À cette époque aussi, l'onagga, les chèvres et les brebis du
corral fournirent quotidiennement le lait nécessaire à la colonie.
Aussi le chariot, ou plutôt une sorte de carriole légère qui
l'avait remplacé, faisait-elle de fréquents voyages au corral, et
quand c'était à Pencroff de faire sa tournée, il emmenait Jup et
le faisait conduire, ce dont Jup, faisant claquer son fouet,
s'acquittait avec son intelligence habituelle.
Tout prospérait donc, aussi bien au corral qu'à Granite-House, et
véritablement les colons, si ce n'est qu'ils étaient loin de leur
patrie, n'avaient point à se plaindre. Ils étaient si bien faits à
cette vie, d'ailleurs, si accoutumés à cette île, qu'ils n'eussent
pas quitté sans regret son sol hospitalier!
Et cependant, tant l'amour du pays tient au coeur de l'homme, si
quelque bâtiment se fût inopinément présenté en vue de l'île, les
colons lui auraient fait des signaux, ils l'auraient attiré, et
ils seraient partis!... En attendant, ils vivaient de cette
existence heureuse, et ils avaient la crainte plutôt que le désir
qu'un événement quelconque vînt l'interrompre.
Mais qui pourrait se flatter d'avoir jamais fixé la fortune et
d'être à l'abri de ses revers!
Quoi qu'il en soit, cette île Lincoln, que les colons habitaient
déjà depuis plus d'un an, était souvent le sujet de leur
conversation, et, un jour, une observation fut faite qui devait
amener plus tard de graves conséquences.
C'était le 1er avril, un dimanche, le jour de pâques, que Cyrus
Smith et ses compagnons avaient sanctifié par le repos et la
prière. La journée avait été belle, telle que pourrait l'être une
journée d'octobre dans l'hémisphère boréal.
Tous, vers le soir, après dîner, étaient réunis sous la véranda, à
la lisière du plateau de Grande-vue, et ils regardaient monter la
nuit sur l'horizon. Quelques tasses de cette infusion de graines
de sureau, qui remplaçaient le café, avaient été servies par Nab.
On causait de l'île et de sa situation isolée dans le Pacifique,
quand Gédéon Spilett fut amené à dire:
«Mon cher Cyrus, est-ce que, depuis que vous possédez ce sextant
trouvé dans la caisse, vous avez relevé de nouveau la position de
notre île?
-- Non, répondit l'ingénieur.
-- Mais il serait peut-être à propos de le faire, avec cet
instrument qui est plus parfait que celui que vous avez employé.
-- À quoi bon? dit Pencroff. L'île est bien où elle est!
-- Sans doute, reprit Gédéon Spilett, mais il a pu arriver que
l'imperfection des appareils ait nui à la justesse des
observations, et puisqu'il est facile d'en vérifier
l'exactitude...
-- Vous avez raison, mon cher Spilett, répondit l'ingénieur, et
j'aurais dû faire cette vérification plus tôt, bien que, si j'ai
commis quelque erreur, elle ne doive pas dépasser cinq degrés en
longitude ou en latitude.
-- Eh! Qui sait? Reprit le reporter, qui sait si nous ne sommes
pas beaucoup plus près d'une terre habitée que nous ne le croyons?
-- Nous le saurons demain, répondit Cyrus Smith, et sans tant
d'occupations qui ne m'ont laissé aucun loisir, nous le saurions
déjà.
-- Bon! dit Pencroff, M Cyrus est un trop bon observateur pour
s'être trompé, et si elle n'a pas bougé de place, l'île est bien
où il l'a mise!
-- Nous verrons.»
Il s'ensuivit donc que le lendemain, au moyen du sextant,
l'ingénieur fit les observations nécessaires pour vérifier les
coordonnées qu'il avait déjà obtenues, et voici quel fut le
résultat de son opération: sa première observation lui avait donné
pour la situation de l'île Lincoln: en longitude ouest: de 150
degrés à 155 degrés; en latitude sud: de 30 degrés à 35 degrés.
La seconde donna exactement: en longitude ouest: 150 degrés 30
minutes; en latitude sud: 34 degrés 57 minutes.
Ainsi donc, malgré l'imperfection de ses appareils, Cyrus Smith
avait opéré avec tant d'habileté, que son erreur n'avait pas
dépassé cinq degrés.
«Maintenant, dit Gédéon Spilett, puisque, en même temps qu'un
sextant, nous possédons un atlas, voyons, mon cher Cyrus, la
position que l'île Lincoln occupe exactement dans le Pacifique.»
Harbert alla chercher l'atlas, qui, on le sait, avait été édité en
France, et dont, par conséquent, la nomenclature était en langue
française.
La carte du Pacifique fut développée, et l'ingénieur, son compas à
la main, s'apprêta à en déterminer la situation.
Soudain, le compas s'arrêta dans sa main, et il dit:
«Mais il existe déjà une île dans cette partie du Pacifique!
-- Une île? s'écria Pencroff.
-- La nôtre, sans doute? répondit Gédéon Spilett.
-- Non, reprit Cyrus Smith. Cette île est située par 153 degrés de
longitude et 37 degrés 11 minutes de latitude, c'est-à-dire à deux
degrés et demi plus à l'ouest et deux degrés plus au sud que l'île
Lincoln.
-- Et quelle est cette île? demanda Harbert.
-- L'île Tabor.
-- Une île importante?
-- Non, un îlot perdu dans le Pacifique, et qui n'a jamais été
visité peut-être!
-- Eh bien, nous le visiterons, dit Pencroff.
-- Nous?
-- Oui, Monsieur Cyrus. Nous construirons une barque pontée, et je
me charge de la conduire. -- À quelle distance sommes-nous de
cette île Tabor?
-- À cent cinquante milles environ dans le nord-est, répondit
Cyrus Smith.
-- Cent cinquante milles! Et qu'est cela? répondit Pencroff. En
quarante-huit heures et avec un bon vent, ce sera enlevé!
