la physionomie distinguée, d'une certaine fierté native qui lui
seyait bien, c'était un fils de plus que Joam et Yaquita
comptaient dans la maison. Mais, si cette qualité de fils en
faisait le frère de Benito, ce titre lui eût paru insuffisant près
de Minha, et bientôt il devait s'attacher à la jeune fille par un
lien plus étroit que celui qui unit un frère à une soeur.
En l'année 1852,--dont quatre mois étaient déjà écoulés au début
de cette histoire,--Joam Garral était âgé de quarante-huit ans.
Sous un climat dévorant qui use si vite, il avait su, par sa
sobriété, la réserve de ses goûts, la convenance de sa vie, toute
de travail, résister là où d'autres se courbent avant l'heure. Ses
cheveux qu'il portait courts, sa barbe qu'il portait entière,
grisonnaient déjà et lui donnaient l'aspect d'un puritain.
L'honnêteté proverbiale des négociants et des fazenders brésiliens
était peinte sur sa physionomie, dont la droiture était le
caractère saillant. Bien que de tempérament calme, on sentait en
lui comme un feu intérieur que la volonté savait dominer. La
netteté de son regard indiquait une force vivace, à laquelle il ne
devait jamais s'adresser en vain, lorsqu'il s'agissait de payer de
sa personne.
Et cependant, chez cet homme calme, à circulation forte, auquel
tout semblait avoir réussi dans la vie, on pouvait remarquer comme
un fond de tristesse, que la tendresse même de Yaquita n'avait pu
vaincre.
Pourquoi ce juste, respecté de tous, placé dans toutes les
conditions qui doivent assurer le bonheur, n'en avait-il pas
l'expansion rayonnante? Pourquoi semblait-il ne pouvoir être
heureux que par les autres, non par lui-même? Fallait-il attribuer
cette disposition à quelque secrète douleur? C'était là un motif
de constante préoccupation pour sa femme.
Yaquita avait alors quarante-quatre ans. Dans ce pays tropical, où
ses pareilles sont déjà vieilles à trente, elle aussi avait su
résister aux dissolvantes influences du climat. Ses traits, un peu
durcis mais beaux encore, conservaient ce fier dessin du type
portugais, dans lequel la noblesse du visage s'unit si
naturellement à la dignité de l'âme.
Benito et Minha répondaient par une affection sans bornes et de
toutes les heures à l'amour que leurs parents avaient pour eux.
Benito, âgé de vingt et un ans alors, vif, courageux, sympathique,
tout en dehors, contrastait en cela avec son ami Manoel, plus
sérieux, plus réfléchi. Ç'avaient été une grande joie pour Benito,
après toute une année passée à Bélem, si loin de la fazenda,
d'être revenu avec son jeune ami dans la maison paternelle;
d'avoir revu son père, sa mère, sa soeur; de s'être retrouvé,
chasseur déterminé qu'il était, au milieu de ces forêts superbes
du Haut-Amazone, dont l'homme, pendant de longs siècles encore, ne
pénétrera pas tous les secrets.
Minha avait alors vingt ans. C'était une charmante jeune fille,
brune avec de grands yeux bleus, de ces yeux qui s'ouvrent sur
l'âme. De taille moyenne, bien faite, une grâce vivante, elle
rappelait le beau type de Yaquita. Un peu plus sérieuse que son
frère, bonne, charitable, bienveillante, elle était aimée de tous.
À ce sujet, on pouvait interroger sans crainte les plus infimes
serviteurs de la fazenda. Par exemple, il n'eût pas fallu demander
à l'ami de son frère, à Manoel Valdez, «comment il la trouvait»!
Il était trop intéressé dans la question et n'aurait pas répondu
sans quelque partialité.
Le dessin de la famille Garral ne serait pas achevé, il lui
manquerait quelques traits, s'il n'était parlé du nombreux
personnel de la fazenda.
Au premier rang, il convient de nommer une vieille négresse de
soixante ans, Cybèle, libre par la volonté de son maître, esclave
par son affection pour lui et les siens, et qui avait été la
nourrice de Yaquita. Elle était de la famille. Elle tutoyait la
fille et la mère. Toute la vie de cette bonne créature s'était
passée dans ces champs, au milieu de ces forêts, sur cette rive du
fleuve, qui bornaient l'horizon de la ferme. Venue enfant à
Iquitos, à l'époque où la traite des noirs se faisait encore, elle
n'avait jamais quitté ce village, elle s'y était mariée, et, veuve
de bonne heure, ayant perdu son unique fils, elle était restée au
service de Magalhaës. De l'Amazone, elle ne connaissait que ce qui
en coulait devant ses yeux.
Avec elle, et plus spécialement attachée au service de Minha, il y
avait une jolie et rieuse mulâtresse, de l'âge de la jeune fille,
et qui lui était toute dévouée. Elle se nommait Lina. C'était une
de ces gentilles créatures, un peu gâtées, auxquelles on passe une
grande familiarité, mais qui, en revanche, adorent leurs
maîtresses. Vive, remuante, caressante, câline, tout lui était
permis dans la maison.
Quant aux serviteurs, on en comptait de deux sortes: les Indiens,
au nombre d'une centaine, employés à gages pour les travaux de la
fazenda, et les noirs, en nombre double, qui n'était pas libres
encore, mais dont les enfants ne naissaient plus esclaves. Joam
Garral avait précédé dans cette voie le gouvernement brésilien. En
ce pays, d'ailleurs, plus qu'en tout autre, les nègres venus du
Benguela, du Congo, de la Côte d'Or, ont toujours été traités avec
douceur, et ce n'était pas à la fazenda d'Iquitos qu'il eût fallu
chercher ces tristes exemples de cruauté, si fréquents sur les
plantations étrangères.
CHAPITRE QUATRIÈME
HÉSITATIONS
Manoel aimait la soeur de son ami Benito, et la jeune fille
répondait à son affection. Tous deux avaient pu s'apprécier: ils
étaient vraiment dignes l'un de l'autre.
Lorsqu'il ne lui fut plus permis de se tromper aux sentiments
qu'il éprouvait pour Minha, Manoel s'en était tout d'abord ouvert
à Benito.
«Ami Manoel, avait aussitôt répondu l'enthousiaste jeune homme, tu
as joliment raison de vouloir épouser ma soeur! Laisse-moi agir!
Je vais commencer par en parler à notre mère, et je crois pouvoir
te promettre que son consentement ne se fera pas attendre!»
Une demi-heure après, c'était fait. Benito n'avait rien eu à
apprendre à sa mère: la bonne Yaquita avait lu avant eux dans le
coeur des deux jeunes gens.
