je ne retrouve pas le juge Ribeiro!»
Le magistrat, directement interpellé, fut sur le point de bondir,
au mépris de toutes les habitudes de la magistrature assise; mais
il parvint à se contenir et se borna à murmurer ces mots:
«Très fort, en vérité, très fort!»
Le juge Jarriquez avait évidemment des calus au coeur, et il était
à l'abri de toute surprise.
En ce moment, un garde entra dans le cabinet et remit un pli
cacheté à l'adresse du magistrat.
Celui-ci rompit le cachet et tira une lettre de l'enveloppe. Il
l'ouvrit, il la lut, non sans une certaine contraction de
sourcils, et dit:
«Je n'ai aucun motif, Joam Dacosta, pour vous cacher que voici la
lettre dont vous parliez, adressée par vous au juge Ribeiro, et
qui m'est communiquée. Il n'y a donc plus aucune raison de douter
de ce que vous avez dit à ce sujet.
--Pas plus à ce sujet, répondit Joam Dacosta, qu'au sujet de
toutes les circonstances de ma vie que je viens de vous faire
connaître, et dont il n'est pas permis de douter!
--Eh! Joam Dacosta, répondit vivement le juge Jarriquez, vous
protestez de votre innocence; mais tous les accusés en font
autant! Après tout, vous ne produisez que des présomptions
morales! Avez-vous maintenant une preuve matérielle?
Peut-être, monsieur», répondit Joam Dacosta.
Sur cette parole, le juge Jarriquez quitta son siège. Ce fut plus
fort que lui, et il lui fallut deux ou trois tours de chambre pour
se remettre.
CHAPITRE CINQUIÈME
PREUVES MATÉRIELLES
Lorsque le magistrat eut repris sa place, en homme qui croyait
être redevenu parfaitement maître de lui-même, il se renversa sur
son fauteuil, la tête relevée, les yeux au plafond, et du ton de
la plus parfaite indifférence, sans même regarder l'accusé:
«Parlez», dit-il.
Joam Dacosta se recueillit un instant, comme s'il eût hésité à
rentrer dans cet ordre d'idées, et répondit en ces termes:
«Jusqu'ici, monsieur, je ne vous ai donné de mon innocence que des
présomptions morales, basées sur la dignité, sur la convenance,
sur l'honnêteté de ma vie tout entière. J'aurais cru que ces
preuves étaient les plus dignes d'être apportées en justice...»
Le juge Jarriquez ne put retenir un mouvement d'épaules, indiquant
que tel n'était pas son avis.
«Puisqu'elles ne suffisent pas, voici quelles sont les preuves
matérielles que je suis peut-être en mesure de produire, reprit
Joam Dacosta. Je dis «peut-être», car je ne sais pas encore quel
crédit il convient de leur accorder. Aussi monsieur, n'ai-je parlé
de cela ni à ma femme ni à mes enfants, ne voulant pas leur donner
un espoir qui pourrait être déçu.
Au fait, répondit le juge Jarriquez.
--J'ai tout lieu de croire, monsieur, que mon arrestation, la
veille de l'arrivée de la jangada à Manao, a été motivée par une
dénonciation adressée au chef de police.
--Vous ne vous trompez pas, Joam Dacosta, mais je dois vous dire
que cette dénonciation est anonyme.
--Peu importe, puisque je sais qu'elle n'a pu venir que d'un
misérable, appelé Torrès.
--Et de quel droit, demanda le juge Jarriquez, traitez-vous ainsi
ce... dénonciateur?
--Un misérable, oui, monsieur! répondit vivement Joam Dacosta.
Cet homme, que j'avais hospitalièrement accueilli, n'était venu à
moi que pour me proposer d'acheter son silence, pour m'offrir un
marché odieux, que je n'aurai jamais le regret d'avoir repoussé,
quelles que soient les conséquences de sa dénonciation!
--Toujours ce système! pensa le juge Jarriquez: «accuser les
autres pour se décharger soi-même!»
Mais il n'en écouta pas moins avec une extrême attention le récit
que lui fit Joam Dacosta de ses relations avec l'aventurier,
jusqu'au moment où Torrès vint lui apprendre qu'il connaissait et
qu'il était à même de révéler le nom du véritable auteur de
l'attentat de Tijuco.
«Et quel est le nom du coupable? demanda le juge Jarriquez,
ébranlé dans son indifférence.
--Je l'ignore, répondit Joam Dacosta. Torrès s'est bien gardé de
me le nommer.
--Et ce coupable est vivant?...
--Il est mort.» Les doigts du juge Jarriquez tambourinèrent plus
rapidement, et il ne put se retenir de répondre:
«L'homme qui pourrait apporter la preuve de l'innocence d'un
accusé est toujours mort!
--Si le vrai coupable est mort, monsieur, répondit Joam Dacosta,
Torrès, du moins, est vivant, et cette preuve écrite tout entière
de la main de l'auteur du crime, il m'a affirmé l'avoir entre les
mains! Il m'a offert de me la vendre!
--Eh! Joam Dacosta, répondit le juge Jarriquez, ce n'eût pas été
trop cher que la payer de toute votre fortune!
--Si Torrès ne m'avait demandé que ma fortune, je la lui aurais
abandonnée, et pas un des miens n'eût protesté! Oui, vous avez
raison, monsieur, on ne peut payer trop cher le rachat de son
honneur! Mais ce misérable, me sachant à sa merci, exigeait plus
que ma fortune!
--Quoi donc?...
--La main de ma fille, qui devait être le prix de ce marché! J'ai
refusé, il m'a dénoncé, et voilà pourquoi je suis maintenant
devant vous!
--Et si Torrès ne vous eût pas dénoncé, demanda le juge
Jarriquez, si Torrès ne se fût pas rencontré sur votre passage,
qu'eussiez-vous fait en apprenant à votre arrivée ici la mort du
juge Ribeiro? Seriez-vous venu vous livrer à la justice?...