-- Mais à quoi bon? demanda le reporter.
-- On ne sait pas. Faut voir!»
Et sur cette réponse, il fut décidé qu'une embarcation serait
construite, de manière à pouvoir prendre la mer vers le mois
d'octobre prochain, au retour de la belle saison.
CHAPITRE X
Lorsque Pencroff s'était mis un projet en tête, il n'avait et ne
laissait pas de cesse qu'il n'eût été exécuté. Or, il voulait
visiter l'île Tabor, et, comme une embarcation d'une certaine
grandeur était nécessaire à cette traversée, il fallait construire
ladite embarcation.
Voici le plan qui fut arrêté par l'ingénieur, d'accord avec le
marin.
Le bateau mesurerait trente-cinq pieds de quille et neuf pieds de
bau, -- ce qui en ferait un marcheur, si ses fonds et ses lignes
d'eau étaient réussis, -- et ne devrait pas tirer plus de six
pieds, calant d'eau suffisant pour le maintenir contre la dérive.
Il serait ponté dans toute sa longueur, percé de deux écoutilles
qui donneraient accès dans deux chambres séparées par une cloison,
et gréé en sloop, avec brigantine, trinquette, fortune, flèche,
foc, voilure très maniable, amenant bien en cas de grains, et très
favorable pour tenir le plus près. Enfin, sa coque serait
construite à francs bords, c'est-à-dire que les bordages
affleureraient au lieu de se superposer, et quant à sa membrure,
on l'appliquerait à chaud après l'ajustement des bordages qui
seraient montés sur faux-couples. Quel bois serait employé à la
construction de ce bateau? L'orme ou le sapin, qui abondaient dans
l'île? On se décida pour le sapin, bois un peu «fendif», suivant
l'expression des charpentiers, mais facile à travailler, et qui
supporte aussi bien que l'orme l'immersion dans l'eau.
Ces détails arrêtés, il fut convenu que, puisque le retour de la
belle saison ne s'effectuerait pas avant six mois, Cyrus Smith et
Pencroff travailleraient seuls au bateau. Gédéon Spilett et
Harbert devaient continuer de chasser, et ni Nab, ni maître Jup,
son aide, n'abandonneraient les travaux domestiques qui leur
étaient dévolus. Aussitôt les arbres choisis, on les abattit, on
les débita, on les scia en planches, comme eussent pu faire des
scieurs de long. Huit jours après, dans le renfoncement qui
existait entre les Cheminées et la muraille, un chantier était
préparé, et une quille, longue de trente-cinq pieds, munie d'un
étambot à l'arrière et d'une étrave à l'avant, s'allongeait sur le
sable.
Cyrus Smith n'avait point marché en aveugle dans cette nouvelle
besogne. Il se connaissait en construction maritime comme en
presque toutes choses, et c'était sur le papier qu'il avait
d'abord cherché le gabarit de son embarcation. D'ailleurs, il
était bien servi par Pencroff, qui, ayant travaillé quelques
années dans un chantier de Brooklyn, connaissait la pratique du
métier. Ce ne fut donc qu'après calculs sévères et mûres
réflexions que les faux-couples furent emmanchés sur la quille.
Pencroff, on le croira volontiers, était tout feu pour mener à
bien sa nouvelle entreprise, et il n'eût pas voulu l'abandonner un
instant. Une seule opération eut le privilège de l'arracher, mais
pour un jour seulement, à son chantier de construction. Ce fut la
deuxième récolte de blé, qui se fit le 15 avril. Elle avait réussi
comme la première, et donna la proportion de grains annoncée
d'avance.
«Cinq boisseaux! Monsieur Cyrus, dit Pencroff, après avoir
scrupuleusement mesuré ses richesses.
-- Cinq boisseaux, répondit l'ingénieur, et, à cent trente mille
grains par boisseau, cela fait six cent cinquante mille grains.
-- Eh bien! Nous sèmerons tout cette fois, dit le marin, moins une
petite réserve cependant!
-- Oui, Pencroff, et, si la prochaine récolte donne un rendement
proportionnel, nous aurons quatre mille boisseaux.
-- Et on mangera du pain?
-- On mangera du pain.
-- Mais il faudra faire un moulin?
-- On fera un moulin.»
Le troisième champ de blé fut donc incomparablement plus étendu
que les deux premiers, et la terre, préparée avec un soin extrême,
reçut la précieuse semence. Cela fait, Pencroff revint à ses
travaux.
Pendant ce temps, Gédéon Spilett et Harbert chassaient dans les
environs, et ils s'aventurèrent assez profondément dans les
parties encore inconnues du Far-West, leurs fusils chargés à
balle, prêts à toute mauvaise rencontre. C'était un inextricable
fouillis d'arbres magnifiques et pressés les uns contre les autres
comme si l'espace leur eût manqué. L'exploration de ces masses
boisées était extrêmement difficile, et le reporter ne s'y
hasardait jamais sans emporter la boussole de poche, car le soleil
perçait à peine les épaisses ramures, et il eût été difficile de
retrouver son chemin. Il arrivait naturellement que le gibier
était plus rare en ces endroits, où il n'aurait pas eu une assez
grande liberté d'allures. Cependant, trois gros herbivores furent
tués pendant cette dernière quinzaine d'avril. C'étaient des
koulas, dont les colons avaient déjà vu un échantillon au nord du
lac, qui se laissèrent tuer stupidement entre les grosses branches
des arbres sur lesquels ils avaient cherché refuge. Leurs peaux
furent rapportées à Granite-House, et, l'acide sulfurique aidant,
elles furent soumises à une sorte de tannage qui les rendit
utilisables. Une découverte, précieuse à un autre point de vue,
fut faite aussi pendant une de ces excursions, et celle-là, on la
dut à Gédéon Spilett.
C'était le 30 avril. Les deux chasseurs s'étaient enfoncés dans le
sud-ouest du Far-West, quand le reporter, précédant Harbert d'une
cinquantaine de pas, arriva dans une sorte de clairière, sur
laquelle les arbres, plus espacés, laissaient pénétrer quelques
rayons.
