Celui-ci fut alors conduit vers l'embouchure de la Mercy, et tous, remontant la rive gauche de la rivière, gagnèrent le plateau de Grande-vue. Arrivé à l'endroit où croissaient les premiers beaux arbres de la forêt, dont la brise agitait légèrement le feuillage, l'inconnu parut humer avec ivresse cette senteur pénétrante qui imprégnait l'atmosphère, et un long soupir s'échappa de sa poitrine! Les colons se tenaient en arrière, prêts à le retenir, s'il eût fait un mouvement pour s'échapper! Et, en effet, le pauvre être fut sur le point de s'élancer dans le creek qui le séparait de la forêt, et ses jambes se détendirent un instant comme un ressort... mais, presque aussitôt, il se replia sur lui-même, il s'affaissa à demi, et une grosse larme coula de ses yeux! «Ah! s'écria Cyrus Smith, te voilà donc redevenu homme, puisque tu pleures!» CHAPITRE XVI Oui! Le malheureux avait pleuré! Quelque souvenir, sans doute, avait traversé son esprit, et, suivant l'expression de Cyrus Smith, il s'était refait homme par les larmes. Les colons le laissèrent pendant quelque temps sur le plateau, et s'éloignèrent même un peu, de manière qu'il se sentît libre; mais il ne songea aucunement à profiter de cette liberté, et Cyrus Smith se décida bientôt à le ramener à Granite-House. Deux jours après cette scène, l'inconnu sembla vouloir se mêler peu à peu à la vie commune. Il était évident qu'il entendait, qu'il comprenait, mais non moins évident qu'il mettait une étrange obstination à ne pas parler aux colons, car, un soir, Pencroff, prêtant l'oreille à la porte de sa chambre, entendit ces mots s'échapper de ses lèvres: «Non! Ici! Moi! Jamais!» Le marin rapporta ces paroles à ses compagnons. «Il y a là quelque douloureux mystère!» dit Cyrus Smith. L'inconnu avait commencé à se servir des outils de labourage, et il travaillait au potager. Quand il s'arrêtait dans sa besogne, ce qui arrivait souvent, il demeurait comme concentré en lui-même; mais, sur la recommandation de l'ingénieur, on respectait l'isolement qu'il paraissait vouloir garder. Si l'un des colons s'approchait de lui, il reculait, et des sanglots soulevaient sa poitrine, comme si elle en eût été trop pleine! Était-ce donc le remords qui l'accablait ainsi? On pouvait le croire, et Gédéon Spilett ne put s'empêcher de faire, un jour, cette observation: «S'il ne parle pas, c'est qu'il aurait, je crois, des choses trop graves à dire!» Il fallait être patient et attendre. Quelques jours plus tard, le 3 novembre, l'inconnu, travaillant sur le plateau, s'était arrêté, après avoir laissé tomber sa bêche à terre, et Cyrus Smith, qui l'observait à peu de distance, vit encore une fois des larmes qui coulaient de ses yeux. Une sorte de pitié irrésistible le conduisit vers lui, et il lui toucha le bras légèrement. «Mon ami?» dit-il. Le regard de l'inconnu chercha à l'éviter, et Cyrus Smith, ayant voulu lui prendre la main, il recula vivement. «Mon ami, dit Cyrus Smith d'une voix plus ferme, regardez-moi, je le veux!» L'inconnu regarda l'ingénieur et sembla être sous son influence, comme un magnétisé sous la puissance de son magnétiseur. Il voulut fuir. Mais alors il se fit dans sa physionomie comme une transformation. Son regard lança des éclairs. Des paroles cherchèrent à s'échapper de ses lèvres. Il ne pouvait plus se contenir!... enfin, il croisa les bras; puis, d'une voix sourde: «Qui êtes-vous? demanda-t-il à Cyrus Smith. -- Des naufragés comme vous, répondit l'ingénieur, dont l'émotion était profonde. Nous vous avons amené ici, parmi vos semblables. -- Mes semblables!... je n'en ai pas! -- Vous êtes au milieu d'amis... -- Des amis!... À moi! Des amis! s'écria l'inconnu en cachant sa tête dans ses mains... non... jamais... laissez-moi! Laissez-moi!» Puis, il s'enfuit du côté du plateau qui dominait la mer, et là il demeura longtemps immobile. Cyrus Smith avait rejoint ses compagnons et leur racontait ce qui venait de se passer. «Oui! Il y a un mystère dans la vie de cet homme, dit Gédéon Spilett, et il semble qu'il ne soit rentré dans l'humanité que par la voie du remords. -- Je ne sais trop quelle espèce d'homme nous avons ramené là, dit le marin. Il a des secrets... -- Que nous respecterons, répondit vivement Cyrus Smith. S'il a commis quelque faute, il l'a cruellement expiée, et, à nos yeux, il est absous.» Pendant deux heures, l'inconnu demeura seul sur la plage, évidemment sous l'influence de souvenirs qui lui refaisaient tout son passé, -- un passé funeste sans doute, -- et les colons, sans le perdre de vue, ne cherchèrent point à troubler son isolement. Cependant, après deux heures, il parut avoir pris une résolution, et il vint trouver Cyrus Smith. Ses yeux étaient rouges des larmes qu'il avait versées, mais il ne pleurait plus. Toute sa physionomie était empreinte d'une humilité profonde. Il semblait craintif, honteux, se faire tout petit, et son regard était constamment baissé vers la terre. «Monsieur, dit-il à Cyrus Smith, vos compagnons et vous, êtes-vous anglais? -- Non, répondit l'ingénieur, nous sommes américains. -- Ah!» fit l'inconnu, et il murmura ces mots: «J'aime mieux cela! -- Et vous, mon ami? demanda l'ingénieur. -- Anglais», répondit-il précipitamment. Et, comme si ces quelques mots lui eussent pesé à dire, il s'éloigna de la grève, qu'il parcourut depuis la cascade jusqu'à l'embouchure de la Mercy, dans un état d'extrême agitation. Puis, ayant passé à un certain moment près d'Harbert, il s'arrêta, et, d'une voix étranglée: «Quel mois? lui demanda-t-il. -- Décembre, répondit Harbert. -- Quelle année? -- 1866. -- Douze ans! Douze ans!» s'écria-t-il. Puis il le quitta brusquement. Harbert avait rapporté aux colons les demandes et la réponse qui lui avaient été faites. «Cet infortuné, fit observer Gédéon Spilett, n'était plus au courant ni des mois ni des années! -- Oui! ajouta Harbert, et il était depuis douze ans déjà sur l'îlot quand nous l'y avons trouvé! -- Douze ans! répondit Cyrus Smith. Ah! Douze ans d'isolement, après une existence maudite peut-être, peuvent bien altérer la raison d'un homme! -- Je suis porté à croire, dit alors Pencroff, que cet homme n'est point arrivé à l'île Tabor par naufrage, mais qu'à la suite de quelque crime, il y aura été abandonné. -- Vous devez avoir raison, Pencroff, répondit le reporter, et si cela est, il n'est pas impossible