Mercy était large de quatre-vingts pieds environ. Il fallut donc
enfoncer des pieux dans le lit de la rivière, afin de soutenir le
tablier fixe du pont, et établir une sonnette pour agir sur les
têtes de pieux, qui devaient former ainsi deux arches et permettre
au pont de supporter de lourds fardeaux.
Très heureusement ne manquaient ni les outils pour travailler le
bois, ni les ferrures pour le consolider, ni l'ingéniosité d'un
homme qui s'entendait merveilleusement à ces travaux, ni enfin le
zèle de ses compagnons, qui, depuis sept mois, avaient
nécessairement acquis une grande habileté de main.
Et il faut le dire, Gédéon Spilett n'était pas le plus maladroit
et luttait d'adresse avec le marin lui-même, «qui n'aurait jamais
tant attendu d'un simple journaliste!»
La construction du pont de la Mercy dura trois semaines, qui
furent très sérieusement occupées. On déjeunait sur le lieu même
des travaux, et, le temps étant magnifique alors, on ne rentrait
que pour souper à Granite-House.
Pendant cette période, on put constater que maître Jup
s'acclimatait aisément et se familiarisait avec ses nouveaux
maîtres, qu'il regardait toujours d'un oeil extrêmement curieux.
Cependant, par mesure de précaution, Pencroff ne lui laissait pas
encore liberté complète de ses mouvements, voulant attendre, avec
raison, que les limites du plateau eussent été rendues
infranchissables par suite des travaux projetés. Top et Jup
étaient au mieux et jouaient volontiers ensemble, mais Jup faisait
tout gravement.
Le 20 novembre, le pont fut terminé. Sa partie mobile, équilibrée
par des contre-poids, basculait aisément, et il ne fallait qu'un
léger effort pour la relever; entre sa charnière et la dernière
traverse sur laquelle elle venait s'appuyer, quand on la
refermait, il existait un intervalle de vingt pieds, qui était
suffisamment large pour que les animaux ne pussent le franchir.
Il fut alors question d'aller chercher l'enveloppe de l'aérostat,
que les colons avaient hâte de mettre en complète sûreté; mais
pour la transporter, il y avait nécessité de conduire un chariot
jusqu'au port Ballon, et, par conséquent, nécessité de frayer une
route à travers les épais massifs du Far-West. Cela exigeait un
certain temps. Aussi Nab et Pencroff poussèrent-ils d'abord une
reconnaissance jusqu'au port, et comme ils constatèrent que le
«stock de toile «ne souffrait aucunement dans la grotte où il
avait été emmagasiné, il fut décidé que les travaux relatifs au
plateau de Grande-vue seraient poursuivis sans discontinuer.
«Cela, fit observer Pencroff, nous permettra d'établir notre
basse-cour dans des conditions meilleures, puisque nous n'aurons à
craindre ni la visite des renards, ni l'agression d'autres bêtes
nuisibles.
-- Sans compter, ajouta Nab, que nous pourrons défricher le
plateau, y transplanter les plantes sauvages...
-- Et préparer notre second champ de blé!» s'écria le marin d'un
air triomphant.
C'est qu'en effet le premier champ de blé, ensemencé uniquement
d'un seul grain, avait admirablement prospéré, grâce aux soins de
Pencroff. Il avait produit les dix épis annoncés par l'ingénieur,
et, chaque épi portant quatre-vingts grains, la colonie se
trouvait à la tête de huit cents grains, -- en six mois, -- ce qui
promettait une double récolte chaque année.
Ces huit cents grains, moins une cinquantaine, qui furent réservés
par prudence, devaient donc être semés dans un nouveau champ, et
avec non moins de soin que le grain unique.
Le champ fut préparé, puis entouré d'une forte palissade, haute et
aiguë, que les quadrupèdes eussent très difficilement franchie.
Quant aux oiseaux, des tourniquets criards et des mannequins
effrayants, dus à l'imagination fantasque de Pencroff, suffirent à
les écarter. Les sept cent cinquante grains furent alors déposés
dans de petits sillons bien réguliers, et la nature dut faire le
reste.
Le 21 novembre, Cyrus Smith commença à dessiner le fossé qui
devait fermer le plateau à l'ouest, depuis l'angle sud du lac
Grant jusqu'au coude de la Mercy. Il y avait là deux à trois pieds
de terre végétale, et, au-dessous, le granit. Il fallut donc
fabriquer à nouveau de la nitro-glycérine, et la nitro-glycérine
fit son effet accoutumé. En moins de quinze jours, un fossé large
de douze pieds, profond de six, fut creusé dans le dur sol du
plateau. Une nouvelle saignée fut, par le même moyen, pratiquée à
la lisière rocheuse du lac, et les eaux se précipitèrent dans ce
nouveau lit, en formant un petit cours d'eau auquel on donna le
nom de «Creek-Glycérine» et qui devint un affluent de la Mercy.
Ainsi que l'avait annoncé l'ingénieur, le niveau du lac baissa,
mais d'une façon presque insensible. Enfin, pour compléter la
clôture, le lit du ruisseau de la grève fut considérablement
élargi, et on maintint les sables au moyen d'une double palissade.
Avec la première quinzaine de décembre, ces travaux furent
définitivement achevés, et le plateau de Grande-vue, c'est-à-dire
une sorte de pentagone irrégulier ayant un périmètre de quatre
milles environ, entouré d'une ceinture liquide, fut absolument à
l'abri de toute agression.
Pendant ce mois de décembre, la chaleur fut très forte. Cependant
les colons ne voulurent point suspendre l'exécution de leurs
projets, et, comme il devenait urgent d'organiser la basse-cour,
on procéda à son organisation.
Inutile de dire que, depuis la fermeture complète du plateau,
maître Jup avait été mis en liberté. Il ne quittait plus ses
maîtres et ne manifestait aucune envie de s'échapper. C'était un
animal doux, très vigoureux pourtant, et d'une agilité
surprenante. Ah! quand il s'agissait d'escalader l'échelle de
Granite-House, nul n'eût pu rivaliser avec lui. On l'employait
déjà à quelques travaux: il traînait des charges de bois et
charriait les pierres qui avaient été extraites du lit du Creek-
Glycérine.
«Ce n'est pas encore un maçon, mais c'est déjà un singe!» disait
plaisamment Harbert, en faisant allusion à ce surnom de «singe»
que les maçons donnent à leurs apprentis. Et si jamais nom fut
justifié, c'était bien celui-là!
La basse-cour occupa une aire de deux cents yards carrés, qui fut
choisie sur la rive sud-est du lac.
