
-
'
'
'
,
,
574
!
575
576
-
-
,
,
'
577
'
578
,
,
579
.
580
581
-
-
,
'
.
,
,
582
,
583
,
,
584
.
585
586
-
-
,
,
587
'
'
'
,
588
!
589
590
-
-
,
,
'
,
591
'
,
592
,
,
!
»
593
594
,
595
'
'
596
'
,
'
,
,
'
597
-
,
'
,
'
598
'
-
599
.
600
601
,
,
602
,
'
.
603
'
,
604
'
'
'
605
,
'
606
'
,
'
607
.
608
609
,
610
,
-
611
.
612
613
,
'
614
,
'
615
.
616
617
,
'
,
618
,
619
'
;
,
620
'
'
621
-
(
,
)
,
622
'
.
623
624
,
,
625
,
626
.
627
628
'
629
'
;
,
,
630
'
-
'
631
.
632
.
633
634
,
,
,
,
635
.
-
,
636
,
637
,
.
-
638
-
'
,
639
'
.
640
,
'
,
641
.
642
643
644
,
'
,
,
645
,
,
646
'
'
.
,
647
.
648
649
'
650
,
.
651
,
652
.
,
653
'
'
'
654
'
,
,
,
,
655
'
,
.
656
657
,
658
,
.
659
,
'
,
-
660
'
'
661
-
,
.
662
663
,
,
,
664
,
,
665
.
666
667
,
,
668
'
,
669
.
670
'
,
,
671
,
672
'
.
673
674
,
'
,
675
.
676
677
,
'
678
.
,
,
679
,
,
,
,
680
681
,
'
682
'
.
683
!
-
684
,
'
!
685
«
»
,
,
686
'
687
'
688
.
'
689
,
'
,
690
'
!
'
691
,
'
'
692
,
693
;
,
,
694
'
,
'
-
695
.
696
697
,
'
698
'
-
.
'
699
,
700
'
,
,
701
,
,
702
,
703
'
.
'
704
!
,
705
'
'
;
,
706
'
,
;
707
,
,
708
;
,
,
709
,
'
710
.
,
711
'
,
,
712
.
713
714
715
.
716
717
,
'
,
,
,
718
719
.
'
720
,
721
'
-
.
722
723
«
»
,
-
.
724
725
'
726
.
-
-
'
727
'
?
,
728
,
729
,
730
.
,
731
'
732
.
733
734
-
'
,
735
.
-
'
736
,
,
737
,
'
,
738
'
739
.
740
741
,
742
,
'
,
,
743
.
744
745
,
'
,
746
,
,
'
747
'
.
748
749
'
,
-
,
750
,
'
-
-
751
,
752
.
753
754
,
'
,
755
.
756
757
,
758
'
759
-
,
,
760
.
761
762
«
,
,
'
763
'
.
,
'
764
,
,
,
«
«
765
.
»
766
767
,
768
,
'
769
-
.
770
,
771
.
772
773
«
,
,
774
,
.
775
.
776
777
-
-
,
,
,
'
,
778
'
.
779
780
-
-
,
'
,
781
,
782
,
'
.
783
784
-
-
,
,
785
,
'
786
'
.
'
!
787
788
-
-
,
,
789
.
790
791
-
-
,
;
792
,
,
'
793
!
794
795
-
-
'
,
,
796
797
.
798
799
-
-
,
,
,
800
.
801
802
-
-
,
,
,
803
'
!
'
804
'
805
!
»
806
807
,
'
808
,
'
809
!
810
811
«
-
?
.
812
813
-
-
,
.
814
815
-
-
-
'
,
816
?
817
818
-
-
,
'
.
819
820
-
-
'
'
,
,
821
.
822
,
,
823
.
'
'
824
,
.
825
826
-
-
'
'
'
,
827
,
'
.
828
829
-
-
,
,
,
-
830
?
831
832
-
-
,
!
833
'
.
-
,
?
834
!
835
836
-
-
,
-
?
837
838
-
-
'
'
,
'
-
-
839
'
,
'
,
840
'
;
,
841
,
842
.
843
844
-
-
'
,
,
,
845
.
846
847
-
-
!
,
'
848
,
!
849
850
-
-
,
,
-
,
'
851
'
852
!
853
854
-
-
,
,
,
,
855
;
,
,
856
'
.
.
.
857
858
-
-
.
.
.
?
,
859
.
860
861
-
-
,
,
,
862
,
863
,
864
'
,
865
'
,
866
-
.
867
868
-
-
,
!
.
.
.
'
'
!
869
'
.
870
871
-
-
,
,
'
872
,
'
873
!
874
875
-
-
!
!
»
.
876
877
,
'
878
'
,
'
879
:
880
881
«
'
,
,
'
882
'
,
883
-
,
'
!
»
884
885
886
887
888
889
890
'
,
891
.
,
,
892
,
'
,
'
-
-
893
'
-
894
'
,
'
,
895
.
,
896
,
'
897
,
'
.
898
,
,
'
'
,
899
'
'
.
900
,
901
,
,
.
902
903
,
,
,
904
,
.
'
905
,
906
.
907
908
'
,
,
909
;
'
'
,
,
910
,
'
.
911
,
,
.
!
912
,
'
913
.
914
915
,
'
916
'
,
917
'
'
'
918
919
'
.
920
,
'
921
'
.
,
'
!
922
,
,
'
!
923
'
924
,
925
'
'
,
926
'
'
!
927
928
,
929
,
930
.
-
931
-
,
,
932
'
.
933
934
'
,
-
'
935
,
,
'
,
936
937
.
938
939
'
'
940
'
,
,
,
941
'
'
942
.
,
,
943
-
,
944
,
945
.
946
947
«
,
,
948
,
!
949
950
-
-
,
,
'
951
,
952
,
.
953
954
,
,
,
955
.
956
957
-
-
,
,
,
,
958
'
,
959
-
-
,
960
'
.
,
961
'
'
'
962
!
963
964
-
-
'
!
.
965
966
-
-
!
,
,
'
967
,
'
968
'
,
'
969
!
970
971
-
-
,
,
972
.
973
974
-
-
,
!
,
975
'
'
,
'
-
?
976
977
-
-
,
,
,
-
978
!
!
979
980
-
-
!
'
,
,
981
'
'
!
982
983
-
-
,
,
-
?
984
'
,
985
.
986
987
-
-
»
,
.
988
989
990
,
.
991
,
992
'
.
993
994
«
,
,
!
995
'
!
996
997
-
-
,
,
'
998
;
,
'
'
,
999
'
1000