que ceux qui l'ont laissé sur l'île ne reviennent l'y rechercher un jour! -- Et ils ne le trouveront plus, dit Harbert. -- Mais alors, reprit Pencroff, il faudrait retourner, et... -- Mes amis, dit Cyrus Smith, ne traitons pas cette question avant de savoir à quoi nous en tenir. Je crois que ce malheureux a souffert, qu'il a durement expié ses fautes, quelles qu'elles soient, et que le besoin de s'épancher l'étouffe. Ne le provoquons pas à nous raconter son histoire! Il nous la dira sans doute, et, quand nous l'aurons apprise, nous verrons quel parti il conviendra de suivre. Lui seul, d'ailleurs, peut nous apprendre s'il a conservé plus que l'espoir, la certitude d'être rapatrié un jour, mais j'en doute! -- Et pourquoi? demanda le reporter. -- Parce que, dans le cas où il eût été sûr d'être délivré dans un temps déterminé, il aurait attendu l'heure de sa délivrance et n'eût pas jeté ce document à la mer. Non, il est plutôt probable qu'il était condamné à mourir sur cet îlot et qu'il ne devait plus jamais revoir ses semblables! -- Mais, fit observer le marin, il y a une chose que je ne puis pas m'expliquer. -- Laquelle? -- S'il y a douze ans que cet homme a été abandonné sur l'île Tabor, on peut bien supposer qu'il était depuis plusieurs années déjà dans cet état de sauvagerie où nous l'avons trouvé! -- Cela est probable, répondit Cyrus Smith. -- Il y aurait donc, par conséquent, plusieurs années qu'il aurait écrit ce document! -- Sans doute..., et cependant le document semblait récemment écrit!... -- D'ailleurs, comment admettre que la bouteille qui renfermait le document ait mis plusieurs années à venir de l'île Tabor à l'île Lincoln? -- Ce n'est pas absolument impossible, répondit le reporter. Ne pouvait-elle être depuis longtemps déjà sur les parages de l'île? -- Non, répondit Pencroff, car elle flottait encore. On ne peut pas même supposer qu'après avoir séjourné plus ou moins longtemps sur le rivage, elle ait pu être reprise par la mer, car c'est tout rochers sur la côte sud, et elle s'y fût immanquablement brisée! -- En effet, répondit Cyrus Smith, qui demeura songeur. -- Et puis, ajouta le marin, si le document avait plusieurs années de date, si depuis plusieurs années il était enfermé dans cette bouteille, il eût été avarié par l'humidité. Or, il n'en était rien, et il se trouvait dans un parfait état de conservation.» L'observation du marin était très juste, et il y avait là un fait incompréhensible, car le document semblait avoir été récemment écrit, quand les colons le trouvèrent dans la bouteille. De plus, il donnait la situation de l'île Tabor en latitude et en longitude avec précision, ce qui impliquait chez son auteur des connaissances assez complètes en hydrographie, qu'un simple marin ne pouvait avoir. «Il y a là, une fois encore, quelque chose d'inexplicable, dit l'ingénieur, mais ne provoquons pas notre nouveau compagnon à parler. Quand il le voudra, mes amis, nous serons prêts à l'entendre!» Pendant les jours qui suivirent, l'inconnu ne prononça pas une parole et ne quitta pas une seule fois l'enceinte du plateau. Il travaillait à la terre, sans perdre un instant, sans prendre un moment de repos, mais toujours à l'écart. Aux heures du repas, il ne remontait point à Granite-House, bien que l'invitation lui en eût été faite à plusieurs reprises, et il se contentait de manger quelques légumes crus. La nuit venue, il ne regagnait pas la chambre qui lui avait été assignée, mais il restait là, sous quelque bouquet d'arbres, ou, quand le temps était mauvais, il se blottissait dans quelque anfractuosité des roches. Ainsi, il vivait encore comme au temps où il n'avait d'autre abri que les forêts de l'île Tabor, et toute insistance pour l'amener à modifier sa vie ayant été vaine, les colons attendirent patiemment. Mais le moment arrivait enfin où, impérieusement et comme involontairement poussé par sa conscience, de terribles aveux allaient lui échapper. Le 10 novembre, vers huit heures du soir, au moment où l'obscurité commençait à se faire, l'inconnu se présenta inopinément devant les colons, qui étaient réunis sous la véranda. Ses yeux brillaient étrangement, et toute sa personne avait repris son aspect farouche des mauvais jours. Cyrus Smith et ses compagnons furent comme atterrés en voyant que, sous l'empire d'une terrible émotion, ses dents claquaient comme celles d'un fiévreux. Qu'avait-il donc? La vue de ses semblables lui était-elle insupportable? En avait-il assez de cette existence dans ce milieu honnête? Est-ce que la nostalgie de l'abrutissement le reprenait? On dut le croire, quand on l'entendit s'exprimer ainsi en phrases incohérentes: «Pourquoi suis-je ici?... de quel droit m'avez-vous arraché à mon îlot?... est-ce qu'il peut y avoir un lien entre vous et moi?... savez-vous qui je suis... ce que j'ai fait... pourquoi j'étais là- bas... seul? Et qui vous dit qu'on ne m'y a pas abandonné... que je n'étais pas condamné à mourir là?... connaissez-vous mon passé?... savez-vous si je n'ai pas volé, assassiné... si je ne suis pas un misérable... un être maudit... bon à vivre comme une bête fauve... loin de tous... dites... le savez-vous?» Les colons écoutaient sans interrompre le misérable, auquel ces demi-aveux échappaient pour ainsi dire malgré lui. Cyrus Smith voulut alors le calmer en s'approchant de lui, mais il recula vivement. «Non! Non! s'écria-t-il. Un mot seulement... suis-je libre? -- Vous êtes libre, répondit l'ingénieur. -- Adieu donc!» s'écria-t-il, et il s'enfuit comme un fou. Nab, Pencroff, Harbert coururent aussitôt vers la lisière du bois... mais ils revinrent seuls. «Il faut le laisser faire! dit Cyrus Smith. -- Il ne reviendra jamais..., s'écria Pencroff. -- Il reviendra», répondit l'ingénieur. Et, depuis lors, bien des jours se passèrent; mais Cyrus Smith -- était-ce une sorte de pressentiment? -- persista dans l'inébranlable idée que le malheureux reviendrait tôt ou tard. «C'est la dernière révolte de cette rude nature, disait-il, que le remords a touchée et qu'un nouvel isolement épouvanterait.» Cependant, les travaux de toutes sortes furent continués, tant au plateau de Grande-vue qu'au corral, où Cyrus Smith avait l'intention de bâtir une ferme. Il va sans dire que les graines récoltées par Harbert à l'île Tabor avaient été soigneusement semées. Le plateau formait alors un