CHAPITRE QUINZIÈME
DERNIERS EFFORTS
Cependant le magistrat n'avait pas été seul à se consumer en
stériles efforts. Benito, Manoel, Minha s'étaient réunis dans un
travail commun pour tenter d'arracher au document ce secret,
duquel dépendaient la vie et l'honneur de leur père. De son côté,
Fragoso, aidé par Lina, n'avait pas voulu être en reste; mais
toute leur ingéniosité n'y avait pas réussi et le nombre leur
échappait toujours!
«Trouvez donc, Fragoso! lui répétait sans cesse la jeune
mulâtresse, trouvez donc!
Je trouverai!» répondait Fragoso.
Et il ne trouvait pas! Il faut dire ici cependant, que Fragoso
avait l'idée de mettre à exécution certain projet dont il ne
voulait pas parler, même à Lina, projet qui était aussi passé dans
son cerveau à l'état d'obsession: c'était d'aller à la recherche
de cette milice à laquelle avait appartenu l'ex-capitaine des
bois, et de découvrir quel avait pu être cet auteur du document
chiffré, qui s'était avoué coupable de l'attentat de Tijuco. Or,
la partie de la province des Amazones dans laquelle opérait cette
milice, l'endroit même où Fragoso l'avait rencontrée quelques
années auparavant, la circonscription à laquelle elle appartenait,
n'étaient pas très éloignés de Manao. Il suffisait de descendre le
fleuve pendant une cinquantaine de milles, vers l'embouchure de la
Madeira, affluent de sa rive droite, et là, sans doute, se
rencontrerait le chef de ces «capitaës do mato», qui avait compté
Torrès parmi ses compagnons. En deux jours, en trois jours au
plus, Fragoso pouvait s'être mis en rapport avec les anciens
camarades de l'aventurier.
«Oui, sans doute, je puis faire cela, se répétait-il, mais après?
Que résultera-t-il de ma démarche, en admettant qu'elle réussisse?
Quand nous aurons la certitude qu'un des compagnons de Torrès est
mort récemment, cela prouvera-t-il qu'il est l'auteur du crime?
Cela démontrera-t-il qu'il a remis à Torrès un document dans
lequel il avoue son crime et en décharge Joam Dacosta? Cela
donnera-t-il en fin la clef du document? Non! Deux hommes seuls en
connaissaient le chiffre! Le coupable et Torrès! Et ces deux
hommes ne sont plus!»
Ainsi raisonnait Fragoso. Il était trop évident que sa démarche ne
pourrait aboutir à rien. Et pourtant cette pensée, c'était plus
fort que lui. Une puissance irrésistible le poussait à partir,
bien qu'il ne fût pas même assuré de retrouver la milice de la
Madeira! En effet, elle pouvait être en chasse, dans quelque autre
partie de la province, et alors, pour la rejoindre, il faudrait
plus de temps à Fragoso que celui dont il pouvait disposer! Puis,
enfin, pour arriver à quoi, à quel résultat?
Il n'en est pas moins vrai que, le lendemain 29 août, avant le
lever du soleil, Fragoso, sans prévenir personne, quittait
furtivement la jangada, arrivait à Manao et s'embarquait sur une
de ces nombreuses égariteas qui descendent journellement
l'Amazone.
Et lorsqu'on ne le revit plus à bord, quand il ne reparut pas de
toute cette journée, ce fut un étonnement. Personne, pas même la
jeune mulâtresse, ne pouvait s'expliquer l'absence de ce serviteur
si dévoué dans des circonstances aussi graves!
Quelques-uns purent même se demander, non sans quelque raison, si
le pauvre garçon, désespéré d'avoir personnellement contribué,
lorsqu'il le rencontra à la frontière, à attirer Torrès sur la
jangada, ne s'était pas abandonné à quelque parti extrême!
Mais, si Fragoso pouvait s'adresser un pareil reproche, que devait
donc se dire Benito? Une première fois, à Iquitos, il avait engagé
Torrès à visiter la fazenda. Une deuxième fois, à Tabatinga, il
l'avait conduit à bord de la jangada pour y prendre passage. Une
troisième fois, en le provoquant, en le tuant, il avait anéanti le
seul témoin dont le témoignage pût intervenir en faveur du
condamné! Et alors Benito s'accusait de tout, de l'arrestation de
son père, des terribles éventualités qui en seraient la
conséquence!
En effet, si Torrès eût encore vécu, Benito ne pouvait-il se dire
que, d'une façon ou d'une autre, par commisération ou par intérêt,
l'aventurier eût fini par livrer le document?
Fragoso quittait furtivement la jangada.
À force d'argent, Torrès, que rien ne pouvait compromettre, ne se
serait-il pas décidé à parler? La preuve tant cherchée n'aurait-elle
pas été enfin mise sous les yeux des magistrats? Oui! sans
doute!... Et le seul homme qui eût pu fournir ce témoignage, cet
homme était mort de la main de Benito!
Voilà ce que le malheureux jeune homme répétait à sa mère, à
Manoel, à lui-même! Voilà quelles étaient les cruelles
responsabilités dont sa conscience lui imposait la charge!
Cependant, entre son mari, près duquel elle passait toutes les
heures qui lui étaient accordées, et son fils en proie à un
désespoir qui faisait trembler pour sa raison, la courageuse
Yaquita ne perdait rien de son énergie morale.
On retrouvait en elle la vaillante fille de Magalhaës, la digne
compagne du fazender d'Iquitos.
L'attitude de Joam Dacosta, d'ailleurs, était faite pour la
soutenir dans cette épreuve. Cet homme de coeur, ce puritain
rigide, cet austère travailleur, dont toute la vie n'avait été
qu'une lutte, en était encore à montrer un instant de faiblesse.
Le coup le plus terrible qui l'eût frappé sans l'abattre avait été
la mort du juge Ribeiro, dans l'esprit duquel son innocence ne
laissait pas un doute. N'était-ce pas avec l'aide de son ancien
défenseur qu'il avait eu l'espoir de lutter pour sa
réhabilitation? L'intervention de Torrès dans toute cette affaire,
il ne la regardait que comme secondaire pour lui. Et d'ailleurs ce
document, il n'en connaissait pas l'existence, lorsqu'il s'était
décidé à quitter Iquitos pour venir se remettre à la justice de
son pays. Il n'apportait pour tout bagage que des preuves morales.
