-- Ah! vraiment, du cochon de lait, Pencroff? À vous entendre, je
croyais que vous rapportiez un perdreau truffé!
-- Comment? s'écria Pencroff. Est-ce que vous feriez fi du cochon
de lait, par hasard?
-- Non, répondit Gédéon Spilett, sans montrer aucun enthousiasme,
et pourvu qu'on n'en abuse pas...
-- C'est bon, c'est bon, monsieur le journaliste, riposta le
marin, qui n'aimait pas à entendre déprécier sa chasse, vous
faites le difficile? Et il y a sept mois, quand nous avons
débarqué dans l'île, vous auriez été trop heureux de rencontrer un
pareil gibier!...
-- Voilà, voilà, répondit le reporter. L'homme n'est jamais ni
parfait, ni content.
-- Enfin, reprit Pencroff, j'espère que Nab se distinguera. Voyez!
Ces deux petits pécaris n'ont pas seulement trois mois! Ils seront
tendres comme des cailles! Allons, Nab, viens! J'en surveillerai
moi-même la cuisson.»
Et le marin, suivi de Nab, gagna la cuisine et s'absorba dans ses
travaux culinaires.
On le laissa faire à sa façon. Nab et lui préparèrent donc un
repas magnifique, les deux petits pécaris, un potage de kangourou,
un jambon fumé, des amandes de pignon, de la boisson de
dragonnier, du thé d'Oswego, -- enfin, tout ce qu'il y avait de
meilleur; mais entre tous les plats devaient figurer au premier
rang les savoureux pécaris, accommodés à l'étuvée.
À cinq heures, le dîner fut servi dans la salle de Granite-House.
Le potage de kangourou fumait sur la table. On le trouva
excellent. Au potage succédèrent les pécaris, que Pencroff voulut
découper lui-même, et dont il servit des portions monstrueuses à
chacun des convives.
Ces cochons de lait étaient vraiment délicieux, et Pencroff
dévorait sa part avec un entrain superbe, quand tout à coup un cri
et un juron lui échappèrent.
«Qu'y a-t-il? demanda Cyrus Smith.
-- Il y a... il y a... que je viens de me casser une dent!
répondit le marin.
-- Ah çà! il y a donc des cailloux dans vos pécaris? dit Gédéon
Spilett.
-- Il faut croire», répondit Pencroff, en retirant de ses lèvres
l'objet qui lui coûtait une mâchelière!...
Ce n'était point un caillou... C'était un grain de plomb.
PARTIE 2
L'ABANDONNÉ
CHAPITRE I
Il y avait sept mois, jour pour jour, que les passagers du ballon
avaient été jetés sur l'île Lincoln. Depuis cette époque, quelque
recherche qu'ils eussent faite, aucun être humain ne s'était
montré à eux. Jamais une fumée n'avait trahi la présence de
l'homme à la surface de l'île.
Jamais un travail manuel n'y avait attesté son passage, ni à une
époque ancienne, ni à une époque récente. Non seulement elle ne
semblait pas être habitée, mais on devait croire qu'elle n'avait
jamais dû l'être. Et, maintenant, voilà que tout cet échafaudage
de déductions tombait devant un simple grain de métal, trouvé dans
le corps d'un inoffensif rongeur!
C'est qu'en effet, ce plomb était sorti d'une arme à feu, et quel
autre qu'un être humain avait pu s'être servi de cette arme?
Lorsque Pencroff eut posé le grain de plomb sur la table, ses
compagnons le regardèrent avec un étonnement profond. Toutes les
conséquences de cet incident, considérable malgré son apparente
insignifiance, avaient subitement saisi leur esprit.
L'apparition subite d'un être surnaturel ne les eût pas
impressionnés plus vivement.
Cyrus Smith n'hésita pas à formuler tout d'abord les hypothèses
que ce fait, aussi surprenant qu'inattendu, devait provoquer. Il
prit le grain de plomb, le tourna, le retourna, le palpa entre
l'index et le pouce. Puis:
«Vous êtes en mesure d'affirmer, demanda-t-il à Pencroff, que le
pécari, blessé par ce grain de plomb, était à peine âgé de trois
mois?
-- À peine, Monsieur Cyrus, répondit Pencroff. Il tétait encore sa
mère quand je l'ai trouvé dans la fosse.
-- Eh bien, dit l'ingénieur, il est par cela même prouvé que,
depuis trois mois au plus, un coup de fusil a été tiré dans l'île
Lincoln.
-- Et qu'un grain de plomb, ajouta Gédéon Spilett, a atteint, mais
non mortellement, ce petit animal.
-- Cela est indubitable, reprit Cyrus Smith, et voici quelles
conséquences il convient de déduire de cet incident: ou l'île
était habitée avant notre arrivée, ou des hommes y ont débarqué
depuis trois mois au plus. Ces hommes sont-ils arrivés
volontairement ou involontairement, par le fait d'un atterrissage
ou d'un naufrage? Ce point ne pourra être élucidé que plus tard.
Quant à ce qu'ils sont, européens ou malais, ennemis ou amis de
notre race, rien ne peut nous permettre de le deviner, et s'ils
habitent encore l'île, ou s'ils l'ont quittée, nous ne le savons
pas davantage. Mais ces questions nous intéressent trop
directement pour que nous restions plus longtemps dans
l'incertitude.
-- Non! Cent fois non! Mille fois non! s'écria le marin en se
levant de table. Il n'y a pas d'autres hommes que nous sur l'île
Lincoln! Que diable!