vaste potager, bien dessiné, bien entretenu, et qui ne laissait pas chômer les bras des colons. Là, il y avait toujours à travailler. À mesure que les plantes potagères s'étaient multipliées, il avait fallu agrandir les simples carrés, qui tendaient à devenir de véritables champs et à remplacer les prairies. Mais le fourrage abondait dans les autres portions de l'île, et les onaggas ne devaient pas craindre d'être jamais rationnés. Mieux valait, d'ailleurs, transformer en potager le plateau de Grande-vue, défendu par sa profonde ceinture de creeks, et reporter en dehors les prairies qui n'avaient pas besoin d'être protégées contre les déprédations des quadrumanes et des quadrupèdes. Au 15 novembre, on fit la troisième moisson. Voilà un champ qui s'était accru en surface, depuis dix-huit mois que le premier grain de blé avait été semé! La seconde récolte de six cent mille grains produisit cette fois quatre mille boisseaux, soit plus de cinq cents millions de grains! La colonie était riche en blé, car il suffisait de semer une dizaine de boisseaux pour que la récolte fût assurée chaque année et que tous, hommes et bêtes, pussent s'en nourrir. La moisson fut donc faite, et l'on consacra la dernière quinzaine du mois de novembre aux travaux de panification. En effet, on avait le grain, mais non la farine, et l'installation d'un moulin fut nécessaire. Cyrus Smith eût pu utiliser la seconde chute qui s'épanchait sur la Mercy pour établir son moteur, la première étant déjà occupée à mouvoir les pilons du moulin à foulon; mais, après discussion, il fut décidé que l'on établirait un simple moulin à vent sur les hauteurs de Grande-vue. La construction de l'un n'offrait pas plus de difficulté que la construction de l'autre, et on était sûr, d'autre part, que le vent ne manquerait pas sur ce plateau, exposé aux brises du large. «Sans compter, dit Pencroff, que ce moulin à vent sera plus gai et fera bon effet dans le paysage!» On se mit donc à l'oeuvre en choisissant des bois de charpente pour la cage et le mécanisme du moulin. Quelques grands grès qui se trouvaient dans le nord du lac pouvaient facilement se transformer en meules, et quant aux ailes, l'inépuisable enveloppe du ballon leur fournirait la toile nécessaire. Cyrus Smith fit les plans, et l'emplacement du moulin fut choisi un peu à droite de la basse-cour, près de la berge du lac. Toute la cage devait reposer sur un pivot maintenu dans de grosses charpentes, de manière à pouvoir tourner avec tout le mécanisme qu'elle contenait selon les demandes du vent. Ce travail s'accomplit rapidement. Nab et Pencroff étaient devenus de très habiles charpentiers et n'avaient qu'à suivre les gabarits fournis par l'ingénieur. Aussi une sorte de guérite cylindrique, une vraie poivrière, coiffée d'un toit aigu, s'éleva-t-elle bientôt à l'endroit désigné. Les quatre châssis qui formaient les ailes avaient été solidement implantés dans l'arbre de couche, de manière à faire un certain angle avec lui, et ils furent fixés au moyen de tenons de fer. Quant aux diverses parties du mécanisme intérieur, la boîte destinée à contenir les deux meules, la meule gisante et la meule courante, la trémie, sorte de grande auge carrée, large du haut, étroite du bas, qui devait permettre aux grains de tomber sur les meules, l'auget oscillant destiné à régler le passage du grain, et auquel son perpétuel tic-tac a fait donner le nom de «babillard», et enfin le blutoir, qui, par l'opération du tamisage, sépare le son de la farine, cela se fabriqua sans peine. Les outils étaient bons, et le travail fut peu difficile, car, en somme, les organes d'un moulin sont très simples. Ce ne fut qu'une question de temps. Tout le monde avait travaillé à la construction du moulin, et le 1er décembre il était terminé. Comme toujours, Pencroff était enchanté de son ouvrage, et il ne doutait pas que l'appareil ne fût parfait. «Maintenant, un bon vent, dit-il, et nous allons joliment moudre notre première récolte! -- Un bon vent, soit, répondit l'ingénieur, mais pas trop de vent, Pencroff. -- Bah! Notre moulin n'en tournera que plus vite! -- Il n'est pas nécessaire qu'il tourne si vite, répondit Cyrus Smith. On sait par expérience que la plus grande quantité de travail est produite par un moulin quand le nombre de tours parcourus par les ailes en une minute est sextuple du nombre de pieds parcourus par le vent en une seconde. Avec une brise moyenne, qui donne vingt-quatre pieds à la seconde, il imprimera seize tours aux ailes pendant une minute, et il n'en faut pas davantage. -- Justement! s'écria Harbert, il souffle une jolie brise de nord- est qui fera bien notre affaire!» Il n'y avait aucune raison de retarder l'inauguration du moulin, car les colons avaient hâte de goûter au premier morceau de pain de l'île Lincoln. Ce jour-là donc, dans la matinée, deux à trois boisseaux de blé furent moulus, et le lendemain, au déjeuner, une magnifique miche, un peu compacte peut-être, quoique levée avec de la levure de bière, figurait sur la table de Granite-House. Chacun y mordit à belles dents, et avec quel plaisir, on le comprend de reste! Cependant l'inconnu n'avait pas reparu. Plusieurs fois, Gédéon Spilett et Harbert avaient parcouru la forêt aux environs de Granite-House, sans le rencontrer, sans en trouver aucune trace. Ils s'inquiétaient sérieusement de cette disparition prolongée. Certainement, l'ancien sauvage de l'île Tabor ne pouvait être embarrassé de vivre dans ces giboyeuses forêts du Far-West, mais n'était-il pas à craindre qu'il ne reprît ses habitudes, et que cette indépendance ne ravivât ses instincts farouches? Toutefois, Cyrus Smith, par une sorte de pressentiment, sans doute, persistait toujours à dire que le fugitif reviendrait. «Oui, il reviendra! répétait-il avec une confiance que ses compagnons ne pouvaient partager. Quand cet infortuné était à l'île Tabor, il se savait seul! Ici, il sait que ses semblables l'attendent! Puisqu'il a à moitié parlé de sa vie passée, ce pauvre repenti, il reviendra la dire tout entière, et ce jour-là il sera à nous!» L'événement allait donner raison à Cyrus Smith. Le 3 décembre, Harbert avait quitté le plateau de Grande-vue et était allé pêcher sur la rive méridionale du lac. Il était sans armes, et jusqu'alors il n'y avait jamais eu aucune précaution à prendre, puisque les animaux