Qu'une preuve matérielle se fût inopinément produite au cours de
l'affaire, avant ou après son arrestation, il n'était certainement
pas homme à la dédaigner; mais si, par suite de circonstances
regrettables, cette preuve avait disparu, il se retrouvait dans la
situation où il était en passant la frontière du Brésil, cette
situation d'un homme qui venait dire: «Voilà mon passé, voilà mon
présent, voilà toute une honnête existence de travail et de
dévouement que je vous apporte! Vous avez rendu un premier
jugement inique! Après vingt-trois ans d'exil, je viens me livrer!
Me voici! Jugez-moi!»
La mort de Torrès, l'impossibilité de lire le document retrouvé
sur lui, n'avaient donc pu produire sur Joam Dacosta une
impression aussi vive que sur ses enfants, ses amis, ses
serviteurs, sur tous ceux qui s'intéressaient à lui.
«J'ai foi dans mon innocence, répétait-il à Yaquita, comme j'ai
foi en Dieu! S'il trouve que ma vie est encore utile aux miens et
qu'il faille un miracle pour la sauver, il le fera, ce miracle,
sinon je mourrai! Lui seul, il est le juge!»
Cependant l'émotion s'accentuait dans la ville de Manao avec le
temps qui s'écoulait. Cette affaire était commentée avec une
passion sans égale. Au milieu de cet entraînement de l'opinion
publique que provoque tout ce qui est mystérieux, le document
faisait l'unique objet des conversations. Personne, à la fin de ce
quatrième jour, ne doutait plus qu'il ne renfermât la
justification du condamné.
Il faut dire, d'ailleurs, que chacun avait été mis à même d'en
déchiffrer l'incompréhensible contenu. En effet, le -Diario d'o
Grand Para- l'avait reproduit en fac-similé. Des exemplaires
autographiés venaient d'être répandus en grand nombre, et cela sur
les instances de Manoel, qui ne voulait rien négliger de ce qui
pourrait amener la pénétration de ce mystère, même le hasard, ce
«nom de guerre», a-t-on dit, que prend quelquefois la Providence.
En outre, une récompense montant à la somme de cent contos[16] fut
promise à quiconque découvrirait le chiffre vainement cherché, et
permettrait de lire le document. C'était là une fortune. Aussi que
de gens de toutes classes perdirent le boire, le manger, le
sommeil, à s'acharner sur l'inintelligible cryptogramme.
Jusqu'alors, cependant, tout cela avait été inutile, et il est
probable que les plus ingénieux analystes du monde y auraient
vainement consumé leurs veilles.
Le public avait été avisé, d'ailleurs, que toute solution devait
être adressée sans retard au juge Jarriquez, en sa maison de la
rue de Dieu-le-Fils; mais, le 29 août, au soir, rien n'était
encore arrivé et rien ne devait arriver sans doute!
En vérité, de tous ceux qui se livraient à l'étude de ce casse-tête,
le juge Jarriquez était un des plus à plaindre. Par suite
d'une association d'idées toute naturelle, lui aussi partageait
maintenant l'opinion générale que le document se rapportait à
l'affaire de Tijuco, qu'il avait été écrit de la main même du
coupable et qu'il déchargeait Joam Dacosta. Aussi ne mettait-il
que plus d'ardeur à en chercher la clef. Ce n'était plus
uniquement l'art pour l'art qui le guidait, c'était un sentiment
de justice, de pitié envers un homme frappé d'une injuste
condamnation. S'il est vrai qu'il se fait une dépense d'un certain
phosphore organique dans le travail du cerveau humain, on ne
saurait dire combien le magistrat en avait dépensé de milligrammes
pour échauffer les réseaux de son «sensorium», et, en fin de
compte, ne rien trouver, non, rien!
Et cependant le juge Jarriquez ne songeait pas à abandonner sa
tâche. S'il ne comptait plus maintenant que sur le hasard, il
fallait, il voulait que ce hasard lui vînt en aide! Il cherchait à
le provoquer par tous les moyens possibles et impossibles! Chez
lui, c'était devenu de la frénésie, de la rage, et, ce qui est
pis, de la rage impuissante!
Ce qu'il essaya de nombres différents pendant cette dernière
partie de la journée,--nombres toujours pris arbitrairement--,
ne saurait se concevoir! Ah! s'il avait eu le temps, il n'aurait
pas hésité à se lancer dans les millions de combinaisons que les
dix signes de la numération peuvent former! Il y eût consacré sa
vie tout entière, au risque de devenir fou avant l'année révolue!
Fou! Eh! ne l'était-il pas déjà!
Il eut alors la pensée que le document devait, peut-être, être lu
à l'envers. C'est pourquoi, le retournant et l'exposant à la
lumière, il le reprit de cette façon.
Rien! Les nombres déjà imaginés et qu'il essaya sous cette
nouvelle forme ne donnèrent aucun résultat!
Peut-être fallait-il prendre le document à rebours, et le rétablir
en allant de la dernière lettre à la première, ce que son auteur
pouvait avoir combiné pour en rendre la lecture plus difficile
encore!
Rien! Cette nouvelle combinaison ne fournit qu'une série de
lettres complètement énigmatiques!
À huit heures du soir, le juge Jarriquez, la tête entre les mains,
brisé, épuisé moralement et physiquement, n'avait plus la force de
remuer, de parler, de penser, d'associer une idée à une autre!
Soudain, un bruit se fit entendre en dehors. Presque aussitôt,
malgré ses ordres formels, la porte de son cabinet s'ouvrit
brusquement.
Benito et Manoel étaient devant lui, Benito, effrayant à voir,
Manoel le soutenant, car l'infortuné jeune homme n'avait plus la
force de se soutenir lui-même.
Le magistrat s'était vivement relevé.
