«Ces bêtes-là, fit observer le reporter, n'en sont pas à voir des
hommes pour la première fois. Ils les craignent, donc ils les
connaissent.»
Une heure après leur départ, tous trois étaient arrivés à la
pointe sud de l'îlot, terminée par un cap aigu, et ils remontèrent
vers le nord en longeant la côte occidentale, également formée de
sable et de roches, que d'épais bois bordaient en arrière-plan.
Nulle part il n'y avait trace d'habitation, nulle part l'empreinte
d'un pied humain, sur tout ce périmètre de l'îlot, qui, après
quatre heures de marche, fut entièrement parcouru.
C'était au moins fort extraordinaire, et on devait croire que
l'île Tabor n'était pas ou n'était plus habitée. Peut-être, après
tout, le document avait-il plusieurs mois ou plusieurs années de
date déjà, et il était possible, dans ce cas, ou que le naufragé
eût été rapatrié, ou qu'il fût mort de misère.
Pencroff, Gédéon Spilett et Harbert, formant des hypothèses plus
ou moins plausibles, dînèrent rapidement à bord du Bonadventure,
de manière à reprendre leur excursion et à la continuer jusqu'à la
nuit.
C'est ce qui fut fait à cinq heures du soir, heure à laquelle ils
s'aventurèrent sous bois. De nombreux animaux s'enfuirent à leur
approche, et principalement, on pourrait même dire uniquement, des
chèvres et des porcs, qui, il était facile de le voir,
appartenaient aux espèces européennes. Sans doute quelque
baleinier les avait débarqués sur l'île, où ils s'étaient
rapidement multipliés.
Harbert se promit bien d'en prendre un ou deux couples vivants,
afin de les rapporter à l'île Lincoln.
Il n'était donc plus douteux que des hommes, à une époque
quelconque, eussent visité cet îlot. Et cela parut plus évident
encore, quand, à travers la forêt, apparurent des sentiers tracés,
des troncs d'arbres abattus à la hache, et partout la marque du
travail humain; mais ces arbres, qui tombaient en pourriture,
avaient été renversés depuis bien des années déjà, les entailles
de hache étaient veloutées de mousse, et les herbes croissaient,
longues et drues, à travers les sentiers, qu'il était malaisé de
reconnaître.
«Mais, fit observer Gédéon Spilett, cela prouve que non seulement
des hommes ont débarqué sur cet îlot, mais encore qu'ils l'ont
habité pendant un certain temps. Maintenant, quels étaient ces
hommes? Combien étaient-ils? Combien en reste-t-il?
-- Le document, dit Harbert, ne parle que d'un seul naufragé.
-- Eh bien, s'il est encore sur l'île, répondit Pencroff, il est
impossible que nous ne le trouvions pas!»
L'exploration continua donc. Le marin et ses compagnons suivirent
naturellement la route qui coupait diagonalement l'îlot, et ils
arrivèrent ainsi à côtoyer le ruisseau qui se dirigeait vers la
mer.
Si les animaux d'origine européenne, si quelques travaux dus à une
main humaine démontraient incontestablement que l'homme était déjà
venu sur cette île, plusieurs échantillons du règne végétal ne le
prouvèrent pas moins. En de certains endroits, au milieu de
clairières, il était visible que la terre avait été plantée de
plantes potagères à une époque assez reculée probablement. Aussi,
quelle fut la joie d'Harbert quand il reconnut des pommes de
terre, des chicorées, de l'oseille, des carottes, des choux, des
navets, dont il suffisait de recueillir la graine pour enrichir le
sol de l'île Lincoln!
«Bon! Bien! répondit Pencroff. Cela fera joliment l'affaire de Nab
et la nôtre. Si donc nous ne retrouvons pas le naufragé, du moins
notre voyage n'aura pas été inutile, et Dieu nous aura
récompensés!
-- Sans doute, répondit Gédéon Spilett; mais à voir l'état dans
lequel se trouvent ces plantations, on peut craindre que l'îlot ne
soit plus habité depuis longtemps.
-- En effet, répondit Harbert, un habitant, quel qu'il fût,
n'aurait pas négligé une culture si importante!
-- Oui! dit Pencroff, ce naufragé est parti!... cela est à
supposer...
-- Il faut donc admettre que le document a une date déjà ancienne?
-- Évidemment.
-- Et que cette bouteille n'est arrivée à l'île Lincoln qu'après
avoir longtemps flotté sur la mer?
-- Pourquoi pas? répondit Pencroff. -- mais voici la nuit qui
vient, ajouta-t-il, et je pense qu'il vaut mieux suspendre nos
recherches.
-- Revenons à bord, et demain nous recommencerons», dit le
reporter.
C'était le plus sage, et le conseil allait être suivi, quand
Harbert, montrant une masse confuse entre les arbres, s'écria:
«Une habitation!» aussitôt, tous trois se dirigèrent vers
l'habitation indiquée. Aux lueurs du crépuscule, il fut possible
de voir qu'elle avait été construite en planches recouvertes d'une
épaisse toile goudronnée.
La porte, à demi fermée, fut repoussée par Pencroff, qui entra
d'un pas rapide... l'habitation était vide!
CHAPITRE XIV
Pencroff, Harbert et Gédéon Spilett étaient restés silencieux au
milieu de l'obscurité.
Pencroff appela d'une voix forte. Aucune réponse ne lui fut faite.
Le marin battit alors le briquet et alluma une brindille. Cette
lumière éclaira pendant un instant une petite salle, qui parut
être absolument abandonnée. Au fond était une cheminée grossière,
avec quelques cendres froides, supportant une brassée de bois sec.
Pencroff y jeta la brindille enflammée, le bois pétilla et donna
une vive lueur.
