À ce moment déjà, la tortue-chef avait quitté le lit du fleuve pour y reconnaître un emplacement favorable. Les autres, réunies par milliers, s'occupaient à creuser avec leurs pattes antérieures une tranchée longue de six cents pieds, large de douze, profonde de six; après y avoir enterré leurs oeufs, il ne leur resterait plus qu'à les recouvrir d'une couche de sable, qu'elles battraient avec leurs carapaces, de manière à le tasser. C'est une grande affaire pour les Indiens riverains de l'Amazone et de ses affluents que cette opération de la ponte. Ils guettent l'arrivée des chéloniens, ils procèdent à l'extraction des oeufs au son du tambour, et, de la récolte divisée en trois parts, une appartient aux veilleurs, l'autre aux Indiens, la troisième à l'État, représenté par des capitaines de plage, qui font, en même temps que la police, le recouvrement des droits. À de certaines grèves, que la décroissance des eaux laisse à découvert et qui ont le privilège d'attirer le plus grand nombre de tortues, on a donné le nom de «plages royales». Lorsque la récolte est achevée, c'est fête pour les Indiens, qui se livrent aux jeux, à la danse, aux libations,--fête aussi pour les caïmans du fleuve, qui font ripaille des restes de ces amphibies. Tortues ou oeufs de tortue sont donc l'objet d'un commerce extrêmement considérable dans tout le bassin de l'Amazone. Il est de ces chéloniens que l'on «vire», c'est-à-dire que l'on retourne sur le dos, quand ils reviennent de la ponte, et que l'on conserve vivants, soit qu'on les garde dans des parcs palissadés comme les parcs à poissons, soit qu'on les attache à des pieux par une corde assez longue pour leur permettre d'aller ou de venir sur la terre ou sous l'eau. De cette façon, on peut toujours avoir de la chair fraîche de ces animaux. On procède autrement avec les petites tortues qui viennent d'éclore. Nul besoin de les parquer ni de les attacher. Leur écaille est molle encore, leur chair extrêmement tendre, et on les mange absolument comme des huîtres, après les avoir fait cuire. Sous cette forme, il s'en consomme des quantités considérables. Cependant, ce n'est pas là l'usage le plus général que l'on fasse des oeufs des chéloniens dans les provinces de l'Amazone et du Para. La fabrication de la «manteigna de tartaruga», c'est-à-dire du beurre de tortue, qui peut être comparé aux meilleurs produits de la Normandie ou de la Bretagne, ne consomme pas moins, chaque année, de deux cent cinquante à trois cents millions d'oeufs. Mais les tortues sont innombrables dans les cours d'eau de ce bassin, et c'est par quantités incalculables qu'elles déposent leurs oeufs sous le sable des grèves. Toutefois, par suite de la consommation qu'en font non seulement les indigènes, mais aussi les échassiers de la côte, les urubus de l'air, les caïmans du fleuve, leur nombre s'est assez amoindri pour que chaque petite tortue se paye actuellement d'une pataque[11] brésilienne. Le lendemain, dès l'aube, Benito, Fragoso et quelques Indiens prirent une des pirogues et se rendirent à la grève d'une des grandes îles longées pendant la nuit. Il n'était pas nécessaire que la jangada fît halte. On saurait bien la rejoindre. Sur la plage se voyaient de petites tumescences, qui indiquaient la place où, cette nuit même, chaque paquet d'oeufs avait été déposé dans la tranchée, par groupes de cent soixante à cent quatre-vingt-dix. Ceux-là, il n'était pas question de les extraire. Mais, une première ponte ayant été faite deux mois auparavant, les oeufs avaient éclos sous l'action de la chaleur emmagasinée dans les sables, et déjà quelques milliers de petites tortues couraient sur la grève. Les chasseurs firent donc bonne chasse. La pirogue fut remplie de ces intéressants amphibies, qui arrivèrent juste à point pour l'heure du déjeuner. Le butin fut partagé entre les passagers et le personnel de la jangada, et s'il en restait le soir, il n'en restait plus guère. Le 7 juillet au matin, on était devant San-José-de-Matura, bourg situé près d'un petit rio empli de longues herbes, et sur les bords duquel la légende prétend que les Indiens à queue ont existé. Le 8 juillet, dans la matinée, on aperçut le village de San-Antonio, deux ou trois maisonnettes perdues dans les arbres, puis l'embouchure de l'Iça ou Putumayo, qui mesure neuf cents mètres de largeur. Le Putumayo est l'un des plus importants tributaires de l'Amazone. En cet endroit, au XVIe siècle, des Missions anglaises furent d'abord fondées par les Espagnols, puis détruites par les Portugais, et, à l'heure présente, il n'en reste plus trace. Ce qu'on y retrouve encore, ce sont des représentants de diverses tribus d'Indiens, qui sont aisément reconnaissables à la diversité de leurs tatouages. L'Iça est un cours d'eau qu'envoient vers l'est les montagnes de Pasto, au nord-est de Quito, à travers les plus belles forêts de cacaoyers sauvages. Navigable sur un parcours de cent quarante lieues pour les bateaux à vapeur qui ne tient pas plus de six pieds, il doit être un jour l'un des principaux chemins fluviaux dans l'ouest de l'Amérique. Cependant, le mauvais temps était venu. Il ne procédait pas par des pluies continuelles; mais de fréquents orages troublaient déjà l'atmosphère. Ces météores ne pouvaient aucunement gêner la marche de la jangada, qui ne donnait pas prise au vent; sa grande longueur la rendait même insensible à la houle de l'Amazone; mais, pendant ces averses torrentielles, nécessité pour la famille Garral de rentrer dans l'habitation. Il fallait bien occuper ces heures de loisir. On causait