«Qu'y a-t-il, messieurs, que voulez-vous? demanda-t-il.
--Le chiffre!... le chiffre! ... s'écria Benito, fou de douleur.
Le chiffre du document! ...
--Le connaissez-vous donc? s'écria le juge Jarriquez.
--Non, monsieur, reprit Manoel. Mais vous?...
--Rien!... rien!
--Rien!» s'écria Benito. Et, au paroxysme du désespoir, tirant
une arme de sa ceinture, il voulut s'en frapper la poitrine. Le
magistrat et Manoel, se jetant sur lui, parvinrent, non sans
peine, à le désarmer.
«Benito, dit le juge Jarriquez d'une voix qu'il voulait rendre
calme, puisque votre père ne peut plus maintenant échapper à
l'expiation d'un crime qui n'est pas le sien, vous avez mieux à
faire qu'à vous tuer!
--Quoi donc?... s'écria Benito.
--Vous avez à tenter de lui sauver la vie!
--Et comment?...
C'est à vous de le deviner, répondit le magistrat, ce n'est pas à
moi de vous le dire!
CHAPITRE SEIZIÈME
DISPOSITIONS PRISES
Le lendemain, 30 août, Benito et Manoel se concertaient. Ils
avaient compris la pensée que le juge n'avait pas voulu formuler
en leur présence. Ils cherchaient maintenant les moyens de faire
évader le condamné que menaçait le dernier supplice.
Il n'y avait pas autre chose à faire.
En effet, il n'était que trop certain que, pour les autorités de
Rio de Janeiro, le document indéchiffré n'offrirait aucune valeur,
qu'il serait lettre morte, que le premier jugement qui avait
déclaré Joam Dacosta coupable de l'attentat de Tijuco ne serait
pas réformé, et que l'ordre d'exécution arriverait inévitablement,
puisque, dans l'espèce, aucune commutation de peine n'était
possible.
Donc, encore une fois, Joam Dacosta ne devait pas hésiter à se
soustraire par la fuite à l'arrêt qui le frappait injustement.
Entre les deux jeunes gens, il fut d'abord convenu que le secret
de ce qu'ils allaient faire serait absolument gardé; que ni
Yaquita, ni Minha ne seraient mises au courant de leurs
tentatives. Ce serait peut-être leur donner un dernier espoir qui
ne se réaliserait pas! Qui sait si, par suite de circonstances
imprévues, cet essai d'évasion n'échouerait pas misérablement!
La présence de Fragoso eût été précieuse, sans doute, en cette
occasion. Ce garçon, avisé et dévoué, serait venu bien utilement
en aide aux deux jeunes gens; mais Fragoso n'avait pas reparu.
Lina, interrogée à son sujet, n'avait pu dire ce qu'il était
devenu, ni pourquoi il avait quitté la jangada, sans même l'en
prévenir.
Et certainement, si Fragoso avait pu prévoir que les choses en
viendraient à ce point, il n'aurait pas abandonné la famille
Dacosta pour tenter une démarche qui ne paraissait pouvoir donner
aucun résultat sérieux. Oui! mieux eût valu aider à l'évasion du
condamné que de se mettre à la recherche des anciens compagnons de
Torrès!
Mais Fragoso n'était pas là, et il fallait forcément se passer de
son concours.
Benito et Manoel, dès l'aube, quittèrent donc la jangada et se
dirigèrent vers Manao. Ils arrivèrent rapidement à la ville et
s'enfoncèrent dans les étroites rues, encore désertes à cette
heure. En quelques minutes, tous deux se trouvaient devant la
prison, et ils parcouraient en tous sens ces terrains vagues, sur
lesquels se dressait l'ancien couvent qui servait de maison
d'arrêt.
C'était la disposition des lieux qu'il convenait d'étudier avec le
plus grand soin.
Dans un angle du bâtiment s'ouvrait, à vingt-cinq pieds au-dessus
du sol, la fenêtre de la cellule dans laquelle Joam Dacosta était
enfermé. Cette fenêtre était défendue par une grille de fer en
assez mauvais état, qu'il serait facile de desceller ou de scier,
si l'on pouvait s'élever à sa hauteur. Les pierres du mur mal
jointes, effritées en maints endroits, offraient de nombreuses
saillies qui devaient assurer au pied un appui solide, s'il était
possible de se hisser au moyen d'une corde. Or, cette corde, en la
lançant adroitement, peut-être parviendrait-on à la tourner à l'un
des barreaux de la grille, dégagé de son alvéole, qui formait
crochet à l'extérieur. Cela fait, un ou deux barreaux étant
enlevés de manière à pouvoir livrer passage à un homme, Benito et
Manoel n'auraient plus qu'à s'introduire dans la chambre du
prisonnier, et l'évasion s'opérerait sans grandes difficultés, au
moyen de la corde attachée à l'armature de fer. Pendant la nuit
que l'état du ciel devait rendre très obscure, aucune de ces
manoeuvres ne serait aperçue, et Joam Dacosta, avant le jour,
pourrait être en sûreté.
Durant une heure, Manoel et Benito, allant et venant, de manière à
ne pas attirer l'attention, prirent leurs relèvements avec une
précision extrême, tant sur la situation de la fenêtre et la
disposition de l'armature que sur l'endroit qui serait le mieux
choisi pour lancer la corde.
«Cela est convenu ainsi, dit alors Manoel. Mais Joam Dacosta
devra-t-il être prévenu?
--Non, Manoel! Ne lui donnons pas plus que nous ne l'avons donné
à ma mère le secret d'une tentative qui peut échouer!
--Nous réussirons, Benito! répondit Manoel. Cependant il faut
tout prévoir, et au cas où l'attention du gardien-chef de la
prison serait attirée au moment de l'évasion...
--Nous aurons tout l'or qu'il faudra pour acheter cet homme!
répondit Benito.
--Bien, répondit Manoel. Mais, une fois notre père hors de la
prison, il ne peut rester caché ni dans la ville ni sur la
jangada. Où devra-t-il chercher refuge?»
