espagnole dès le XIIe siècle. Il a servi à faire le mot «brazil»
pour désigner certains bois qui fournissent une teinture rouge. De
là le nom de Brésil donné à cette vaste étendue de l'Amérique du
Sud que traverse la ligne équinoxiale, et dans laquelle ce bois se
rencontre fréquemment. Il fut, d'ailleurs, et de très bonne heure,
l'objet d'un commerce considérable avec les Normands. Bien qu'il
s'appelle «ibirapitunga» au lieu de production, ce nom de «brazil»
lui est resté, et il est devenu celui de ce pays, qui apparaît
comme une immense braise, enflammée sous les rayons d'un soleil
tropical.
Les Portugais l'occupèrent tout d'abord. Dès le commencement du
XVIe siècle, prise de possession en fut faite par le pilote
Alvarez Cabral. Si, plus tard, la France, la Hollande, s'y
établirent partiellement, il est resté portugais, et possède
toutes les qualités qui distinguent ce vaillant petit peuple.
C'est maintenant l'un des plus grands États de l'Amérique
méridionale, ayant à sa tête l'intelligent et artiste roi don
Pedro.
«Quel est ton droit dans la tribu? demandait Montaigne à un Indien
qu'il rencontrait au Havre.
C'est le droit de marcher le premier à la guerre!» répondit
simplement l'Indien.
La guerre, on le sait, fut pendant longtemps le plus sûr et le
plus rapide véhicule de la civilisation. Aussi, les Brésiliens
firent-ils ce que faisait cet Indien: ils luttèrent, ils
défendirent leur conquête, ils l'étendirent, et c'est au premier
rang qu'on les voit marcher dans la voie de la civilisation.
Ce fut en 1824, seize ans après la fondation de l'empire
Luso-Brésilien, que le Brésil proclama son indépendance par la voix de
don Juan, que les armées françaises avaient chassé du Portugal.
Restait à régler la question de frontières entre le nouvel empire
et le Pérou, son voisin.
La chose n'était pas facile.
Si le Brésil voulait s'étendre jusqu'au Rio-Napo, dans l'ouest, le
Pérou, lui, prétendait s'élargir jusqu'au lac d'Ega, c'est-à-dire
huit degrés plus à l'ouest.
Mais, entre temps, le Brésil dut intervenir pour empêcher
l'enlèvement des Indiens de l'Amazone, enlèvement qui se faisait
au profit des Missions hispano-brésiliennes. Il ne trouva pas de
meilleur moyen pour enrayer cette sorte de traite que de fortifier
l'île de la Ronde, un peu au-dessus de Tabatinga, et d'y établir
un poste.
Ce fut une solution, et, depuis cette époque, la frontière des
deux pays passe par le milieu de cette île.
Au-dessus, le fleuve est péruvien et se nomme Marafion, ainsi
qu'il a été dit.
Au-dessous, il est brésilien et prend le nom de rivière des
Amazones.
Ce fut le 25 juin, au soir, que la jangada vint s'arrêter devant
Tabatinga, la première ville brésilienne, située sur la rive
gauche, à la naissance du rio dont elle porte le nom, et qui
dépend de la paroisse de Saint-Paul, établie en aval sur la rive
droite.
Joam Garral avait résolu de passer là trente-six heures, afin de
donner quelque repos à son personnel. Le départ ne devait donc
s'effectuer que le 27, dans la matinée.
Cette fois, Yaquita et ses enfants, moins menacés peut-être qu'à
Iquitos de servir de pâture aux moustiques indigènes, avaient
manifesté l'intention de descendre à terre et de visiter la
bourgade.
On estime actuellement à quatre cents habitants, presque tous
Indiens, la population de Tabatinga, en y comprenant, sans doute,
ces nomades qui errent plutôt qu'ils ne se fixent sur les bords de
l'Amazone et de ses petits affluents.
Le poste de l'île de la Ronde a été abandonné depuis quelques
années et transporté à Tabatinga même. On peut donc dire que c'est
une ville de garnison; mais, en somme, la garnison n'est composée
que de neuf soldats, presque tous Indiens, et d'un sergent, qui
est le véritable commandant de la place.
Une berge, haute d'une trentaine de pieds, dans laquelle sont
taillées les marches d'un escalier peu solide, forme en cet
endroit la courtine de l'esplanade qui porte le petit fortin. La
demeure du commandant comprend deux chaumières disposées en
équerre, et les soldats occupent un bâtiment oblong, élevé à cent
pas de là au pied d'un grand arbre.
Cet ensemble de cabanes ressemblerait parfaitement à tous les
villages ou hameaux, qui sont disséminés sur les rives du fleuve,
si un mât de pavillon, empanaché des couleurs brésiliennes, ne
s'élevait au-dessus d'une guérite, toujours veuve de sa
sentinelle, et si quatre petits pierriers de bronze n'étaient là
pour canonner au besoin toute embarcation qui n'avancerait pas à
l'ordre.
Quant au village proprement dit, il est situé en contrebas,
au-delà du plateau. Un chemin, qui n'est qu'un ravin ombragé de ficus
et de miritis, y conduit en quelques minutes. Là, sur une falaise
de limon à demi crevassée, s'élèvent une douzaine de maisons
recouvertes de feuilles de palmier «boiassu», disposées autour
d'une place centrale.
Tout cela n'est pas fort curieux, mais les environs de Tabatinga
sont charmants, surtout à l'embouchure du Javary, qui est assez
largement évasée pour contenir l'archipel des îles Aramasa. En cet
endroit se groupent de beaux arbres, et, parmi eux, grand nombre
de ces palmiers dont les souples fibres, employées à la
fabrication des hamacs et des filets de pêche, font l'objet d'un
certain commerce. En somme, ce lieu est un des plus pittoresques
du Haut-Amazone.
Tabatinga, d'ailleurs, est destinée à devenir, avant peu, une
station assez importante, et elle prendra, sans doute, un rapide
développement. Là, en effet, devront s'arrêter les vapeurs
brésiliens qui remonteront le fleuve, et les vapeurs péruviens qui
le descendront. Là se fera l'échange des cargaisons et des
passagers. Il n'en faudrait pas tant à un village anglais ou
américain pour devenir, en quelques années, le centre d'un
mouvement commercial des plus considérables.
Le fleuve est très beau en cette partie de son cours. Bien
évidemment, l'effet des marées ordinaires ne se fait pas sentir à
Tabatinga, qui est située à plus de six cents lieues de
l'Atlantique. Mais il n'en est pas ainsi de la «pororoca», cette
espèce de mascaret, qui, pendant trois jours, dans les grands flux
de syzygies, gonfle les eaux de l'Amazone et les repousse avec une
vitesse de dix-sept kilomètres à l'heure. On prétend, en effet,
que ce raz de marée se propage jusqu'à la frontière brésilienne.
Le lendemain, 26 juin, avant le déjeuner, la famille Garral se
prépara à débarquer, afin de visiter la ville.
Si Joam, Benito et Manoel avaient déjà mis le pied dans plus d'une
cité de l'empire brésilien, il n'en était pas ainsi de Yaquita et
de sa fille. Ce serait donc pour elles comme une prise de
possession.
On conçoit donc que Yaquita et Minha dussent attacher quelque prix
à cette visite.
Si, d'autre part, Fragoso, en sa qualité de barbier nomade, avait
déjà couru les diverses provinces de l'Amérique centrale, Lina,
elle, pas plus que sa jeune maîtresse, n'avait encore foulé le sol
brésilien.
Mais, avant de quitter la jangada, Fragoso était venu trouver Joam
Garral, et il avait eu avec lui la conversation que voici:
«Monsieur Garral, lui dit-il, depuis le jour où vous m'avez reçu à
la fazenda d'Iquitos, logé, vêtu, nourri, en un mot accueilli si
hospitalièrement, je vous dois...