L'île n'est pas grande, et, si elle eût été habitée, nous aurions
bien aperçu déjà quelques-uns de ses habitants!
-- Le contraire, en effet, serait bien étonnant, dit Harbert.
-- Mais il serait bien plus étonnant, je suppose, fit observer le
reporter, que ce pécari fût né avec un grain de plomb dans le
corps!
-- À moins, dit sérieusement Nab, que Pencroff n'ait eu...
-- Voyez-vous cela, Nab, riposta Pencroff. J'aurais, sans m'en
être aperçu, depuis tantôt cinq ou six mois, un grain de plomb
dans la mâchoire! Mais où se serait-il caché? Ajouta le marin, en
ouvrant la bouche de façon à montrer les magnifiques trente-deux
dents qui la garnissaient. Regarde bien, Nab, et si tu trouves une
dent creuse dans ce râtelier-là, je te permets de lui en arracher
une demi-douzaine!
-- L'hypothèse de Nab est inadmissible, en effet, répondit Cyrus
Smith, qui, malgré la gravité de ses pensées, ne put retenir un
sourire. Il est certain qu'un coup de fusil a été tiré dans l'île,
depuis trois mois au plus. Mais je serais porté à admettre que les
êtres quelconques qui ont atterri sur cette côte n'y sont que
depuis très peu de temps ou qu'ils n'ont fait qu'y passer, car si,
à l'époque à laquelle nous explorions l'île du haut du mont
Franklin, elle eût été habitée, nous l'aurions vu ou nous aurions
été vus. Il est donc probable que, depuis quelques semaines
seulement, des naufragés ont été jetés par une tempête sur un
point de la côte. Quoi qu'il en soit, il nous importe d'être fixés
sur ce point.
-- Je pense que nous devrons agir prudemment, dit le reporter.
-- C'est mon avis, répondit Cyrus Smith, car il est
malheureusement à craindre que ce ne soient des pirates malais qui
aient débarqué sur l'île!
-- Monsieur Cyrus, demanda le marin, ne serait-il pas convenable,
avant d'aller à la découverte, de construire un canot qui nous
permît, soit de remonter la rivière, soit au besoin de contourner
la côte? Il ne faut pas se laisser prendre au dépourvu.
-- Votre idée est bonne, Pencroff, répondit l'ingénieur, mais nous
ne pouvons attendre. Or, il faudrait au moins un mois pour
construire un canot...
-- Un vrai canot, oui, répondit le marin, mais nous n'avons pas
besoin d'une embarcation destinée à tenir la mer, et, en cinq
jours au plus, je me fais fort de construire une pirogue
suffisante pour naviguer sur la Mercy.
-- En cinq jours, s'écria Nab, fabriquer un bateau?
-- Oui, Nab, un bateau à la mode indienne.
-- En bois? demanda le nègre d'un air peu convaincu.
-- En bois, répondit Pencroff, ou plutôt en écorce. Je vous
répète, Monsieur Cyrus, qu'en cinq jours l'affaire peut être
enlevée!
-- En cinq jours, soit! répondit l'ingénieur.
-- Mais d'ici là, nous ferons bien de nous garder sévèrement! dit
Harbert.
-- Très sévèrement, mes amis, répondit Cyrus Smith, et je vous
prierai de borner vos excursions de chasse aux environs de
Granite-House.»
Le dîner finit moins gaiement que n'avait espéré Pencroff.
Ainsi donc, l'île était ou avait été habitée par d'autres que par
les colons. Depuis l'incident du grain de plomb, c'était un fait
désormais incontestable, et une pareille révélation ne pouvait que
provoquer de vives inquiétudes chez les colons.
Cyrus Smith et Gédéon Spilett, avant de se livrer au repos,
s'entretinrent longuement de ces choses.
Ils se demandèrent si, par hasard, cet incident n'aurait pas
quelque connexité avec les circonstances inexplicables du
sauvetage de l'ingénieur et autres particularités étranges qui les
avaient déjà frappés à plusieurs reprises. Cependant, Cyrus Smith,
après avoir discuté le pour et le contre de la question, finit par
dire:
«En somme, voulez-vous connaître mon opinion, mon cher Spilett?
-- Oui, Cyrus.
-- Eh bien, la voici: si minutieusement que nous explorions l'île,
nous ne trouverons rien!»
Dès le lendemain, Pencroff se mit à l'ouvrage. Il ne s'agissait
pas d'établir un canot avec membrure et bordage, mais tout
simplement un appareil flottant, à fond plat, qui serait excellent
pour la navigation de la Mercy, surtout aux approches de ses
sources, où l'eau présenterait peu de profondeur. Des morceaux
d'écorce, cousus l'un à l'autre, devaient suffire à former la
légère embarcation, et au cas où, par suite d'obstacles naturels,
un portage deviendrait nécessaire, elle ne serait ni lourde, ni
encombrante.
Pencroff comptait former la suture des bandes d'écorce au moyen de
clous rivés, et assurer, avec leur adhérence, le parfait
étanchement de l'appareil.
Il s'agissait donc de choisir des arbres dont l'écorce, souple et
tenace, se prêtât à ce travail.
Or, précisément, le dernier ouragan avait abattu une certaine
quantité de douglas, qui convenaient parfaitement à ce genre de
construction. Quelques-uns de ces sapins gisaient à terre, et il
n'y avait plus qu'à les écorcer, mais ce fut là le plus difficile,
vu l'imperfection des outils que possédaient les colons. En somme,
on en vint à bout.