--Sans aucune hésitation, monsieur, répondit Joam Dacosta d'une
voix ferme, puisque, je vous le répète, je n'avais pas d'autre but
en quittant Iquitos pour venir à Manao.»
Cela fut dit avec un tel accent de vérité, que le juge Jarriquez
sentit une sorte d'émotion le pénétrer dans cet endroit du coeur
où les convictions se forment; mais il ne se rendit pas encore.
Il ne faudrait pas s'en étonner. Magistrat, procédant à cet
interrogatoire, il ne savait rien de ce que savent ceux qui ont
suivi Torrès depuis le commencement de ce récit. Ceux-là ne
peuvent douter que Torrès n'ait entre les mains la preuve
matérielle de l'innocence de Joam Dacosta. Ils ont la certitude
que le document existe, qu'il contient cette attestation, et
peut-être seront-ils portés à penser que le juge Jarriquez fait montre
d'une impitoyable incrédulité. Mais qu'ils songent à ceci: c'est
que le juge Jarriquez n'est pas dans leur situation; il est
habitué à ces invariables protestations des prévenus que la
justice lui envoie; ce document qu'invoque Joam Dacosta, il ne lui
est pas produit; il ne sait même pas s'il existe réellement, et,
en fin de compte, il se trouve en présence d'un homme dont la
culpabilité a pour lui force de chose jugée.
Cependant il voulut, par curiosité peut-être, pousser Joam Dacosta
jusque dans ses derniers retranchements.
«Ainsi, lui dit-il, tout votre espoir repose maintenant sur la
déclaration que vous a faite ce Torrès?
--Oui, monsieur, répondit Joam Dacosta, si ma vie entière ne
plaide pas pour moi!
--Où pensez-vous que soit Torrès actuellement?
--Je pense qu'il doit être à Manao.
--Et vous espérez qu'il parlera, qu'il consentira à vous remettre
bénévolement ce document que vous avez refusé de lui payer du prix
qu'il en demandait?
--Je l'espère, monsieur, répondit Joam Dacosta. La situation,
maintenant, n'est plus la même pour Torrès. Il m'a dénoncé, et par
conséquent il ne peut plus conserver un espoir quelconque de
reprendre son marché dans les conditions où il voulait le
conclure. Mais ce document peut encore lui valoir une fortune,
qui, si je suis acquitté ou condamné, lui échappera à jamais. Or,
puisque son intérêt est de me vendre ce document, sans que cela
puisse lui nuire en aucune façon, je pense qu'il agira suivant son
intérêt.»
Le raisonnement de Joam Dacosta était sans réplique. Le juge
Jarriquez le sentit bien. Il n'y fit que la seule objection
possible:
«Soit, dit-il, l'intérêt de Torrès est sans aucun doute de vous
vendre ce document... si ce document existe!
S'il n'existe pas, monsieur, répondit Joam Dacosta d'une voix
pénétrante, je n'aurai plus qu'à m'en rapporter à la justice des
hommes, en attendant la justice de Dieu!»
Sur ces paroles, le juge Jarriquez se leva, et, d'un ton moins
indifférent, cette fois:
«Joam Dacosta, dit-il, en vous interrogeant ici, en vous laissant
raconter les particularités de votre vie et protester de votre
innocence, je suis allé plus loin que ne le voulait mon mandat.
Une information a déjà été faite sur cette affaire, et vous avez
comparu devant le jury de Villa-Rica, dont le verdict a été rendu
à l'unanimité des voix, sans admission de circonstances
atténuantes. Vous avez été condamné pour instigation et complicité
dans l'assassinat des soldats et le vol des diamants de Tijuco, la
peine capitale a été prononcée contre vous, et ce n'a été que par
une évasion que vous avez pu échapper au supplice. Mais, que vous
soyez venu vous livrer ou non à la justice, après vingt-trois ans,
vous n'en avez pas moins été repris. Une dernière fois, vous
reconnaissez que vous êtes bien Joam Dacosta, le condamné dans
l'affaire de l'arrayal diamantin?
--Je suis Joam Dacosta.
--Vous êtes prêt à signer cette déclaration?
--Je suis prêt.»
Et d'une main qui ne tremblait pas, Joam Dacosta apposa son nom au
bas du procès-verbal et du rapport que le juge Jarriquez venait de
faire rédiger par son greffier.
«Le rapport, adressé au ministère de la justice va partir pour Rio
de Janeiro, dit le magistrat. Plusieurs jours s'écouleront avant
que nous recevions l'ordre de faire exécuter le jugement qui vous
condamne. Si donc, comme vous le dites, ce Torrès possède la
preuve de votre innocence, faites par vous-même, par les vôtres,
faites tout au monde pour qu'il la produise en temps utile!
L'ordre arrivé, aucun sursis ne serait possible, et la justice
suivrait son cours!»
Joam Dacosta s'inclina. «Me sera-t-il permis de voir maintenant ma
femme, mes enfants? demanda-t-il.
Dès aujourd'hui, si vous le voulez, répondit le juge Jarriquez.
Vous n'êtes plus au secret, et ils seront introduits près de vous,
dès qu'ils se présenteront.»
Le magistrat donna alors un coup de sonnette. Des gardes entrèrent
dans le cabinet et emmenèrent Joam Dacosta.
Le juge Jarriquez le regarda partir, en secouant la tête.
«Eh! eh! cela est véritablement plus étrange que je ne l'aurais
pensé!» murmura-t-il.
CHAPITRE SIXIÈME
LE DERNIER COUP
Pendant que Joam Dacosta subissait cet interrogatoire, Yaquita,
sur une démarche faite par Manoel, apprenait que ses enfants et
elle seraient admis à voir le prisonnier, le jour même, vers
quatre heures du soir.