Le marin et ses deux compagnons aperçurent alors un lit en
désordre, dont les couvertures, humides et jaunies, prouvaient
qu'il ne servait plus depuis longtemps; dans un coin de la
cheminée, deux bouilloires couvertes de rouille et une marmite
renversée; une armoire, avec quelques vêtements de marin à demi
moisis; sur la table, un couvert d'étain et une bible rongée par
l'humidité; dans un angle, quelques outils, pelle, pioche, pic,
deux fusils de chasse, dont l'un était brisé; sur une planche
formant étagère, un baril de poudre encore intact, un baril de
plomb et plusieurs boîtes d'amorces; le tout couvert d'une épaisse
couche de poussière, que de longues années, peut-être, avaient
accumulée.
«Il n'y a personne, dit le reporter.
-- Personne! répondit Pencroff.
-- Voilà longtemps que cette chambre n'a été habitée, fit observer
Harbert.
-- Oui, bien longtemps! répondit le reporter.
-- Monsieur Spilett, dit alors Pencroff, au lieu de retourner à
bord, je pense qu'il vaut mieux passer la nuit dans cette
habitation.
-- Vous avez raison, Pencroff, répondit Gédéon Spilett, et si son
propriétaire revient, eh bien! Il ne se plaindra peut-être pas de
trouver la place prise!
-- Il ne reviendra pas! dit le marin en hochant la tête.
-- Vous croyez qu'il a quitté l'île? demanda le reporter.
-- S'il avait quitté l'île, il eût emporté ses armes et ses
outils, répondit Pencroff. Vous savez le prix que les naufragés
attachent à ces objets, qui sont les dernières épaves du naufrage.
Non! non! répéta le marin d'une voix convaincue, non! Il n'a pas
quitté l'île! S'il s'était sauvé sur un canot fait par lui, il eût
encore moins abandonné ces objets de première nécessité! Non, il
est sur l'île!
-- Vivant?... demanda Harbert.
-- Vivant ou mort. Mais s'il est mort, il ne s'est pas enterré
lui-même, je suppose, répondit Pencroff, et nous retrouverons au
moins ses restes!»
Il fut donc convenu que l'on passerait la nuit dans l'habitation
abandonnée, qu'une provision de bois qui se trouvait dans un coin
permettrait de chauffer suffisamment. La porte fermée, Pencroff,
Harbert et Gédéon Spilett, assis sur un banc, demeurèrent là,
causant peu, mais réfléchissant beaucoup. Ils se trouvaient dans
une disposition d'esprit à tout supposer, comme à tout attendre,
et ils écoutaient avidement les bruits du dehors. La porte se fût
ouverte soudain, un homme se serait présenté à eux, qu'ils n'en
auraient pas été autrement surpris, malgré tout ce que cette
demeure révélait d'abandon, et ils avaient leurs mains prêtes à
serrer les mains de cet homme, de ce naufragé, de cet ami inconnu
que des amis attendaient!
Mais aucun bruit ne se fit entendre, la porte ne s'ouvrit pas, et
les heures se passèrent ainsi. Que cette nuit parut longue au
marin et à ses deux compagnons! Seul, Harbert avait dormi pendant
deux heures, car, à son âge, le sommeil est un besoin. Ils avaient
hâte, tous les trois, de reprendre leur exploration de la veille
et de fouiller cet îlot jusque dans ses coins les plus secrets!
Les conséquences déduites par Pencroff étaient absolument justes,
et il était presque certain que, puisque la maison était
abandonnée et que les outils, les ustensiles, les armes s'y
trouvaient encore, c'est que son hôte avait succombé. Il convenait
donc de chercher ses restes et de leur donner au moins une
sépulture chrétienne.
Le jour parut. Pencroff et ses compagnons procédèrent
immédiatement à l'examen de l'habitation.
Elle avait été bâtie, vraiment, dans une heureuse situation, au
revers d'une petite colline que cinq ou six magnifiques gommiers
abritaient. Devant sa façade et à travers les arbres, la hache
avait ménagé une large éclaircie, qui permettait aux regards de
s'étendre sur la mer. Une petite pelouse, entourée d'une barrière
de bois qui tombait en ruines, conduisait au rivage, sur la gauche
duquel s'ouvrait l'embouchure du ruisseau.
Cette habitation avait été construite en planches, et il était
facile de voir que ces planches provenaient de la coque ou du pont
d'un navire. Il était donc probable qu'un bâtiment désemparé avait
été jeté à la côte sur l'île, que tout au moins un homme de
l'équipage avait été sauvé, et qu'au moyen des débris du navire,
cet homme, ayant des outils à sa disposition, avait construit
cette demeure.
Et cela fut bien plus évident encore, quand Gédéon Spilett, après
avoir tourné autour de l'habitation, vit sur une planche --
probablement une de celles qui formaient les pavois du navire
naufragé -- ces lettres à demi effacées déjà: Br.tan.. a
«Britannia! s'écria Pencroff, que le reporter avait appelé, c'est
un nom commun à bien des navires, et je ne pourrais dire si celui-
ci était anglais ou américain!
-- Peu importe, Pencroff!
-- Peu importe, en effet, répondit le marin, et le survivant de
son équipage, s'il vit encore, nous le sauverons, à quelque pays
qu'il appartienne! Mais, avant de recommencer notre exploration,
retournons d'abord au Bonadventure!»
Une sorte d'inquiétude avait pris Pencroff au sujet de son
embarcation. Si pourtant l'îlot était habité, et si quelque
habitant s'était emparé... mais il haussa les épaules à cette
invraisemblable supposition.
Toujours est-il que le marin n'était pas fâché d'aller déjeuner à
bord. La route, toute tracée d'ailleurs, n'était pas longue, -- un
mille à peine.
On se remit donc en marche, tout en fouillant du regard les bois
et les taillis, à travers lesquels chèvres et porcs s'enfuyaient
par centaines.
Vingt minutes après avoir quitté l'habitation, Pencroff et ses
compagnons revoyaient la côte orientale de l'île et le
Bonadventure, maintenu par son ancre, qui mordait profondément le
sable.