Gédéon Spilett fut tout d'abord surpris de l'odeur qu'exhalaient
certains végétaux à tiges droites, cylindriques et rameuses, qui
produisaient des fleurs disposées en grappes et de très petites
graines. Le reporter arracha une ou deux de ces tiges et revint
vers le jeune garçon, auquel il dit:
«Vois donc ce que c'est que cela, Harbert?
-- Et où avez-vous trouvé cette plante, Monsieur Spilett?
-- Là, dans une clairière, où elle pousse très abondamment.
-- Eh bien! Monsieur Spilett, dit Harbert, voilà une trouvaille
qui vous assure tous les droits à la reconnaissance de Pencroff!
-- C'est donc du tabac?
-- Oui, et, s'il n'est pas de première qualité, ce n'en est pas
moins du tabac!
-- Ah! Ce brave Pencroff! Va-t-il être content! Mais il ne fumera
pas tout, que diable! Et il nous en laissera bien notre part!
-- Ah! Une idée, Monsieur Spilett, répondit Harbert. Ne disons
rien à Pencroff, prenons le temps de préparer ces feuilles, et, un
beau jour, on lui présentera une pipe toute bourrée!
-- Entendu, Harbert, et ce jour-là notre digne compagnon n'aura
plus rien à désirer en ce monde!»
Le reporter et le jeune garçon firent une bonne provision de la
précieuse plante, et ils revinrent à Granite-House, où ils
l'introduisirent «en fraude», et avec autant de précaution que si
Pencroff eût été le plus sévère des douaniers.
Cyrus Smith et Nab furent mis dans la confidence, et le marin ne
se douta de rien, pendant tout le temps, assez long, qui fut
nécessaire pour sécher les feuilles minces, les hacher, les
soumettre à une certaine torréfaction sur des pierres chaudes.
Cela demanda deux mois; mais toutes ces manipulations purent être
faites à l'insu de Pencroff, car, occupé de la construction du
bateau, il ne remontait à Granite-House qu'à l'heure du repos.
Une fois encore, cependant, et quoi qu'il en eût, sa besogne
favorite fut interrompue le 1er mai, par une aventure de pêche, à
laquelle tous les colons durent prendre part. Depuis quelques
jours, on avait pu observer en mer, à deux ou trois milles au
large, un énorme animal qui nageait dans les eaux de l'île
Lincoln. C'était une baleine de la plus grande taille, qui,
vraisemblablement, devait appartenir à l'espèce australe, dite
«baleine du Cap.»
«Quelle bonne fortune ce serait de nous en emparer! s'écria le
marin. Ah! Si nous avions une embarcation convenable et un harpon
en bon état, comme je dirais: «Courons à la bête, car elle vaut la
peine qu'on la prenne!»
-- Eh! Pencroff, dit Gédéon Spilett, j'aurais aimé à vous voir
manoeuvrer le harpon. Cela doit être curieux!
-- Très curieux et non sans danger, dit l'ingénieur; mais, puisque
nous n'avons pas les moyens d'attaquer cet animal, il est inutile
de s'occuper de lui.
-- Je m'étonne, dit le reporter, de voir une baleine sous cette
latitude relativement élevée.
-- Pourquoi donc, Monsieur Spilett? répondit Harbert. Nous sommes
précisément sur cette partie du Pacifique que les pêcheurs anglais
et américains appellent le «whale-field», et c'est ici, entre la
Nouvelle-Zélande et l'Amérique du Sud, que les baleines de
l'hémisphère austral se rencontrent en plus grand nombre.
-- Rien n'est plus vrai, répondit Pencroff, et ce qui me surprend,
moi, c'est que nous n'en ayons pas vu davantage. Après tout,
puisque nous ne pouvons les approcher, peu importe!»
Et Pencroff retourna à son ouvrage, non sans pousser un soupir de
regret, car, dans tout marin, il y a un pêcheur, et si le plaisir
de la pêche est en raison directe de la grosseur de l'animal, on
peut juger de ce qu'un baleinier éprouve en présence d'une
baleine!
Et si ce n'avait été que le plaisir! Mais on ne pouvait se
dissimuler qu'une telle proie eût été bien profitable à la
colonie, car l'huile, la graisse, les fanons pouvaient être
employés à bien des usages!
Or, il arriva ceci, c'est que la baleine signalée sembla ne point
vouloir abandonner les eaux de l'île.
Donc, soit des fenêtres de Granite-House, soit du plateau de
Grande-vue, Harbert et Gédéon Spilett, quand ils n'étaient pas à
la chasse, Nab, tout en surveillant ses fourneaux, ne quittaient
pas la lunette et observaient tous les mouvements de l'animal. Le
cétacé, profondément engagé dans la vaste baie de l'Union, la
sillonnait rapidement depuis le cap Mandibule jusqu'au cap Griffe,
poussé par sa nageoire caudale prodigieusement puissante, sur
laquelle il s'appuyait et se mouvait par soubresauts avec une
vitesse qui allait quelquefois jusqu'à douze milles à l'heure.
Quelquefois aussi, il s'approchait si près de l'îlot, qu'on
pouvait le distinguer complètement.
C'était bien la baleine australe, qui est entièrement noire, et
dont la tête est plus déprimée que celle des baleines du nord.
On la voyait aussi rejeter par ses évents, et à une grande
hauteur, un nuage de vapeur... ou d'eau, car -- si bizarre que le
fait paraisse-les naturalistes et les baleiniers ne sont pas
encore d'accord à ce sujet.
Est-ce de l'air, est-ce de l'eau qui est ainsi chassé? On admet
généralement que c'est de la vapeur, qui, se condensant soudain au
contact de l'air froid, retombe en pluie.
Cependant la présence de ce mammifère marin préoccupait les
colons. Cela agaçait surtout Pencroff et lui donnait des
distractions pendant son travail.