On l'entoura d'une palissade, et on construisit différents abris
pour les animaux qui devaient la peupler. C'étaient des cahutes de
branchages, divisées en compartiments, qui n'attendirent bientôt
plus que leurs hôtes.
Les premiers furent le couple de tinamous, qui ne tardèrent pas à
donner de nombreux petits. Ils eurent pour compagnons une demi-
douzaine de canards, habitués des bords du lac. Quelques-uns
appartenaient à cette espèce chinoise, dont les ailes s'ouvrent en
éventail, et qui, par l'éclat et la vivacité de leur plumage,
rivalisent avec les faisans dorés. Quelques jours après, Harbert
s'empara d'un couple de gallinacés à queue arrondie et faite de
longues pennes, de magnifiques «alectors», qui ne tardèrent pas à
s'apprivoiser. Quant aux pélicans, aux martins-pêcheurs, aux
poules d'eau, ils vinrent d'eux-mêmes au rivage de la basse-cour,
et tout ce petit monde, après quelques disputes, roucoulant,
piaillant, gloussant, finit par s'entendre, et s'accrut dans une
proportion rassurante pour l'alimentation future de la colonie.
Cyrus Smith, voulant aussi compléter son oeuvre, établit un
pigeonnier dans un angle de la basse-cour.
On y logea une douzaine de ces pigeons qui fréquentaient les hauts
rocs du plateau. Ces oiseaux s'habituèrent aisément à rentrer
chaque soir à leur nouvelle demeure, et montrèrent plus de
propension à se domestiquer que les ramiers leurs congénères, qui,
d'ailleurs, ne se reproduisent qu'à l'état sauvage. Enfin, le
moment était venu d'utiliser, pour la confection du linge,
l'enveloppe de l'aérostat, car, quant à la garder sous cette forme
et à se risquer dans un ballon à air chaud pour quitter l'île, au-
dessus d'une mer pour ainsi dire sans limites, ce n'eût été
admissible que pour des gens qui auraient manqué de tout, et Cyrus
Smith, esprit pratique, n'y pouvait songer.
Il s'agissait donc de rapporter l'enveloppe à Granite-House, et
les colons s'occupèrent de rendre leur lourd chariot plus maniable
et plus léger. Mais si le véhicule ne manquait pas, le moteur
était encore à trouver! N'existait-il donc pas dans l'île quelque
ruminant d'espèce indigène qui pût remplacer cheval, âne, boeuf ou
vache? C'était la question.
«En vérité, disait Pencroff, une bête de trait nous serait fort
utile, en attendant que M Cyrus voulût bien construire un chariot
à vapeur, ou même une locomotive, car certainement, un jour, nous
aurons un chemin de fer de Granite-House au port Ballon, avec
embranchement sur le mont Franklin!»
Et l'honnête marin, en parlant ainsi, croyait ce qu'il disait! Oh!
Imagination, quand la foi s'en mêle!
Mais, pour ne rien exagérer, un simple quadrupède attelable eût
bien fait l'affaire de Pencroff, et comme la providence avait un
faible pour lui, elle ne le fit pas languir. Un jour, le 23
décembre, on entendit à la fois Nab crier et Top aboyer à qui
mieux mieux. Les colons, occupés aux Cheminées, accoururent
aussitôt, craignant quelque fâcheux incident. Que virent-ils? Deux
beaux animaux de grande taille, qui s'étaient imprudemment
aventurés sur le plateau, dont les ponceaux n'avaient pas été
fermés. On eût dit deux chevaux, ou tout au moins deux ânes, mâle
et femelle, formes fines, pelage isabelle, jambes et queue
blanches, zébrés de raies noires sur la tête, le cou et le tronc.
Ils s'avançaient tranquillement, sans marquer aucune inquiétude,
et ils regardaient d'un oeil vif ces hommes, dans lesquels ils ne
pouvaient encore reconnaître des maîtres.
«Ce sont des onaggas! s'écria Harbert, des quadrupèdes qui
tiennent le milieu entre le zèbre et le couagga!
-- Pourquoi pas des ânes? demanda Nab.
-- Parce qu'ils n'ont point les oreilles longues et que leurs
formes sont plus gracieuses!
-- Ânes ou chevaux, riposta Pencroff, ce sont des «moteurs», comme
dirait M Smith, et, comme tels, bons à capturer!»
Le marin, sans effrayer les deux animaux, se glissant entre les
herbes jusqu'au ponceau du Creek-Glycérine, le fit basculer, et
les onaggas furent prisonniers.
Maintenant, s'emparerait-on d'eux par la violence et les
soumettrait-on à une domestication forcée? Non.
Il fut décidé que, pendant quelques jours, on les laisserait aller
et venir librement sur le plateau, où l'herbe était abondante, et
immédiatement l'ingénieur fit construire près de la basse-cour une
écurie, dans laquelle les onaggas devaient trouver, avec une bonne
litière, un refuge pendant la nuit.
Ainsi donc, ce couple magnifique fut laissé entièrement libre de
ses mouvements, et les colons évitèrent même de l'effrayer en
s'approchant.
Plusieurs fois, cependant, les onaggas parurent éprouver le besoin
de quitter ce plateau, trop restreint pour eux, habitués aux
larges espaces et aux forêts profondes. On les voyait, alors,
suivre la ceinture d'eau qui leur opposait une infranchissable
barrière, jeter quelques braiments aigus, puis galoper à travers
les herbes, et, le calme revenu, ils restaient des heures entières
à considérer ces grands bois qui leur étaient fermés sans retour!
Cependant, des harnais et des traits en fibres végétales avaient
été confectionnés, et quelques jours après la capture des onaggas,
non seulement le chariot était prêt à être attelé, mais une route
droite, ou plutôt une coupée avait été faite à travers la forêt du
Far-West, depuis le coude de la Mercy jusqu'au port Ballon. On
pouvait donc y conduire le chariot, et ce fut vers la fin de
décembre qu'on essaya pour la première fois les onaggas.
Pencroff avait déjà assez amadoué ces animaux pour qu'ils vinssent
lui manger dans la main, et ils se laissaient approcher sans
difficulté, mais, une fois attelés, ils se cabrèrent, et on eut
grand'peine à les contenir. Cependant ils ne devaient pas tarder à
se plier à ce nouveau service, car l'onagga, moins rebelle que le
zèbre, s'attelle fréquemment dans les parties montagneuses de
l'Afrique australe, et on a même pu l'acclimater en Europe sous
des zones relativement froides.
