À une heure après midi, les colons étaient arrivés au fond de la
baie Washington, et, à ce moment, ils avaient franchi une distance
de vingt milles.
On fit halte pour déjeuner.
Là commençait une côte irrégulière, bizarrement déchiquetée et
couverte par une longue ligne de ces écueils qui succédaient aux
bancs de sable, et que la marée, étale en ce moment, ne devait pas
tarder à découvrir. On voyait les souples ondulations de la mer,
brisées aux têtes de rocs, s'y développer en longues franges
écumeuses. De ce point jusqu'au cap Griffe, la grève était peu
spacieuse et resserrée entre la lisière des récifs et celle de la
forêt.
La marche allait donc devenir plus difficile, car d'innombrables
roches éboulées encombraient le rivage.
La muraille de granit tendait aussi à s'exhausser de plus en plus,
et, des arbres qui la couronnaient en arrière, on ne pouvait voir
que les cimes verdoyantes, qu'aucun souffle n'animait.
Après une demi-heure de repos, les colons se remirent en route, et
leurs yeux ne laissèrent pas un point inobservé des récifs et de
la grève. Pencroff et Nab s'aventurèrent même au milieu des
écueils, toutes les fois qu'un objet attirait leur regard. Mais
d'épave, point, et ils étaient trompés par quelque conformation
bizarre des roches. Ils purent constater, toutefois, que les
coquillages comestibles abondaient sur cette plage, mais elle ne
pourrait être fructueusement exploitée que lorsqu'une
communication aurait été établie entre les deux rives de la Mercy,
et aussi quand les moyens de transport seraient perfectionnés.
Ainsi donc, rien de ce qui avait rapport au naufrage présumé
n'apparaissait sur ce littoral, et cependant un objet de quelque
importance, la coque d'un bâtiment par exemple, eût été visible
alors, ou ses débris eussent été portés au rivage, comme l'avait
été cette caisse, trouvée à moins de vingt milles de là. Mais il
n'y avait rien.
Vers trois heures, Cyrus Smith et ses compagnons arrivèrent à une
étroite crique bien fermée, à laquelle n'aboutissait aucun cours
d'eau. Elle formait un véritable petit port naturel, invisible du
large, auquel aboutissait une étroite passe, que les écueils
ménageaient entre eux. Au fond de cette crique, quelque violente
convulsion avait déchiré la lisière rocheuse, et une coupée,
évidée en pente douce, donnait accès au plateau supérieur, qui
pouvait être situé à moins de dix milles du cap Griffe, et, par
conséquent, à quatre milles en droite ligne du plateau de Grande-
vue.
Gédéon Spilett proposa à ses compagnons de faire halte en cet
endroit. On accepta, car la marche avait aiguisé l'appétit de
chacun, et, bien que ce ne fût pas l'heure du dîner, personne ne
refusa de se réconforter d'un morceau de venaison. Ce lunch devait
permettre d'attendre le souper à Granite-House. Quelques minutes
après, les colons, assis au pied d'un magnifique bouquet de pins
maritimes, dévoraient les provisions que Nab avait tirées de son
havre-sac.
L'endroit était élevé de cinquante à soixante pieds au-dessus du
niveau de la mer. Le rayon de vue était donc assez étendu, et,
passant par-dessus les dernières roches du cap, il allait se
perdre jusque dans la baie de l'Union. Mais ni l'îlot, ni le
plateau de Grande-vue n'étaient visibles et ne pouvaient l'être
alors, car le relief du sol et le rideau des grands arbres
masquaient brusquement l'horizon du nord.
Inutile d'ajouter que, malgré l'étendue de mer que les
explorateurs pouvaient embrasser, et bien que la lunette de
l'ingénieur eût parcouru point à point toute cette ligne
circulaire sur laquelle se confondaient le ciel et l'eau, aucun
navire ne fut aperçu. De même, sur toute cette partie du littoral
qui restait encore à explorer, la lunette fut promenée avec le
même soin depuis la grève jusqu'aux récifs, et aucune épave
n'apparut dans le champ de l'instrument.
«Allons, dit Gédéon Spilett, il faut en prendre son parti et se
consoler en pensant que nul ne viendra nous disputer la possession
de l'île Lincoln!
-- Mais enfin, ce grain de plomb! dit Harbert. Il n'est pourtant
pas imaginaire, je suppose!
-- Mille diables, non! s'écria Pencroff, en pensant à sa
mâchelière absente.
-- Alors que conclure? demanda le reporter.
-- Ceci, répondit l'ingénieur: c'est qu'il y a trois mois au plus,
un navire, volontairement ou non, a atterri...
-- Quoi! Vous admettriez, Cyrus, qu'il s'est englouti sans laisser
aucune trace? s'écria le reporter.
-- Non, mon cher Spilett, mais remarquez que s'il est certain
qu'un être humain a mis le pied sur cette île, il ne paraît pas
moins certain qu'il l'a quittée maintenant.
-- Alors, si je vous comprends bien, Monsieur Cyrus, dit Harbert,
le navire serait reparti?...
-- Évidemment.
-- Et nous aurions perdu sans retour une occasion de nous
rapatrier? dit Nab.
-- Sans retour, je le crains.
-- Eh bien! Puisque l'occasion est perdue, en route», dit
Pencroff, qui avait déjà la nostalgie de Granite-House.
Mais, à peine s'était-il levé, que les aboiements de Top
retentirent avec force, et le chien sortit du bois, en tenant dans
sa gueule un lambeau d'étoffe souillée de boue.
Nab arracha ce lambeau de la bouche du chien.
C'était un morceau de forte toile.
Top aboyait toujours, et, par ses allées et venues, il semblait
inviter son maître à le suivre dans la forêt.
«Il y a là quelque chose qui pourrait bien expliquer mon grain de
plomb! s'écria Pencroff.
-- Un naufragé! répondit Harbert.
-- Blessé, peut-être! dit Nab.