dangereux ne se montraient pas dans cette partie de l'île. Pendant ce temps, Pencroff et Nab travaillaient à la basse-cour, tandis que Cyrus Smith et le reporter étaient occupés aux cheminées à fabriquer de la soude, la provision de savon étant épuisée. Soudain, des cris retentissent: «Au secours! à moi!» Cyrus Smith et le reporter, trop éloignés, n'avaient pu entendre ces cris. Pencroff et Nab, abandonnant la basse-cour en toute hâte, s'étaient précipités vers le lac. Mais avant eux, l'inconnu, dont personne n'eût pu soupçonner la présence en cet endroit, franchissait le creek-glycérine, qui séparait le plateau de la forêt, et bondissait sur la rive opposée. Là, Harbert était en face d'un formidable jaguar, semblable à celui qui avait été tué au promontoire du reptile. Inopinément surpris, il se tenait debout contre un arbre, tandis que l'animal, ramassé sur lui-même, allait s'élancer... mais l'inconnu, sans autres armes qu'un couteau, se précipita sur le redoutable fauve, qui se retourna contre ce nouvel adversaire. La lutte fut courte. L'inconnu était d'une force et d'une adresse prodigieuses. Il avait saisi le jaguar à la gorge d'une main puissante comme une cisaille, sans s'inquiéter si les griffes du fauve lui pénétraient dans les chairs, et, de l'autre, il lui fouillait le coeur avec son couteau. Le jaguar tomba. L'inconnu le poussa du pied, et il allait s'enfuir au moment où les colons arrivaient sur le théâtre de la lutte, quand Harbert, s'attachant à lui, s'écria: «Non! Non! Vous ne vous en irez pas!» Cyrus Smith alla vers l'inconnu, dont les sourcils se froncèrent, lorsqu'il le vit s'approcher. Le sang coulait à son épaule sous sa veste déchirée, mais il n'y prenait pas garde. «Mon ami, lui dit Cyrus Smith, nous venons de contracter une dette de reconnaissance envers vous. Pour sauver notre enfant, vous avez risqué votre vie! -- Ma vie! murmura l'inconnu. Qu'est-ce qu'elle vaut? Moins que rien! -- Vous êtes blessé? -- Peu importe. -- Voulez-vous me donner votre main?» Et comme Harbert cherchait à saisir cette main, qui venait de le sauver, l'inconnu se croisa les bras, sa poitrine se gonfla, son regard se voila, et il parut vouloir fuir; mais, faisant un violent effort sur lui-même, et d'un ton brusque: «Qui êtes-vous? dit-il, et que prétendez-vous être pour moi?» C'était l'histoire des colons qu'il demandait ainsi, et pour la première fois. Peut-être, cette histoire racontée, dirait-il la sienne? En quelques mots, Cyrus Smith raconta tout ce qui s'était passé depuis leur départ de Richmond, comment ils s'étaient tirés d'affaire, et quelles ressources étaient maintenant à leur disposition. L'inconnu l'écoutait avec une extrême attention. Puis, l'ingénieur dit alors ce qu'ils étaient tous, Gédéon Spilett, Harbert, Pencroff, Nab, lui, et il ajouta que la plus grande joie qu'ils avaient éprouvée depuis leur arrivée dans l'île Lincoln, c'était à leur retour de l'îlot, quand ils avaient pu compter un compagnon de plus. À ces mots, celui-ci rougit, sa tête s'abaissa sur sa poitrine, et un sentiment de confusion se peignit sur toute sa personne. «Et maintenant que vous nous connaissez, ajouta Cyrus Smith, voulez-vous nous donner votre main? -- Non, répondit l'inconnu d'une voix sourde, non! Vous êtes d'honnêtes gens, vous! Et moi!...» CHAPITRE XVII Ces dernières paroles justifiaient les pressentiments des colons. Il y avait dans la vie de ce malheureux quelque funeste passé, expié peut-être aux yeux des hommes, mais dont sa conscience ne l'avait pas encore absous. En tout cas, le coupable avait des remords, il se repentait, et, cette main qu'ils lui demandaient, ses nouveaux amis l'eussent cordialement pressée, mais il ne se sentait pas digne de la tendre à d'honnêtes gens! Toutefois, après la scène du jaguar, il ne retourna pas dans la forêt, et depuis ce jour il ne quitta plus l'enceinte de Granite-House. Quel était le mystère de cette existence? L'inconnu parlerait-il un jour? C'est ce que l'avenir apprendrait. En tout cas, il fut bien convenu que son secret ne lui serait jamais demandé et que l'on vivrait avec lui comme si l'on n'eût rien soupçonné. Pendant quelques jours, la vie commune continua donc d'être ce qu'elle avait été. Cyrus Smith et Gédéon Spilett travaillaient ensemble, tantôt chimistes, tantôt physiciens. Le reporter ne quittait l'ingénieur que pour chasser avec Harbert, car il n'eût pas été prudent de laisser le jeune garçon courir seul la forêt, et il fallait se tenir sur ses gardes. Quant à Nab et à Pencroff, un jour aux étables ou à la basse-cour, un autre au corral, sans compter les travaux à Granite-House, ils ne manquaient pas d'ouvrage. L'inconnu travaillait à l'écart, et il avait repris son existence habituelle, n'assistant point aux repas, couchant sous les arbres du plateau, ne se mêlant jamais à ses compagnons. Il semblait vraiment que la société de ceux qui l'avaient sauvé lui fût insupportable! «Mais alors, faisait observer Pencroff, pourquoi a-t-il réclamé le secours de ses semblables? Pourquoi a-t-il jeté ce document à la mer? -- Il nous le dira, répondait invariablement Cyrus Smith. -- Quand? -- Peut-être plus tôt que vous ne le pensez, Pencroff.» Et, en effet, le jour des aveux était proche. Le 10 décembre, une semaine après son retour à Granite-House, Cyrus Smith vit venir à lui l'inconnu, qui, d'une voix calme et d'un ton humble, lui dit: «Monsieur, j'aurais une demande à vous faire. -- Parlez, répondit l'ingénieur; mais auparavant, laissez-moi vous faire une question.» À ces mots, l'inconnu rougit et fut sur le point de se retirer. Cyrus Smith comprit ce qui se passait dans l'âme du coupable, qui craignait sans doute que l'ingénieur ne l'interrogeât sur son passé! Cyrus Smith le retint de la main: «Camarade, lui dit-il, non seulement nous sommes pour vous des compagnons, mais nous sommes des amis. Je tenais à vous dire cela, et maintenant je vous écoute.» L'inconnu passa la main sur ses yeux. Il était pris d'une sorte de tremblement, et demeura quelques instants sans pouvoir articuler une parole. «Monsieur, dit-il enfin, je viens vous prier de m'accorder une grâce. -- Laquelle? -- Vous avez à quatre ou cinq milles d'ici, au pied de la montagne, un corral pour vos animaux domestiques. Ces animaux ont besoin d'être soignés. Voulez-vous me permettre de vivre là-bas avec eux?» Cyrus