Depuis la veille, Yaquita n'avait pas quitté sa chambre. Minha et
Lina s'y tenaient près d'elle, en attendant le moment où il lui
serait permis de revoir son mari. Yaquita Garral ou Yaquita
Dacosta, il retrouverait en elle la femme dévouée, la vaillante
compagne de toute sa vie.
Ce jour-là, vers onze heures, Benito rejoignit Manoel et Fragoso
qui causaient sur l'avant de la jangada.
«Manoel, dit-il, j'ai un service à te demander.
--Lequel?
--À vous aussi, Fragoso.
--Je suis à vos ordres, monsieur Benito, répondit le barbier.
--De quoi s'agit-il? demanda Manoel, en observant son ami, dont
l'attitude était celle d'un homme qui a pris une inébranlable
résolution.
--Vous croyez toujours à l'innocence de mon père, n'est-ce pas?
dit Benito.
--Ah! s'écria Fragoso, je croirais plutôt que c'est moi qui ai
commis le crime!
--Eh bien, il faut aujourd'hui même mettre à exécution le projet
que j'avais formé hier.
--Retrouver Torrès? demanda Manoel.
--Oui, et savoir de lui comment il a découvert la retraite de mon
père! Il y a dans tout cela d'inexplicables choses! L'a-t-il connu
autrefois? je ne puis le comprendre, puisque mon père n'a pas
quitté Iquitos depuis plus de vingt ans, et que ce misérable en a
trente à peine! Mais la journée ne s'achèvera pas avant que je le
sache, ou malheur à Torrès!»
La résolution de Benito n'admettait aucune discussion. Aussi, ni
Manoel, ni Fragoso n'eurent-ils la pensée de le détourner de son
projet.
«Je vous demande donc, reprit Benito, de m'accompagner tous les
deux. Nous allons partir à l'instant. Il ne faut pas attendre que
Torrès ait quitté Manao. Il n'a plus à vendre son silence
maintenant, et l'idée peut lui en venir. Partons!»
Tous trois débarquèrent sur la berge du rio Negro et se dirigèrent
vers la ville.
Manao n'était pas si considérable qu'elle ne pût être fouillée en
quelques heures. On irait de maison en maison, s'il le fallait,
pour y chercher Torrès; mais mieux valait s'adresser tout d'abord
aux maîtres des auberges ou des lojas, où l'aventurier avait pu se
réfugier. Sans doute, l'ex-capitaine des bois n'aurait pas donné
son nom, et il avait peut-être des raisons personnelles d'éviter
tout rapport avec la justice. Toutefois, s'il n'avait pas quitté
Manao, il était impossible qu'il échappât aux recherches des
jeunes gens. En tout cas, il ne pouvait être question de
s'adresser à la police, car il était très probable,--cela était
effectivement, on le sait--, que sa dénonciation avait été
anonyme.
Pendant une heure, Benito, Manoel et Fragoso coururent les rues
principales de la ville, interrogeant les marchands dans leurs
boutiques, les cabaretiers dans leurs lojas, les passants
eux-mêmes, sans que personne pût reconnaître l'individu dont ils
donnaient le signalement avec une extrême précision.
Torrès avait-il donc quitté Manao? Fallait-il perdre tout espoir
de le rejoindre?
Manoel essayait en vain de calmer Benito dont la tête était en
feu. Coûte que coûte, il lui fallait Torrès!
Le hasard allait le servir, et ce fut Fragoso qui fut enfin mis
sur la véritable piste.
Dans une auberge de la rue de Dieu-le-Saint-Esprit, au signalement
qu'il donna de l'aventurier, on lui répondit que l'individu en
question était descendu la veille dans la loja.
«A-t-il couché dans l'auberge? demanda Fragoso.
--Oui, répondit l'aubergiste.
--Est-il là en ce moment?
--Non, il est sorti.
--Mais a-t-il réglé son compte comme un homme qui se dispose à
partir?
--En aucune façon; il a quitté sa chambre depuis une heure, et il
rentrera sans doute pour le souper.
--Savez-vous quel chemin il a pris en sortant?
--On l'a vu se diriger vers l'Amazone, en descendant parla basse
ville, et il est probable qu'on le rencontrerait de ce côté.»
Fragoso n'avait pas à en demander davantage. Quelques instants
après, il retrouvait les deux jeunes gens et leur disait: «Je suis
sur la piste de Torrès.
Il est là! s'écria Benito.
--Non, il vient de sortir, et on l'a vu se diriger à travers la
campagne, du côté de l'Amazone.
--Marchons!» répondit Benito. Il fallait redescendre vers le
fleuve, et le plus court fut de prendre la rive gauche du rio
Negro jusqu'à son embouchure.
Benito et ses compagnons eurent bientôt laissé en arrière les
dernières maisons de la ville, et ils suivirent la berge, mais en
faisant un détour pour ne pas passer en vue de la jangada.
La plaine était déserte à cette heure. Le regard pouvait se porter
au loin, à travers cette campine, où les champs cultivés avaient
remplacé les forêts d'autrefois.
Benito ne parlait pas: il n'aurait pu prononcer une parole. Manoel
et Fragoso respectaient son silence. Ils allaient ainsi tous
trois, ils regardaient, ils parcouraient l'espace depuis la rive
du rio Negro jusqu'à la rive de l'Amazone. Trois quarts d'heure
après avoir quitté Manao, ils n'avaient encore rien aperçu.
Une on deux fois, des Indiens qui travaillaient à la terre furent
rencontrés; Manoel les interrogea, et l'un d'eux lui apprit enfin
qu'un homme, ressemblant à celui qu'on lui désignait, venait de
passer en se dirigeant vers l'angle formé par les deux cours d'eau
à leur confluent.
Sans en demander davantage, Benito, par un mouvement irrésistible,
se jeta en avant, et ses deux compagnons durent se hâter, afin de
ne pas se laisser distancer par lui.
