L'île mystérieuse
Par
Jules Verne
(1875)
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PARTIE 1
LES NAUFRAGÉS DE L'AIR
CHAPITRE I
«Remontons-nous?
-- Non! Au contraire! Nous descendons!
-- Pis que cela, monsieur Cyrus! Nous tombons!
-- Pour Dieu! Jetez du lest!
-- Voilà le dernier sac vidé!
-- Le ballon se relève-t-il?
-- Non!
-- J'entends comme un clapotement de vagues!
-- La mer est sous la nacelle!
-- Elle ne doit pas être à cinq cents pieds de nous!»
Alors une voix puissante déchira l'air, et ces mots retentirent:
«Dehors tout ce qui pèse!... tout! et à la grâce de Dieu!»
Telles sont les paroles qui éclataient en l'air, au-dessus de ce
vaste désert d'eau du Pacifique, vers quatre heures du soir, dans
la journée du 23 mars 1865.
Personne n'a sans doute oublié le terrible coup de vent de nord-
est qui se déchaîna au milieu de l'équinoxe de cette année, et
pendant lequel le baromètre tomba à sept cent dix millimètres. Ce
fut un ouragan, sans intermittence, qui dura du 18 au 26 mars. Les
ravages qu'il produisit furent immenses en Amérique, en Europe, en
Asie, sur une zone large de dix-huit cents milles, qui se
dessinait obliquement à l'équateur, depuis le trente-cinquième
parallèle nord jusqu'au quarantième parallèle sud!
Villes renversées, forêts déracinées, rivages dévastés par des
montagnes d'eau qui se précipitaient comme des mascarets, navires
jetés à la côte, que les relevés du Bureau-Veritas chiffrèrent par
centaines, territoires entiers nivelés par des trombes qui
broyaient tout sur leur passage, plusieurs milliers de personnes
écrasées sur terre ou englouties en mer: tels furent les
témoignages de sa fureur, qui furent laissés après lui par ce
formidable ouragan. Il dépassait en désastres ceux qui ravagèrent
si épouvantablement la Havane et la Guadeloupe, l'un le 25 octobre
1810, l'autre le 26 juillet 1825.
Or, au moment même où tant de catastrophes s'accomplissaient sur
terre et sur mer, un drame, non moins saisissant, se jouait dans
les airs bouleversés. En effet, un ballon, porté comme une boule
au sommet d'une trombe, et pris dans le mouvement giratoire de la
colonne d'air, parcourait l'espace avec une vitesse de quatre-
vingt-dix milles à l'heure, en tournant sur lui-même, comme s'il
eût été saisi par quelque maelström aérien. Au-dessous de
l'appendice inférieur de ce ballon oscillait une nacelle, qui
contenait cinq passagers, à peine visibles au milieu de ces
épaisses vapeurs, mêlées d'eau pulvérisée, qui traînaient jusqu'à
la surface de l'Océan.
D'où venait cet aérostat, véritable jouet de l'effroyable tempête?
De quel point du monde s'était-il élancé? Il n'avait évidemment
pas pu partir pendant l'ouragan. Or, l'ouragan durait depuis cinq
jours déjà, et ses premiers symptômes s'étaient manifestés le 18.
On eût donc été fondé à croire que ce ballon venait de très loin,
car il n'avait pas dû franchir moins de deux mille milles par
vingt-quatre heures? en tout cas, les passagers n'avaient pu avoir
à leur disposition aucun moyen d'estimer la route parcourue depuis
leur départ, car tout point de repère leur manquait. Il devait
même se produire ce fait curieux, qu'emportés au milieu des
violences de la tempête, ils ne les subissaient pas. Ils se
déplaçaient, ils tournaient sur eux-mêmes sans rien ressentir de
cette rotation, ni de leur déplacement dans le sens horizontal.
Leurs yeux ne pouvaient percer l'épais brouillard qui s'amoncelait
sous la nacelle. Autour d'eux, tout était brume. Telle était même
l'opacité des nuages, qu'ils n'auraient pu dire s'il faisait jour
ou nuit. Aucun reflet de lumière, aucun bruit des terres habitées,
aucun mugissement de l'Océan n'avaient dû parvenir jusqu'à eux
dans cette immensité obscure, tant qu'ils s'étaient tenus dans les
hautes zones. Leur rapide descente avait seule pu leur donner
connaissance des dangers qu'ils couraient au-dessus des flots.
Cependant, le ballon, délesté de lourds objets, tels que
munitions, armes, provisions, s'était relevé dans les couches
supérieures de l'atmosphère, à une hauteur de quatre mille cinq
cents pieds. Les passagers, après avoir reconnu que la mer était
sous la nacelle, trouvant les dangers moins redoutables en haut
qu'en bas, n'avaient pas hésité à jeter par-dessus le bord les
objets même les plus utiles, et ils cherchaient à ne plus rien
perdre de ce fluide, de cette âme de leur appareil, qui les
soutenait au-dessus de l'abîme.
La nuit se passa au milieu d'inquiétudes qui auraient été
mortelles pour des âmes moins énergiques. Puis le jour reparut,
et, avec le jour, l'ouragan marqua une tendance à se modérer. Dès
le début de cette journée du 24 mars, il y eut quelques symptômes
d'apaisement. À l'aube, les nuages, plus vésiculaires, étaient
remontés dans les hauteurs du ciel. En quelques heures, la trombe
s'évasa et se rompit. Le vent, de l'état d'ouragan, passa au
«grand frais», c'est-à-dire que la vitesse de translation des
couches atmosphériques diminua de moitié. C'était encore ce que
les marins appellent «une brise à trois ris», mais l'amélioration
dans le trouble des éléments n'en fut pas moins considérable.
Vers onze heures, la partie inférieure de l'air s'était
sensiblement nettoyée. L'atmosphère dégageait cette limpidité
humide qui se voit, qui se sent même, après le passage des grands
météores. Il ne semblait pas que l'ouragan fût allé plus loin dans
l'ouest. Il paraissait s'être tué lui-même. Peut-être s'était-il
écoulé en nappes électriques, après la rupture de la trombe, ainsi
qu'il arrive quelquefois aux typhons de l'océan Indien.