Pendant que le marin, secondé par l'ingénieur, s'occupait ainsi,
sans perdre une heure, Gédéon Spilett et Harbert ne restèrent pas
oisifs. Ils s'étaient faits les pourvoyeurs de la colonie. Le
reporter ne pouvait se lasser d'admirer le jeune garçon, qui avait
acquis une adresse remarquable dans le maniement de l'arc ou de
l'épieu.
Harbert montrait aussi une grande hardiesse, avec beaucoup de ce
sang-froid que l'on pourrait justement appeler «le raisonnement de
la bravoure.» Les deux compagnons de chasse, tenant compte,
d'ailleurs, des recommandations de Cyrus Smith, ne sortaient plus
d'un rayon de deux milles autour de Granite-House, mais les
premières rampes de la forêt fournissaient un tribut suffisant
d'agoutis, de cabiais, de kangourous, de pécaris, etc., et si le
rendement des trappes était peu important depuis que le froid
avait cessé, du moins la garenne donnait-elle son contingent
accoutumé, qui eût pu nourrir toute la colonie de l'île Lincoln.
Souvent, pendant ces chasses, Harbert causait avec Gédéon Spilett
de cet incident du grain de plomb, et des conséquences qu'en avait
tirées l'ingénieur, et un jour -- c'était le 26 octobre-il lui
dit:
«Mais, Monsieur Spilett, ne trouvez-vous pas très extraordinaire
que si quelques naufragés ont débarqué sur cette île, ils ne se
soient pas encore montrés du côté de Granite-House?
-- Très étonnant, s'ils y sont encore, répondit le reporter, mais
pas étonnant du tout, s'ils n'y sont plus!
-- Ainsi, vous pensez que ces gens-là ont déjà quitté l'île?
Reprit Harbert.
-- C'est plus que probable, mon garçon, car si leur séjour s'y fût
prolongé, et surtout s'ils y étaient encore, quelque incident eût
fini par trahir leur présence.
-- Mais s'ils ont pu repartir, fit observer le jeune garçon, ce
n'étaient pas des naufragés?
-- Non, Harbert, ou, tout au moins, ils étaient ce que
j'appellerai des naufragés provisoires. Il est très possible, en
effet, qu'un coup de vent les ait jetés sur l'île, sans avoir
désemparé leur embarcation, et que, le coup de vent passé, ils
aient repris la mer.
-- Il faut avouer une chose, dit Harbert, c'est que M Smith a
toujours paru plutôt redouter que désirer la présence d'êtres
humains sur notre île.
-- En effet, répondit le reporter, il ne voit guère que des malais
qui puissent fréquenter ces mers, et ces gentlemen-là sont de
mauvais chenapans qu'il est bon d'éviter.
-- Il n'est pas impossible, Monsieur Spilett, reprit Harbert, que
nous retrouvions, un jour ou l'autre, des traces de leur
débarquement, et peut-être serons-nous fixés à cet égard?
-- Je ne dis pas non, mon garçon. Un campement abandonné, un feu
éteint, peuvent nous mettre sur la voie, et c'est ce que nous
chercherons dans notre exploration prochaine.»
Le jour où les deux chasseurs causaient ainsi, ils se trouvaient
dans une portion de la forêt voisine de la Mercy, remarquable par
des arbres de toute beauté. Là, entre autres, s'élevaient, à une
hauteur de près de deux cents pieds au-dessus du sol, quelques-uns
de ces superbes conifères auxquels les indigènes donnent le nom de
«kauris» dans la Nouvelle-Zélande.
«Une idée, Monsieur Spilett, dit Harbert. Si je montais à la cime
de l'un de ces kauris, je pourrais peut-être observer le pays dans
un rayon assez étendu?
-- L'idée est bonne, répondit le reporter, mais pourras-tu grimper
jusqu'au sommet de ces géants-là?
-- Je vais toujours essayer», répondit Harbert.
Le jeune garçon, agile et adroit, s'élança sur les premières
branches, dont la disposition rendait assez facile l'escalade du
kauri, et, en quelques minutes, il était arrivé à sa cime, qui
émergeait de cette immense plaine de verdure que formaient les
ramures arrondies de la forêt. De ce point élevé, le regard
pouvait s'étendre sur toute la portion méridionale de l'île,
depuis le cap Griffe, au sud-est, jusqu'au promontoire du Reptile,
au sud-ouest. Dans le nord-ouest se dressait le mont Franklin, qui
masquait un grand quart de l'horizon.
Mais Harbert, du haut de son observatoire, pouvait précisément
observer toute cette portion encore inconnue de l'île, qui avait
pu donner ou donnait refuge aux étrangers dont on soupçonnait la
présence.
Le jeune garçon regarda avec une attention extrême. Sur la mer
d'abord, rien en vue. Pas une voile, ni à l'horizon, ni sur les
atterrages de l'île.
Toutefois, comme le massif des arbres cachait le littoral, il
était possible qu'un bâtiment, surtout un bâtiment désemparé de sa
mâture, eût accosté la terre de très près, et, par conséquent, fût
invisible pour Harbert. Au milieu des bois du Far-West, rien non
plus. La forêt formait un impénétrable dôme, mesurant plusieurs
milles carrés, sans une clairière, sans une éclaircie. Il était
même impossible de suivre le cours de la Mercy et de reconnaître
le point de la montagne dans lequel elle prenait sa source.
Peut-être d'autres creeks couraient-ils vers l'ouest, mais rien ne
permettait de le constater.