-- Ou mort!» répondit le reporter.
Et tous se précipitèrent sur les traces du chien, entre ces grands
pins qui formaient le premier rideau de la forêt. À tout hasard,
Cyrus Smith et ses compagnons avaient préparé leurs armes.
Ils durent s'avancer assez profondément sous bois; mais, à leur
grand désappointement, ils ne virent encore aucune empreinte de
pas. Broussailles et lianes étaient intactes, et il fallut même
les couper à la hache, comme on avait fait dans les épaisseurs les
plus profondes de la forêt. Il était donc difficile d'admettre
qu'une créature humaine eût déjà passé par là, et cependant Top
allait et venait, non comme un chien qui cherche au hasard, mais
comme un être doué de volonté qui suit une idée.
Après sept à huit minutes de marche, Top s'arrêta.
Les colons, arrivés à une sorte de clairière, bordée de grands
arbres, regardèrent autour d'eux et ne virent rien, ni sous les
broussailles, ni entre les troncs d'arbres.
«Mais qu'y a-t-il, Top?» dit Cyrus Smith.
Top aboya avec plus de force, en sautant au pied d'un gigantesque
pin.
Tout à coup, Pencroff de s'écrier:
«Ah! bon! Ah! parfait!
-- Qu'est-ce? demanda Gédéon Spilett.
-- Nous cherchons une épave sur mer ou sur terre!
-- Eh bien?
-- Eh bien, c'est en l'air qu'elle se trouve!»
Et le marin montra une sorte de grand haillon blanchâtre, accroché
à la cime du pin, et dont Top avait rapporté un morceau tombé sur
le sol.
«Mais ce n'est point là une épave! s'écria Gédéon Spilett.
-- Demande pardon! répondit Pencroff.
-- Comment? C'est?...
-- C'est tout ce qui reste de notre bateau aérien, de notre ballon
qui s'est échoué là-haut, au sommet de cet arbre!»
Pencroff ne se trompait pas, et il poussa un hurrah magnifique, en
ajoutant:
«En voilà de la bonne toile! Voilà de quoi nous fournir de linge
pendant des années! Voilà de quoi faire des mouchoirs et des
chemises! Hein! Monsieur Spilett, qu'est-ce que vous dites d'une
île où les chemises poussent sur les arbres?»
C'était vraiment une heureuse circonstance pour les colons de
l'île Lincoln, que l'aérostat, après avoir fait son dernier bond
dans les airs, fût retombé sur l'île et qu'ils eussent cette
chance de le retrouver.
Ou ils garderaient l'enveloppe sous cette forme, s'ils voulaient
tenter une nouvelle évasion par les airs, ou ils emploieraient
fructueusement ces quelques centaines d'aunes d'une toile de coton
de belle qualité, quand elle serait débarrassée de son vernis.
Comme on le pense bien, la joie de Pencroff fut unanimement et
vivement partagée.
Mais cette enveloppe, il fallait l'enlever de l'arbre sur lequel
elle pendait, pour la mettre en lieu sûr, et ce ne fut pas un
petit travail. Nab, Harbert et le marin, étant montés à la cime de
l'arbre, durent faire des prodiges d'adresse pour dégager l'énorme
aérostat dégonflé.
L'opération dura près de deux heures, et non seulement
l'enveloppe, avec sa soupape, ses ressorts, sa garniture de
cuivre, mais le filet, c'est-à-dire un lot considérable de
cordages et de cordes, le cercle de retenue et l'ancre du ballon
étaient sur le sol. L'enveloppe, sauf la fracture, était en bon
état, et, seul, son appendice inférieur avait été déchiré.
C'était une fortune qui était tombée du ciel.
«Tout de même, Monsieur Cyrus, dit le marin, si nous nous décidons
jamais à quitter l'île, ce ne sera pas en ballon, n'est-ce pas? Ça
ne va pas où on veut, les navires de l'air, et nous en savons
quelque chose! Voyez-vous, si vous m'en croyez, nous construirons
un bon bateau d'une vingtaine de tonneaux, et vous me laisserez
découper dans cette toile une misaine et un foc. Quant au reste,
il servira à nous habiller!
-- Nous verrons, Pencroff, répondit Cyrus Smith, nous verrons.
-- En attendant, il faut mettre tout cela en sûreté», dit Nab. En
effet, on ne pouvait songer à transporter à Granite-House cette
charge de toile, de cordes, de cordages, dont le poids était
considérable, et, en attendant un véhicule convenable pour les
charrier, il importait de ne pas laisser plus longtemps ces
richesses à la merci du premier ouragan. Les colons, réunissant
leurs efforts, parvinrent à traîner le tout jusqu'au rivage, où
ils découvrirent une assez vaste cavité rocheuse, que ni le vent,
ni la pluie, ni la mer ne pouvaient visiter, grâce à son
orientation.
«Il nous fallait une armoire, nous avons une armoire, dit
Pencroff; mais comme elle ne ferme pas à clef, il sera prudent
d'en dissimuler l'ouverture. Je ne dis pas cela pour les voleurs à
deux pieds, mais pour les voleurs à quatre pattes!»
À six heures du soir, tout était emmagasiné, et, après avoir donné
à la petite échancrure qui formait la crique le nom très justifié
de «port ballon», on reprit le chemin du cap Griffe. Pencroff et
l'ingénieur causaient de divers projets qu'il convenait de mettre
à exécution dans le plus bref délai. Il fallait avant tout jeter
un pont sur la Mercy, afin d'établir une communication facile avec
le sud de l'île; puis, le chariot reviendrait chercher l'aérostat,
car le canot n'eût pu suffire à le transporter; puis, on
construirait une chaloupe pontée; puis, Pencroff la gréerait en
cotre, et l'on pourrait entreprendre des voyages de
circumnavigation... autour de l'île; puis, etc.