--Vous ne me devez absolument rien, mon ami, répondit Joam
Garral. Donc, n'insistez pas...
--Oh! rassurez-vous, s'écria Fragoso, je ne suis point en mesure
de m'acquitter envers vous! J'ajoute que vous m'avez pris à bord
de la jangada et procuré le moyen de descendre le fleuve. Mais
nous voici maintenant sur la terre du Brésil, que, suivant toute
probabilité, je ne devais plus revoir! Sans cette liane...
--C'est à Lina, à Lina seule, qu'il faut reporter votre
reconnaissance, dit Joam Garral.
--Je le sais, répondit Fragoso, et jamais je n'oublierai ce que
je lui dois, pas plus qu'à vous.
--On dirait, Fragoso, reprit Joam, que vous venez me faire vos
adieux! Votre intention est-elle donc de rester à Tabatinga?
--En aucune façon, monsieur Garral, puisque vous m'avez permis de
vous accompagner jusqu'à Bélem, où je pourrai, je l'espère du
moins, reprendre mon ancien métier.
--Eh bien, alors, si telle est votre intention, que venez-vous me
demander, mon ami?
--Je viens vous demander si vous ne voyez aucun inconvénient à ce
que je l'exerce en route, ce métier. Il ne faut pas que ma main se
rouille, et, d'ailleurs, quelques poignées de reis ne feraient pas
mal au fond de ma poche, surtout si je les avais gagnés. Vous le
savez, monsieur Garral, un barbier, qui est en même temps un peu
coiffeur, je n'ose dire un peu médecin par respect pour monsieur
Manoel, trouve toujours quelques clients dans ces villages du
Haut-Amazone.
--Surtout parmi les Brésiliens, répondit Joam Garral, car pour
les indigènes...
--Je vous demande pardon, répondit Fragoso, parmi les indigènes
surtout! Ah! pas de barbe à faire, puisque la nature s'est montrée
très avare de cette parure envers eux, mais toujours quelque
chevelure à accommoder suivant la dernière mode! Ils aiment cela,
ces sauvages, hommes on femmes! Je ne serai pas installé depuis
dix minutes sur la place de Tabatinga, mon bilboquet à la main,--
c'est le bilboquet qui les attire d'abord, et j'en joue fort
agréablement--, qu'un cercle d'Indiens et d'Indiennes se sera
formé autour de moi. On se dispute mes faveurs! Je resterais un
mois ici, que toute la tribu des Ticunas se serait fait coiffer de
mes mains! On ne tarderait pas à savoir que le «fer qui frise»,--
c'est ainsi qu'ils me désignent--, est de retour dans les murs de
Tabatinga! J'y ai passé déjà à deux reprises, et mes ciseaux et
mon peigne ont fait merveille! Ah! par exemple, il n'y faudrait
pas revenir trop souvent, sur le même marché! Mesdames les
Indiennes ne se font pas coiffer tous les jours, comme nos
élégantes des cités brésiliennes! Non! Quand c'est fait, en voilà
pour un an, et, pendant un an, elles emploient tous leurs soins à
ne pas compromettre l'édifice que j'ai élevé, avec quelque talent,
j'ose le dire! Or, il y a bientôt un an que je ne suis venu à
Tabatinga. Je vais donc trouver tous mes monuments en ruine, et,
si cela ne vous contrarie pas, monsieur Garral, je voudrais me
rendre une seconde fois digne de la réputation que j'ai acquise
dans ce pays. Question de reis avant tout, et non d'amour-propre,
croyez-le bien!
--Faites donc, mon ami, répondit Joam Garral en souriant, mais
faites vite! Nous ne devons rester qu'un jour à Tabatinga, et nous
en repartirons demain dès l'aube.
--Je ne perdrai pas une minute, répondit Fragoso. Le temps de
prendre les ustensiles de ma profession, et je débarque!
--Allez! Fragoso, répondit Joam Garral. Puissent les reis
pleuvoir dans votre poche!
Oui, et c'est là une bienfaisante pluie qui n'a jamais tombé à
verse sur votre dévoué serviteur!»
Cela dit, Fragoso s'en alla rapidement.
Un instant après, la famille, moins Joam Garral, prit terre. La
jangada avait pu s'approcher assez près de la berge pour que le
débarquement se fît sans peine. Un escalier en assez mauvais état,
taillé dans la falaise, permit aux visiteurs d'arriver à la crête
du plateau.
Yaquita et les siens furent reçus par le commandant du fort, un
pauvre diable, qui connaissait cependant les lois de
l'hospitalité, et leur offrit de déjeuner dans son habitation. Çà
et là allaient et venaient les quelques soldats du poste, tandis
que, sur le seuil de la caserne, apparaissaient, avec leurs
femmes, qui sont de sang ticuna, quelques enfants, assez médiocres
produits de ce mélange de race.
Au lieu d'accepter le déjeuner du sergent, Yaquita offrit au
contraire au commandant et à sa femme de venir partager le sien à
bord de la jangada.
Le commandant ne se le fit pas dire deux fois, et rendez-vous fut
pris pour onze heures.
En attendant, Yaquita, sa fille et la jeune mulâtresse,
accompagnées de Manoel, allèrent se promener aux environs du
poste, laissant Benito se mettre en règle avec le commandant pour
l'acquittement des droits de passage, car ce sergent était à la
fois chef de la douane et chef militaire.
Puis, cela fait, Benito, lui, suivant son habitude, devait aller
chasser dans les futaies voisines. Cette fois, Manoel s'était
refusé à le suivre.
Cependant, Fragoso, de son côté, avait quitté la jangada; mais, au
lieu de monter au poste, il se dirigea vers le village, en prenant
à travers le ravin qui s'ouvrait sur la droite, au niveau de la
berge. Il comptait plus, avec raison, sur la clientèle indigène de
Tabatinga que sur celle de la garnison. Sans doute, les femmes des
soldats n'auraient pas mieux demandé que de se remettre en ses
habiles mains; mais les maris ne se souciaient guère de dépenser
quelques reis pour satisfaire les fantaisies de leurs coquettes
moitiés.
Chez les indigènes, il en devait être tout autrement. Époux et
épouses, le joyeux barbier le savait bien, lui feraient le
meilleur accueil.
Voilà donc Fragoso en route, remontant le chemin ombragé de beaux
ficus, et arrivant au quartier central de Tabatinga.
Dès son arrivée sur la place, le célèbre coiffeur fut signalé,
reconnu, entouré.
Fragoso n'avait ni grosse caisse, ni tambour, ni cornet à piston,
pour attirer les clients, pas même de voiture à cuivres brillants,
à lanternes resplendissantes, à panneaux ornés de glaces, ni de
parasol gigantesque, ni rien qui pût provoquer l'empressement du
public, ainsi que cela se fait dans les foires! Non! mais Fragoso
avait son bilboquet, et, comme ce bilboquet jouait entre ses
doigts! Avec quelle adresse il recevait la tête de tortue, qui
servait de boule, sur la pointe effilée du manche! Avec quelle
grâce il faisait décrire à cette boule cette courbe savante, dont
les mathématiciens n'ont peut-être pas encore calculé la valeur,
eux qui ont déterminé, cependant, la fameuse courbe «du chien qui
suit son maître!»
Tous les indigènes étaient là, hommes, femmes, vieillards,
enfants, dans leur costume un peu primitif, regardant de tous
leurs yeux, écoutant de toutes leurs oreilles. L'aimable
opérateur, moitié en portugais, moitié en langue ticuna, leur
débitait son boniment habituel sur le ton de la plus joyeuse
humeur.
Ce qu'il leur disait, c'était ce que disent tous ces charlatans
qui mettent leurs services à la disposition du public, qu'ils
soient Figaros espagnols ou perruquiers français. Au fond, même
aplomb, même connaissance des faiblesses humaines, même genre de
plaisanteries ressassées, même dextérité amusante, et de la part
de ces indigènes, même ébahissement, même curiosité, même
crédulité que chez les badauds du monde civilisé.
