Celui-ci fut alors conduit vers l'embouchure de la Mercy, et tous,
remontant la rive gauche de la rivière, gagnèrent le plateau de
Grande-vue.
Arrivé à l'endroit où croissaient les premiers beaux arbres de la
forêt, dont la brise agitait légèrement le feuillage, l'inconnu
parut humer avec ivresse cette senteur pénétrante qui imprégnait
l'atmosphère, et un long soupir s'échappa de sa poitrine!
Les colons se tenaient en arrière, prêts à le retenir, s'il eût
fait un mouvement pour s'échapper!
Et, en effet, le pauvre être fut sur le point de s'élancer dans le
creek qui le séparait de la forêt, et ses jambes se détendirent un
instant comme un ressort... mais, presque aussitôt, il se replia
sur lui-même, il s'affaissa à demi, et une grosse larme coula de
ses yeux!
«Ah! s'écria Cyrus Smith, te voilà donc redevenu homme, puisque tu
pleures!»
CHAPITRE XVI
Oui! Le malheureux avait pleuré! Quelque souvenir, sans doute,
avait traversé son esprit, et, suivant l'expression de Cyrus
Smith, il s'était refait homme par les larmes.
Les colons le laissèrent pendant quelque temps sur le plateau, et
s'éloignèrent même un peu, de manière qu'il se sentît libre; mais
il ne songea aucunement à profiter de cette liberté, et Cyrus
Smith se décida bientôt à le ramener à Granite-House. Deux jours
après cette scène, l'inconnu sembla vouloir se mêler peu à peu à
la vie commune. Il était évident qu'il entendait, qu'il
comprenait, mais non moins évident qu'il mettait une étrange
obstination à ne pas parler aux colons, car, un soir, Pencroff,
prêtant l'oreille à la porte de sa chambre, entendit ces mots
s'échapper de ses lèvres: «Non! Ici! Moi! Jamais!»
Le marin rapporta ces paroles à ses compagnons.
«Il y a là quelque douloureux mystère!» dit Cyrus Smith.
L'inconnu avait commencé à se servir des outils de labourage, et
il travaillait au potager. Quand il s'arrêtait dans sa besogne, ce
qui arrivait souvent, il demeurait comme concentré en lui-même;
mais, sur la recommandation de l'ingénieur, on respectait
l'isolement qu'il paraissait vouloir garder. Si l'un des colons
s'approchait de lui, il reculait, et des sanglots soulevaient sa
poitrine, comme si elle en eût été trop pleine!
Était-ce donc le remords qui l'accablait ainsi?
On pouvait le croire, et Gédéon Spilett ne put s'empêcher de
faire, un jour, cette observation:
«S'il ne parle pas, c'est qu'il aurait, je crois, des choses trop
graves à dire!»
Il fallait être patient et attendre. Quelques jours plus tard, le
3 novembre, l'inconnu, travaillant sur le plateau, s'était arrêté,
après avoir laissé tomber sa bêche à terre, et Cyrus Smith, qui
l'observait à peu de distance, vit encore une fois des larmes qui
coulaient de ses yeux. Une sorte de pitié irrésistible le
conduisit vers lui, et il lui toucha le bras légèrement.
«Mon ami?» dit-il.
Le regard de l'inconnu chercha à l'éviter, et Cyrus Smith, ayant
voulu lui prendre la main, il recula vivement.
«Mon ami, dit Cyrus Smith d'une voix plus ferme, regardez-moi, je
le veux!»
L'inconnu regarda l'ingénieur et sembla être sous son influence,
comme un magnétisé sous la puissance de son magnétiseur. Il voulut
fuir. Mais alors il se fit dans sa physionomie comme une
transformation. Son regard lança des éclairs. Des paroles
cherchèrent à s'échapper de ses lèvres. Il ne pouvait plus se
contenir!... enfin, il croisa les bras; puis, d'une voix sourde:
«Qui êtes-vous? demanda-t-il à Cyrus Smith.
-- Des naufragés comme vous, répondit l'ingénieur, dont l'émotion
était profonde. Nous vous avons amené ici, parmi vos semblables.
-- Mes semblables!... je n'en ai pas!
-- Vous êtes au milieu d'amis...
-- Des amis!... À moi! Des amis! s'écria l'inconnu en cachant sa
tête dans ses mains... non... jamais... laissez-moi! Laissez-moi!»
Puis, il s'enfuit du côté du plateau qui dominait la mer, et là il
demeura longtemps immobile.
Cyrus Smith avait rejoint ses compagnons et leur racontait ce qui
venait de se passer.
«Oui! Il y a un mystère dans la vie de cet homme, dit Gédéon
Spilett, et il semble qu'il ne soit rentré dans l'humanité que par
la voie du remords.
-- Je ne sais trop quelle espèce d'homme nous avons ramené là, dit
le marin. Il a des secrets...
-- Que nous respecterons, répondit vivement Cyrus Smith. S'il a
commis quelque faute, il l'a cruellement expiée, et, à nos yeux,
il est absous.»
Pendant deux heures, l'inconnu demeura seul sur la plage,
évidemment sous l'influence de souvenirs qui lui refaisaient tout
son passé, -- un passé funeste sans doute, -- et les colons, sans
le perdre de vue, ne cherchèrent point à troubler son isolement.
Cependant, après deux heures, il parut avoir pris une résolution,
et il vint trouver Cyrus Smith. Ses yeux étaient rouges des larmes
qu'il avait versées, mais il ne pleurait plus. Toute sa
physionomie était empreinte d'une humilité profonde. Il semblait
craintif, honteux, se faire tout petit, et son regard était
constamment baissé vers la terre.
«Monsieur, dit-il à Cyrus Smith, vos compagnons et vous, êtes-vous
anglais?
-- Non, répondit l'ingénieur, nous sommes américains.
-- Ah!» fit l'inconnu, et il murmura ces mots:
«J'aime mieux cela!
-- Et vous, mon ami? demanda l'ingénieur.