Smith regarda pendant quelques instants l'infortuné avec un sentiment de commisération profonde. Puis: «Mon ami, dit-il, le corral n'a que des étables, à peine convenables pour les animaux... -- Ce sera assez bon pour moi, monsieur. -- Mon ami, reprit Cyrus Smith, nous ne vous contrarierons jamais en rien. Il vous plaît de vivre au corral. Soit. Vous serez, d'ailleurs, toujours le bienvenu à Granite-House. Mais puisque vous voulez vivre au corral, nous prendrons les dispositions nécessaires pour que vous y soyez convenablement installé. -- N'importe comment, j'y serai toujours bien. -- Mon ami, répondit Cyrus Smith, qui insistait à dessein sur cette cordiale appellation, vous nous laisserez juger de ce que nous devons faire à cet égard! -- Merci, monsieur», répondit l'inconnu en se retirant. L'ingénieur fit aussitôt part à ses compagnons de la proposition qui lui avait été faite, et il fut décidé que l'on construirait au corral une maison de bois que l'on rendrait aussi confortable que possible. Le jour même, les colons se rendirent au corral avec les outils nécessaires, et la semaine ne s'était pas écoulée que la maison était prête à recevoir son hôte. Elle avait été élevée à une vingtaine de pieds des étables, et, de là, il serait facile de surveiller le troupeau de mouflons, qui comptait alors plus de quatre-vingts têtes. Quelques meubles, couchette, table, banc, armoire, coffre, furent fabriqués, et des armes, des munitions, des outils furent transportés au corral. L'inconnu, d'ailleurs, n'avait point été voir sa nouvelle demeure, et il avait laissé les colons y travailler sans lui, pendant qu'il s'occupait sur le plateau, voulant sans doute mettre la dernière main à sa besogne. Et de fait, grâce à lui, toutes les terres étaient labourées et prêtes à être ensemencées, dès que le moment en serait venu. C'était le 20 décembre que les installations avaient été achevées au corral. L'ingénieur annonça à l'inconnu que sa demeure était prête à le recevoir, et celui-ci répondit qu'il irait y coucher le soir même. Ce soir-là, les colons étaient réunis dans la grande salle de Granite-House. Il était alors huit heures, -- heure à laquelle leur compagnon devait les quitter. Ne voulant pas le gêner en lui imposant par leur présence des adieux qui lui auraient peut-être coûté, ils l'avaient laissé seul et ils étaient remontés à Granite-House. Or, ils causaient dans la grande salle, depuis quelques instants, quand un coup léger fut frappé à la porte. Presque aussitôt, l'inconnu entra, et sans autre préambule: «Messieurs, dit-il, avant que je vous quitte, il est bon que vous sachiez mon histoire. La voici.» Ces simples mots ne laissèrent pas d'impressionner très vivement Cyrus Smith et ses compagnons. L'ingénieur s'était levé. «Nous ne vous demandons rien, mon ami, dit-il. C'est votre droit de vous taire... -- C'est mon devoir de parler. -- Asseyez-vous donc. -- Je resterai debout. -- Nous sommes prêts à vous entendre», répondit Cyrus Smith. L'inconnu se tenait dans un coin de la salle, un peu protégé par la pénombre. Il était tête nue, les bras croisés sur la poitrine, et c'est dans cette posture que, d'une voix sourde, parlant comme quelqu'un qui se force à parler, il fit le récit suivant, que ses auditeurs n'interrompirent pas une seule fois: «Le 20 décembre 1854, un yacht de plaisance à vapeur, le Duncan, appartenant au laird écossais, lord Glenarvan, jetait l'ancre au cap Bernouilli, sur la côte occidentale de l'Australie, à la hauteur du trente-septième parallèle. À bord de ce yacht étaient lord Glenarvan, sa femme, un major de l'armée anglaise, un géographe français, une jeune fille et un jeune garçon. Ces deux derniers étaient les enfants du capitaine Grant, dont le navire le Britannia avait péri corps et biens, une année auparavant. Le Duncan était commandé par le capitaine John Mangles et monté par un équipage de quinze hommes. «Voici pourquoi ce yacht se trouvait à cette époque sur les côtes de l'Australie. «Six mois auparavant, une bouteille renfermant un document écrit en anglais, en allemand et en français, avait été trouvée dans la mer d'Irlande et ramassée par le Duncan. Ce document portait en substance qu'il existait encore trois survivants du naufrage du Britannia, que ces survivants étaient le capitaine Grant et deux de ses hommes, et qu'ils avaient trouvé refuge sur une terre dont le document donnait la latitude, mais dont la longitude, effacée par l'eau de mer, n'était plus lisible. «Cette latitude était celle de 37°11' australe. Donc, la longitude étant inconnue, si l'on suivait ce trente-septième parallèle à travers les continents et les mers, on était certain d'arriver sur la terre habitée par le capitaine Grant et ses deux compagnons. «L'amirauté anglaise ayant hésité à entreprendre cette recherche, lord Glenarvan résolut de tout tenter pour retrouver le capitaine. Mary et Robert Grant avaient été mis en rapport avec lui. Le yacht le Duncan fut équipé pour une campagne lointaine à laquelle la famille du lord et les enfants du capitaine voulurent prendre part, et le Duncan, quittant Glasgow, se dirigea vers l'Atlantique, doubla le détroit de Magellan et remonta par le Pacifique jusqu'à la Patagonie, où, suivant une première interprétation du document, on pouvait supposer que le capitaine Grant était prisonnier des indigènes. «Le Duncan débarqua ses passagers sur la côte occidentale de la Patagonie et repartit pour les reprendre sur la côte orientale, au cap Corrientes. «Lord Glenarvan traversa la Patagonie, en suivant le trente- septième parallèle, et, n'ayant trouvé aucune trace du capitaine, il se rembarqua le 13 novembre, afin de poursuivre ses recherches à travers l'océan. «Après avoir visité sans succès les îles Tristan d'Acunha et d'Amsterdam, situées sur son parcours, le Duncan, ainsi que je l'ai dit, arriva au cap Bernouilli, sur la côte australienne, le 20 décembre 1854. «L'intention de lord Glenarvan était de traverser l'Australie comme il avait traversé l'Amérique, et il débarqua. À quelques milles du rivage était établie une ferme, appartenant à un irlandais, qui offrit l'hospitalité aux voyageurs. Lord Glenarvan fit connaître à cet irlandais, les raisons qui l'avaient amené dans ces parages, et il lui demanda s'il avait connaissance qu'un trois-mâts anglais, le Britannia, se fût perdu