Mais, du moins, si tout indice de campement échappait à Harbert,
ne pouvait-il surprendre dans l'air quelque fumée qui décelât la
présence de l'homme? L'atmosphère était pure, et la moindre vapeur
s'y fût nettement détachée sur le fond du ciel.
Pendant un instant, Harbert crut voir une légère fumée monter dans
l'ouest, mais une observation plus attentive lui démontra qu'il se
trompait. Il regarda avec un soin extrême, et sa vue était
excellente... non, décidément, il n'y avait rien.
Harbert redescendit au pied du kauri, et les deux chasseurs
revinrent à Granite-House. Là, Cyrus Smith écouta le récit du
jeune garçon, secoua la tête et ne dit rien. Il était bien évident
qu'on ne pourrait se prononcer sur cette question qu'après une
exploration complète de l'île.
Le surlendemain, -- 28 octobre, -- un autre incident se produisit,
dont l'explication devait encore laisser à désirer. En rôdant sur
la grève, à deux milles de Granite-House, Harbert et Nab furent
assez heureux pour capturer un magnifique échantillon de l'ordre
des chélonées. C'était une tortue franche du genre mydase, dont la
carapace offrait d'admirables reflets verts.
Harbert aperçut cette tortue qui se glissait entre les roches pour
gagner la mer.
«À moi, Nab, à moi!» cria-t-il.
Nab accourut.
«Le bel animal! dit Nab, mais comment nous en emparer?
-- Rien n'est plus aisé, Nab, répondit Harbert. Nous allons
retourner cette tortue sur le dos, et elle ne pourra plus
s'enfouir. Prenez votre épieu et imitez-moi.»
Le reptile, sentant le danger, s'était retiré entre sa carapace et
son plastron. On ne voyait plus ni sa tête, ni ses pattes, et il
était immobile comme un roc.
Harbert et Nab engagèrent alors leurs bâtons sous le sternum de
l'animal, et, unissant leurs efforts, ils parvinrent, non sans
peine, à le retourner sur le dos. Cette tortue, qui mesurait trois
pieds de longueur, devait peser au moins quatre cents livres.
«Bon! s'écria Nab, voilà qui réjouira l'ami Pencroff!» en effet,
l'ami Pencroff ne pouvait manquer d'être réjoui, car la chair de
ces tortues, qui se nourrissent de zostères, est extrêmement
savoureuse. En ce moment, celle-ci ne laissait plus entrevoir que
sa tête petite, aplatie, mais très élargie postérieurement par de
grandes fosses temporales, cachées sous une voûte osseuse.
«Et maintenant, que ferons-nous de notre gibier? dit Nab. Nous ne
pouvons pas le traîner à Granite-House!
-- Laissons-le ici, puisqu'il ne peut se retourner, répondit
Harbert, et nous reviendrons le reprendre avec le chariot.
-- C'est entendu.»
Toutefois, pour plus de précaution, Harbert prit le soin, que Nab
jugeait superflu, de caler l'animal avec de gros galets. Après
quoi, les deux chasseurs revinrent à Granite-House, en suivant la
grève que la marée, basse alors, découvrait largement.
Harbert, voulant faire une surprise à Pencroff, ne lui dit rien du
«superbe échantillon des chélonées»
Qu'il avait retourné sur le sable; mais deux heures après, Nab et
lui étaient de retour, avec le chariot, à l'endroit où ils
l'avaient laissé. Le «superbe échantillon des chélonées» n'y était
plus.
Nab et Harbert se regardèrent d'abord, puis ils regardèrent autour
d'eux. C'était pourtant bien à cette place que la tortue avait été
laissée. Le jeune garçon retrouva même les galets dont il s'était
servi, et, par conséquent, il était sûr de ne pas se tromper.
«Ah çà! dit Nab, ça se retourne donc, ces bêtes-là?
-- Il paraît, répondit Harbert, qui n'y pouvait rien comprendre et
regardait les galets épars sur le sable.
-- Eh bien, c'est Pencroff qui ne sera pas content!
-- Et c'est M Smith qui sera peut-être bien embarrassé pour
expliquer cette disparition! pensa Harbert.
-- Bon, fit Nab, qui voulait cacher sa mésaventure, nous n'en
parlerons pas.
-- Au contraire, Nab, il faut en parler», répondit Harbert.
Et tous deux, reprenant le chariot, qu'ils avaient inutilement
amené, revinrent à Granite-House.
Arrivé au chantier, où l'ingénieur et le marin travaillaient
ensemble, Harbert raconta ce qui s'était passé.
«Ah! Les maladroits! s'écria le marin. Avoir laissé échapper
cinquante potages au moins!
-- Mais, Pencroff, répliqua Nab, ce n'est pas notre faute si la
bête s'est enfuie, puisque je te dis que nous l'avions retournée!
-- Alors, vous ne l'aviez pas assez retournée! riposta plaisamment
l'intraitable marin.
-- Pas assez!» s'écria Harbert.
Et il raconta qu'il avait pris soin de caler la tortue avec des
galets.
«C'est donc un miracle! répliqua Pencroff.
-- Je croyais, Monsieur Cyrus, dit Harbert, que les tortues, une
fois placées sur le dos, ne pouvaient se remettre sur leurs
pattes, surtout quand elles étaient de grande taille?
-- Cela est vrai, mon enfant, répondit Cyrus Smith.
-- Alors, comment a-t-il pu se faire...?
-- À quelle distance de la mer aviez-vous laissé cette tortue?
demanda l'ingénieur, qui, ayant suspendu son travail,
réfléchissait à cet incident.