-- Anglais», répondit-il précipitamment.
Et, comme si ces quelques mots lui eussent pesé à dire, il
s'éloigna de la grève, qu'il parcourut depuis la cascade jusqu'à
l'embouchure de la Mercy, dans un état d'extrême agitation.
Puis, ayant passé à un certain moment près d'Harbert, il s'arrêta,
et, d'une voix étranglée:
«Quel mois? lui demanda-t-il.
-- Décembre, répondit Harbert.
-- Quelle année?
-- 1866.
-- Douze ans! Douze ans!» s'écria-t-il.
Puis il le quitta brusquement.
Harbert avait rapporté aux colons les demandes et la réponse qui
lui avaient été faites.
«Cet infortuné, fit observer Gédéon Spilett, n'était plus au
courant ni des mois ni des années!
-- Oui! ajouta Harbert, et il était depuis douze ans déjà sur
l'îlot quand nous l'y avons trouvé!
-- Douze ans! répondit Cyrus Smith. Ah! Douze ans d'isolement,
après une existence maudite peut-être, peuvent bien altérer la
raison d'un homme!
-- Je suis porté à croire, dit alors Pencroff, que cet homme n'est
point arrivé à l'île Tabor par naufrage, mais qu'à la suite de
quelque crime, il y aura été abandonné.
-- Vous devez avoir raison, Pencroff, répondit le reporter, et si
cela est, il n'est pas impossible que ceux qui l'ont laissé sur
l'île ne reviennent l'y rechercher un jour!
-- Et ils ne le trouveront plus, dit Harbert.
-- Mais alors, reprit Pencroff, il faudrait retourner, et...
-- Mes amis, dit Cyrus Smith, ne traitons pas cette question avant
de savoir à quoi nous en tenir. Je crois que ce malheureux a
souffert, qu'il a durement expié ses fautes, quelles qu'elles
soient, et que le besoin de s'épancher l'étouffe. Ne le provoquons
pas à nous raconter son histoire! Il nous la dira sans doute, et,
quand nous l'aurons apprise, nous verrons quel parti il conviendra
de suivre. Lui seul, d'ailleurs, peut nous apprendre s'il a
conservé plus que l'espoir, la certitude d'être rapatrié un jour,
mais j'en doute!
-- Et pourquoi? demanda le reporter.
-- Parce que, dans le cas où il eût été sûr d'être délivré dans un
temps déterminé, il aurait attendu l'heure de sa délivrance et
n'eût pas jeté ce document à la mer. Non, il est plutôt probable
qu'il était condamné à mourir sur cet îlot et qu'il ne devait plus
jamais revoir ses semblables!
-- Mais, fit observer le marin, il y a une chose que je ne puis
pas m'expliquer.
-- Laquelle?
-- S'il y a douze ans que cet homme a été abandonné sur l'île
Tabor, on peut bien supposer qu'il était depuis plusieurs années
déjà dans cet état de sauvagerie où nous l'avons trouvé!
-- Cela est probable, répondit Cyrus Smith.
-- Il y aurait donc, par conséquent, plusieurs années qu'il aurait
écrit ce document!
-- Sans doute..., et cependant le document semblait récemment
écrit!...
-- D'ailleurs, comment admettre que la bouteille qui renfermait le
document ait mis plusieurs années à venir de l'île Tabor à l'île
Lincoln?
-- Ce n'est pas absolument impossible, répondit le reporter. Ne
pouvait-elle être depuis longtemps déjà sur les parages de l'île?
-- Non, répondit Pencroff, car elle flottait encore. On ne peut
pas même supposer qu'après avoir séjourné plus ou moins longtemps
sur le rivage, elle ait pu être reprise par la mer, car c'est tout
rochers sur la côte sud, et elle s'y fût immanquablement brisée!
-- En effet, répondit Cyrus Smith, qui demeura songeur.
-- Et puis, ajouta le marin, si le document avait plusieurs années
de date, si depuis plusieurs années il était enfermé dans cette
bouteille, il eût été avarié par l'humidité. Or, il n'en était
rien, et il se trouvait dans un parfait état de conservation.»
L'observation du marin était très juste, et il y avait là un fait
incompréhensible, car le document semblait avoir été récemment
écrit, quand les colons le trouvèrent dans la bouteille. De plus,
il donnait la situation de l'île Tabor en latitude et en longitude
avec précision, ce qui impliquait chez son auteur des
connaissances assez complètes en hydrographie, qu'un simple marin
ne pouvait avoir.
«Il y a là, une fois encore, quelque chose d'inexplicable, dit
l'ingénieur, mais ne provoquons pas notre nouveau compagnon à
parler. Quand il le voudra, mes amis, nous serons prêts à
l'entendre!»
Pendant les jours qui suivirent, l'inconnu ne prononça pas une
parole et ne quitta pas une seule fois l'enceinte du plateau. Il
travaillait à la terre, sans perdre un instant, sans prendre un
moment de repos, mais toujours à l'écart. Aux heures du repas, il
ne remontait point à Granite-House, bien que l'invitation lui en
eût été faite à plusieurs reprises, et il se contentait de manger
quelques légumes crus. La nuit venue, il ne regagnait pas la
chambre qui lui avait été assignée, mais il restait là, sous
quelque bouquet d'arbres, ou, quand le temps était mauvais, il se
blottissait dans quelque anfractuosité des roches. Ainsi, il
vivait encore comme au temps où il n'avait d'autre abri que les
forêts de l'île Tabor, et toute insistance pour l'amener à
modifier sa vie ayant été vaine, les colons attendirent
patiemment. Mais le moment arrivait enfin où, impérieusement et
comme involontairement poussé par sa conscience, de terribles
aveux allaient lui échapper.
Le 10 novembre, vers huit heures du soir, au moment où l'obscurité
commençait à se faire, l'inconnu se présenta inopinément devant
les colons, qui étaient réunis sous la véranda. Ses yeux
brillaient étrangement, et toute sa personne avait repris son
aspect farouche des mauvais jours.