Ce jour-là, toute la colonie, sauf Pencroff, qui marchait à la
tête de ses bêtes, monta dans le chariot et prit la route du port
Ballon. Si l'on fut cahoté sur cette route à peine ébauchée, cela
va sans dire; mais le véhicule arriva sans encombre, et, le jour
même, on put y charger l'enveloppe et les divers agrès de
l'aérostat.
À huit heures du soir, le chariot, après avoir repassé le pont de
la Mercy, redescendait la rive gauche de la rivière et s'arrêtait
sur la grève. Les onaggas étaient dételés, puis ramenés à leur
écurie, et Pencroff, avant de s'endormir, poussait un soupir de
satisfaction qui fit bruyamment retentir les échos de Granite-
House.
CHAPITRE VIII
La première semaine de janvier fut consacrée à la confection du
linge nécessaire à la colonie. Les aiguilles trouvées dans la
caisse fonctionnèrent entre des doigts vigoureux, sinon délicats,
et on peut affirmer que ce qui fut cousu le fut solidement.
Le fil ne manqua pas, grâce à l'idée qu'eut Cyrus Smith de
réemployer celui qui avait déjà servi à la couture des bandes de
l'aérostat. Ces longues bandes furent décousues avec une patience
admirable par Gédéon Spilett et Harbert, car Pencroff avait dû
renoncer à ce travail, qui l'agaçait outre mesure; mais quand il
se fut agi de coudre, il n'eut pas son égal. Personne n'ignore, en
effet, que les marins ont une aptitude remarquable pour le métier
de couturière.
Les toiles qui composaient l'enveloppe de l'aérostat furent
ensuite dégraissées au moyen de soude et de potasse obtenues par
incinération de plantes, de telle sorte que le coton, débarrassé
du vernis, reprit sa souplesse et son élasticité naturelles; puis,
soumis à l'action décolorante de l'atmosphère, il acquit une
blancheur parfaite. Quelques douzaines de chemises et de
chaussettes -- celles-ci non tricotées, bien entendu, mais faites
de toiles cousues -- furent ainsi préparées. Quelle jouissance ce
fut pour les colons de revêtir enfin du linge blanc -- linge très
rude sans doute, mais ils n'en étaient pas à s'inquiéter de si peu
-- et de se coucher entre des draps, qui firent des couchettes de
Granite-House des lits tout à fait sérieux.
Ce fut aussi vers cette époque que l'on confectionna des
chaussures en cuir de phoque, qui vinrent remplacer à propos les
souliers et les bottes apportés d'Amérique. On peut affirmer que
ces nouvelles chaussures furent larges et longues et ne gênèrent
jamais le pied des marcheurs!
Avec le début de l'année 1866, les chaleurs furent persistantes,
mais la chasse sous bois ne chôma point. Agoutis, pécaris,
cabiais, kangourous, gibiers de poil et de plume fourmillaient
véritablement, et Gédéon Spilett et Harbert étaient trop bons
tireurs pour perdre désormais un seul coup de fusil.
Cyrus Smith leur recommandait toujours de ménager les munitions,
et il prit des mesures pour remplacer la poudre et le plomb qui
avaient été trouvés dans la caisse, et qu'il voulait réserver pour
l'avenir.
Savait-il, en effet, où le hasard pourrait jeter un jour, lui et
les siens, dans le cas où ils quitteraient leur domaine? Il
fallait donc parer à toutes les nécessités de l'inconnu, et
ménager les munitions, en leur substituant d'autres substances
aisément renouvelables.
Pour remplacer le plomb, dont Cyrus Smith n'avait rencontré aucune
trace dans l'île, il employa sans trop de désavantage de la
grenaille de fer, qui était facile à fabriquer. Ces grains n'ayant
pas la pesanteur des grains de plomb, il dut les faire plus gros,
et chaque charge en contint moins, mais l'adresse des chasseurs
suppléa à ce défaut. Quant à la poudre, Cyrus Smith aurait pu en
faire, car il avait à sa disposition du salpêtre, du soufre et du
charbon; mais cette préparation demande des soins extrêmes, et,
sans un outillage spécial, il est difficile de la produire en
bonne qualité.
Cyrus Smith préféra donc fabriquer du pyroxyle, c'est-à-dire du
fulmi-coton, substance dans laquelle le coton n'est pas
indispensable, car il n'y entre que comme cellulose. Or, la
cellulose n'est autre chose que le tissu élémentaire des végétaux,
et elle se trouve à peu près à l'état de pureté, non seulement
dans le coton, mais dans les fibres textiles du chanvre et du lin,
dans le papier, le vieux linge, la moelle de sureau, etc. Or,
précisément, les sureaux abondaient dans l'île, vers l'embouchure
du Creek-Rouge, et les colons employaient déjà en guise de café
les baies de ces arbrisseaux, qui appartiennent à la famille des
caprifoliacées.
Ainsi donc, cette moelle de sureau, c'est-à-dire la cellulose, il
suffisait de la récolter, et, quant à l'autre substance nécessaire
à la fabrication du pyroxyle, ce n'était que de l'acide azotique
fumant.
Or, Cyrus Smith, ayant de l'acide sulfurique à sa disposition,
avait déjà pu facilement produire de l'acide azotique, en
attaquant le salpêtre que lui fournissait la nature.
Il résolut donc de fabriquer et d'employer du pyroxyle, tout en
lui reconnaissant d'assez graves inconvénients, c'est-à-dire une
grande inégalité d'effet, une excessive inflammabilité, puisqu'il
s'enflamme à cent soixante-dix degrés au lieu de deux cent
quarante, et enfin une déflagration trop instantanée qui peut
dégrader les armes à feu. En revanche, les avantages du pyroxyle
consistaient en ceci, qu'il ne s'altérait pas par l'humidité,
qu'il n'encrassait pas le canon des fusils, et que sa force
propulsive était quadruple de celle de la poudre ordinaire.
Pour faire le pyroxyle, il suffit de plonger pendant un quart
d'heure de la cellulose dans de l'acide azotique fumant, puis de
laver à grande eau et de faire sécher. On le voit, rien n'est plus
simple.
Cyrus Smith n'avait à sa disposition que de l'acide azotique
ordinaire, et non de l'acide azotique fumant ou monohydraté,
c'est-à-dire de l'acide qui émet des vapeurs blanchâtres au
contact de l'air humide; mais en substituant à ce dernier de
l'acide azotique ordinaire, mélangé dans la proportion de trois
volumes à cinq volumes d'acide sulfurique concentré, l'ingénieur
devait obtenir le même résultat, et il l'obtint. Les chasseurs de
l'île eurent donc bientôt à leur disposition une substance
parfaitement préparée, et qui, employée avec discrétion, donna
d'excellents résultats.