La rive gauche de l'Amazone apparaissait alors à moins d'un quart
de mille. Une sorte de falaise s'y dessinait en cachant une partie
de l'horizon, et limitait la portée du regard à un rayon de
quelques centaines de pas.
Benito, précipitant sa course, disparut bientôt derrière l'une de
ces tumescences sablonneuses.
«Plus vite! plus vite! dit Manoel à Fragoso. Il ne faut pas le
laisser seul un instant!»
Et tous deux se jetaient dans cette direction, quand un cri se fit
entendre.
Benito avait-il aperçu Torrès? Celui-ci l'avait-il vu? Benito et
Torrès s'étaient-ils déjà rejoints?
Manoel et Fragoso, cinquante pas plus loin, après avoir rapidement
tourné une des pointes de la berge, voyaient deux hommes arrêtés
en face l'un de l'autre.
C'était Torrès et Benito.
En un instant, Manoel et Fragoso furent à leur côté.
On aurait pu croire que dans l'état d'exaltation où se trouvait
Benito, il lui aurait été impossible de se contenir, au moment où
il se retrouverait en présence de l'aventurier.
Il n'en fut rien.
Dès que le jeune homme se vit devant Torrès, lorsqu'il eut la
certitude que celui-ci ne pouvait plus lui échapper, un changement
complet se fit dans son attitude, sa poitrine se dégonfla, il
retrouva tout son sang-froid, il redevint maître de lui.
Ces deux hommes, depuis quelques instants, se regardaient sans
prononcer une parole.
Ce fut Torrès, le premier, qui rompit le silence, et de ce ton
d'effronterie dont il avait l'habitude:
«Ah! fit-il, monsieur Benito Garral?
Non! Benito Dacosta! répondit le jeune homme.
En effet, reprit Torrès, monsieur Benito Dacosta, accompagné de
monsieur Manoel Valdez et de mon ami Fragoso!»
Sur cette qualification outrageante que lui donnait l'aventurier,
Fragoso, très disposé à lui faire un mauvais parti, allait
s'élancer, lorsque Benito, toujours impassible, le retint:
«Qu'est-ce qui vous prend, mon brave? s'écria Torrès en reculant
de quelques pas. Eh! je crois que je ferais bien de me tenir sur
mes gardes!»
Et, tout en parlant, il tira de son poncho une manchetta, cette
arme offensive on défensive,--au choix--, qui ne quitte jamais
un Brésilien. Puis, à demi courbé, il attendit de pied ferme.
«Je suis venu vous chercher, Torrès, dit alors Benito, qui n'avait
pas bougé devant cette attitude provocatrice.
--Me chercher? répondit l'aventurier. Je ne suis pas difficile à
rencontrer! Et pourquoi me cherchiez-vous?
--Afin d'apprendre de votre bouche ce que vous paraissez savoir
du passé de mon père!
--Vraiment!
--Oui! j'attends que vous me disiez comment vous l'avez reconnu,
pourquoi vous étiez à rôder autour de notre fazenda dans les
forêts d'Iquitos, pourquoi vous l'attendiez à Tabatinga?...
--Eh bien! il me semble que rien n'est plus clair! répondit
Torrès en ricanant. Je l'ai attendu pour m'embarquer sur sa
jangada, et je me suis embarqué dans l'intention de lui faire une
proposition très simple... qu'il a peut-être eu tort de rejeter!»
À ces mots, Manoel ne put se retenir. La figure pâle, l'oeil en
feu, il marcha sur Torrès. Benito, voulant épuiser tous les moyens
de conciliation, s'interposa entre l'aventurier et lui. «Contiens-toi,
Manoel, dit-il. Je me contiens bien, moi!» Puis reprenant:
«En effet, Torrès, je sais quelles sont les raisons qui vous ont
fait prendre passage à bord de la jangada. Possesseur d'un secret
qui vous a été livré sans doute, vous avez voulu faire oeuvre de
chantage! Mais ce n'est pas de cela qu'il s'agit maintenant.
--Et de quoi?
--Je veux savoir comment vous avez pu reconnaître Joam Dacosta
dans le fazender d'Iquitos!
--Comment j'ai pu le reconnaître! répondit Torrès, ce sont mes
affaires, cela, et je n'éprouve pas le besoin de vous les
raconter! L'important, c'est que je ne me sois pas trompé, lorsque
j'ai dénoncé en lui le véritable auteur du crime de Tijuco!
--Vous me direz!... s'écria Benito, qui commençait à perdre la
possession de lui-même.
--Je ne dirai rien! riposta Torrès. Ah! Joam Dacosta a repoussé
mes propositions! Il a refusé de m'admettre dans sa famille! Eh
bien! maintenant que son secret est connu, qu'il est arrêté, c'est
moi qui refuserai d'entrer dans sa famille, la famille d'un
voleur, d'un assassin, d'un condamné que le gibet attend!
--Misérable!» s'écria Benito, qui, a son tour, tira une manchetta
de sa ceinture et se mit sur l'offensive. Manoel et Fragoso, par
un mouvement identique, s'étaient aussi rapidement armés. «Trois
contre un! dit Torrès.
Non! Un contre un! répondit Benito.
--Vraiment! J'aurais plutôt cru à un assassinat de la part du
fils d'un assassin!
--Torrès! s'écria Benito, défends-toi, ou je te tue comme un
chien enragé!
--Enragé, soit! répondit Torrès. Mais je mords, Benito Dacosta,
et gare aux morsures!» Puis, ramenant à lui sa manchetta, il se
mit en garde, prêt à s'élancer sur son adversaire.
Benito avait reculé de quelques pas.
«Torrès, dit-il, en reprenant tout le sang-froid qu'il avait un
instant perdu, vous étiez l'hôte de mon père, vous l'avez menacé,
vous l'avez trahi, vous l'avez dénoncé, vous avez accusé un
innocent, et, avec l'aide de Dieu, je vais vous tuer!»
