Une chevrotine dans la tête, près de l'oeil, tirée par Benito,
arrêta l'un de ces monstres, qui, mortellement frappé, se débattit
avec de violentes convulsions et retomba sur le flanc.
Mais déjà le second était là, il se jetait en avant, et il n'y
avait plus moyen de l'éviter.
En effet, l'énorme caïman s'était précipité à la rencontre de Joam
Garral, et, après l'avoir renversé d'un coup de queue, il revenait
sur lui, les mâchoires ouvertes.
À ce moment, Torrès, s'élançant hors de sa cabine, une hache à la
main, en porta un si heureux coup, que le tranchant entra dans la
mâchoire du caïman et y resta enfoncé, sans qu'il pût s'en
défaire. Aveuglé par le sang, l'animal se lança de côté, et,
volontairement ou non, il retomba et se perdit dans le fleuve.
«Minha! Minha!» criait toujours Manoel, éperdu, qui avait gagné
l'avant de la jangada.
Tout à coup, la jeune fille apparut. Elle s'était d'abord réfugiée
dans la cabane d'Araujo; mais cette cabane venait d'être renversée
par la poussée puissante du troisième caïman, et maintenant Minha
fuyait vers l'arrière, poursuivie par ce monstre, qui n'était pas
à six pieds d'elle.
Minha tomba.
Une deuxième balle, ajustée par Benito, ne put arrêter le caïman!
Elle ne frappa que la carapace de l'animal, dont les écailles
volèrent en éclats, sans avoir été pénétrée.
Manoel s'élança vers la jeune fille pour la relever, l'emporter,
l'arracher à la mort!... Un coup de queue, lancé latéralement par
l'animal, le renversa à son tour.
Minha, évanouie, était perdue, et déjà la bouche du caïman
s'ouvrait pour la broyer!...
Ce fut alors que Fragoso, bondissant sur l'animal, lui plongea un
couteau jusqu'au fond de la gorge, au risque d'avoir le bras coupé
par les deux mâchoires, si elles se refermaient brusquement.
Fragoso put retirer son bras à temps; mais il ne put éviter le
choc du caïman, et il fut entraîné dans le fleuve, dont les eaux
devinrent rouges sur un large espace.
«Fragoso! Fragoso!» avait crié Lina, qui venait de s'agenouiller
sur le bord de la jangada.
Un instant après, Fragoso reparaissait à la surface de
l'Amazone... Il était sain et sauf.
Mais, au péril de sa vie, il avait sauvé la jeune fille, qui
revenait à elle, et comme, de toutes ces mains que lui tendaient
Manoel, Yaquita, Minha, Lina, Fragoso ne savait à laquelle
répondre, il finit par presser celle de la jeune mulâtresse.
Cependant, si Fragoso avait sauvé Minha, c'était certainement à
l'intervention de Torrès que Joam Garral devait son salut.
Ce n'était donc pas à la vie du fazender qu'il en voulait, cet
aventurier. Devant ce fait évident, il fallait bien l'admettre.
Manoel interpella tout bas Benito.
«C'est vrai» répondit Benito embarrassé, tu as raison, et, dans ce
sens, c'est un cruel souci de moins! Et cependant, Manoel, mes
soupçons subsistent toujours! On peut être le pire ennemi d'un
homme, tout en ne voulant pas sa mort!»
Cependant Joam Garral s'était approché de Torrès. «Merci, Torrès»,
dit-il en lui tendant la main.
L'aventurier fit quelques pas en arrière sans rien répondre.
«Torrès, reprit Joam Garral, je regrette que vous arriviez au
terme de votre voyage, et que nous devions nous séparer dans
quelques jours! Je vous dois...
Joam Garral, répondit Torrès, vous ne me devez rien! Votre vie
m'était précieuse entre toutes! Mais, si vous le permettez... j'ai
réfléchi... au lieu de m'arrêter à Manao, je descendrai jusqu'à
Bélem.--Voulez-vous m'y conduire?»
Joam Garral répondit par un signe affirmatif.
En entendant cette demande, Benito, dans un mouvement irréfléchi,
fut sur le point d'intervenir; mais Manoel l'arrêta, et le jeune
homme se contint, non sans un violent effort.
CHAPITRE DIX-HUITIÈME
LE DÎNER D'ARRIVÉE
Le lendemain, après une nuit qui avait à peine suffi à calmer tant
d'émotions, on se démarra de cette plage aux caïmans et l'on
repartit. Avant cinq jours, si rien ne contrariait sa marche, la
jangada devait avoir touché au port de Manao.
La jeune fille était maintenant tout à fait remise de sa frayeur;
ses yeux et son sourire remerciaient à la fois tous ceux qui
avaient risqué leur vie pour elle.
Quant à Lina, il semblait qu'elle fût plus reconnaissante envers
le courageux Fragoso que si c'eût été elle qu'il eût sauvée!
«Je vous revaudrai cela tôt ou tard, monsieur Fragoso! dit-elle en
lui souriant.
--Et comment, mademoiselle Lina?
--Oh! vous le savez bien!
Alors, si je le sais, que ce soit tôt et non tard!» répondit
l'aimable garçon.
Et, de ce jour, il fut bien entendu que la charmante Lina était la
fiancée de Fragoso, que leur mariage s'accomplirait en même temps
que celui de Minha et de Manoel, et que le nouveau couple
resterait à Bélem près des jeunes mariés.
«Voilà qui est bien, répétait sans cesse Fragoso, mais je n'aurais
jamais cru que le Para fût si loin!»
Quant à Manoel et à Benito, ils avaient eu une longue conversation
au sujet de ce qui s'était passé. Il ne pouvait plus être question
d'obtenir de Joam Garral le congédiement de son sauveur.