Mais, vers cette heure-là aussi, on eût pu constater, de nouveau,
que le ballon s'abaissait lentement, par un mouvement continu,
dans les couches inférieures de l'air. Il semblait même qu'il se
dégonflait peu à peu, et que son enveloppe s'allongeait en se
distendant, passant de la forme sphérique à la forme ovoïde.
Vers midi, l'aérostat ne planait plus qu'à une hauteur de deux
mille pieds au-dessus de la mer. Il jaugeait cinquante mille pieds
cubes, et, grâce à sa capacité, il avait évidemment pu se
maintenir longtemps dans l'air, soit qu'il eût atteint de grandes
altitudes, soit qu'il se fût déplacé suivant une direction
horizontale. En ce moment, les passagers jetèrent les derniers
objets qui alourdissaient encore, la nacelle, les quelques vivres
qu'ils avaient conservés, tout, jusqu'aux menus ustensiles qui
garnissaient leurs poches, et l'un d'eux, s'étant hissé sur le
cercle auquel se réunissaient les cordes du filet, chercha à lier
solidement l'appendice inférieur de l'aérostat.
Il était évident que les passagers ne pouvaient plus maintenir le
ballon dans les zones élevées, et que le gaz leur manquait!
Ils étaient donc perdus! en effet, ce n'était ni un continent, ni
même une île, qui s'étendait au-dessous d'eux. L'espace n'offrait
pas un seul point d'atterrissement, pas une surface solide sur
laquelle leur ancre pût mordre.
C'était l'immense mer, dont les flots se heurtaient encore avec
une incomparable violence! C'était l'Océan sans limites visibles,
même pour eux, qui le dominaient de haut et dont les regards
s'étendaient alors sur un rayon de quarante milles! C'était cette
plaine liquide, battue sans merci, fouettée par l'ouragan, qui
devait leur apparaître comme une chevauchée de lames échevelées,
sur lesquelles eût été jeté un vaste réseau de crêtes blanches!
Pas une terre en vue, pas un navire!
Il fallait donc, à tout prix, arrêter le mouvement descensionnel,
pour empêcher que l'aérostat ne vînt s'engloutir au milieu des
flots. Et c'était évidemment à cette urgente opération que
s'employaient les passagers de la nacelle. Mais, malgré leurs
efforts, le ballon s'abaissait toujours, en même temps qu'il se
déplaçait avec une extrême vitesse, suivant la direction du vent,
c'est-à-dire du nord-est au sud-ouest.
Situation terrible, que celle de ces infortunés! Ils n'étaient
évidemment plus maîtres de l'aérostat. Leurs tentatives ne
pouvaient aboutir. L'enveloppe du ballon se dégonflait de plus en
plus. Le fluide s'échappait sans qu'il fût aucunement possible de
le retenir. La descente s'accélérait visiblement, et, à une heure
après midi, la nacelle n'était pas suspendue à plus de six cents
pieds au-dessus de l'Océan.
C'est que, en effet, il était impossible d'empêcher la fuite du
gaz, qui s'échappait librement par une déchirure de l'appareil. En
allégeant la nacelle de tous les objets qu'elle contenait, les
passagers avaient pu prolonger, pendant quelques heures, leur
suspension dans l'air.
Mais l'inévitable catastrophe ne pouvait qu'être retardée, et, si
quelque terre ne se montrait pas avant la nuit, passagers, nacelle
et ballon auraient définitivement disparu dans les flots.
La seule manoeuvre qu'il y eût à faire encore fut faite à ce
moment. Les passagers de l'aérostat étaient évidemment des gens
énergiques, et qui savaient regarder la mort en face. On n'eût pas
entendu un seul murmure s'échapper de leurs lèvres.
Ils étaient décidés à lutter jusqu'à la dernière seconde, à tout
faire pour retarder leur chute. La nacelle n'était qu'une sorte de
caisse d'osier, impropre à flotter, et il n'y avait aucune
possibilité de la maintenir à la surface de la mer, si elle y
tombait.
À deux heures, l'aérostat était à peine à quatre cents pieds au-
dessus des flots. En ce moment, une voix mâle -- la voix d'un
homme dont le coeur était inaccessible à la crainte -- se fit
entendre. À cette voix répondirent des voix non moins énergiques.
«Tout est-il jeté?
-- Non! Il y a encore dix mille francs d'or!»
Un sac pesant tomba aussitôt à la mer.
«Le ballon se relève-t-il?
-- Un peu, mais il ne tardera pas à retomber!
-- Que reste-t-il à jeter au dehors?
-- Rien!
-- Si!... La nacelle!
-- Accrochons-nous au filet! et à la mer la nacelle!»
C'était, en effet, le seul et dernier moyen d'alléger l'aérostat.
Les cordes qui rattachaient la nacelle au cercle furent coupées,
et l'aérostat, après sa chute, remonta de deux mille pieds.
Les cinq passagers s'étaient hissés dans le filet, au-dessus du
cercle, et se tenaient dans le réseau des mailles, regardant
l'abîme.
On sait de quelle sensibilité statique sont doués les aérostats.
Il suffit de jeter l'objet le plus léger pour provoquer un
déplacement dans le sens vertical. L'appareil, flottant dans
l'air, se comporte comme une balance d'une justesse mathématique.
On comprend donc que, lorsqu'il est délesté d'un poids
relativement considérable, son déplacement soit important et
brusque. C'est ce qui arriva dans cette occasion.
Mais, après s'être un instant équilibré dans les zones
supérieures, l'aérostat commença à redescendre.
Le gaz fuyait par la déchirure, qu'il était impossible de réparer.
Les passagers avaient fait tout ce qu'ils pouvaient faire. Aucun
moyen humain ne pouvait les sauver désormais. Ils n'avaient plus à
compter que sur l'aide de Dieu.
À quatre heures, le ballon n'était plus qu'à cinq cents pieds de
la surface des eaux. Un aboiement sonore se fit entendre. Un chien
accompagnait les passagers et se tenait accroché près de son
maître dans les mailles du filet.
«Top a vu quelque chose!» s'écria l'un des passagers.
Puis, aussitôt, une voix forte se fit entendre:
«Terre! terre!»