Il s'ensuivit donc que, dix minutes plus tard, le public était
allumé et se pressait près de Fragoso installé dans une «loja» de
la place, sorte de boutique servant de cabaret.
Cette loja appartenait à un Brésilien domicilié à Tabatinga. Là,
pour quelques vatems, qui sont les sols du pays et valent vingt
reis[9], les indigènes peuvent se procurer les boissons du cru, et
en particulier l'assaï. C'est une liqueur moitié solide, moitié
liquide, faite avec les fruits d'un palmier, et elle se boit dans
un «couï», ou demi-calebasse, dont on fait un usage général en ce
bassin de l'Amazone.
Et alors, hommes et femmes,--ceux-là avec non moins
d'empressement que celles-ci--, de prendre place sur l'escabeau
du barbier. Les ciseaux de Fragoso allaient chômer sans doute,
puisqu'il n'était pas question de tailler ces opulentes
chevelures, presque toutes remarquables par leur finesse et leur
qualité; mais quel emploi il allait être appelé à faire du peigne
et des fers, qui chauffaient dans un coin sur un brasero!
Et les encouragements de l'artiste à la foule!
«Voyez, voyez, disait-il, comme cela tiendra, mes amis, si vous ne
vous couchez pas dessus! Et voilà pour un an, et ces modes-là sont
les plus nouvelles de Bélem ou de Rio-de-Janeiro! Les filles
d'honneur de la reine ne sont pas plus savamment accommodées, et
vous remarquerez que je n'épargne pas la pommade!»
Non! il ne l'épargnait pas! Ce n'était, il est vrai, qu'un peu de
graisse, à laquelle il mêlait le suc de quelques fleurs, mais cela
emplâtrait comme du ciment.
Aussi aurait-on pu donner le nom d'édifices capillaires à ces
monuments élevés par la main de Fragoso, et qui comportaient tous
les genres d'architecture! Boucles, anneaux, frisons, catogans,
cadenettes, crêpures, rouleaux, tire-bouchons, papillotes, tout y
trouvait sa place. Rien de faux, par exemple, ni tours, ni
chignons, ni postiches. Ces chevelures indigènes, ce n'étaient
point des taillis affaiblis par les coupes, amaigris par les
chutes, mais plutôt des forêts dans toutes leur virginité native!
Fragoso, cependant, ne dédaignait pas d'y ajouter quelques fleurs
naturelles, deux ou trois longues arêtes de poisson, de fines
parures d'os ou de cuivre, que lui apportaient les élégantes de
l'endroit. À coup sûr, les merveilleuses du Directoire auraient
envié l'ordonnance de ces coiffures de haute fantaisie, à triple
et quadruple étage, et le grand Léonard lui-même se fût incliné
devant son rival d'outremer!
Et alors les vatems, les poignées de reis,--seule monnaie contre
laquelle les indigènes de l'Amazone échangent leurs marchandises--,
de pleuvoir dans la poche de Fragoso, qui les encaissait avec
une évidente satisfaction. Mais, très certainement, le soir se
ferait avant qu'il eût pu satisfaire aux demandes d'une clientèle
incessamment renouvelée. Ce n'était pas seulement la population de
Tabatinga qui se pressait à la porte de la loja. La nouvelle de
l'arrivée de Fragoso n'avait pas tardé à se répandre. De ces
indigènes, il en venait de tous les côtés: Ticunas de la rive
gauche du fleuve, Mayorunas de la rive droite, aussi bien ceux qui
habitaient sur les bords du Cajuru que ceux qui résidaient dans
les villages du Javary.
Aussi, une longue queue d'impatients se dessinait-elle sur la
place centrale. Les heureux et les heureuses, au sortir des mains
de Fragoso, allant fièrement d'une maison à l'autre, se pavanaient
sans trop oser remuer, comme de grands enfants qu'ils étaient.
Il arriva donc que, lorsque midi sonna, le très occupé coiffeur
n'avait pas encore eu le temps de revenir déjeuner à bord, aussi
dut-il se contenter d'un peu d'assaï, de farine de manioc et
d'oeufs de tortue qu'il avalait rapidement entre deux coups de
fer.
Mais aussi, bonne récolte pour le cabaretier, car toutes ces
opérations ne s'accomplissaient pas sans grande absorption de
liqueurs tirées des caves de la loja. En vérité, c'était un
événement pour la ville de Tabatinga que ce passage du célèbre
Fragoso, coiffeur ordinaire et extraordinaire des tribus du
Haut-Amazone!
CHAPITRE TREIZIÈME
TORRÈS
À cinq heures du soir, Fragoso était encore là, n'en pouvant plus,
et il se demandait s'il ne serait pas obligé de passer la nuit
pour satisfaire la foule des expectants.
En ce moment, un étranger arriva sur la place, et, voyant toute
cette réunion d'indigènes, il s'avança vers l'auberge.
Pendant quelques instants, cet étranger regarda Fragoso
attentivement avec une certaine circonspection. Sans doute,
l'examen le satisfit, car il entra dans la loja.
C'était un homme âgé de trente-cinq ans environ. Il portait un
assez élégant costume de voyage, qui faisait valoir les agréments
de sa personne. Mais sa forte barbe noire, que les ciseaux
n'avaient pas dû tailler depuis longtemps, et ses cheveux, un peu
longs, réclamaient impérieusement les bons offices d'un coiffeur.
«Bonjour, l'ami, bonjour!» dit-il en frappant légèrement l'épaule
de Fragoso.
Fragoso se retourna lorsqu'il entendit ces quelques mots prononcés
en pur brésilien, et non plus l'idiome mélangé des indigènes.
«Un compatriote? demanda-t-il, sans cesser de tortiller la boucle
rebelle d'une tête mayorunasse.
Oui, répondit l'étranger, un compatriote, qui aurait besoin de vos
services.
Comment donc! mais à l'instant, dit Fragoso. Dès que je vais avoir
«terminé madame»!
Et ce fut fait en deux coups de fer.
Bien que le dernier venu n'eût pas droit à la place vacante,
cependant il s'assit sur l'escabeau, sans que cela amenât aucune
réclamation de la part des indigènes, dont le tour était ainsi
reculé.
Fragoso laissa les fers pour les ciseaux du coiffeur, et, selon
l'habitude de ses collègues:
«Que désire monsieur? demanda-t-il.
Faire tailler ma barbe et mes cheveux, répondit l'étranger.
À vos souhaits!» dit Fragoso en introduisant le peigne dans
l'épaisse chevelure de son client.
Et aussitôt les ciseaux de faire leur office.
«Et vous venez de loin? demanda Fragoso, qui ne pouvait opérer
sans grande abondance de paroles.
Je viens des environs d'Iquitos.
--Tiens, c'est comme moi! s'écria Fragoso. J'ai descendu
l'Amazone d'Iquitos à Tabatinga! Et peut-on vous demander votre
nom?
--Sans inconvénient, répondit l'étranger. Je me nomme Torrès.»
Lorsque les cheveux de son client eurent été coupés «à la dernière
mode», Fragoso commença à tailler sa barbe; mais, à ce moment,
comme il le regardait bien en face, il s'arrêta, reprit son
opération, puis, enfin:
«Eh! monsieur Torrès, dit-il, est-ce que?... Je crois vous
reconnaître!... Est-ce que nous ne nous sommes pas déjà vus
quelque part?
--Je ne pense pas! répondit vivement Torrès.
--Je me trompe alors!» répondit Fragoso.
Et il se mit en mesure d'achever sa besogne. Un instant après,
Torrès reprit la conversation, que cette demande de Fragoso avait
interrompue. «Comment êtes-vous venu d'Iquitos? dit-il.
--D'Iquitos à Tabatinga?
--Oui.