Cyrus Smith et ses compagnons furent comme atterrés en voyant que,
sous l'empire d'une terrible émotion, ses dents claquaient comme
celles d'un fiévreux.
Qu'avait-il donc? La vue de ses semblables lui était-elle
insupportable? En avait-il assez de cette existence dans ce milieu
honnête? Est-ce que la nostalgie de l'abrutissement le reprenait?
On dut le croire, quand on l'entendit s'exprimer ainsi en phrases
incohérentes:
«Pourquoi suis-je ici?... de quel droit m'avez-vous arraché à mon
îlot?... est-ce qu'il peut y avoir un lien entre vous et moi?...
savez-vous qui je suis... ce que j'ai fait... pourquoi j'étais là-
bas... seul? Et qui vous dit qu'on ne m'y a pas abandonné... que
je n'étais pas condamné à mourir là?... connaissez-vous mon
passé?... savez-vous si je n'ai pas volé, assassiné... si je ne
suis pas un misérable... un être maudit... bon à vivre comme une
bête fauve... loin de tous... dites... le savez-vous?»
Les colons écoutaient sans interrompre le misérable, auquel ces
demi-aveux échappaient pour ainsi dire malgré lui. Cyrus Smith
voulut alors le calmer en s'approchant de lui, mais il recula
vivement.
«Non! Non! s'écria-t-il. Un mot seulement... suis-je libre?
-- Vous êtes libre, répondit l'ingénieur.
-- Adieu donc!» s'écria-t-il, et il s'enfuit comme un fou.
Nab, Pencroff, Harbert coururent aussitôt vers la lisière du
bois... mais ils revinrent seuls.
«Il faut le laisser faire! dit Cyrus Smith.
-- Il ne reviendra jamais..., s'écria Pencroff.
-- Il reviendra», répondit l'ingénieur.
Et, depuis lors, bien des jours se passèrent; mais Cyrus Smith --
était-ce une sorte de pressentiment? -- persista dans
l'inébranlable idée que le malheureux reviendrait tôt ou tard.
«C'est la dernière révolte de cette rude nature, disait-il, que le
remords a touchée et qu'un nouvel isolement épouvanterait.»
Cependant, les travaux de toutes sortes furent continués, tant au
plateau de Grande-vue qu'au corral, où Cyrus Smith avait
l'intention de bâtir une ferme. Il va sans dire que les graines
récoltées par Harbert à l'île Tabor avaient été soigneusement
semées.
Le plateau formait alors un vaste potager, bien dessiné, bien
entretenu, et qui ne laissait pas chômer les bras des colons. Là,
il y avait toujours à travailler. À mesure que les plantes
potagères s'étaient multipliées, il avait fallu agrandir les
simples carrés, qui tendaient à devenir de véritables champs et à
remplacer les prairies. Mais le fourrage abondait dans les autres
portions de l'île, et les onaggas ne devaient pas craindre d'être
jamais rationnés. Mieux valait, d'ailleurs, transformer en potager
le plateau de Grande-vue, défendu par sa profonde ceinture de
creeks, et reporter en dehors les prairies qui n'avaient pas
besoin d'être protégées contre les déprédations des quadrumanes et
des quadrupèdes. Au 15 novembre, on fit la troisième moisson.
Voilà un champ qui s'était accru en surface, depuis dix-huit mois
que le premier grain de blé avait été semé! La seconde récolte de
six cent mille grains produisit cette fois quatre mille boisseaux,
soit plus de cinq cents millions de grains! La colonie était riche
en blé, car il suffisait de semer une dizaine de boisseaux pour
que la récolte fût assurée chaque année et que tous, hommes et
bêtes, pussent s'en nourrir.
La moisson fut donc faite, et l'on consacra la dernière quinzaine
du mois de novembre aux travaux de panification. En effet, on
avait le grain, mais non la farine, et l'installation d'un moulin
fut nécessaire. Cyrus Smith eût pu utiliser la seconde chute qui
s'épanchait sur la Mercy pour établir son moteur, la première
étant déjà occupée à mouvoir les pilons du moulin à foulon; mais,
après discussion, il fut décidé que l'on établirait un simple
moulin à vent sur les hauteurs de Grande-vue. La construction de
l'un n'offrait pas plus de difficulté que la construction de
l'autre, et on était sûr, d'autre part, que le vent ne manquerait
pas sur ce plateau, exposé aux brises du large.
«Sans compter, dit Pencroff, que ce moulin à vent sera plus gai et
fera bon effet dans le paysage!»
On se mit donc à l'oeuvre en choisissant des bois de charpente
pour la cage et le mécanisme du moulin. Quelques grands grès qui
se trouvaient dans le nord du lac pouvaient facilement se
transformer en meules, et quant aux ailes, l'inépuisable enveloppe
du ballon leur fournirait la toile nécessaire.
Cyrus Smith fit les plans, et l'emplacement du moulin fut choisi
un peu à droite de la basse-cour, près de la berge du lac. Toute
la cage devait reposer sur un pivot maintenu dans de grosses
charpentes, de manière à pouvoir tourner avec tout le mécanisme
qu'elle contenait selon les demandes du vent.
Ce travail s'accomplit rapidement. Nab et Pencroff étaient devenus
de très habiles charpentiers et n'avaient qu'à suivre les gabarits
fournis par l'ingénieur. Aussi une sorte de guérite cylindrique,
une vraie poivrière, coiffée d'un toit aigu, s'éleva-t-elle
bientôt à l'endroit désigné. Les quatre châssis qui formaient les
ailes avaient été solidement implantés dans l'arbre de couche, de
manière à faire un certain angle avec lui, et ils furent fixés au
moyen de tenons de fer. Quant aux diverses parties du mécanisme
intérieur, la boîte destinée à contenir les deux meules, la meule
gisante et la meule courante, la trémie, sorte de grande auge
carrée, large du haut, étroite du bas, qui devait permettre aux
grains de tomber sur les meules, l'auget oscillant destiné à
régler le passage du grain, et auquel son perpétuel tic-tac a fait
donner le nom de «babillard», et enfin le blutoir, qui, par
l'opération du tamisage, sépare le son de la farine, cela se
fabriqua sans peine. Les outils étaient bons, et le travail fut
peu difficile, car, en somme, les organes d'un moulin sont très
simples. Ce ne fut qu'une question de temps.