Le plus insolent sourire s'ébaucha sur les lèvres de Torrès.
Peut-être ce misérable eut-il, en ce moment, la pensée d'empêcher
tout combat entre Benito et lui, et il le pouvait. En effet, il avait
compris que Joam Dacosta n'avait rien dit de ce document qui
renfermait la preuve matérielle de son innocence.
Or, en révélant à Benito que lui, Torrès, possédait cette preuve,
il l'eût à l'instant désarmé. Mais, outre qu'il voulait attendre
au dernier moment, sans doute afin de tirer un meilleur prix de ce
document, le souvenir des insultantes paroles du jeune homme, la
haine qu'il portait à tous les siens, lui fit oublier même son
intérêt.
D'ailleurs, très accoutumé au maniement de la manchetta, dont il
avait souvent eu l'occasion de se servir, l'aventurier était
robuste, souple, adroit. Donc, contre un adversaire, âgé de vingt
ans à peine, qui ne pouvait avoir ni sa force ni son adresse, les
chances étaient pour lui.
Aussi Manoel, dans un dernier effort, voulut-il insister pour se
battre à la place de Benito.
«Non, Manoel, répondit froidement le jeune homme, c'est à moi seul
de venger mon père, et, comme il faut que tout ici se passe dans
les règles, tu seras mon témoin!
Benito!...
--Quant à vous, Fragoso, vous ne me refuserez pas si je vous prie
de servir de témoin à cet homme?
--Soit, répondit Fragoso, quoiqu'il n'y ait aucun honneur à cela!
--Moi, sans tant de cérémonies, ajouta-t-il, je l'aurais tout
bonnement tué comme une bête fauve!»
L'endroit où le combat allait avoir lieu était une berge plate,
qui mesurait environ quarante pas de largeur et dominait l'Amazone
d'une quinzaine de pieds. Elle était coupée à pic, par conséquent
très accore. À sa partie inférieure, le fleuve coulait lentement,
en baignant les paquets de roseaux qui hérissaient sa base.
Il n'y avait donc que peu de marge dans le sens de la largeur de
cette berge, et celui des deux adversaires qui céderait serait
bien vite acculé à l'abîme.
Le signal donné par Manoel, Torrès et Benito marchèrent l'un sur
l'autre. Benito se possédait alors entièrement. Défenseur d'une
sainte cause, son sang-froid l'emportait, et de beaucoup, sur
celui de Torrès, dont la conscience, si insensible, si endurcie
qu'elle fût, devait en ce moment troubler le regard.
Lorsque tous deux se furent rejoints, le premier coup fut porté
par Benito. Torrès le para. Les deux adversaires reculèrent alors;
mais, presque aussitôt, ils revenaient l'un sur l'autre, ils se
saisissaient de la main gauche à l'épaule... Ils ne devaient plus
se lâcher.
Torrès, plus vigoureux, lança latéralement un coup de sa
manchetta, que Benito ne put entièrement esquiver. Son flanc droit
fut atteint, et l'étoffe de son poncho se rougit de sang. Mais il
riposta vivement et blessa légèrement Torrès à la main.
Divers coups furent alors échangés sans qu'aucun fût décisif. Le
regard de Benito, toujours silencieux, plongeait dans les yeux de
Torrès, comme une lame qui s'enfonce jusqu'au coeur. Visiblement,
le misérable commençait à se démonter. Il recula donc peu à peu,
poussé par cet implacable justicier, qui était plus décidé à
prendre la vie du dénonciateur de son père qu'à défendre la
sienne. Frapper, c'était tout ce que voulait Benito, lorsque
l'autre ne cherchait déjà plus qu'à parer ses coups.
Bientôt Torrès se vit acculé à la lisière même de la berge, en un
endroit où, légèrement évidée, elle surplombait le fleuve. Il
comprit le danger, il voulut reprendre l'offensive et regagner le
terrain perdu... Son trouble s'accroissait, son regard livide
s'éteignait sous ses paupières... Il dut enfin se courber sous le
bras qui le menaçait.
«Meurs donc!» cria Benito.
Le coup fut porté en pleine poitrine, mais la pointe de la
manchetta s'émoussa sur un corps dur, caché sous le poncho de
Torrès.
Benito redoubla son attaque. Torrès, dont la riposte n'avait pas
atteint son adversaire, se sentit perdu. Il fut encore obligé de
reculer. Alors il voulut crier... crier que la vie de Joam Dacosta
était attachée à la sienne!... Il n'en eut pas le temps.
Un second coup de la manchetta s'enfonça, cette fois, jusqu'au
coeur de l'aventurier. Il tomba en arrière, et, le sol lui
manquant soudain, il fut précipité en dehors de la berge. Une
dernière fois ses mains se raccrochèrent convulsivement à une
touffe de roseaux, mais elles ne purent l'y retenir... Il disparut
sous les eaux du fleuve. Benito était appuyé sur l'épaule de
Manoel; Fragoso lui serrait les mains. Il ne voulut même pas
donner à ses compagnons le temps de panser sa blessure, qui était
légère.
«À la jangada, dit-il, à la jangada! Manoel et Fragoso, sous
l'empire d'une émotion profonde, le suivirent sans ajouter une
parole.
Un quart d'heure après, tous trois arrivaient près de la berge à
laquelle la jangada était amarrée. Benito et Manoel se
précipitaient dans la chambre de Yaquita et de Minha, et ils les
mettaient toutes deux au courant de ce qui venait de se passer.
«Mon fils! mon frère!»
Ces cris étaient partis à la fois.
--À la prison!... dit Benito.
--Oui!... viens!... viens!...» répondit Yaquita.