Pencroff ne put retenir un soupir de satisfaction.
Après tout, ce bateau, c'était son enfant, et le droit des pères
est d'être souvent inquiet plus que de raison.
On remonta à bord, on déjeuna, de manière à n'avoir besoin de
dîner que très tard; puis, le repas terminé, l'exploration fut
reprise et conduite avec le soin le plus minutieux.
En somme, il était très probable que l'unique habitant de l'îlot
avait succombé. Aussi était-ce plutôt un mort qu'un vivant dont
Pencroff et ses compagnons cherchaient à retrouver les traces!
Mais leurs recherches furent vaines, et, pendant la moitié de la
journée, ils fouillèrent inutilement ces massifs d'arbres qui
couvraient l'îlot. Il fallut bien admettre alors que, si le
naufragé était mort, il ne restait plus maintenant aucune trace de
son cadavre, et que quelque fauve, sans doute, l'avait dévoré
jusqu'au dernier ossement.
«Nous repartirons demain au point du jour, dit Pencroff à ses deux
compagnons, qui, vers deux heures après midi, se couchèrent à
l'ombre d'un bouquet de pins, afin de se reposer quelques
instants.
-- Je crois que nous pouvons sans scrupule, ajouta Harbert,
emporter les ustensiles qui ont appartenu au naufragé?
-- Je le crois aussi, répondit Gédéon Spilett, et ces armes, ces
outils compléteront le matériel de Granite-House. Si je ne me
trompe, la réserve de poudre et de plomb est importante.
-- Oui, répondit Pencroff, mais n'oublions pas de capturer un ou
deux couples de ces porcs, dont l'île Lincoln est dépourvue...
-- Ni de récolter ces graines, ajouta Harbert, qui nous donneront
tous les légumes de l'ancien et du nouveau continent.
-- Il serait peut-être convenable alors, dit le reporter, de
rester un jour de plus à l'île Tabor, afin d'y recueillir tout ce
qui peut nous être utile.
-- Non, Monsieur Spilett, répondit Pencroff, et je vous demanderai
de partir dès demain, au point du jour. Le vent me paraît avoir
une tendance à tourner dans l'ouest, et, après avoir eu bon vent
pour venir, nous aurons bon vent pour nous en aller.
-- Alors ne perdons pas de temps! dit Harbert en se levant.
-- Ne perdons pas de temps, répondit Pencroff. Vous, Harbert,
occupez-vous de récolter ces graines, que vous connaissez mieux
que nous. Pendant ce temps, M Spilett et moi, nous allons faire la
chasse aux porcs, et, même en l'absence de Top, j'espère bien que
nous réussirons à en capturer quelques-uns!»
Harbert prit donc à travers le sentier qui devait le ramener vers
la partie cultivée de l'îlot, tandis que le marin et le reporter
rentraient directement dans la forêt.
Bien des échantillons de la race porcine s'enfuirent devant eux,
et ces animaux, singulièrement agiles, ne paraissaient pas
d'humeur à se laisser approcher.
Cependant, après une demi-heure de poursuites, les chasseurs
étaient parvenus à s'emparer d'un couple qui s'était baugé dans un
épais taillis, lorsque des cris retentirent à quelques centaines
de pas dans le nord de l'îlot. À ces cris se mêlaient d'horribles
rauquements qui n'avaient rien d'humain.
Pencroff et Gédéon Spilett se redressèrent, et les porcs
profitèrent de ce mouvement pour s'enfuir, au moment où le marin
préparait des cordes pour les lier.
«C'est la voix d'Harbert! dit le reporter.
-- Courons!» s'écria Pencroff.
Et aussitôt le marin et Gédéon Spilett de se porter de toute la
vitesse de leurs jambes vers l'endroit d'où partaient ces cris.
Ils firent bien de se hâter, car, au tournant du sentier, près
d'une clairière, ils aperçurent le jeune garçon terrassé par un
être sauvage, un gigantesque singe sans doute, qui allait lui
faire un mauvais parti.
Se jeter sur ce monstre, le terrasser à son tour, lui arracher
Harbert, puis le maintenir solidement, ce fut l'affaire d'un
instant pour Pencroff et Gédéon Spilett. Le marin était d'une
force herculéenne, le reporter très robuste aussi, et, malgré la
résistance du monstre, il fut solidement attaché, de manière à ne
plus pouvoir faire un mouvement.
«Tu n'as pas de mal, Harbert? demanda Gédéon Spilett.
-- Non! Non!
-- Ah! S'il t'avait blessé, ce singe!... s'écria Pencroff.
-- Mais ce n'est pas un singe!» répondit Harbert.
Pencroff et Gédéon Spilett, à ces paroles, regardèrent alors
l'être singulier qui gisait à terre. En vérité, ce n'était point
un singe! C'était une créature humaine, c'était un homme! Mais
quel homme! Un sauvage, dans toute l'horrible acception du mot, et
d'autant plus épouvantable, qu'il semblait être tombé au dernier
degré de l'abrutissement!
Chevelure hérissée, barbe inculte descendant jusqu'à la poitrine,
corps à peu près nu, sauf un lambeau de couverture sur les reins,
yeux farouches, mains énormes, ongles démesurément longs, teint
sombre comme l'acajou, pieds durcis comme s'ils eussent été faits
de corne: telle était la misérable créature qu'il fallait bien,
pourtant, appeler un homme!
Mais on avait droit, vraiment, de se demander si dans ce corps il
y avait encore une âme, ou si le vulgaire instinct de la brute
avait seul survécu en lui!
«Êtes-vous bien sûr que ce soit un homme ou qu'il l'ait été?
demanda Pencroff au reporter.
-- Hélas! Ce n'est pas douteux, répondit celui-ci.
-- Ce serait donc le naufragé? dit Harbert.