C'était la seconde question à résoudre, question très grave, et
voici comment elle le fut.
À cent pas de la prison, le terrain vague était traversé par un de
ces canaux qui se déversent au-dessous de la ville dans le rio
Negro. Ce canal offrait donc une voie facile pour gagner le
fleuve, à la condition qu'une pirogue vînt y attendre le fugitif.
Du pied de la muraille au canal, il aurait à peine cent pas à
parcourir.
Benito et Manoel décidèrent donc que l'une des pirogues de la
jangada déborderait vers huit heures du soir sous la conduite du
pilote Araujo et de deux robustes pagayeurs. Elle remonterait le
rio Negro, s'engagerait dans le canal, se glisserait à travers le
terrain vague, et là, cachée sous les hautes herbes des berges,
elle se tiendrait pendant toute la nuit à la disposition du
prisonnier.
Mais, une fois embarqué, où conviendrait-il que Joam Dacosta
cherchât refuge?
Ce fut là l'objet d'une dernière résolution qui fut prise par les
deux jeunes gens, après que le pour et le contre de la question
eurent été minutieusement pesés.
Retourner à Iquitos, c'était suivre une route difficile, pleine de
périls. Ce serait long en tout cas, soit que le fugitif se jetât à
travers la campagne, soit qu'il remontât ou descendît le cours de
l'Amazone. Ni cheval, ni pirogue ne pouvaient le mettre assez
rapidement hors d'atteinte. La fazenda, d'ailleurs, ne lui
offrirait plus une retraite sûre. En y rentrant, il ne serait pas
le fazender Joam Garral, il serait le condamné Joam Dacosta,
toujours sous une menace d'extradition, et il ne devait plus
songer à y reprendre sa vie d'autrefois.
S'enfuir par le rio Negro jusque dans le nord de la province, ou
même en dehors des possessions brésiliennes, ce plan exigeait plus
de temps que celui dont pouvait disposer Joam Dacosta, et son
premier soin devait être de se soustraire à des poursuites
immédiates.
Redescendre l'Amazone? Mais les postes, les villages, les villes
abondaient sur les deux rives du fleuve. Le signalement du
condamné serait envoyé à tous les chefs de police. Il courrait
donc le risque d'être arrêté, bien avant d'avoir atteint le
littoral de l'Atlantique. L'eût-il atteint, où et comment se
cacher, en attendant une occasion de s'embarquer pour mettre toute
une mer entre la justice et lui?
Ces divers projets examinés, Benito et Manoel reconnurent que ni
les uns ni les autres n'étaient praticables. Un seul offrait
quelque chance de salut.
C'était celui-ci: au sortir de la prison, s'embarquer dans la
pirogue, suivre le canal jusqu'au rio Negro, descendre cet
affluent sous la conduite du pilote, atteindre le confluent des
deux cours d'eau, puis se laisser aller au courant de l'Amazone en
longeant sa rive droite, pendant une soixantaine de milles,
naviguant la nuit, faisant halte le jour, et gagner ainsi
l'embouchure de la Madeira.
Ce tributaire, qui descend du versant de la Cordillère, grossi
d'une centaine de sous-affluents, est une véritable voie fluviale
ouverte jusqu'au coeur même de la Bolivie. Une pirogue pouvait
donc s'y aventurer, sans laisser aucune trace de son passage, et
se réfugier en quelque localité, bourgade on hameau, situé au-delà
de la frontière brésilienne.
Là, Joam Dacosta serait relativement en sûreté; là, il pourrait,
pendant plusieurs mois, s'il le fallait, attendre une occasion de
rallier le littoral du Pacifique et de prendre passage sur un
navire en partance dans l'un des ports de la côte. Que ce navire
le conduisît dans un des États de l'Amérique du Nord, il était
sauvé. Il verrait ensuite s'il lui conviendrait de réaliser toute
sa fortune, de s'expatrier définitivement et d'aller chercher
au-delà des mers, dans l'ancien monde, une dernière retraite pour y
finir cette existence si cruellement et si injustement agitée.
Partout où il irait, sa famille le suivrait sans une hésitation,
sans un regret, et, dans sa famille, il fallait comprendre Manoel,
qui serait lié à lui par d'indissolubles liens. C'était là une
question qui n'avait même plus à être discutée.
«Partons, dit Benito. Il faut que tout soit prêt avant la nuit, et
nous n'avons pas un instant à perdre.»
Les deux jeunes gens revinrent à bord en suivant la berge du canal
jusqu'au rio Negro. Ils s'assurèrent ainsi que le passage de la
pirogue y serait parfaitement libre, qu'aucun obstacle barrage
d'écluse on navire en réparation, ne pouvait l'arrêter. Puis,
descendant la rive gauche de l'affluent, en évitant les rues déjà
fréquentées de la ville, ils arrivèrent au mouillage de la
jangada.
Le premier soin de Benito fut de voir sa mère. Il se sentait assez
maître de lui-même pour ne rien laisser paraître des inquiétudes
qui le dévoraient. Il voulait la rassurer, lui dire que tout
espoir n'était pas perdu, que le mystère du document allait être
éclairci, qu'en tout cas l'opinion publique était pour Joam
Dacosta, et que, devant ce soulèvement qui se faisait en sa
faveur, la justice accorderait tout le temps nécessaire, pour que
la preuve matérielle de son innocence fût enfin produite.
«Oui! mère, oui! ajouta-t-il, avant demain, sans doute, nous
n'aurons plus rien à craindre pour notre père!
Dieu t'entende! mon fils», répondit Yaquita, dont les yeux étaient
si interrogateurs, que Benito put à peine en soutenir le regard.
De son côté, et comme par un commun accord, Manoel avait tenté de
rassurer Minha, en lui répétant que le juge Jarriquez, convaincu
de la non-culpabilité de Joam Dacosta, tenterait de le sauver par
tous les moyens en son pouvoir.
«Je veux vous croire, Manoel!» avait répondu la jeune fille, qui
ne put retenir ses pleurs.