alors, on se communiquait ses observations, et les langues ne chômaient pas. Ce fut dans ces conditions que Torrès commença peu à peu à prendre une part plus active à la conversation. Les particularités de ses divers voyages dans tout le nord du Brésil lui fournissaient de nombreux sujets d'entretien. Cet homme avait certainement beaucoup vu; mais ses observations étaient celles d'un sceptique, et, le plus souvent, il blessait les honnêtes gens qui l'écoutaient. Il faut dire aussi qu'il se montrait plus empressé auprès de Minha. Seulement, ces assiduités, bien qu'elles déplussent à Manoel, n'étaient pas assez marquées pour que le jeune homme crût devoir intervenir encore. D'ailleurs la jeune fille éprouvait pour Torrès une instinctive répulsion, qu'elle ne cherchait pas à cacher. Le 9 juillet, l'embouchure du Tunantins apparut sur la rive gauche du fleuve, formant un estuaire de quatre cents pieds, par lequel cet affluent déversait ses eaux noires, venues de l'ouest-nord-ouest, après avoir arrosé les territoires des Indiens Cacenas. En cet endroit, le cours de l'Amazone se montrait sous un aspect véritablement grandiose, mais son lit était plus que jamais encombré d'îles et d'îlots. Il fallut toute l'adresse du pilote pour se diriger au travers de cet archipel, allant d'une rive à l'autre, évitant les hauts-fonds, fuyant les remous, maintenant son imperturbable direction. Peut-être aurait-il pu prendre l'Ahuaty-Parana, sorte de canal naturel, qui se détache du fleuve un peu au-dessous de l'embouchure du Tunantins et permet de rentrer dans le cours d'eau principal, cent-vingt milles plus loin, par le rio Japura; mais, si la portion la plus large de ce «furo» mesure cent cinquante pieds, la plus étroite n'en compte que soixante, et la jangada aurait eu quelque peine à passer. Bref, après avoir touché, le 13 juillet, à l'île Capuro, après avoir dépassé la bouche du Jutahy, qui, venu de l'est-sud-ouest, jette ses eaux noires par une ouverture de quinze cents pieds, après avoir admiré des légions de jolis singes couleur blanc de soufre, à face rouge cinabre, qui sont d'insatiables amateurs de ces noisettes que produisent les palmiers auxquels le fleuve doit son nom, les voyageurs arrivèrent, le 18 juillet, devant la petite ville de Fonteboa. En cet endroit, la jangada fit une halte de douze heures, qui donna quelque repos à l'équipe. Fonteboa, comme la plupart de ces villages-missions de l'Amazone, n'a point échappé à cette capricieuse loi qui les transporte, pendant une longue période, d'un endroit à un autre. Il est probable, cependant, que ce hameau en a fini avec cette existence nomade et qu'il est définitivement sédentaire. Tant mieux pour lui, car il est charmant à voir avec sa trentaine de maisons, couvertes de feuillage, et son église dédiée à Notre-Dame de Guadalupe, Vierge Noire du Mexique. Fonteboa compte un millier d'habitants, fournis par les Indiens des deux rives, qui élèvent de nombreux bestiaux dans les opulentes campines des environs. À cela ne se borne pas leur occupation: ce sont aussi d'intrépides chasseurs, ou, si on l'aime mieux, d'intrépides pêcheurs de lamantins. Aussi, le soir même de leur arrivée, les jeunes gens purent-ils assister à une très intéressante expédition de ce genre. Deux de ces cétacés herbivores venaient d'être signalés dans les eaux noires du rio Cayaratu, qui se jette à Fonteboa. On voyait six points bruns se mouvoir à leur surface. C'étaient les deux museaux pointus et les quatre ailerons des lamantins. Des pêcheurs peu expérimentés auraient pris tout d'abord ces points mouvants pour des épaves en dérive, mais les indigènes de Fonteboa ne pouvaient s'y tromper. Bientôt, d'ailleurs, des souffles bruyants indiquèrent que des animaux à évents chassaient avec force l'air devenu impropre aux besoins de leur respiration. Deux ubas, portant chacune trois pêcheurs, se détachèrent du rivage et s'approchèrent des lamantins, qui prirent aussitôt la fuite. Les points noirs tracèrent d'abord un long sillage à la surface de l'eau, puis ils disparurent à la fois. Les pêcheurs continuèrent à s'avancer prudemment. L'un d'eux, armé d'un harpon très primitif,--un long clou au bout d'un bâton--, se tenait debout sur la pirogue, pendant que les deux autres pagayaient sans bruit. Ils attendaient que la nécessité de respirer ramenât les lamantins à leur portée. Dix minutes au plus, et ces animaux reparaîtraient certainement dans un cercle plus ou moins restreint. En effet, ce temps s'était à peu près écoulé, lorsque les points noirs émergèrent à peu de distance, et deux jets d'air mélangé de vapeurs s'élancèrent bruyamment. Les ubas s'approchèrent; les harpons furent lancés en même temps; l'un manqua son but, mais l'autre frappa l'un des cétacés à la hauteur de sa vertèbre caudale. Il n'en fallut pas plus pour étourdir l'animal, qui est peu apte à se défendre quand il a été touché par le fer d'un harpon. La corde le ramena à petits coups près de l'uba, et il fut remorqué jusqu'à la grève, au pied du village. Ce n'était qu'un lamantin de petite taille, car il mesurait à peine trois pieds de longueur. On les a tant poursuivis, ces pauvres cétacés, qu'ils commencent à devenir assez rares dans les eaux de l'Amazone et de ses affluents, et on leur laisse si peu le temps de grandir, que les géants de l'espèce ne dépassent pas sept pieds maintenant. Que sont-ils auprès de ces lamantins de douze et quinze pieds, qui abondent encore dans les fleuves et les lacs de l'Afrique! Mais il serait bien difficile d'empêcher cette destruction. En effet, la