Il finissait par en avoir envie, de cette baleine, comme un enfant
d'un objet qu'on lui interdit. La nuit, il en rêvait à voix haute,
et certainement, s'il avait eu des moyens de l'attaquer, si la
chaloupe eût été en état de tenir la mer, il n'aurait pas hésité à
se mettre à sa poursuite.
Mais ce que les colons ne pouvaient faire, le hasard le fit pour
eux, et le 3 mai, des cris de Nab, posté à la fenêtre de sa
cuisine, annoncèrent que la baleine était échouée sur le rivage de
l'île.
Harbert et Gédéon Spilett, qui allaient partir pour la chasse,
abandonnèrent leur fusil, Pencroff jeta sa hache, Cyrus Smith et
Nab rejoignirent leurs compagnons, et tous se dirigèrent
rapidement vers le lieu d'échouage.
Cet échouement s'était produit sur la grève de la pointe de
l'épave, à trois milles de Granite-House et à mer haute. Il était
donc probable que le cétacé ne pourrait pas se dégager facilement.
En tout cas, il fallait se hâter, afin de lui couper la retraite
au besoin. On courut avec pics et épieux ferrés, on passa le pont
de la Mercy, on redescendit la rive droite de la rivière, on prit
par la grève, et, en moins de vingt minutes, les colons étaient
auprès de l'énorme animal, au-dessus duquel fourmillait déjà un
monde d'oiseaux.
«Quel monstre!» s'écria Nab.
Et l'expression était juste, car c'était une baleine australe,
longue de quatre-vingts pieds, un géant de l'espèce, qui ne devait
pas peser moins de cent cinquante mille livres!
Cependant le monstre, ainsi échoué, ne remuait pas et ne cherchait
pas, en se débattant, à se remettre à flot pendant que la mer
était haute encore.
Les colons eurent bientôt l'explication de son immobilité, quand,
à marée basse, ils eurent fait le tour de l'animal.
Il était mort, et un harpon sortait de son flanc gauche.
«Il y a donc des baleiniers sur nos parages? dit aussitôt Gédéon
Spilett.
-- Pourquoi cela? demanda le marin.
-- Puisque ce harpon est encore là...
-- Eh! Monsieur Spilett, cela ne prouve rien, répondit Pencroff.
On a vu des baleines faire des milliers de milles avec un harpon
au flanc, et celle-ci aurait été frappée au nord de l'Atlantique
et serait venue mourir au sud du Pacifique, qu'il ne faudrait pas
s'en étonner!
-- Cependant... dit Gédéon Spilett, que l'affirmation de Pencroff
ne satisfaisait pas.
-- Cela est parfaitement possible, répondit Cyrus Smith; mais
examinons ce harpon. Peut-être, suivant un usage assez répandu,
les baleiniers ont-ils gravé sur celui-ci le nom de leur navire?»
En effet, Pencroff, ayant arraché le harpon que l'animal avait au
flanc, y lut cette inscription: Maria-Stella Vineyard.
«Un navire du Vineyard! Un navire de mon pays! s'écria-t-il. La
Maria-Stella! un beau baleinier, ma foi! Et que je connais bien!
Ah! Mes amis, un bâtiment du Vineyard, un baleinier du Vineyard!»
Et le marin, brandissant le harpon, répétait non sans émotion ce
nom qui lui tenait au coeur, ce nom de son pays natal!
Mais, comme on ne pouvait attendre que la Maria-Stella vînt
réclamer l'animal harponné par elle, on résolut de procéder au
dépeçage avant que la décomposition se fît. Les oiseaux de proie,
qui épiaient depuis quelques jours cette riche proie, voulaient,
sans plus tarder, faire acte de possesseurs, et il fallut les
écarter à coups de fusil.
Cette baleine était une femelle dont les mamelles fournirent une
grande quantité d'un lait qui, conformément à l'opinion du
naturaliste Dieffenbach, pouvait passer pour du lait de vache, et,
en effet, il n'en diffère ni par le goût, ni par la coloration, ni
par la densité.
Pencroff avait autrefois servi sur un navire baleinier, et il put
diriger méthodiquement l'opération du dépeçage, -- opération assez
désagréable, qui dura trois jours, mais devant laquelle aucun des
colons ne se rebuta, pas même Gédéon Spilett, qui, au dire du
marin, finirait par faire «un très bon naufragé.»
Le lard, coupé en tranches parallèles de deux pieds et demi
d'épaisseur, puis divisé en morceaux qui pouvaient peser mille
livres chacun, fut fondu dans de grands vases de terre, apportés
sur le lieu même du dépeçage, -- car on ne voulait pas empester
les abords du plateau de Grande-vue, -- et dans cette fusion il
perdit environ un tiers de son poids. Mais il y en avait à
profusion: la langue seule donna six mille livres d'huile, et la
lèvre inférieure quatre mille. Puis, avec cette graisse, qui
devait assurer pour longtemps la provision de stéarine et de
glycérine, il y avait encore les fanons, qui trouveraient, sans
doute, leur emploi, bien qu'on ne portât ni parapluies ni corsets
à Granite-House. La partie supérieure de la bouche du cétacé
était, en effet, pourvue, sur les deux côtés, de huit cents lames
cornées, très élastiques, de contexture fibreuse, et effilées à
leurs bords comme deux grands peignes, dont les dents, longues de
six pieds, servent à retenir les milliers d'animalcules, de petits
poissons et de mollusques dont se nourrit la baleine.
L'opération terminée, à la grande satisfaction des opérateurs, les
restes de l'animal furent abandonnés aux oiseaux, qui devraient en
faire disparaître jusqu'aux derniers vestiges, et les travaux
quotidiens furent repris à Granite-House.
Toutefois, avant de rentrer au chantier de construction, Cyrus
Smith eut l'idée de fabriquer certains engins qui excitèrent
vivement la curiosité de ses compagnons. Il prit une douzaine de
fanons de baleine qu'il coupa en six parties égales et qu'il
aiguisa à leur extrémité.