Et Manoel avait brusquement quitté Minha. Des larmes allaient
aussi remplir ses yeux et protester contre ces paroles d'espérance
qu'il venait de faire entendre!
D'ailleurs, le moment était venu d'aller faire au prisonnier sa
visite quotidienne, et Yaquita, accompagnée de sa fille, se
dirigea rapidement vers Manao.
Pendant une heure, les deux jeunes gens s'entretinrent avec le
pilote Araujo. Ils lui firent connaître dans tous ses détails le
plan qu'ils avaient arrêté, et ils le consultèrent aussi bien au
sujet de l'évasion projetée que sur les mesures qu'il conviendrait
de prendre ensuite pour assurer la sécurité du fugitif.
Araujo approuva tout. Il se chargea, la nuit venue, sans exciter
aucune défiance, de conduire la pirogue à travers le canal, dont
il connaissait parfaitement le tracé jusqu'à l'endroit où il
devait attendre l'arrivée de Joam Dacosta. Regagner ensuite
l'embouchure du rio Negro n'offrirait aucune difficulté, et la
pirogue passerait inaperçue au milieu des épaves qui en
descendaient incessamment le cours.
Sur la question de suivre l'Amazone jusqu'au confluent de la
Madeira, Araujo ne souleva, non plus, aucune objection. C'était
aussi son opinion qu'on ne pouvait prendre un meilleur parti. Le
cours de la Madeira lui était connu sur un espace de plus de cent
milles. Au milieu de ces provinces peu fréquentées, si, par
impossible, les poursuites étaient dirigées dans cette direction,
on pourrait les déjouer facilement, dût-on s'enfoncer jusqu'au
centre de la Bolivie, et, pour peu que Joam Dacosta persistât à
vouloir s'expatrier, son embarquement s'opérerait avec moins de
danger sur le littoral du Pacifique que sur celui de l'Atlantique.
L'approbation d'Araujo était bien faite pour rassurer les deux
jeunes gens. Ils avaient confiance dans le bon sens pratique du
pilote, et ce n'était pas sans raison. Quant au dévouement de ce
brave homme, à cet égard, pas de doute possible. Il eût
certainement risqué sa liberté ou sa vie pour sauver le fazender
d'Iquitos.
Araujo s'occupa immédiatement, mais dans le plus grand secret, des
préparatifs qui lui incombaient en cette tentative d'évasion. Une
forte somme en or lui fut remise par Benito, afin de parer à
toutes les éventualités pendant le voyage sur la Madeira. Il fit
ensuite préparer la pirogue, en annonçant son intention d'aller à
la recherche de Fragoso, qui n'avait pas reparu, et sur le sort
duquel tous ses compagnons avaient lieu d'être très inquiets.
Puis, lui-même, il disposa dans l'embarcation des provisions pour
plusieurs jours, et, en outre, les cordes et outils que les deux
jeunes gens y devaient venir prendre, lorsqu'elle serait arrivée à
l'extrémité du canal, à l'heure et à l'endroit convenus.
Ces préparatifs n'éveillèrent pas autrement l'attention du
personnel de la jangada. Les deux robustes noirs que le pilote
choisit pour pagayeurs ne furent même pas mis dans le secret de la
tentative. Cependant on pouvait absolument compter sur eux.
Lorsqu'ils apprendraient à quelle oeuvre de salut ils allaient
coopérer, lorsque Joam Dacosta, libre enfin, serait confié à leurs
soins, Araujo savait bien qu'ils étaient gens à tout oser, même à
risquer leur vie pour sauver la vie de leur maître.
Dans l'après-midi, tout était prêt pour le départ. Il n'y avait
plus qu'à attendre la nuit.
Mais, avant d'agir, Manoel voulut revoir une dernière fois le juge
Jarriquez. Peut-être le magistrat aurait-il quelque chose de
nouveau à lui apprendre sur le document.
Benito, lui, préféra rester Sur la jangada, afin d'y attendre le
retour de sa mère et de sa soeur.
Manoel se rendit donc seul à la maison du juge Jarriquez, et il
fut reçu immédiatement.
Le magistrat, dans ce cabinet qu'il ne quittait plus, était
toujours en proie à la même surexcitation. Le document, froissé
par ses doigts impatients, était toujours là, sur sa table, sous
ses yeux.
«Monsieur, lui dit Manoel, dont la voix tremblait en formulant
cette question, avez-vous reçu de Rio de Janeiro?...
--Non... répondit le juge Jarriquez, l'ordre n'est pas arrivé...
mais d'un moment à l'autre!...
--Et le document?
--Rien! s'écria le juge Jarriquez. Tout ce que mon imagination a
pu me suggérer... je l'ai essayé... et rien!
--Rien!
--Si, cependant! j'y ai clairement vu un mot dans ce document...
un seul!...
--Et ce mot? s'écria Manoel. Monsieur... quel est ce mot?
--Fuir!»
Manoel, sans répondre, pressa la main que lui tendait le juge
Jarriquez, et revint à la jangada pour y attendre le moment
d'agir.
CHAPITRE DIX-SEPTIÈME
LA DERNIÈRE NUIT
La visite de Yaquita, accompagnée de sa fille, avait été ce
qu'elle était toujours, pendant ces quelques heures que les deux
époux passaient chaque jour l'un près de l'autre. En présence de
ces deux êtres si tendrement aimés, le coeur de Joam Dacosta avait
peine à ne pas déborder. Mais le mari, le père, se contenait.
C'était lui qui relevait ces deux pauvres femmes, qui leur rendait
un peu de cet espoir, dont il lui restait cependant si peu. Toutes
deux arrivaient avec l'intention de ranimer le moral du
prisonnier. Hélas! plus que lui, elles avaient besoin d'être
soutenues; mais, en le voyant si ferme, la tête si haute au milieu
de tant d'épreuves, elles se reprenaient à espérer.
Ce jour-là encore, Joam leur avait fait entendre d'encourageantes
paroles. Cette indomptable énergie, il la puisait non seulement
dans le sentiment de son innocence, mais aussi dans la foi en ce
Dieu qui a mis une part de sa justice au coeur des hommes. Non!