Cependant, la nuit venait, et le ciel était déjà sombre, quand les
colons atteignirent la pointe de l'épave, à l'endroit même où ils
avaient découvert la précieuse caisse. Mais là, pas plus
qu'ailleurs, il n'y avait rien qui indiquât qu'un naufrage
quelconque se fût produit, et il fallut bien en revenir aux
conclusions précédemment formulées par Cyrus Smith. De la pointe
de l'épave à Granite-House, il restait encore quatre milles, et
ils furent vite franchis; mais il était plus de minuit, quand,
après avoir suivi le littoral jusqu'à l'embouchure de la Mercy,
les colons arrivèrent au premier coude formé par la rivière.
Là, le lit mesurait une largeur de quatre-vingts pieds, qu'il
était malaisé de franchir, mais Pencroff s'était chargé de vaincre
cette difficulté, et il fut mis en demeure de le faire.
Il faut en convenir, les colons étaient exténués.
L'étape avait été longue, et l'incident du ballon n'avait pas été
pour reposer leurs jambes et leurs bras. Ils avaient donc hâte
d'être rentrés à Granite-House pour souper et dormir, et si le
pont eût été construit, en un quart d'heure ils se fussent trouvés
à domicile.
La nuit était très obscure. Pencroff se prépara alors à tenir sa
promesse, en faisant une sorte de radeau qui permettrait d'opérer
le passage de la Mercy. Nab et lui, armés de haches, choisirent
deux arbres voisins de la rive, dont ils comptaient faire une
sorte de radeau, et ils commencèrent à les attaquer par leur base.
Cyrus Smith et Gédéon Spilett, assis sur la berge, attendaient que
le moment fût venu d'aider leurs compagnons, tandis que Harbert
allait et venait, sans trop s'écarter.
Tout à coup, le jeune garçon, qui avait remonté la rivière, revint
précipitamment, et, montrant la Mercy en amont:
«Qu'est-ce donc qui dérive là?» s'écria-t-il.
Pencroff interrompit son travail, et il aperçut un objet mobile
qui apparaissait confusément dans l'ombre.
«Un canot!» dit-il.
Tous s'approchèrent et virent, à leur extrême surprise, une
embarcation qui suivait le fil de l'eau.
«Oh! du canot!» cria le marin par un reste d'habitude
professionnelle, et sans penser que mieux peut-être eût valu
garder le silence.
Pas de réponse. L'embarcation dérivait toujours, et elle n'était
plus qu'à une dizaine de pas, quand le marin s'écria:
«Mais c'est notre pirogue! Elle a rompu son amarre et elle a suivi
le courant! Il faut avouer qu'elle arrivera à propos!
-- Notre pirogue?...» murmura l'ingénieur.
Pencroff avait raison. C'était bien le canot, dont l'amarre
s'était brisée, sans doute, et qui revenait tout seul des sources
de la Mercy! Il était donc important de le saisir au passage avant
qu'il fût entraîné par le rapide courant de la rivière, au delà de
son embouchure, et c'est ce que Nab et Pencroff firent adroitement
au moyen d'une longue perche.
Le canot accosta la rive. L'ingénieur, s'y embarquant le premier,
en saisit l'amarre et s'assura au toucher que cette amarre avait
été réellement usée par son frottement sur des roches.
«Voilà, lui dit à voix basse le reporter, voilà ce que l'on peut
appeler une circonstance...
-- Étrange!» répondit Cyrus Smith.
Étrange ou non, elle était heureuse! Harbert, le reporter, Nab et
Pencroff s'embarquèrent à leur tour. Eux ne mettaient pas en doute
que l'amarre ne se fût usée; mais le plus étonnant de l'affaire,
c'était véritablement que la pirogue fût arrivée juste au moment
où les colons se trouvaient là pour la saisir au passage, car, un
quart d'heure plus tard, elle eût été se perdre en mer.
Si on eût été au temps des génies, cet incident aurait donné le
droit de penser que l'île était hantée par un être surnaturel qui
mettait sa puissance au service des naufragés! En quelques coups
d'aviron, les colons arrivèrent à l'embouchure de la Mercy. Le
canot fut halé sur la grève jusqu'auprès des Cheminées, et tous se
dirigèrent vers l'échelle de Granite-House.
Mais, en ce moment, Top aboya avec colère, et Nab, qui cherchait
le premier échelon, poussa un cri... il n'y avait plus d'échelle.
CHAPITRE VI
Cyrus Smith s'était arrêté, sans dire mot. Ses compagnons
cherchèrent dans l'obscurité, aussi bien sur les parois de la
muraille, pour le cas où le vent eût déplacé l'échelle, qu'au ras
du sol, pour le cas où elle se fût détachée... mais l'échelle
avait absolument disparu. Quant à reconnaître si une bourrasque
l'avait relevée jusqu'au premier palier, à mi-paroi, cela était
impossible dans cette nuit profonde.
«Si c'est une plaisanterie, s'écria Pencroff, elle est mauvaise!
Arriver chez soi, et ne plus trouver d'escalier pour monter à sa
chambre, cela n'est pas pour faire rire des gens fatigués!
Nab, lui, se perdait en exclamations!
«Il n'a pas pourtant fait de vent! fit observer Harbert.
-- Je commence à trouver qu'il se passe des choses singulières
dans l'île Lincoln! dit Pencroff.
-- Singulières? répondit Gédéon Spilett, mais non, Pencroff, rien
n'est plus naturel. Quelqu'un est venu pendant notre absence, a
pris possession de la demeure et a retiré l'échelle!
-- Quelqu'un! s'écria le marin. Et qui donc?...
-- Mais le chasseur au grain de plomb, répondit le reporter. À
quoi servirait-il, si ce n'est à expliquer notre mésaventure?
-- Eh bien, s'il y a quelqu'un là-haut, répondit Pencroff en
jurant, car l'impatience commençait à le gagner, je vais le héler,
et il faudra bien qu'il réponde.»
Et d'une voix de tonnerre, le marin fit entendre un «ohé!»
prolongé, que les échos répercutèrent avec force.