-- Oui, répondit Gédéon Spilett, mais l'infortuné n'a plus rien
d'humain!»
Le reporter disait vrai. Il était évident que, si le naufragé
avait jamais été un être civilisé, l'isolement en avait fait un
sauvage, et pis, peut-être, un véritable homme des bois. Des sons
rauques sortaient de sa gorge, entre ses dents, qui avaient
l'acuité des dents de carnivores, faites pour ne plus broyer que
de la chair crue. La mémoire devait l'avoir abandonné depuis
longtemps, sans doute, et, depuis longtemps aussi, il ne savait
plus se servir de ses outils, de ses armes, il ne savait plus
faire de feu! On voyait qu'il était leste, souple, mais que toutes
les qualités physiques s'étaient développées chez lui au détriment
des qualités morales!
Gédéon Spilett lui parla. Il ne parut pas comprendre, ni même
entendre... Et cependant, en le regardant bien dans les yeux, le
reporter crut voir que toute raison n'était pas éteinte en lui.
Cependant, le prisonnier ne se débattait pas, et il n'essayait
point à briser ses liens. Était-il anéanti par la présence de ces
hommes dont il avait été le semblable? Retrouvait-il dans un coin
de son cerveau quelque fugitif souvenir qui le ramenait à
l'humanité? Libre, aurait-il tenté de s'enfuir, où serait-il
resté? On ne sait, mais on n'en fit pas l'épreuve, et, après avoir
considéré le misérable avec une extrême attention:
«Quel qu'il soit, dit Gédéon Spilett, quel qu'il ait été et quoi
qu'il puisse devenir, notre devoir est de le ramener avec nous à
l'île Lincoln!
-- Oui! Oui! répondit Harbert, et peut-être pourra-t-on, avec des
soins, réveiller en lui quelque lueur d'intelligence!
-- L'âme ne meurt pas, dit le reporter, et ce serait une grande
satisfaction que d'arracher cette créature de Dieu à
l'abrutissement!»
Pencroff secouait la tête d'un air de doute.
«Il faut l'essayer, en tout cas, répondit le reporter, et
l'humanité nous le commande.»
C'était, en effet, leur devoir d'êtres civilisés et chrétiens.
Tous trois le comprirent, et ils savaient bien que Cyrus Smith les
approuverait d'avoir agi ainsi.
«Le laisserons-nous lié? demanda le marin.
-- Peut-être marcherait-il, si on détachait ses pieds? dit
Harbert.
-- Essayons», répondit Pencroff.
Les cordes qui entravaient les pieds du prisonnier furent
défaites, mais ses bras demeurèrent fortement attachés. Il se leva
de lui-même et ne parut manifester aucun désir de s'enfuir. Ses
yeux secs dardaient un regard aigu sur les trois hommes qui
marchaient près de lui, et rien ne dénotait qu'il se souvînt
d'être leur semblable ou au moins de l'avoir été. Un sifflement
continu s'échappait de ses lèvres, et son aspect était farouche,
mais il ne chercha pas à résister. Sur le conseil du reporter, cet
infortuné fut ramené à sa maison. Peut-être la vue des objets qui
lui appartenaient ferait-elle quelque impression sur lui!
Peut-être suffisait-il d'une étincelle pour raviver sa pensée
obscurcie, pour rallumer son âme éteinte!
L'habitation n'était pas loin. En quelques minutes, tous y
arrivèrent; mais là, le prisonnier ne reconnut rien, et il
semblait qu'il eût perdu conscience de toutes choses! Que pouvait-
on conjecturer de ce degré d'abrutissement auquel ce misérable
être était tombé, si ce n'est que son emprisonnement sur l'îlot
datait de loin déjà, et qu'après y être arrivé raisonnable,
l'isolement l'avait réduit à un tel état?
Le reporter eut alors l'idée que la vue du feu agirait peut-être
sur lui, et, en un instant, une de ces belles flambées qui
attirent même les animaux illumina le foyer.
La vue de la flamme sembla d'abord fixer l'attention du
malheureux; mais bientôt il recula, et son regard inconscient
s'éteignit.
Évidemment, il n'y avait rien à faire, pour le moment du moins,
qu'à le ramener à bord du Bonadventure, ce qui fut fait, et là il
resta sous la garde de Pencroff.
Harbert et Gédéon Spilett retournèrent sur l'îlot pour y terminer
leurs opérations, et, quelques heures après, ils revenaient au
rivage, rapportant les ustensiles et les armes, une récolte de
graines potagères, quelques pièces de gibier et deux couples de
porcs. Le tout fut embarqué, et le Bonadventure se tint prêt à
lever l'ancre, dès que la marée du lendemain matin se ferait
sentir.
Le prisonnier avait été placé dans la chambre de l'avant, où il
resta calme, silencieux, sourd et muet tout ensemble.
Pencroff lui offrit à manger, mais il repoussa la viande cuite qui
lui fut présentée et qui sans doute ne lui convenait plus. Et, en
effet, le marin lui ayant montré un des canards qu'Harbert avait
tués, il se jeta dessus avec une avidité bestiale et le dévora.
«Vous croyez qu'il en reviendra? dit Pencroff en secouant la tête.
-- Peut-être, répondit le reporter. Il n'est pas impossible que
nos soins ne finissent par réagir sur lui, car c'est l'isolement
qui l'a fait ce qu'il est, et il ne sera plus seul désormais!
-- Il y a longtemps, sans doute, que le pauvre homme est en cet
état! dit Harbert.
-- Peut-être, répondit Gédéon Spilett.
-- Quel âge peut-il avoir? demanda le jeune garçon.
-- Cela est difficile à dire, répondit le reporter, car il est
impossible de voir ses traits sous l'épaisse barbe qui lui couvre
la face, mais il n'est plus jeune, et je suppose qu'il doit avoir
au moins cinquante ans.