-- À une quinzaine de pieds, au plus, répondit Harbert.
-- Et la marée était basse, à ce moment?
-- Oui, Monsieur Cyrus.
-- Eh bien, répondit l'ingénieur, ce que la tortue ne pouvait
faire sur le sable, il se peut qu'elle l'ait fait dans l'eau. Elle
se sera retournée quand le flux l'a reprise, et elle aura
tranquillement regagné la haute mer.
-- Ah! Maladroits que nous sommes! s'écria Nab.
-- C'est précisément ce que j'avais eu l'honneur de vous dire!»
répondit Pencroff.
Cyrus Smith avait donné cette explication, qui était admissible
sans doute. Mais était-il bien convaincu de la justesse de cette
explication? On n'oserait l'affirmer.
CHAPITRE II
Le 29 octobre, le canot d'écorce était entièrement achevé.
Pencroff avait tenu sa promesse, et une sorte de pirogue, dont la
coque était membrée au moyen de baguettes flexibles de crejimba,
avait été construite en cinq jours. Un banc à l'arrière, un second
banc au milieu, pour maintenir l'écartement, un troisième banc à
l'avant, un plat-bord pour soutenir les tolets de deux avirons,
une godille pour gouverner, complétaient cette embarcation, longue
de douze pieds, et qui ne pesait pas deux cents livres. Quant à
l'opération du lancement, elle fut extrêmement simple. La légère
pirogue fut portée sur le sable, à la lisière du littoral, devant
Granite-House, et le flot montant la souleva.
Pencroff, qui sauta aussitôt dedans, la manoeuvra à la godille, et
put constater qu'elle était très convenable pour l'usage qu'on en
voulait faire.
«Hurrah! s'écria le marin, qui ne dédaigna pas de célébrer ainsi
son propre triomphe. Avec cela, on ferait le tour...
-- Du monde? demanda Gédéon Spilett.
-- Non, de l'île. Quelques cailloux pour lest, un mât sur l'avant,
et un bout de voile que M Smith nous fabriquera un jour, et on ira
loin! Eh bien! Monsieur Cyrus, et vous, Monsieur Spilett, et vous,
Harbert, et toi, Nab, est-ce que vous ne venez pas essayer notre
nouveau bâtiment? Que diable! Il faut pourtant voir s'il peut nous
porter tous les cinq!»
En effet, c'était une expérience à faire. Pencroff, d'un coup de
godille, ramena l'embarcation près de la grève par un étroit
passage que les roches laissaient entre elles, et il fut convenu
qu'on ferait, ce jour même, l'essai de la pirogue, en suivant le
rivage jusqu'à la première pointe où finissaient les rochers du
sud. Au moment d'embarquer, Nab s'écria:
«Mais il fait pas mal d'eau, ton bâtiment, Pencroff!
-- Ce n'est rien, Nab, répondit le marin. Il faut que le bois
s'étanche! Dans deux jours il n'y paraîtra plus, et notre pirogue
n'aura pas plus d'eau dans le ventre qu'il n'y en a dans l'estomac
d'un ivrogne. Embarquez!»
On s'embarqua donc, et Pencroff poussa au large.
Le temps était magnifique, la mer calme comme si ses eaux eussent
été contenues dans les rives étroites d'un lac, et la pirogue
pouvait l'affronter avec autant de sécurité que si elle eût
remonté le tranquille courant de la Mercy. Des deux avirons, Nab
prit l'un, Harbert l'autre, et Pencroff resta à l'arrière de
l'embarcation, afin de la diriger à la godille.
Le marin traversa d'abord le canal et alla raser la pointe sud de
l'îlot. Une légère brise soufflait du sud. Point de houle, ni dans
le canal, ni au large. Quelques longues ondulations que la pirogue
sentait à peine, car elle était lourdement chargée, gonflaient
régulièrement la surface de la mer. On s'éloigna environ d'un
demi-mille de la côte, de manière à apercevoir tout le
développement du mont Franklin.
Puis, Pencroff, virant de bord, revint vers l'embouchure de la
rivière. La pirogue suivit alors le rivage, qui, s'arrondissant
jusqu'à la pointe extrême, cachait toute la plaine marécageuse des
Tadornes.
Cette pointe, dont la distance se trouvait accrue par la courbure
de la côte, était environ à trois milles de la Mercy. Les colons
résolurent d'aller à son extrémité et de ne la dépasser que du peu
qu'il faudrait pour prendre un aperçu rapide de la côte jusqu'au
cap Griffe.
Le canot suivit donc le littoral à une distance de deux encablures
au plus, en évitant les écueils dont ces atterrages étaient semés
et que la marée montante commençait à couvrir. La muraille allait
en s'abaissant depuis l'embouchure de la rivière jusqu'à la
pointe. C'était un amoncellement de granits, capricieusement
distribués, très différents de la courtine, qui formaient le
plateau de Grande-vue, et d'un aspect extrêmement sauvage.
On eût dit qu'un énorme tombereau de roches avait été vidé là.
Point de végétation sur ce saillant très aigu qui se prolongeait à
deux milles en avant de la forêt, et cette pointe figurait assez
bien le bras d'un géant qui serait sorti d'une manche de verdure.
Le canot, poussé par les deux avirons, avançait sans peine. Gédéon
Spilett, le crayon d'une main, le carnet de l'autre, dessinait la
côte à grands traits.
Nab, Pencroff et Harbert causaient en examinant cette partie de
leur domaine, nouvelle à leurs yeux, et, à mesure que la pirogue
descendait vers le sud, les deux caps Mandibule paraissaient se
déplacer et fermer plus étroitement la baie de l'Union.