Vers cette époque, les colons défrichèrent trois acres du plateau
de Grande-vue, et le reste fut conservé à l'état de prairies pour
l'entretien des onaggas. Plusieurs excursions furent faites dans
les forêts du Jacamar et du Far-West, et l'on rapporta une
véritable récolte de végétaux sauvages, épinards, cresson,
raifort, raves, qu'une culture intelligente devait bientôt
modifier, et qui allaient tempérer le régime d'alimentation azotée
auquel avaient été jusque-là soumis les colons de l'île Lincoln.
On véhicula également de notables quantités de bois et de charbon.
Chaque excursion était, en même temps, un moyen d'améliorer les
routes, dont la chaussée se tassait peu à peu sous les roues du
chariot.
La garenne fournissait toujours son contingent de lapins aux
offices de Granite-House. Comme elle était située un peu au dehors
du point où s'annonçait le Creek-Glycérine, ses hôtes ne pouvaient
pénétrer sur le plateau réservé, ni ravager, par conséquent, les
plantations nouvellement faites. Quant à l'huîtrière, disposée au
milieu des rocs de la plage et dont les produits étaient
fréquemment renouvelés, elle donnait quotidiennement d'excellents
mollusques. En outre, la pêche, soit dans les eaux du lac, soit
dans le courant de la Mercy, ne tarda pas à être fructueuse, car
Pencroff avait installé des lignes de fond, armées d'hameçons de
fer, auxquels se prenaient fréquemment de belles truites et
certains poissons, extrêmement savoureux, dont les flancs argentés
étaient semés de petites taches jaunâtres. Aussi maître Nab,
chargé des soins culinaires, pouvait-il varier agréablement le
menu de chaque repas. Seul, le pain manquait encore à la table des
colons, et, on l'a dit, c'était une privation à laquelle ils
étaient vraiment sensibles.
On fit aussi, vers cette époque, la chasse aux tortues marines,
qui fréquentaient les plages du cap Mandibule. En cet endroit, la
grève était hérissée de petites boursouflures, renfermant des
oeufs parfaitement sphériques, à coque blanche et dure, et dont
l'albumine a la propriété de ne point se coaguler comme celle des
oeufs d'oiseaux. C'était le soleil qui se chargeait de les faire
éclore, et leur nombre était naturellement très considérable,
puisque chaque tortue peut en pondre annuellement jusqu'à deux
cent cinquante.
«Un véritable champ d'oeufs, fit observer Gédéon Spilett, et il
n'y a qu'à les récolter.»
Mais on ne se contenta pas des produits, on fit aussi la chasse
aux producteurs, chasse qui permit de rapporter à Granite-House
une douzaine de ces chéloniens, véritablement très estimables au
point de vue alimentaire. Le bouillon de tortue, relevé d'herbes
aromatiques et agrémenté de quelques crucifères, attira souvent
des éloges mérités à maître Nab, son préparateur.
Il faut encore citer ici une circonstance heureuse, qui permit de
faire de nouvelles réserves pour l'hiver. Des saumons vinrent par
bandes s'aventurer dans la Mercy et en remontèrent le cours
pendant plusieurs milles. C'était l'époque à laquelle les
femelles, allant rechercher des endroits convenables pour frayer,
précédaient les mâles et faisaient grand bruit à travers les eaux
douces. Un millier de ces poissons, qui mesuraient jusqu'à deux
pieds et demi de longueur, s'engouffra ainsi dans la rivière, et
il suffit d'établir quelques barrages pour en retenir une grande
quantité. On en prit ainsi plusieurs centaines, qui furent salés
et mis en réserve pour le temps où l'hiver, glaçant les cours
d'eau, rendrait toute pêche impraticable.
Ce fut à cette époque que le très intelligent Jup fut élevé aux
fonctions de valet de chambre. Il avait été vêtu d'une jaquette,
d'une culotte courte en toile blanche et d'un tablier dont les
poches faisaient son bonheur, car il y fourrait ses mains et ne
souffrait pas qu'on vînt y fouiller. L'adroit orang avait été
merveilleusement stylé par Nab, et on eût dit que le nègre et le
singe se comprenaient quand ils causaient ensemble. Jup avait,
d'ailleurs, pour Nab une sympathie réelle, et Nab la lui rendait.
À moins qu'on n'eût besoin de ses services, soit pour charrier du
bois, soit pour grimper à la cime de quelque arbre, Jup passait la
plus grande partie de son temps à la cuisine et cherchait à imiter
Nab en tout ce qu'il lui voyait faire. Le maître montrait,
d'ailleurs, une patience et même un zèle extrême à instruire son
élève, et l'élève déployait une intelligence remarquable à
profiter des leçons que lui donnait son maître.
Qu'on juge donc de la satisfaction que procura un jour maître Jup
aux convives de Granite-House, quand, la serviette sur le bras, il
vint, sans qu'ils en eussent été prévenus, les servir à table.
Adroit, attentif, il s'acquitta de son service avec une adresse
parfaite, changeant les assiettes, apportant les plats, versant à
boire, le tout avec un sérieux qui amusa au dernier point les
colons et dont s'enthousiasma Pencroff.
«Jup, du potage!
-- Jup, un peu d'agouti!
-- Jup, une assiette!
-- Jup! Brave Jup! Honnête Jup!»
On n'entendait que cela, et Jup, sans se déconcerter jamais,
répondait à tout, veillait à tout, et il hocha sa tête
intelligente, quand Pencroff, refaisant sa plaisanterie du premier
jour, lui dit:
«Décidément, Jup, il faudra vous doubler vos gages!»
Inutile de dire que l'orang était alors absolument acclimaté à
Granite-House, et qu'il accompagnait souvent ses maîtres dans la
forêt, sans jamais manifester aucune envie de s'enfuir. Il fallait
le voir, alors, marcher de la façon la plus amusante, avec une
canne que Pencroff lui avait faite et qu'il portait sur son épaule
comme un fusil! Si l'on avait besoin de cueillir quelque fruit à
la cime d'un arbre, qu'il était vite en haut! Si la roue du
chariot venait à s'embourber, avec quelle vigueur Jup, d'un seul
coup d'épaule, la remettait en bon chemin!
«Quel gaillard! s'écriait souvent Pencroff. S'il était aussi
méchant qu'il est bon, il n'y aurait pas moyen d'en venir à bout!»