Les colons prêtèrent l'oreille, et ils crurent entendre à la
hauteur de Granite-House une sorte de ricanement dont ils ne
purent reconnaître l'origine.
Mais aucune voix ne répondit à la voix de Pencroff, qui recommença
inutilement son vigoureux appel.
Il y avait là, véritablement, de quoi stupéfier les hommes les
plus indifférents du monde, et les colons ne pouvaient être ces
indifférents-là. Dans la situation où ils se trouvaient, tout
incident avait sa gravité, et certainement, depuis sept mois
qu'ils habitaient l'île, aucun ne s'était présenté avec un
caractère aussi surprenant.
Quoi qu'il en soit, oubliant leurs fatigues et dominés par la
singularité de l'événement, ils étaient au pied de Granite-House,
ne sachant que penser, ne sachant que faire, s'interrogeant sans
pouvoir se répondre, multipliant des hypothèses toutes plus
inadmissibles les unes que les autres. Nab se lamentait, très
désappointé de ne pouvoir rentrer dans sa cuisine, d'autant plus
que les provisions de voyage étaient épuisées et qu'il n'avait
aucun moyen de les renouveler en ce moment.
«Mes amis, dit alors Cyrus Smith, nous n'avons qu'une chose à
faire, attendre le jour, et agir alors suivant les circonstances.
Mais pour attendre, allons aux Cheminées. Là, nous serons à
l'abri, et, si nous ne pouvons souper, du moins, nous pourrons
dormir.
-- Mais quel est le sans-gêne qui nous a joué ce tour-là?» demanda
encore une fois Pencroff, incapable de prendre son parti de
l'aventure.
Quel que fût le «sans-gêne», la seule chose à faire était, comme
l'avait dit l'ingénieur, de regagner les Cheminées et d'y attendre
le jour. Toutefois, ordre fut donné à Top de demeurer sous les
fenêtres de Granite-House, et quand Top recevait un ordre, Top
l'exécutait sans faire d'observation. Le brave chien resta donc au
pied de la muraille, pendant que son maître et ses compagnons se
réfugiaient dans les roches. De dire que les colons, malgré leur
lassitude, dormirent bien sur le sable des Cheminées, cela serait
altérer la vérité. Non seulement ils ne pouvaient qu'être fort
anxieux de reconnaître l'importance de ce nouvel incident, soit
qu'il fût le résultat d'un hasard dont les causes naturelles leur
apparaîtraient au jour, soit, au contraire, qu'il fût l'oeuvre
d'un être humain, mais encore ils étaient fort mal couchés. Quoi
qu'il en soit, d'une façon ou d'une autre, leur demeure était
occupée en ce moment, et ils ne pouvaient la réintégrer.
Or, Granite-House, c'était plus que leur demeure, c'était leur
entrepôt. Là était tout le matériel de la colonie, armes,
instruments, outils, munitions, réserves de vivres, etc. Que tout
cela fût pillé, et les colons auraient à recommencer leur
aménagement, à refaire armes et outils. Chose grave! Aussi, cédant
à l'inquiétude, l'un ou l'autre sortait-il, à chaque instant, pour
voir si Top faisait bonne garde. Seul, Cyrus Smith attendait avec
sa patience habituelle, bien que sa raison tenace s'exaspérât de
se sentir en face d'un fait absolument inexplicable, et il
s'indignait en songeant qu'autour de lui, au-dessus de lui peut-
être, s'exerçait une influence à laquelle il ne pouvait donner un
nom. Gédéon Spilett partageait absolument son opinion à cet égard,
et tous deux s'entretinrent à plusieurs reprises, mais à mi-voix,
des circonstances inexplicables qui mettaient en défaut leur
perspicacité et leur expérience. Il y avait, à coup sûr, un
mystère dans cette île, et comment le pénétrer? Harbert, lui, ne
savait qu'imaginer et eût aimé à interroger Cyrus Smith.
Quant à Nab, il avait fini par se dire que tout cela ne le
regardait pas, que cela regardait son maître, et, s'il n'eût pas
craint de désobliger ses compagnons, le brave nègre aurait dormi
cette nuit-là tout aussi consciencieusement que s'il eût reposé
sur sa couchette de Granite-House! Enfin, plus que tous, Pencroff
enrageait, et il était, de bonne foi, fort en colère.
«C'est une farce, disait-il, c'est une farce qu'on nous a faite!
Eh bien, je n'aime pas les farces, moi, et malheur au farceur,
s'il tombe sous ma main!»
Dès que les premières lueurs du jour s'élevèrent dans l'est, les
colons, convenablement armés, se rendirent sur le rivage, à la
lisière des récifs.
Granite-House, frappée directement par le soleil levant, ne devait
pas tarder à s'éclairer des lumières de l'aube, et en effet, avant
cinq heures, les fenêtres, dont les volets étaient clos,
apparurent à travers leurs rideaux de feuillage. De ce côté, tout
était en ordre, mais un cri s'échappa de la poitrine des colons,
quand ils aperçurent toute grande ouverte la porte, qu'ils avaient
fermée cependant avant leur départ. Quelqu'un s'était introduit
dans Granite-House. Il n'y avait plus à en douter.
L'échelle supérieure, ordinairement tendue du palier à la porte,
était à sa place; mais l'échelle inférieure avait été retirée et
relevée jusqu'au seuil. Il était plus qu'évident que les intrus
avaient voulu se mettre à l'abri de toute surprise.
Quant à reconnaître leur espèce et leur nombre, ce n'était pas
possible encore, puisqu'aucun d'eux ne se montrait.
Pencroff héla de nouveau.
Pas de réponse.
«Les gueux! s'écria le marin. Voilà-t-il pas qu'ils dorment
tranquillement, comme s'ils étaient chez eux! Ohé! Pirates,
bandits, corsaires, fils de John Bull!»
Quand Pencroff, en sa qualité d'américain, avait traité quelqu'un
de «fils de John Bull», il s'était élevé jusqu'aux dernières
limites de l'insulte.