«Votre vie m'était précieuse entre toutes», avait dit Torrès.
Cette réponse, à la fois hyperbolique et énigmatique, qui était
échappée à l'aventurier, Benito l'avait entendue et retenue.
Provisoirement, les deux jeunes gens ne pouvaient donc rien. Plus
que jamais, ils en étaient réduits à attendre,--à attendre non
plus quatre ou cinq jours, mais sept ou huit semaines encore,
c'est-à-dire tout le temps qu'il faudrait à la jangada pour
descendre jusqu'à Bélem.
«Il y a dans tout cela je ne sais quel mystère que je ne puis
comprendre! dit Benito.
Oui, mais nous sommes rassurés sur un point, répondit Manoel. Il
est bien certain, Benito, que Torrès n'en veut pas à la vie de ton
père. Pour le surplus, nous veillerons encore!»
Du reste, il sembla qu'à partir de ce jour Torrès voulût se
montrer plus réservé. Il ne chercha aucunement à s'imposer à la
famille et fut même moins assidu près de Minha. Il se fit donc une
détente dans cette situation, dont tous, sauf Joam Garral peut-être,
sentaient la gravité.
Le soir du même jour, on laissa sur la droite du fleuve l'île
Baroso, formée par un furo de ce nom, et le lac Manaoari, qui est
alimenté par une série confuse de petits tributaires.
La nuit se passa sans incidents, mais Joam Garral avait recommandé
de veiller avec grand soin.
Le lendemain, 20 août, le pilote, qui tenait à suivre d'assez près
la rive droite à cause des capricieux remous de gauche, s'engagea
entre la berge et les îles.
Au-delà de cette berge, le territoire était semé de lacs grands et
petits, tels que le Calderon, le Huarandeina, et quelques autres
lagons à eaux noires. Ce système hydrographique marquait
l'approche du rio Negro, le plus remarquable de tous les affluents
de l'Amazone. En réalité, c'était encore le nom de Solimoës que
portait le grand fleuve; mais, après l'embouchure du rio Negro, il
allait prendre celui qui l'a rendu célèbre entre tous les cours
d'eau du monde.
Pendant cette journée, la jangada eut à naviguer dans des
conditions fort curieuses.
Le bras, suivi par le pilote entre l'île Calderon et la terre,
était fort étroit, bien qu'il parût assez large. Cela tenait à ce
qu'une grande partie de l'île, peu élevée au-dessus du niveau
moyen, était encore recouverte par les hautes eaux de la crue.
De chaque côté étaient massées des forêts d'arbres géants, dont
les cimes s'étageaient à cinquante pieds au-dessus du sol, et, se
rejoignant d'une rive à l'autre, formaient un immense berceau.
Sur la gauche, rien de plus pittoresque que cette forêt inondée,
qui semblait avoir été plantée au milieu d'un lac. Les fûts des
arbres sortaient d'une eau tranquille et pure, dans laquelle tout
l'entrelacement de leurs rameaux se réfléchissait avec une
incomparable pureté. Ils eussent été dressés au-dessus d'une
immense glace, comme ces arbustes en miniature de certains
surtouts de table que leur réflexion n'eût pas été plus parfaite.
La différence entre l'image et la réalité n'aurait pu être
établie. Doubles de grandeur, terminés en haut comme en bas par un
vaste parasol de verdure, ils semblaient former deux hémisphères,
dont la jangada paraissait suivre un des grands cercles à
l'intérieur.
Il avait fallu, en effet, laisser le train de bois s'aventurer
sous ces arceaux auxquels se brisait le léger courant du fleuve.
Impossible de reculer. De là, obligation de manoeuvrer avec une
extrême précision pour éviter les chocs de droite et de gauche.
En cela se montra toute l'habileté du pilote Araujo, qui fut
d'ailleurs parfaitement secondé par son équipe. Les arbres de la
forêt fournissaient de solides points d'appui aux longues gaffes,
et la direction fut maintenue. Le moindre heurt, qui aurait pu
faire venir la jangada en travers, eût provoqué un démolissement
complet de l'énorme charpente, et causé la perte, sinon du
personnel, du moins de la cargaison qu'elle portait.
«En vérité, c'est fort beau, dit Minha, et il nous serait fort
agréable de toujours voyager de la sorte, sur cette eau si
paisible, à l'abri des rayons du soleil!
--Ce serait à la fois agréable et dangereux, chère Minha,
répondit Manoel. Dans une pirogue, il n'y aurait sans doute rien à
craindre en naviguant ainsi; mais, sur un long train de bois,
mieux vaut le cours libre et dégagé d'un fleuve.
--Avant deux heures, nous aurons entièrement traversé cette
forêt, dit le pilote.
--Regardons bien alors! s'écria Lina. Toutes ces belles choses
passent si vite! Ah! chère maîtresse, voyez-vous ces bandes de
singes qui s'ébattent dans les hautes branches des arbres, et les
oiseaux qui se mirent dans cette eau pure!
--Et les fleurs qui s'entrouvrent à la surface, répondit Minha,
et que le courant berce comme une brise!
--Et ces longues lianes, qui sont capricieusement tendues d'un
arbre à l'autre! ajouta la jeune mulâtresse.
--Et pas de Fragoso au bout! dit le fiancé de Lina. C'était
pourtant une belle fleur que vous avez cueillie là dans la forêt
d'Iquitos!
--Voyez-vous cette fleur unique au monde! répondit Lina en se
moquant. Ah! maîtresse, regardez ces magnifiques plantes!»