depuis moins de deux ans sur la côte ouest de l'Australie. «L'irlandais n'avait jamais entendu parler de ce naufrage; mais, à la grande surprise des assistants, un des serviteurs de l'irlandais, intervenant, dit: «-- Milord, louez et remerciez Dieu. Si le capitaine Grant est encore vivant, il est vivant sur la terre australienne. «-- Qui êtes-vous? demanda lord Glenarvan. «-- Un écossais comme vous, milord, répondit cet homme, et je suis un des compagnons du capitaine Grant, un des naufragés du Britannia.» «Cet homme s'appelait Ayrton. C'était, en effet, le contre-maître du Britannia, ainsi que le témoignaient ses papiers. Mais, séparé du capitaine Grant au moment où le navire se brisait sur les récifs, il avait cru jusqu'alors que son capitaine avait péri avec tout l'équipage, et qu'il était lui, Ayrton, seul survivant du Britannia. «-- Seulement, ajouta-t-il, ce n'est pas sur la côte ouest, mais sur la côte est de l'Australie que le Britannia s'est perdu, et si le capitaine Grant est vivant encore, comme l'indique son document, il est prisonnier des indigènes australiens, et c'est sur l'autre côte qu'il faut le chercher.» «Cet homme, en parlant ainsi, avait la voix franche, le regard assuré. On ne pouvait douter de ses paroles. L'irlandais, qui l'avait à son service depuis plus d'un an, en répondait. Lord Glenarvan crut à la loyauté de cet homme, et, grâce à ses conseils, il résolut de traverser l'Australie en suivant le trente-septième parallèle. Lord Glenarvan, sa femme, les deux enfants, le major, le français, le capitaine Mangles et quelques matelots devaient composer la petite troupe sous la conduite d'Ayrton, tandis que le Duncan, aux ordres du second, Tom Austin, allait se rendre à Melbourne, où il attendrait les instructions de lord Glenarvan. «Ils partirent le 23 décembre 1854. «Il est temps de dire que cet Ayrton était un traître. C'était, en effet, le contre-maître du Britannia; mais, à la suite de discussions avec son capitaine, il avait essayé d'entraîner son équipage à la révolte et de s'emparer du navire, et le capitaine Grant l'avait débarqué, le 8 avril 1852, sur la côte ouest de l'Australie, puis il était reparti en l'abandonnant, -- ce qui n'était que justice. «Ainsi, ce misérable ne savait rien du naufrage du Britannia. Il venait de l'apprendre par le récit de Glenarvan! Depuis son abandon, il était devenu, sous le nom de Ben Joyce, le chef de convicts évadés, et, s'il soutint impudemment que le naufrage avait eu lieu sur la côte est, s'il poussa lord Glenarvan à se lancer dans cette direction, c'est qu'il espérait le séparer de son navire, s'emparer du Duncan et faire de ce yacht un pirate du Pacifique.» Ici, l'inconnu s'interrompit un instant. Sa voix tremblait, mais il reprit en ces termes: «L'expédition partit et se dirigea à travers la terre australienne. Elle fut naturellement malheureuse, puisque Ayrton ou Ben Joyce, comme on voudra l'appeler, la dirigeait, tantôt précédé, tantôt suivi de sa bande de convicts, qui avait été prévenue du coup à faire. «Cependant le Duncan avait été envoyé à Melbourne pour s'y réparer. Il s'agissait donc de décider lord Glenarvan à lui donner l'ordre de quitter Melbourne et de se rendre sur la côte est de l'Australie, où il serait facile de s'en emparer. Après avoir conduit l'expédition assez près de cette côte, au milieu de vastes forêts, où toutes ressources manquaient, Ayrton obtint une lettre qu'il s'était chargé de porter au second du Duncan, lettre qui donnait l'ordre au yacht de se rendre immédiatement sur la côte est, à la baie Twofold, c'est-à-dire à quelques journées de l'endroit où l'expédition s'était arrêtée. C'était là qu'Ayrton avait donné rendez-vous à ses complices. «Au moment où cette lettre allait lui être remise, le traître fut démasqué et n'eut plus qu'à fuir. Mais cette lettre, qui devait lui livrer le Duncan, il fallait l'avoir à tout prix. Ayrton parvint à s'en emparer, et, deux jours après, il arrivait à Melbourne. «Jusqu'alors le criminel avait réussi dans ses odieux projets. Il allait pouvoir conduire le Duncan à cette baie Twofold, où il serait facile aux convicts de s'en emparer, et, son équipage massacré, Ben Joyce deviendrait le maître de ces mers... Dieu devait l'arrêter au dénouement de ses funestes desseins. «Ayrton, arrivé à Melbourne, remit la lettre au second, Tom Austin, qui en prit connaissance et appareilla aussitôt; mais que l'on juge du désappointement et de la colère d'Ayrton, quand, le lendemain de l'appareillage, il apprit que le second conduisait le navire, non sur la côte est de l'Australie, à la baie de Twofold, mais bien sur la côte est de la Nouvelle-Zélande. Il voulut s'y opposer, Austin lui montra la lettre!... Et, en effet, par une erreur providentielle du géographe français qui avait rédigé cette lettre, la côte est de la Nouvelle-Zélande était indiquée comme lieu de destination. «Tous les plans d'Ayrton échouaient! Il voulut se révolter. On l'enferma. Il fut donc emmené sur la côte de la Nouvelle-Zélande, ne sachant plus ni ce que deviendraient ses complices, ni ce que deviendrait lord Glenarvan. «Le Duncan resta à croiser sur cette côte jusqu'au 3 mars. Ce jour-là, Ayrton entendit des détonations. C'étaient les caronades du Duncan qui faisaient feu, et, bientôt, lord Glenarvan et tous les siens arrivaient à bord. «Voici ce qui s'était passé. «Après mille fatigues, mille dangers, lord Glenarvan avait pu achever son voyage et arriver à la côte est de l'Australie, sur la baie de Twofold. Pas de Duncan! il télégraphia à Melbourne. On lui répondit: «Duncan parti depuis le 18 courant pour une destination inconnue.» «Lord Glenarvan ne put plus penser qu'une chose: c'est que l'honnête yacht était tombé aux mains de Ben Joyce et qu'il était devenu un navire de pirates! «Cependant lord Glenarvan ne voulut pas abandonner la partie. C'était un homme intrépide et généreux. Il s'embarqua sur un navire marchand, se fit conduire à la côte ouest de la Nouvelle- Zélande, la traversa sur le trente-septième parallèle, sans rencontrer aucune trace du capitaine Grant; mais, sur l'autre côte, à sa grande surprise, et par la volonté du ciel, il retrouva le Duncan, sous les ordres du second, qui l'attendait depuis cinq semaines! «On était au 3 mars 1855. Lord Glenarvan était donc à bord du Duncan, mais Ayrton y était aussi. Il