-- Avez-vous remarqué, Monsieur Spilett, combien ses yeux sont
profondément enfoncés sous leur arcade? demanda le jeune garçon.
-- Oui, Harbert, mais j'ajoute qu'ils sont plus humains qu'on ne
serait tenté de le croire à l'aspect de sa personne.
-- Enfin, nous verrons, répondit Pencroff, et je suis curieux de
connaître le jugement que portera M Smith sur notre sauvage. Nous
allions chercher une créature humaine, et c'est un monstre que
nous ramenons! Enfin, on fait ce qu'on peut!»
La nuit se passa, et si le prisonnier dormit ou non, on ne sait,
mais, en tout cas, bien qu'il eût été délié, il ne remua pas. Il
était comme ces fauves que les premiers moments de séquestration
accablent et que la rage reprend plus tard. Au lever du jour, le
lendemain, -- 15 octobre, -- le changement de temps prévu par
Pencroff s'était produit. Le vent avait halé le nord ouest, et il
favorisait le retour du Bonadventure; mais, en même temps, il
fraîchissait et devait rendre la navigation plus difficile.
À cinq heures du matin, l'ancre fut levée. Pencroff prit un ris
dans sa grande voile et mit le cap à l'est-nord-est, de manière à
cingler directement vers l'île Lincoln.
Le premier jour de la traversée ne fut marqué par aucun incident.
Le prisonnier était demeuré calme dans la cabine de l'avant, et
comme il avait été marin, il semblait que les agitations de la mer
produisissent sur lui une sorte de salutaire réaction.
Lui revenait-il donc à la mémoire quelque souvenir de son ancien
métier? En tout cas, il se tenait tranquille, étonné plutôt
qu'abattu.
Le lendemain, -- 16 octobre, -- le vent fraîchit beaucoup, en
remontant encore plus au nord, et, par conséquent, dans une
direction moins favorable à la marche du Bonadventure, qui
bondissait sur les lames. Pencroff en fut bientôt arrivé à tenir
le plus près, et, sans en rien dire, il commença à être inquiet de
l'état de la mer, qui déferlait violemment sur l'avant de son
embarcation.
Certainement, si le vent ne se modifiait pas, il mettrait plus de
temps à atteindre l'île Lincoln qu'il n'en avait employé à gagner
l'île Tabor. En effet, le 17 au matin, il y avait quarante-huit
heures que le Bonadventure était parti, et rien n'indiquait qu'il
fût dans les parages de l'île. Il était impossible, d'ailleurs,
pour évaluer la route parcourue, de s'en rapporter à l'estime, car
la direction et la vitesse avaient été trop irrégulières.
Vingt-quatre heures après, il n'y avait encore aucune terre en
vue. Le vent était tout à fait debout alors et la mer détestable.
Il fallut manoeuvrer avec rapidité les voiles de l'embarcation,
que des coups de mer couvraient en grand, prendre des ris, et
souvent changer les amures, en courant de petits bords. Il arriva
même que, dans la journée du 18, le Bonadventure fut entièrement
coiffé par une lame, et si ses passagers n'eussent pas pris
d'avance la précaution de s'attacher sur le pont, ils auraient été
emportés.
Dans cette occasion, Pencroff et ses compagnons, très occupés à se
dégager, reçurent une aide inespérée du prisonnier, qui s'élança
par l'écoutille, comme si son instinct de marin eût pris le
dessus, et brisa les pavois d'un vigoureux coup d'espar, afin de
faire écouler plus vite l'eau qui emplissait le pont; puis,
l'embarcation dégagée, sans avoir prononcé une parole, il
redescendit dans sa chambre.
Pencroff, Gédéon Spilett et Harbert, absolument stupéfaits,
l'avaient laissé agir.
Cependant la situation était mauvaise, et le marin avait lieu de
se croire égaré sur cette immense mer, sans aucune possibilité de
retrouver sa route!
La nuit du 18 au 19 fut obscure et froide. Toutefois, vers onze
heures, le vent calmit, la houle tomba, et le Bonadventure, moins
secoué, acquit une vitesse plus grande. Du reste, il avait
merveilleusement tenu la mer.
Ni Pencroff, ni Gédéon Spilett, ni Harbert ne songèrent à prendre
même une heure de sommeil. Ils veillèrent avec un soin extrême,
car ou l'île Lincoln ne pouvait être éloignée, et on en aurait
connaissance au lever du jour, ou le Bonadventure, emporté par des
courants, avait dérivé sous le vent, et il devenait presque
impossible alors de rectifier sa direction.
Pencroff, inquiet au dernier degré, ne désespérait pas cependant,
car il avait une âme fortement trempée, et, assis au gouvernail,
il cherchait obstinément à percer cette ombre épaisse qui
l'enveloppait.
Vers deux heures du matin, il se leva tout à coup:
«Un feu! Un feu!» s'écria-t-il.
Et, en effet, une vive lueur apparaissait à vingt milles dans le
nord-est. L'île Lincoln était là, et cette lueur, évidemment
allumée par Cyrus Smith, montrait la route à suivre.
Pencroff, qui portait beaucoup trop au nord, modifia sa direction,
et il mit le cap sur ce feu qui brillait au-dessus de l'horizon
comme une étoile de première grandeur.
CHAPITRE XV
Le lendemain, -- 20 octobre, -- à sept heures du matin, après
quatre jours de voyage, le Bonadventure venait s'échouer doucement
sur la grève, à l'embouchure de la Mercy.
Cyrus Smith et Nab, très inquiets de ce mauvais temps et de la
prolongation d'absence de leurs compagnons, étaient montés dès
l'aube sur le plateau de Grande-vue, et ils avaient enfin aperçu
l'embarcation qui avait tant tardé à revenir!
«Dieu soit loué! Les voilà!» s'était écrié Cyrus Smith.
Quant à Nab, dans sa joie, il s'était mis à danser, à tourner sur
lui-même en battant des mains et en criant: «oh! Mon maître!»
pantomime plus touchante que le plus beau discours!