Le ballon, que le vent ne cessait d'entraîner vers le sud-ouest,
avait, depuis l'aube, franchi une distance considérable, qui se
chiffrait par centaines de milles, et une terre assez élevée
venait, en effet, d'apparaître dans cette direction.
Mais cette terre se trouvait encore à trente milles sous le vent.
Il ne fallait pas moins d'une grande heure pour l'atteindre, et
encore à la condition de ne pas dériver. Une heure! Le ballon ne
se serait-il pas auparavant vidé de tout ce qu'il avait gardé de
son fluide?
Telle était la terrible question! Les passagers voyaient
distinctement ce point solide, qu'il fallait atteindre à tout
prix. Ils ignoraient ce qu'il était, île ou continent, car c'est à
peine s'ils savaient vers quelle partie du monde l'ouragan les
avait entraînés! Mais cette terre, qu'elle fût habitée ou qu'elle
ne le fût pas, qu'elle dût être hospitalière ou non, il fallait y
arriver!
Or, à quatre heures, il était visible que le ballon ne pouvait
plus se soutenir.
CHAPITRE II
Il rasait la surface de la mer. Déjà la crête des énormes lames
avait plusieurs fois léché le bas du filet, l'alourdissant encore,
et l'aérostat ne se soulevait plus qu'à demi, comme un oiseau qui
a du plomb dans l'aile. Une demi-heure plus tard, la terre n'était
plus qu'à un mille, mais le ballon, épuisé, flasque, distendu,
chiffonné en gros plis, ne conservait plus de gaz que dans sa
partie supérieure. Les passagers, accrochés au filet, pesaient
encore trop pour lui, et bientôt, à demi plongés dans la mer, ils
furent battus par les lames furieuses. L'enveloppe de l'aérostat
fit poche alors, et le vent s'y engouffrant, le poussa comme un
navire vent arrière.
Peut-être accosterait-il ainsi la côte!
Or, il n'en était qu'à deux encablures, quand des cris terribles,
sortis de quatre poitrines à la fois, retentirent. Le ballon, qui
semblait ne plus devoir se relever, venait de refaire encore un
bond inattendu, après avoir été frappé d'un formidable coup de
mer. Comme s'il eût été délesté subitement d'une nouvelle partie
de son poids, il remonta à une hauteur de quinze cents pieds, et
là il rencontra une sorte de remous du vent, qui, au lieu de le
porter directement à la côte, lui fit suivre une direction presque
parallèle. Enfin, deux minutes plus tard, il s'en rapprochait
obliquement, et il retombait définitivement sur le sable du
rivage, hors de la portée des lames.
Les passagers, s'aidant les uns les autres, parvinrent à se
dégager des mailles du filet. Le ballon, délesté de leur poids,
fut repris par le vent, et comme un oiseau blessé qui retrouve un
instant de vie, il disparut dans l'espace.
La nacelle avait contenu cinq passagers, plus un chien, et le
ballon n'en jetait que quatre sur le rivage.
Le passager manquant avait évidemment été enlevé par le coup de
mer qui venait de frapper le filet, et c'est ce qui avait permis à
l'aérostat allégé, de remonter une dernière fois, puis, quelques
instants après, d'atteindre la terre.
À peine les quatre naufragés -- on peut leur donner ce nom --
avaient-ils pris pied sur le sol, que tous, songeant à l'absent,
s'écriaient: «Il essaye peut-être d'aborder à la nage! Sauvons-le!
sauvons-le!»
Ce n'étaient ni des aéronautes de profession, ni des amateurs
d'expéditions aériennes, que l'ouragan venait de jeter sur cette
côte. C'étaient des prisonniers de guerre, que leur audace avait
poussés à s'enfuir dans des circonstances extraordinaires.
Cent fois, ils auraient dû périr! Cent fois, leur ballon déchiré
aurait dû les précipiter dans l'abîme! Mais le ciel les réservait
à une étrange destinée, et le 20 mars, après avoir fui Richmond,
assiégée par les troupes du général Ulysse Grant, ils se
trouvaient à sept mille milles de cette capitale de la Virginie,
la principale place forte des séparatistes, pendant la terrible
guerre de Sécession. Leur navigation aérienne avait duré cinq
jours.
Voici, d'ailleurs, dans quelles circonstances curieuses s'était
produite l'évasion des prisonniers, -- évasion qui devait aboutir
à la catastrophe que l'on connaît.
Cette année même, au mois de février 1865, dans un de ces coups de
main que tenta, mais inutilement, le général Grant pour s'emparer
de Richmond, plusieurs de ses officiers tombèrent au pouvoir de
l'ennemi et furent internés dans la ville. L'un des plus
distingués de ceux qui furent pris appartenait à l'état-major
fédéral, et se nommait Cyrus Smith.
Cyrus Smith, originaire du Massachussets, était un ingénieur, un
savant de premier ordre, auquel le gouvernement de l'Union avait
confié, pendant la guerre, la direction des chemins de fer, dont
le rôle stratégique fut si considérable. Véritable Américain du
nord, maigre, osseux, efflanqué, âgé de quarante-cinq ans environ,
il grisonnait déjà par ses cheveux ras et par sa barbe, dont il ne
conservait qu'une épaisse moustache. Il avait une de ces belles
têtes «numismatiques», qui semblent faites pour être frappées en
médailles, les yeux ardents, la bouche sérieuse, la physionomie
d'un savant de l'école militante. C'était un de ces ingénieurs qui
ont voulu commencer par manier le marteau et le pic, comme ces
généraux qui ont voulu débuter simples soldats. Aussi, en même
temps que l'ingéniosité de l'esprit, possédait-il la suprême
habileté de main. Ses muscles présentaient de remarquables
symptômes de tonicité. Véritablement homme d'action en même temps
qu'homme de pensée, il agissait sans effort, sous l'influence
d'une large expansion vitale, ayant cette persistance vivace qui
défie toute mauvaise chance.