--À bord d'un train de bois, sur lequel m'a donné passage un
digne fazender, qui descend l'Amazone avec toute sa famille.
--Ah! vraiment, l'ami! répondit Torrès. C'est une chance, cela,
et si votre fazender voulait me prendre...
--Vous avez donc, vous aussi, l'intention de descendre le fleuve?
--Précisément.
--Jusqu'au Para?
--Non, jusqu'à Manao seulement, où j'ai affaire.
--Eh bien, mon hôte est un homme obligeant, et je pense qu'il
vous rendrait volontiers ce service.
--Vous le pensez?
--Je dirais même que j'en suis sûr.
--Et comment s'appelle-t-il donc ce fazender? demanda
nonchalamment Torrès.
Joam Garral», répondit Fragoso.
Et, en ce moment, il murmurait à part lui: «J'ai certainement vu
cette figure-là quelque part!» Torrès n'était pas homme à laisser
tomber une conversation qui semblait l'intéresser, et pour cause.
«Ainsi, dit-il, vous pensez que Joam Garral consentirait à me
donner passage?
--Je vous répète que je n'en doute pas, répondit Fragoso. Ce
qu'il a fait pour un pauvre diable comme moi, il ne refusera pas
de le faire pour vous, un compatriote!
--Est-ce qu'il est seul à bord de cette jangada?
--Non, répliqua Fragoso. Je viens de vous dire qu'il voyage avec
toute sa famille,--une famille de braves gens, je vous l'assure
--, et il est accompagné d'une équipe d'Indiens et de noirs, qui
font partie du personnel de la fazenda.
--Il est riche, ce fazender?
--Certainement, répondit Fragoso, très riche. Rien que les bois
flottés qui forment la jangada et la cargaison qu'elle porte
constituent toute une fortune!
--Ainsi donc, Joam Garral vient de passer la frontière
brésilienne avec toute sa famille? reprit Torrès.
--Oui, répondit Fragoso, sa femme, son fils, sa fille et le
fiancé de mademoiselle Minha.
--Ah! il a une fille? dit Torrès.
--Une charmante fille.
--Et elle va se marier?...
--Oui, avec un brave jeune homme, répondit Fragoso, un médecin
militaire en garnison à Bélem, et qui l'épousera, dès que nous
serons arrivés au terme du voyage.
--Bon! dit en souriant Torrès, c'est alors ce qu'on pourrait
appeler un voyage de fiançailles!
--Un voyage de fiançailles, de plaisir et d'affaires! répondit
Fragoso. Madame Yaquita et sa fille n'ont jamais mis le pied sur
le territoire brésilien, et, quant à Joam Garral, c'est la
première fois qu'il franchit la frontière, depuis qu'il est entré
à la ferme du Vieux Magalhaës.
--Je suppose aussi, demanda Torrès, que la famille est
accompagnée de quelques serviteurs?
--Certainement, répondit Fragoso; la vieille Cybèle, depuis
cinquante ans dans la ferme, et une jolie mulâtresse, mademoiselle
Lina, qui est plutôt la compagne que la suivante de sa jeune
maîtresse. Ah! quelle aimable nature! quel coeur et quels yeux! Et
des idées à elle sur toutes choses, en particulier sur les
lianes...»
Fragoso, lancé sur cette voie, n'aurait pu s'arrêter sans doute,
et Lina allait être l'objet de ses déclarations enthousiastes, si
Torrès n'eût quitté l'escabeau pour faire place à un autre client.
«Que vous dois-je? demanda-t-il au barbier.
--Rien, répondit Fragoso. Entre compatriotes qui se rencontrent
sur la frontière, il ne peut être question de cela!
--Cependant, répondit Torrès, je voudrais...
--Eh bien, nous règlerons plus tard, à bord de la jangada.
--Mais je ne sais, répondit Torrès, si j'oserai demander à Joam
Garral de me permettre...
--N'hésitez pas! s'écria Fragoso. Je lui en parlerai, si vous
l'aimez mieux, et il se trouvera très heureux de pouvoir vous être
utile en cette circonstance.»
En ce moment, Manoel et Benito, qui étaient venus à la ville,
après leur dîner, se montrèrent à la porte de la loja, désireux de
voir Fragoso dans l'exercice de ses fonctions.
Torrès s'était retourné vers eux, et tout à coup: «Eh! voilà deux
jeunes gens que je connais ou plutôt que je reconnais!
s'écria-t-il.
Vous les reconnaissez? demanda Fragoso, assez surpris.
--Oui, sans doute! Il y a un mois, dans la forêt d'Iquitos, ils
m'ont tiré d'un assez grand embarras!
--Mais ce sont précisément Benito Garral et Manoel Valdez.
--Je le sais! Ils m'ont dit leurs noms, mais je ne m'attendais
pas à les retrouver ici!» Torrès, s'avançant alors vers les deux
jeunes gens, qui le regardaient sans le reconnaître: «Vous ne me
remettez pas, messieurs? leur demanda-t-il.
--Attendez donc, répondit Benito. Monsieur Torrès, si j'ai bonne
mémoire, c'est vous qui, dans la forêt d'Iquitos, aviez quelques
difficultés avec un guariba?...
--Moi-même, messieurs! répondit Torrès. Depuis six semaines, j'ai
continué à descendre l'Amazone, et je viens de passer la frontière
en même temps que vous!
--Enchanté de vous revoir, dit Benito; mais vous n'avez point
oublié que je vous avais proposé de venir à la fazenda de mon
père?
--Je ne l'ai point oublié, répondit Torrès.
--Et vous auriez bien fait d'accepter mon offre, monsieur! Cela
vous eût permis d'attendre notre départ en vous reposant de vos
fatigues, puis de descendre avec nous jusqu'à la frontière! Autant
de journées de marche d'épargnées!
--En effet, répondit Torrès.
--Notre compatriote ne s'arrête pas à la frontière, dit alors
Fragoso. Il va jusqu'à Manao.
--Eh bien, répondit Benito, si vous voulez venir à bord de la
jangada, vous y serez bien reçu, et je suis sûr que mon père se
fera un devoir de vous y donner passage.
--Volontiers! répondit Torrès, et vous me permettrez de vous
remercier d'avance!»
Manoel n'avait point pris part à la conversation. Il laissait
l'obligeant Benito faire ses offres de service, et il observait
attentivement Torrès, dont la figure ne lui revenait guère. Il y
avait, en effet, un manque absolu de franchise dans les yeux de
cet homme, dont le regard fuyait sans cesse, comme s'il eût craint
de se fixer; mais Manoel garda cette impression pour lui, ne
voulant pas nuire à un compatriote qu'il s'agissait d'obliger.
«Messieurs, dit Torrès, si vous le voulez, je suis prêt à vous
suivre jusqu'au port.
Venez!» répondit Benito.
Un quart d'heure après, Torrès était à bord de la jangada. Benito
le présentait à Joam Garral, en lui faisant connaître les
circonstances dans lesquelles ils s'étaient déjà vus, et il lui
demandait passage pour Torrès jusqu'à Manao.
«Je suis heureux, monsieur, de pouvoir vous rendre ce service,
répondit Joam Garral.
--Je vous remercie, dit Torrès, qui, au moment de tendre la main
à son hôte, se retint comme malgré lui.
--Nous partons demain matin, dès l'aube, ajouta Joam Garral. Vous
pouvez donc vous installer à bord...
--Oh! mon installation ne sera pas longue! répondit Torrès. Ma
personne et rien de plus.
--Vous êtes chez vous», dit Joam Garral. Le soir même, Torrès
prenait possession d'une cabine près de celle du barbier.
À huit heures seulement, celui-ci, de retour à la jangada, faisait
à la jeune mulâtresse le récit de ses exploits, et lui répétait,
non sans quelque amour-propre, que la renommée de l'illustre
Fragoso venait de s'accroître encore dans le bassin du
Haut-Amazone.