«Et cela, Monsieur Cyrus, demanda Harbert, quand l'opération fut
terminée, cela servira?...
-- À tuer des loups, des renards, et même des jaguars, répondit
l'ingénieur.
-- Maintenant?
-- Non, cet hiver, quand nous aurons de la glace à notre
disposition.
-- Je ne comprends pas... répondit Harbert.
-- Tu vas comprendre, mon enfant, répondit l'ingénieur. Cet engin
n'est pas de mon invention, et il est fréquemment employé par les
chasseurs aléoutiens dans l'Amérique russe. Ces fanons que vous
voyez, mes amis, eh bien! Lorsqu'il gèlera, je les recourberai, je
les arroserai d'eau jusqu'à ce qu'ils soient entièrement enduits
d'une couche de glace qui maintiendra leur courbure, et je les
sèmerai sur la neige, après les avoir préalablement dissimulés
sous une couche de graisse. Or, qu'arrivera-t-il si un animal
affamé avale un de ces appâts? C'est que la chaleur de son estomac
fera fondre la glace, et que le fanon, se détendant, le percera de
ses bouts aiguisés.
-- Voilà qui est ingénieux! dit Pencroff.
-- Et qui épargnera la poudre et les balles, répondit Cyrus Smith.
-- Cela vaut mieux que les trappes! ajouta Nab.
-- Attendons donc l'hiver!
-- Attendons l'hiver.»
Cependant la construction du bateau avançait, et, vers la fin du
mois, il était à demi bordé. On pouvait déjà reconnaître que ses
formes seraient excellentes pour qu'il tînt bien la mer.
Pencroff travaillait avec une ardeur sans pareille, et il fallait
sa robuste nature pour résister à ces fatigues; mais ses
compagnons lui préparaient en secret une récompense pour tant de
peines, et, le 31 mai, il devait éprouver une des plus grandes
joies de sa vie.
Ce jour-là, à la fin du dîner, au moment où il allait quitter la
table, Pencroff sentit une main s'appuyer sur son épaule.
C'était la main de Gédéon Spilett, lequel lui dit:
«Un instant, maître Pencroff, on ne s'en va pas ainsi! Et le
dessert que vous oubliez?
-- Merci, Monsieur Spilett, répondit le marin, je retourne au
travail.
-- Eh bien, une tasse de café, mon ami?
-- Pas davantage.
-- Une pipe, alors?»
Pencroff s'était levé soudain, et sa bonne grosse figure pâlit,
quand il vit le reporter qui lui présentait une pipe toute
bourrée, et Harbert, une braise ardente.
Le marin voulut articuler une parole sans pouvoir y parvenir;
mais, saisissant la pipe, il la porta à ses lèvres; puis, y
appliquant la braise, il aspira coup sur coup cinq ou six gorgées.
Un nuage bleuâtre et parfumé se développa, et, des profondeurs de
ce nuage, on entendit une voix délirante qui répétait:
«Du tabac! Du vrai tabac!
-- Oui, Pencroff, répondit Cyrus Smith, et même de l'excellent
tabac!
-- Oh! Divine providence! Auteur sacré de toutes choses! s'écria
le marin. Il ne manque donc plus rien à notre île!»
Et Pencroff fumait, fumait, fumait!
«Et qui a fait cette découverte? demanda-t-il enfin. Vous, sans
doute, Harbert?
-- Non, Pencroff, c'est Monsieur Spilett.
-- Monsieur Spilett! s'écria le marin en serrant sur sa poitrine
le reporter, qui n'avait jamais subi pareille étreinte.
-- Ouf! Pencroff, répondit Gédéon Spilett, en reprenant sa
respiration, un instant compromise. Faites une part dans votre
reconnaissance à Harbert qui a reconnu cette plante, à Cyrus qui
l'a préparée, et à Nab qui a eu bien de la peine à nous garder le
secret!
-- Eh bien, mes amis, je vous revaudrai cela quelque jour!
répondit le marin. Maintenant, c'est à la vie, à la mort!»
CHAPITRE XI
Cependant l'hiver arrivait avec ce mois de juin, qui est le
décembre des zones boréales, et la grande occupation fut la
confection de vêtements chauds et solides.
Les mouflons du corral avaient été dépouillés de leur laine, et
cette précieuse matière textile, il ne s'agissait donc plus que de
la transformer en étoffe.
Il va sans dire que Cyrus Smith n'ayant à sa disposition ni
cardeuses, ni peigneuses, ni lisseuses, ni étireuses, ni
retordeuses, ni «mule-jenny», ni «self-acting» pour filer la
laine, ni métier pour la tisser, dut procéder d'une façon plus
simple, de manière à économiser le filage et le tissage. Et, en
effet, il se proposait tout bonnement d'utiliser la propriété
qu'ont les filaments de laine, quand on les presse en tous sens,
de s'enchevêtrer et de constituer, par leur simple
entrecroisement, cette étoffe qu'on appelle feutre. Ce feutre
pouvait donc s'obtenir par un simple foulage, opération qui, si
elle diminue la souplesse de l'étoffe, augmente notamment ses
propriétés conservatrices de la chaleur. Or, précisément, la laine
fournie par les mouflons était faite de brins très courts, et
c'est une bonne condition pour le feutrage.
L'ingénieur, aidé de ses compagnons, y compris Pencroff, -- il dut
encore une fois abandonner son bateau! -- commença les opérations
préliminaires, qui eurent pour but de débarrasser la laine de
cette substance huileuse et grasse dont elle est imprégnée et
qu'on nomme le suint. Ce dégraissage se fit dans des cuves
remplies d'eau, qui furent portées à la température de soixante-
dix degrés, et dans lesquelles la laine plongea pendant vingt-
quatre heures; on en fit, ensuite, un lavage à fond au moyen de
bains de soude; puis cette laine, lorsqu'elle eut été suffisamment
séchée par la pression, fut en état d'être foulée, c'est-à-dire de
produire une solide étoffe, grossière sans doute et qui n'aurait
eu aucune valeur dans un centre industriel d'Europe ou d'Amérique,
mais dont on devait faire un extrême cas sur les «marchés de l'île
Lincoln.»