Ce fut vers la fin de janvier que les colons entreprirent de
grands travaux dans la partie centrale de l'île. Il avait été
décidé que, vers les sources du Creek-Rouge, au pied du mont
Franklin, serait fondé un corral, destiné à contenir les
ruminants, dont la présence eût été gênante à Granite-House, et
plus particulièrement ces mouflons, qui devaient fournir la laine
destinée à la confection des vêtements d'hiver.
Chaque matin, la colonie, quelquefois tout entière, le plus
souvent représentée seulement par Cyrus Smith, Harbert et
Pencroff, se rendait aux sources du creek, et, les onaggas aidant,
ce n'était plus qu'une promenade de cinq milles, sous un dôme de
verdure, par cette route nouvellement tracée, qui prit le nom de
«route du Corral.»
Là, un vaste emplacement avait été choisi, au revers même de la
croupe méridionale de la montagne. C'était une prairie, plantée de
bouquets d'arbres, située au pied même d'un contrefort qui la
fermait sur un côté. Un petit rio, né sur ses pentes, après
l'avoir arrosée diagonalement, allait se perdre dans le Creek-
Rouge. L'herbe était fraîche, et les arbres qui croissaient çà et
là permettaient à l'air de circuler librement à sa surface. Il
suffisait donc d'entourer ladite prairie d'une palissade disposée
circulairement, qui viendrait s'appuyer à chaque extrémité sur le
contrefort, et assez élevée pour que des animaux, même les plus
agiles, ne pussent la franchir. Cette enceinte pourrait contenir,
en même temps qu'une centaine d'animaux à cornes, mouflons ou
chèvres sauvages, les petits qui viendraient à naître par la
suite.
Le périmètre du corral fut donc tracé par l'ingénieur, et on dut
procéder à l'abattage des arbres nécessaires à la construction de
la palissade; mais, comme le percement de la route avait déjà
nécessité le sacrifice d'un certain nombre de troncs, on les
charria, et ils fournirent une centaine de pieux, qui furent
solidement implantés dans le sol.
À la partie antérieure de la palissade, une entrée assez large fut
ménagée et fermée par une porte à deux battants faits de forts
madriers, que devaient consolider des barres extérieures.
La construction de ce corral ne demanda pas moins de trois
semaines, car, outre les travaux de palissade, Cyrus Smith éleva
de vastes hangars en planches, sous lesquels les ruminants
pourraient se réfugier.
D'ailleurs, il avait été nécessaire d'établir ces constructions
avec une extrême solidité, car les mouflons sont de robustes
animaux, et leurs premières violences étaient à craindre. Les
pieux, pointus à leur extrémité supérieure, qui fut durcie au feu,
avaient été rendus solidaires au moyen de traverses boulonnées,
et, de distance en distance, des étais assuraient la solidité de
l'ensemble.
Le corral terminé, il s'agissait d'opérer une grande battue au
pied du mont Franklin, au milieu des pâturages fréquentés par les
ruminants. Cette opération se fit le 7 février, par une belle
journée d'été, et tout le monde y prit part. Les deux onaggas,
assez bien dressés déjà et montés par Gédéon Spilett et Harbert,
rendirent de grands services dans cette circonstance.
La manoeuvre consistait uniquement à rabattre les mouflons et les
chèvres, en resserrant peu à peu le cercle de battue autour d'eux.
Aussi Cyrus Smith, Pencroff, Nab, Jup se postèrent-ils en divers
points du bois, tandis que les deux cavaliers et Top galopaient
dans un rayon d'un demi-mille autour du corral.
Les mouflons étaient nombreux dans cette portion de l'île. Ces
beaux animaux, grands comme des daims, les cornes plus fortes que
celles du bélier, la toison grisâtre et mêlée de longs poils,
ressemblaient à des argalis.
Elle fut fatigante, cette journée de chasse! que d'allées et
venues, que de courses et contre-courses, que de cris proférés!
Sur une centaine de mouflons qui furent rabattus, plus des deux
tiers échappèrent aux rabatteurs; mais, en fin de compte, une
trentaine de ces ruminants et une dizaine de chèvres sauvages, peu
à peu repoussés vers le corral, dont la porte ouverte semblait
leur offrir une issue, s'y jetèrent et purent être emprisonnés. En
somme, le résultat fut satisfaisant, et les colons n'eurent pas à
se plaindre. La plupart de ces mouflons étaient des femelles, dont
quelques-unes ne devaient pas tarder à mettre bas. Il était donc
certain que le troupeau prospérerait, et que non seulement la
laine, mais aussi les peaux abonderaient dans un temps peu
éloigné.
Ce soir-là, les chasseurs revinrent exténués à Granite-House.
Cependant, le lendemain, ils n'en retournèrent pas moins visiter
le corral. Les prisonniers avaient bien essayé de renverser la
palissade, mais ils n'y avaient point réussi, et ils ne tardèrent
pas à se tenir plus tranquilles.
Pendant ce mois de février, il ne se passa aucun événement de
quelque importance. Les travaux quotidiens se poursuivirent avec
méthode, et, en même temps qu'on améliorait les routes du corral
et du port Ballon, une troisième fut commencée, qui, partant de
l'enclos, se dirigea vers la côte occidentale. La portion encore
inconnue de l'île Lincoln était toujours celle de ces grands bois
qui couvraient la presqu'île Serpentine, où se réfugiaient les
fauves, dont Gédéon Spilett comptait bien purger son domaine.
Avant que la froide saison reparût, les soins les plus assidus
furent donnés également à la culture des plantes sauvages qui
avaient été transplantées de la forêt sur le plateau de Grande-
vue. Harbert ne revenait guère d'une excursion sans rapporter
quelques végétaux utiles. Un jour, c'étaient des échantillons de
la tribu des chicoracées, dont la graine même pouvait fournir par
la pression une huile excellente; un autre, c'était une oseille
commune, dont les propriétés anti-scorbutiques n'étaient point à
dédaigner; puis, quelques-uns de ces précieux tubercules qui ont
été cultivés de tout temps dans l'Amérique méridionale, ces pommes
de terre, dont on compte aujourd'hui plus de deux cents espèces.
Le potager, maintenant bien entretenu, bien arrosé, bien défendu
contre les oiseaux, était divisé en petits carrés, où poussaient
laitues, vitelottes, oseille, raves, raifort et autres crucifères.
La terre, sur ce plateau, était prodigieusement féconde, et l'on
pouvait espérer que les récoltes y seraient abondantes.