CHAPITRE QUATORZIÈME
EN DESCENDANT ENCORE
Le lendemain matin, 27 juin, dès l'aube, les amarres étaient
larguées, et la jangada continuait à dériver au courant du fleuve.
Un personnage de plus était à bord. En réalité, d'où venait ce
Torrès? On ne le savait pas au juste. Où allait-il? À Manao,
avait-il dit. Torrès s'était d'ailleurs gardé de rien laisser
soupçonner de sa vie passée, ni de la profession qu'il exerçait
encore deux mois auparavant, et personne ne pouvait se douter que
la jangada eût donné asile à un ancien capitaine des bois. Joam
Garral n'avait pas voulu gâter par des questions trop pressantes
le service qu'il allait lui rendre.
En le prenant à bord, le fazender avait obéi à un sentiment
d'humanité. Au milieu de ces vastes déserts amazoniens, à cette
époque surtout où des bateaux à vapeur ne sillonnaient pas encore
le cours du fleuve, il était très difficile de trouver des moyens
de transport sûrs et rapides. Les embarcations ne donnaient pas un
service régulier, et, la plupart du temps, le voyageur en était
réduit à cheminer à travers les forêts. Ainsi avait fait et aurait
dû continuer de faire Torrès, et c'était pour lui une chance
inespérée que d'avoir pu prendre passage à bord de la jangada.
Depuis que Benito avait raconté dans quelles conditions il avait
rencontré Torrès, la présentation était faite, et celui-ci pouvait
se considérer comme un passager à bord d'un transatlantique, qui
était libre de prendre part à la vie commune si cela lui
convenait, libre de se tenir à l'écart pour peu qu'il fût d'humeur
insociable.
Il fut visible, du moins pendant les premiers jours, que Torrès ne
cherchait pas à pénétrer dans l'intimité de la famille Garral. Il
se tenait sur une grande réserve, répondant lorsqu'on lui
adressait la parole, mais ne provoquant aucune réponse.
S'il paraissait, de préférence, plus expansif avec quelqu'un,
c'était avec Fragoso. Ne devait-il pas à ce joyeux compagnon cette
idée de prendre passage sur la jangada? Quelquefois il le
questionnait sur la situation de la famille Garral à Iquitos, sur
les sentiments de la jeune fille pour Manoel Valdez, et encore ne
le faisait-il qu'avec une certaine discrétion. Le plus souvent,
lorsqu'il ne se promenait pas seul à l'avant de la jangada, il
restait dans sa cabine.
Quant aux déjeuners et aux dîners, il les partageait avec Joam
Garral et les siens, mais il ne prenait que peu de part à la
conversation, et il se retirait dès que le repas était terminé.
Pendant la matinée, la jangada fit route à travers le pittoresque
groupe d'îles que contient le vaste estuaire du Javary. Ce
tributaire important de l'Amazone promène, dans la direction du
sud-ouest, un cours qui, de sa source à son embouchure, ne paraît
enrayé par aucun îlot ni par aucun rapide. Cette embouchure mesure
environ trois mille pieds de largeur, et s'ouvre à quelques milles
au-dessus de l'emplacement qu'occupait autrefois la ville du même
nom, dont les Espagnols et les Portugais se disputèrent longtemps
la propriété.
Jusqu'au 30 juin matin, il n'y eut rien de particulier à signaler
dans le voyage. Parfois, on rencontrait quelques embarcations, qui
se glissaient le long des rives, attachées les unes aux autres, de
telle sorte qu'un seul indigène suffisait à les conduire toutes.
«Navigar de bubina», ainsi disent les gens du pays pour désigner
ce genre de navigation, c'est-à-dire naviguer de confiance.
Bientôt furent dépassés l'île Araria, l'archipel des îles
Calderon, l'île Capiatu, et bien d'autres, dont les noms ne sont
pas encore arrivés à la connaissance des géographes. Le 30 juin,
le pilote signalait sur la droite du fleuve le petit village de
Jurupari-Tapera, où se fit une halte de deux ou trois heures.
Manoel et Benito allèrent chasser dans les environs et
rapportèrent quelques gibiers à plume, qui furent bien reçus à
l'office. En même temps, les deux jeunes gens avaient opéré la
capture d'un animal dont un naturaliste eût fait plus de cas que
n'en fit la cuisinière de la jangada.
C'était un quadrupède de couleur foncée, qui ressemblait quelque
peu à un grand terre-neuve.
«Un fourmilier tamanoir! s'écria Benito, en le jetant sur le pont
de la jangada.
--Et un magnifique spécimen, qui ne déparerait pas la collection
d'un muséum! ajouta Manoel.
--Avez-vous eu quelque peine à vous emparer de ce curieux animal?
demanda Minha.
--Mais oui, petite soeur, répondit Benito, et tu n'étais pas là
pour demander sa grâce! Ah! ils ont la vie dure, ces chiens-là, et
il n'a pas fallu moins de trois balles pour coucher celui-ci sur
le flanc!»
Ce tamanoir était superbe, avec sa longue queue, mélangée de crins
grisâtres; ce museau en pointe qu'il plonge dans les fourmilières,
dont les insectes font sa principale nourriture; ses longues
pattes maigres, armées d'ongles aigus, longs de cinq pouces et qui
peuvent se refermer comme les doigts d'une main. Mais quelle main,
que cette main de tamanoir! Quand elle tient quelque chose, il
faut la couper pour lui faire lâcher prise. C'est à ce point que
le voyageur Émile Carrey a justement pu dire que «le tigre
lui-même périt dans cette étreinte».
Le 2 juillet, dans la matinée, la jangada arrivait au pied de
San-Pablo-d'Olivença, après s'être glissée au milieu de nombreuses
îles, qui, en toutes saisons, sont couvertes de verdure, ombragées
d'arbres magnifiques, et dont les principales avaient nom
Jurupari, Rita, Maracanatena et Cururu-Sapo. Plusieurs fois aussi,
elle avait dû longer les ouvertures de quelques iguarapès ou
petits affluents aux eaux noires.
La coloration de ces eaux est un phénomène assez curieux, et il
appartient en propre à un certain nombre de tributaires de
l'Amazone, quelle que soit leur importance. Manoel fit remarquer
combien cette nuance était chargée en couleur, puisqu'on la
distinguait très nettement à la surface des eaux blanchâtres du
fleuve.
«On a tenté d'expliquer cette coloration de diverses manières,
dit-il, et je ne crois pas que les plus savants soient arrivés à
le faire d'une manière satisfaisante.
--Ces eaux sont véritablement noires avec un magnifique reflet
d'or, répondit la jeune fille, en montrant une légère nappe
mordorée qui affleurait la jangada.
--Oui, répondit Manoel, et déjà Humboldt avait observé comme
vous, ma chère Minha, ce reflet si curieux. Mais, en regardant
plus attentivement, on voit que c'est plutôt la couleur de sépia
qui domine dans toute cette coloration.
--Bon! s'écria Benito, encore un phénomène sur lequel les savants
ne sont pas d'accord!
--Peut-être pourrait-on, à ce sujet, demander leur avis aux
caïmans, aux dauphins et aux lamantins, fit observer Fragoso, car
ce sont certainement les eaux noires qu'ils choisissent de
préférence pour s'y ébattre.
--Il est certain qu'elles attirent plus particulièrement ces
animaux, répondit Manoel. Mais pourquoi? On serait fort embarrassé
de le dire! En effet, cette coloration est-elle due à ce que ces
eaux contiennent en dissolution de l'hydrogène carboné, ou bien à
ce qu'elles coulent sur des lits de tourbe, à travers des couches
de houille et d'anthracite; ou ne doit-on pas l'attribuer à
l'énorme quantité de plantes minuscules qu'elles charrient? Il n'y
a rien de certain à cet égard[10]. En tout cas, excellentes à
boire, d'une fraîcheur très enviable sous ce climat, elles sont
sans arrière-goût et d'une parfaite innocuité. Prenez un peu de
cette eau, ma chère Minha, buvez-en, vous le pouvez sans
inconvénient.»