Benito, suivi de Manoel, entraîna sa mère. Tous trois
débarquèrent, se dirigèrent vers Manao, et, une demi-heure plus
tard, ils arrivaient devant la prison de la ville. Sur l'ordre qui
avait été préalablement donné par le juge Jarriquez, on les
introduisit immédiatement et ils furent conduits à la chambre
occupée par le prisonnier.
La porte s'ouvrit. Joam Dacosta vit entrer sa femme, son fils et
Manoel. «Ah! Joam, mon Joam! s'écria Yaquita.
Yaquita! ma femme! mes enfants! répondit le prisonnier, qui leur
ouvrit ses bras et les pressa sur son coeur.
--Mon Joam innocent!
--Innocent et vengé!... s'écria Benito.
--Vengé! Que veux-tu dire?
Torrès est mort, mon père, et mort de ma main!» Ses mains se
raccrochèrent convulsivement. «Mort!... Torrès!... mort!...
s'écria Joam Dacosta. Ah! mon fils!... tu m'as perdu!»
CHAPITRE SEPTIÈME
RÉSOLUTIONS
Quelques heures plus tard, toute la famille, revenue à la jangada,
était réunie dans la salle commune. Tous étaient là,--moins ce
juste qu'un dernier coup venait de frapper!
Benito, atterré, s'accusait d'avoir perdu son père. Sans les
supplications de Yaquita, de sa soeur, du padre Passanha, de
Manoel, le malheureux jeune homme se serait peut-être porté, dans
les premiers moments de son désespoir, à quelque extrémité sur
lui-même. Mais on ne l'avait pas perdu de vue, on ne l'avait pas
laissé seul. Et pourtant, quelle plus noble conduite que la
sienne! N'était-ce pas une légitime vengeance qu'il avait exercée
contre le dénonciateur de son père!
Ah! pourquoi Joam Dacosta n'avait-il pas tout dit avant de quitter
la jangada! Pourquoi avait-il voulu se réserver de ne parler qu'au
juge de cette preuve matérielle de sa non-culpabilité! Pourquoi,
dans son entretien avec Manoel, après l'expulsion de Torrès,
s'était-il tu sur ce document que l'aventurier prétendait avoir
entre les mains! Mais, après tout, quelle foi devait-il ajouter à
ce que lui avait dit Torrès? Pouvait-il être certain qu'un tel
document fut en la possession de ce misérable?
Quoi qu'il en soit, la famille savait tout maintenant, et de la
bouche même de Joam Dacosta. Elle savait qu'au dire de Torrès, la
preuve de l'innocence du condamné de Tijuco existait réellement!
que ce document avait été écrit de la main même de l'auteur de
l'attentat; que ce criminel, pris de remords, au moment de mourir,
l'avait remis à son compagnon Torrès, et que celui-ci, au lieu de
remplir les volontés du mourant, avait fait de la remise de ce
document une affaire de chantage!... Mais elle savait aussi que
Torrès venait de succomber dans ce duel, que son corps s'était
englouti dans les eaux de l'Amazone, et qu'il était mort, sans
même avoir prononcé le nom du vrai coupable!
À moins d'un miracle, Joam Dacosta, maintenant, devait être
considéré comme irrémissiblement perdu. La mort du juge Ribeiro,
d'une part, la mort de Torrès de l'autre, c'était là un double
coup dont il ne pourrait se relever!
Il convient de dire ici que l'opinion publique à Manao,
injustement passionnée comme toujours, était toute contre le
prisonnier. L'arrestation si inattendue de Joam Dacosta remettait
en mémoire cet horrible attentat de Tijuco, oublié depuis
vingt-trois ans. Le procès du jeune employé des mines de l'arrayal
diamantin, sa condamnation à la peine capitale, son évasion,
quelques heures avant le supplice, tout fut donc repris, fouillé,
commenté. Un article, qui venait de paraître dans l'-O Diario d'o
Grand Para-, le plus répandu des journaux de cette région, après
avoir relaté toutes les circonstances du crime, était
manifestement hostile au prisonnier. Pourquoi aurait-on cru à
l'innocence de Joam Dacosta, lorsqu'on ignorait tout ce que
savaient les siens,--ce qu'ils étaient seuls à savoir!
Aussi la population de Manao fut-elle instantanément surexcitée.
La tourbe des Indiens et des noirs, aveuglée follement, ne tarda
pas à affluer autour de la prison, en poussant des cris de mort.
Dans ce pays des deux Amériques, dont l'une voit trop souvent
s'appliquer les odieuses exécutions de la loi de Lynch, la foule a
vite fait de se livrer à ses instincts cruels, et l'on pouvait
craindre qu'en cette occasion elle ne voulût faire justice de ses
propres mains!
Quelle triste nuit pour les passagers de la fazenda! Maîtres et
serviteurs avaient été frappés de ce coup! Ce personnel de la
fazenda, n'était-ce pas les membres d'une même famille? Tous,
d'ailleurs, voulurent veiller pour la sûreté de Yaquita et des
siens. Il y avait sur la rive du rio Negro une incessante allée et
venue d'indigènes, évidemment surexcités par l'arrestation de Joam
Dacosta, et qui sait à quels excès ces gens, à demi barbares,
auraient pu se porter!
La nuit se passa, cependant, sans qu'aucune démonstration fût
faite contre la jangada.
Le lendemain, 26 août, dès le lever du soleil, Manoel et Fragoso,
qui n'avaient pas quitté Benito d'un instant pendant cette nuit
d'angoisses, tentèrent de l'arracher à son désespoir. Après
l'avoir emmené à l'écart, ils lui firent comprendre qu'il n'y
avait plus un moment à perdre, qu'il fallait se décider à agir.
«Benito, dit Manoel, reprends possession de toi-même, redeviens un
homme, redeviens un fils!
Mon père! s'écria Benito, je l'ai tué!...