Tout le monde avait travaillé à la construction du moulin, et le
1er décembre il était terminé.
Comme toujours, Pencroff était enchanté de son ouvrage, et il ne
doutait pas que l'appareil ne fût parfait.
«Maintenant, un bon vent, dit-il, et nous allons joliment moudre
notre première récolte!
-- Un bon vent, soit, répondit l'ingénieur, mais pas trop de vent,
Pencroff.
-- Bah! Notre moulin n'en tournera que plus vite!
-- Il n'est pas nécessaire qu'il tourne si vite, répondit Cyrus
Smith. On sait par expérience que la plus grande quantité de
travail est produite par un moulin quand le nombre de tours
parcourus par les ailes en une minute est sextuple du nombre de
pieds parcourus par le vent en une seconde. Avec une brise
moyenne, qui donne vingt-quatre pieds à la seconde, il imprimera
seize tours aux ailes pendant une minute, et il n'en faut pas
davantage.
-- Justement! s'écria Harbert, il souffle une jolie brise de nord-
est qui fera bien notre affaire!»
Il n'y avait aucune raison de retarder l'inauguration du moulin,
car les colons avaient hâte de goûter au premier morceau de pain
de l'île Lincoln. Ce jour-là donc, dans la matinée, deux à trois
boisseaux de blé furent moulus, et le lendemain, au déjeuner, une
magnifique miche, un peu compacte peut-être, quoique levée avec de
la levure de bière, figurait sur la table de Granite-House. Chacun
y mordit à belles dents, et avec quel plaisir, on le comprend de
reste!
Cependant l'inconnu n'avait pas reparu. Plusieurs fois, Gédéon
Spilett et Harbert avaient parcouru la forêt aux environs de
Granite-House, sans le rencontrer, sans en trouver aucune trace.
Ils s'inquiétaient sérieusement de cette disparition prolongée.
Certainement, l'ancien sauvage de l'île Tabor ne pouvait être
embarrassé de vivre dans ces giboyeuses forêts du Far-West, mais
n'était-il pas à craindre qu'il ne reprît ses habitudes, et que
cette indépendance ne ravivât ses instincts farouches?
Toutefois, Cyrus Smith, par une sorte de pressentiment, sans
doute, persistait toujours à dire que le fugitif reviendrait.
«Oui, il reviendra! répétait-il avec une confiance que ses
compagnons ne pouvaient partager. Quand cet infortuné était à
l'île Tabor, il se savait seul! Ici, il sait que ses semblables
l'attendent! Puisqu'il a à moitié parlé de sa vie passée, ce
pauvre repenti, il reviendra la dire tout entière, et ce jour-là
il sera à nous!»
L'événement allait donner raison à Cyrus Smith.
Le 3 décembre, Harbert avait quitté le plateau de Grande-vue et
était allé pêcher sur la rive méridionale du lac. Il était sans
armes, et jusqu'alors il n'y avait jamais eu aucune précaution à
prendre, puisque les animaux dangereux ne se montraient pas dans
cette partie de l'île.
Pendant ce temps, Pencroff et Nab travaillaient à la basse-cour,
tandis que Cyrus Smith et le reporter étaient occupés aux
cheminées à fabriquer de la soude, la provision de savon étant
épuisée.
Soudain, des cris retentissent:
«Au secours! à moi!»
Cyrus Smith et le reporter, trop éloignés, n'avaient pu entendre
ces cris. Pencroff et Nab, abandonnant la basse-cour en toute
hâte, s'étaient précipités vers le lac.
Mais avant eux, l'inconnu, dont personne n'eût pu soupçonner la
présence en cet endroit, franchissait le creek-glycérine, qui
séparait le plateau de la forêt, et bondissait sur la rive
opposée.
Là, Harbert était en face d'un formidable jaguar, semblable à
celui qui avait été tué au promontoire du reptile. Inopinément
surpris, il se tenait debout contre un arbre, tandis que l'animal,
ramassé sur lui-même, allait s'élancer... mais l'inconnu, sans
autres armes qu'un couteau, se précipita sur le redoutable fauve,
qui se retourna contre ce nouvel adversaire.
La lutte fut courte. L'inconnu était d'une force et d'une adresse
prodigieuses. Il avait saisi le jaguar à la gorge d'une main
puissante comme une cisaille, sans s'inquiéter si les griffes du
fauve lui pénétraient dans les chairs, et, de l'autre, il lui
fouillait le coeur avec son couteau.
Le jaguar tomba. L'inconnu le poussa du pied, et il allait
s'enfuir au moment où les colons arrivaient sur le théâtre de la
lutte, quand Harbert, s'attachant à lui, s'écria:
«Non! Non! Vous ne vous en irez pas!»
Cyrus Smith alla vers l'inconnu, dont les sourcils se froncèrent,
lorsqu'il le vit s'approcher. Le sang coulait à son épaule sous sa
veste déchirée, mais il n'y prenait pas garde.
«Mon ami, lui dit Cyrus Smith, nous venons de contracter une dette
de reconnaissance envers vous. Pour sauver notre enfant, vous avez
risqué votre vie!
-- Ma vie! murmura l'inconnu. Qu'est-ce qu'elle vaut? Moins que
rien!
-- Vous êtes blessé?
-- Peu importe.
-- Voulez-vous me donner votre main?»
Et comme Harbert cherchait à saisir cette main, qui venait de le
sauver, l'inconnu se croisa les bras, sa poitrine se gonfla, son
regard se voila, et il parut vouloir fuir; mais, faisant un
violent effort sur lui-même, et d'un ton brusque:
«Qui êtes-vous? dit-il, et que prétendez-vous être pour moi?»