L'eau était limpide et fraîche en effet. Elle aurait pu
avantageusement remplacer les eaux de table si employées en
Europe. On en recueillit quelques frasques pour l'usage de
l'office.
Il a été dit qu'à la date du 2 juillet, dès le matin, la jangada
était arrivée à San-Pablo-d'Olivença, où se fabriquent par
milliers de ces longs chapelets dont les grains sont formés des
écales du «coco de piassaba». C'est là l'objet d'un commerce très
suivi. Peut-être paraîtra-t-il singulier que les anciens
dominateurs du pays, les Tupinambas, les Tupiniquis, en soient
arrivés à faire leur principale occupation de confectionner ces
objets du culte catholique. Mais, après tout, pourquoi pas? Ces
Indiens ne sont plus les Indiens d'autrefois. Au lieu d'être vêtus
du costume national, avec fronteau de plumes d'aras, arc et
sarbacanes, n'ont-ils pas adopté le vêtement américain, le
pantalon blanc, le puncho de coton tissé par leurs femmes, qui
sont devenues très habiles dans cette fabrication?
San-Pablo-d'Olivença, ville assez importante, ne compte pas moins
de deux mille habitants, empruntés à toutes les tribus voisines.
Maintenant la capitale du Haut-Amazone, elle débuta par n'être
qu'une simple Mission, fondée par des carmes portugais, vers 1692,
et reprise par des missionnaires jésuites.
Dans le principe, c'était le pays des Omaguas, dont le nom
signifiait «têtes plates». Ce nom leur venait de la barbare
coutume qu'avaient les mères indigènes de presser entre deux
planchettes la tête de leurs nouveau-nés, de manière à leur
façonner un crâne oblong, qui était fort à la mode. Mais, comme
toutes les modes, celle-ci a changé; les têtes ont repris leur
forme naturelle, et on ne retrouverait plus trace de l'ancienne
déformation dans le crâne de ces fabricants de chapelets.
Toute la famille, à l'exception de Joam Garral, descendit à terre.
Torrès, lui aussi, préféra rester à bord, et ne manifesta aucun
désir de visiter San-Pablo-d'olivença, qu'il ne paraissait pas
connaître, cependant.
Décidément, si cet aventurier était taciturne, il faut avouer
qu'il n'était pas curieux.
Benito put faire aisément des échanges, de manière à compléter la
cargaison de la jangada. Sa famille et lui reçurent un excellent
accueil des principales autorités de la ville, le commandant de
place et le chef des douanes, que leurs fonctions n'empêchaient
aucunement de se livrer au commerce. Ils confièrent même au jeune
négociant divers produits du pays, destinés à être vendus pour
leur compte, soit à Manao, soit à Bélem.
La ville se composait d'une soixantaine de maisons, disposées sur
un plateau qui couronnait la berge du fleuve en cet endroit.
Quelques-unes de ces chaumières étaient couvertes en tuiles, ce
qui est assez rare dans ces contrées; mais, en revanche, la
modeste église, dédiée à saint Pierre et saint Paul, ne s'abritait
que sous un toit de paille, qui eût plutôt convenu à l'étable de
Bethléem qu'à un édifice consacré au culte dans un des pays les
plus catholiques du monde.
Le commandant, son lieutenant et le chef de police acceptèrent de
dîner à la table de la famille, et ils furent reçus par Joam
Garral avec les égards dus à leur rang.
Pendant le dîner, Torrès se montra plus causeur que d'habitude. Il
raconta quelques-unes de ses excursions à l'intérieur du Brésil,
en homme qui paraissait connaître le pays.
Mais, tout en parlant de ses voyages, Torrès ne négligea pas de
demander au commandant s'il connaissait Manao, si son collègue s'y
trouvait en ce moment, si le juge de droit, le premier magistrat
de la province, avait l'habitude de s'absenter à cette époque de
la saison chaude. Il semblait qu'en faisant cette série de
questions, Torrès regardait en dessous Joam Garral. Ce fut même
assez indiqué pour que Benito l'observât, non sans quelque
étonnement et fit cette remarque, que son père écoutait tout
particulièrement les questions assez singulières que posait
Torrès.
Le commandant de San-Pablo-d'Olivença assura l'aventurier que les
autorités n'étaient point absentes de Manao en ce moment, et il
chargea même Joam Garral de leur présenter ses compliments. Selon
toute probabilité, la jangada arriverait devant cette ville dans
sept semaines au plus tard, du 20 au 25 août.
Les hôtes du fazender prirent congé de la famille Garral vers le
soir, et, le lendemain matin, 3 juillet, la jangada recommençait à
descendre le cours du fleuve.
À midi, on laissait sur la gauche l'embouchure du Yacurupa. Ce
tributaire n'est, à proprement parler, qu'un véritable canal,
puisqu'il déverse ses eaux dans l'Iça, qui est lui-même un
affluent de gauche de l'Amazone. Phénomène particulier, le fleuve,
en de certains endroits, alimente lui-même ses propres affluents.
Vers trois heures après midi, la jangada dépassa l'embouchure du
Jandiatuba, qui apporte du sud-ouest ses magnifiques eaux noires,
et les jette dans la grande artère par une bouche de quatre cents
mètres, après avoir arrosé les territoires des Indiens Culinos.
Nombre d'îles furent longées, Pimaticaira, Caturia, Chico,
Motachina; les unes habitées, les autres désertes, mais toutes
couvertes d'une végétation superbe, qui forme comme une guirlande
ininterrompue de verdure d'un bout de l'Amazone à l'autre.
CHAPITRE QUINZIÈME
EN DESCENDANT TOUJOURS
On était au soir du 5 juillet. L'atmosphère, alourdie depuis la
veille, promettait quelques prochains orages. De grandes
chauves-souris de couleur roussâtre rasaient à larges coups d'ailes
le courant de l'Amazone. Parmi elles on distinguait de ces «perros
voladors», d'un brun sombre, clairs au ventre, pour lesquelles
Minha et surtout la jeune mulâtresse éprouvaient une répulsion
instinctive. C'étaient là, en effet, de ces horribles vampires qui
sucent le sang des bestiaux, et s'attaquent même à l'homme qui
s'est imprudemment endormi dans les campines.
«Oh! les vilaines bêtes! s'écria Lina, en se cachant les yeux.
Elles me font horreur!
--Et elles sont, en outre, fort redoutables, ajouta la jeune
fille. N'est-il pas vrai, Manoel?
--Très redoutables, en effet, répondit le jeune homme. Ces
vampires ont un instinct particulier qui les porte à vous saigner
aux endroits où le sang peut le plus facilement couler, et
principalement derrière l'oreille. Pendant l'opération, ils
continuent à battre de l'aile et provoquent ainsi une agréable
fraîcheur, qui rend le sommeil du dormeur plus profond. On cite
des gens, soumis inconsciemment à cette hémorragie de plusieurs
heures, qui ne se sont plus réveillés!
--Ne continuez pas à raconter de pareilles histoires, Manoel, dit
Yaquita, ou bien ni Minha ni Lina n'oseront dormir cette nuit!
--Ne craignez rien, répondit Manoel. S'il le faut, nous
veillerons sur leur sommeil!
--Silence! dit Benito.
--Qu'y a-t-il donc? demanda Manoel.
--N'entendez-vous pas un bruit singulier de ce côté? reprit
Benito en montrant la rive droite.
--En effet, répondit Yaquita.
--D'où provient ce bruit? demanda la jeune fille. On dirait des
galets qui roulent sur la plage des îles!
--Bon! je sais ce que c'est! répondit Benito. Demain, au lever du
jour, il y aura régal pour ceux qui aiment les oeufs de tortue et
les petites tortues fraîches!»