La première idée de l'ingénieur, en comptant les personnes qu'il
pouvait apercevoir sur le pont du Bonadventure, avait été que
Pencroff n'avait pas retrouvé le naufragé de l'île Tabor, ou que,
tout au moins, cet infortuné s'était refusé à quitter son île et à
changer sa prison pour une autre.
Et, en effet, Pencroff, Gédéon Spilett et Harbert étaient seuls
sur le pont du Bonadventure. Au moment où l'embarcation accosta,
l'ingénieur et Nab l'attendaient sur le rivage, et avant que les
passagers eussent sauté sur le sable, Cyrus Smith leur disait:
«Nous avons été bien inquiets de votre retard, mes amis! Vous
serait-il arrivé quelque malheur?
-- Non, répondit Gédéon Spilett, et tout s'est passé à merveille,
au contraire. Nous allons vous conter cela.
-- Cependant, reprit l'ingénieur, vous avez échoué dans votre
recherche, puisque vous n'êtes que trois comme au départ?
-- Faites excuse, Monsieur Cyrus, répondit le marin, nous sommes
quatre!
-- Vous avez retrouvé ce naufragé?
-- Oui.
-- Et vous l'avez ramené?
-- Oui.
-- Vivant?
-- Oui.
-- Où est-il? Quel est-il?
-- C'est, répondit le reporter, ou plutôt c'était un homme! Voilà,
Cyrus, tout ce que nous pouvons vous dire!»
L'ingénieur fut aussitôt mis au courant de ce qui s'était passé
pendant le voyage. On lui raconta dans quelles conditions les
recherches avaient été conduites, comment la seule habitation de
l'îlot était depuis longtemps abandonnée, comment enfin la capture
s'était faite d'un naufragé qui semblait ne plus appartenir à
l'espèce humaine.
«Et c'est au point, ajouta Pencroff, que je ne sais pas si nous
avons bien fait de l'amener ici.
-- Certes, vous avez bien fait, Pencroff! répondit vivement
l'ingénieur.
-- Mais ce malheureux n'a plus de raison?
-- Maintenant, c'est possible, répondit Cyrus Smith; mais, il y a
quelques mois à peine, ce malheureux était un homme comme vous et
moi. Et qui sait ce que deviendrait le dernier vivant de nous,
après une longue solitude sur cette île? Malheur à qui est seul,
mes amis, et il faut croire que l'isolement a vite fait de
détruire la raison, puisque vous avez retrouvé ce pauvre être dans
un tel état!
-- Mais, Monsieur Cyrus, demanda Harbert, qui vous porte à croire
que l'abrutissement de ce malheureux ne remonte qu'à quelques mois
seulement?
-- Parce que le document que nous avons trouvé avait été récemment
écrit, répondit l'ingénieur, et que le naufragé seul a pu écrire
ce document.
-- À moins toutefois, fit observer Gédéon Spilett, qu'il n'ait été
rédigé par un compagnon de cet homme, mort depuis.
-- C'est impossible, mon cher Spilett.
-- Pourquoi donc? demanda le reporter.
-- Parce que le document eût parlé de deux naufragés, répondit
Cyrus Smith, et qu'il ne parle que d'un seul.»
Harbert raconta en quelques mots les incidents de la traversée et
insista sur ce fait curieux d'une sorte de résurrection passagère
qui s'était faite dans l'esprit du prisonnier, quand, pour un
instant, il était redevenu marin au plus fort de la tourmente.
«Bien, Harbert, répondit l'ingénieur, tu as raison d'attacher une
grande importance à ce fait. Cet infortuné ne doit pas être
incurable, et c'est le désespoir qui en a fait ce qu'il est. Mais
ici, il retrouvera ses semblables, et puisqu'il a encore une âme
en lui, cette âme, nous la sauverons!»
Le naufragé de l'île Tabor, à la grande pitié de l'ingénieur et au
grand étonnement de Nab, fut alors extrait de la cabine qu'il
occupait sur l'avant du Bonadventure, et, une fois mis à terre, il
manifesta tout d'abord la volonté de s'enfuir.
Mais Cyrus Smith, s'approchant, lui mit la main sur l'épaule par
un geste plein d'autorité, et il le regarda avec une douceur
infinie. Aussitôt, le malheureux, subissant comme une sorte de
domination instantanée, se calma peu à peu, ses yeux se
baissèrent, son front s'inclina, et il ne fit plus aucune
résistance.
«Pauvre abandonné!» murmura l'ingénieur.
Cyrus Smith l'avait attentivement observé. À en juger par
l'apparence, ce misérable être n'avait plus rien d'humain, et
cependant Cyrus Smith, ainsi que l'avait déjà fait le reporter,
surprit dans son regard comme une insaisissable lueur
d'intelligence.
Il fut décidé que l'abandonné, ou plutôt l'inconnu, -- car ce fut
ainsi que ses nouveaux compagnons le désignèrent désormais, --
demeurerait dans une des chambres de Granite-House, d'où il ne
pouvait s'échapper, d'ailleurs. Il s'y laissa conduire sans
difficulté, et, les bons soins aidant, peut-être pouvait-on
espérer qu'un jour il ferait un compagnon de plus aux colons de
l'île Lincoln.
Cyrus Smith, pendant le déjeuner, que Nab avait hâté, -- le
reporter, Harbert et Pencroff mourant de faim, -- se fit raconter
en détail tous les incidents qui avaient marqué le voyage
d'exploration à l'îlot.
Il fut d'accord avec ses amis sur ce point, que l'inconnu devait
être anglais ou américain, car le nom de Britannia le donnait à
penser, et, d'ailleurs, à travers cette barbe inculte, sous cette
broussaille qui lui servait de chevelure, l'ingénieur avait cru
reconnaître les traits caractérisés de l'anglo-saxon.