Et Lina montrait des nympheas aux feuilles colossales, dont les
fleurs portaient des boutons gros comme des noix de coco. Puis
c'étaient, à l'endroit où se dessinaient les rives immergées, des
paquets de ces roseaux «mucumus» à larges feuilles, dont les tiges
élastiques peuvent s'écarter pour donner passage à une pirogue et
se referment derrière elle. Il y avait là de quoi tenter un
chasseur, car tout un monde d'oiseaux aquatiques voletait entre
ces hautes touffes agitées par le courant.
Des ibis, posés dans une attitude épigraphique, sur quelque vieux
tronc à demi renversé; des hérons gris, immobiles au bout d'une
patte; de graves flamants, qui ressemblaient de loin à des
ombrelles roses déployées dans le feuillage, et bien d'autres
phénicoptères de toutes couleurs animaient ce marais provisoire.
Mais aussi, à fleur d'eau, se glissaient de longues et rapides
couleuvres, peut-être quelques-uns de ces redoutables gymnotes,
dont les décharges électriques, répétées coup sur coup, paralysent
l'homme ou l'animal le plus robuste et finissent par le tuer.
Il fallait y prendre garde, et plus encore, peut-être, à ces
serpents «sucurijus», qui, lovés au stipe de quelque arbre, se
déroulent, se détendent, saisissent leur proie, l'étreignent sous
leurs anneaux assez puissants pour broyer un boeuf. N'a-t-on pas
rencontré dans les forêts amazoniennes de ces reptiles longs de
trente à trente-cinq pieds, et même, au dire de M. Carrey, n'en
existe-t-il pas dont la longueur atteint quarante-sept pieds et
qui sont aussi gros qu'une barrique!
En vérité, un de ces sucurijus, lancé à la surface de la jangada,
eût été aussi redoutable qu'un caïman!
Très heureusement, les passagers n'eurent à lutter ni contre les
gymnotes ni contre les serpents, et le passage à travers la forêt
inondée, qui dura deux heures environ, s'acheva sans accidents.
Trois jours s'écoulèrent. On approchait de Manao.
Vingt-quatre heures encore, et la jangada serait à l'embouchure du
rio Negro, devant cette capitale de la province des Amazones.
En effet, le 23 août, à cinq heures du soir, elle s'arrêtait à la
pointe septentrionale de l'île Muras, sur la rive droite du
fleuve. Il n'y avait plus qu'à le traverser obliquement, Sur une
distance de quelques milles, pour arriver au port. Mais le pilote
Araujo ne voulut pas, avec raison, se hasarder ce jour-là, la nuit
approchant. Les trois milles qui restaient à parcourir exigeraient
trois heures de navigation, et, pour couper le cours du fleuve, il
importait avant tout d'y voir clair.
Ce soir-là, le dîner, qui devait être le dernier de cette première
partie du voyage, ne fut pas servi sans quelque cérémonie. La
moitié du cours de l'Amazone franchi dans ces conditions, cela
valait bien la peine que l'on fît un joyeux repas. Il fut convenu
que l'on boirait «à la santé du fleuve des Amazones» quelques
verres de cette généreuse liqueur que distillent les coteaux de
Porto ou de Setubal.
En outre, ce serait comme le dîner de fiançailles de Fragoso et de
la charmante Lina. Celui de Manoel et de Minha avait eu lieu à la
fazenda d'Iquitos, quelques semaines auparavant. Après le jeune
maître et la jeune maîtresse, c'était le tour de ce fidèle couple,
auquel les attachaient tant de liens de reconnaissance!
Aussi, au milieu de cette honnête famille, Lina, qui devait rester
au service de sa maîtresse, Fragoso, qui allait entrer au service
de Manoel Valdez, s'assirent-ils à la table commune, et même à la
place d'honneur, qui leur fut réservée.
Torrès assistait naturellement à ce dîner, digne de l'office et de
la cuisine de la jangada.
L'aventurier, assis en face de Joam Garral, toujours taciturne,
écouta ce qui se disait beaucoup plus qu'il ne prit part à la
conversation. Benito, sans en avoir l'air, l'observait
attentivement. Les regards de Torrès, constamment attachés sur son
père, avaient un éclat singulier. On eût dit ceux d'un fauve,
cherchant à fasciner sa proie, avant de se jeter sur elle.
Manoel, lui, causait le plus souvent avec la jeune fille.
Entre temps, ses yeux se portaient aussi sur Torrès; mais, en
somme, mieux que Benito, il avait pris son parti d'une situation
qui, si elle ne finissait pas à Manao, finirait certainement à
Bélem.
Le dîner fut assez gai. Lina l'anima de sa bonne humeur, Fragoso
de ses joyeuses reparties. Le padre Passanha regardait gaiement
tout ce petit monde qu'il chérissait, et ces deux jeunes couples
que sa main devait bientôt bénir dans les eaux du Para.
«Mangez bien, padre, dit Benito, qui finit par se mêler à la
conversation générale, faites honneur à ce repas de fiançailles!
Il vous faudra des forces pour célébrer tant de mariages à la
fois!
--Eh! mon cher enfant, répondit le padre Passanha, trouve-nous
une belle et honnête jeune fille qui veuille de toi, et tu verras
si je ne suffirai pas à vous marier encore tous deux!
--Bien répondu! padre, s'écria Manoel. Buvons au prochain mariage
de Benito!
--Nous lui chercherons à Bélem une jeune et belle fiancée, dit
Minha, et il faudra bien qu'il fasse comme tout le monde!
--Au mariage de monsieur Benito! dit Fragoso, qui aurait voulu
que le monde entier convolât avec lui.
--Ils ont raison, mon fils, dit Yaquita. Moi aussi, je bois à ton
mariage, et puisses-tu être heureux comme le seront Minha et
Manoel, comme je l'ai été près de ton père!