On comprend que ce genre d'étoffe doit avoir été connu dès les
époques les plus reculées, et, en effet, les premières étoffes de
laine ont été fabriquées par ce procédé qu'allait employer Cyrus
Smith.
Où sa qualité d'ingénieur le servit fort, ce fut dans la
construction de la machine destinée à fouler la laine, car il sut
habilement profiter de la force mécanique, inutilisée jusqu'alors,
que possédait la chute d'eau de la grève, pour mouvoir un moulin à
foulon.
Rien ne fut plus rudimentaire. Un arbre, muni de cames qui
soulevaient et laissaient retomber tour à tour des pilons
verticaux, des auges destinées à recevoir la laine, à l'intérieur
desquelles retombaient ces pilons, un fort bâtis en charpente
contenant et reliant tout le système: telle fut la machine en
question, et telle elle avait été pendant des siècles, jusqu'au
moment où l'on eut l'idée de remplacer les pilons par des
cylindres compresseurs et de soumettre la matière, non plus à un
battage, mais à un laminage véritable.
L'opération, bien dirigée par Cyrus Smith, réussit à souhait. La
laine, préalablement imprégnée d'une dissolution savonneuse,
destinée, d'une part, à en faciliter le glissement, le
rapprochement, la compression et le ramollissement, de l'autre, à
empêcher son altération par le battage, sortit du moulin sous
forme d'une épaisse nappe de feutre. Les stries et aspérités dont
le brin de laine est naturellement pourvu s'étaient si bien
accrochées et enchevêtrées les unes aux autres, qu'elles formaient
une étoffe également propre à faire des vêtements ou des
couvertures. Ce n'était évidemment ni du mérinos, ni de la
mousseline, ni du cachemire d'écosse, ni du stoff, ni du reps, ni
du satin de Chine, ni de l'Orléans, ni de l'alpaga, ni du drap, ni
de la flanelle! C'était du «feutre lincolnien», et l'île Lincoln
comptait une industrie de plus.
Les colons eurent donc, avec de bons vêtements, d'épaisses
couvertures, et ils purent voir venir sans crainte l'hiver de
1866-67.
Les grands froids commencèrent véritablement à se faire sentir
vers le 20 juin, et, à son grand regret, Pencroff dut suspendre la
construction du bateau, qui, d'ailleurs, ne pouvait manquer d'être
achevé pour le printemps prochain.
L'idée fixe du marin était de faire un voyage de reconnaissance à
l'île Tabor, bien que Cyrus Smith n'approuvât pas ce voyage, tout
de curiosité, car il n'y avait évidemment aucun secours à trouver
sur ce rocher désert et à demi aride. Un voyage de cent cinquante
milles, sur un bateau relativement petit, au milieu de mers
inconnues, cela ne laissait pas de lui causer quelque
appréhension. Que l'embarcation, une fois au large, fût mise dans
l'impossibilité d'atteindre Tabor et ne pût revenir à l'île
Lincoln, que deviendrait-elle au milieu de ce Pacifique, si fécond
en sinistres?
Cyrus Smith causait souvent de ce projet avec Pencroff, et il
trouvait dans le marin un entêtement assez bizarre à accomplir ce
voyage, entêtement dont peut-être celui-ci ne se rendait pas bien
compte.
«Car enfin, lui dit un jour l'ingénieur, je vous ferai observer,
mon ami, qu'après avoir dit tant de bien de l'île Lincoln, après
avoir tant de fois manifesté le regret que vous éprouveriez s'il
vous fallait l'abandonner, vous êtes le premier à vouloir la
quitter.
-- La quitter pour quelques jours seulement, répondit Pencroff,
pour quelques jours seulement, Monsieur Cyrus! Le temps d'aller et
de revenir, de voir ce que c'est que cet îlot!
-- Mais il ne peut valoir l'île Lincoln!
-- J'en suis sûr d'avance!
-- Alors pourquoi vous aventurer?
-- Pour savoir ce qui se passe à l'île Tabor!
-- Mais il ne s'y passe rien! Il ne peut rien s'y passer!
-- Qui sait?
-- Et si vous êtes pris par quelque tempête?
-- Cela n'est pas à craindre dans la belle saison, répondit
Pencroff. Mais, Monsieur Cyrus, comme il faut tout prévoir, je
vous demanderai la permission de n'emmener qu'Harbert avec moi
dans ce voyage.
-- Pencroff, répondit l'ingénieur en mettant la main sur l'épaule
du marin, s'il vous arrivait malheur à vous et à cet enfant, dont
le hasard a fait notre fils, croyez-vous que nous nous en
consolerions jamais?
-- Monsieur Cyrus, répondit Pencroff avec une inébranlable
confiance, nous ne vous causerons pas ce chagrin-là. D'ailleurs,
nous reparlerons de ce voyage, quand le temps sera venu de le
faire. Puis, j'imagine que, lorsque vous aurez vu notre bateau
bien gréé, bien accastillé, quand vous aurez observé comment il se
comporte à la mer, quand nous aurons fait le tour de notre île, --
car nous le ferons ensemble, -- j'imagine, dis-je, que vous
n'hésiterez plus à me laisser partir! Je ne vous cache pas que ce
sera un chef-d'oeuvre, votre bateau!
-- Dites au moins: notre bateau, Pencroff!» répondit l'ingénieur,
momentanément désarmé.
La conversation finit ainsi pour recommencer plus tard, sans
convaincre ni le marin ni l'ingénieur.
Les premières neiges tombèrent vers la fin du mois de juin.
Préalablement, le corral avait été approvisionné largement et ne
nécessita plus de visites quotidiennes, mais il fut décidé qu'on
ne laisserait jamais passer une semaine sans s'y rendre.