En ce moment, le jour se fit complètement, et la façade de
Granite-House s'illumina sous les rayons du soleil. Mais, à
l'intérieur comme à l'extérieur, tout était muet et calme.
Les colons en étaient à se demander si Granite-House était occupée
ou non, et, pourtant, la position de l'échelle le démontrait
suffisamment, et il était même certain que les occupants, quels
qu'ils fussent, n'avaient pu s'enfuir! Mais comment arriver
jusqu'à eux?
Harbert eut alors l'idée d'attacher une corde à une flèche, et de
lancer cette flèche de manière qu'elle vînt passer entre les
premiers barreaux de l'échelle, qui pendaient au seuil de la
porte. On pourrait alors, au moyen de la corde, dérouler l'échelle
jusqu'à terre et rétablir la communication entre le sol et
Granite-House.
Il n'y avait évidemment pas autre chose à faire, et, avec un peu
d'adresse, le moyen devait réussir.
Très heureusement, arcs et flèches avaient été déposés dans un
couloir des Cheminées, où se trouvaient aussi quelques vingtaines
de brasses d'une légère corde d'hibiscus. Pencroff déroula cette
corde, dont il fixa le bout à une flèche bien empennée. Puis,
Harbert, après avoir placé la flèche sur son arc, visa avec un
soin extrême l'extrémité pendante de l'échelle.
Cyrus Smith, Gédéon Spilett, Pencroff et Nab s'étaient retirés en
arrière, de façon à observer ce qui se passerait aux fenêtres de
Granite-House. Le reporter, la carabine à l'épaule, ajustait la
porte.
L'arc se détendit, la flèche siffla, entraînant la corde, et vint
passer entre les deux derniers échelons.
L'opération avait réussi. Aussitôt, Harbert saisit l'extrémité de
la corde; mais, au moment où il donnait une secousse pour faire
retomber l'échelle, un bras, passant vivement entre le mur et la
porte, la saisit et la ramena au dedans de Granite-House.
«Triple gueux! s'écria le marin. Si une balle peut faire ton
bonheur, tu n'attendras pas longtemps!
-- Mais qui est-ce donc? demanda Nab.
-- Qui? Tu n'as pas reconnu?...
-- Non.
-- Mais c'est un singe, un macaque, un sapajou, une guenon, un
orang, un babouin, un gorille, un sagouin! Notre demeure a été
envahie par des singes, qui ont grimpé par l'échelle pendant notre
absence!»
Et, en ce moment, comme pour donner raison au marin, trois ou
quatre quadrumanes se montraient aux fenêtres, dont ils avaient
repoussé les volets, et saluaient les véritables propriétaires du
lieu de mille contorsions et grimaces.
«Je savais bien que ce n'était qu'une farce! s'écria Pencroff,
mais voilà un des farceurs qui payera pour les autres!»
Le marin, épaulant son fusil, ajusta rapidement un des singes, et
fit feu. Tous disparurent, sauf l'un d'eux, qui, mortellement
frappé, fut précipité sur la grève.
Ce singe, de haute taille, appartenait au premier ordre des
quadrumanes, on ne pouvait s'y tromper. Que ce fût un chimpanzé,
un orang, un gorille ou un gibbon, il prenait rang parmi ces
anthropomorphes, ainsi nommés à cause de leur ressemblance avec
les individus de race humaine. D'ailleurs, Harbert déclara que
c'était un orang-outang, et l'on sait que le jeune garçon se
connaissait en zoologie.
«La magnifique bête! s'écria Nab.
-- Magnifique, tant que tu voudras! répondit Pencroff, mais je ne
vois pas encore comment nous pourrons rentrer chez nous!
-- Harbert est bon tireur, dit le reporter, et son arc est là!
Qu'il recommence...
-- Bon! Ces singes-là sont malins! s'écria Pencroff, et ils ne se
remettront pas aux fenêtres, et nous ne pourrons pas les tuer, et
quand je pense aux dégâts qu'ils peuvent commettre dans les
chambres, dans le magasin...
-- De la patience, répondit Cyrus Smith. Ces animaux ne peuvent
nous tenir longtemps en échec!
-- Je n'en serai sûr que quand ils seront à terre, répondit le
marin. Et d'abord, savez-vous, Monsieur Smith, combien il y en a
de douzaines, là-haut, de ces farceurs-là?»
Il eût été difficile de répondre à Pencroff, et quant à
recommencer la tentative du jeune garçon, c'était peu aisé, car
l'extrémité inférieure de l'échelle avait été ramenée en dedans de
la porte, et, quand on hala de nouveau sur la corde, la corde
cassa et l'échelle ne retomba point.
Le cas était véritablement embarrassant. Pencroff rageait. La
situation avait un certain côté comique, qu'il ne trouvait pas
drôle du tout, pour sa part.
Il était évident que les colons finiraient par réintégrer leur
domicile et en chasser les intrus, mais quand et comment? Voilà ce
qu'ils n'auraient pu dire. Deux heures se passèrent, pendant
lesquelles les singes évitèrent de se montrer; mais ils étaient
toujours là, et trois ou quatre fois, un museau ou une patte se
glissèrent par la porte ou les fenêtres, qui furent salués de
coups de fusil.
«Dissimulons-nous, dit alors l'ingénieur. Peut-être les singes
nous croiront-ils partis et se laisseront-ils voir de nouveau.
Mais que Spilett et Harbert s'embusquent derrière les roches, et
feu sur tout ce qui apparaîtra.»
Les ordres de l'ingénieur furent exécutés, et, pendant que le
reporter et le jeune garçon, les deux plus adroits tireurs de la
colonie, se postaient à bonne portée, mais hors de la vue des
singes, Nab, Pencroff et Cyrus Smith gravissaient le plateau et
gagnaient la forêt pour tuer quelque gibier, car l'heure du
déjeuner était venue, et, en fait de vivres, il ne restait plus
rien. Au bout d'une demi-heure, les chasseurs revinrent avec
quelques pigeons de roche, que l'on fit rôtir tant bien que mal.