--Comme vous le serez toujours, il faut l'espérer, dit alors
Torrès en buvant un verre de Porto, sans avoir fait raison à
personne. Chacun ici a son bonheur dans sa main!
On n'aurait pu dire pourquoi, mais ce souhait, venant de
l'aventurier, fit une impression fâcheuse. Manoel sentit cela, et,
voulant réagir contre ce sentiment:
«Voyons, padre, pendant que nous y sommes, est-ce qu'il n'y aurait
pas encore quelques couples à fiancer sur la jangada?
--Je ne pense pas, répondit le padre Passanha... à moins que
Torrès... Vous n'êtes pas marié, je crois?
--Non, je suis et j'ai toujours été garçon!» Benito et Manoel
crurent voir qu'en parlant ainsi, le regard de Torrès allait
chercher celui de la jeune fille.
«Et qui vous empêcherait de vous marier? reprit le padre Passanha.
À Bélem, vous pourriez trouver une femme dont l'âge serait en
rapport avec le vôtre, et il vous serait peut-être possible de
vous fixer dans la ville. Cela vaudrait mieux que cette vie
errante dont vous n'avez pas tiré jusqu'ici grand avantage!
--Vous avez raison, padre, répondit Torrès. Je ne dis pas non!
D'ailleurs, l'exemple est contagieux. À voir tous ces jeunes
fiancés, cela met en appétit de mariage! Mais je suis absolument
étranger à la ville de Bélem, et, à moins de circonstances
particulières, cela peut rendre mon établissement plus difficile!
--D'où êtes-vous donc? demanda Fragoso, qui avait toujours cette
arrière-pensée d'avoir déjà rencontré Torrès quelque part.
--De la province de Minas Geraës.
--Et vous êtes né?...
--Dans la capitale même de l'arrayal diamantin, à Tijuco.»
Qui eût regardé Joam Garral, en ce moment, aurait été épouvanté de
la fixité de son regard, qui se croisait avec celui de Torrès.
CHAPITRE DIX-NEUVIÈME
HISTOIRE ANCIENNE
Mais la conversation allait continuer avec Fragoso, qui reprit
presque aussitôt en ces termes:
«Comment! vous êtes de Tijuco, de la capitale même du district des
diamants?
--Oui! dit Torrès. Est-ce que vous-même, vous êtes originaire de
cette province?
--Non! je suis des provinces du littoral de l'Atlantique, dans le
nord du Brésil, répondit Fragoso.
Vous ne connaissez pas ce pays des diamants, monsieur Manoel?
demanda Torrès.»
Un signe négatif du jeune homme fut toute sa réponse.
«Et vous, monsieur Benito, reprit Torrès en s'adressant au jeune
Garral, qu'il voulait évidemment engager dans cette conversation,
vous n'avez jamais eu la curiosité d'aller visiter l'arrayal
diamantin?
Jamais, répondit sèchement Benito.
--Ah! j'aurais aimé à voir ce pays! s'écria Fragoso, qui,
inconsciemment, faisait le jeu de Torrès. Il me semble que j'eusse
fini par y trouver quelque diamant de grande valeur!
--Et qu'en auriez-vous fait de ce diamant de grande valeur,
Fragoso? demanda Lina.
--Je l'aurais vendu!
--Alors vous seriez riche maintenant?
--Très riche!
--Eh bien, si vous aviez été riche, il y a trois mois seulement,
vous n'auriez jamais eu l'idée de... cette liane?
--Et si je ne l'avais pas eue, s'écria Fragoso, il ne serait pas
venu une charmante petite femme qui... Allons, décidément, Dieu
fait bien ce qu'il fait!
--Vous le voyez, Fragoso, répondit Minha, puisqu'il vous marie
avec ma petite Lina! Diamant pour diamant, vous ne perdrez pas au
change!
--Comment donc, mademoiselle Minha, s'écria galamment Fragoso,
mais j'y gagne!» Torrès, sans doute, ne voulait pas laisser tomber
ce sujet de conversation, car il reprit la parole:
«En vérité, dit-il, il y a eu à Tijuco des fortunes subites, qui
ont dû faire tourner bien des têtes! N'avez-vous pas entendu
parler de ce fameux diamant d'Abaete, dont la valeur a été estimée
à plus de deux millions de cantos de reis[13]. Eh bien, ce sont les
mines du Brésil qui l'ont produit, ce caillou qui pesait une once!
Et ce sont trois condamnés,--oui! trois condamnés à un exil
perpétuel--, qui le trouvèrent par hasard dans la rivière
d'Abaete, à quatre-vingt-dix lieues du Serro do Frio!
Du coup, leur fortune fut faite? demanda Fragoso.
--Eh non! répondit Torrès. Le diamant fut remis au gouverneur
général des mines. La valeur de la pierre ayant été reconnue, le
roi Jean VI de Portugal la fit percer, et il la portait à son cou
dans les grandes cérémonies. Quant aux condamnés, ils obtinrent
leur grâce, mais ce fut tout, et de plus habiles auraient tiré de
là de bonnes rentes!
--Vous sans doute? dit très sèchement Benito.
--Oui... moi!... Pourquoi pas? répondit Torrès. Est-ce que vous
avez jamais visité le district diamantin? ajouta-t-il, en
s'adressant à Joam Garral, cette fois.
Jamais, répondit Joam en regardant Torrès.