Dix minutes après, Benito était en face de Minha. Il faut en
convenir, il n'eut pas là non plus à faire de grands frais
d'éloquence. Aux premiers mots, la tête de l'aimable enfant se
pencha sur l'épaule de son frère, et cet aveu «Que je suis
contente!» était sorti de son coeur.
La réponse précédait presque la question: elle était claire.
Benito n'en demanda pas davantage.
Quant au consentement de Joam Garral, il ne pouvait être l'objet
d'un doute. Mais, si Yaquita et ses enfants ne lui parlèrent pas
aussitôt de ce projet d'union, c'est qu'avec l'affaire du mariage,
ils voulaient traiter en même temps une question qui pouvait bien
être plus difficile à résoudre: c'était celle de l'endroit où ce
mariage serait célébré.
En effet, où se ferait-il? Dans cette modeste chaumière du
village, qui servait d'église? Pourquoi pas? puisque là, Joam et
Yaquita avaient reçu la bénédiction nuptiale du padre Passanha,
qui était alors le curé de la paroisse d'Iquitos. À cette époque,
comme à l'époque actuelle, au Brésil, l'acte civil se confondait
avec l'acte religieux, et les registres de la Mission suffisaient
à constater la régularité d'une situation qu'aucun officier de
l'état civil n'avait été chargé d'établir.
Ce serait très probablement le désir de Joam Garral, que le
mariage se fît au village d'Iquitos, en grande cérémonie, avec le
concours de tout le personnel de la fazenda; mais, si telle était
sa pensée, il allait subir une vigoureuse attaque à ce sujet.
«Manoel, avait dit la jeune fille à son fiancé, si j'étais
consultée, ce ne serait pas ici, c'est au Para que nous nous
marierions. Madame Valdez est souffrante, elle ne peut se
transporter à Iquitos, et je ne voudrais pas devenir sa fille sans
être connue d'elle et sans la connaître. Ma mère pense comme moi
sur tout cela. Aussi voudrions-nous décider mon père à nous
conduire à Bélem, près de celle dont la maison doit être bientôt
la mienne! Nous approuvez-vous?»
À cette proposition, Manoel avait répondu en pressant la main de
Minha. C'était, à lui aussi, son plus cher désir que sa mère
assistât à la cérémonie de son mariage. Benito avait approuvé ce
projet sans réserve, et il ne s'agissait plus que de décider Joam
Garral.
Et si, ce jour-là, les deux jeunes gens étaient allés chasser dans
la forêt, c'était afin de laisser Yaquita seule avec son mari.
Tous deux, dans l'après-midi, se trouvaient donc dans la grande
salle de l'habitation.
Joam Garral, qui venait de rentrer, était à demi étendu sur un
divan de bambous finement tressés, lorsque Yaquita, un peu émue,
vint se placer près de lui.
Apprendre à Joam quels étaient les sentiments de Manoel pour sa
fille, ce n'était pas ce qui la préoccupait. Le bonheur de Minha
ne pouvait qu'être assuré par ce mariage, et Joam serait heureux
d'ouvrir ses bras à ce nouveau fils, dont il connaissait et
appréciait les sérieuses qualités. Mais décider son mari à quitter
la fazenda, Yaquita sentait bien que cela allait être une grosse
question. En effet, depuis que Joam Garral, jeune encore, était
arrivé dans ce pays, il ne s'en était jamais absenté, pas même un
jour. Bien que la vue de l'Amazone, avec ses eaux doucement
entraînées vers l'est, invitât à suivre son cours, bien que Joam
envoyât chaque année des trains de bois à Manao, à Bélem, au
littoral du Para, bien qu'il eût vu, tous les ans, Benito partir,
après les vacances, pour retourner à ses études, jamais la pensée
ne semblait lui être venue de l'accompagner.
Les produits de la ferme, ceux des forêts, aussi bien que ceux de
la campine, le fazender les livrait sur place. On eût dit que
l'horizon qui bornait cet Éden dans lequel se concentrait sa vie,
il ne voulait le franchir ni de la pensée ni du regard.
Il suivait de là que si, depuis vingt-cinq ans, Joam Garral
n'avait point passé la frontière brésilienne, sa femme et sa fille
en étaient encore à mettre le pied sur le sol brésilien. Et
pourtant, l'envie de connaître quelque peu ce beau pays, dont
Benito leur parlait souvent, ne leur manquait pas! Deux ou trois
fois, Yaquita avait pressenti son mari à cet égard. Mais elle
avait vu que la pensée de quitter la fazenda, ne fût-ce que pour
quelques semaines, amenait sur son front un redoublement de
tristesse. Ses yeux se voilaient alors, et, d'un ton de doux
reproche: «Pourquoi quitter notre maison? Ne sommes-nous pas
heureux ici?» répondait-il.
Et Yaquita, devant cet homme dont la bonté active, dont
l'inaltérable tendresse la rendaient si heureuse, n'osait pas
insister.
Cette fois, cependant, il y avait une raison sérieuse à faire
valoir. Le mariage de Minha était une occasion toute naturelle de
conduire la jeune fille à Bélem, où elle devait résider avec son
mari.
Là, elle verrait, elle apprendrait à aimer la mère de Manoel
Valdez. Comment Joam Garral pourrait-il hésiter devant un désir si
légitime? Comment, d'autre part, n'eût-il pas compris son désir, à
elle aussi, de connaître celle qui allait être la seconde mère de
son enfant, et comment ne le partagerait-il pas?
Yaquita avait pris la main de son mari, et de cette voix
caressante, qui avait été toute la musique de sa vie, à ce rude
travailleur:
«Joam, dit-elle, je viens te parler d'un projet dont nous désirons
ardemment la réalisation, et qui te rendra aussi heureux que nous
le sommes, nos enfants et moi.
De quoi s'agit-il, Yaquita? demanda Joam.
Manoel aime notre fille, il est aimé d'elle, et dans cette union
ils trouveront le bonheur...»
Aux premiers mots de Yaquita, Joam Garral s'était levé, sans avoir
pu maîtriser ce brusque mouvement. Ses yeux s'étaient baissés
ensuite, et il semblait vouloir éviter le regard de sa femme.
«Qu'as-tu, Joam? demanda-t-elle.
Minha?... se marier?... murmurait Joam.
Mon ami, reprit Yaquita, le coeur serré, as-tu donc quelque
objection à faire à ce mariage? Depuis longtemps déjà, n'avais-tu
pas remarqué les sentiments de Manoel pour notre fille?
Oui!... Et depuis un an!...