Les trappes furent tendues de nouveau, et l'on fit l'essai des
engins fabriqués par Cyrus Smith. Les fanons recourbés,
emprisonnés dans un étui de glace et recouverts d'une épaisse
couche de graisse, furent placés sur la lisière de la forêt, à
l'endroit où passaient communément les animaux pour se rendre au
lac.
À la grande satisfaction de l'ingénieur, cette invention,
renouvelée des pêcheurs aléoutiens, réussit parfaitement. Une
douzaine de renards, quelques sangliers et même un jaguar s'y
laissèrent prendre, et on trouva ces animaux morts, l'estomac
perforé par les fanons détendus.
Ici se place un essai qu'il convient de rapporter, car ce fut la
première tentative faite par les colons pour communiquer avec
leurs semblables.
Gédéon Spilett avait déjà songé plusieurs fois, soit à jeter à la
mer une notice renfermée dans une bouteille que les courants
porteraient peut-être à une côte habitée, soit à la confier à des
pigeons. Mais comment sérieusement espérer que pigeons ou
bouteilles pussent franchir la distance qui séparait l'île de
toute terre et qui était de douze cents milles?
C'eut été pure folie.
Mais, le 30 juin, capture fut faite, non sans peine, d'un albatros
qu'un coup de fusil d'Harbert avait légèrement blessé à la patte.
C'était un magnifique oiseau de la famille de ces grands voiliers,
dont les ailes étendues mesurent dix pieds d'envergure, et qui
peuvent traverser des mers aussi larges que le Pacifique.
Harbert aurait bien voulu garder ce superbe oiseau, dont la
blessure guérit promptement et qu'il prétendait apprivoiser, mais
Gédéon Spilett lui fit comprendre que l'on ne pouvait négliger
cette occasion de tenter de correspondre par ce courrier avec les
terres du Pacifique, et Harbert dut se rendre, car si l'albatros
était venu de quelque région habitée, il ne manquerait pas d'y
retourner dès qu'il serait libre.
Peut-être, au fond, Gédéon Spilett, chez qui le chroniqueur
reparaissait quelquefois, n'était-il pas fâché de lancer à tout
hasard un attachant article relatant les aventures des colons de
l'île Lincoln! Quel succès pour le reporter attitré du New-York
Herald, et pour le numéro qui contiendrait la chronique, si jamais
elle arrivait à l'adresse de son directeur, l'honorable John
Benett!
Gédéon Spilett rédigea donc une notice succincte qui fut mise dans
un sac de forte toile gommée, avec prière instante, à quiconque la
trouverait, de la faire parvenir aux bureaux du New-York Herald.
Ce petit sac fut attaché au cou de l'albatros, et non à sa patte,
car ces oiseaux ont l'habitude de se reposer à la surface de la
mer; puis, la liberté fut rendue à ce rapide courrier de l'air, et
ce ne fut pas sans quelque émotion que les colons le virent
disparaître au loin dans les brumes de l'ouest.
«Où va-t-il ainsi? demanda Pencroff.
-- Vers la Nouvelle-Zélande, répondit Harbert.
-- Bon voyage!» s'écria le marin, qui, lui, n'attendait pas grand
résultat de ce mode de correspondance.
Avec l'hiver, les travaux avaient été repris à l'intérieur de
Granite-House, réparation de vêtements, confections diverses, et
entre autres des voiles de l'embarcation, qui furent taillées dans
l'inépuisable enveloppe de l'aérostat...
Pendant le mois de juillet, les froids furent intenses, mais on
n'épargna ni le bois, ni le charbon.
Cyrus Smith avait installé une seconde cheminée dans la grande
salle, et c'était là que se passaient les longues soirées.
Causerie pendant que l'on travaillait, lecture quand les mains
restaient oisives, et le temps s'écoulait avec profit pour tout le
monde.
C'était une vraie jouissance pour les colons, quand, de cette
salle bien éclairée de bougies, bien chauffée de houille, après un
dîner réconfortant, le café de sureau fumant dans la tasse, les
pipes s'empanachant d'une odorante fumée, ils entendaient la
tempête mugir au dehors! Ils eussent éprouvé un bien-être complet,
si le bien-être pouvait jamais exister pour qui est loin de ses
semblables et sans communication possible avec eux! Ils causaient
toujours de leur pays, des amis qu'ils avaient laissés, de cette
grandeur de la république américaine, dont l'influence ne pouvait
que s'accroître, et Cyrus Smith, qui avait été très mêlé aux
affaires de l'Union, intéressait vivement ses auditeurs par ses
récits, ses aperçus et ses pronostics.
Il arriva, un jour, que Gédéon Spilett fut amené à lui dire:
«Mais enfin, mon cher Cyrus, tout ce mouvement industriel et
commercial auquel vous prédisez une progression constante, est-ce
qu'il ne court pas le danger d'être absolument arrêté tôt ou tard?
-- Arrêté! Et par quoi?
-- Mais par le manque de ce charbon, qu'on peut justement appeler
le plus précieux des minéraux!
-- Oui, le plus précieux, en effet, répondit l'ingénieur, et il
semble que la nature ait voulu constater qu'il l'était, en faisant
le diamant, qui n'est uniquement que du carbone pur cristallisé.
-- Vous ne voulez pas dire, Monsieur Cyrus, repartit Pencroff,
qu'on brûlera du diamant en guise de houille dans les foyers des
chaudières?
-- Non, mon ami, répondit Cyrus Smith.
-- Cependant j'insiste, reprit Gédéon Spilett. Vous ne niez pas
qu'un jour le charbon sera entièrement consommé?
-- Oh! Les gisements houillers sont encore considérables, et les
cent mille ouvriers qui leur arrachent annuellement cent millions
de quintaux métriques ne sont pas près de les avoir épuisés!
-- Avec la proportion croissante de la consommation du charbon de
terre, répondit Gédéon Spilett, on peut prévoir que ces cent mille
ouvriers seront bientôt deux cent mille et que l'extraction sera
doublée?