--Cela est regrettable, reprit celui-ci, et vous devriez faire un
jour ce voyage. C'est fort curieux, je vous assure! Le district
des diamants est une enclave dans le vaste empire du Brésil,
quelque chose comme un parc de douze lieues de circonférence, et
qui, par la nature du sol, sa végétation, ses terrains sablonneux
enfermés dans un cirque de montagnes, est très différent de la
province environnante. Mais, comme je vous l'ai dit, c'est
l'endroit le plus riche du monde, puisque, de 1807 à 1817, la
production annuelle a été de dix-huit mille carats[14] environ. Ah!
il y avait de beaux coups à faire, non seulement pour les
grimpeurs qui cherchaient la pierre précieuse jusque sur la cime
des montagnes, mais aussi pour les contrebandiers qui la passaient
en fraude! Maintenant, l'exploitation est moins aisée, et les deux
mille noirs, employés au travail des mines par le gouvernement,
sont obligés de détourner des cours d'eau pour en extraire le
sable diamantin. Autrefois, c'était plus commode!
--En effet, répondit Fragoso, le bon temps est passé!
--Mais ce qui est resté facile, c'est de se procurer le diamant à
la façon des malfaiteurs, je veux dire par le vol. Et tenez, vers
1826,--j'avais huit ans alors--, il se passa à Tijuco même un
drame terrible, qui montre que les criminels ne reculent devant
rien, quand ils veulent gagner toute une fortune par un coup
d'audace! Mais cela ne vous intéresse pas sans doute...
--Au contraire, Torrès, continuez, répondit Joam Garral d'une
voix singulièrement calme.
--Soit, reprit Torrès. Il s'agissait, cette fois, de voler des
diamants, et une poignée de ces jolis cailloux-là dans la main,
c'est un million, quelquefois deux!»
Et Torrès, dont la figure exprimait les plus vils sentiments de
cupidité, fit, presque inconsciemment, le geste d'ouvrir et de
fermer la main.
«Voici comment cela se passa, reprit-il. À Tijuco, l'habitude est
d'expédier en une seule fois les diamants recueillis dans l'année.
On les divise en deux lots, suivant leur grosseur, après les avoir
séparés au moyen de douze tamis percés de trous différents. Ces
lots sont enfermés dans des sacs et envoyés à Rio de Janeiro.
Mais, comme ils ont une valeur de plusieurs millions, vous pensez
qu'ils sont bien accompagnés. Un employé, choisi par l'intendant,
quatre soldats à cheval du régiment de la province et dix hommes à
pied forment le convoi. Ils se rendent d'abord à Villa-Rica, où le
général commandant appose son cachet sur les sacs, et le convoi
reprend sa route vers Rio de Janeiro. J'ajoute que, pour plus de
précaution, le départ est toujours tenu secret. Or, en 1826, un
jeune employé, nommé Dacosta, âgé de vingt-deux à vingt-trois ans
au plus, qui, depuis quelques années, travaillait à Tijuco dans
les bureaux du gouverneur général, combina le coup suivant. Il
s'entendit avec une troupe de contrebandiers et leur apprit le
jour du départ du convoi. Des mesures furent prises par ces
malfaiteurs, qui étaient nombreux et bien armés. Au-delà de
Villa-Rica, pendant la nuit du 22 janvier, la bande tomba à
l'improviste sur les soldats qui escortaient les diamants. Ceux-ci
se défendirent courageusement; mais ils furent massacrés, à
l'exception d'un seul, qui, bien que grièvement blessé, put
s'échapper et rapporta la nouvelle de cet horrible attentat.
L'employé qui les accompagnait n'avait pas été plus épargné que
les soldats de l'escorte. Tombé sous les coups des malfaiteurs, il
avait été entraîné et jeté sans doute dans quelque précipice, car
son corps ne fut jamais retrouvé.
Et ce Dacosta? demanda Joam Garral.
--Eh bien, son crime ne lui profita pas. Par suite de différentes
circonstances, les soupçons ne tardèrent pas à se porter sur lui.
Il fut accusé d'avoir mené toute cette affaire. En vain prétendit-il
qu'il était innocent. Grâce à sa situation, il était en mesure
de connaître le jour où le départ du convoi devait s'effectuer.
Lui seul avait pu prévenir la bande de malfaiteurs. Il fut accusé,
arrêté, jugé, condamné à mort. Or, une pareille condamnation
entraînait l'exécution dans les vingt-quatre heures.
--Ce malheureux fut-il exécuté? demanda Fragoso.
--Non, répondit Torrès. On l'avait enfermé dans la prison de
Villa-Rica, et, pendant la nuit, quelques heures seulement avant
l'exécution, soit qu'il eût agi seul, soit qu'il eût été aidé par
plusieurs de ses complices, il parvint à s'échapper.
--Depuis, on n'a plus jamais entendu parler de cet homme? demanda
Joam Garral.
--Jamais! répondit Torrès. Il aura quitté le Brésil, et
maintenant, sans doute, il mène joyeuse vie en pays lointain, avec
le produit du vol qu'il aura su réaliser.
--Puisse-t-il avoir vécu misérablement, au contraire! répondit
Joam Garral.
--Et puisse Dieu lui avoir donné le remords de son crime!» ajouta
le padre Passanha.
À ce moment, les convives s'étaient levés de table, et, le dîner
achevé, tous sortirent pour aller respirer l'air du soir. Le
soleil s'abaissait sur l'horizon, mais une heure devait s'écouler
encore, avant que la nuit ne fût faite.
«Ces histoires-là ne sont pas gaies, dit Fragoso, et notre dîner
de fiançailles avait mieux commencé!
--Mais c'est votre faute, monsieur Fragoso, répondit Lina.
--Comment, ma faute?
--Oui! c'est vous qui avez continué à parler de ce district et de
ces diamants, dont nous n'avons que faire!
--C'est ma foi vrai! répondit Fragoso, mais je ne pensais pas que
cela finirait de cette façon!
--Vous êtes donc le premier coupable!
--Et le premier puni, mademoiselle Lina, puisque je ne vous ai
pas entendue rire au dessert!»
Toute la famille se dirigeait alors vers l'avant de la jangada.