Puis, Joam s'était rassis sans achever sa pensée. Par un effort de
sa volonté, il était redevenu maître de lui-même. L'inexplicable
impression qui s'était faite en lui s'était dissipée. Peu à peu,
ses yeux revinrent chercher les yeux de Yaquita, et il resta
pensif en la regardant.
Yaquita lui prit la main.
«Mon Joam, dit-elle, me serais-je donc trompée? N'avais-tu pas la
pensée que ce mariage se ferait un jour, et qu'il assurerait à
notre fille toutes les conditions du bonheur?
Oui... répondit Joam... toutes!... Assurément!... Cependant,
Yaquita, ce mariage ... ce mariage dans notre idée à tous... quand
se ferait-il? ... Prochainement?
--Il se ferait à l'époque que tu choisirais, Joam.
--Et il s'accomplirait ici... à Iquitos?»
Cette demande allait amener Yaquita à traiter la seconde question
qui lui tenait au coeur. Elle ne le fit pas, cependant, sans une
hésitation bien compréhensible.
«Joam, dit-elle, après un instant de silence, écoute-moi bien!
J'ai, au sujet de la célébration de ce mariage, à te faire une
proposition que tu approuveras, je l'espère. Deux ou trois fois
déjà depuis vingt ans, je t'ai proposé de nous conduire, ma fille
et moi, jusque dans ces provinces du Bas-Amazone et du Para, que
nous n'avons jamais visitées. Les soins de la fazenda, les travaux
qui réclamaient ta présence ici ne t'ont pas permis de satisfaire
notre désir. T'absenter, ne fût-ce que quelques jours, cela
pouvait alors nuire à tes affaires. Mais maintenant, elles ont
réussi au-delà de tous nos rêves, et, si l'heure du repos n'est
pas encore venue pour toi, tu pourrais du moins maintenant
distraire quelques semaines de tes travaux!»
Joam Garral ne répondit pas; mais Yaquita sentit sa main frémir
dans la sienne, comme sous le choc d'une impression douloureuse.
Toutefois, un demi-sourire se dessina sur les lèvres de son mari:
c'était comme une invitation muette à sa femme d'achever ce
qu'elle avait à dire.
«Joam, reprit-elle, voici une occasion qui ne se représentera plus
dans toute notre existence. Minha va se marier au loin, elle va
nous quitter! C'est le premier chagrin que notre fille nous aura
causé, et mon coeur se serre, quand je songe à cette séparation si
prochaine! Eh bien, je serais contente de pouvoir l'accompagner
jusqu'à Bélem! Ne te paraît-il pas convenable, d'ailleurs, que
nous connaissions la mère de son mari, celle qui va me remplacer
auprès d'elle, celle à qui nous allons la confier? J'ajoute que
Minha ne voudrait pas causer à madame Valdez ce chagrin de se
marier loin d'elle. À l'époque de notre union, mon Joam, si ta
mère avait vécu, n'aurais-tu pas aimé à te marier sous ses yeux!»
Joam Garral, à ces paroles de Yaquita, fit encore un mouvement
qu'il ne put réprimer.
«Mon ami, reprit Yaquita, avec Minha, avec nos deux fils, Benito
et Manoel, avec toi, ah! que j'aimerais à voir notre Brésil, à
descendre ce beau fleuve, jusqu'à ces dernières provinces du
littoral qu'il traverse! Il me semble que là-bas, la séparation
serait ensuite moins cruelle! Au retour, par la pensée, je
pourrais revoir ma fille dans l'habitation où l'attend sa seconde
mère! Je ne la chercherais pas dans l'inconnu! Je me croirais
moins étrangère aux actes de sa vie!»
Cette fois, Joam avait les yeux fixés sur sa femme, et il la
regarda longuement, sans rien répondre encore.
Que se passait-il en lui? Pourquoi cette hésitation à satisfaire
une demande si juste en elle-même, à dire un «oui» qui paraissait
devoir faire un si vif plaisir à tous les siens? Le soin de ses
affaires ne pouvait plus être une raison suffisante! Quelques
semaines d'absence ne les compromettraient en aucune façon! Son
intendant saurait, en effet, sans dommage, le remplacer à la
fazenda! Et cependant il hésitait toujours!
Yaquita avait pris dans ses deux mains la main de son mari, et
elle la serrait plus tendrement.
«Mon Joam, dit-elle, ce n'est pas à un caprice que je te prie de
céder. Non! J'ai longtemps réfléchi à la proposition que je viens
de te faire, et si tu consens, ce sera la réalisation de mon plus
cher désir. Nos enfants connaissent la démarche que je fais près
de toi en ce moment. Minha, Benito, Manoel te demandent ce
bonheur, que nous les accompagnions tous les deux! J'ajoute que
nous aimerions à célébrer ce mariage à Bélem plutôt qu'à Iquitos.
Cela serait utile à notre fille, à son établissement, à la
situation qu'elle doit prendre à Bélem, qu'on la vît arriver avec
les siens, et elle paraîtrait moins étrangère dans cette ville où
doit s'écouler la plus grande partie de son existence!»
Joam Garral s'était accoudé. Il cacha un instant son visage dans
ses mains, comme un homme qui sent le besoin de se recueillir
avant de répondre. Il y avait évidemment en lui une hésitation
contre laquelle il voulait réagir, un trouble même que sa femme
sentait bien, mais qu'elle ne pouvait s'expliquer. Un combat
secret se livrait sous ce front pensif. Yaquita, inquiète, se
reprochait presque d'avoir touché cette question. En tout cas,
elle se résignerait à ce que Joam déciderait. Si ce départ lui
coûtait trop, elle ferait taire ses désirs; elle ne parlerait plus
jamais de quitter la fazenda; jamais elle ne demanderait la raison
de ce refus inexplicable.
Quelques minutes s'écoulèrent. Joam Garral s'était levé. Il était
allé, sans se retourner, jusqu'à la porte. Là, il semblait jeter
un dernier regard sur cette belle nature, sur ce coin du monde,
où, tout le bonheur de sa vie, il avait su l'enfermer depuis vingt
ans.
Puis, il revint à pas lents vers sa femme. Sa physionomie avait
pris une nouvelle expression, celle d'un homme qui vient de
s'arrêter à une décision suprême, et dont les irrésolutions ont
cessé.
«Tu as raison! dit-il d'une voix ferme à Yaquita. Ce voyage est
nécessaire! Quand veux-tu que nous partions?
Ah! Joam, mon Joam! s'écria Yaquita, toute à sa joie, merci pour
moi!... Merci pour eux!» Et des larmes d'attendrissement lui
vinrent aux yeux, pendant que son mari la pressait sur son coeur.