«Mais, au fait, dit Gédéon Spilett en s'adressant à Harbert, tu ne
nous as pas dit comment tu avais fait la rencontre de ce sauvage;
et nous ne savons rien, sinon qu'il t'aurait étranglé, si nous
n'avions eu la chance d'arriver à temps pour te secourir!
-- Ma foi, répondit Harbert, je serais bien embarrassé de raconter
ce qui s'est passé. J'étais, je crois, occupé à faire ma
cueillette de plantes, quand j'ai entendu comme le bruit d'une
avalanche qui tombait d'un arbre très élevé. J'eus à peine le
temps de me retourner... ce malheureux, qui était sans doute
blotti dans un arbre, s'était précipité sur moi en moins de temps
que je n'en mets à vous le dire, et sans M Spilett et Pencroff...
-- Mon enfant! dit Cyrus Smith, tu as couru là un vrai danger,
mais peut-être, sans cela, ce pauvre être se fût-il toujours
dérobé à vos recherches, et nous n'aurions pas un compagnon de
plus.
-- Vous espérez donc, Cyrus, réussir à en refaire un homme?
demanda le reporter.
-- Oui», répondit l'ingénieur.
Le déjeuner terminé, Cyrus Smith et ses compagnons quittèrent
Granite-House et revinrent sur la grève.
On opéra alors le déchargement du Bonadventure, et l'ingénieur,
ayant examiné les armes, les outils, ne vit rien qui pût le mettre
à même d'établir l'identité de l'inconnu.
La capture des porcs faite à l'îlot fut regardée comme devant être
très profitable à l'île Lincoln, et ces animaux furent conduits
aux étables, où ils devaient s'acclimater facilement.
Les deux tonneaux contenant de la poudre et du plomb, ainsi que
les paquets d'amorces, furent très bien reçus. On convint même
d'établir une petite poudrière, soit en dehors de Granite-House,
soit même dans la caverne supérieure, où il n'y avait aucune
explosion à craindre. Toutefois, l'emploi du pyroxyle dut être
continué, car, cette substance donnant d'excellents résultats, il
n'y avait aucune raison pour y substituer la poudre ordinaire.
Lorsque le déchargement de l'embarcation fut terminé:
«Monsieur Cyrus, dit Pencroff, je pense qu'il serait prudent de
mettre notre Bonadventure en lieu sûr.
-- N'est-il donc pas convenablement à l'embouchure de la Mercy?
demanda Cyrus Smith.
-- Non, Monsieur Cyrus, répondit le marin. La moitié du temps, il
est échoué sur le sable, et cela le fatigue. C'est que c'est une
bonne embarcation, voyez-vous, et qui s'est admirablement
comportée pendant ce coup de vent qui nous a assaillis si
violemment au retour.
-- Ne pourrait-on la tenir à flot dans la rivière même?
-- Sans doute, Monsieur Cyrus, on le pourrait, mais cette
embouchure ne présente aucun abri, et, par les vents d'est, je
crois que le Bonadventure aurait beaucoup à souffrir des coups de
mer.
-- Eh bien, où voulez-vous le mettre, Pencroff?
-- Au port ballon, répondit le marin. Cette petite crique,
couverte par les roches, me paraît être justement le port qu'il
lui faut.
-- N'est-il pas un peu loin?
-- Bah! Il ne se trouve pas à plus de trois milles de Granite-
House, et nous avons une belle route toute droite pour nous y
mener!
-- Faites, Pencroff, et conduisez votre Bonadventure, répondit
l'ingénieur, et cependant je l'aimerais mieux sous notre
surveillance plus immédiate. Il faudra, quand nous aurons le
temps, que nous lui aménagions un petit port.
-- Fameux! s'écria Pencroff. Un port avec un phare, un môle et un
bassin de radoubs! Ah! Vraiment, avec vous, Monsieur Cyrus, tout
devient trop facile!
-- Oui, mon brave Pencroff, répondit l'ingénieur, mais à la
condition, toutefois, que vous m'aidiez, car vous êtes bien pour
les trois quarts dans toutes nos besognes!»
Harbert et le marin se rembarquèrent donc sur le Bonadventure,
dont l'ancre fut levée, la voile hissée, et que le vent du large
conduisit rapidement au cap griffe. Deux heures après, il reposait
sur les eaux tranquilles du port ballon.
Pendant les premiers jours que l'inconnu passa à Granite-House,
avait-il déjà donné à penser que sa sauvage nature se fût
modifiée? Une lueur plus intense brillait-elle au fond de cet
esprit obscurci? L'âme, enfin, revenait-elle au corps?
Oui, à coup sûr, et à ce point même que Cyrus Smith et le reporter
se demandèrent si jamais la raison de l'infortuné avait été
totalement éteinte.
Tout d'abord, habitué au grand air, à cette liberté sans limites
dont il jouissait à l'île Tabor, l'inconnu avait manifesté
quelques sourdes fureurs, et on dut craindre qu'il ne se
précipitât sur la grève par une des fenêtres de Granite-House.
Mais peu à peu il se calma, et on put lui laisser la liberté de
ses mouvements.
On avait donc lieu d'espérer, et beaucoup. Déjà, oubliant ses
instincts de carnassier, l'inconnu acceptait une nourriture moins
bestiale que celle dont il se repaissait à l'îlot, et la chair
cuite ne produisait plus sur lui le sentiment de répulsion qu'il
avait manifesté à bord du Bonadventure.
Cyrus Smith avait profité d'un moment où il dormait pour lui
couper cette chevelure et cette barbe incultes, qui formaient
comme une sorte de crinière et lui donnaient un aspect si sauvage.
Il l'avait aussi vêtu plus convenablement, après l'avoir
débarrassé de ce lambeau d'étoffe qui le couvrait.