Joam Dacosta ne pouvait être frappé pour le crime de Tijuco!
Presque jamais, d'ailleurs, il ne parlait du document. Qu'il fût
apocryphe ou non, qu'il fût de la main de Torrès ou écrit par
l'auteur réel de l'attentat, qu'il contînt ou ne contînt pas la
justification tant cherchée, ce n'était pas sur cette douteuse
hypothèse que Joam Dacosta prétendait s'appuyer. Non! il se
regardait comme le meilleur argument de sa cause, et c'était à
toute sa vie de travail et d'honnêteté qu'il avait voulu donner la
tâche de plaider pour lui!
Ce soir-là donc, la mère et la fille, relevées par ces viriles
paroles qui les pénétraient jusqu'au plus profond de leur être,
s'étaient retirées plus confiantes qu'elles ne l'avaient été
depuis l'arrestation. Le prisonnier les avait une dernière fois
pressées sur son coeur avec un redoublement de tendresse. Il
semblait qu'il eût ce pressentiment que le dénouement de cette
affaire, quel qu'il fût, était prochain.
Joam Dacosta, demeuré seul, resta longtemps immobile. Ses bras
reposaient sur une petite table et soutenaient sa tête.
Que se passait-il en lui? Était-il arrivé à cette conviction que
la justice humaine, après avoir failli une première fois,
prononcerait enfin son acquittement?
Oui! il espérait encore! Avec le rapport du juge Jarriquez
établissant son identité, il savait que ce mémoire justificatif,
qu'il avait écrit avec tant de conviction, devait être à Rio de
Janeiro, entre les mains du chef suprême de la justice.
On le sait, ce mémoire, c'était l'histoire de sa vie depuis son
entrée dans les bureaux de l'arrayal diamantin jusqu'au moment où
la jangada s'était arrêtée aux portes de Manao.
Joam Dacosta repassait alors en son esprit toute son existence. Il
revivait dans son passé, depuis l'époque à laquelle, orphelin, il
était arrivé à Tijuco. Là, par son zèle, il s'était élevé dans la
hiérarchie des bureaux du gouverneur général, où il avait été
admis bien jeune encore. L'avenir lui souriait; il devait arriver
à quelque haute position!... Puis, tout à coup, cette catastrophe:
le pillage du convoi de diamants, le massacre des soldats de
l'escorte, les soupçons se portant sur lui, comme sur le seul
employé qui eût pu divulguer le secret du départ, son arrestation,
sa comparution devant le jury, sa condamnation, malgré tous les
efforts de son avocat, les dernières heures écoulées dans la
cellule des condamnés à mort de la prison de Villa-Rica, son
évasion accomplie dans des conditions qui dénotaient un courage
surhumain, sa fuite à travers les provinces du Nord, son arrivée à
la frontière péruvienne, puis l'accueil qu'avait fait au fugitif,
dénué de ressources et mourant de faim, l'hospitalier fazender
Magalhaës!
Le prisonnier revoyait tous ces événements, qui avaient si
brutalement brisé sa vie! Et alors, abstrait dans ses pensées,
perdu dans ses souvenirs, il n'entendait pas un bruit particulier
qui se produisait sur le mur extérieur du vieux couvent, ni les
secousses d'une corde accrochée aux barreaux de sa fenêtre, ni le
grincement de l'acier mordant le fer, qui eussent attiré
l'attention d'un homme moins absorbé.
Non, Joam Dacosta continuait à revivre au milieu des années de sa
jeunesse, après son arrivée dans la province péruvienne. Il se
revoyait à la fazenda, le commis, puis l'associé du vieux
Portugais, travaillant à la prospérité de l'établissement
d'Iquitos.
Ah! pourquoi, dès le début, n'avait-il pas tout dit à son
bienfaiteur! Celui-là n'aurait pas douté de lui! C'était la seule
faute qu'il eût à se reprocher! Pourquoi n'avait-il pas avoué ni
d'où il venait, ni qui il était,--surtout au moment où Magalhaës
avait mis dans sa main la main de sa fille, qui n'eût jamais voulu
voir en lui l'auteur de cet épouvantable crime!
En ce moment, le bruit, à l'extérieur, fut assez fort pour attirer
l'attention du prisonnier.
Joam Dacosta releva un instant la tête. Ses yeux se dirigèrent
vers la fenêtre, mais avec ce regard vague qui est comme
inconscient, et, un instant après, son front retomba dans ses
mains. Sa pensée l'avait encore ramené à Iquitos.
Là, le vieux fazender était mourant. Avant de mourir, il voulait
que l'avenir de sa fille fût assuré, que son associé fût l'unique
maître de cet établissement, devenu si prospère sous sa direction.
Joam Dacosta devait-il parler alors?... Peut-être!... Il ne l'osa
pas!... Il revit cet heureux passé près de Yaquita, la naissance
de ses enfants, tout le bonheur de cette existence que troublaient
seuls les souvenirs de Tijuco et les remords de n'avoir pas avoué
son terrible secret!
L'enchaînement de ces faits se reproduisait ainsi dans le cerveau
de Joam Dacosta avec une netteté, une vivacité surprenantes.
Il se retrouvait, maintenant, au moment où le mariage de sa fille
Minha avec Manoel allait être décidé! Pouvait-il laisser
s'accomplir cette union sous un faux nom, sans faire connaître à
ce jeune homme les mystères de sa vie? Non!
Aussi s'était-il résolu, sur l'avis du juge Ribeiro, à venir
réclamer la révision de son procès, à provoquer la réhabilitation
qui lui était due. Il était parti avec tous les siens, et alors
venait l'intervention de Torrès, l'odieux marché proposé par ce
misérable, le refus indigné du père de livrer sa fille pour sauver
son honneur et sa vie, puis la dénonciation, puis
l'arrestation!...
En ce moment, la fenêtre, violemment repoussée du dehors, s'ouvrit
brusquement.
Joam Dacosta se redressa; les souvenirs de son passé s'évanouirent
comme une ombre.