En ce moment, des voix joyeuses se firent entendre au dehors, à la
porte de l'habitation.
Manoel et Benito, un instant après, apparaissaient sur le seuil,
presque en même temps que Minha, qui venait de quitter sa chambre.
«Votre père consent, mes enfants! s'écria Yaquita. Nous partirons
tous pour Bélem!» Joam Garral, le visage grave, sans prononcer une
parole, reçut les caresses de son fils, les baisers de sa fille.
«Et à quelle date, mon père, demanda Benito, voulez-vous que se
célèbre le mariage?
--La date?... répondit Joam... la date? Nous verrons!... Nous la
fixerons à Bélem!
--Que je suis contente! que je suis contente! répétait Minha,
comme au jour où elle avait connu la demande de Manoel. Nous
allons donc voir l'Amazone, dans toute sa gloire, sur tout son
parcours à travers les provinces brésiliennes! Ah! père, merci!»
Et la jeune enthousiaste, dont l'imagination prenait déjà son vol,
s'adressant à son frère et à Manoel:
«Allons à la bibliothèque, dit-elle! Prenons tous les livres,
toutes les cartes qui peuvent nous faire connaître ce bassin
magnifique! Il ne s'agit pas de voyager en aveugles! Je veux tout
voir et tout savoir de ce roi des fleuves de la terre!»
CHAPITRE CINQUIÈME
L'AMAZONE
«Le plus grand fleuve du monde entier[5]!» disait le lendemain
Benito à Manoel Valdez.
Et à ce moment, tous deux, assis sur la berge, à la limite
méridionale de la fazenda, regardaient passer lentement ces
molécules liquides qui, parties de l'énorme chaîne des Andes,
allaient se perdre à huit cents lieues de là, dans l'océan
Atlantique.
«Et le fleuve qui débite à la mer le volume d'eau le plus
considérable! répondit Manoel.
--Tellement considérable, ajouta Benito, qu'il la dessale à une
grande distance de son embouchure, et, à quatre-vingts lieues de
la côte, fait encore dériver les navires!
--Un fleuve dont le large cours se développe sur plus de trente
degrés en latitude!
--Et dans un bassin qui, du sud au nord, ne comprend pas moins
de vingt-cinq degrés!
--Un bassin! s'écria Benito. Mais est-ce donc un bassin que cette
vaste plaine à travers laquelle court l'Amazone, cette savane qui
s'étend à perte de vue, sans une colline pour en maintenir la
déclivité, sans une montagne pour en délimiter l'horizon!
--Et, sur toute son étendue, reprit Manoel, comme les mille
tentacules de quelque gigantesque poulpe, deux cents affluents,
venant du nord ou du sud, nourris eux-mêmes par des sous-affluents
sans nombre, et près desquels les grands fleuves de l'Europe ne
sont que de simples ruisseaux!
--Et un cours où cinq cent soixante îles, sans compter les îlots,
fixes ou en dérive, forment une sorte d'archipel et font à elles
seules la monnaie d'un royaume!
--Et sur ses flancs, des canaux, des lagunes, des lagons, des
lacs, comme on n'en rencontrerait pas dans toute la Suisse, la
Lombardie, l'Écosse et le Canada réunis!
--Un fleuve qui, grossi de ses mille tributaires, ne jette pas
dans l'océan Atlantique moins de deux cent cinquante millions de
mètres cubes d'eau à l'heure!
--Un fleuve dont le cours sert de frontière à deux républiques,
et traverse majestueusement le plus grand royaume du Sud-Amérique,
comme si, en vérité, c'était l'océan Pacifique lui-même qui, par
son canal, se déversait tout entier dans l'Atlantique!
--Et par quelle embouchure! Un bras de mer dans lequel une île,
Marajo, présente un périmètre de plus de cinq cents lieues de
tour!...
--Et dont l'Océan ne parvient à refouler les eaux qu'en
soulevant, dans une lutte phénoménale, un raz de marée, une
«pororoca», près desquels les reflux, les barres, les mascarets
des autres fleuves ne sont que de petites rides soulevées par la
brise!
--Un fleuve que trois noms suffisent à peine à dénommer, et que
les navires de fort tonnage peuvent remonter jusqu'à cinq mille
kilomètres de son estuaire, sans rien sacrifier de leur cargaison!
--Un fleuve qui, soit par lui-même, soit par ses affluents et
sous-affluents, ouvre une voie commerciale et fluviale à travers
tout le nord de l'Amérique, passant de la Magdalena à l'Ortequaza,
de l'Ortequaza au Caqueta, du Caqueta au Putumayo, du Putumayo à
l'Amazone! Quatre mille milles de routes fluviales, qui ne
nécessiteraient que quelques canaux, pour que le réseau navigable
fût complet!
--Enfin le plus admirable et le plus vaste système hydrographique
qui soit au monde!»
Ils en parlaient avec une sorte de furie, ces deux jeunes gens, de
l'incomparable fleuve! Ils étaient bien les enfants de cet
Amazone, dont les affluents, dignes de lui-même, forment des
chemins «qui marchent» à travers la Bolivie, le Pérou, l'Équateur,
la Nouvelle-Grenade, le Venezuela, les quatre Guyanes, anglaise,
française, hollandaise et brésilienne!
Que de peuples, que de races, dont l'origine se perd dans les
lointains du temps! Eh bien, il en est ainsi des grands fleuves du
globe! Leur source véritable échappe encore aux investigations.
Nombres d'États réclament l'honneur de leur donner naissance!
L'Amazone ne pouvait échapper à cette loi. Le Pérou, l'Équateur,
la Colombie, se sont longtemps disputé cette glorieuse paternité.
Aujourd'hui, cependant, il paraît hors de doute que l'Amazone naît
au Pérou, dans le district d'Huaraco, intendance de Tarma, et
qu'il sort du lac Lauricocha, à peu près situé entre les onzième
et douzième degrés de latitude sud.
À ceux qui voudraient le faire sourdre en Bolivie et tomber des
montagnes de Titicaca, incomberait l'obligation de prouver que le
véritable Amazone est l'Ucayali, qui se forme de la jonction du
Paro et de l'Apurimac; mais cette opinion doit être désormais
repoussée.