--Non, répondit Manoel, et avec l'aide du ciel, il est possible
que tout ne soit pas perdu!
--Écoutez-nous, monsieur Benito», dit Fragoso. Le jeune homme,
passant la main sur ses yeux, fit un violent effort sur lui-même.
«Benito, reprit Manoel, Torrès n'a jamais rien dit qui puisse nous
mettre sur la trace de son passé. Nous ne pouvons donc savoir quel
est l'auteur du crime de Tijuco, ni dans quelles conditions il l'a
commis. Chercher de ce côté, ce serait perdre notre temps!
Et le temps nous presse! ajouta Fragoso.
--D'ailleurs, dit Manoel, lors même que nous parviendrions à
découvrir quel a été ce compagnon de Torrès, il est mort, et il ne
pourrait témoigner de l'innocence de Joam Dacosta. Mais il n'en
est pas moins certain que la preuve de cette innocence existe, et
il n'y a pas lieu de douter de l'existence d'un document, puisque
Torrès venait en faire l'objet d'un marché. Il l'a dit lui-même.
Ce document, c'est un aveu entièrement écrit de la main du
coupable, qui rapporte l'attentat jusque dans ses plus petits
détails, et qui réhabilite notre père! Oui! cent fois oui! ce
document existe!
--Mais Torrès n'existe plus, lui! s'écria Benito, et le document
a péri avec ce misérable!...
--Attends et ne désespère pas encore! répondit Manoel. Tu te
rappelles dans quelles conditions nous avons fait la connaissance
de Torrès? C'était au milieu des forêts d'Iquitos. Il poursuivait
un singe, qui lui avait volé un étui de métal, auquel il tenait
singulièrement, et sa poursuite durait déjà depuis deux heures
lorsque ce singe est tombé sous nos balles. Eh bien, peux-tu
croire que ce soit pour les quelques pièces d'or enfermées dans
cet étui que Torrès avait mis un tel acharnement à le ravoir, et
ne te souviens-tu pas de l'extraordinaire satisfaction qu'il
laissa paraître lorsque tu lui remis cet étui, arraché à la main
du singe?
--Oui!... oui!... répondit Benito. Cet étui que j'ai tenu, que je
lui ai rendu!... Peut-être renfermait-il...!
--Il y a là plus qu'une probabilité!... Il y a une certitude!...
répondit Manoel.
--Et j'ajoute ceci, dit Fragoso,--car ce fait me revient
maintenant à la mémoire. Pendant la visite que vous avez faite à
Ega, je suis resté à bord, sur le conseil de Lina, afin de
surveiller Torrès, et je l'ai vu... oui... je l'ai vu lire et
relire un vieux papier tout jauni... en murmurant des mots que je
ne pouvais comprendre!
--C'était le document! s'écria Benito, qui se raccrochait à cet
espoir,--le seul qui lui restât! Mais, ce document, n'a-t-il pas
dû le déposer en lieu sûr?
--Non, répondit Manoel, non!... Il était trop précieux pour que
Torrès pût songer à s'en séparer! Il devait le porter toujours sur
lui, et sans doute, dans cet étui!...
--Attends... attends... Manoel s'écria Benito. Je me souviens!
Oui! je me souviens!... Pendant le duel, au premier coup que j'ai
porté à Torrès en pleine poitrine, ma manchetta a rencontré sous
son poncho un corps dur... comme une plaque de métal...
--C'était l'étui! s'écria Fragoso.
--Oui! répondit Manoel. Plus de doute possible! Cet étui, il
était dans une poche de sa vareuse!
--Mais le cadavre de Torrès?... Nous le retrouverons!
--Mais ce papier! L'eau l'aura atteint, peut-être détruit, rendu
indéchiffrable!
--Pourquoi, répondit Manoel, si cet étui de métal qui le contient
était hermétiquement fermé!
--Manoel, répondit Benito, qui se raccrochait à ce dernier
espoir, tu as raison! Il faut retrouver le cadavre de Torrès! Nous
fouillerons toute cette partie du fleuve, si cela est nécessaire,
mais nous le retrouverons!»
Le pilote Araujo fut aussitôt appelé et mis au courant de ce qu'on
allait entreprendre.
«Bien! répondit Araujo. Je connais les remous et les courants au
confluent du rio Negro et de l'Amazone, et nous pouvons réussir à
retrouver le corps de Torrès. Prenons les deux pirogues, les deux
ubas, une douzaine de nos Indiens, et embarquons.»
Le padre Passanha sortait alors de la chambre de Yaquita. Benito
alla à lui et il lui apprit, en quelques mots, ce qu'ils allaient
tenter pour rentrer en possession du document.
«N'en dites rien encore ni à ma mère ni à ma soeur! ajouta-t-il.
Ce dernier espoir, s'il était déçu, les tuerait!
Va, mon enfant, va, répondit le padre Passanha, et que Dieu vous
assiste dans vos recherches!»
Cinq minutes après, les quatre embarcations débordaient la
jangada; puis, après avoir descendu le rio Negro, elles arrivaient
près de la berge de l'Amazone, sur la place même où Torrès,
mortellement frappé, avait disparu dans les eaux du fleuve.
CHAPITRE HUITIÈME
PREMIÈRES RECHERCHES
Les recherches devaient être opérées sans retard, et cela pour
deux raisons graves:
La première,--question de vie ou de mort--, c'est que cette
preuve de l'innocence de Joam Dacosta, il importait qu'elle fût
produite avant qu'un ordre arrivât de Rio de Janeiro. En effet,
cet ordre, l'identité du condamné étant établie, ne pouvait être
qu'un ordre d'exécution.
La seconde, c'est qu'il fallait ne laisser le corps de Torrès
séjourner dans l'eau que le moins de temps possible, afin de
retrouver intact l'étui et ce qu'il pouvait contenir.