C'était l'histoire des colons qu'il demandait ainsi, et pour la
première fois. Peut-être, cette histoire racontée, dirait-il la
sienne? En quelques mots, Cyrus Smith raconta tout ce qui s'était
passé depuis leur départ de Richmond, comment ils s'étaient tirés
d'affaire, et quelles ressources étaient maintenant à leur
disposition.
L'inconnu l'écoutait avec une extrême attention.
Puis, l'ingénieur dit alors ce qu'ils étaient tous, Gédéon
Spilett, Harbert, Pencroff, Nab, lui, et il ajouta que la plus
grande joie qu'ils avaient éprouvée depuis leur arrivée dans l'île
Lincoln, c'était à leur retour de l'îlot, quand ils avaient pu
compter un compagnon de plus.
À ces mots, celui-ci rougit, sa tête s'abaissa sur sa poitrine, et
un sentiment de confusion se peignit sur toute sa personne.
«Et maintenant que vous nous connaissez, ajouta Cyrus Smith,
voulez-vous nous donner votre main?
-- Non, répondit l'inconnu d'une voix sourde, non! Vous êtes
d'honnêtes gens, vous! Et moi!...»
CHAPITRE XVII
Ces dernières paroles justifiaient les pressentiments des colons.
Il y avait dans la vie de ce malheureux quelque funeste passé,
expié peut-être aux yeux des hommes, mais dont sa conscience ne
l'avait pas encore absous. En tout cas, le coupable avait des
remords, il se repentait, et, cette main qu'ils lui demandaient,
ses nouveaux amis l'eussent cordialement pressée, mais il ne se
sentait pas digne de la tendre à d'honnêtes gens! Toutefois, après
la scène du jaguar, il ne retourna pas dans la forêt, et depuis ce
jour il ne quitta plus l'enceinte de Granite-House. Quel était le
mystère de cette existence? L'inconnu parlerait-il un jour? C'est
ce que l'avenir apprendrait. En tout cas, il fut bien convenu que
son secret ne lui serait jamais demandé et que l'on vivrait avec
lui comme si l'on n'eût rien soupçonné.
Pendant quelques jours, la vie commune continua donc d'être ce
qu'elle avait été. Cyrus Smith et Gédéon Spilett travaillaient
ensemble, tantôt chimistes, tantôt physiciens. Le reporter ne
quittait l'ingénieur que pour chasser avec Harbert, car il n'eût
pas été prudent de laisser le jeune garçon courir seul la forêt,
et il fallait se tenir sur ses gardes.
Quant à Nab et à Pencroff, un jour aux étables ou à la basse-cour,
un autre au corral, sans compter les travaux à Granite-House, ils
ne manquaient pas d'ouvrage.
L'inconnu travaillait à l'écart, et il avait repris son existence
habituelle, n'assistant point aux repas, couchant sous les arbres
du plateau, ne se mêlant jamais à ses compagnons. Il semblait
vraiment que la société de ceux qui l'avaient sauvé lui fût
insupportable!
«Mais alors, faisait observer Pencroff, pourquoi a-t-il réclamé le
secours de ses semblables? Pourquoi a-t-il jeté ce document à la
mer?
-- Il nous le dira, répondait invariablement Cyrus Smith.
-- Quand?
-- Peut-être plus tôt que vous ne le pensez, Pencroff.»
Et, en effet, le jour des aveux était proche.
Le 10 décembre, une semaine après son retour à Granite-House,
Cyrus Smith vit venir à lui l'inconnu, qui, d'une voix calme et
d'un ton humble, lui dit:
«Monsieur, j'aurais une demande à vous faire.
-- Parlez, répondit l'ingénieur; mais auparavant, laissez-moi vous
faire une question.»
À ces mots, l'inconnu rougit et fut sur le point de se retirer.
Cyrus Smith comprit ce qui se passait dans l'âme du coupable, qui
craignait sans doute que l'ingénieur ne l'interrogeât sur son
passé!
Cyrus Smith le retint de la main:
«Camarade, lui dit-il, non seulement nous sommes pour vous des
compagnons, mais nous sommes des amis. Je tenais à vous dire cela,
et maintenant je vous écoute.»
L'inconnu passa la main sur ses yeux. Il était pris d'une sorte de
tremblement, et demeura quelques instants sans pouvoir articuler
une parole.
«Monsieur, dit-il enfin, je viens vous prier de m'accorder une
grâce.
-- Laquelle?
-- Vous avez à quatre ou cinq milles d'ici, au pied de la
montagne, un corral pour vos animaux domestiques. Ces animaux ont
besoin d'être soignés. Voulez-vous me permettre de vivre là-bas
avec eux?»
Cyrus Smith regarda pendant quelques instants l'infortuné avec un
sentiment de commisération profonde. Puis:
«Mon ami, dit-il, le corral n'a que des étables, à peine
convenables pour les animaux...
-- Ce sera assez bon pour moi, monsieur.
-- Mon ami, reprit Cyrus Smith, nous ne vous contrarierons jamais
en rien. Il vous plaît de vivre au corral. Soit. Vous serez,
d'ailleurs, toujours le bienvenu à Granite-House. Mais puisque
vous voulez vivre au corral, nous prendrons les dispositions
nécessaires pour que vous y soyez convenablement installé.
-- N'importe comment, j'y serai toujours bien.
-- Mon ami, répondit Cyrus Smith, qui insistait à dessein sur
cette cordiale appellation, vous nous laisserez juger de ce que
nous devons faire à cet égard!
-- Merci, monsieur», répondit l'inconnu en se retirant.
L'ingénieur fit aussitôt part à ses compagnons de la proposition
qui lui avait été faite, et il fut décidé que l'on construirait au
corral une maison de bois que l'on rendrait aussi confortable que
possible.