Très instruit, très pratique, très débrouillard», pour employer
un mot de la langue militaire française, c'était un tempérament
superbe, car, tout en restant maître de lui, quelles que fussent
les circonstances, il remplissait au plus haut degré ces trois
conditions dont l'ensemble détermine l'énergie humaine: activité
d'esprit et de corps, impétuosité des désirs, puissance de la
volonté. Et sa devise aurait pu être celle de Guillaume d'Orange
au XVIIe siècle: «Je n'ai pas besoin d'espérer pour entreprendre,
ni de réussir pour persévérer.» En même temps, Cyrus Smith était
le courage personnifié. Il avait été de toutes les batailles
pendant cette guerre de Sécession. Après avoir commencé sous
Ulysse Grant dans les volontaires de l'Illinois, il s'était battu
à Paducah, à Belmont, à Pittsburg-Landing, au siège de Corinth, à
Port-Gibson, à la Rivière-Noire, à Chattanoga, à Wilderness, sur
le Potomak, partout et vaillamment, en soldat digne du général qui
répondait: «Je ne compte jamais mes morts!» Et, cent fois, Cyrus
Smith aurait dû être au nombre de ceux-là que ne comptait pas le
terrible Grant, mais dans ces combats, où il ne s'épargnait guère,
la chance le favorisa toujours, jusqu'au moment où il fut blessé
et pris sur le champ de bataille de Richmond. En même temps que
Cyrus Smith, et le même jour, un autre personnage important
tombait au pouvoir des sudistes. Ce n'était rien moins que
l'honorable Gédéon Spilett, reporter» du New-York Herald, qui
avait été chargé de suivre les péripéties de la guerre au milieu
des armées du Nord.
Gédéon Spilett était de la race de ces étonnants chroniqueurs
anglais ou américains, des Stanley et autres, qui ne reculent
devant rien pour obtenir une information exacte et pour la
transmettre à leur journal dans les plus brefs délais. Les
journaux de l'Union, tels que le New-York Herald, forment de
véritables puissances, et leurs délégués sont des représentants
avec lesquels on compte. Gédéon Spilett marquait au premier rang
de ces délégués.
Homme de grand mérite, énergique, prompt et prêt à tout, plein
d'idées, ayant couru le monde entier, soldat et artiste, bouillant
dans le conseil, résolu dans l'action, ne comptant ni peines, ni
fatigues, ni dangers, quand il s'agissait de tout savoir, pour lui
d'abord, et pour son journal ensuite, véritable héros de la
curiosité, de l'information, de l'inédit, de l'inconnu, de
l'impossible, c'était un de ces intrépides observateurs qui
écrivent sous les balles, chroniquent» sous les boulets, et pour
lesquels tous les périls sont des bonnes fortunes.
Lui aussi avait été de toutes les batailles, au premier rang,
revolver d'une main, carnet de l'autre, et la mitraille ne faisait
pas trembler son crayon.
Il ne fatiguait pas les fils de télégrammes incessants, comme ceux
qui parlent alors qu'ils n'ont rien à dire, mais chacune de ses
notes, courtes, nettes, claires, portait la lumière sur un point
important. D'ailleurs», l'humour» ne lui manquait pas. Ce fut lui
qui, après l'affaire de la Rivière-Noire, voulant à tout prix
conserver sa place au guichet du bureau télégraphique, afin
d'annoncer à son journal le résultat de la bataille, télégraphia
pendant deux heures les premiers chapitres de la Bible. Il en
coûta deux mille dollars au New-York Herald, mais le New-York
Herald fut le premier informé.
Gédéon Spilett était de haute taille. Il avait quarante ans au
plus. Des favoris blonds tirant sur le rouge encadraient sa
figure. Son oeil était calme, vif, rapide dans ses déplacements.
C'était l'oeil d'un homme qui a l'habitude de percevoir vite tous
les détails d'un horizon. Solidement bâti, il s'était trempé dans
tous les climats comme une barre d'acier dans l'eau froide. Depuis
dix ans, Gédéon Spilett était le reporter attitré du New-York
Herald, qu'il enrichissait de ses chroniques et de ses dessins,
car il maniait aussi bien le crayon que la plume.
Lorsqu'il fut pris, il était en train de faire la description et
le croquis de la bataille. Les derniers mots relevés sur son
carnet furent ceux-ci: «Un sudiste me couche en joue et...» Et
Gédéon Spilett fut manqué, car, suivant son invariable habitude,
il se tira de cette affaire sans une égratignure.
Cyrus Smith et Gédéon Spilett, qui ne se connaissaient pas, si ce
n'est de réputation, avaient été tous les deux transportés à
Richmond.
L'ingénieur guérit rapidement de sa blessure, et ce fut pendant sa
convalescence qu'il fit connaissance du reporter. Ces deux hommes
se plurent et apprirent à s'apprécier. Bientôt, leur vie commune
n'eut plus qu'un but, s'enfuir, rejoindre l'armée de Grant et
combattre encore dans ses rangs pour l'unité fédérale.
Les deux Américains étaient donc décidés à profiter de toute
occasion; mais bien qu'ils eussent été laissés libres dans la
ville, Richmond était si sévèrement gardée, qu'une évasion devait
être regardée comme impossible. Sur ces entre faits, Cyrus Smith
fut rejoint par un serviteur, qui lui était dévoué à la vie, à la
mort.
Cet intrépide était un nègre, né sur le domaine de l'ingénieur,
d'un père et d'une mère esclaves, mais que, depuis longtemps,
Cyrus Smith, abolitionniste de raison et de coeur, avait
affranchi. L'esclave, devenu libre, n'avait pas voulu quitter son
maître.
Il l'aimait à mourir pour lui. C'était un garçon de trente ans,
vigoureux, agile, adroit, intelligent, doux et calme, parfois
naïf, toujours souriant, serviable et bon. Il se nommait
Nabuchodonosor, mais il ne répondait qu'à l'appellation
abréviative et familière de Nab.
Quand Nab apprit que son maître avait été fait prisonnier, il
quitta le Massachussets sans hésiter, arriva devant Richmond, et,
à force de ruse et d'adresse, après avoir risqué vingt fois sa
vie, il parvint à pénétrer dans la ville assiégée. Ce que furent
le plaisir de Cyrus Smith, en revoyant son serviteur, et la joie
de Nab à retrouver son maître, cela ne peut s'exprimer.
Mais si Nab avait pu pénétrer dans Richmond, il était bien
autrement difficile d'en sortir, car on surveillait de très près
les prisonniers fédéraux.