À sa sortie du lac Lauricocha, le fleuve naissant s'élève vers le
nord-est sur un parcours de cinq cent soixante milles, et il ne se
dirige franchement vers l'est qu'après avoir reçu un important
tributaire, le Pante. Il s'appelle Marañon sur les territoires
colombien et péruvien, jusqu'à la frontière brésilienne, ou plutôt
Maranhao, car Marañon n'est autre chose que le nom portugais
francisé. De la frontière du Brésil à Manao, où le superbe rio
Negro vient s'absorber en lui, il prend le nom de Solimaës ou
Solimoens, du nom de la tribu indienne Solimao, dont on retrouve
encore quelques débris dans les provinces riveraines. Et enfin, de
Manao à la mer, c'est l'Amasenas ou fleuve des Amazones, nom dû
aux Espagnols, à ces descendants de l'aventureux Orellana, dont
les récits, douteux mais enthousiastes, donnèrent à penser qu'il
existait une tribu de femmes guerrières, établies sur le rio
Nhamunda, l'un des affluents moyens du grand fleuve.
Dès le principe, on peut déjà prévoir que l'Amazone deviendra un
magnifique cours d'eau. Pas de barrages ni d'obstacles d'aucune
sorte depuis sa source jusqu'à l'endroit où son cours, un peu
rétréci, se développe entre deux pittoresques chaînons inégaux.
Les chutes ne commencent à briser son courant qu'au point où il
oblique vers l'est, pendant qu'il traverse le chaînon
intermédiaire des Andes. Là existent quelques sauts, sans lesquels
il serait certainement navigable depuis son embouchure jusqu'à sa
source. Quoi qu'il en soit, ainsi que l'a fait observer Humboldt,
il est libre sur les cinq sixièmes de son parcours.
Et, dès le début, les tributaires, nourris eux-mêmes par un grand
nombre de leurs sous-affluents, ne lui manquent pas. C'est le
Chinchipé, venu du nord-est, à gauche. À droite, c'est le
Chachapuyas, venu du sud-est. C'est, à gauche, le Marona et le
Pastuca, et le Guallaga, à droite, qui s'y perd près de la Mission
de la Laguna. De gauche encore arrivent le Chambyra et le Tigré
qu'envoie le nord-est; de droite, le Huallaga, qui s'y jette à
deux mille huit cents milles de l'Atlantique, et dont les bateaux
peuvent encore remonter le cours sur une longueur de plus de deux
cents milles pour s'enfoncer jusqu'au coeur du Pérou. À droite
enfin, près des Missions de San-Joachim-d'Omaguas, après avoir
promené majestueusement ses eaux à travers les pampas de
Sacramento, apparaît le magnifique Ucayali, à l'endroit où se
termine le bassin supérieur de l'Amazone, grande artère grossie de
nombreux cours d'eau qu'épanche le lac Chucuito dans le nord-est
d'Arica.
Tels sont les principaux affluents au-dessus du village d'Iquitos.
En aval, les tributaires deviennent si considérables, que des lits
des fleuves européens seraient certainement trop étroits pour les
contenir. Mais, ces affluents-là, Joam Garral et les siens
allaient en reconnaître les embouchures pendant leur descente de
l'Amazone.
Aux beautés de ce fleuve sans rival, qui arrose le plus beau pays
du globe, en se tenant presque constamment à quelques degrés
au-dessous de la ligne équatoriale, il convient d'ajouter encore une
qualité que ne possèdent ni le Nil, ni le Mississipi, ni le
Livingstone, cet ancien Congo-Zaire-Loualaba. C'est que, quoi
qu'aient pu dire des voyageurs évidemment mal informés, l'Amazone
coule à travers toute une partie salubre de l'Amérique
méridionale. Son bassin est incessamment balayé par les vents
généraux de l'ouest. Ce n'est point une vallée encaissée dans de
hautes montagnes qui contient son cours, mais une large plaine,
mesurant trois cent cinquante lieues du nord au sud, à peine
tuméfiée de quelques collines, et que les courants atmosphériques
peuvent librement parcourir.
Le professeur Agassiz s'élève avec raison contre cette prétendue
insalubrité du climat d'un pays destiné, sans doute, à devenir le
centre le plus actif de production commerciale. Suivant lui, «un
souffle léger et doux se fait constamment sentir et produit une
évaporation, grâce à laquelle la température baisse et le sol ne
s'échauffe pas indéfiniment. La constance de ce souffle
rafraîchissant rend le climat du fleuve des Amazones agréable et
même des plus délicieux».
Aussi l'abbé Durand, ancien missionnaire au Brésil, a-t-il pu
constater que, si la température ne s'abaisse pas au-dessous de
vingt-cinq degrés centigrades, elle ne s'élève presque jamais
au-dessus de trente-trois,--ce qui donne, pour toute l'année, une
moyenne de vingt-huit à vingt-neuf, avec un écart de huit degrés
seulement.
Après de telles constatations, il est donc permis d'affirmer que
le bassin de l'Amazone n'a rien des chaleurs torrides des contrées
de l'Asie et de l'Afrique, traversées par les mêmes parallèles.
La vaste plaine qui lui sert de vallée est tout entière accessible
aux larges brises que lui envoie l'océan Atlantique.
Aussi les provinces auxquelles le fleuve a donné son nom ont-elles
l'incontestable droit de se dire les plus salubres d'un pays qui
est déjà l'un des plus beaux de la terre.
Et qu'on ne croie pas que le système hydrographique de l'Amazone
ne soit pas connu!
Dès le XVIe siècle, Orellana, lieutenant de l'un des frères
Pizarre, descendait le rio Negro, débouchait dans le grand fleuve
en 1540, s'aventurait sans guide à travers ces régions, et, après
dix-huit mois d'une navigation dont il a fait un récit
merveilleux, il atteignait son embouchure.
En 1636 et 1637, le Portugais Pedro Texeira remontait l'Amazone
jusqu'au Napo avec une flottille de quarante-sept pirogues.
En 1743, La Condamine, après avoir mesuré l'arc du méridien à
l'Équateur, se séparait de ses compagnons, Bouguer et Godin des
Odonais, s'embarquait sur le Chincipé, le descendait jusqu'à son
confluent avec le Marafion, atteignait l'embouchure du Napo, le 31
juillet, à temps pour observer une émersion du premier satellite
de Jupiter,--ce qui permit à ce «Humboldt du XVIIe siècle» de
fixer exactement la longitude et la latitude de ce point--,
visitait les villages des deux rives, et, le 6 septembre, arrivait
devant le fort de Para. Cet immense voyage devait avoir des
résultats considérables: non seulement le cours de l'Amazone était
établi d'une façon scientifique, mais il paraissait presque
certain qu'il communiquait avec l'Orénoque.
Cinquante-cinq ans plus tard, Humboldt et Bonpland complétaient
les précieux travaux de La Condamine en levant la carte du Marañon
jusqu'au rio Napo.
Eh bien, depuis cette époque l'Amazone n'a pas cessé d'être visité
en lui-même et dans tous ses principaux affluents.