Le jour même, les colons se rendirent au corral avec les outils
nécessaires, et la semaine ne s'était pas écoulée que la maison
était prête à recevoir son hôte. Elle avait été élevée à une
vingtaine de pieds des étables, et, de là, il serait facile de
surveiller le troupeau de mouflons, qui comptait alors plus de
quatre-vingts têtes. Quelques meubles, couchette, table, banc,
armoire, coffre, furent fabriqués, et des armes, des munitions,
des outils furent transportés au corral.
L'inconnu, d'ailleurs, n'avait point été voir sa nouvelle demeure,
et il avait laissé les colons y travailler sans lui, pendant qu'il
s'occupait sur le plateau, voulant sans doute mettre la dernière
main à sa besogne. Et de fait, grâce à lui, toutes les terres
étaient labourées et prêtes à être ensemencées, dès que le moment
en serait venu.
C'était le 20 décembre que les installations avaient été achevées
au corral. L'ingénieur annonça à l'inconnu que sa demeure était
prête à le recevoir, et celui-ci répondit qu'il irait y coucher le
soir même.
Ce soir-là, les colons étaient réunis dans la grande salle de
Granite-House. Il était alors huit heures, -- heure à laquelle
leur compagnon devait les quitter. Ne voulant pas le gêner en lui
imposant par leur présence des adieux qui lui auraient peut-être
coûté, ils l'avaient laissé seul et ils étaient remontés à
Granite-House.
Or, ils causaient dans la grande salle, depuis quelques instants,
quand un coup léger fut frappé à la porte. Presque aussitôt,
l'inconnu entra, et sans autre préambule:
«Messieurs, dit-il, avant que je vous quitte, il est bon que vous
sachiez mon histoire. La voici.»
Ces simples mots ne laissèrent pas d'impressionner très vivement
Cyrus Smith et ses compagnons.
L'ingénieur s'était levé.
«Nous ne vous demandons rien, mon ami, dit-il. C'est votre droit
de vous taire...
-- C'est mon devoir de parler.
-- Asseyez-vous donc.
-- Je resterai debout.
-- Nous sommes prêts à vous entendre», répondit Cyrus Smith.
L'inconnu se tenait dans un coin de la salle, un peu protégé par
la pénombre. Il était tête nue, les bras croisés sur la poitrine,
et c'est dans cette posture que, d'une voix sourde, parlant comme
quelqu'un qui se force à parler, il fit le récit suivant, que ses
auditeurs n'interrompirent pas une seule fois:
«Le 20 décembre 1854, un yacht de plaisance à vapeur, le Duncan,
appartenant au laird écossais, lord Glenarvan, jetait l'ancre au
cap Bernouilli, sur la côte occidentale de l'Australie, à la
hauteur du trente-septième parallèle. À bord de ce yacht étaient
lord Glenarvan, sa femme, un major de l'armée anglaise, un
géographe français, une jeune fille et un jeune garçon. Ces deux
derniers étaient les enfants du capitaine Grant, dont le navire le
Britannia avait péri corps et biens, une année auparavant. Le
Duncan était commandé par le capitaine John Mangles et monté par
un équipage de quinze hommes.
«Voici pourquoi ce yacht se trouvait à cette époque sur les côtes
de l'Australie.
«Six mois auparavant, une bouteille renfermant un document écrit
en anglais, en allemand et en français, avait été trouvée dans la
mer d'Irlande et ramassée par le Duncan. Ce document portait en
substance qu'il existait encore trois survivants du naufrage du
Britannia, que ces survivants étaient le capitaine Grant et deux
de ses hommes, et qu'ils avaient trouvé refuge sur une terre dont
le document donnait la latitude, mais dont la longitude, effacée
par l'eau de mer, n'était plus lisible.
«Cette latitude était celle de 37°11' australe. Donc, la longitude
étant inconnue, si l'on suivait ce trente-septième parallèle à
travers les continents et les mers, on était certain d'arriver sur
la terre habitée par le capitaine Grant et ses deux compagnons.
«L'amirauté anglaise ayant hésité à entreprendre cette recherche,
lord Glenarvan résolut de tout tenter pour retrouver le capitaine.
Mary et Robert Grant avaient été mis en rapport avec lui. Le yacht
le Duncan fut équipé pour une campagne lointaine à laquelle la
famille du lord et les enfants du capitaine voulurent prendre
part, et le Duncan, quittant Glasgow, se dirigea vers
l'Atlantique, doubla le détroit de Magellan et remonta par le
Pacifique jusqu'à la Patagonie, où, suivant une première
interprétation du document, on pouvait supposer que le capitaine
Grant était prisonnier des indigènes.
«Le Duncan débarqua ses passagers sur la côte occidentale de la
Patagonie et repartit pour les reprendre sur la côte orientale, au
cap Corrientes.
«Lord Glenarvan traversa la Patagonie, en suivant le trente-
septième parallèle, et, n'ayant trouvé aucune trace du capitaine,
il se rembarqua le 13 novembre, afin de poursuivre ses recherches
à travers l'océan.
«Après avoir visité sans succès les îles Tristan d'Acunha et
d'Amsterdam, situées sur son parcours, le Duncan, ainsi que je
l'ai dit, arriva au cap Bernouilli, sur la côte australienne, le
20 décembre 1854.
«L'intention de lord Glenarvan était de traverser l'Australie
comme il avait traversé l'Amérique, et il débarqua. À quelques
milles du rivage était établie une ferme, appartenant à un
irlandais, qui offrit l'hospitalité aux voyageurs. Lord Glenarvan
fit connaître à cet irlandais, les raisons qui l'avaient amené
dans ces parages, et il lui demanda s'il avait connaissance qu'un
trois-mâts anglais, le Britannia, se fût perdu depuis moins de
deux ans sur la côte ouest de l'Australie.
«L'irlandais n'avait jamais entendu parler de ce naufrage; mais, à
la grande surprise des assistants, un des serviteurs de
l'irlandais, intervenant, dit:
«-- Milord, louez et remerciez Dieu. Si le capitaine Grant est
encore vivant, il est vivant sur la terre australienne.