chair du lamantin est excellente, même supérieure à celle du porc, et l'huile que fournit son lard, épais de trois pouces, est un produit d'une véritable valeur. Cette chair, lorsqu'elle est boucanée, se conserve longtemps et donne une alimentation saine. Si l'on ajoute à cela que l'animal est d'une capture relativement facile, on ne s'étonnera pas que son espèce tende à sa complète destruction. Aujourd'hui, un lamantin adulte, qui «rendait» deux pots d'huile pesant cent quatre-vingts livres, n'en donne plus que quatre arrobes espagnols, équivalant à un quintal. Le 19 juillet, au soleil levant, la jangada quittait Fonteboa et se laissait aller entre les deux rives du fleuve, absolument désertes, le long des îles ombragées de forêts de cacaoyers du plus grand effet. Le ciel était toujours lourdement chargé de gros cumulus électriques, qui faisaient pressentir de nouveaux orages. Le rio Jurua, venu du sud-est, se dégagea bientôt des berges de gauche. À le remonter, une embarcation pourrait s'enfoncer jusqu'au Pérou, sans rencontrer d'insurmontables obstacles, à travers ses eaux blanches, que nourrissent un grand nombre de sous-affluents. «C'est peut-être sur ces territoires, dit Manoel, qu'il conviendrait de rechercher les descendants de ces femmes guerrières, qui ont tant émerveillé Orellana. Mais il faut dire que, à l'exemple de leurs devancières, elles ne forment point de tribus à part. Ce sont tout simplement des épouses qui accompagnent leurs époux au combat, et celles-ci, parmi les Juruas, ont une grande réputation de vaillance.» La jangada continuait à descendre; mais quel dédale l'Amazone présentait alors! Le rio Japura, dont l'embouchure allait s'ouvrir quatre-vingts milles plus loin, et qui est un de ses plus grands affluents, courait presque parallèlement au fleuve. Entre eux, c'étaient des canaux, des iguarapès, des lagunes, des lacs temporaires, un inextricable lacis, qui rend bien difficile l'hydrographie de cette contrée. Mais, si Araujo n'avait pas de carte pour se guider, son expérience le servait plus sûrement, et c'était merveille de le voir se débrouiller dans ce chaos, sans jamais s'égarer hors du grand fleuve. En somme, il fit si bien que, le 25 juillet, dans l'après-midi, après avoir passé devant le village de Parani-Tapera, la jangada put mouiller à l'entrée du lac d'Ega ou Teffé, dans lequel il était inutile de s'engager, puisqu'il aurait fallu en sortir pour reprendre la route de l'Amazone. Mais la ville d'Ega est assez importante. Elle méritait qu'on fît halte pour la visiter. Il fut donc convenu que la jangada séjournerait en cet endroit jusqu'au 27 juillet, et que, le lendemain 28, la grande pirogue transporterait toute la famille à Ega. Cela donnerait un repos qui était bien dû au laborieux équipage du train de bois. La nuit se passa sur les amarrages, près d'une côte assez élevée, et rien n'en troubla la tranquillité. Quelques éclairs de chaleur enflammèrent l'horizon, mais ils venaient d'un orage lointain, qui n'éclata pas à l'entrée du lac. CHAPITRE SEIZIÈME EGA Le 20 juillet, à six heures du matin, Yaquita, Minha, Lina et les deux jeunes gens se préparaient à quitter la jangada. Joam Garral, qui n'avait pas manifesté l'intention de descendre à terre, se décida, cette fois, sur les instances de sa femme et de sa fille, à abandonner son absorbant travail quotidien pour les accompagner pendant leur excursion. Torrès, lui, ne s'était pas montré soucieux d'aller visiter Ega, à la grande satisfaction de Manoel, qui avait pris cet homme en aversion et n'attendait que l'occasion de le lui prouver. Quant à Fragoso, il ne pouvait avoir, pour aller à Ega, les mêmes raisons d'intérêt qui l'avaient conduit à Tabatinga, bourgade de peu d'importance auprès de cette petite ville. Ega, au contraire, est un chef-lieu de quinze cents habitants, où résident toutes les autorités que comporte l'administration d'une cité aussi considérable,--considérable pour le pays--, c'est-à-dire commandant militaire, chef de police, juge de paix, juge de droit, instituteur primaire, milice sous les ordres d'officiers de tout rang. Or, lorsque tant de fonctionnaires, leurs femmes, leurs enfants, habitent une ville, on peut supposer que les barbiers-coiffeurs n'y font pas défaut. C'était le cas, et Fragoso n'y eût pas fait ses frais. Sans doute, l'aimable garçon, bien qu'il n'eût point affaire à Ega, comptait cependant être de la partie, puisque Lina accompagnait sa jeune maîtresse; mais, au moment de quitter la jangada, il se résigna à rester, sur la demande même de Lina. «Monsieur Fragoso? lui dit-elle, après l'avoir pris à l'écart. Mademoiselle Lina? répondit Fragoso. --Je ne crois pas que votre ami Torrès ait l'intention de nous accompagner à Ega. --En effet, il doit rester à bord, mademoiselle Lina, mais je vous serai obligé de ne point l'appeler mon ami! --C'est pourtant vous qui l'avez engagé à nous demander passage, avant qu'il en eût manifesté l'intention. --Oui, et ce jour-là, s'il faut vous dire toute ma pensée, je crains d'avoir fait une sottise! --Eh bien, s'il faut vous dire toute la mienne, cet homme ne me plaît guère, monsieur Fragoso. --Il ne me plaît pas davantage, mademoiselle Lina, et j'ai toujours comme une idée de l'avoir déjà vu quelque part. Mais le trop vague souvenir qu'il m'a laissé n'est précis que sur un point: c'est que l'impression était loin d'être bonne! --En quel endroit, à quelle époque auriez-vous rencontré ce Torrès? Vous ne pouvez donc pas vous le rappeler? Il serait peut-être utile de savoir ce qu'il est, et surtout