Il fallait une occasion extraordinaire pour pouvoir tenter une
évasion avec quelques chances de succès, et cette occasion non
seulement ne se présentait pas, mais il était malaisé de la faire
naître.
Cependant, Grant continuait ses énergiques opérations. La victoire
de Petersburg lui avait été très chèrement disputée. Ses forces,
réunies à celles de Butler, n'obtenaient encore aucun résultat
devant Richmond, et rien ne faisait présager que la délivrance des
prisonniers dût être prochaine. Le reporter, auquel sa captivité
fastidieuse ne fournissait plus un détail intéressant à noter, ne
pouvait plus y tenir. Il n'avait qu'une idée: sortir de Richmond
et à tout prix. Plusieurs fois, même, il tenta l'aventure et fut
arrêté par des obstacles infranchissables.
Cependant, le siège continuait, et si les prisonniers avaient hâte
de s'échapper pour rejoindre l'armée de Grant, certains assiégés
avaient non moins hâte de s'enfuir, afin de rejoindre l'armée
séparatiste, et, parmi eux, un certain Jonathan Forster, sudiste
enragé. C'est qu'en effet, si les prisonniers fédéraux ne
pouvaient quitter la ville, les fédérés ne le pouvaient pas non
plus, car l'armée du Nord les investissait. Le gouverneur de
Richmond, depuis longtemps déjà, ne pouvait plus communiquer avec
le général Lee, et il était du plus haut intérêt de faire
connaître la situation de la ville, afin de hâter la marche de
l'armée de secours. Ce Jonathan Forster eut alors l'idée de
s'enlever en ballon, afin de traverser les lignes assiégeantes et
d'arriver ainsi au camp des séparatistes.
Le gouverneur autorisa la tentative. Un aérostat fut fabriqué et
mis à la disposition de Jonathan Forster, que cinq de ses
compagnons devaient suivre dans les airs. Ils étaient munis
d'armes, pour le cas où ils auraient à se défendre en
atterrissant, et de vivres, pour le cas où leur voyage aérien se
prolongerait.
Le départ du ballon avait été fixé au 18 mars. Il devait
s'effectuer pendant la nuit, et, avec un vent de nord-ouest de
moyenne force, les aéronautes comptaient en quelques heures
arriver au quartier général de Lee.
Mais ce vent du nord-ouest ne fut point une simple brise. Dès le
18, on put voir qu'il tournait à l'ouragan. Bientôt, la tempête
devint telle, que le départ de Forster dut être différé, car il
était impossible de risquer l'aérostat et ceux qu'il emporterait
au milieu des éléments déchaînés.
Le ballon, gonflé sur la grande place de Richmond, était donc là,
prêt à partir à la première accalmie du vent, et, dans la ville,
l'impatience était grande à voir que l'état de l'atmosphère ne se
modifiait pas.
Le 18, le 19 mars se passèrent sans qu'aucun changement se
produisît dans la tourmente. On éprouvait même de grandes
difficultés pour préserver le ballon, attaché au sol, que les
rafales couchaient jusqu'à terre.
La nuit du 19 au 20 s'écoula, mais, au matin, l'ouragan se
développait encore avec plus d'impétuosité. Le départ était
impossible.
Ce jour-là, l'ingénieur Cyrus Smith fut accosté dans une des rues
de Richmond par un homme qu'il ne connaissait point. C'était un
marin nommé Pencroff, âgé de trente-cinq à quarante ans,
vigoureusement bâti, très hâlé, les yeux vifs et clignotants, mais
avec une bonne figure. Ce Pencroff était un Américain du nord, qui
avait couru toutes les mers du globe, et auquel, en fait
d'aventures, tout ce qui peut survenir d'extraordinaire à un être
à deux pieds sans plumes était arrivé. Inutile de dire que c'était
une nature entreprenante, prête à tout oser, et qui ne pouvait
s'étonner de rien. Pencroff, au commencement de cette année,
s'était rendu pour affaires à Richmond avec un jeune garçon de
quinze ans, Harbert Brown, du New-Jersey, fils de son capitaine,
un orphelin qu'il aimait comme si c'eût été son propre enfant.
N'ayant pu quitter la ville avant les premières opérations du
siège, il s'y trouva donc bloqué, à son grand déplaisir, et il
n'eut plus aussi, lui, qu'une idée: s'enfuir par tous les moyens
possibles. Il connaissait de réputation l'ingénieur Cyrus Smith.
Il savait avec quelle impatience cet homme déterminé rongeait son
frein. Ce jour-là, il n'hésita donc pas à l'aborder en lui disant
sans plus de préparation:
«Monsieur Smith, en avez-vous assez de Richmond?»
L'ingénieur regarda fixement l'homme qui lui parlait ainsi, et qui
ajouta à voix basse:
«Monsieur Smith, voulez-vous fuir?
-- Quand cela?...» répondit vivement l'ingénieur, et on peut
affirmer que cette réponse lui échappa, car il n'avait pas encore
examiné l'inconnu qui lui adressait la parole.
Mais après avoir, d'un oeil pénétrant, observé la loyale figure du
marin, il ne put douter qu'il n'eût devant lui un honnête homme.
«Qui êtes-vous?» demanda-t-il d'une voix brève.
Pencroff se fit connaître.
«Bien, répondit Cyrus Smith. Et par quel moyen me proposez-vous de
fuir?
-- Par ce fainéant de ballon qu'on laisse là à rien faire, et qui
me fait l'effet de nous attendre tout exprès!...»
Le marin n'avait pas eu besoin d'achever sa phrase.
L'ingénieur avait compris d'un mot. Il saisit Pencroff par le bras
et l'entraîna chez lui.
Là, le marin développa son projet, très simple en vérité. On ne
risquait que sa vie à l'exécuter.
L'ouragan était dans toute sa violence, il est vrai, mais un
ingénieur adroit et audacieux, tel que Cyrus Smith, saurait bien
conduire un aérostat.
S'il eût connu la manoeuvre, lui, Pencroff, il n'aurait pas hésité
à partir, -- avec Harbert, s'entend. Il en avait vu bien d'autres,
et n'en était plus à compter avec une tempête!
Cyrus Smith avait écouté le marin sans mot dire, mais son regard
brillait. L'occasion était là. Il n'était pas homme à la laisser
échapper. Le projet n'était que très dangereux, donc il était
exécutable.