Quant à Cyrus Smith, il ne parlait pas, il regardait, et, à la
défiance qu'exprimait son regard, il semblait toujours qu'il
observât quelque contrée étrange.
Cependant, après trois quarts d'heure de navigation, la pirogue
était arrivée presque à l'extrémité de la pointe, et Pencroff se
préparait à la doubler, quand Harbert, se levant, montra une tache
noire, en disant:
«Qu'est-ce que je vois donc là-bas sur la grève?»
Tous les regards se portèrent vers le point indiqué.
«En effet, dit le reporter, il y a quelque chose. On dirait une
épave à demi enfoncée dans le sable.
-- Ah! s'écria Pencroff, je vois ce que c'est!
-- Quoi donc? demanda Nab.
-- Des barils, des barils, qui peuvent être pleins! répondit le
marin.
-- Au rivage, Pencroff!» dit Cyrus Smith.
En quelques coups d'aviron, la pirogue atterrissait au fond d'une
petite anse, et ses passagers sautaient sur la grève.
Pencroff ne s'était pas trompé. Deux barils étaient là, à demi
enfoncés dans le sable, mais encore solidement attachés à une
large caisse qui, soutenue par eux, avait ainsi flotté jusqu'au
moment où elle était venue s'échouer sur le rivage.
«Il y a donc eu un naufrage dans les parages de l'île? demanda
Harbert.
-- Évidemment, répondit Gédéon Spilett.
-- Mais qu'y a-t-il dans cette caisse? s'écria Pencroff avec une
impatience bien naturelle. Qu'y a-t-il dans cette caisse? Elle est
fermée, et rien pour en briser le couvercle! Eh bien, à coups de
pierre alors...»
Et le marin, soulevant un bloc pesant, allait enfoncer une des
parois de la caisse, quand l'ingénieur, l'arrêtant:
«Pencroff, lui dit-il, pouvez-vous modérer votre impatience
pendant une heure seulement?
-- Mais, Monsieur Cyrus, songez donc! Il y a peut-être là-dedans
tout ce qui nous manque!
-- Nous le saurons, Pencroff, répondit l'ingénieur, mais croyez-
moi, ne brisez pas cette caisse, qui peut nous être utile.
Transportons-la à Granite-House, où nous l'ouvrirons plus
facilement et sans la briser. Elle est toute préparée pour le
voyage, et, puisqu'elle a flotté jusqu'ici, elle flottera bien
encore jusqu'à l'embouchure de la rivière.
-- Vous avez raison, Monsieur Cyrus, et j'avais tort, répondit le
marin, mais on n'est pas toujours maître de soi!»
L'avis de l'ingénieur était sage. En effet, la pirogue n'aurait pu
contenir les objets probablement renfermés dans cette caisse, qui
devait être pesante, puisqu'il avait fallu la «soulager» au moyen
de deux barils vides. Donc, mieux valait la remorquer ainsi
jusqu'au rivage de Granite-House.
Et maintenant, d'où venait cette épave? C'était là une importante
question. Cyrus Smith et ses compagnons regardèrent attentivement
autour d'eux et parcoururent le rivage sur un espace de plusieurs
centaines de pas. Nul autre débris ne leur apparut.
La mer fut observée également. Harbert et Nab montèrent sur un roc
élevé, mais l'horizon était désert. Rien en vue, ni un bâtiment
désemparé, ni un navire à la voile.
Cependant, il y avait eu naufrage, ce n'était pas douteux. Peut-
être même cet incident se rattachait-il à l'incident du grain de
plomb? Peut-être des étrangers avaient-ils atterri sur un autre
point de l'île? Peut-être y étaient-ils encore? Mais la réflexion
que firent naturellement les colons, c'est que ces étrangers ne
pouvaient être des pirates malais, car l'épave avait évidemment
une provenance soit américaine, soit européenne.
Tous revinrent auprès de la caisse, qui mesurait cinq pieds de
long sur trois de large. Elle était en bois de chêne, très
soigneusement fermée, et recouverte d'une peau épaisse que
maintenaient des clous de cuivre. Les deux grosses barriques,
hermétiquement bouchées, mais qu'on sentait vides au choc,
adhéraient à ses flancs au moyen de fortes cordes, nouées de
noeuds que Pencroff reconnut aisément pour des «noeuds marins.»
Elle paraissait être dans un parfait état de conservation, ce qui
s'expliquait par ce fait, qu'elle s'était échouée sur une grève de
sable et non sur des récifs. On pouvait même affirmer, en
l'examinant bien, que son séjour dans la mer n'avait pas été long,
et aussi que son arrivée sur ce rivage était récente. L'eau ne
semblait point avoir pénétré au dedans, et les objets qu'elle
contenait devaient être intacts.
Il était évident que cette caisse avait été jetée par-dessus le
bord d'un navire désemparé, courant vers l'île, et que, dans
l'espérance qu'elle arriverait à la côte, où ils la retrouveraient
plus tard, des passagers avaient pris la précaution de l'alléger
au moyen d'un appareil flottant.
«Nous allons remorquer cette épave jusqu'à Granite-House, dit
l'ingénieur, et nous en ferons l'inventaire; puis, si nous
découvrons sur l'île quelques survivants de ce naufrage présumé,
nous la remettrons à ceux auxquels elle appartient. Si nous ne
retrouvons personne...
