Une heure de repos fut accordée aux Indiens. Pendant ce temps, ils
prirent quelque nourriture, puis se remirent à la besogne.
Cette fois, les quatre embarcations, dirigées chacune par le
pilote, par Benito, par Fragoso, par Manoel, se partagèrent en
quatre zones tout l'espace compris entre l'embouchure du rio Negro
et le barrage de Frias. Il s'agissait maintenant d'explorer le lit
du fleuve. Or, en de certains endroits, la manoeuvre des gaffes ne
parut pas devoir être suffisante pour bien fouiller le fond
lui-même. C'est pourquoi des sortes de dragues, ou plutôt de herses,
faites de pierres et de ferraille, enfermées dans un solide filet,
furent installées à bord, et, tandis que les embarcations étaient
poussées perpendiculairement aux rives, on immergea ces râteaux
qui devaient racler le fond en tous sens.
Ce fut à cette besogne difficile que Benito et ses compagnons
s'employèrent jusqu'au soir. Les ubas et les pirogues, manoeuvrées
à la pagaie, se promenèrent à la surface du fleuve dans tout le
bassin que terminait en aval le barrage de Frias.
Il y eut bien des instants d'émotion, pendant cette période des
travaux, lorsque les herses, accrochées à quelque objet du fond,
faisaient résistance. On les halait alors, mais, au lieu du corps
si avidement recherché, elles ne ramenaient que quelques lourdes
pierres ou des paquets d'herbages qu'elles arrachaient de la
couche de sable.
Cependant personne ne songeait à abandonner l'exploration
entreprise. Tous s'oubliaient pour cette oeuvre de salut. Benito,
Manoel, Araujo n'avaient point à exciter les Indiens ni à les
encourager. Ces braves gens savaient qu'ils travaillaient pour le
fazender d'Iquitos, pour l'homme qu'ils aimaient, pour le chef de
cette grande famille, qui comprenait dans une même égalité les
maîtres et les serviteurs!
Oui! s'il le fallait, sans songer à la fatigue, on passerait la
nuit à sonder le fond de ce bassin. Ce que valait chaque minute
perdue, tous ne le savaient que trop.
Et pourtant, un peu avant que le soleil eût disparu, Araujo,
trouvant inutile de continuer cette opération dans l'obscurité,
donna le signal de ralliement aux embarcations, et elles revinrent
au confluent du rio Negro, de manière à regagner la jangada.
L'oeuvre, si minutieusement et si intelligemment qu'elle eût été
conduite, n'avait pas abouti!
Manoel et Fragoso, en revenant, n'osaient causer de cet insuccès
devant Benito. Ne devaient-ils pas craindre que le découragement
ne le poussât à quelque acte de désespoir!
Mais ni le courage, ni le sang-froid ne devaient plus abandonner
ce jeune homme. Il était résolu à aller jusqu'au bout dans cette
suprême lutte pour sauver l'honneur et la vie de son père, et ce
fut lui qui interpella ses compagnons en disant:
«À demain! Nous recommencerons, et dans de meilleures conditions,
si cela est possible!
--Oui, répondit Manoel, tu as raison, Benito. Il y a mieux à
faire! Nous ne pouvons avoir la prétention d'avoir entièrement
exploré ce bassin au bas des rives et sur toute l'étendue du fond!
--Non! nous ne le pouvons pas, répondit Araujo, et je maintiens
ce que j'ai dit, c'est que le corps de Torrès est là, c'est qu'il
est là, parce qu'il n'a pu être entraîné, parce qu'il n'a pu
passer le barrage de Frias, parce qu'il faut plusieurs jours pour
qu'il remonte à la surface et puisse être emporté en aval! Oui! il
y est, et que jamais dame-jeanne de tafia ne s'approche de mes
lèvres si je ne le retrouve pas!»
Cette affirmation, dans la bouche du pilote, avait une grande
valeur, et elle était de nature à rendre l'espoir.
Cependant Benito, qui ne voulait plus se payer de mots et
préférait voir les choses telles qu'elles étaient, crut devoir
répondre:
«Oui, Araujo, le corps de Torrès est encore dans ce bassin, et
nous le retrouverons, si...
Si?... fit le pilote.
S'il n'est pas devenu la proie des caïmans!» Manoel et Fragoso
attendaient, non sans émotion, la réponse qu'Araujo allait faire.
Le pilote se tut pendant quelques instants. On sentait qu'il
voulait réfléchir avant de répondre.
«Monsieur Benito, dit-il enfin, je n'ai pas l'habitude de parler à
la légère. Moi aussi j'ai eu la même pensée que vous, mais écoutez
bien. Pendant ces dix heures de recherches qui viennent de
s'écouler, avez-vous aperçu un seul caïman dans les eaux du
fleuve?
Pas un seul, répondit Fragoso.
Si vous n'en avez pas vu, reprit le pilote, c'est qu'il n'yen a
pas, et s'il n'y en a pas, c'est que ces animaux n'ont aucun
intérêt à s'aventurer dans des eaux blanches, quand, à un quart de
mille d'ici, se trouvent de larges étendues de ces eaux noires
qu'ils recherchent de préférence! Lorsque la jangada a été
attaquée par quelques-uns de ces animaux, c'est qu'en cet endroit
il n'y avait aucun affluent de l'Amazone où ils pussent se
réfugier. Ici, c'est tout autre chose. Allez sur le rio Negro, et
là, vous trouverez des caïmans par vingtaines! Si le corps de
Torrès était tombé dans cet affluent, peut-être n'y aurait-il plus
aucun espoir de jamais le retrouver! Mais c'est dans l'Amazone
qu'il s'est perdu, et l'Amazone nous le rendra!»