La nuit, malgré la surveillance, on pouvait aborder le ballon, se
glisser dans la nacelle, puis couper les liens qui le retenaient!
Certes, on risquait d'être tué, mais, par contre, on pouvait
réussir, et sans cette tempête... Mais sans cette tempête, le
ballon fût déjà parti, et l'occasion, tant cherchée, ne se
présenterait pas en ce moment!
«Je ne suis pas seul!... dit en terminant Cyrus Smith.
-- Combien de personnes voulez-vous donc emmener? demanda le
marin.
-- Deux: mon ami Spilett et mon serviteur Nab.
-- Cela fait donc trois, répondit Pencroff, et, avec Harbert et
moi, cinq. Or, le ballon devait enlever six...
-- Cela suffit. Nous partirons!» dit Cyrus Smith.
Ce «nous» engageait le reporter, mais le reporter n'était pas
homme à reculer, et quand le projet lui fut communiqué, il
l'approuva sans réserve. Ce dont il s'étonnait, c'était qu'une
idée aussi simple ne lui fût pas déjà venue. Quant à Nab, il
suivait son maître partout où son maître voulait aller.
«À ce soir alors, dit Pencroff. Nous flânerons tous les cinq, par
là, en curieux!
-- À ce soir, dix heures, répondit Cyrus Smith, et fasse le ciel
que cette tempête ne s'apaise pas avant notre départ!»
Pencroff prit congé de l'ingénieur, et retourna à son logis, où
était resté jeune Harbert Brown. Ce courageux enfant connaissait
le plan du marin, et ce n'était pas sans une certaine anxiété
qu'il attendait le résultat de la démarche faite auprès de
l'ingénieur. On le voit, c'étaient cinq hommes déterminés qui
allaient ainsi se lancer dans la tourmente, en plein ouragan!
Non! L'ouragan ne se calma pas, et ni Jonathan Forster, ni ses
compagnons ne pouvaient songer à l'affronter dans cette frêle
nacelle! La journée fut terrible. L'ingénieur ne craignait qu'une
chose: c'était que l'aérostat, retenu au sol et couché sous le
vent, ne se déchirât en mille pièces. Pendant plusieurs heures, il
rôda sur la place presque déserte, surveillant l'appareil.
Pencroff en faisait autant de son côté, les mains dans les poches,
et bâillant au besoin, comme un homme qui ne sait à quoi tuer le
temps, mais redoutant aussi que le ballon ne vînt à se déchirer ou
même à rompre ses liens et à s'enfuir dans les airs.
Le soir arriva. La nuit se fit très sombre. D'épaisses brumes
passaient comme des nuages au ras du sol. Une pluie mêlée de neige
tombait. Le temps était froid. Une sorte de brouillard pesait sur
Richmond. Il semblait que la violente tempête eût fait comme une
trêve entre les assiégeants et les assiégés, et que le canon eût
voulu se taire devant les formidables détonations de l'ouragan.
Les rues de la ville étaient désertes. Il n'avait pas même paru
nécessaire, par cet horrible temps, de garder la place au milieu
de laquelle se débattait l'aérostat.
Tout favorisait le départ des prisonniers, évidemment; mais ce
voyage, au milieu des rafales déchaînées!...
«Vilaine marée! se disait Pencroff, en fixant d'un coup de poing
son chapeau que le vent disputait à sa tête. Mais bah! on en
viendra à bout tout de même!»
À neuf heures et demie, Cyrus Smith et ses compagnons se
glissaient par divers côtés sur la place, que les lanternes de
gaz, éteintes par le vent, laissaient dans une obscurité profonde.
On ne voyait même pas l'énorme aérostat, presque entièrement
rabattu sur le sol.
Indépendamment des sacs de lest qui maintenaient les cordes du
filet, la nacelle était retenue par un fort câble passé dans un
anneau scellé dans le pavé, et dont le double remontait à bord.
Les cinq prisonniers se rencontrèrent près de la nacelle. Ils
n'avaient point été aperçus, et telle était l'obscurité, qu'ils ne
pouvaient se voir eux-mêmes.
Sans prononcer une parole, Cyrus Smith, Gédéon Spilett, Nab et
Harbert prirent place dans la nacelle, pendant que Pencroff, sur
l'ordre de l'ingénieur, détachait successivement les paquets de
lest. Ce fut l'affaire de quelques instants, et le marin rejoignit
ses compagnons.
L'aérostat n'était alors retenu que par le double du câble, et
Cyrus Smith n'avait plus qu'à donner l'ordre du départ. En ce
moment, un chien escalada d'un bond la nacelle.
C'était Top, le chien de l'ingénieur, qui, ayant brisé sa chaîne,
avait suivi son maître. Cyrus Smith craignant un excès de poids,
voulait renvoyer le pauvre animal.
«Bah! un de plus!» dit Pencroff, en délestant la nacelle de deux
sacs de sable.
Puis, il largua le double du câble, et le ballon, partant par une
direction oblique, disparut, après avoir heurté sa nacelle contre
deux cheminées qu'il abattit dans la furie de son départ.
L'ouragan se déchaînait alors avec une épouvantable violence.
L'ingénieur, pendant la nuit, ne put songer à descendre, et quand
le jour vint, toute vue de la terre lui était interceptée par les
brumes. Ce fut cinq jours après seulement, qu'une éclaircie laissa
voir l'immense mer au-dessous de cet aérostat, que le vent
entraînait avec une vitesse effroyable!
On sait comment, de ces cinq hommes, partis le 20 mars, quatre
étaient jetés, le 24 mars, sur une côte déserte, à plus de six
mille milles de leur pays!
Et celui qui manquait, celui au secours duquel les quatre
survivants du ballon couraient tout d'abord, c'était leur chef
naturel, c'était l'ingénieur Cyrus Smith!
CHAPITRE III
L'ingénieur, à travers les mailles du filet qui avaient cédé,
avait été enlevé par un coup de mer.
Son chien avait également disparu. Le fidèle animal s'était
volontairement précipité au secours de son maître.
«En avant!» s'écria le reporter.