-- Nous la garderons pour nous! s'écria Pencroff. Mais, pour dieu,
qu'est-ce qu'il peut bien y avoir là dedans!»
La marée commençait déjà à atteindre l'épave, qui devait
évidemment flotter au plein de la mer. Une des cordes qui
attachaient les barils fut en partie déroulée et servit d'amarre
pour lier l'appareil flottant au canot. Puis, Pencroff et Nab
creusèrent le sable avec leurs avirons, afin de faciliter le
déplacement de la caisse, et bientôt l'embarcation, remorquant la
caisse, commença à doubler la pointe, à laquelle fut donné le nom
de pointe de l'épave (flotson-point). La remorque était lourde, et
les barils suffisaient à peine à soutenir la caisse hors de l'eau.
Aussi le marin craignait-il à chaque instant qu'elle ne se
détachât et ne coulât par le fond. Mais, heureusement, ses
craintes ne se réalisèrent pas, et une heure et demie après son
départ-il avait fallu tout ce temps pour franchir cette distance
de trois milles-la pirogue accostait le rivage devant Granite-
House.
Canot et épave furent alors halés sur le sable, et, comme la mer
se retirait déjà, ils ne tardèrent pas à demeurer à sec. Nab avait
été prendre des outils pour forcer la caisse, de manière à ne la
détériorer que le moins possible, et on procéda à son inventaire.
Pencroff ne chercha point à cacher qu'il était extrêmement ému.
Le marin commença par détacher les deux barils, qui, étant en fort
bon état, pourraient être utilisés, cela va sans dire. Puis, les
serrures furent forcées au moyen d'une pince, et le couvercle se
rabattit aussitôt. Une seconde enveloppe en zinc doublait
l'intérieur de la caisse, qui avait été évidemment disposée pour
que les objets qu'elle renfermait fussent, en toutes
circonstances, à l'abri de l'humidité.
«Ah! s'écria Nab, est-ce que ce seraient des conserves qu'il y a
là dedans!
-- J'espère bien que non, répondit le reporter.
-- Si seulement il y avait... dit le marin à mi-voix.
-- Quoi donc? Lui demanda Nab, qui l'entendit.
-- Rien!»
La chape de zinc fut fendue dans toute sa largeur, puis rabattue
sur les côtés de la caisse, et, peu à peu, divers objets de nature
très différente furent extraits et déposés sur le sable. À chaque
nouvel objet, Pencroff poussait de nouveaux hurrahs, Harbert
battait des mains, et Nab dansait... comme un nègre. Il y avait là
des livres qui auraient rendu Harbert fou de joie, et des
ustensiles de cuisine que Nab eût couverts de baisers!
Du reste, les colons eurent lieu d'être extrêmement satisfaits,
car cette caisse contenait des outils, des armes, des instruments,
des vêtements, des livres, et en voici la nomenclature exacte,
telle qu'elle fut portée sur le carnet de Gédéon Spilett:
Outils: 3 couteaux à plusieurs lames.
2 haches de bûcheron.
2 haches de charpentier.
Outils: 3 rabots.
2 herminettes.
1 besaiguë.
6 ciseaux à froid.
2 limes.
3 marteaux.
3 vrilles.
2 tarières.
10 sacs de clous et de vis.
3 scies de diverses grandeurs.
Outils: 2 boîtes d'aiguilles.
Armes: 2 fusils à pierre.
2 fusils à capsule.
2 carabines à inflammation centrale.
5 coutelas.
4 sabres d'abordage.
2 barils de poudre pouvant contenir chacun vingt-cinq livres.
12 boîtes d'amorces fulminantes.
Instruments: 1 sextant 1 jumelle.
Instruments: 1 longue-vue.
1 boîte de compas.
1 boussole de poche.
1 thermomètre de fahrenheit 1 baromètre anéroïde.
1 boîte renfermant tout un appareil photographique, objectif,
plaques, produits chimiques, etc.
Vêtements: 2 douzaines de chemises d'un tissu particulier qui
ressemblait à de la laine, mais dont l'origine était évidemment
végétale.
3 douzaines de bas de même tissu.
Ustensiles: 1 coquemar en fer.
6 casseroles de cuivre étamé.
3 plats de fer.
10 couverts d'aluminium.
2 bouilloires.
1 petit fourneau portatif.
6 couteaux de table.
Livres: 1 bible contenant l'ancien et le nouveau testament.
1 atlas.
1 dictionnaire des divers idiomes polynésiens.
1 dictionnaire des sciences naturelles, en six volumes.
3 rames de papier blanc.
2 registres à pages blanches.
«Il faut avouer, dit le reporter, après que l'inventaire eut été
achevé, que le propriétaire de cette caisse était un homme
pratique! Outils, armes, instruments, habits, ustensiles, livres,
rien n'y manque! On dirait vraiment qu'il s'attendait à faire
naufrage et qu'il s'y était préparé d'avance!
-- Rien n'y manque, en effet, murmura Cyrus Smith d'un air pensif.
-- Et à coup sûr, ajouta Harbert, le bâtiment qui portait cette
caisse et son propriétaire n'était pas un pirate malais!
-- À moins, dit Pencroff, que ce propriétaire n'eût été fait
prisonnier par des pirates...
-- Ce n'est pas admissible, répondit le reporter. Il est plus
probable qu'un bâtiment américain ou européen a été entraîné dans
ces parages, et que des passagers, voulant sauver, au moins, le
nécessaire, ont préparé ainsi cette caisse et l'ont jetée à la
mer.
-- Est-ce votre avis, Monsieur Cyrus? demanda Harbert.