ce qu'il a été! --Non... Je cherche... Y a-t-il longtemps? Dans quel pays, dans quelles circonstances?... Je ne retrouve pas! --Monsieur Fragoso? --Mademoiselle Lina! --Vous devriez demeurer à bord, afin de surveiller Torrès pendant notre absence! --Quoi! s'écria Fragoso, ne pas vous accompagner à Ega et rester tout une journée sans vous voir! --Je vous le demande! --C'est un ordre?... --C'est une prière! Je resterai. --Monsieur Fragoso? --Mademoiselle Lina? --Je vous remercie! --Remerciez-moi en me donnant une bonne poignée demain, répondit Fragoso. Ça vaut bien cela!» Lina tendit la main à ce brave garçon, qui la retint quelques instants, en regardant le charmant visage de la jeune fille. Et voilà pourquoi Fragoso ne prit pas place dans la pirogue, et se fit, sans en avoir l'air, le surveillant de Torrès. Celui-ci s'apercevait-il de ces sentiments de répulsion qu'il inspirait à tous? Peut-être; mais, sans doute aussi, il avait ses raisons pour n'en pas tenir compte. Une distance de quatre lieues séparait le lieu de mouillage de la ville d'Ega. Huit lieues, aller et retour, dans une pirogue contenant six personnes, plus deux nègres pour pagayer, c'était un trajet qui eût exigé quelques heures, sans parler de la fatigue occasionnée par cette haute température, bien que le ciel fût voilé de légers nuages. Mais, très heureusement, une jolie brise soufflait du nord-ouest, c'est-à-dire que, si elle tenait de ce côté, elle serait favorable pour naviguer sur le lac Teffé. On pouvait aller à Ega et en revenir rapidement, sans même courir des bordées. La voile latine fut donc hissée au mât de la pirogue. Benito prit la barre, et l'on déborda, après qu'un dernier geste de Lina eut recommandé à Fragoso de faire bonne garde. Il suffisait de suivre le littoral sud du lac pour atteindre Ega. Deux heures après, la pirogue arrivait au port de cette ancienne Mission, autrefois fondée par les carmélites, qui devint une ville en 1759, et que le général Gama fit définitivement rentrer sous la domination brésilienne. Les passagers débarquèrent sur une grève plate, près de laquelle venaient se ranger, non seulement les embarcations du pays, mais aussi quelques-unes de ces petites goélettes, qui vont faire le cabotage sur le littoral de l'Atlantique. Ce fut d'abord un sujet d'étonnement pour les deux jeunes filles, lorsqu'elles entrèrent dans Ega. «Ah! la grande ville! s'écria Minha. --Que de maisons! que de monde! répliquait Lina, dont les yeux s'agrandissaient encore pour mieux voir. --Je le crois bien, répondit Benito en riant, plus de quinze cents habitants, au moins deux cents maisons, dont quelques-unes ont un étage, et deux ou trois rues, de véritables rues, qui les séparent! --Mon cher Manoel, dit Minha, défendez-nous contre mon frère! Il se moque de nous, parce qu'il a déjà visité de plus belles villes dans la province des Amazones et du Para! --Eh bien, il se moquera aussi de sa mère, ajouta Yaquita, parce que j'avoue que je n'avais jamais rien vu de pareil! --Alors, prenez garde, ma mère et ma soeur, reprit Benito, car vous allez tomber en extase, quand vous serez à Manao, et vous vous évanouirez, lorsque vous arriverez à Bélem! --Ne crains rien! répondit en souriant Manoel. Ces dames auront été peu à peu préparées à ces grandes admirations, en visitant les premières cités du Haut-Amazone. --Comment, vous aussi, Manoel, dit Minha, vous parlez comme mon frère? Vous vous moquez?... --Non, Minha! je vous jure... --Laissons rire ces messieurs, répondit Lina, et regardons bien, ma chère maîtresse, car cela est très beau!» Très beau! Une agglomération de maisons, bâties en terre ou blanchies à la chaux, et pour la plupart, couvertes de chaume ou de feuilles de palmiers, quelques-unes, il est vrai, construites en pierres ou en bois, avec des vérandas, des portes et des volets peints d'un vert cru au milieu d'un petit verger plein d'orangers en fleur. Mais il y avait deux on trois bâtiments civils, une caserne et une église, dédiée à sainte Thérèse, qui était une cathédrale près de la modeste chapelle d'Iquitos. Puis, en se retournant vers le lac, on saisissait du regard un joli panorama encadré dans une bordure de cocotiers et d'assaïs, qui se terminait aux premières eaux de la nappe liquide, et au-delà, à trois lieues de l'autre côté, le pittoresque village de Nogueira montrait ses quelques maisonnettes perdues dans le massif des vieux oliviers de sa grève. Mais, pour ces deux jeunes filles, il y eut une autre cause d'émerveillement,--émerveillement tout féminin, d'ailleurs: ce furent les modes des élégantes Egiennes, non pas l'habillement assez primitif encore des indigènes du beau sexe, Omaas ou Muras converties, mais le costume des vraies Brésiliennes! Oui, les femmes, les filles des fonctionnaires on des principaux négociants de la ville portaient prétentieusement des toilettes parisiennes, passablement arriérées, et cela, à cinq cents lieues de Para, qui est lui-même à plusieurs milliers de milles de Paris. «Mais voyez donc, regardez donc, maîtresse, ces belles dames dans leurs belles robes! Lina en deviendra folle! s'écria Benito. --Ces toilettes, si elles étaient bien portées, répondit Minha, ne seraient peut-être pas aussi ridicules! --Ma chère Minha, dit Manoel, avec votre simple robe de cotonnade, votre chapeau de paille, croyez bien que vous êtes mieux habillée que toutes ces Brésiliennes, coiffées de toques et drapées de jupes à volants, qui ne sont ni de leur pays ni de leur race! --Si je vous plais ainsi, répondit la jeune fille, je n'ai rien à envier