Araujo fit preuve, en cette conjoncture, non seulement de zèle et
d'intelligence, mais aussi d'une parfaite connaissance de l'état
du fleuve, à son confluent avec le rio Negro.
«Si Torrès, dit-il aux deux jeunes gens, a été tout d'abord
entraîné par le courant, il faudra draguer le fleuve sur un bien
long espace, car d'attendre que son corps reparaisse à la surface
par l'effet de la décomposition, cela demanderait plusieurs jours.
--Nous ne le pouvons pas, répondit Manoel, et il faut
qu'aujourd'hui même nous ayons réussi!
--Si, au contraire, reprit le pilote, ce corps est resté pris
dans les herbes et les roseaux, au bas de la berge, nous ne serons
pas une heure sans l'avoir retrouvé.
À l'oeuvre donc!» répondit Benito.
Il n'y avait pas d'autre manière d'opérer. Les embarcations
s'approchèrent de la berge, et les Indiens, munis de longues
gaffes, commencèrent à sonder toutes les parties du fleuve, à
l'aplomb de cette rive, dont le plateau avait servi de lieu de
combat.
L'endroit, d'ailleurs, avait pu être facilement reconnu. Une
traînée de sang tachait le talus dans sa partie crayeuse, qui
s'abaissait perpendiculairement jusqu'à la surface du fleuve. Là,
de nombreuses gouttelettes, éparses sur les roseaux, indiquaient
la place même où le cadavre avait disparu.
Une pointe de la rive, se dessinant à une cinquantaine de pieds en
aval, retenait les eaux immobiles dans une sorte de remous, comme
dans une large cuvette. Nul courant ne se propageait au pied de la
grève, et les roseaux s'y maintenaient normalement dans une
rigidité absolue. On pouvait donc espérer que le corps de Torrès
n'avait pas été entraîné en pleine eau. D'ailleurs, au cas où le
lit du fleuve aurait accusé une déclivité suffisante, tout au plus
aurait-il pu glisser à quelques toises du talus, et là encore
aucun fil de courant ne se faisait sentir.
Les ubas et les pirogues, se divisant la besogne, limitèrent donc
le champ des recherches à l'extrême périmètre du remous, et, de la
circonférence au centre, les longues gaffes de l'équipe n'en
laissèrent pas un seul point inexploré.
Mais aucun sondage ne permit de retrouver le corps de
l'aventurier, ni dans le fouillis des roseaux ni sur le fond du
lit, dont la pente fut alors étudiée avec soin.
Deux heures après le commencement de ce travail, on fut amené à
reconnaître que le corps, ayant sans doute heurté le talus, avait
dû tomber obliquement, et rouler hors des limites de ce remous, où
l'action du courant commençait à se faire sentir.
«Mais il n'y a pas lieu de désespérer, dit Manoel, encore moins de
renoncer à nos recherches!
--Faudra-t-il donc, s'écria Benito, fouiller le fleuve dans toute
sa largeur et dans toute sa longueur?
--Dans toute sa largeur, peut-être, répondit Araujo. Dans toute
sa longueur, non!... heureusement!
--Et pourquoi? demanda Manoel.
--Parce que l'Amazone, à un mille en aval de son confluent avec
le rio Negro, fait un coude très prononcé, en même temps que le
fond de son lit remonte brusquement. Il y a donc là comme une
sorte de barrage naturel, bien connu des mariniers sous le nom de
barrage de Frias, que les objets flottant à sa surface peuvent
seuls franchir. Mais, s'il s'agit de ceux que le courant roule
entre deux eaux, il leur est impossible de dépasser le talus de
cette dépression!»
C'était là, on en conviendra, une circonstance heureuse, si Araujo
ne se trompait pas. Mais, en somme, on devait se fier à ce vieux
pratique de l'Amazone. Depuis trente ans qu'il faisait le métier
de pilote, la passe du barrage de Frias, où le courant
s'accentuait en raison de son resserrement, lui avait souvent
donné bien du mal. L'étroitesse du chenal, la hauteur du fond,
rendaient cette passe fort difficile, et plus d'un train de bois
s'y était trouvé en détresse.
Donc, Araujo avait raison de dire que, si le corps de Torrès était
encore maintenu par sa pesanteur spécifique sur le fond sablonneux
du lit, il ne pouvait avoir été entraîné au-delà du barrage. Il
est vrai que plus tard, lorsque, par suite de l'expansion des gaz,
il remonterait à la surface, nul doute qu'il ne prît alors le fil
du courant et n'allât irrémédiablement se perdre, en aval, hors de
la passe. Mais cet effet purement physique ne devait pas se
produire avant quelques jours.
On ne pouvait s'en rapporter à un homme plus habile et connaissant
mieux ces parages que le pilote Araujo. Or, puisqu'il affirmait
que le corps de Torrès ne pouvait avoir été entraîné au-delà de
l'étroit chenal, sur l'espace d'un mille au plus, en fouillant
toute cette portion du fleuve, on devait nécessairement le
retrouver.
Aucune île, d'ailleurs, aucun îlot, ne rompait en cet endroit le
cours de l'Amazone. De là cette conséquence que, lorsque la base
des deux berges du fleuve aurait été visitée jusqu'au barrage, ce
serait dans le lit même, large de cinq cents pieds, qu'il
conviendrait de procéder aux plus minutieuses investigations.
C'est ainsi que l'on opéra. Les embarcations, prenant la droite et
la gauche de l'Amazone, longèrent les deux berges. Les roseaux et
les herbes furent fouillés à coups de gaffe. Des moindres saillies
des rives, auxquelles un corps aurait pu s'accrocher, pas un point
n'échappa aux recherches d'Araujo et de ses Indiens.
Mais tout ce travail ne produisit aucun résultat, et la moitié de
la journée s'était déjà écoulée, sans que l'introuvable corps eût
pu être ramené à la surface du fleuve.
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