Il n'y avait pas à s'y tromper. Ce bruit était produit par
d'innombrables chéloniens de toutes tailles que l'opération de la
ponte attirait sur les îles.
C'est dans le sable des grèves que ces amphibies viennent choisir
l'endroit convenable pour y déposer leurs oeufs.
L'opération, commencée avec le soleil couchant, serait finie avec
l'aube.
.
«
»
1
.
2
'
3
,
4
.
,
'
,
,
5
'
'
.
'
6
'
«
»
,
«
»
7
,
,
8
,
'
9
.
10
11
'
'
.
12
,
13
.
,
,
,
,
'
14
,
,
15
.
16
'
'
'
17
,
'
18
.
19
20
«
?
21
'
.
22
23
'
!
»
24
'
.
25
26
,
,
27
.
,
28
-
:
,
29
,
'
,
'
30
'
.
31
32
,
'
33
-
,
34
,
.
35
36
37
,
.
38
39
'
.
40
41
'
'
-
,
'
,
42
,
,
'
'
'
,
'
-
-
43
'
.
44
45
,
,
46
'
'
,
47
-
.
48
49
'
,
-
,
'
50
.
51
52
,
,
,
53
.
54
55
-
,
,
56
'
.
57
58
-
,
59
.
60
61
,
,
'
62
,
,
63
,
,
64
-
,
65
.
66
67
-
,
68
.
69
'
,
.
70
71
,
,
-
'
72
,
73
'
74
.
75
76
,
77
,
,
,
,
78
'
79
'
.
80
81
'
82
.
'
83
;
,
,
'
84
,
,
'
,
85
.
86
87
,
'
,
88
'
,
89
'
.
90
91
,
,
92
'
.
93
94
95
,
,
96
,
,
97
'
-
'
,
98
,
'
99
'
100
'
.
101
102
,
,
103
-
.
,
'
'
104
,
.
,
105
,
'
106
«
»
,
107
'
.
108
109
'
,
110
,
'
,
111
'
.
112
,
,
,
113
,
114
,
'
'
115
.
,
116
-
.
117
118
,
'
,
,
,
119
,
,
,
120
.
,
,
'
121
,
122
.
'
123
.
'
124
,
,
'
125
.
126
127
.
128
,
'
129
,
130
'
.
'
«
»
,
131
,
,
,
132
,
'
133
-
'
.
,
,
134
'
.
135
136
,
,
,
137
,
.
138
139
,
'
140
'
,
'
141
.
142
.
143
144
145
.
146
147
,
'
,
,
,
148
'
,
,
149
,
,
'
150
.
151
152
,
,
153
,
:
154
155
«
,
-
,
'
156
'
,
,
,
,
157
,
.
.
.
158
159
-
-
,
,
160
.
,
'
.
.
.
161
162
-
-
!
-
,
'
,
163
'
!
'
'
164
.
165
,
,
166
,
!
.
.
.
167
168
-
-
'
,
,
'
169
,
.
170
171
-
-
,
,
'
172
,
'
.
173
174
-
-
,
,
,
175
!
-
?
176
177
-
-
,
,
'
178
'
,
,
'
179
,
.
180
181
-
-
,
,
,
-
182
,
?
183
184
-
-
185
'
,
.
186
,
,
'
,
187
,
.
188
,
,
,
189
,
'
190
,
191
-
.
192
193
-
-
,
,
194
.
.
.
195
196
-
-
,
,
197
!
!
,
'
198
,
199
!
,
200
,
!
201
,
,
-
-
202
'
'
,
'
203
-
-
,
'
'
'
204
.
!
205
,
206
!
«
»
,
-
-
207
'
'
-
-
,
208
!
'
,
209
!
!
,
'
210
,
!
211
,
212
!
!
'
,
213
,
,
,
214
'
'
,
,
215
'
!
,
216
.
,
,
217
,
,
218
'
219
.
,
'
-
,
220
-
!
221
222
-
-
,
,
,
223
!
'
,
224
'
.
225
226
-
-
,
.
227
,
!
228
229
-
-
!
,
.
230
!
231
232
,
'
'
233
!
»
234
235
,
'
.
236
237
,
,
,
.
238
'
239
.
,
240
,
'
241
.
242
243
,
244
,
245
'
,
.
246
,
247
,
,
,
248
,
,
,
249
.
250
251
'
,
252
253
.
254
255
,
-
256
.
257
258
,
,
,
259
,
260
,
261
'
,
262
.
263
264
,
,
,
,
,
265
.
,
'
266
.
267
268
,
,
,
;
,
269
,
,
270
'
,
271
.
,
,
272
.
,
273
'
274
;
275
276
.
277
278
,
.
279
,
,
280
.
281
282
,
283
,
.
284
285
,
,
286
,
.
287
288
'
,
,
,
289
,
,
290
,
,
291
,
'
292
,
!
!
293
,
,
294
!
,
295
,
!
296
,
297
'
-
,
298
,
,
«
299
!
»
300
301
,
,
,
,
302
,
,
303
,
.
'
304
,
,
,
305
306
.
307
308
'
,
'
309
,
'
310
.
,
311
,
,
312
,
,
313
,
,
,
314
.
315
316
'
,
,
317
«
»
318
,
.
319
320
.
,
321
,
322
[
]
,
,
323
'
.
'
,
324
,
'
,
325
«
»
,
-
,
326
'
.
327
328
,
,
-
-
-
329
'
-
-
-
,
'
330
.
,
331
'
'
332
,
333
;
334
,
!
335
336
'
!
337
338
«
,
,
-
,
,
,
339
!
,
-
340
-
-
!
341
'
,
342
'
!
»
343
344
!
'
!
'
,
,
'
345
,
,
346
.
347
348
-
'
349
,
350
'
!
,
,
,
,
351
,
,
,
-
,
,
352
.
,
,
,
353
,
.
,
'
354
,
355
,
!
356
,
,
'
357
,
,
358
'
,
359
'
.
,
360
'
,
361
,
-
362
'
!
363
364
,
,
-
-
365
'
-
-
,
366
,
367
.
,
,
368
'
'
369
.
'
370
.
371
'
'
.
372
,
:
373
,
,
374
375
.
376
377
,
'
-
378
.
,
379
,
'
'
,
380
,
'
.
381
382
,
,
383
'
,
384
-
'
'
,
385
'
'
386
.
387
388
,
,
389
'
390
.
,
'
391
392
,
393
-
!
394
395
396
397
398
399
400
,
,
'
,
401
'
402
.
403
404
,
,
,
405
'
,
'
'
.
406
407
,
408
.
,
409
'
,
.
410
411
'
-
.
412
,
413
.
,
414
'
,
,
415
,
'
.
416
417
«
,
'
,
!
»
-
'
418
.
419
420
'
421
,
'
.
422
423
«
?
-
-
,
424
'
.
425
426
,
'
,
,
427
.
428
429
!
'
,
.
430
«
»
!
431
432
.
433
434
'
,
435
'
'
,
436
,
437
.
438
439
,
,
440
'
:
441
442
«
?
-
-
.
443
444
,
'
.
445
446
!
»
447
'
.
448
449
.
450
451
«
?
,
452
.
453
454
'
.
455
456
-
-
,
'
!
'
.
'
457
'
'
!
-
458
?
459
460
-
-
,
'
.
.
»
461
462
«
463
»
,
;
,
,
464
,
'
,
465
,
,
:
466
467
«
!
,
-
,
-
?
.
.
.
468
!
.
.
.
-
469
?
470
471
-
-
!
.
472
473
-
-
!
»
.
474
475
'
.
,
476
,
477
.
«
-
'
?
-
.
478
479
-
-
'
?
480
481
-
-
.
482
483
-
-
'
,
'
484
,
'
.
485
486
-
-
!
,
'
!
.