à personne!» Mais, enfin, on était venu pour voir. On se promena donc dans les rues, qui comptaient plus d'échoppes que de magasins; on flâna sur la place, rendez-vous des élégants et des élégantes, qui étouffaient sous leurs vêtements européens; on déjeuna même dans un hôtel,--c'était à peine une auberge--, dont la cuisine fit sensiblement regretter l'excellent ordinaire de la jangada. Après le dîner, dans lequel figura uniquement de la chair de tortue, diversement accommodée, la famille Garral vint une dernière fois admirer les bords du lac, que le soleil couchant dorait de ses rayons; puis, elle regagna la pirogue, un peu désillusionnée, peut-être, sur les magnificences d'une ville qu'une heure eût suffi à visiter, un peu fatiguée aussi de sa promenade à travers ces rues échauffées, qui ne valaient pas les sentiers ombreux d'Iquitos. Il n'était pas jusqu'à la curieuse Lina elle-même, dont l'enthousiasme n'eût quelque peu baissé. Chacun reprit sa place dans la pirogue. Le vent s'était maintenu au nord-ouest et fraîchissait avec le soir. La voile fut hissée. On refit la route du matin sur ce lac alimenté par le rio Teffé aux eaux noires, qui, suivant les Indiens, serait navigable vers le sud-ouest pendant quarante jours de marche. À huit heures du soir, la pirogue avait rallié le lieu du mouillage et accostait la jangada. Dès que Lina put prendre Fragoso à l'écart: «Avez-vous vu quelque chose de suspect, monsieur Fragoso? lui demanda-t-elle. --Rien, mademoiselle Lina, répondit Fragoso. Torrès n'a guère quitté sa cabine où il a lu et écrit. --Il n'est pas entré dans la maison, dans la salle à manger, comme je le craignais? --Non, tout le temps qu'il a été hors de sa cabine, il s'est promené sur l'avant de la jangada. --Et que faisait-il? --Il tenait à la main un vieux papier qu'il semblait consulter avec attention, et marmottait je ne sais quels mots incompréhensibles! --Tout cela n'est peut-être pas aussi indifférent que vous le croyez, monsieur Fragoso! Ces lectures, ces écritures, ces vieux papiers, cela peut avoir son intérêt! Ce n'est ni un professeur, ni un homme de loi, ce liseur et cet écrivain! --Vous avez bien raison! --Veillons encore, monsieur Fragoso. --Veillons toujours, mademoiselle Lina», répondit Fragoso. Le lendemain, 27 juillet, dès le lever du jour, Benito donnait au pilote le signal du départ. À travers l'entre-deux des îles qui émergent de la baie d'Arenapo, l'embouchure du Japura, large de six mille six cents pieds, fut un instant visible. Ce grand affluent se déverse par huit bouches dans l'Amazone, comme s'il se jetait dans quelque océan ou quelque golfe. Mais ses eaux venaient de loin, et c'étaient les montagnes de la république de l'Équateur qui les envoyaient dans un cours que des chutes n'arrêtent qu'à deux cent dix lieues de son confluent. Toute cette journée fut employée à descendre jusqu'à l'île Yapura, après laquelle le fleuve, moins encombré, rendit la dérive plus facile. Le courant, peu rapide en somme, permettait d'ailleurs d'éviter assez facilement ces îlots, et il n'y eut jamais ni choc ni échouage. Le lendemain, la jangada côtoya de vastes grèves, formées de hautes dunes très accidentées, qui servent de barrage à des pâturages immenses, dans lesquels on pourrait élever et nourrir les bestiaux de toute l'Europe. Ces grèves sont regardées comme les plus riches en tortues qui soient dans le bassin du Haut-Amazone. Le 29 juillet au soir, on s'amarra solidement à l'île de Catua, afin d'y passer la nuit, qui menaçait d'être très sombre. Sur cette île, tant que le soleil demeura au-dessus de l'horizon, apparut une troupe d'Indiens Muras, reste de cette ancienne et puissante tribu, qui, entre le Teffé et le Madeira, occupait autrefois plus de cent lieues riveraines du fleuve. Ces indigènes, allant et venant, observèrent le train flottant, maintenant immobile. Ils étaient là une centaine armés de sarbacanes formées d'un roseau spécial à ces parages, et que renforce extérieurement un étui fait avec la tige d'un palmier nain dont on a enlevé la moelle. Joam Garral laissa un instant le travail qui lui prenait tout son temps, pour recommander de bien veiller et de ne point provoquer ces indigènes. En effet, la partie n'eût pas été égale. Les Muras ont une remarquable adresse pour lancer jusqu'à une distance de trois cents pas, avec leurs sarbacanes, des flèches qui font d'incurables blessures. C'est que ces flèches, tirées d'une feuille du palmier «coucourite», empennées de coton, longues de neuf à dix pouces, pointues comme une aiguille, sont empoisonnées avec le «curare». Le curare ou «wourah», cette liqueur «qui tue tout bas», disent les Indiens, est préparée avec le suc d'une sorte d'euphorbiacée et le jus d'une strychnos bulbeuse, sans compter la pâte de fourmis venimeuses et les crochets de serpents, venimeux aussi, qu'on y mélange. «C'est vraiment là un terrible poison, dit Manoel. Il attaque directement dans le système nerveux ceux des nerfs par lesquels se font les mouvements soumis à la volonté. Mais le coeur n'est pas atteint, et il ne cesse de battre jusqu'à l'extinction des fonctions vitales. Et pourtant, contre cet empoisonnement, qui commence par l'engourdissement des membres, on ne connaît pas d'antidote!» Très heureusement, ces Muras ne firent pas de démonstrations hostiles, bien qu'ils aient pour les blancs une haine prononcée. Ils n'ont plus, il est vrai, la valeur de leurs ancêtres. À la nuit tombante, une flûte à cinq trous fit entendre derrière les arbres de l'île quelques chants en mode mineur. Une autre