En 1827 Lister-Maw, en 1834 et 1835 l'Anglais Smyth, en 1844 le
lieutenant français commandant la -Boulonnaise-, le Brésilien
Valdez en 1840, le Français Paul Marcoy de 1848 à 1860, le trop
fantaisiste peintre Biard en 1859, le professeur Agassiz de 1865 à
1866, en 1867 l'ingénieur brésilien Franz Keller-Linzenger, et
enfin en 1879 le docteur Crevaux, ont exploré le cours du fleuve,
remonté divers de ses affluents et reconnu la navigabilité des
principaux tributaires.
Mais le fait le plus considérable à l'honneur du gouvernement
brésilien est celui-ci:
Le 31 juillet 1857, après de nombreuses contestations de frontière
entre la France et le Brésil sur la limite de Guyane, le cours de
l'Amazone, déclaré libre, fut ouvert à tous les pavillons, et,
afin de mettre la pratique au niveau de la théorie, le Brésil
traita avec les pays limitrophes pour l'exploitation de toutes les
voies fluviales dans le bassin de l'Amazone.
Aujourd'hui, des lignes de bateaux à vapeur, confortablement
installés, qui correspondent directement avec Liverpool,
desservent le fleuve depuis son embouchure jusqu'à Manao; d'autres
remontent jusqu'à Iquitos; d'autres enfin, par le Tapajoz, le
Madeira, le rio Negro, le Purus, pénètrent jusqu'au coeur du Pérou
et de la Bolivie.
On s'imagine aisément l'essor que prendra un jour le commerce dans
tout cet immense et riche bassin, qui est sans rival au monde.
Mais, à cette médaille de l'avenir, il y a un revers. Les progrès
ne s'accomplissent pas sans que ce soit au détriment des races
indigènes.
Oui, sur le Haut-Amazone, bien des races d'Indiens ont déjà
disparu, entre autres les Curicicurus et les Sorimaos. Sur le
Putumayo, si l'on rencontre encore quelques Yuris, les Yahuas
l'ont abandonné pour se réfugier vers des affluents lointains, et
les Maoos ont quitté ses rives pour errer maintenant, en petit
nombre, dans les forêts du Japura!
Oui, la rivière des Tunantins est à peu près dépeuplée, et il n'y
a plus que quelques familles nomades d'Indiens à l'embouchure du
Jurua. Le Teffé est presque délaissé, et il ne reste plus que des
débris de la grande nation Umaüa, près des sources du Japura. Le
Coari, déserté. Peu d'Indiens Muras sur les rives du Purus. Des
anciens Manaos, on ne compte que des familles nomades. Sur les
bords du rio Negro, on ne cite guère que des métis de Portugais et
d'indigènes, là où l'on a dénombré jusqu'à vingt-quatre nations
différentes.
C'est la loi du progrès. Les Indiens disparaîtront. Devant la race
anglo-saxonne, Australiens et Tasmaniens se sont évanouis. Devant
les conquérants du Far-West s'effacent les Indiens du Nord-Amérique.
Un jour, peut-être, les Arabes se seront anéantis devant la
colonisation française.
Mais il faut revenir à cette date de 1852. Alors les moyens de
communication, si multipliés aujourd'hui, n'existaient pas, et le
voyage de Joam Garral ne devait pas exiger moins de quatre mois,
surtout dans les conditions où il allait se faire.
De là, cette réflexion de Benito, pendant que les deux amis
regardaient les eaux du fleuve couler lentement à leurs pieds:
«Ami Manoel, puisque notre arrivée à Bélem ne précédera que de peu
le moment de notre séparation, cela te paraîtra bien court!
--Oui, Benito, répondit Manoel, mais bien long aussi, puisque
Minha ne doit être ma femme qu'au terme du voyage!»
CHAPITRE SIXIÈME
TOUTE UNE FORÊT PAR TERRE
La famille de Joam Garral était donc en joie. Ce magnifique trajet
sur l'Amazone allait s'accomplir dans des conditions charmantes.
Non seulement le fazender et les siens partaient pour un voyage de
quelques mois, mais, ainsi qu'on le verra, ils devaient être
accompagnés d'une partie du personnel de la ferme.
Sans doute, en voyant tout le monde heureux autour de lui, Joam
Garral oublia les préoccupations qui semblaient troubler sa vie. À
partir de ce jour, sa résolution étant fermement arrêtée, il fut
un autre homme, et, lorsqu'il eut à s'occuper des préparatifs du
voyage, il reprit son activité d'autrefois. Ce fut une vive
satisfaction pour les siens de le revoir à l'oeuvre. L'être moral
réagit contre l'être physique, et Joam Garral redevint ce qu'il
était dans ses premières années, vigoureux, solide. Il se retrouva
l'homme qui a toujours vécu au grand air, en cette vivifiante
atmosphère des forêts, des champs, des eaux courantes.
Au surplus, les quelques semaines qui devaient précéder le départ
allaient être bien remplies.
Ainsi qu'il a été dit plus haut, à cette époque, le cours de
l'Amazone n'était pas encore sillonné par ces nombreux bateaux à
vapeur que des compagnies songeaient déjà à lancer sur le fleuve
et sur ses principaux affluents. Le service fluvial ne se faisait
que par les particuliers, pour leur compte, et, le plus souvent,
les embarcations ne s'employaient qu'au service des établissements
littoraux.
Ces embarcations étaient des «ubas», sorte de pirogues faites d'un
tronc creusé au feu et à la hache, pointues et légères de l'avant,
lourdes et arrondies de l'arrière, pouvant porter de un à douze
rameurs, et prendre jusqu'à trois ou quatre tonneaux de
marchandises; des «égariteas», grossièrement construites,
largement façonnées, recouvertes en partie dans leur milieu d'un
toit de feuillage, qui laisse libre en abord une coursive sur
laquelle se placent les pagayeurs; des «jangadas», sorte de
radeaux informes, actionnés par une voile triangulaire et
supportant la cabane de paillis, qui sert de maison flottante à
l'Indien et à sa famille.
Ces trois espèces d'embarcations constituent la petite flottille
de l'Amazone, et elles ne peuvent servir qu'à un médiocre
transport de gens et d'objets de commerce.
Il en existe bien qui sont plus grandes, des «vigilingas»,
jaugeant huit à dix tonneaux, surmontées de trois mâts, gréées de
voiles rouges, et que poussent, en temps calme, quatre longues
pagaies, lourdes à manoeuvrer contre le courant; des «cobertas»,
mesurant jusqu'à vingt tonneaux de jauge, sorte de jonques avec un
roufle à l'arrière, une cabine intérieure, deux mâts à voiles
carrées et inégales, et suppléant au vent insuffisant ou contraire
par l'emploi de dix longs avirons que les Indiens manient du haut
d'un gaillard d'avant.