«-- Qui êtes-vous? demanda lord Glenarvan.
«-- Un écossais comme vous, milord, répondit cet homme, et je suis
un des compagnons du capitaine Grant, un des naufragés du
Britannia.»
«Cet homme s'appelait Ayrton. C'était, en effet, le contre-maître
du Britannia, ainsi que le témoignaient ses papiers. Mais, séparé
du capitaine Grant au moment où le navire se brisait sur les
récifs, il avait cru jusqu'alors que son capitaine avait péri avec
tout l'équipage, et qu'il était lui, Ayrton, seul survivant du
Britannia.
«-- Seulement, ajouta-t-il, ce n'est pas sur la côte ouest, mais
sur la côte est de l'Australie que le Britannia s'est perdu, et si
le capitaine Grant est vivant encore, comme l'indique son
document, il est prisonnier des indigènes australiens, et c'est
sur l'autre côte qu'il faut le chercher.»
«Cet homme, en parlant ainsi, avait la voix franche, le regard
assuré. On ne pouvait douter de ses paroles. L'irlandais, qui
l'avait à son service depuis plus d'un an, en répondait. Lord
Glenarvan crut à la loyauté de cet homme, et, grâce à ses
conseils, il résolut de traverser l'Australie en suivant le
trente-septième parallèle. Lord Glenarvan, sa femme, les deux
enfants, le major, le français, le capitaine Mangles et quelques
matelots devaient composer la petite troupe sous la conduite
d'Ayrton, tandis que le Duncan, aux ordres du second, Tom Austin,
allait se rendre à Melbourne, où il attendrait les instructions de
lord Glenarvan.
«Ils partirent le 23 décembre 1854.
«Il est temps de dire que cet Ayrton était un traître. C'était, en
effet, le contre-maître du Britannia; mais, à la suite de
discussions avec son capitaine, il avait essayé d'entraîner son
équipage à la révolte et de s'emparer du navire, et le capitaine
Grant l'avait débarqué, le 8 avril 1852, sur la côte ouest de
l'Australie, puis il était reparti en l'abandonnant, -- ce qui
n'était que justice.
«Ainsi, ce misérable ne savait rien du naufrage du Britannia. Il
venait de l'apprendre par le récit de Glenarvan! Depuis son
abandon, il était devenu, sous le nom de Ben Joyce, le chef de
convicts évadés, et, s'il soutint impudemment que le naufrage
avait eu lieu sur la côte est, s'il poussa lord Glenarvan à se
lancer dans cette direction, c'est qu'il espérait le séparer de
son navire, s'emparer du Duncan et faire de ce yacht un pirate du
Pacifique.»
Ici, l'inconnu s'interrompit un instant. Sa voix tremblait, mais
il reprit en ces termes:
«L'expédition partit et se dirigea à travers la terre
australienne. Elle fut naturellement malheureuse, puisque Ayrton
ou Ben Joyce, comme on voudra l'appeler, la dirigeait, tantôt
précédé, tantôt suivi de sa bande de convicts, qui avait été
prévenue du coup à faire.
«Cependant le Duncan avait été envoyé à Melbourne pour s'y
réparer. Il s'agissait donc de décider lord Glenarvan à lui donner
l'ordre de quitter Melbourne et de se rendre sur la côte est de
l'Australie, où il serait facile de s'en emparer. Après avoir
conduit l'expédition assez près de cette côte, au milieu de vastes
forêts, où toutes ressources manquaient, Ayrton obtint une lettre
qu'il s'était chargé de porter au second du Duncan, lettre qui
donnait l'ordre au yacht de se rendre immédiatement sur la côte
est, à la baie Twofold, c'est-à-dire à quelques journées de
l'endroit où l'expédition s'était arrêtée. C'était là qu'Ayrton
avait donné rendez-vous à ses complices.
«Au moment où cette lettre allait lui être remise, le traître fut
démasqué et n'eut plus qu'à fuir. Mais cette lettre, qui devait
lui livrer le Duncan, il fallait l'avoir à tout prix. Ayrton
parvint à s'en emparer, et, deux jours après, il arrivait à
Melbourne.
«Jusqu'alors le criminel avait réussi dans ses odieux projets. Il
allait pouvoir conduire le Duncan à cette baie Twofold, où il
serait facile aux convicts de s'en emparer, et, son équipage
massacré, Ben Joyce deviendrait le maître de ces mers... Dieu
devait l'arrêter au dénouement de ses funestes desseins.
«Ayrton, arrivé à Melbourne, remit la lettre au second, Tom
Austin, qui en prit connaissance et appareilla aussitôt; mais que
l'on juge du désappointement et de la colère d'Ayrton, quand, le
lendemain de l'appareillage, il apprit que le second conduisait le
navire, non sur la côte est de l'Australie, à la baie de Twofold,
mais bien sur la côte est de la Nouvelle-Zélande. Il voulut s'y
opposer, Austin lui montra la lettre!... Et, en effet, par une
erreur providentielle du géographe français qui avait rédigé cette
lettre, la côte est de la Nouvelle-Zélande était indiquée comme
lieu de destination.
«Tous les plans d'Ayrton échouaient! Il voulut se révolter. On
l'enferma. Il fut donc emmené sur la côte de la Nouvelle-Zélande,
ne sachant plus ni ce que deviendraient ses complices, ni ce que
deviendrait lord Glenarvan.
«Le Duncan resta à croiser sur cette côte jusqu'au 3 mars. Ce
jour-là, Ayrton entendit des détonations. C'étaient les caronades
du Duncan qui faisaient feu, et, bientôt, lord Glenarvan et tous
les siens arrivaient à bord.
«Voici ce qui s'était passé.
«Après mille fatigues, mille dangers, lord Glenarvan avait pu
achever son voyage et arriver à la côte est de l'Australie, sur la
baie de Twofold. Pas de Duncan! il télégraphia à Melbourne. On lui
répondit: «Duncan parti depuis le 18 courant pour une destination
inconnue.»