flûte lui répondit. Cet échange de phrases musicales dura pendant deux ou trois minutes, et les Muras disparurent. Fragoso, dans un moment de bonne humeur, avait tenté de leur répondre par une chanson de sa façon; mais Lina s'était trouvée là fort à propos pour lui mettre la main sur la bouche et l'empêcher de montrer ses petits talents de chanteur, qu'il prodiguait volontiers. Le 2 août, à trois heures du soir, la jangada arrivait, à vingt lieues de là, à l'entrée de ce lac Apoara, qui alimente de ses eaux noires le rio du même nom, et deux jours après, vers cinq heures, elle s'arrêtait à l'entrée du lac Coary. Ce lac est un des plus grands qui soient en communication avec l'Amazone, et il sert de réservoir à différents rios. Cinq ou six affluents s'y jettent, s'y emmagasinent, s'y mélangent, et un étroit furo les déverse dans la principale artère. Après avoir entrevu les hauteurs du hameau de Tahua-Miri, monté sur ses pilotis, comme sur des échasses, pour se garder contre l'inondation des crues qui envahissent souvent ces basses grèves, la jangada s'amarra, afin de passer la nuit. La halte se fit en vue du village de Coary, une douzaine de maisons assez délabrées, bâties au milieu d'épais massifs d'orangers et de calebassiers. Rien de plus changeant que l'aspect de ce hameau, suivant que, par suite de l'élévation ou de l'abaissement des eaux, le lac présente une vaste étendue liquide, ou se réduit à un étroit canal, qui n'a même plus assez de profondeur pour communiquer avec l'Amazone. Le lendemain matin, 5 août, on repartit dès l'aube, on passa devant le canal de Yucura, qui appartient à ce système si enchevêtré des lacs et des furos du rio Zapura, et, le 6 août au matin, on arriva à l'entrée du lac de Miana. Aucun incident nouveau ne s'était produit dans la vie du bord, qui s'accomplissait avec une régularité presque méthodique. Fragoso, toujours poussé par Lina, ne cessait de surveiller Torrès. Plusieurs fois, il essaya de le faire parler sur sa vie passée; mais l'aventurier éludait toute conversation à ce sujet, et finit même par se tenir dans une extrême réserve avec le barbier. Quant à ses rapports avec la famille Garral, ils étaient toujours les mêmes. S'il parlait peu à Joam, il s'adressait plus volontiers à Yaquita et à sa fille, sans paraître remarquer l'évidente froideur qui l'accueillait. Toutes deux se disaient, d'ailleurs, qu'après l'arrivée de la jangada à Manao, Torrès les quitterait et qu'on n'entendrait plus parler de lui. En cela, Yaquita suivait les conseils du padre Passanha, qui l'exhortait à prendre patience; mais le bon père avait un peu plus de mal avec Manoel, très disposé à remettre sérieusement à sa place l'intrus, malencontreusement embarqué sur la jangada. Le seul fait qui se passa dans cette soirée fut celui-ci: Une pirogue, qui descendait le fleuve, accosta la jangada, après une invitation qui lui fut adressée par Joam Garral. «Tu vas à Manao? demanda-t-il à l'Indien, qui montait et dirigeait la pirogue. --Oui, répondit l'Indien. --Tu y seras?... --Dans huit jours. Alors tu y arriveras bien avant nous. Veux-tu te charger de remettre une lettre à son adresse? --Volontiers. --Prends donc cette lettre, mon ami, et porte-la à Manao.» L'Indien prit la lettre que lui présentait Joam Garral, et une poignée de reis fut le prix de la commission qu'il s'engageait à faire. Aucun des membres de la famille, alors retirés dans l'habitation, n'eut connaissance de ce fait. Seul, Torrès en fut témoin. Il entendit même les quelques mots échangés entre Joam Garral et l'Indien, et, à sa physionomie qui se rembrunit, il était facile de voir que l'envoi de cette lettre ne laissait pas que de le surprendre. CHAPITRE DIX-SEPTIÈME UNE ATTAQUE Cependant, si Manoel ne disait rien, pour ne pas provoquer quelque scène violente à bord, le lendemain, il eut la pensée de s'expliquer avec Benito au sujet de Torrès. «Benito, lui dit-il, après l'avoir emmené à l'avant de la jangada, j'ai à te parler.» Benito, si souriant d'ordinaire, s'arrêta en regardant Manoel, et tout son visage s'assombrit. «Je sais pourquoi, dit-il. Il s'agit de Torrès? --Oui, Benito! --Eh bien, moi aussi, j'ai à te parler de lui, Manoel. --Tu as donc remarqué ses assiduités près de Minha! dit Manoel en pâlissant. --Ah! ce n'est pas un sentiment de jalousie qui t'anime contre un pareil homme? dit vivement Benito. --Non, certes! répondit Manoel. Dieu me garde de faire une telle injure à la jeune fille qui va devenir ma femme! Non, Benito! Elle a cet aventurier en horreur! Ce n'est donc de rien de pareil qu'il s'agit, mais il me répugne de voir cet aventurier s'imposer continuellement par sa présence, par son insistance, à ta mère et à ta soeur, et chercher à s'introduire dans l'intimité de ta famille, qui est déjà la mienne! --Manoel, répondit gravement Benito, je partage ta répulsion pour ce douteux personnage, et, si je n'avais consulté que mon sentiment, j'aurais déjà chassé Torrès de la jangada! Mais je n'ai pas osé! --Tu n'as pas osé? répliqua Manoel, en saisissant la main de son ami. Tu n'as pas osé!... --Écoute-moi, Manoel, reprit Benito. Tu as bien observé Torrès, n'est-ce pas? Tu as remarqué son empressement près de ma soeur! Rien de plus vrai! Mais, pendant que tu voyais cela, tu ne voyais pas que cet homme inquiétant ne perd mon père des yeux ni de loin ni de près, et qu'il semble avoir comme une arrière-pensée haineuse en le regardant avec une obstination inexplicable! --Que dis-tu là, Benito? Aurais-tu des raisons de penser que Torrès en veut à Joam Garral? --Aucune... Je