Benito avait sauté dans la chambre, il était devant son père, et,
un instant après, Manoel, franchissant la baie qui avait été
dégagée de ses barreaux, apparaissait près de lui.
Joam Dacosta allait jeter un cri de surprise; Benito ne lui en
laissa pas le temps.
«Mon père, dit-il, voici cette fenêtre dont la grille est
brisée!... Une corde pend jusqu'au sol!... Une pirogue attend dans
le canal, à cent pas d'ici!... Araujo est là pour la conduire loin
de Manao, sur l'autre rive de l'Amazone, où vos traces ne pourront
être retrouvées!... Mon père, il faut fuir à l'instant!... Le juge
lui-même nous en a donné le conseil!
--Il le faut! ajouta Manoel.
--Fuir! moi!... Fuir une seconde fois!... Fuir encore!...
Et, les bras croisés, la tête haute, Joam Dacosta recula lentement
jusqu'au fond de la chambre.
«Jamais!» dit-il d'une voix si ferme que Benito et Manoel
restèrent interdits.
Les deux jeunes gens ne s'attendaient pas à cette résistance.
Jamais ils n'auraient pu penser que les obstacles à cette évasion
viendraient du prisonnier lui-même.
Benito s'avança vers son père, et, le regardant bien en face, il
lui prit les deux mains, non pour l'entraîner, mais pour qu'il
l'entendît et se laissât convaincre.
«Jamais, avez-vous dit, mon père?
Jamais.
--Mon père, dit alors Manoel,--moi aussi j'ai le droit de vous
donner ce nom--, mon père, écoutez-nous! Si nous vous disons
qu'il faut fuir sans perdre un seul instant, c'est que, si vous
restiez, vous seriez coupable envers les autres, envers vous-même!
--Rester, reprit Benito, c'est attendre la mort, mon père!
L'ordre d'exécution peut arriver d'un moment à l'autre! Si vous
croyez que la justice des hommes reviendra sur un jugement inique,
si vous pensez qu'elle réhabilitera celui qu'elle a condamné il y
a vingt ans, vous vous trompez! Il n'y a plus d'espoir! Il faut
fuir!... Fuyez!»
Par un mouvement irrésistible, Benito avait saisi son père, et il
l'entraîna vers la fenêtre.
Joam Dacosta se dégagea de l'étreinte de son fils, et recula une
seconde fois.
«Fuir! répondit-il, du ton d'un homme dont la résolution est
inébranlable, mais c'est me déshonorer et vous déshonorer avec
moi! Ce serait comme un aveu de ma culpabilité! Puisque je suis
librement venu me remettre à la disposition des juges de mon pays,
je dois attendre leur décision, quelle qu'elle soit, et je
l'attendrai!
--Mais les présomptions sur lesquelles vous vous appuyez ne
peuvent suffire, reprit Manoel, et la preuve matérielle de votre
innocence nous manque jusqu'ici! Si nous vous répétons qu'il faut
fuir, c'est que le juge Jarriquez lui-même nous l'a dit! Vous
n'avez plus maintenant que cette chance d'échapper à la mort!
--Je mourrai donc! répondit Joam Dacosta d'une voix, calme. Je
mourrai en protestant contre le jugement qui me condamne! Une
première fois, quelques heures avant l'exécution, j'ai fui! Oui!
j'étais jeune alors, j'avais toute une vie devant moi pour
combattre l'injustice des hommes! Mais me sauver maintenant,
recommencer cette misérable existence d'un coupable qui se cache
sous un faux nom, dont tous les efforts sont employés à dépister
les poursuites de la police; reprendre cette vie d'anxiété que
j'ai menée depuis vingt-trois ans, en vous obligeant à la partager
avec moi; attendre chaque jour une dénonciation qui arriverait tôt
ou tard, et une demande d'extradition qui viendrait m'atteindre
jusqu'en pays étranger! est-ce que ce serait vivre! Non! jamais!
--Mon père, reprit Benito, dont la tête menaçait de s'égarer
devant cette obstination, vous fuirez! Je le veux!...» Et il avait
saisi Joam Dacosta, et il cherchait, par force, à l'entraîner vers
la fenêtre. «Non!... non!...
Vous voulez donc me rendre fou!
Mon fils, s'écria Joam Dacosta, laisse-moi!... Une fois déjà, je
me suis échappé de la prison de Villa-Rica, et l'on a dû croire
que je fuyais une condamnation justement méritée! Oui! on a dû le
croire! Eh bien, pour l'honneur du nom que vous portez, je ne
recommencerai pas!»
Benito était tombé aux genoux de son père! Il lui tendait les
mains... Il le suppliait...
«Mais cet ordre, mon père, répétait-il, cet ordre peut arriver
aujourd'hui... À l'instant... et il contiendra la sentence de
mort!
L'ordre serait arrivé, que ma détermination ne changerait pas!
Non, mon fils! Joam Dacosta coupable pourrait fuir! Joam Dacosta
innocent ne fuira pas!»
La scène qui suivit ces paroles fut déchirante. Benito luttait
contre son père. Manoel, éperdu, se tenait près de la fenêtre,
prêt à enlever le prisonnier, lorsque la porte de la cellule
s'ouvrit.
Sur le seuil apparut le chef de police, accompagné du gardien-chef
de la prison et de quelques soldats.
Le chef de police comprit qu'une tentative d'évasion venait d'être
faite, mais il comprit aussi à l'attitude du prisonnier que
c'était lui qui n'avait pas voulu fuir! Il ne dit rien. La plus
profonde pitié se peignit sur sa figure. Sans doute, lui aussi,
comme le juge Jarriquez, il aurait voulu que Joam Dacosta se fût
échappé de cette prison?
Il était trop tard!
Le chef de police, qui tenait un papier à la main, s'avança vers
le prisonnier.
«Avant tout, lui dit Joam Dacosta, laissez-moi vous affirmer,
monsieur, qu'il n'a tenu qu'à moi de fuir, mais que je ne l'ai pas
voulu!»
Le chef de police baissa un instant la tête; puis d'une voix qu'il
essayait en vain de raffermir: «Joam Dacosta, dit-il, l'ordre
vient d'arriver à l'instant du chef suprême de la justice de Rio
de Janeiro.