«Lord Glenarvan ne put plus penser qu'une chose: c'est que
l'honnête yacht était tombé aux mains de Ben Joyce et qu'il était
devenu un navire de pirates!
«Cependant lord Glenarvan ne voulut pas abandonner la partie.
C'était un homme intrépide et généreux. Il s'embarqua sur un
navire marchand, se fit conduire à la côte ouest de la Nouvelle-
Zélande, la traversa sur le trente-septième parallèle, sans
rencontrer aucune trace du capitaine Grant; mais, sur l'autre
côte, à sa grande surprise, et par la volonté du ciel, il retrouva
le Duncan, sous les ordres du second, qui l'attendait depuis cinq
semaines!
«On était au 3 mars 1855. Lord Glenarvan était donc à bord du
Duncan, mais Ayrton y était aussi. Il comparut devant le lord, qui
voulut tirer de lui tout ce que le bandit pouvait savoir au sujet
du capitaine Grant. Ayrton refusa de parler. Lord Glenarvan lui
dit alors qu'à la première relâche, on le remettrait aux autorités
anglaises. Ayrton resta muet.
«Le Duncan reprit la route du trente-septième parallèle.
Cependant, lady Glenarvan entreprit de vaincre la résistance du
bandit. Enfin, son influence l'emporta, et Ayrton, en échange de
ce qu'il pourrait dire, proposa à lord Glenarvan de l'abandonner
sur une des îles du Pacifique, au lieu de le livrer aux autorités
anglaises. Lord Glenarvan, décidé à tout pour apprendre ce qui
concernait le capitaine Grant, y consentit.
«Ayrton raconta alors toute sa vie, et il fut constant qu'il ne
savait rien depuis le jour où le capitaine Grant l'avait débarqué
sur la côte australienne.
«Néanmoins, lord Glenarvan tint la parole qu'il avait donnée. Le
Duncan continua sa route et arriva à l'île Tabor. C'était là
qu'Ayrton devait être déposé, et ce fut là aussi que, par un vrai
miracle, on retrouva le capitaine Grant et ses deux hommes,
précisément sur ce trente-septième parallèle. Le convict allait
donc les remplacer sur cet îlot désert, et voici, au moment où il
quitta le yacht, les paroles que prononça lord Glenarvan: «-- Ici,
Ayrton, vous serez éloigné de toute terre et sans communication
possible avec vos semblables. Vous ne pourrez fuir cet îlot où le
Duncan vous laisse. Vous serez seul, sous l'oeil d'un dieu qui lit
au plus profond des coeurs, mais vous ne serez ni perdu, ni ignoré
comme le fut le capitaine Grant. Si indigne que vous soyez du
souvenir des hommes, les hommes se souviendront de vous. Je sais
où vous êtes, Ayrton, et je sais où vous trouver. Je ne
l'oublierai jamais!»
«Et le Duncan, appareillant, disparut bientôt.
«On était au 18 mars 1855.
«Ayrton était seul, mais ni les munitions, ni les armes, ni les
outils, ni les graines ne lui manquaient. À lui, le convict, à sa
disposition était la maison construite par l'honnête capitaine
Grant. Il n'avait qu'à se laisser vivre et à expier dans
l'isolement les crimes qu'il avait commis.
«Messieurs, il se repentit, il eut honte de ses crimes et il fut
bien malheureux! Il se dit que si les hommes venaient le
rechercher un jour sur cet îlot, il fallait qu'il fût digne de
retourner parmi eux! Comme il souffrit, le misérable! Comme il
travailla pour se refaire par le travail! Comme il pria pour se
régénérer par la prière!
«Pendant deux ans, trois ans, ce fut ainsi; mais Ayrton, abattu
par l'isolement, regardant toujours si quelque navire ne
paraîtrait pas à l'horizon de son île, se demandant si le temps
d'expiation était bientôt complet, souffrait comme on n'a jamais
souffert! Ah! quelle est dure cette solitude, pour une âme que
rongent les remords!
«Mais sans doute le ciel ne le trouvait pas assez puni, le
malheureux, car il sentit peu à peu qu'il devenait un sauvage! Il
sentit peu à peu l'abrutissement le gagner! Il ne peut vous dire
si ce fut après deux ou quatre ans d'abandon, mais enfin, il
devint le misérable que vous avez trouvé!
«Je n'ai pas besoin de vous dire, messieurs, que Ayrton ou Ben
Joyce et moi, nous ne faisons qu'un!»
Cyrus Smith et ses compagnons s'étaient levés à la fin de ce
récit. Il est difficile de dire à quel point ils étaient émus!
Tant de misère, tant de douleurs et de désespoir étalés à nu
devant eux!
«Ayrton, dit alors Cyrus Smith, vous avez été un grand criminel,
mais le ciel doit certainement trouver que vous avez expié vos
crimes! Il l'a prouvé en vous ramenant parmi vos semblables.
Ayrton, vous êtes pardonné! Et maintenant, voulez-vous être notre
compagnon?»
Ayrton s'était reculé.
«Voici ma main!» dit l'ingénieur.
Ayrton se précipita sur cette main que lui tendait Cyrus Smith, et
de grosses larmes coulèrent de ses yeux.
«Voulez-vous vivre avec nous? demanda Cyrus Smith.
-- Monsieur Smith, laissez-moi quelque temps encore, répondit
Ayrton, laissez-moi seul dans cette habitation du corral!
-- Comme vous le voudrez, Ayrton», répondit Cyrus Smith.
Ayrton allait se retirer, quand l'ingénieur lui adressa une
dernière question:
«Un mot encore, mon ami. Puisque votre dessein était de vivre
isolé, pourquoi avez-vous donc jeté à la mer ce document qui nous
a mis sur vos traces?
-- Un document? répondit Ayrton, qui paraissait ne pas savoir ce
dont on lui parlait.
-- Oui, ce document enfermé dans une bouteille que nous avons
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