ne pense rien! répondit Benito. Ce n'est qu'un pressentiment! Mais observe bien Torrès, étudie avec soin sa physionomie, et tu verras quel mauvais sourire il a, lorsque mon père vient à passer à la portée de son regard! --Eh bien, s'écria Manoel, s'il en est ainsi, Benito, raison de plus pour le chasser! --Raison de plus... ou raison de moins ... répondit le jeune homme. Manoel... je crains... Quoi? ... Je ne sais... Mais obliger mon père à congédier Torrès... cela peut être imprudent! Je te le répète... j'ai peur, sans qu'aucun fait positif me permette de m'expliquer à moi-même cette peur!» Une sorte de frémissement de colère agitait Benito pendant qu'il parlait ainsi. «Alors, dit Manoel, tu crois qu'il faut attendre? --Oui... attendre, avant de prendre un parti, mais surtout, nous tenir sur nos gardes! --Après tout, répondit Manoel, dans une vingtaine de jours, nous serons arrivés à Manao. C'est là que doit s'arrêter Torrès. C'est donc là qu'il nous quittera, et nous serons pour toujours débarrassés de sa présence! Jusque-là, ayons l'oeil sur lui! --Tu me comprends, Manoel, répondit Benito. --Je te comprends, mon ami, mon frère! reprit Manoel, bien que je ne partage pas, bien que je ne puisse partager toutes tes craintes! Quel lien pourrait-il exister entre ton père et cet aventurier? Évidemment ton père ne l'a jamais vu! --Je ne dis pas que mon père connaisse Torrès, répondit Benito, mais oui!... il me semble que Torrès connaît mon père!... Que faisait-il, cet homme, aux environs de la fazenda, lorsque nous l'avons rencontré dans la forêt d'Iquitos? Pourquoi a-t-il refusé dès lors l'hospitalité que nous lui offrions, pour s'arranger ensuite de façon à devenir presque forcément notre compagnon de voyage? Nous arrivons à Tabatinga et il s'y trouve comme s'il nous attendait! Le hasard est-il pour tout dans ces rencontres, ou serait-ce la suite d'un plan préconçu? Devant le regard à la fois fuyant et obstiné de Torrès, tout cela me revient à l'esprit!... Je ne sais... je me perds dans ces choses inexplicables! Ah! pourquoi ai-je eu cette idée de lui offrir de s'embarquer sur notre jangada! --Calme-toi, Benito... je t'en prie! --Manoel! s'écria Benito, qui semblait ne pouvoir plus se contenir, crois-tu donc que, s'il ne s'agissait que de moi, cet homme, qui ne nous inspire que répulsion et dégoût, j'aurais hésité à le jeter par-dessus bord! Mais, si, en effet, c'est de mon père qu'il s'agit, je crains, en cédant à mes impressions, d'aller contre mon but! Quelque chose me dit qu'avec cet être tortueux, il peut y avoir péril à agir avant qu'un fait nous en ait donné le droit... le droit et le devoir!... En somme, sur la jangada, nous l'avons sous la main, et, en faisant tous deux bonne garde autour de mon père, nous ne pouvons pas manquer, si sûr que soit son jeu, de le forcer à se démasquer, à se trahir! Donc, attendons encore!» L'arrivée de Torrès sur l'avant de la jangada interrompit la conversation des deux jeunes gens. Torrès les regarda en dessous, mais il ne leur adressa pas la parole. Benito ne se trompait pas, lorsqu'il disait que les yeux de l'aventurier étaient attachés à la personne de Joam Garral, toutes les fois qu'il ne se sentait pas observé. Non! il ne se trompait pas, lorsqu'il affirmait que la figure de Torrès devenait sinistre en regardant son père! Par quel mystérieux lien, de ces deux hommes, l'un, la noblesse même, pouvait-il,--sans le savoir, cela était clair--, être lié à l'autre? La situation étant donnée, il était certes difficile que Torrès, maintenant surveillé tout à la fois par les deux jeunes gens, par Fragoso et Lina, pût faire un mouvement qui ne serait pas sur-le-champ réprimé. Peut-être le comprit-il. En tout cas, il ne le laissa pas voir et ne changea rien à sa manière d'être. Satisfaits de s'être expliqués, Manoel et Benito se promirent de le garder à vue, sans rien faire qui pût mettre son attention en éveil. Pendant les jours suivants, la jangada dépassa l'entrée des furos Camara, Aru, Yuripari, de la rive droite, dont les eaux, au lieu de se déverser dans l'Amazone, vont, au sud, alimenter le rio des Purus et reviennent par lui au grand fleuve. Le 10 août, à cinq heures du soir, on faisait escale à l'île des Cocos. Là se trouvait un établissement de séringuaire. Ce nom est celui du fabricant de caoutchouc, tiré du «seringueira», arbre dont le nom scientifique est «siphonia elastica». On dit que, par négligence ou mauvaise exploitation, le nombre de ces arbres diminue dans le bassin de l'Amazone; mais les forêts de seringueiras soit encore très considérables sur les bords du Madeira, du Purus et autres affluents du fleuve. Ils étaient là une vingtaine d'Indiens, récoltant et manipulant le caoutchouc, opération qui se fait plus spécialement pendant les mois de mai, juin et juillet. Après avoir reconnu que les arbres, bien préparés par les crues du fleuve qui avaient inondé leurs tiges à une hauteur de quatre pieds environ, se trouvaient dans de bonnes conditions pour la récolte, les Indiens s'étaient mis à la besogne. Incisions faites dans l'aubier des seringueiras, ils avaient attaché au-dessous de la plaie de petits pots que vingt-quatre heures devaient suffire à remplir d'un suc laiteux, qu'on peut aussi récolter au moyen d'un bambou creux et d'un récipient placé au pied de l'arbre. Ce suc recueilli, afin d'empêcher l'isolement de ses particules résineuses, les Indiens le soumettent à une fumigation sur un feu de noix de palmier assaï. En étalant le suc sur une pelle de bois qu'on agite dans la fumée, on produit