Pas un singe n'avait reparu.
Gédéon Spilett et Harbert allèrent prendre leur part du déjeuner,
pendant que Top veillait sous les fenêtres. Puis, après avoir
mangé, ils retournèrent à leur poste. Deux heures plus tard, la
situation ne s'était encore aucunement modifiée. Les quadrumanes
ne donnaient plus aucun signe d'existence, et c'était à croire
qu'ils avaient disparu; mais ce qui paraissait le plus probable,
c'est qu'effrayés par la mort de l'un d'eux, épouvantés par les
détonations des armes, ils se tenaient cois au fond des chambres
de Granite-House, ou même dans le magasin. Et quand on songeait
aux richesses que renfermait ce magasin, la patience, tant
recommandée par l'ingénieur, finissait par dégénérer en violente
irritation, et, franchement, il y avait de quoi.
«Décidément, c'est trop bête, dit enfin le reporter, et il n'y a
vraiment pas de raison pour que cela finisse!
-- Il faut pourtant faire déguerpir ces chenapans-là! s'écria
Pencroff. Nous en viendrions bien à bout, quand même ils seraient
une vingtaine, mais, pour cela, il faut les combattre corps à
corps! Ah çà! N'y a-t-il donc pas un moyen d'arriver jusqu'à eux?
-- Si, répondit alors l'ingénieur, dont une idée venait de
traverser l'esprit.
-- Un? dit Pencroff. Eh bien, c'est le bon, puisqu'il n'y en a pas
d'autres! Et quel est-il?
-- Essayons de redescendre à Granite-House par l'ancien déversoir
du lac, répondit l'ingénieur.
-- Ah! Mille et mille diables! s'écria le marin. Et je n'ai pas
pensé à cela!»
C'était, en effet, le seul moyen de pénétrer dans Granite-House,
afin d'y combattre la bande et de l'expulser. L'orifice du
déversoir était, il est vrai, fermé par un mur de pierres
cimentées, qu'il serait nécessaire de sacrifier, mais on en serait
quitte pour le refaire. Heureusement, Cyrus Smith n'avait pas
encore effectué son projet de dissimuler cet orifice en le noyant
sous les eaux du lac, car alors l'opération eût demandé un certain
temps.
Il était déjà plus de midi, quand les colons, bien armés et munis
de pics et de pioches, quittèrent les Cheminées, passèrent sous
les fenêtres de Granite-House, après avoir ordonné à Top de rester
à son poste, et se disposèrent à remonter la rive gauche de la
Mercy, afin de gagner le plateau de Grande-vue.
Mais ils n'avaient pas fait cinquante pas dans cette direction,
qu'ils entendirent les aboiements furieux du chien. C'était comme
un appel désespéré.
Ils s'arrêtèrent.
«Courons!» dit Pencroff.
Et tous de redescendre la berge à toutes jambes.
Arrivés au tournant, ils virent que la situation avait changé. En
effet, les singes, pris d'un effroi subit, provoqué par quelque
cause inconnue, cherchaient à s'enfuir. Deux ou trois couraient et
sautaient d'une fenêtre à l'autre avec une agilité de clowns. Ils
ne cherchaient même pas à replacer l'échelle, par laquelle il leur
eût été facile de descendre, et, dans leur épouvante, peut-être
avaient-ils oublié ce moyen de déguerpir. Bientôt, cinq ou six
furent en position d'être tirés, et les colons, les visant à
l'aise, firent feu. Les uns, blessés ou tués, retombèrent au
dedans des chambres, en poussant des cris aigus. Les autres,
précipités au dehors, se brisèrent dans leur chute, et, quelques
instants après, on pouvait supposer qu'il n'y avait plus un
quadrumane vivant dans Granite-House.
«Hurrah! s'écria Pencroff, hurrah! Hurrah!
-- Pas tant de hurrahs! dit Gédéon Spilett.
-- Pourquoi? Ils sont tous tués, répondit le marin.
-- D'accord, mais cela ne nous donne pas le moyen de rentrer chez
nous.
-- Allons au déversoir! répliqua Pencroff.
-- Sans doute, dit l'ingénieur. Cependant, il eût été
préférable...»
En ce moment, et comme une réponse faite à l'observation de Cyrus
Smith, on vit l'échelle glisser sur le seuil de la porte, puis se
dérouler et retomber jusqu'au sol.
«Ah! Mille pipes! Voilà qui est fort! s'écria le marin en
regardant Cyrus Smith.
-- Trop fort! murmura l'ingénieur, qui s'élança le premier sur
l'échelle.
-- Prenez garde, Monsieur Cyrus! s'écria Pencroff, s'il y a encore
quelques-uns de ces sagouins...
-- Nous verrons bien», répondit l'ingénieur sans s'arrêter.
Tous ses compagnons le suivirent, et, en une minute, ils étaient
arrivés au seuil de la porte.
On chercha partout. Personne dans les chambres, ni dans le magasin
qui avait été respecté par la bande des quadrumanes.
«Ah çà, et l'échelle? s'écria le marin. Quel est donc le gentleman
qui nous l'a renvoyée?»
Mais, en ce moment, un cri se fit entendre, et un grand singe, qui
s'était réfugié dans le couloir, se précipita dans la salle,
poursuivi par Nab.
«Ah! Le bandit!» s'écria Pencroff.
Et la hache à la main, il allait fendre la tête de l'animal,
lorsque Cyrus Smith l'arrêta et lui dit:
«Épargnez-le, Pencroff.
-- Que je fasse grâce à ce moricaud?
-- Oui! C'est lui qui nous a jeté l'échelle!»
Et l'ingénieur dit cela d'une voix si singulière, qu'il eût été
difficile de savoir s'il parlait sérieusement ou non.