Mais ces divers véhicules ne pouvaient convenir à Joam Garral. Du
moment qu'il s'était résolu à descendre l'Amazone, il avait songé
à utiliser ce voyage pour le transport d'un énorme convoi de
marchandises qu'il devait livrer au Para. À ce point de vue, peu
importait que la descente du fleuve s'opérât dans un bref délai.
Voici donc le parti auquel il s'arrêta,--parti qui devait
rallier tous les suffrages, sauf peut-être celui de Manoel. Le
jeune homme eût préféré sans doute quelque rapide steam-boat, et
pour cause.
Mais, si rudimentaire, si primitif que dût être le moyen de
transport imaginé par Joam Garral, il allait permettre d'emmener
un nombreux personnel, et de s'abandonner au courant du fleuve
dans d'exceptionnelles conditions de confort et de sécurité.
Ce serait, en vérité, comme une partie de la fazenda d'Iquitos qui
se détacherait de la rive et descendrait l'Amazone, avec tout ce
qui constitue une famille de fazenders, maîtres et serviteurs,
dans leurs habitations, dans leurs carbets, dans leurs cases.
L'établissement d'Iquitos comprenait, sur l'ensemble de son
exploitation, quelques-unes de ces magnifiques forêts, qui sont,
pour ainsi dire, inépuisables dans cette partie centrale du
Sud-Amérique.
Joam Garral s'entendait parfaitement à l'aménagement de ces bois,
riches des essences les plus précieuses et les plus variées, très
propres aux ouvrages de menuiserie, d'ébénisterie, de mâturerie,
de charpente, et il en tirait annuellement des bénéfices
considérables.
En effet, le fleuve n'était-il pas là pour convoyer les produits
des forêts amazoniennes, plus sûrement et plus économiquement que
ne l'eût pu faire un railway? Aussi, chaque année, Joam Garral,
jetant à terre quelques centaines d'arbres de sa réserve, formait-il
un de ces immenses trains de bois flotté, fait de madriers,
poutrelles, troncs à peine équarris, qui se rendait au Para sous
la conduite d'habiles pilotes, connaissant bien le brassage du
fleuve et la direction des courants.
En cette année, Joam Garral allait donc agir comme il l'avait fait
les années précédentes. Seulement, le train de bois établi, il
comptait laisser à Benito tout le détail de cette grosse affaire
commerciale. Mais il n'y avait pas de temps à perdre. En effet, le
commencement de juin était l'époque favorable pour le départ,
puisque les eaux, surélevées par les crues du haut bassin,
allaient baisser peu à peu jusqu'au mois d'octobre.
Les premiers travaux devaient donc être entrepris sans retard, car
le train de bois allait prendre des proportions inusitées. Il
s'agissait, cette fois, d'abattre un demi-mille carré de forêt,
située au confluent du Nanay et de l'Amazone, c'est-à-dire tout un
angle du littoral de la fazenda, d'en former un énorme train,--
tel que serait une de ces jangadas ou radeaux du fleuve, à
laquelle on donnerait les dimensions d'un îlot.
Or, c'était sur cette jangada, plus sûre qu'aucune autre
embarcation du pays, plus vaste que cent égariteas ou vigilindas
accouplées, que Joam Garral se proposait de s'embarquer avec sa
famille, son personnel et sa cargaison.
«Excellente idée! s'était écriée Minha, en battant des mains,
lorsqu'elle avait connu le projet de son père.
--Oui! répondit Yaquita, et, dans ces conditions, nous
atteindrons Bélem sans danger ni fatigue!
--Et, pendant les haltes, nous pourrons chasser dans les forêts
de la rive, ajouta Benito.
--Ce sera peut-être un peu long! fit observer Manoel, et ne
conviendrait-il pas de choisir quelque mode de locomotion plus
rapide pour descendre l'Amazone?»
Ce serait long, évidemment; mais la réclamation intéressée du
jeune médecin ne fut admise par personne. Joam Garral fit venir
alors un Indien, qui était le principal intendant de la fazenda.
«Dans un mois, lui dit-il, il faut que la jangada soit en état et
prête à dériver.
--Aujourd'hui même, monsieur Garral, nous serons à l'ouvrage»,
répondit l'intendant.
Ce fut une rude besogne. Ils étaient là une centaine d'Indiens et
de noirs, qui, pendant cette première quinzaine du mois de mai,
firent véritablement merveille. Peut-être quelques braves gens,
peu habitués à ces grands massacres d'arbres, eussent-ils gémi en
voyant des géants, qui comptaient plusieurs siècles d'existence,
tomber, en deux ou trois heures, sous le fer des bûcherons; mais
il y en avait tant et tant, sur les bords du fleuve, en amont, sur
les îles, en aval, jusqu'aux limites les plus reculées de
l'horizon des deux rives, que l'abatage de ce demi-mille de forêt
ne devait pas même laisser un vide appréciable.
L'intendant et ses hommes, après avoir reçu les instructions de
Joam Garral, avaient d'abord nettoyé le sol des lianes, des
broussailles, des herbes, des plantes arborescentes qui
l'obstruaient. Avant de prendre la scie et la hache, ils s'étaient
armés du sabre d'abatis, cet indispensable outil de quiconque veut
s'enfoncer dans les forêts amazoniennes: ce sont de grandes lames,
un peu courbes, larges et plates, longues de deux à trois pieds,
solidement emmanchées dans des fusées, et que les indigènes
manoeuvrent avec une remarquable adresse. En peu d'heures, le
sabre aidant, ils ont essarté le sol, abattu les sous-bois et
ouvert de larges trouées au plus profond des futaies.
Ainsi fut-il fait. Le sol se nettoya devant les bûcherons de la
ferme. Les vieux troncs dépouillèrent leur vêtement de lianes, de
cactus, de fougères, de mousses, de bromélias. Leur écorce se
montra à nu, en attendant qu'ils fussent écorchés vifs à leur
tour.
Puis, toute cette bande de travailleurs, devant lesquels fuyaient
d'innombrables légions de singes qui ne les surpassaient pas en
agilité, se hissa dans les branchages supérieurs, sciant les
fortes fourches, dégageant la haute ramure qui devait être
consommée sur place. Bientôt, il ne resta plus de la forêt
condamnée que de longs stipes chenus, découronnés à leur cime, et
avec l'air, le soleil pénétra à flots jusqu'à ce sol humide qu'il
n'avait peut-être jamais caressé.