Ah! mon père! s'écrièrent Manoel et Benito.
Cet ordre, demanda Joam Dacosta, qui venait de croiser les bras
sur sa poitrine, cet ordre porte l'exécution de la sentence?
--Oui!
--Et ce sera?...
--Pour demain!»
Benito s'était jeté sur son père. Il voulait encore une fois
l'entraîner hors de cette cellule... Il fallut que des soldats
vinssent arracher le prisonnier à cette dernière étreinte.
Puis, sur un signe du chef de police, Benito et Manoel furent
emmenés au-dehors. Il fallait mettre un terme à cette lamentable
scène, qui avait déjà trop duré.
«Monsieur, dit alors le condamné, demain matin, avant l'heure de
l'exécution, pourrai-je passer quelques instants avec le padre
Passanha que je vous prie de faire prévenir?
Il sera prévenu.
--Me sera-t-il permis de voir ma famille, d'embrasser une
dernière fois ma femme et mes enfants?
--Vous les verrez.
--Je vous remercie, monsieur, répondit Joam Dacosta. Et
maintenant, faites garder cette fenêtre! Il ne faut pas qu'on
m'arrache d'ici malgré moi!»
Cela dit, le chef de police, après s'être incliné, se retira avec
le gardien et les soldats. Le condamné, qui n'avait plus
maintenant que quelques heures à vivre, resta seul.
CHAPITRE DIX-HUITIÈME
FRAGOSO
Ainsi donc l'ordre était arrivé, et, comme le juge Jarriquez le
prévoyait, c'était un ordre qui portait exécution immédiate de la
sentence prononcée contre Joam Dacosta. Aucune preuve n'avait pu
être produite. La justice devait avoir son cours.
C'était le lendemain même, 31 août, à neuf heures du matin, que le
condamné devait périr par le gibet.
La peine de mort, au Brésil, est le plus généralement commuée, à
moins qu'il s'agisse de l'appliquer aux noirs; mais, cette fois,
elle allait frapper un blanc.
Telles sont les dispositions pénales en matière de crimes relatifs
à l'arrayal diamantin, pour lesquels, dans un intérêt public, la
loi n'a voulu admettre aucun recours en grâce.
Rien ne pouvait donc plus sauver Joam Dacosta. C'était non
seulement la vie, mais l'honneur qu'il allait perdre.
Or, ce 31 août, dès le matin, un homme accourait vers Manao de
toute la vitesse de son cheval, et telle avait été la rapidité de
sa course, qu'à un demi-mille de la ville la courageuse bête
tombait, incapable de se porter plus avant.
Le cavalier n'essaya même pas de relever sa monture. Évidemment il
lui avait demandé et il avait obtenu d'elle plus que le possible,
et, malgré l'état d'épuisement où il se trouvait lui-même, il
s'élança dans la direction de la ville.
Cet homme venait des provinces de l'est en suivant la rive gauche
du fleuve. Toutes ses économies avaient été employées à l'achat de
ce cheval, qui, plus rapide que ne l'eût été une pirogue obligée
de remonter le courant de l'Amazone, venait de le ramener à Manao.
C'était Fragoso.
Un homme accourait vers Manao.
Le courageux garçon avait-il donc réussi dans cette entreprise
dont il n'avait parlé à personne? Avait-il retrouvé la milice à
laquelle appartenait Torrès? Avait-il découvert quelque secret qui
pouvait encore sauver Joam Dacosta?
Il ne savait pas au juste; mais, en tout cas, il avait une extrême
hâte de communiquer au juge Jarriquez ce qu'il venait d'apprendre
pendant cette courte excursion.
Voici ce qui s'était passé:
Fragoso ne s'était point trompé, lorsqu'il avait reconnu en Torrès
un des capitaines de cette milice qui opérait dans les provinces
riveraines de la Madeira.
Il partit donc, et, en arrivant à l'embouchure de cet affluent, il
apprit que le chef de ces «capitaës do mato» se trouvait alors aux
environs.
Fragoso, sans perdre une heure, se mit à sa recherche, et, non
sans peine, il parvint à le rejoindre.
Aux questions que Fragoso lui posa, le chef de la milice n'hésita
pas à répondre. À propos de la demande très simple qui lui fut
faite, il n'avait, d'ailleurs, aucun intérêt à se taire.
Et, en effet les trois seules questions que lui adressa Fragoso
furent celles-ci:
«Le capitaine des bois Torrès n'appartenait-il pas, il y a
quelques mois, à votre milice?
Oui.
À cette époque, n'avait-il pas pour camarade intime un de vos
compagnons qui est mort récemment?
--En effet.
--Et cet homme se nommait?...
--Ortega.»
Voilà tout ce qu'avait appris Fragoso. Ces renseignements étaient-ils
de nature à modifier la situation de Joam Dacosta? Ce n'était
vraiment pas supposable.
Fragoso, le comprenant bien, insista donc près du chef de la
milice pour savoir s'il connaissait cet Ortega, s'il pouvait lui
apprendre d'où il venait, et lui donner quelques renseignements
sur son passé. Cela ne laissait pas d'avoir une véritable
importance, puisque cet Ortega, au dire de Torrès, était le
véritable auteur du crime de Tijuco.
Mais, malheureusement, le chef de la milice ne put donner aucun
renseignement à cet égard.
Ce qui était certain, c'est que cet Ortega appartenait depuis bien
des années à la milice; qu'une étroite camaraderie s'était nouée
entre Torrès et lui, qu'on les voyait toujours ensemble, et que
Torrès le veillait à son chevet lorsqu'il rendit le dernier
soupir.
Voilà tout ce que savait à ce sujet le chef de la milice, et il ne
pouvait en dire davantage.
Fragoso dut donc se contenter de ces insignifiants détails, et il
repartit aussitôt.
Mais, si le dévoué garçon n'apportait pas la preuve que cet Ortega
fût l'auteur du crime de Tijuco, de la démarche qu'il venait de
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