Manoel et Benito marchaient l'un près de l'autre, sans se parler.
Yaquita et sa fille les suivaient, silencieuses aussi, et tous
ressentaient une inexplicable impression de tristesse, comme s'ils
eussent pressenti quelque grave éventualité.
Torrès se tenait auprès de Joam Garral, qui, la tête inclinée,
semblait profondément abîmé dans ses réflexions, et, à ce moment,
lui mettant la main sur l'épaule:
«Joam Garral, lui dit-il, pourrais-je avoir avec vous un quart
d'heure d'entretien?» Joam Garral regarda Torrès. «Ici? répondit-il.
Non! en particulier!
Venez donc!» Tous deux retournèrent vers la maison, y rentrèrent,
et la porte se referma sur eux.
Il serait difficile de dépeindre ce que chacun éprouva, lorsque
Joam Garral et Torrès eurent quitté la place. Que pouvait-il y
avoir de commun entre cet aventurier et l'honnête fazender
d'Iquitos? Il y avait comme la menace d'un épouvantable malheur
suspendu sur toute cette famille, et personne n'osait
s'interroger.
«Manoel, dit Benito, en saisissant le bras de son ami qu'il
entraîna, quoi qu'il arrive, cet homme débarquera demain à Manao!
Oui!... il le faut!... répondit Manoel.
Et si par lui... oui! par lui, quelque malheur arrive à mon
père... je le tuerai!»
CHAPITRE VINGTIÈME
ENTRE CES DEUX HOMMES
Depuis un instant, seuls dans cette chambre où personne ne pouvait
ni les entendre ni les voir, Joam Garral et Torrès se regardaient,
sans prononcer un seul mot. L'aventurier hésitait-il donc à
parler? Comprenait-il que Joam Garral ne répondrait que par un
silence dédaigneux aux demandes qui lui seraient faites?
Oui, sans doute! Aussi, Torrès n'interrogea-t-il pas. Au début de
cette conversation, il fut affirmatif, il prit le rôle d'un
accusateur.
«Joam, dit-il, vous ne vous appelez pas Garral, vous vous appelez
Dacosta.»
À ce nom criminel que lui donnait Torrès, Joam Garral ne put
retenir un léger frémissement, mais il ne répondit rien.
«Vous êtes Joam Dacosta, reprit Torrès, employé, il y a vingt-trois
ans, dans les bureaux du gouverneur général de Tijuco, et
c'est vous qui avez été condamné dans cette affaire de vol et
d'assassinat!»
Nulle réponse de Joam Garral, dont le calme étrange avait lieu de
surprendre l'aventurier. Celui-ci se trompait-il donc en accusant
son hôte? Non! puisque Joam Garral ne bondissait pas devant ces
terribles accusations. Sans doute, il se demandait où en voulait
venir Torrès.
«Joam Dacosta, reprit celui-ci, je le répète, c'est vous qui avez
été poursuivi dans l'affaire des diamants, convaincu du crime,
condamné à mort, et c'est vous qui vous êtes échappé de la prison
de Villa-Rica, quelques heures avant l'exécution! Répondrez-vous?»
Un assez long silence suivit cette demande directe que venait de
faire Torrès. Joam Garral, toujours calme, était allé s'asseoir.
Son coude reposait sur une petite table, et il regardait fixement
son accusateur, sans baisser la tête.
«Répondrez-vous? reprit Torrès.
--Quelle réponse attendez-vous de moi? dit simplement Joam
Garral.
--Une réponse, répliqua lentement Torrès, qui m'empêche d'aller
trouver le chef de police de Manao, et de lui dire: Un homme est
là, dont l'identité sera facile à établir, qui sera reconnu, même
après vingt-trois années d'absence, et cet homme, c'est
l'instigateur du vol des diamants de Tijuco, c'est le complice des
assassins des soldats de l'escorte, c'est le condamné qui s'est
soustrait au supplice, c'est Joam Garral, dont le vrai nom est
Joam Dacosta.
--Ainsi, dit Joam Garral, je n'aurais rien à craindre de vous,
Torrès, si je vous faisais la réponse que vous attendez?
--Rien, car alors, ni vous ni moi, nous n'aurions intérêt à
parler de cette affaire.
Ni vous, ni moi? répondit Joam Garral. Ce n'est donc pas avec de
l'argent que je dois acheter votre silence?
--Non, quelle que soit la somme que vous m'offriez!
--Que voulez-vous donc alors?
Joam Garral, répondit Torrès, voici quelle est ma proposition. Ne
vous hâtez pas d'y répondre par un refus formel, et rappelez-vous
que vous êtes en mon pouvoir.
Quelle est cette proposition?» demanda Joam Garral.
Torrès se recueillit un instant. L'attitude de ce coupable, dont
il tenait la vie, était bien faite pour le surprendre. Il
s'attendait à quelque débat violent, à des supplications, à des
larmes... Il avait devant lui un homme convaincu des plus grands
crimes, et cet homme ne bronchait pas. Enfin, se croisant les
bras:
«Vous avez une fille, dit-il. Cette fille me plaît, et je veux
l'épouser.»
Sans doute, Joam Garral s'attendait à tout de la part d'un tel
homme, et cette demande ne lui fit rien perdre de son calme.
«Ainsi, dit-il, l'honorable Torrès veut entrer dans la famille
d'un assassin et d'un voleur?
--Je suis seul juge de ce qu'il me convient de faire, répondit
Torrès. Je veux être le gendre de Joam Garral, et je le serai.
--Vous n'ignorez pourtant pas, Torrès, que ma fille va épouser
Manoel Valdez?
--Vous vous dégagerez vis-à-vis de Manoel Valdez.
--Et si ma fille refuse?