Il n'était pas un de ces arbres qui ne pût être employé à quelque
ouvrage de force, charpente ou grosse menuiserie. Là, poussaient,
comme des colonnes d'ivoire cerclées de brun, quelques-uns de ces
palmiers à cire, hauts de cent vingt pieds, larges de quatre à
leur base, et qui donnent un bois inaltérable; là, des
châtaigniers à aubier résistant, qui produisent des noix
tricornes; là, des «murichis», recherchés pour le bâtiment, des
«barrigudos», mesurant deux toises à leur renflement qui
s'accentue à quelques pieds au-dessus du sol, arbres à écorce
roussâtre et luisante, boutonnée de tubercules gris, dont le
fuseau aigu supporte un parasol horizontal; là, des bombax au
tronc blanc, lisse et droit, de taille superbe. Près de ces
magnifiques échantillons de la flore amazonienne tombaient aussi
des «quatibos», dont le dôme rose dominait tous les arbres
voisins, qui donnent des fruits semblables à de petits vases, où
sont disposées des rangées de châtaignes, et dont le bois, d'un
violet clair, est spécialement demandé pour les constructions
navales. C'étaient encore des bois de fer, et plus
particulièrement l'» ibiriratea», d'une chair presque noire, si
serrée de grain que les Indiens en fabriquent leurs haches de
combat; des «jacarandas», plus précieux que l'acajou; des
«coesalpinas», dont on ne retrouve l'espèce qu'au fond de ces
vieilles forêts qui ont échappé au bras des bûcherons; des
«sapucaias», hauts de cent cinquante pieds, arc-boutés d'arceaux
naturels, qui, sortis d'eux à trois mètres de leur base, se
rejoignent à une hauteur de trente pieds, s'enroulent autour de
leur tronc comme les filetures d'une colonne torse, et dont la
tête s'épanouit en un bouquet d'artifices végétaux, que les
plantes parasites colorent de jaune, de pourpre et de blanc
neigeux.
Trois semaines après le commencement des travaux, de ces arbres
qui hérissaient l'angle du Nanay et de l'Amazone, il ne restait
pas un seul debout. L'abattage avait été complet. Joam Garral
n'avait pas même eu à se préoccuper de l'aménagement d'une forêt
que vingt ou trente ans auraient suffi à refaire. Pas un baliveau
de jeune ou de vieille écorce ne fut épargné pour établir les
jalons d'une coupe future, pas un de ces corniers qui marquent la
limite du déboisement; c'était une «coupe blanche», tous les
troncs ayant été recépés au ras du sol, en attendant le jour où
seraient extraites leurs racines, sur lesquelles le printemps
prochain étendrait encore ses verdoyantes broutilles.
Non, ce mille carré, baigné à sa lisière par les eaux du fleuve et
de son affluent, était destiné à être défriché, labouré, planté,
ensemencé, et, l'année suivante, des champs de manioc, de
caféiers, d'inhame, de cannes à sucre, d'arrow-root, de maïs,
d'arachides, couvriraient le sol qu'ombrageait jusqu'alors la
riche plantation forestière.
La dernière semaine du mois de mai n'était pas arrivée, que tous
les troncs, séparés suivant leur nature et leur degré de
flottabilité, avaient été rangés symétriquement sur la rive de
l'Amazone. C'était là que devait être construite l'immense jangada
qui, avec les diverses habitations nécessaires au logement des
équipes de manoeuvre, deviendrait un véritable village flottant.
Puis, à l'heure dite, les eaux du fleuve, gonflées par la crue,
viendraient la soulever et l'emporteraient pendant des centaines
de lieues jusqu'au littoral de l'Atlantique.
Pendant toute la durée de ces travaux, Joam Garral s'y était
entièrement adonné. Il les avait dirigés lui-même, d'abord sur le
lieu de défrichement, ensuite à la lisière de la fazenda, formée
d'une large grève, sur laquelle furent disposées les pièces du
radeau.
Yaquita, elle, s'occupait avec Cybèle de tous les préparatifs de
départ, bien que la vieille négresse ne comprit pas qu'on voulût
s'en aller de là où l'on se trouvait si bien.
«Mais tu verras des choses que tu n'as jamais vues! lui répétait
sans cesse Yaquita.
Vaudront-elles celles que nous sommes habituées à voir?» répondait
invariablement Cybèle.
De leur côté, Minha et sa favorite songeaient à ce qui les
concernait plus particulièrement. Il ne s'agissait pas pour elles
d'un simple voyage: c'était un départ définitif, c'étaient les
mille détails d'une installation dans un autre pays, où la jeune
mulâtresse devait continuer à vivre près de celle à laquelle elle
était si tendrement attachée. Minha avait bien le coeur un peu
gros, mais la joyeuse Lina ne prenait pas autrement souci
d'abandonner Iquitos. Avec Minha Valdez, elle serait ce qu'elle
était avec Minha Garral. Pour enrayer son rire, il aurait fallu la
séparer de sa maîtresse, ce dont il n'avait jamais été question.
Benito, lui, avait activement secondé son père dans les travaux
qui venaient de s'accomplir. Il faisait ainsi l'apprentissage de
ce métier de fazender, qui serait peut-être le sien un jour, comme
il allait faire celui de négociant en descendant le fleuve.
Quant à Manoel, il se partageait autant que possible entre
l'habitation, où Yaquita et sa fille ne perdaient pas une heure,
et le théâtre du défrichement, sur lequel Benito voulait
l'entraîner plus qu'il ne lui convenait. Mais, en somme, le
partage fut très inégal, et cela se comprend.
CHAPITRE SEPTIÈME
EN SUIVANT UNE LIANE
Un dimanche, cependant, le 26 mai, les jeunes gens résolurent de
prendre quelque distraction. Le temps était superbe, l'atmosphère
s'imprégnait des fraîches brises venues de la Cordillère, qui
adoucissaient la température. Tout invitait à faire une excursion
dans la campagne.
Benito et Manoel offrirent donc à la jeune fille de les
accompagner à travers les grands bois qui bordaient la rive droite
de l'Amazone, à l'opposé de la fazenda.
C'était une façon de prendre congé des environs d'Iquitos, qui
sont charmants. Les deux jeunes gens iraient en chasseurs, mais en
chasseurs, qui ne quitteraient pas leurs compagnes pour courir
après le gibier, on pouvait là-dessus s'en rapporter à Manoel,--
et les jeunes filles, car Lina ne pouvait se séparer de sa
maîtresse, iraient en simples promeneuses, qu'une excursion de
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