Les boissons variées ne manquaient pas non plus, et, à la
condition de ne pas exiger de vin, les plus difficiles ne devaient
pas se plaindre. Au thé d'Oswego fourni par les monardes didymes,
et à la liqueur fermentée extraite des racines du dragonnier,
Cyrus Smith avait ajouté une véritable bière; il la fabriqua avec
les jeunes pousses de «l'abies nigra», qui, après avoir bouilli et
fermenté, donnèrent cette boisson agréable et particulièrement
hygiénique que les anglo-américains nomment «spring-berr», c'est-
à-dire bière de sapin.
Vers la fin de l'été, la basse-cour possédait un beau couple
d'outardes, qui appartenaient à l'espèce «houbara», caractérisée
par une sorte de mantelet de plumes, une douzaine de souchets,
dont la mandibule supérieure était prolongée de chaque côté par un
appendice membraneux, et de magnifiques coqs, noirs de crête, de
caroncule et d'épiderme, semblables aux coqs de Mozambique, qui se
pavanaient sur la rive du lac.
Ainsi donc, tout réussissait, grâce à l'activité de ces hommes
courageux et intelligents. La providence faisait beaucoup pour
eux, sans doute; mais, fidèles au grand précepte, ils s'aidaient
d'abord, et le ciel leur venait ensuite en aide.
Après ces chaudes journées d'été, le soir, quand les travaux
étaient terminés, au moment où se levait la brise de mer, ils
aimaient à s'asseoir sur la lisière du plateau de Grande-vue, sous
une sorte de véranda couverte de plantes grimpantes, que Nab avait
élevée de ses propres mains. Là, ils causaient, ils
s'instruisaient les uns les autres, ils faisaient des plans, et la
grosse bonne humeur du marin réjouissait incessamment ce petit
monde, dans lequel la plus parfaite harmonie n'avait jamais cessé
de régner.
On parlait aussi du pays, de la chère et grande Amérique. Où en
était cette guerre de sécession?
Elle n'avait évidemment pu se prolonger! Richmond était
promptement tombée, sans doute, aux mains du général Grant! La
prise de la capitale des confédérés avait dû être le dernier acte
de cette funeste lutte! Maintenant, le nord avait triomphé pour la
bonne cause. Ah! Qu'un journal eût été le bienvenu pour les exilés
de l'île Lincoln! Voilà onze mois que toute communication entre
eux et le reste des humains avait été interrompue, et, avant peu,
le 24 mars, arrivait l'anniversaire de ce jour où le ballon les
jeta sur cette côte inconnue! Ils n'étaient alors que des
naufragés, ne sachant pas même s'ils pourraient disputer aux
éléments leur misérable vie! Et maintenant, grâce au savoir de
leur chef, grâce à leur propre intelligence, c'étaient de
véritables colons, munis d'armes, d'outils, d'instruments, qui
avaient su transformer à leur profit les animaux, les plantes et
les minéraux de l'île, c'est-à-dire les trois règnes de la nature!
Oui! Ils causaient souvent de toutes ces choses et formaient
encore bien des projets d'avenir!
Quant à Cyrus Smith, la plupart du temps silencieux, il écoutait
ses compagnons plus souvent qu'il ne parlait. Parfois, il souriait
à quelque réflexion d'Harbert, à quelque boutade de Pencroff,
mais, toujours et partout, il songeait à ces faits inexplicables,
à cette étrange énigme dont le secret lui échappait encore!
CHAPITRE IX
Le temps changea pendant la première semaine de mars.
Il y avait eu pleine lune au commencement du mois, et les chaleurs
étaient toujours excessives. On sentait que l'atmosphère était
imprégnée d'électricité, et une période plus ou moins longue de
temps orageux était réellement à craindre. En effet, le 2, le
tonnerre gronda avec une extrême violence. Le vent soufflait de
l'est, et la grêle attaqua directement la façade de Granite-House,
en crépitant comme une volée de mitraille. Il fallut fermer
hermétiquement la porte et les volets des fenêtres, sans quoi tout
eût été inondé à l'intérieur des chambres. En voyant tomber ces
grêlons, dont quelques-uns avaient la grosseur d'un oeuf de
pigeon, Pencroff n'eut qu'une idée: c'est que son champ de blé
courait les dangers les plus sérieux.
Et aussitôt il courut à son champ, où les épis commençaient déjà à
lever leur petite tête verte, et, au moyen d'une grosse toile, il
parvint à protéger sa récolte. Il fut lapidé à sa place, mais il
ne s'en plaignit pas.
Ce mauvais temps dura huit jours, pendant lesquels le tonnerre ne
cessa de rouler dans les profondeurs du ciel. Entre deux orages,
on l'entendait encore gronder sourdement hors des limites de
l'horizon; puis, il reprenait avec une nouvelle fureur. Le ciel
était zébré d'éclairs, et la foudre frappa plusieurs arbres de
l'île, entre autres un énorme pin qui s'élevait près du lac, à la
lisière de la forêt. Deux ou trois fois aussi, la grève fut
atteinte par le fluide électrique, qui fondit le sable et le
vitrifia. En retrouvant ces fulgurites, l'ingénieur fut amené à
croire qu'il serait possible de garnir les fenêtres de vitres
épaisses et solides, qui pussent défier le vent, la pluie et la
grêle.
Les colons, n'ayant pas de travaux pressés à faire au dehors,
profitèrent du mauvais temps pour travailler à l'intérieur de
Granite-House, dont l'aménagement se perfectionnait et se
complétait de jour en jour. L'ingénieur installa un tour, qui lui
permit de tourner quelques ustensiles de toilette ou de cuisine,
et particulièrement des boutons, dont le défaut se faisait
vivement sentir. Un râtelier avait été installé pour les armes,
qui étaient entretenues avec un soin extrême, et ni les étagères,
ni les armoires ne laissaient à désirer. On sciait, on rabotait,
on limait, on tournait, et pendant toute cette période de mauvais
temps on n'entendait que le grincement des outils ou les
ronflements du tour, qui répondaient aux grondements du tonnerre.
Maître Jup n'avait point été oublié, et il occupait une chambre à
part, près du magasin général, sorte de cabine avec cadre toujours
rempli de bonne litière, qui lui convenait parfaitement.
«Avec ce brave Jup, jamais de récrimination, répétait souvent
Pencroff, jamais de réponse inconvenante! quel domestique, Nab,
quel domestique!
-- Mon élève, répondait Nab, et bientôt mon égal!
-- Ton supérieur, ripostait en riant le marin, car enfin toi, Nab,
tu parles, et lui, ne parle pas!»
Il va sans dire que Jup était maintenant au courant du service. Il
battait les habits, il tournait la broche, il balayait les
chambres, il servait à table, il rangeait le bois, et -- détail
qui enchantait Pencroff -- il ne se couchait jamais sans être venu
border le digne marin dans son lit.