--Vous lui direz tout, et, je la connais, elle consentira,
répondit impudemment Torrès.
--Tout?
--Tout, s'il le faut. Entre ses propres sentiments et l'honneur
de sa famille, la vie de son père, elle n'hésitera pas!
--Vous êtes un bien grand misérable, Torrès! dit tranquillement
Joam Garral, que son sang-froid n'abandonnait pas.
--Un misérable et un assassin sont faits pour s'entendre!» À ces
mots, Joam Garral se leva, et, allant à l'aventurier qu'il regarda
bien en face:
«Torrès, dit-il, si vous demandez à entrer dans la famille de Joam
Dacosta, c'est que vous savez que Joam Dacosta est innocent du
crime pour lequel il a été condamné!
--Vraiment!
--Et j'ajoute, reprit Joam Garral, c'est que vous avez la preuve
de son innocence, et que, cette innocence, vous vous réservez de
la proclamer le jour où vous aurez épousé sa fille!
--Jouons franc jeu, Joam Garral, répondit Torrès en baissant la
voix, et, quand vous m'aurez entendu, nous verrons si vous oserez
me refuser votre fille!
--Je vous écoute, Torrès.
--Eh bien, oui, dit l'aventurier en retenant à demi ses paroles,
comme s'il eût eu regret de les laisser s'échapper de ses lèvres,
oui, vous êtes innocent! Je le sais, car je connais le véritable
coupable, et je suis en mesure de prouver votre innocence!
--Et le misérable qui a commis le crime?...
--Il est mort.
--Mort! s'écria Joam Garral, que ce mot fit pâlir malgré lui,
comme s'il lui eût enlevé tout pouvoir de jamais se réhabiliter.
--Mort, répondit Torrès; mais cet homme, que j'ai connu longtemps
après le crime, et sans que je susse qu'il fût criminel, avait
écrit tout au long, de sa main, le récit de cette affaire des
diamants, afin d'en conserver jusqu'aux moindres détails. Sentant
sa fin approcher, il fut pris de remords. Il savait où s'était
réfugié Joam Dacosta, sous quel nom l'innocent s'était refait une
vie nouvelle. Il savait qu'il était riche, au milieu d'une famille
heureuse, mais il savait aussi qu'il devait lui manquer le
bonheur! Eh bien, ce bonheur, il voulut le lui rendre avec
l'honorabilité à laquelle il avait droit!... Mais la mort
venait... il me chargea, moi, son compagnon, de faire ce qu'il ne
pourrait plus faire!... Il me remit les preuves de l'innocence de
Dacosta, afin de les lui faire parvenir, et mourut.
--Le nom de cet homme! s'écria Joam Garral, d'un ton qu'il ne put
maîtriser.
--Vous le saurez, quand je serai de votre famille!
--Et cet écrit?...»
Joam Garral fut sur le point de se jeter sur Torrès, pour le
fouiller, pour lui arracher cette preuve de son innocence.
«Cet écrit, il est en lieu sûr, répondit Torrès, et vous ne
l'aurez qu'après que votre fille sera devenue ma femme.
Maintenant, me la refusez-vous encore?
--Oui, répondit Joam Garral. Mais, en échange de cet écrit, la
moitié de ma fortune est à vous!
--La moitié de votre fortune! s'écria Torrès! Je l'accepte, à la
condition que Minha me l'apportera en mariage!
--Et c'est ainsi que vous respectez les volontés d'un mourant,
d'un criminel que le remords a touché, et qui vous a chargé de
réparer, autant qu'il était en lui, le mal qu'il a fait!
--C'est ainsi.
--Encore une fois, Torrès, s'écria Joam Garral, vous êtes un
grand misérable!
--Soit.
--Et, comme je ne suis pas un criminel, moi, nous ne sommes pas
faits pour nous entendre!
--Ainsi, vous refusez?...
--Je refuse!
--C'est votre perte, alors, Joam Garral. Tout vous accuse dans
l'instruction déjà faite! Vous êtes condamné à mort, et, vous le
savez, dans les condamnations pour crimes de ce genre, le
gouvernement s'est interdit jusqu'au droit de commuer les peines.
Dénoncé, vous êtes pris! Pris, vous êtes exécuté... et je vous
dénonce!»
Si maître qu'il fût de lui, Joam Garral ne pouvait plus se
contenir. Il allait s'élancer sur Torrès...
Un geste de ce coquin fit tomber sa colère.
«Prenez garde, dit Torrès. Votre femme ne sait pas qu'elle est la
femme de Joam Dacosta, vos enfants ne savent pas qu'ils sont les
enfants de Joam Dacosta, et vous allez le leur apprendre!»
Joam Garral s'arrêta. Il reprit tout son empire sur lui-même, et
ses traits recouvrèrent leur calme habituel.
«Cette discussion a trop duré, dit-il en marchant vers la porte,
et je sais ce qu'il me reste à faire!
Prenez garde, Joam Garral!» dit une dernière fois Torrès, qui ne
pouvait croire que son ignoble procédé de chantage eût échoué.
Joam Garral ne lui répondit pas. Il repoussa la porte qui
s'ouvrait sous la véranda, il fit signe à Torrès de le suivre, et
tous deux s'avancèrent vers le centre de la jangada, où la famille
était réunie.
Benito, Manoel, tous, sous l'impression d'une anxiété profonde,
s'étaient levés. Ils pouvaient voir que le geste de Torrès était
encore menaçant, et que le feu de la colère brillait dans ses
yeux.
Par un extraordinaire contraste, Joam Garral était maître de lui,
presque souriant. Tous deux s'arrêtèrent devant Yaquita et les
siens. Personne n'osait leur adresser la parole. Ce fut Torrès
qui, d'une voix sourde et avec son impudence habituelle, rompit ce
pénible silence. «Une dernière fois, Joam Garral, dit-il, je vous
demande une dernière réponse!