presque instantanément sa coagulation; il revêt une teinte grise jaunâtre et se solidifie. Les couches qui se forment successivement sont alors détachées de la pelle; on les expose au soleil, elles se durcissent encore et prennent la couleur brune que l'on connaît. À cet instant, la fabrication est achevée. Benito, trouvant l'occasion excellente, acheta à ces Indiens toute la quantité de caoutchouc emmagasinée dans leurs cabanes, qui sont élevées sur pilotis. Le prix qu'il leur en donna était suffisamment rémunérateur, et ils se montrèrent fort satisfaits. Quatre jours plus tard, le 14 août, la jangada passait devant les bouches du Purus. C'est encore un des grands tributaires de droite de l'Amazone, et il paraît offrir plus de cinq cents lieues de cours navigable, même à de forts bâtiments. Il s'enfonce dans le sud-ouest et mesure près de quatre mille pieds à son embouchure. Après avoir coulé sous l'ombrage des ficus, des tahuaris, des palmiers «nipas», des cécropias, c'est véritablement par cinq bras qu'il se jette dans l'Amazone[12]. En cet endroit, le pilote Araujo pouvait manoeuvrer avec une grande aisance. Le cours du fleuve était moins obstrué d'îles, et, en outre, sa largeur, d'une rive à l'autre, pouvait être estimée à deux lieues au moins. Aussi le courant entraînait-il plus uniformément la jangada, qui, le 18 août, s'arrêtait devant le village de Pesquero, pour y passer la nuit. Le soleil était déjà très bas sur l'horizon, et, avec cette rapidité spéciale aux basses latitudes, il allait tomber presque perpendiculairement, comme un énorme bolide. La nuit devait succéder au jour presque sans crépuscule, comme ces nuits de théâtre que l'on fait en baissant brusquement la rampe. Joam Garral et sa femme, Lina et la vieille Cybèle étaient devant l'habitation. Torrès, après avoir un instant tourné autour de Joam Garral, comme s'il voulait lui parler en particulier, gêné peut-être par l'arrivée du padre Passanha qui venait souhaiter le bonsoir à la famille, était enfin rentré dans sa cabine. Les Indiens et les noirs, étendus le long du bord, se tenaient à leur poste de manoeuvre. Araujo, assis à l'avant, étudiait le courant, dont le fil s'allongeait dans une direction rectiligne. Manoel et Benito, l'oeil ouvert, mais causant et fumant d'un air indifférent, se promenaient sur la partie centrale de la jangada en attendant l'heure du repos. Tout à coup, Manoel arrêta Benito de la main et lui dit: «Quelle singulière odeur? Est-ce que je me trompe? Ne sens-tu pas?... On dirait vraiment... On dirait une odeur de musc échauffé! répondit Benito. Il doit y avoir des caïmans endormis sur la grève voisine! --Eh bien! la nature a sagement fait en permettant qu'ils se trahissent ainsi! --Oui, dit Benito, cela est heureux, car ce sont des animaux assez redoutables.» Le plus souvent, à la tombée du jour, ces sauriens aiment à s'étendre sur les plages, où ils s'installent plus commodément pour passer la nuit. Là, blottis à l'orifice de trous dans lesquels ils sont entrés à reculons, ils dorment la bouche ouverte et la mâchoire supérieure dressée verticalement, à moins qu'ils n'attendent ou ne guettent une proie. Se précipiter pour l'atteindre, soit en nageant sous les eaux avec leur queue pour tout moteur, soit en courant sur les grèves avec une rapidité que l'homme ne peut égaler, ce n'est qu'un jeu pour ces amphibies. C'est là, sur ces vastes grèves, que les caïmans naissent, vivent et meurent, non sans avoir donné des exemples d'une extraordinaire longévité. Non seulement les vieux, les centenaires, se reconnaissent à la mousse verdâtre qui tapisse leur carapace et aux verrues dont elle est semée, mais aussi à leur férocité naturelle qui s'accroît avec l'âge. Ainsi que l'avait dit Benito, ces animaux peuvent être redoutables, et il convient de se mettre en garde contre leurs attaques. Tout à coup, ces cris se font entendre vers l'avant: «Caïmans! caïmans!» Manoel et Benito se redressent et regardent. Trois gros sauriens, longs de quinze à vingt pieds, étaient parvenus à se hisser sur la plate-forme de la jangada. «Aux fusils! aux fusils! cria Benito, en faisant signe aux Indiens et aux noirs de revenir en arrière. À la maison! répondit Manoel. C'est plus pressé! Et, en effet, comme il ne fallait pas essayer de lutter directement, le mieux était de se mettre à l'abri tout d'abord. Ce fut fait en un instant. La famille Garral s'était réfugiée dans la maison, où les deux jeunes gens la rejoignirent. Les Indiens et les noirs avaient regagné leurs carbets et leurs cases. Au moment de refermer la porte de la maison: «Et Minha? dit Manoel. Elle n'est pas là! répondit Lina, qui venait de courir à la chambre de sa maîtresse. --Grand Dieu! Où est-elle?» s'écria sa mère. Et tous d'appeler à la fois: «Minha! Minha!» Pas de réponse. «Elle est donc à l'avant de la jangada? dit Benito. --Minha!» cria Manoel. Les deux jeunes gens, Fragoso, Joam Garral, ne songeant plus au danger, se jetèrent hors de la maison, des fusils à la main. À peine étaient-ils au dehors, que deux des caïmans, faisant demi-tour, couraient sur eux. , - 1 . , 2 , ' 3 , , 4 ; , 5 ' ' , ' 6 , . 7 8 ' ' 9 . 10 ' , ' 11 , , , 12 , ' , 13 ' , , , 14 , . 15 , 16 ' , 17 « » . , ' 18 , , , 19 , - - , 20 . 21 22 ' ' 23 ' . 24 ' « » , ' - - ' 25 , , ' 26 , ' 27 , ' 28 ' 29 ' . , 30 . 31 32 33 ' . . 34 , , 35 , . 36 , ' . 37 38 , ' ' ' 39 ' 40 . « » , ' - - 41 , 42 , , 43 , ' . 44 ' , 45 ' ' 46 . 47 48 , ' 49 , , 50 ' , , ' 51 ' 52 [ ] . 53 54 , ' , , 55 ' 56 . 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