'
,
,
487
.
.
.
488
489
-
-
,
,
'
?
490
491
-
-
.
492
493
-
-
'
?
494
495
-
-
,
'
,
'
.
496
497
-
-
,
,
'
498
.
499
500
-
-
?
501
502
-
-
'
.
503
504
-
-
'
-
-
?
505
.
506
507
»
,
.
508
509
,
,
:
«
'
510
-
!
»
'
511
'
,
.
512
«
,
-
,
513
?
514
515
-
-
'
,
.
516
'
,
517
,
!
518
519
-
-
-
'
?
520
521
-
-
,
.
'
522
,
-
-
,
'
523
-
-
,
'
'
,
524
.
525
526
-
-
,
?
527
528
-
-
,
,
.
529
'
530
!
531
532
-
-
,
533
?
.
534
535
-
-
,
,
,
,
536
.
537
538
-
-
!
?
.
539
540
-
-
.
541
542
-
-
?
.
.
.
543
544
-
-
,
,
,
545
,
'
,
546
.
547
548
-
-
!
,
'
'
549
!
550
551
-
-
,
'
!
552
.
'
553
,
,
,
'
554
'
,
'
555
.
556
557
-
-
,
,
558
?
559
560
-
-
,
;
,
561
,
,
562
,
563
.
!
!
!
564
,
565
.
.
.
»
566
567
,
,
'
'
,
568
'
,
569
'
'
.
570
571
«
-
?
-
-
.
572
573
-
-
,
.
574
,
!
575
576
-
-
,
,
.
.
.
577
578
-
-
,
,
.
579
580
-
-
,
,
'
581
.
.
.
582
583
-
-
'
!
'
.
,
584
'
,
585
.
»
586
587
,
,
,
588
,
,
589
'
.
590
591
'
,
:
«
!
592
!
593
'
-
-
.
594
595
?
,
.
596
597
-
-
,
!
,
'
,
598
'
'
!
599
600
-
-
.
601
602
-
-
!
'
,
'
603
!
»
,
'
604
,
:
«
605
,
?
-
-
.
606
607
-
-
,
.
,
'
608
,
'
,
'
,
609
?
.
.
.
610
611
-
-
-
,
!
.
,
'
612
'
,
613
!
614
615
-
-
,
;
'
616
617
?
618
619
-
-
'
,
.
620
621
-
-
'
,
!
622
'
623
,
'
!
624
'
!
625
626
-
-
,
.
627
628
-
-
'
,
629
.
'
.
630
631
-
-
,
,
632
,
,
633
.
634
635
-
-
!
,
636
'
!
»
637
638
'
.
639
'
,
640
,
.
641
,
,
642
,
,
'
643
;
,
644
'
'
'
.
645
646
«
,
,
,
647
'
.
648
649
!
»
.
650
651
'
,
.
652
,
653
'
,
654
'
.
655
656
«
,
,
,
657
.
658
659
-
-
,
,
,
660
,
.
661
662
-
-
,
'
,
.
663
.
.
.
664
665
-
-
!
!
.
666
.
667
668
-
-
»
,
.
,
669
'
.
670
671
,
-
,
,
672
,
,
673
-
,
'
674
'
675
-
.
676
677
678
679
680
681
682
,
,
'
,
683
,
.
684
685
.
,
'
686
?
.
-
?
,
687
-
.
'
'
688
,
'
689
,
690
.
691
'
692
'
.
693
694
,
695
'
.
,
696
697
,
698
.
699
,
,
,
700
.
701
,
'
702
'
.
703
704
705
,
,
-
706
'
,
707
708
,
'
'
'
709
.
710
711
,
,
712
'
.
713
,
'
714
,
.
715
716
'
,
,
'
,
717
'
.
-
718
?
719
,
720
,
721
-
'
.
,
722
'
'
,
723
.
724
725
,
726
,
727
,
.
728
729
,
730
'
.
731
'
,
732
-
,
,
,
733
.
734
,
'
735
-
'
'
736
,
737
.
738
739
'
,
'
740
.
,
,
741
,
,
742
'
.
743
«
»
,
744
,
'
-
-
.
745
746
'
,
'
747
,
'
,
'
,
748
.
,
749
750
-
,
.
751
752
753
,
754
'
.
,
755
'
756
'
.
757
758
'
,
759
-
.
760
761
«
!
'
,
762
.
763
764
-
-
,
765
'
!
.
766
767
-
-
-
?
768
.
769
770
-
-
,
,
,
'
771
!
!
,
-
,
772
'
-
773
!
»
774
775
,
,
776
;
'
,
777
;
778
,
'
,
779
'
.
,
780
!
,
781
.
'
782
«
783
-
»
.
784
785
,
,
786
-
-
'
,
'
787
,
,
,
,
788
'
,
789
,
,
-
.
,
790
791
.
792
793
,
794
795
'
,
.
796
,
'
797
798
.
799
800
«
'
,
801
-
,
802
'
.
803
804
-
-
805
'
,
,
806
.
807
808
-
-
,
,
809
,
,
.
,
810
,
'
811
.
812
813
-
-
!
'
,
814
'
!
815
816
-
-
-
-
,
,
817
,
,
,
818
'
819
'
.
820
821
-
-
'
822
,
.
?
823
!
,
-
824
'
,
825
'
,
826
'
;
-
'
827
'
'
?
'
828
[
]
.
,
829
,
'
,
830
-
'
.
831
,
,
-
,
832
.
»
833
834
'
.
835
836
.
'
837
'
.
838
839
'
,
,
840
-
-
'
,
841
842
«
»
.
'
'
'
843
.
-
-
-
844
,
,
,
845
846
.
,
,
?
847
'
.
'
848
,
'
,
849
,
'
-
,
850
,
,
851
?
852
853
-
-
'
,
,
854
,
.
855
-
,
'
856
'
,
,
,
857
.
858
859
,
'
,
860
«
»
.
861
'
862
-
,
863
,
.
,
864
,
-
;
865
,
'
866
.
867
868
,
'
,
.
869
,
,
,
870
-
-
'
,
'
871
,
.
872
873
,
,
874
'
'
.
875
876
,
877
.
878
,
879
,
'
880
.
881
,
882
,
,
.
883
884
'
,
885
.
886
-
,
887
;
,
,
888
,
,
'
889
,
'
890
'
891
.
892
893
,
894
,
895
.
896
897
,
'
.
898
-
'
,
899
.
900
901
,
,
902
'
,
'
903
,
,
904
,
'
'
905
.
'
906
,
.
907
'
,
908
,
909
910
.
911
912
-
-
'
'
913
'
,
914
.
915
,
916
,
.
917
918
919
,
,
,
,
920
.
921
922
,
'
.
923
'
,
,
'
,
924
'
'
,
-
925
'
.
,
,
926
,
-
.
927
928
,
'
929
,
-
,
930
931
,
.
932
933
'
,
,
,
,
934
;
,
,
935
'
,
936
'
'
'
.
937
938
939
940
941
942
943
.
'
,
944
,
.
945
-
'
946
'
.
«
947
»
,
'
,
,
948
949
.
'
,
,
950
,
'
'
951
'
.
952
953
«
!
!
'
,
.
954
!
955
956
-
-
,
,
,
957
.
'
-
,
?
958
959
-
-
,
,
.
960
961
,
962
'
.
'
,
963
'
964
,
.
965
,
966
,
!
967
968
-
-
,
,
969
,
'
!
970
971
-
-
,
.
'
,
972
!
973
974
-
-
!
.
975
976
-
-
'
-
-
?
.
977
978
-
-
'
-
?
979
.
980
981
-
-
,
.
982
983
-
-
'
?
.
984
!
985
986
-
-
!
'
!
.
,
987
,
988
!
»
989
990
'
'
.
991
'
'
992
.
993
994
'
995
'
.
996
997
'
,
,
998
'
.
999
1000