comparut devant le lord, qui voulut tirer de lui tout ce que le bandit pouvait savoir au sujet du capitaine Grant. Ayrton refusa de parler. Lord Glenarvan lui dit alors qu'à la première relâche, on le remettrait aux autorités anglaises. Ayrton resta muet. «Le Duncan reprit la route du trente-septième parallèle. Cependant, lady Glenarvan entreprit de vaincre la résistance du bandit. Enfin, son influence l'emporta, et Ayrton, en échange de ce qu'il pourrait dire, proposa à lord Glenarvan de l'abandonner sur une des îles du Pacifique, au lieu de le livrer aux autorités anglaises. Lord Glenarvan, décidé à tout pour apprendre ce qui concernait le capitaine Grant, y consentit. «Ayrton raconta alors toute sa vie, et il fut constant qu'il ne savait rien depuis le jour où le capitaine Grant l'avait débarqué sur la côte australienne. «Néanmoins, lord Glenarvan tint la parole qu'il avait donnée. Le Duncan continua sa route et arriva à l'île Tabor. C'était là qu'Ayrton devait être déposé, et ce fut là aussi que, par un vrai miracle, on retrouva le capitaine Grant et ses deux hommes, précisément sur ce trente-septième parallèle. Le convict allait donc les remplacer sur cet îlot désert, et voici, au moment où il quitta le yacht, les paroles que prononça lord Glenarvan: «-- Ici, Ayrton, vous serez éloigné de toute terre et sans communication possible avec vos semblables. Vous ne pourrez fuir cet îlot où le Duncan vous laisse. Vous serez seul, sous l'oeil d'un dieu qui lit au plus profond des coeurs, mais vous ne serez ni perdu, ni ignoré comme le fut le capitaine Grant. Si indigne que vous soyez du souvenir des hommes, les hommes se souviendront de vous. Je sais où vous êtes, Ayrton, et je sais où vous trouver. Je ne l'oublierai jamais!» «Et le Duncan, appareillant, disparut bientôt. «On était au 18 mars 1855. «Ayrton était seul, mais ni les munitions, ni les armes, ni les outils, ni les graines ne lui manquaient. À lui, le convict, à sa disposition était la maison construite par l'honnête capitaine Grant. Il n'avait qu'à se laisser vivre et à expier dans l'isolement les crimes qu'il avait commis. «Messieurs, il se repentit, il eut honte de ses crimes et il fut bien malheureux! Il se dit que si les hommes venaient le rechercher un jour sur cet îlot, il fallait qu'il fût digne de retourner parmi eux! Comme il souffrit, le misérable! Comme il travailla pour se refaire par le travail! Comme il pria pour se régénérer par la prière! «Pendant deux ans, trois ans, ce fut ainsi; mais Ayrton, abattu par l'isolement, regardant toujours si quelque navire ne paraîtrait pas à l'horizon de son île, se demandant si le temps d'expiation était bientôt complet, souffrait comme on n'a jamais souffert! Ah! quelle est dure cette solitude, pour une âme que rongent les remords! «Mais sans doute le ciel ne le trouvait pas assez puni, le malheureux, car il sentit peu à peu qu'il devenait un sauvage! Il sentit peu à peu l'abrutissement le gagner! Il ne peut vous dire si ce fut après deux ou quatre ans d'abandon, mais enfin, il devint le misérable que vous avez trouvé! «Je n'ai pas besoin de vous dire, messieurs, que Ayrton ou Ben Joyce et moi, nous ne faisons qu'un!» Cyrus Smith et ses compagnons s'étaient levés à la fin de ce récit. Il est difficile de dire à quel point ils étaient émus! Tant de misère, tant de douleurs et de désespoir étalés à nu devant eux! «Ayrton, dit alors Cyrus Smith, vous avez été un grand criminel, mais le ciel doit certainement trouver que vous avez expié vos crimes! Il l'a prouvé en vous ramenant parmi vos semblables. Ayrton, vous êtes pardonné! Et maintenant, voulez-vous être notre compagnon?» Ayrton s'était reculé. «Voici ma main!» dit l'ingénieur. Ayrton se précipita sur cette main que lui tendait Cyrus Smith, et de grosses larmes coulèrent de ses yeux. «Voulez-vous vivre avec nous? demanda Cyrus Smith. -- Monsieur Smith, laissez-moi quelque temps encore, répondit Ayrton, laissez-moi seul dans cette habitation du corral! -- Comme vous le voudrez, Ayrton», répondit Cyrus Smith. Ayrton allait se retirer, quand l'ingénieur lui adressa une dernière question: «Un mot encore, mon ami. Puisque votre dessein était de vivre isolé, pourquoi avez-vous donc jeté à la mer ce document qui nous a mis sur vos traces? -- Un document? répondit Ayrton, qui paraissait ne pas savoir ce dont on lui parlait. -- Oui, ce document enfermé dans une bouteille que nous avons - ' , , 1 , 2 - . 3 4 ' 5 , , ' 6 7 ' , ' ! 8 9 , , ' 10 ' ! 11 12 , , ' 13 , 14 . . . , , 15 - , ' , 16 ! 17 18 « ! ' , , 19 ! » 20 21 22 23 24 25 26 ! ! , , 27 , , ' 28 , ' . 29 30 , 31 ' , ' ; 32 , 33 - . 34 , ' 35 . ' , ' 36 , ' 37 , , , , 38 ' , 39 ' : « ! ! ! ! » 40 41 . 42 43 « ! » . 44 45 ' , 46 . ' , 47 , - ; 48 , ' , 49 ' ' . ' 50 ' , , 51 , ! 52 53 - ' ? 54 55 , ' 56 , , : 57 58 « ' , ' ' , , 59 ! » 60 61 . , 62 , ' , , ' , 63 , , 64 ' , 65 . 66 , . 67 68 « ? » - . 69 70 ' ' , , 71 , . 72 73 « , ' , - , 74 ! » 75 76 ' ' , 77 . 78 . 79 . . 80 ' . 81 ! . . . , ; , ' : 82 83 « - ? - - . 84 85 - - , ' , ' 86 . , . 87 88 - - ! . . . ' ! 89 90 - - ' . . . 91 92 - - ! . . . ! ! ' ' 93 . . . . . . . . . - ! - ! » 94 95 , ' , 96 . 97 98 99 . 100 101 « ! , 102 , ' ' 103 . 104 105 - - ' , 106 . . . . 107 108 - - , . ' 109 , ' , , , 110 . » 111 112 , ' , 113 ' 114 , - - , - - , 115 , . 116 117 , , , 118 . 119 ' , . 120 ' . 121 , , , 122 . 123 124 « , - , , - 125 ? 126 127 - - , ' , . 128 129 - - ! » ' , : 130 131 « ' ! 132 133 - - , ? ' . 134 135 - - » , - . 136 137 , , 138 ' , ' ' 139 ' , ' . 140 141 , ' , ' , 142 , ' : 143 144 « ? - - . 145 146 - - , . 147 148 - - ? 149 150 - - . 151 152 - - ! ! » ' - - . 153 154 . 155 156 157 . 158 159 « , , ' 160 ! 161 162 - - ! , 163 ' ' ! 164 165 - - ! . ! ' , 166 - , 167 ' ! 168 169 - - , , ' 170 ' , ' 171 , . 172 173 - - , , , 174 , ' ' 175 ' ' ! 176 177 - - , . 178 179 - - , , , . . . 180 181 - - , , 182 . 183 , ' , ' 184 , ' ' . 185 ! , , 186 ' , 187 . , ' , ' 188 ' , ' , 189 ' ! 190 191 - - ? . 192 193 - - , ' 194 , ' 195 ' . , 196 ' ' 197 ! 198 199 - - , , 200 ' . 201 202 - - ? 203 204 - - ' ' 205 , ' 206 ' ! 207 208 - - , . 209 210 - - , , ' 211 ! 212 213 - - . . . , 214 ! . . . 215 216 - - ' , 217 ' ' 218 ? 219 220 - - ' , . 221 - ' ? 222 223 - - , , . 224 ' 225 , , ' 226 , ' ! 227 228 - - , , . 