Et tous quatre, Gédéon Spilett, Harbert, Pencroff et Nab, oubliant
épuisement et fatigues, commencèrent leurs recherches.
Le pauvre Nab pleurait de rage et de désespoir à la fois, à la
pensée d'avoir perdu tout ce qu'il aimait au monde.
Il ne s'était pas écoulé deux minutes entre le moment où Cyrus
Smith avait disparu et l'instant où ses compagnons avaient pris
terre. Ceux-ci pouvaient donc espérer d'arriver à temps pour le
sauver.
«Cherchons! cherchons! cria Nab.
-- Oui, Nab, répondit Gédéon Spilett, et nous le retrouverons!
-- Vivant?
-- Vivant!
-- Sait-il nager? demanda Pencroff.
-- Oui! répondit Nab! Et, d'ailleurs, Top est là!...»
Le marin, entendant la mer mugir, secoua la tête!
C'était dans le nord de la côte, et environ à un demi-mille de
l'endroit où les naufragés venaient d'atterrir, que l'ingénieur
avait disparu. S'il avait pu atteindre le point le plus rapproché
du littoral, c'était donc à un demi-mille au plus que devait être
situé ce point.
Il était près de six heures alors. La brume venait de se lever et
rendait la nuit très obscure. Les naufragés marchaient en suivant
vers le nord la côte est de cette terre sur laquelle le hasard les
avait jetés, -- terre inconnue, dont ils ne pouvaient même
soupçonner la situation géographique. Ils foulaient du pied un sol
sablonneux, mêlé de pierres, qui paraissait dépourvu de toute
espèce de végétation.
Ce sol, fort inégal, très raboteux, semblait en de certains
endroits criblé de petites fondrières, qui rendaient la marche
très pénible. De ces trous s'échappaient à chaque instant de gros
oiseaux au vol lourd, fuyant en toutes directions, que l'obscurité
empêchait de voir. D'autres, plus agiles, se levaient par bandes
et passaient comme des nuées.
Le marin croyait reconnaître des goélands et des mouettes, dont
les sifflements aigus luttaient avec les rugissements de la mer.
De temps en temps, les naufragés s'arrêtaient, appelaient à grands
cris, et écoutaient si quelque appel ne se ferait pas entendre du
côté de l'Océan.
Ils devaient penser, en effet, que s'ils eussent été à proximité
du lieu où l'ingénieur avait pu atterrir, les aboiements du chien
Top, au cas où Cyrus Smith eût été hors d'état de donner signe
d'existence, seraient arrivés jusqu'à eux. Mais aucun cri ne se
détachait sur le grondement des lames et le cliquetis du ressac.
Alors, la petite troupe reprenait sa marche en avant, et fouillait
les moindres anfractuosités du littoral.
Après une course de vingt minutes, les quatre naufragés furent
subitement arrêtés par une lisière écumante de lames. Le terrain
solide manquait. Ils se trouvaient à l'extrémité d'une pointe
aiguë, sur laquelle la mer brisait avec fureur.
«C'est un promontoire, dit le marin. Il faut revenir sur nos pas
en tenant notre droite, et nous gagnerons ainsi la franche terre.
-- Mais s'il est là! répondit Nab, en montrant l'Océan, dont les
énormes lames blanchissaient dans l'ombre.
-- Eh bien, appelons-le!»
Et tous, unissant leurs voix, lancèrent un appel vigoureux, mais
rien ne répondit. Ils attendirent une accalmie. Ils
recommencèrent. Rien encore.
Les naufragés revinrent alors, en suivant le revers opposé du
promontoire, sur un sol également sablonneux et rocailleux.
Toutefois, Pencroff observa que le littoral était plus accore, que
le terrain montait, et il supposa qu'il devait rejoindre, par une
rampe assez allongée, une haute côte dont le massif se profilait
confusément dans l'ombre. Les oiseaux étaient moins nombreux sur
cette partie du rivage. La mer aussi s'y montrait moins houleuse,
moins bruyante, et il était même remarquable que l'agitation des
lames diminuait sensiblement. On entendait à peine le bruit du
ressac. Sans doute, ce côté du promontoire formait une anse semi-
circulaire, que sa pointe aiguë protégeait contre les ondulations
du large.
Mais, à suivre cette direction, on marchait vers le sud, et
c'était aller à l'opposé de cette portion de la côte sur laquelle
Cyrus Smith avait pu prendre pied. Après un parcours d'un mille et
demi, le littoral ne présentait encore aucune courbure qui permît
de revenir vers le nord. Il fallait pourtant bien que ce
promontoire, dont on avait tourné la pointe, se rattachât à la
franche terre.
Les naufragés, bien que leurs forces fussent épuisées, marchaient
toujours avec courage, espérant trouver à chaque moment quelque
angle brusque qui les remît dans la direction première. Quel fut
donc leur désappointement, quand, après avoir parcouru deux milles
environ, ils se virent encore une fois arrêtés par la mer sur une
pointe assez élevée, faite de roches glissantes.
«Nous sommes sur un îlot! dit Pencroff, et nous l'avons arpenté
d'une extrémité à l'autre!»
L'observation du marin était juste. Les naufragés avaient été
jetés, non sur un continent, pas même sur une île, mais sur un
îlot qui ne mesurait pas plus de deux mille en longueur, et dont
la largeur était évidemment peu considérable.
Cet îlot aride, semé de pierres, sans végétation, refuge désolé de
quelques oiseaux de mer, se rattachait-il à un archipel plus
important? On ne pouvait l'affirmer. Les passagers du ballon,
lorsque, de leur nacelle, ils entrevirent la terre à travers les
brumes, n'avaient pu suffisamment reconnaître son importance.
Cependant, Pencroff, avec ses yeux de marin habitués à percer
l'ombre, croyait bien, en ce moment, distinguer dans l'ouest des
masses confuses, qui annonçaient une côte élevée.
Mais, alors, on ne pouvait, par cette obscurité, déterminer à quel
système, simple ou complexe, appartenait l'îlot. On ne pouvait non
plus en sortir, puisque la mer l'entourait. Il fallait donc
remettre au lendemain la recherche de l'ingénieur, qui n'avait,
hélas! signalé sa présence par aucun cri.