Quant à la santé des membres de la colonie, bipèdes ou bimanes,
quadrumanes ou quadrupèdes, elle ne laissait rien à désirer. Avec
cette vie au grand air, sur ce sol salubre, sous cette zone
tempérée, travaillant de la tête et de la main, ils ne pouvaient
croire que la maladie dût jamais les atteindre.
Tous se portaient merveilleusement bien, en effet.
Harbert avait déjà grandi de deux pouces depuis un an. Sa figure
se formait et devenait plus mâle, et il promettait d'être un homme
aussi accompli au physique qu'au moral. D'ailleurs, il profitait
pour s'instruire de tous les loisirs que lui laissaient les
occupations manuelles, il lisait les quelques livres trouvés dans
la caisse, et, après les leçons pratiques qui ressortaient de la
nécessité même de sa position, il trouvait dans l'ingénieur pour
les sciences, dans le reporter pour les langues, des maîtres qui
se plaisaient à compléter son éducation.
L'idée fixe de l'ingénieur était de transmettre au jeune garçon
tout ce qu'il savait, de l'instruire par l'exemple autant que par
la parole, et Harbert profitait largement des leçons de son
professeur.
«Si je meurs, pensait Cyrus Smith, c'est lui qui me remplacera!»
La tempête prit fin vers le 9 mars, mais le ciel demeura couvert
de nuages pendant tout ce dernier mois de l'été. L'atmosphère,
violemment troublée par ces commotions électriques, ne put
recouvrer sa pureté antérieure, et il y eut presque invariablement
des pluies et des brouillards, sauf trois ou quatre belles
journées qui favorisèrent des excursions de toutes sortes.
Vers cette époque, l'onagga femelle mit bas un petit qui
appartenait au même sexe que sa mère, et qui vint à merveille. Au
corral, il y eut, dans les mêmes circonstances, accroissement du
troupeau de mouflons, et plusieurs agneaux bêlaient déjà sous les
hangars, à la grande joie de Nab et d'Harbert, qui avaient chacun
leur favori parmi les nouveaux-nés.
On tenta aussi un essai de domestication pour les pécaris, essai
qui réussit pleinement. Une étable fut construite près de la
basse-cour et compta bientôt plusieurs petits en train de se
civiliser, c'est-à-dire de s'engraisser par les soins de Nab.
Maître Jup, chargé de leur apporter la nourriture quotidienne,
eaux de vaisselle, rognures de cuisine, etc., s'acquittait
consciencieusement de sa tâche. Il lui arrivait bien, parfois, de
s'égayer aux dépens de ses petits pensionnaires et de leur tirer
la queue, mais c'était malice et non méchanceté, car ces petites
queues tortillées l'amusaient comme un jouet, et son instinct
était celui d'un enfant. Un jour de ce mois de mars, Pencroff,
causant avec l'ingénieur, rappela à Cyrus Smith une promesse que
celui-ci n'avait pas encore eu le temps de remplir.
«Vous aviez parlé d'un appareil qui supprimerait les longues
échelles de Granite-House, Monsieur Cyrus, lui dit-il. Est-ce que
vous ne l'établirez pas quelque jour?
-- Vous voulez parler d'une sorte d'ascenseur! répondit Cyrus
Smith.
-- Appelons cela un ascenseur, si vous voulez, répondit le marin.
Le nom n'y fait rien, pourvu que cela nous monte sans fatigue
jusqu'à notre demeure.
-- Rien ne sera plus facile, Pencroff, mais est-ce bien utile?
-- Certes, Monsieur Cyrus. Après nous être donné le nécessaire,
pensons un peu au confortable. Pour les personnes, ce sera du
luxe, si vous voulez; mais pour les choses, c'est indispensable!
Ce n'est pas déjà si commode de grimper à une longue échelle,
quand on est lourdement chargé!
-- Eh bien, Pencroff, nous allons essayer de vous contenter,
répondit Cyrus Smith.
-- Mais vous n'avez pas de machine à votre disposition.
-- Nous en ferons.
-- Une machine à vapeur?
-- Non, une machine à eau.»
Et, en effet, pour manoeuvrer son appareil, une force naturelle
était là à la disposition de l'ingénieur, et que celui-ci pouvait
utiliser sans grande difficulté.
Pour cela, il suffisait d'augmenter le débit de la petite
dérivation faite au lac qui fournissait l'eau à l'intérieur de
Granite-House. L'orifice ménagé entre les pierres et les herbes, à
l'extrémité supérieure du déversoir, fut donc accru, ce qui
produisit au fond du couloir une forte chute, dont le trop-plein
se déversa par le puits intérieur. Au-dessous de cette chute,
l'ingénieur installa un cylindre à palettes qui se raccordait à
l'extérieur avec une roue enroulée d'un fort câble supportant une
banne. De cette façon, au moyen d'une longue corde qui tombait
jusqu'au sol et qui permettait d'embrayer ou de désembrayer le
moteur hydraulique, on pouvait s'élever dans la banne jusqu'à la
porte de Granite-House.
Ce fut le 17 mars que l'ascenseur fonctionna pour la première
fois, et à la satisfaction commune.
Dorénavant, tous les fardeaux, bois, charbons, provisions et
colons eux-mêmes furent hissés par ce système si simple, qui
remplaça l'échelle primitive, que personne ne songea à regretter.
Top se montra particulièrement enchanté de cette amélioration, car
il n'avait pas et ne pouvait avoir l'adresse de maître Jup pour
gravir des échelons, et bien des fois c'était sur le dos de Nab,
ou même sur celui de l'orang, qu'il avait dû faire l'ascension de
Granite-House.
Vers cette époque aussi, Cyrus Smith essaya de fabriquer du verre,
et il dut d'abord approprier l'ancien four à poteries à cette
nouvelle destination.
Cela présentait d'assez grandes difficultés; mais après plusieurs
essais infructueux, il finit par réussir à monter un atelier de
verrerie, que Gédéon Spilett et Harbert, les aides naturels de
l'ingénieur, ne quittèrent pas pendant quelques jours.
Quant aux substances qui entrent dans la composition du verre, ce
sont uniquement du sable, de la craie et de la soude (carbonate ou
sulfate). Or, le rivage fournissait le sable, la chaux fournissait
la craie, les plantes marines fournissaient la soude, les pyrites
fournissaient l'acide sulfurique, et le sol fournissait la houille
pour chauffer le four à la température voulue. Cyrus Smith se
trouvait donc dans les conditions nécessaires pour opérer.