Néanmoins, on se jeta sur le singe, qui, après s'être défendu
vaillamment, fut terrassé et garrotté.
«Ouf! s'écria Pencroff. Et qu'est-ce que nous en ferons
maintenant?
-- Un domestique!» répondit Harbert.
Et en parlant ainsi, le jeune garçon ne plaisantait pas tout à
fait, car il savait le parti que l'on peut tirer de cette race
intelligente des quadrumanes.
Les colons s'approchèrent alors du singe et le considérèrent
attentivement. Il appartenait bien à cette espèce des
anthropomorphes dont l'angle facial n'est pas sensiblement
inférieur à celui des australiens et des hottentots. C'était un
orang, et qui, comme tel, n'avait ni la férocité du babouin, ni
l'irréflexion du macaque, ni la malpropreté du sagouin, ni les
impatiences du magot, ni les mauvais instincts du cynocéphale.
C'est à cette famille des anthropomorphes que se rapportent tant
de traits qui indiquent chez ces animaux une intelligence quasi-
humaine. Employés dans les maisons, ils peuvent servir à table,
nettoyer les chambres, soigner les habits, cirer les souliers,
manier adroitement le couteau, la cuiller et la fourchette, et
même boire le vin... tout aussi bien que le meilleur domestique à
deux pieds sans plumes. On sait que Buffon posséda un de ces
singes, qui le servit longtemps comme un serviteur fidèle et zélé.
Celui qui était alors garrotté dans la salle de Granite-House
était un grand diable, haut de six pieds, corps admirablement
proportionné, poitrine large, tête de grosseur moyenne, angle
facial atteignant soixante-cinq degrés, crâne arrondi, nez
saillant, peau recouverte d'un poil poli, doux et luisant, --
enfin un type accompli des anthropomorphes. Ses yeux, un peu plus
petits que des yeux humains, brillaient d'une intelligente
vivacité; ses dents blanches resplendissaient sous sa moustache,
et il portait une petite barbe frisée de couleur noisette.
«Un beau gars! dit Pencroff. Si seulement on connaissait sa
langue, on pourrait lui parler!
-- Ainsi, dit Nab, c'est sérieux, mon maître? Nous allons le
prendre comme domestique?
-- Oui, Nab, répondit en souriant l'ingénieur. Mais ne sois pas
jaloux!
-- Et j'espère qu'il fera un excellent serviteur, ajouta Harbert.
Il paraît jeune, son éducation sera facile, et nous ne serons pas
obligés, pour le soumettre, d'employer la force, ni de lui
arracher les canines, comme on fait en pareille circonstance! Il
ne peut que s'attacher à des maîtres qui seront bons pour lui.
-- Et on le sera», répondit Pencroff, qui avait oublié toute sa
rancune contre «les farceurs.»
Puis, s'approchant de l'orang:
«Eh bien, mon garçon, lui demanda-t-il, comment cela va-t-il?»
L'orang répondit par un petit grognement qui ne dénotait pas trop
de mauvaise humeur.
«Nous voulons donc faire partie de la colonie? demanda le marin.
Nous allons donc entrer au service de M Cyrus Smith?»
Nouveau grognement approbateur du singe.
«Et nous nous contenterons de notre nourriture pour tout gage?»
Troisième grognement affirmatif.
«Sa conversation est un peu monotone, fit observer Gédéon Spilett.
-- Bon! répliqua Pencroff, les meilleurs domestiques sont ceux qui
parlent le moins. Et puis, pas de gages! -- entendez-vous, mon
garçon? Pour commencer, nous ne vous donnerons pas de gages, mais
nous les doublerons plus tard, si nous sommes contents de vous!»
C'est ainsi que la colonie s'accrut d'un nouveau membre, qui
devait lui rendre plus d'un service.
Quant au nom dont on l'appellerait, le marin demanda qu'en
souvenir d'un autre singe qu'il avait connu, il fût appelé
Jupiter, et Jup par abréviation.
Et voilà comme, sans plus de façons, maître Jup fut installé à
Granite-House.
CHAPITRE VII
Les colons de l'île Lincoln avaient donc reconquis leur domicile,
sans avoir été obligés de suivre l'ancien déversoir, ce qui leur
épargna des travaux de maçonnerie. Il était heureux, en vérité,
qu'au moment où ils se disposaient à le faire, la bande de singes
eût été prise d'une terreur, non moins subite qu'inexplicable, qui
les avait chassés de Granite-House. Ces animaux avaient-ils donc
pressenti qu'un assaut sérieux allait leur être donné par une
autre voie? C'était à peu près la seule façon d'interpréter leur
mouvement de retraite.
Pendant les dernières heures de cette journée, les cadavres des
singes furent transportés dans le bois, où on les enterra; puis,
les colons s'employèrent à réparer le désordre causé par les
intrus, -- désordre et non dégât, car s'ils avaient bouleversé le
mobilier des chambres, du moins n'avaient-ils rien brisé.
Nab ralluma ses fourneaux, et les réserves de l'office fournirent
un repas substantiel auquel tous firent largement honneur.
Jup ne fut point oublié, et il mangea avec appétit des amandes de
pignon et des racines de rhyomes, dont il se vit abondamment
approvisionné. Pencroff avait délié ses bras, mais il jugea
convenable de lui laisser les entraves aux jambes jusqu'au moment
où il pourrait compter sur sa résignation.
Puis, avant de se coucher, Cyrus Smith et ses compagnons, assis
autour de la table, discutèrent quelques projets dont l'exécution
était urgente.
Les plus importants et les plus pressés étaient l'établissement
d'un pont sur la Mercy, afin de mettre la partie sud de l'île en
communication avec Granite-House, puis la fondation d'un corral,
destiné au logement des mouflons ou autres animaux à laine qu'il
convenait de capturer.
On le voit, ces deux projets tendaient à résoudre la question des
vêtements, qui était alors la plus sérieuse. En effet, le pont
rendrait facile le transport de l'enveloppe du ballon, qui
donnerait le linge, et le corral devait fournir la récolte de
laine, qui donnerait les vêtements d'hiver.