«Le silence de Cyrus ne prouve rien, dit le reporter. Il peut être
évanoui, blessé, hors d'état de répondre momentanément, mais ne
désespérons pas.»
Le reporter émit alors l'idée d'allumer sur un point de l'îlot
quelque feu qui pourrait servir de signal à l'ingénieur. Mais on
chercha vainement du bois ou des broussailles sèches. Sable et
pierres, il n'y avait pas autre chose.
On comprend ce que durent être la douleur de Nab et celle de ses
compagnons, qui s'étaient vivement attachés à cet intrépide Cyrus
Smith. Il était trop évident qu'ils étaient impuissants alors à le
secourir. Il fallait attendre le jour. Ou l'ingénieur avait pu se
sauver seul, et déjà il avait trouvé refuge sur un point de la
côte, ou il était perdu à jamais!
Ce furent de longues et pénibles heures à passer. Le froid était
vif. Les naufragés souffrirent cruellement, mais ils s'en
apercevaient à peine. Ils ne songèrent même pas à prendre un
instant de repos.
S'oubliant pour leur chef, espérant, voulant espérer toujours, ils
allaient et venaient sur cet îlot aride, retournant incessamment à
sa pointe nord, là où ils devaient être plus rapprochés du lieu de
la catastrophe. Ils écoutaient, ils criaient, ils cherchaient à
surprendre quelque appel suprême, et leurs voix devaient se
transmettre au loin, car un certain calme régnait alors dans
l'atmosphère, et les bruits de la mer commençaient à tomber avec
la houle. Un des cris de Nab sembla même, à un certain moment, se
reproduire en écho. Harbert le fit observer à Pencroff, en
ajoutant:
«Cela prouverait qu'il existe dans l'ouest une côte assez
rapprochée.»
Le marin fit un signe affirmatif. D'ailleurs ses yeux ne pouvaient
le tromper. S'il avait, si peu que ce fût, distingué une terre,
c'est qu'une terre était là.
Mais cet écho lointain fut la seule réponse provoquée par les cris
de Nab, et l'immensité, sur toute la partie est de l'îlot, demeura
silencieuse.
Cependant le ciel se dégageait peu à peu. Vers minuit, quelques
étoiles brillèrent, et si l'ingénieur eût été là, près de ses
compagnons, il aurait pu remarquer que ces étoiles n'étaient plus
celles de l'hémisphère boréal. En effet, la polaire n'apparaissait
pas sur ce nouvel horizon, les constellations zénithales n'étaient
plus celles qu'il avait l'habitude d'observer dans la partie nord
du nouveau continent, et la Croix du Sud resplendissait alors au
pôle austral du monde.
La nuit s'écoula. Vers cinq heures du matin, le 25 mars, les
hauteurs du ciel se nuancèrent légèrement. L'horizon restait
sombre encore, mais, avec les premières lueurs du jour, une opaque
brume se leva de la mer, de telle sorte que le rayon visuel ne
pouvait s'étendre à plus d'une vingtaine de pas. Le brouillard se
déroulait en grosses volutes qui se déplaçaient lourdement.
C'était un contre-temps. Les naufragés ne pouvaient rien
distinguer autour d'eux. Tandis que les regards de Nab et du
reporter se projetaient sur l'Océan, le marin et Harbert
cherchaient la côte dans l'ouest. Mais pas un bout de terre
n'était visible.
«N'importe, dit Pencroff, si je ne vois pas la côte, je la sens...
elle est là... là... aussi sûr que nous ne sommes plus à
Richmond!»
Mais le brouillard ne devait pas tarder à se lever.
Ce n'était qu'une brumaille de beau temps. Un bon soleil en
chauffait les couches supérieures, et cette chaleur se tamisait
jusqu'à la surface de l'îlot. En effet, vers six heures et demie,
trois quarts d'heure après le lever du soleil, la brume devenait
plus transparente. Elle s'épaississait en haut, mais se dissipait
en bas. Bientôt tout l'îlot apparut, comme s'il fût descendu d'un
nuage; puis, la mer se montra suivant un plan circulaire, infinie
dans l'est, mais bornée dans l'ouest par une côte élevée et
abrupte.
Oui! la terre était là. Là, le salut, provisoirement assuré, du
moins. Entre l'îlot et la côte, séparés par un canal large d'un
demi-mille, un courant extrêmement rapide se propageait avec
bruit.
Cependant, un des naufragés, ne consultant que son coeur, se
précipita aussitôt dans le courant, sans prendre l'avis de ses
compagnons, sans même dire un seul mot. C'était Nab. Il avait hâte
d'être sur cette côte et de la remonter au nord. Personne n'eût pu
le retenir. Pencroff le rappela, mais en vain.
Le reporter se disposait à suivre Nab.
Pencroff, allant alors à lui:
«Vous voulez traverser ce canal? demanda-t-il.
-- Oui, répondit Gédéon Spilett.
-- Eh bien, attendez, croyez-moi, dit le marin. Nab suffira à
porter secours à son maître. Si nous nous engagions dans ce canal,
nous risquerions d'être entraînés au large par le courant, qui est
d'une violence extrême. Or, si je ne me trompe, c'est un courant
de jusant. Voyez, la marée baisse sur le sable. Prenons donc
patience, et, à mer basse, il est possible que nous trouvions un
passage guéable...
-- Vous avez raison, répondit le reporter. Séparons-nous le moins
que nous pourrons...»
Pendant ce temps, Nab luttait avec vigueur contre le courant. Il
le traversait suivant une direction oblique. On voyait ses noires
épaules émerger à chaque coupe. Il dérivait avec une extrême
vitesse, mais il gagnait aussi vers la côte. Ce demi-mille qui
séparait l'îlot de la terre, il employa plus d'une demi-heure à le
franchir, et il n'accosta le rivage qu'à plusieurs milliers de
pieds de l'endroit qui faisait face au point d'où il était parti.
Nab prit pied au bas d'une haute muraille de granit et se secoua
vigoureusement; puis, tout courant, il disparut bientôt derrière
une pointe de roches, qui se projetait en mer, à peu près à la
hauteur de l'extrémité septentrionale de l'îlot.
Les compagnons de Nab avaient suivi avec angoisse son audacieuse
tentative, et, quand il fut hors de vue, ils reportèrent leurs
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