Il en résulta que, grâce à ces soins, l'inconnu reprit figure
humaine, et il sembla même que ses yeux fussent redevenus plus
doux. Certainement, quand l'intelligence l'éclairait autrefois, la
figure de cet homme devait avoir une sorte de beauté.
Chaque jour, Cyrus Smith s'imposa la tâche de passer quelques
heures dans sa compagnie. Il venait travailler près de lui et
s'occupait de diverses choses, de manière à fixer son attention.
Il pouvait suffire, en effet, d'un éclair pour rallumer cette âme,
d'un souvenir qui traversât ce cerveau pour y rappeler la raison.
On l'avait bien vu, pendant la tempête, à bord du Bonadventure!
L'ingénieur ne négligeait pas non plus de parler à haute voix, de
manière à pénétrer à la fois par les organes de l'ouïe et de la
vue jusqu'au fond de cette intelligence engourdie. Tantôt l'un de
ses compagnons, tantôt l'autre, quelquefois tous, se joignaient à
lui. Ils causaient le plus souvent de choses ayant rapport à la
marine, qui devaient toucher davantage un marin. Par moments,
l'inconnu prêtait comme une vague attention à ce qui se disait, et
les colons arrivèrent bientôt à cette persuasion qu'il les
comprenait en partie. Quelquefois même l'expression de son visage
était profondément douloureuse, preuve qu'il souffrait
intérieurement; car sa physionomie n'aurait pu tromper à ce point;
mais il ne parlait pas, bien qu'à diverses reprises, cependant, on
pût croire que quelques paroles allaient s'échapper de ses lèvres.
Quoi qu'il en fût, le pauvre être était calme et triste! Mais son
calme n'était-il qu'apparent?
Sa tristesse n'était-elle que la conséquence de sa séquestration?
On ne pouvait rien affirmer encore.
Ne voyant plus que certains objets et dans un champ limité, sans
cesse en contact avec les colons, auxquels il devait finir par
s'habituer, n'ayant aucun désir à satisfaire, mieux nourri, mieux
vêtu, il était naturel que sa nature physique se modifiât peu à
peu; mais s'était-il pénétré d'une vie nouvelle, ou bien, pour
employer un mot qui pouvait justement s'appliquer à lui, ne
s'était-il qu'apprivoisé comme un animal vis-à-vis de son maître?
C'était là une importante question, que Cyrus Smith avait hâte de
résoudre, et cependant il ne voulait pas brusquer son malade!
Pour lui, l'inconnu n'était qu'un malade! Serait-ce jamais un
convalescent? Aussi, comme l'ingénieur l'observait à tous moments!
Comme il guettait son âme, si l'on peut parler ainsi!
Comme il était prêt à la saisir!
Les colons suivaient avec une sincère émotion toutes les phases de
cette cure entreprise par Cyrus Smith.
Ils l'aidaient aussi dans cette oeuvre d'humanité, et tous, sauf
peut-être l'incrédule Pencroff, ils en arrivèrent bientôt à
partager son espérance et sa foi.
Le calme de l'inconnu était profond, on l'a dit, et il montrait
pour l'ingénieur, dont il subissait visiblement l'influence, une
sorte d'attachement.
Cyrus Smith résolut donc de l'éprouver, en le transportant dans un
autre milieu, devant cet océan que ses yeux avaient autrefois
l'habitude de contempler, à la lisière de ces forêts qui devaient
lui rappeler celles où s'étaient passées tant d'années de sa vie!
«Mais, dit Gédéon Spilett, pouvons-nous espérer que, mis en
liberté, il ne s'échappera pas?
-- C'est une expérience à faire, répondit l'ingénieur.
-- Bon! dit Pencroff. Quand ce gaillard-là aura l'espace devant
lui et sentira le grand air, il filera à toutes jambes!
-- Je ne le crois pas, répondit Cyrus Smith.
-- Essayons, dit Gédéon Spilett.
-- Essayons», répondit l'ingénieur.
Ce jour-là était le 30 octobre, et, par conséquent, il y avait
neuf jours que le naufragé de l'île Tabor était prisonnier à
Granite-House. Il faisait chaud, et un beau soleil dardait ses
rayons sur l'île.
Cyrus Smith et Pencroff allèrent à la chambre occupée par
l'inconnu, qu'ils trouvèrent couché près de la fenêtre et
regardant le ciel.
«Venez, mon ami», lui dit l'ingénieur.
L'inconnu se leva aussitôt. Son oeil se fixa sur Cyrus Smith, et
il le suivit, tandis que le marin marchait derrière lui, peu
confiant dans les résultats de l'expérience.
Arrivés à la porte, Cyrus Smith et Pencroff lui firent prendre
place dans l'ascenseur, tandis que Nab, Harbert et Gédéon Spilett
les attendaient au bas de Granite-House. La banne descendit, et en
quelques instants tous furent réunis sur la grève.
Les colons s'éloignèrent un peu de l'inconnu, de manière à lui
laisser quelque liberté.
Celui-ci fit quelques pas, en s'avançant vers la mer, et son
regard brilla avec une animation extrême, mais il ne chercha
aucunement à s'échapper. Il regardait les petites lames qui,
brisées par l'îlot, venaient mourir sur le sable.
«Ce n'est encore que la mer, fit observer Gédéon Spilett, et il
est possible qu'elle ne lui inspire pas le désir de s'enfuir!
-- Oui, répondit Cyrus Smith, il faut le conduire au plateau, sur
la lisière de la forêt. Là, l'expérience sera plus concluante.
-- D'ailleurs, il ne pourra pas s'échapper, fit observer Nab,
puisque les ponts sont relevés.
-- Oh! fit Pencroff, c'est bien là un homme à s'embarrasser d'un
ruisseau comme le creek-glycérine! Il aurait vite fait de le
franchir, même d'un seul bond!
-- Nous verrons bien», se contenta de répondre Cyrus Smith, dont
les yeux ne quittaient pas ceux de son malade.
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