Ma réponse, la voici.»
Et s'adressant à sa femme: «Yaquita, dit-il, des circonstances
particulières m'obligent à modifier ce que nous avions décidé
antérieurement pour le mariage de Minha et de Manoel.
Enfin!» s'écria Torrès. Joam Garral, sans lui répondre, laissa
tomber sur l'aventurier un regard du plus profond dédain.
Mais, à ces paroles, Manoel avait senti son coeur battre à se
rompre. La jeune fille s'était levée, toute pâle, comme si elle
eût cherché un appui du côté de sa mère. Yaquita lui ouvrait ses
bras pour la protéger, pour la défendre!
«Mon père! s'écria Benito, qui avait été se placer entre Joam
Garral et Torrès, que voulez-vous dire?
--Je veux dire, répondit Joam Garral en élevant la voix
qu'attendre notre arrivée au Para pour marier Minha et Manoel,
c'est trop attendre! Le mariage se fera ici même, dès demain, sur
la jangada, par les soins du padre Passanha, si, après une
conversation que je vais avoir avec Manoel, il lui convient comme
à moi de ne pas différer davantage!
--Ah! mon père, mon père!... s'écria le jeune homme.
--Attends encore pour m'appeler ainsi, Manoel répondit Joam
Garral, d'un ton d'indicible souffrance. En ce moment, Torrès, qui
s'était croisé les bras, promenait sur toute la famille un regard
d'une insolence sans égale.
«Ainsi, c'est votre dernier mot, dit-il en étendant la main vers
Joam Garral.
--Non, ce n'est pas mon dernier mot.
--Quel est-il donc?
Le voici, Torrès! Je suis maître ici! Vous allez, s'il vous plaît,
et même s'il ne vous plaît pas, quitter la jangada à l'instant
même!
Oui, à l'instant, s'écria Benito, on je le jette par-dessus le
bord!»
Torrès haussa les épaules.
«Pas de menaces, dit-il, elles sont inutiles! À moi aussi il me
convient de débarquer et sans retard. Mais vous vous souviendrez
de moi, Joam Garral! Nous ne serons pas longtemps sans nous
revoir!
--S'il ne dépend que de moi, répondit Joam Garral, nous nous
reverrons et plus tôt peut-être que vous ne l'auriez voulu! Je
serai demain chez le juge de droit Ribeiro, le premier magistrat
de la province, que j'ai prévenu de mon arrivée à Manao. Si vous
l'osez, venez m'y retrouver!
--Chez le juge Ribeiro!... répondit Torrès, évidemment
décontenancé.
Chez le juge Ribeiro», répondit Joam Garral.
Montrant alors la pirogue à Torrès, avec un geste de suprême
mépris, Joam Garral chargea quatre de ses gens de le débarquer
sans retard sur le point le plus rapproché de l'île.
Le misérable, enfin, disparut.
La famille, frémissante encore, respectait le silence de son chef.
Mais Fragoso, ne se rendant compte qu'à demi de la gravité de la
situation et emporté par son brio ordinaire, s'était approché de
Joam Garral.
«Si le mariage de mademoiselle Minha et de monsieur Manoel se fait
dès demain, sur la jangada...
Le vôtre s'y fera en même temps, mon ami, répondit avec douceur
Joam Garral.» Et, faisant un signe à Manoel, il se retira dans sa
chambre avec lui.
L'entretien de Joam Garral et de Manoel durait depuis une demi-heure,
qui avait paru un siècle à la famille, lorsque la porte de
l'habitation se rouvrit enfin.
Manoel en sortit seul.
Ses regards brillaient d'une généreuse résolution.
Allant à Yaquita, il lui dit: «Ma mère!» à Minha, il dit: «Ma
femme», à Benito, il dit: «Mon frère», et se tournant vers Lina et
Fragoso, il dit à tous: «À demain!»
Il savait tout ce qui s'était passé entre Joam Garral et Torrès.
Il savait que, comptant sur l'appui du juge Ribeiro par suite
d'une correspondance qu'il avait eue avec lui depuis une année,
sans en parler aux siens, Joam Garral était enfin parvenu à
l'éclairer et à le convaincre de son innocence. Il savait que Joam
Garral avait résolument entrepris ce voyage dans le seul but de
faire réviser l'odieux procès dont il avait été victime, et de ne
pas laisser peser sur son gendre et sur sa fille le poids de la
terrible situation qu'il avait pu et dû accepter trop longtemps
pour lui-même!
Oui, Manoel savait tout cela, mais il savait aussi que Joam
Garral, ou plutôt Joam Dacosta, était innocent, que son malheur
même venait de le lui rendre plus cher et plus sacré!
Ce qu'il ne savait pas, c'était que la preuve matérielle de
l'innocence du fazender existait, et que cette preuve était entre
les mains de Torrès. Joam Garral avait voulu réserver pour le juge
l'usage de cette preuve, qui devait l'innocenter, si l'aventurier
avait dit vrai.
Manoel se borna donc à annoncer qu'il allait se rendre chez le
padre Passanha, afin de le prier de tout préparer pour les deux
mariages.
Le lendemain, le 24 août, une heure à peine avant celle où la
cérémonie allait s'accomplir, une grande pirogue, qui s'était
détachée de la rive gauche du fleuve, accostait la jangada.
Une douzaine de pagayeurs l'avaient rapidement amenée de Manao,
et, avec quelques agents, elle portait le chef de police, qui se
fit connaître et monta à bord.
À ce moment, Joam Garral et les siens, déjà parés pour la fête,
sortaient de l'habitation.
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