229 230 - - , , 231 , 232 , ' . , ' 233 , . » 234 235 ' , 236 , 237 , . , 238 ' 239 , 240 , ' 241 . 242 243 « , , ' , 244 ' , 245 . , , 246 ' ! » 247 248 , ' 249 ' . 250 , , 251 , ' . , 252 - , ' 253 , 254 . , 255 , , 256 ' , , , 257 . , 258 ' ' 259 ' , ' 260 , 261 . , 262 , 263 . 264 265 , , ' 266 , ' 267 , . 268 , 269 . 270 271 , 272 ' ' , 273 ' . 274 275 ' - ? - 276 ? - 277 ? - ' ? 278 , ' ' 279 : 280 281 « - ? . . . ' - 282 ? . . . - ' ? . . . 283 - . . . ' . . . ' - 284 . . . ? ' ' . . . 285 ' ? . . . - 286 ? . . . - ' , . . . 287 . . . . . . 288 . . . . . . . . . - ? » 289 290 , 291 - . 292 ' , 293 . 294 295 « ! ! ' - - . . . . - ? 296 297 - - , ' . 298 299 - - ! » ' - - , ' . 300 301 , , 302 . . . . 303 304 « ! . 305 306 - - . . . , ' . 307 308 - - » , ' . 309 310 , , ; - - 311 - ? - - 312 ' . 313 314 « ' , - , 315 ' . » 316 317 , , 318 - ' , 319 ' . 320 ' 321 . 322 323 , , 324 , . , 325 . 326 ' , 327 , 328 . 329 ' , ' 330 . , ' , 331 - , 332 , ' 333 ' 334 . , . 335 ' , - 336 ! 337 , 338 ! 339 , 340 , 341 , ' . 342 343 , ' 344 . , 345 , , ' ' 346 . 347 ' , 348 ; , 349 , ' 350 - . 351 ' ' 352 ' , , ' , 353 , . 354 355 « , , 356 ! » 357 358 ' 359 . 360 361 , , ' 362 . 363 364 , ' 365 - , . 366 367 , 368 ' . 369 370 ' . 371 ' ' 372 ' . , 373 , ' , ' - - 374 ' . 375 ' , 376 , 377 . 378 , , 379 , , 380 , , , 381 , ' 382 , - 383 « » , , , 384 ' , , 385 . , 386 , , , ' 387 . ' . 388 389 , 390 . 391 392 , , 393 ' . 394 395 « , , - , 396 ! 397 398 - - , , ' , , 399 . 400 401 - - ! ' ! 402 403 - - ' ' , 404 . 405 406 407 . 408 , - , 409 , ' 410 . 411 412 - - ! ' , - 413 ! » 414 415 ' ' , 416 417 ' . - , , 418 , , , 419 , - , 420 , - . 421 , , 422 ! 423 424 ' ' . , 425 426 - , , . 427 ' . 428 , ' ' 429 - , 430 ' - ' , 431 ? 432 433 , , , 434 , . 435 436 « , ! - 437 . 438 ' , ! , 439 ' ! ' , 440 , , - 441 ! » 442 443 ' . 444 445 , - 446 . 447 , ' ' 448 , 449 ' . 450 451 , - , 452 453 , 454 . 455 456 , : 457 458 « ! ! » 459 460 , , ' 461 . , - 462 , ' . 463 464 , ' , ' 465 , - , 466 , 467 . 468 469 , ' , 470 . 471 , , ' , 472 - , ' . . . ' , 473 ' , , 474 . 475 476 . ' ' ' 477 . ' 478 , ' 479 , , ' , 480 . 481 482 . ' , 483 ' 484 , , ' , ' : 485 486 « ! ! ! » 487 488 ' , , 489 ' ' . 490 , ' . 491 492 « , , 493 . , 494 ! 495 496 - - ! ' . ' - ' ? 497 ! 498 499 - - ? 500 501 - - . 502 503 - - - ? » 504 505 , 506 , ' , , 507 , ; , 508 - , ' : 509 510 « - ? - , - ? » 511 512 ' ' ' , 513 . - , , - 514 ? , ' 515 , ' 516 ' , 517 . 518 519 ' ' . 520 521 , ' ' , 522 , , , , , 523 ' ' 524 , ' ' , 525 . 526 527 , - , ' , 528 . 529 530 « , , 531 - ? 532 533 - - , ' ' , ! 534 ' , ! ! . . . » 535 536 537 538 539 540 541 . 542 , 543 - , 544 ' . , 545 , , , ' , 546 ' , 547 ' ! , 548 , , 549 ' - . 550 ? ' - ? ' 551 ' . , 552 ' 553 ' ' . 554 555 , ' 556 ' . 557 , , . 558 ' , ' 559 , 560 . 561 562 , - , 563 , - , 564 ' . 565 566 ' ' , 567 , ' , 568 , . 569 ' 570 ! 571 572 « , , - - 573 ? - - 574 ? 575 576 - - , . 577 578 - - ? 579 580 - - - , . » 581 582 , , . 583 584 , - , 585 ' , , ' 586 ' , : 587 588 « , ' . 589 590 - - , ' ; , - 591 . » 592 593 , ' . 594 ' , 595 ' ' 596 ! 597 598 : 599 600 « , - , 601 , . , 602 . » 603 604 ' . ' 605 , 606 . 607 608 « , - , ' 609 . 610 611 - - ? 612 613 - - ' , 614 , . 615 ' . - - 616 ? » 617 618 ' 619 . : 620 621 « , - , ' , 622 . . . 623 624 - - , . 625 626 - - , , 627 . . . , 628 ' , - . 629 , 630 . 631 632 - - ' , ' . 633 634 - - , , 635 , 636 ! 637 638 - - , » , ' . 639 640 ' 641 , ' 642 ' 643 . 644 645 , 646 , ' 647 . 648 , , , 649 , 650 - . , , , , 651 , , , , , 652 . 653 654 ' , ' , ' , 655 , ' 656 ' , 657 . , , 658 , 659 . 660 661 ' 662 . ' ' 663 , - ' 664 . 665 666 - , 667 - . , - - 668 . 669 - 670 , ' 671 - . 672 673 , , , 674 . , 675 ' , : 676 677 « , - , , 678 . . » 679 680 ' 681 . 682 683 ' ' . 684 685 « , , - . ' 686 . . . 687 688 - - ' . 689 690 - - - . 691 692 - - . 693 694 - - » , . 695 696 ' , 697 . , , 698 ' , ' , 699 ' , , 700 ' : 701 702 « , , , 703 , , ' 704 , ' , 705 - . 706 , , ' , 707 , . 708 , 709 , . 710 711 . 712 713 « 714 ' . 715 716 « , 717 , , 718 ' . 719 ' 720 , 721 , ' 722 , , 723 ' , ' . 724 725 « ' . , 726 , ' - 727 , ' 728 . 729 730 « ' , 731 . 732 . 733 734 735 , , , 736 ' , 737 ' , , 738 , 739 . 740 741 « 742 , 743 . 744 745 « , - 746 , , ' , 747 , 748 ' . 749 750 « ' 751 ' , , , 752 ' , , , 753 . 754 755 « ' ' 756 ' , . 757 , 758 , ' . 759 , ' 760 , ' ' 761 - , , 762 ' . 763 764 « ' ' ; , 765 , 766 ' , , : 767 768 « - - , . 769 , . 770 771 « - - - ? . 772 773 « - - , , , 774 , 775 . » 776 777 « ' . ' , , - 778 , . , 779 780 , ' 781 ' , ' , , 782 . 783 784 « - - , - - , ' , 785 ' ' , 786 , ' 787 , , ' 788 ' ' . » 789 790 « , , , 791 . . ' , 792 ' ' , . 793 , , 794 , ' 795 - . , , 796 , , , 797 798 ' , , , , 799 , 800 . 801 802 « . 803 804 « . ' , 805 , - ; , 806 , ' 807 ' , 808 ' , , 809 ' , ' , - - 810 ' . 811 812 « , . 813 ' ! 814 , , , 815 , , ' 816 , ' 817 , ' ' 818 , ' 819 . » 820 821 , ' ' . , 822 : 823 824 « ' 825 . , 826 , ' , , 827 , , 828 . 829 830 « ' 831 . ' 832 ' 833 ' , ' . 834 ' , 835 , , 836 ' ' , 837 ' 838 , , ' - - 839 ' ' ' . ' ' 840 - . 841 842 « , 843 ' ' . , 844 , ' . 845 ' , , , 846 . 847 848 « ' . 849 , 850 ' , , 851 , . . . 852 ' . 853 854 « , , , 855 , ; 856 ' ' , , 857 ' , 858 , ' , , 859 - . ' 860 , ! . . . , , 861 862 , - 863 . 864 865 « ' ! . 866 ' . - , 867 , 868 . 869 870 « ' . 871 - , . ' 872 , , , 873 . 874 875 « ' . 876 877 « , , 878 ' , 879 . ! . 880 : « 881 . » 882 883 « ' : ' 884 ' ' 885 ! 886 887 « . 888 ' . ' 889 , - 890 , - , 891 ; , ' 892 , , , 893 , , ' 894 ! 895 896 « . 897 , . , 898 899 . . 900 ' , 901 . . 902 903 « - . 904 , 905 . , ' , , 906 ' , ' 907 , 908 . , 909 , . 910 911 « , ' 912 ' 913 . 914 915 « , ' . 916 ' . ' 917 ' , , 918 , , 919 - . 920 , , 921 , : « - - , 922 , 923 . 924 . , ' ' 925 , , 926 . 927 , . 928 , , . 929 ' ! » 930 931 « , , . 932 933 « . 934 935 « , , , 936 , . , , 937 ' 938 . ' ' 939 ' ' . 940 941 « , , 942 ! 943 , ' 944 ! , ! 945 ! 946 ! 947 948 « , , ; , 949 ' , 950 ' , 951 ' , ' 952 ! ! , 953 ! 954 955 « , 956 , ' ! 957 ' ! 958 ' , , 959 ! 960 961 « ' , , 962 , ' ! » 963 964 ' 965 . ! 966 , 967 ! 968 969 « , , , 970 971 ! ' . 972 , ! , - 973 ? » 974 975 ' . 976 977 « ! » ' . 978 979 , 980 . 981 982 « - ? . 983 984 - - , - , 985 , - ! 986 987 - - , » , . 988 989 , ' 990 : 991 992 « , . 993 , - 994 ? 995 996 - - ? , 997 . 998 999 - - , 1000