Quant à ce corral, l'intention de Cyrus Smith était de l'établir
aux sources mêmes du Creek-Rouge, là où les ruminants trouveraient
des pâturages qui leur procureraient une nourriture fraîche et
abondante. Déjà la route entre le plateau de Grande-vue et les
sources était en partie frayée, et avec un chariot mieux
conditionné que le premier, les charrois seraient plus faciles,
surtout si l'on parvenait à capturer quelque animal de trait.
Mais, s'il n'y avait aucun inconvénient à ce que le corral fût
éloigné de Granite-House, il n'en eût pas été de même de la basse-
cour, sur laquelle Nab appela l'attention des colons. Il fallait,
en effet, que les volatiles fussent à la portée du chef de
cuisine, et aucun emplacement ne parut plus favorable à
l'établissement de ladite basse-cour que cette portion des rives
du lac qui confinait à l'ancien déversoir. Les oiseaux aquatiques
y sauraient prospérer aussi bien que les autres, et le couple de
tinamous, pris dans la dernière excursion, devait servir à un
premier essai de domestication.
Le lendemain, -- 3 novembre, -- les nouveaux travaux furent
commencés par la construction du pont, et tous les bras furent
requis pour cette importante besogne.
Scies, haches, ciseaux, marteaux furent chargés sur les épaules
des colons, qui, transformés en charpentiers, descendirent sur la
grève.
Là, Pencroff fit une réflexion:
«Et si, pendant notre absence, il allait prendre fantaisie à
maître Jup de retirer cette échelle qu'il nous a si galamment
renvoyée hier?
-- Assujettissons-la par son extrémité inférieure», répondit Cyrus
Smith.
Ce qui fut fait au moyen de deux pieux, solidement enfoncés dans
le sable. Puis, les colons, remontant la rive gauche de la Mercy,
arrivèrent bientôt au coude formé par la rivière.
Là, ils s'arrêtèrent, afin d'examiner si le pont ne devrait pas
être jeté en cet endroit. L'endroit parut convenable. En effet, de
ce point au port Ballon, découvert la veille sur la côte
méridionale, il n'y avait qu'une distance de trois milles et demi,
et, du pont au port, il serait aisé de frayer une route
carrossable, qui rendrait les communications faciles entre
Granite-House et le sud de l'île.
Cyrus Smith fit alors part à ses compagnons d'un projet à la fois
très simple à exécuter et très avantageux, qu'il méditait depuis
quelque temps.
C'était d'isoler complètement le plateau de Grande-vue, afin de le
mettre à l'abri de toute attaque de quadrupèdes ou de quadrumanes.
De cette façon, Granite-House, les Cheminées, la basse-cour et
toute la partie supérieure du plateau, destinée aux
ensemencements, seraient protégées contre les déprédations des
animaux.
Rien n'était plus facile à exécuter que ce projet, et voici
comment l'ingénieur comptait opérer.
Le plateau se trouvait déjà défendu sur trois côtés par des cours
d'eau, soit artificiels, soit naturels: au nord-ouest, par la rive
du lac Grant, depuis l'angle appuyé à l'orifice de l'ancien
déversoir jusqu'à la coupée faite à la rive est du lac pour
l'échappement des eaux; au nord, depuis cette coupée jusqu'à la
mer, par le nouveau cours d'eau qui s'était creusé un lit sur le
plateau et sur la grève, en amont et en aval de la chute, et il
suffisait, en effet, de creuser le lit de ce creek pour en rendre
le passage impraticable aux animaux; sur toute la lisière de
l'est, par la mer elle-même, depuis l'embouchure du susdit creek
jusqu'à l'embouchure de la Mercy; au sud, enfin, depuis cette
embouchure jusqu'au coude de la Mercy où devait être établi le
pont.
Restait donc la partie ouest du plateau, comprise entre le coude
de la rivière et l'angle sud du lac, sur une distance inférieure à
un mille, qui était ouverte à tout venant. Mais rien n'était plus
facile que de creuser un fossé, large et profond, qui serait
rempli par les eaux du lac, et dont le trop-plein irait se jeter
par une seconde chute dans le lit de la Mercy. Le niveau du lac
s'abaisserait un peu, sans doute, par suite de ce nouvel
épanchement de ses eaux, mais Cyrus Smith avait reconnu que le
débit du Creek-Rouge était assez considérable pour permettre
l'exécution de son projet.
«Ainsi donc, ajouta l'ingénieur, le plateau de Grande-vue sera une
île véritable, étant entouré d'eau de toutes parts, et il ne
communiquera avec le reste de notre domaine que par le pont que
nous allons jeter sur la Mercy, les deux ponceaux déjà établis en
amont et en aval de la chute, et enfin deux autres ponceaux à
construire, l'un sur le fossé que je vous propose de creuser, et
l'autre sur la rive gauche de la Mercy. Or, si ces pont et
ponceaux peuvent être levés à volonté, le plateau de Grande-vue
sera à l'abri de toute surprise.»
Cyrus Smith, afin de se faire mieux comprendre de ses compagnons,
avait dessiné une carte du plateau, et son projet fut
immédiatement saisi dans tout son ensemble. Aussi un avis unanime
l'approuva-t-il, et Pencroff, brandissant sa hache de charpentier,
de s'écrier:
«Au pont, d'abord!»
C'était le travail le plus urgent. Des arbres furent choisis,
abattus, ébranchés, débités en poutrelles, en madriers et en
planches. Ce pont, fixe dans la partie qui s'appuyait à la rive
droite de la Mercy, devait être mobile dans la partie qui se
relierait à la rive gauche, de manière à pouvoir se relever au
moyen de contre-poids, comme certains ponts d'écluse.
On le comprend, ce fut un travail considérable, et s'il fut
habilement conduit, du moins demanda-t-il un certain temps, car la
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