-- Sans doute; mais, après les gisements d'Europe, que de
nouvelles machines permettront bientôt d'exploiter plus à fond,
les houillères d'Amérique et d'Australie fourniront longtemps
encore à la consommation de l'industrie.
-- Combien de temps? demanda le reporter.
-- Au moins deux cent cinquante ou trois cents ans.
-- C'est rassurant pour nous, répondit Pencroff, mais inquiétant
pour nos arrière-petits-cousins!
-- On trouvera autre chose, dit Harbert.
-- Il faut l'espérer, répondit Gédéon Spilett, car enfin sans
charbon, plus de machines, et sans machines, plus de chemins de
fer, plus de bateaux à vapeur, plus d'usines, plus rien de ce
qu'exige le progrès de la vie moderne!
-- Mais que trouvera-t-on? demanda Pencroff. L'imaginez-vous,
Monsieur Cyrus?
-- À peu près, mon ami.
-- Et qu'est-ce qu'on brûlera à la place du charbon?
-- L'eau, répondit Cyrus Smith.
-- L'eau, s'écria Pencroff, l'eau pour chauffer les bateaux à
vapeur et les locomotives, l'eau pour chauffer l'eau!
-- Oui, mais l'eau décomposée en ses éléments constitutifs,
répondit Cyrus Smith, et décomposée, sans doute, par
l'électricité, qui sera devenue alors une force puissante et
maniable, car toutes les grandes découvertes, par une loi
inexplicable, semblent concorder et se compléter au même moment.
Oui, mes amis, je crois que l'eau sera un jour employée comme
combustible, que l'hydrogène et l'oxygène, qui la constituent,
utilisés isolément ou simultanément, fourniront une source de
chaleur et de lumière inépuisables et d'une intensité que la
houille ne saurait avoir. Un jour, les soutes des steamers et les
tenders des locomotives, au lieu de charbon, seront chargés de ces
deux gaz comprimés, qui brûleront dans les foyers avec une énorme
puissance calorifique. Ainsi donc, rien à craindre. Tant que cette
terre sera habitée, elle fournira aux besoins de ses habitants, et
ils ne manqueront jamais ni de lumière ni de chaleur, pas plus
qu'ils ne manqueront des productions des règnes végétal, minéral
ou animal. Je crois donc que lorsque les gisements de houille
seront épuisés, on chauffera et on se chauffera avec de l'eau.
L'eau est le charbon de l'avenir.
-- Je voudrais voir cela, dit le marin.
-- Tu t'es levé trop tôt, Pencroff», répondit Nab, qui n'intervint
que par ces mots dans la discussion.
Toutefois, ce ne furent pas les paroles de Nab qui terminèrent la
conversation, mais bien les aboiements de Top, qui éclatèrent de
nouveau avec cette intonation étrange dont s'était déjà préoccupé
l'ingénieur. En même temps, Top recommençait à tourner autour de
l'orifice du puits, qui s'ouvrait à l'extrémité du couloir
intérieur.
«Qu'est-ce que Top a donc encore à aboyer ainsi? demanda Pencroff.
-- Et Jup à grogner de cette façon?» ajouta Harbert.
En effet, l'orang, se joignant au chien, donnait des signes non
équivoques d'agitation, et, détail singulier, ces deux animaux
paraissaient être plutôt inquiets qu'irrités.
«Il est évident, dit Gédéon Spilett, que ce puits est en
communication directe avec la mer, et que quelque animal marin
vient de temps en temps respirer au fond.
-- C'est évident, répondit le marin, et il n'y a pas d'autre
explication à donner... allons, silence, Top, ajouta Pencroff en
se tournant vers le chien, et toi, Jup, à ta chambre!»
Le singe et le chien se turent. Jup retourna se coucher, mais Top
resta dans le salon, et il continua à faire entendre de sourds
grognements pendant toute la soirée.
Il ne fut plus question de l'incident, qui, cependant, assombrit
le front de l'ingénieur.
Pendant le reste du mois de juillet, il y eut des alternatives de
pluie et de froid. La température ne s'abaissa pas autant que
pendant le précédent hiver, et son maximum ne dépassa pas huit
degrés fahrenheit (13, 33 degrés centigrades au-dessous de zéro).
Mais si cet hiver fut moins froid, du moins fut-il plus troublé
par les tempêtes et les coups de vent. Il y eut encore de violents
assauts de la mer qui compromirent plus d'une fois les Cheminées.
C'était à croire qu'un raz de marée, provoqué par quelque
commotion sous-marine, soulevait ces lames monstrueuses et les
précipitait sur la muraille de Granite-House.
Lorsque les colons, penchés à leurs fenêtres, observaient ces
énormes masses d'eau qui se brisaient sous leurs yeux, ils ne
pouvaient qu'admirer le magnifique spectacle de cette impuissante
fureur de l'océan. Les flots rebondissaient en écume éblouissante,
la grève entière disparaissait sous cette rageuse inondation, et
le massif semblait émerger de la mer elle-même, dont les embruns
s'élevaient à une hauteur de plus de cent pieds.
Pendant ces tempêtes, il était difficile de s'aventurer sur les
routes de l'île, dangereux même, car les chutes d'arbres y étaient
fréquentes.
Cependant les colons ne laissèrent jamais passer une semaine sans
aller visiter le corral. Heureusement, cette enceinte, abritée par
le contrefort sud-est du mont Franklin, ne souffrit pas trop des
violences de l'ouragan, qui épargna ses arbres, ses hangars, sa
palissade. Mais la basse-cour, établie sur le plateau de Grande-
vue, et, par conséquent, directement exposée aux coups du vent
d'est, eut à subir des dégâts assez considérables. Le pigeonnier
fut décoiffé deux fois, et la barrière s'abattit également. Tout
cela demandait à être refait d'une façon plus solide, car, on le
voyait clairement, l'île Lincoln était située dans les parages les
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