-- Oui, mon enfant, répondit l'ingénieur, cela a pu se passer
ainsi. Il est possible qu'au moment, ou en prévision d'un
naufrage, on ait réuni dans cette caisse divers objets de première
utilité, pour les retrouver en quelque point de la côte...
-- Même la boîte à photographie! fit observer le marin d'un air
assez incrédule.
-- Quant à cet appareil, répondit Cyrus Smith, je n'en comprends
pas bien l'utilité, et mieux eût valu pour nous, comme pour tous
autres naufragés, un assortiment de vêtements plus complet ou des
munitions plus abondantes!
-- Mais n'y a-t-il sur ces instruments, sur ces outils, sur ces
livres, aucune marque, aucune adresse, qui puisse nous en faire
reconnaître la provenance?» demanda Gédéon Spilett.
C'était à voir. Chaque objet fut donc attentivement examiné,
principalement les livres, les instruments et les armes. Ni les
armes, ni les instruments, contrairement à ce qui se fait
d'habitude, ne portaient la marque du fabricant; ils étaient,
d'ailleurs, en parfait état et ne semblaient pas avoir servi. Même
particularité pour les outils et les ustensiles; tout était neuf,
ce qui prouvait, en somme, que l'on n'avait pas pris ces objets,
au hasard, pour les jeter dans cette caisse, mais, au contraire,
que le choix de ces objets avait été médité et leur classement
fait avec soin. C'était aussi ce qu'indiquait cette seconde
enveloppe de métal qui les avait préservés de toute humidité et
qui n'aurait pu être soudée dans un moment de hâte.
Quant aux dictionnaires des sciences naturelles et des idiomes
polynésiens, tous deux étaient anglais, mais ils ne portaient
aucun nom d'éditeur, ni aucune date de publication. De même pour
la bible, imprimée en langue anglaise, in-quarto remarquable au
point de vue typographique, et qui paraissait avoir été souvent
feuilleté.
Quant à l'atlas, c'était un magnifique ouvrage, comprenant les
cartes du monde entier et plusieurs planisphères dressés suivant
la projection de Mercator, et dont la nomenclature était en
français, -- mais qui ne portait non plus ni date de publication,
ni nom d'éditeur.
Il n'y avait donc, sur ces divers objets, aucun indice qui pût en
indiquer la provenance, et rien, par conséquent, de nature à faire
soupçonner la nationalité du navire qui avait dû récemment passer
sur ces parages. Mais d'où que vînt cette caisse, elle faisait
riches les colons de l'île Lincoln.
Jusqu'alors, en transformant les produits de la nature, ils
avaient tout créé par eux-mêmes, et grâce à leur intelligence, ils
s'étaient tirés d'affaire.
Mais ne semblait-il pas que la providence eût voulu les
récompenser, en leur envoyant alors ces divers produits de
l'industrie humaine? Leurs remerciements s'élevèrent donc
unanimement vers le ciel.
Toutefois, l'un d'eux n'était pas absolument satisfait.
C'était Pencroff. Il paraît que la caisse ne renfermait pas une
chose à laquelle il semblait tenir énormément, et, à mesure que
les objets en étaient retirés, ses hurrahs diminuaient
d'intensité, et, l'inventaire fini, on l'entendit murmurer ces
paroles:
«Tout cela, c'est bel et bon, mais vous verrez qu'il n'y aura rien
pour moi dans cette boîte!»
Ce qui amena Nab à lui dire:
«Ah çà! Ami Pencroff, qu'attendais-tu donc?
-- Une demi-livre de tabac! répondit sérieusement Pencroff, et
rien n'aurait manqué à mon bonheur!»
On ne put s'empêcher de rire à l'observation du marin.
Mais il résultait de cette découverte de l'épave que, maintenant
et plus que jamais, il était nécessaire de faire une exploration
sérieuse de l'île. Il fut donc convenu que le lendemain, dès le
point du jour, on se mettrait en route, en remontant la Mercy, de
manière à atteindre la côte occidentale.
Si quelques naufragés avaient débarqué sur un point de cette côte,
il était à craindre qu'ils fussent sans ressource, et il fallait
leur porter secours sans tarder.
Pendant cette journée, les divers objets furent transportés à
Granite-House et disposés méthodiquement dans la grande salle.
Ce jour-là -- 29 octobre -- était précisément un dimanche, et,
avant de se coucher, Harbert demanda à l'ingénieur s'il ne
voudrait pas leur lire quelque passage de l'évangile.
«Volontiers», répondit Cyrus Smith.
Il prit le livre sacré, et allait l'ouvrir, quand Pencroff,
l'arrêtant, lui dit:
«Monsieur Cyrus, je suis superstitieux. Ouvrez au hasard, et
lisez-nous le premier verset qui tombera sous vos yeux. Nous
verrons s'il s'applique à notre situation.»
Cyrus Smith sourit à la réflexion du marin, et, se rendant à son
désir, il ouvrit l'évangile précisément à un endroit où un signet
en séparait les pages.
Soudain, ses regards furent arrêtés par une croix rouge, qui,
faite au crayon, était placée devant le verset 8 du chapitre VII
de l'évangile de saint Mathieu.
Et il lut ce verset, ainsi conçu: Quiconque demande reçoit, et qui
cherche trouve.
CHAPITRE III
Le lendemain, -- 30 octobre, -- tout était prêt pour l'exploration
projetée, que les derniers événements rendaient si urgente. En
effet, les choses avaient tourné ainsi, que les colons de l'île
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