L'outil dont la fabrication offrit le plus de difficulté fut la
«canne» du verrier, tube de fer, long de cinq à six pieds, qui
sert à recueillir par un de ses bouts la matière que l'on
maintient à l'état de fusion. Mais au moyen d'une bande de fer,
longue et mince, qui fut roulée comme un canon de fusil, Pencroff
réussit à fabriquer cette canne, et elle fut bientôt en état de
fonctionner.
Le 28 mars, le four fut chauffé vivement. Cent parties de sable,
trente-cinq de craie, quarante de sulfate de soude, mêlées à deux
ou trois parties de charbon en poudre, composèrent la substance,
qui fut déposée dans les creusets en terre réfractaire. Lorsque la
température élevée du four l'eut réduite à l'état liquide ou
plutôt à l'état pâteux, Cyrus Smith «cueillit» avec la canne une
certaine quantité de cette pâte; il la tourna et la retourna sur
une plaque de métal préalablement disposée, de manière à lui
donner la forme convenable pour le soufflage; puis il passa la
canne à Harbert en lui disant de souffler par l'autre extrémité.
«Comme pour faire des bulles de savon? demanda le jeune garçon.
-- Exactement», répondit l'ingénieur.
Et Harbert, gonflant ses joues, souffla tant et si bien dans la
canne, en ayant soin de la tourner sans cesse, que son souffle
dilata la masse vitreuse.
D'autres quantités de substance en fusion furent ajoutées à la
première, et il en résulta bientôt une bulle qui mesurait un pied
de diamètre. Alors Cyrus Smith reprit la canne des mains
d'Harbert, et, lui imprimant un mouvement de pendule, il finit par
allonger la bulle malléable, de manière à lui donner une forme
cylindro-conique.
L'opération du soufflage avait donc donné un cylindre de verre
terminé par deux calottes hémisphériques, qui furent facilement
détachées au moyen d'un fer tranchant mouillé d'eau froide; puis,
par le même procédé, ce cylindre fut fendu dans sa longueur, et,
après avoir été rendu malléable par une seconde chauffe, il fut
étendu sur une plaque et plané au moyen d'un rouleau de bois.
La première vitre était donc fabriquée, et il suffisait de
recommencer cinquante fois l'opération pour avoir cinquante
vitres. Aussi les fenêtres de Granite-House furent-elles bientôt
garnies de plaques diaphanes, pas très blanches peut-être, mais
suffisamment transparentes.
Quant à la gobeleterie, verres et bouteilles, ce ne fut qu'un jeu.
On les acceptait, d'ailleurs, tels qu'ils venaient au bout de la
canne. Pencroff avait demandé la faveur de «souffler» à son tour,
et c'était un plaisir pour lui, mais il soufflait si fort que ses
produits affectaient les formes les plus réjouissantes, qui
faisaient son admiration.
Pendant une des excursions qui furent faites à cette époque, un
nouvel arbre fut découvert, dont les produits vinrent encore
accroître les ressources alimentaires de la colonie.
Cyrus Smith et Harbert, tout en chassant, s'étaient aventurés un
jour dans la forêt du Far-West, sur la gauche de la Mercy, et,
comme toujours, le jeune garçon faisait mille questions à
l'ingénieur, auxquelles celui-ci répondait de grand coeur. Mais il
en est de la chasse comme de toute occupation ici-bas, et quand on
n'y met pas le zèle voulu, il y a bien des raisons pour ne point
réussir.
Or, comme Cyrus Smith n'était pas chasseur et que, d'un autre
côté, Harbert parlait chimie et physique, ce jour-là, bien des
kangourous, des cabiais ou des agoutis passèrent à bonne portée,
qui échappèrent pourtant au fusil du jeune garçon. Il s'ensuivit
donc que, la journée étant déjà avancée, les deux chasseurs
risquaient fort d'avoir fait une excursion inutile, quand Harbert,
s'arrêtant et poussant un cri de joie, s'écria:
«Ah! Monsieur Cyrus, voyez-vous cet arbre?»
Et il montrait un arbuste plutôt qu'un arbre, car il ne se
composait que d'une tige simple, revêtue d'une écorce squammeuse,
qui portait des feuilles zébrées de petites veines parallèles.
«Et quel est cet arbre qui ressemble à un petit palmier? demanda
Cyrus Smith.
-- C'est un «cycas revoluta», dont j'ai le portrait dans notre
dictionnaire d'histoire naturelle!
-- Mais je ne vois point de fruit à cet arbuste?
-- Non, Monsieur Cyrus, répondit Harbert, mais son tronc contient
une farine que la nature nous fournit toute moulue.
-- C'est donc l'arbre à pain?
-- Oui! L'arbre à pain.
-- Eh bien, mon enfant, répondit l'ingénieur, voilà une précieuse
découverte, en attendant notre récolte de froment. À l'ouvrage, et
fasse le ciel que tu ne te sois pas trompé!»
Harbert ne s'était pas trompé. Il brisa la tige d'un cycas, qui
était composée d'un tissu glandulaire et renfermait une certaine
quantité de moelle farineuse, traversée de faisceaux ligneux,
séparés par des anneaux de même substance disposés
concentriquement. À cette fécule se mêlait un suc mucilagineux
d'une saveur désagréable, mais qu'il serait facile de chasser par
la pression. Cette substance cellulaire formait une véritable
farine de qualité supérieure, extrêmement nourrissante, et dont,
autrefois, les lois japonaises défendaient l'exportation.
Cyrus Smith et Harbert, après avoir bien étudié la portion du Far-
West où poussaient ces cycas, prirent des points de repère et
revinrent à Granite-House, où ils firent connaître leur
découverte.
Le lendemain, les colons allaient à la récolte, et Pencroff, de
plus en plus enthousiaste de son île, disait à l'ingénieur:
«Monsieur Cyrus, croyez-vous qu'il y ait des îles à naufragés?
-- Qu'entendez-vous par là, Pencroff?
-- Eh bien, j'entends des îles créées spécialement pour qu'on y
fasse convenablement naufrage, et sur lesquelles de pauvres
diables puissent toujours se tirer d'affaire!
-- Cela est possible, répondit en souriant l'ingénieur.
-- Cela est certain, monsieur, répondit Pencroff, et il est non
moins certain que l'île Lincoln en est une!»
On revint à Granite-House avec une ample moisson de tiges de
cycas. L'ingénieur établit une presse afin d'extraire le suc
mucilagineux mêlé à la fécule, et il obtint une notable quantité
de farine qui, sous la main de Nab, se transforma en gâteaux et en
puddings. Ce n'était pas encore le vrai pain de froment, mais on y
touchait presque.
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