Benito, soulagé de cette crainte, prit la main du pilote, il la
serra et se contenta de répondre:
«À demain! mes amis.»
Dix minutes plus tard, tout le monde était à bord de la jangada.
Pendant cette journée, Yaquita avait passé quelques heures près de
son mari. Mais, avant de partir, lorsqu'elle ne vit plus ni le
pilote, ni Manoel, ni Benito, ni les embarcations, elle comprit à
quelles sortes de recherches on allait se livrer. Toutefois elle
n'en voulut rien dire à Joam Dacosta, espérant que, le lendemain,
elle pourrait lui en apprendre le succès.
Mais, dès que Benito eut mis le pied sur la jangada, elle comprit
que ces recherches avaient échoué. Cependant elle s'avança vers
lui. «Rien? dit-elle.
Rien, répondit Benito, mais demain est à nous!» Chacun des membres
de la famille se retira dans sa chambre, et il ne fut plus
question de ce qui s'était passé.
Manoel voulut obliger Benito à se coucher, afin de prendre au
moins une ou deux heures de repos.
«À quoi bon? répondit Benito. Est-ce que je pourrais dormir!»
CHAPITRE NEUVIÈME
SECONDES RECHERCHES
Le lendemain, 27 août, avant le lever du soleil, Benito prit
Manoel à part et lui dit:
«Les recherches que nous avons faites hier ont été vaines. À
recommencer aujourd'hui dans les mêmes conditions, nous ne serons
peut-être pas plus heureux!
Il le faut cependant, répondit Manoel.
--Oui, reprit Benito; mais, au cas où le corps de Torrès ne sera
pas retrouvé, peux-tu me dire quel temps est nécessaire pour qu'il
revienne à la surface du fleuve?
--Si Torrès, répondit Manoel, était tombé vivant dans l'eau, et
non à la suite d'une mort violente, il faudrait compter de cinq à
six jours. Mais, comme il n'a disparu qu'après avoir été frappé
mortellement, peut-être deux ou trois jours suffiront-ils à le
faire reparaître?»
Cette réponse de Manoel, qui est absolument juste, demande quelque
explication.
Tout être humain qui tombe à l'eau, est apte à flotter, à la
condition que l'équilibre puisse s'établir entre la densité de son
corps et celle de la couche liquide. Il s'agit bien entendu d'une
personne qui ne sait pas nager. Dans ces conditions, si elle se
laisse submerger tout entière, en ne tenant que la bouche et le
nez hors de l'eau, elle flottera. Mais, le plus généralement, il
n'en est pas ainsi. Le premier mouvement d'un homme qui se noie
est de chercher à tenir le plus de lui-même hors de l'eau; il
redresse la tête, il lève les bras, et ces parties de son corps,
n'étant plus supportées par le liquide, ne perdent pas la quantité
de poids qu'elles perdraient si elles étaient complètement
immergées. De là, un excès de pesanteur, et, finalement, une
immersion complète. En effet, l'eau pénètre, par la bouche, dans
les poumons, prend la place de l'air qui les remplissait, et le
corps coule par le fond.
Dans le cas, au contraire, où l'homme qui tombe à l'eau est déjà
mort, il est dans des conditions très différentes et plus
favorables pour flotter, puisque les mouvements dont il est parlé
plus haut lui sont interdits, et s'il s'enfonce, comme le liquide
n'a pas pénétré aussi abondamment dans ses poumons, puisqu'il n'a
pas cherché à respirer, il est plus apte à reparaître promptement.
Manoel avait donc raison d'établir une distinction entre le cas
d'un homme encore vivant et le cas d'un homme déjà mort qui tombe
à l'eau. Dans le premier cas, le retour à la surface est
nécessairement plus long que dans le second.
Quant à la réapparition d'un corps, après une immersion plus on
moins prolongée, elle est uniquement déterminée par la
décomposition qui engendre des gaz, lesquels amènent la distension
de ses tissus cellulaires; son volume s'augmente sans que son
poids s'accroisse, et, moins pesant alors que l'eau qu'il déplace,
il remonte et se retrouve dans les conditions voulues de
flottabilité.
«Ainsi, reprit Manoel, bien que les circonstances soient
favorables, puisque Torrès ne vivait plus lorsqu'il est tombé dans
le fleuve, à moins que la décomposition ne soit modifiée par des
circonstances que l'on ne peut prévoir, il ne peut reparaître
avant trois jours.
--Nous n'avons pas trois jours à nous! répondit Benito. Nous ne
pouvons attendre, tu le sais! Il faut donc procéder à de nouvelles
recherches, mais autrement.
--Que prétends-tu faire? demanda Manoel.
--Plonger moi-même jusqu'au fond du fleuve, répondit Benito.
Chercher de mes yeux, chercher de mes mains...
--Plonger cent fois, mille fois! s'écria Manoel. Soit! Je pense
comme toi qu'il faut aujourd'hui procéder par une recherche
directe, et ne plus agir en aveugle, avec des dragues ou des
gaffes, qui ne travaillent que par tâtonnements! Je pense aussi
que nous ne pouvons attendre même trois jours! Mais plonger,
remonter, redescendre, tout cela ne donne que de courtes périodes
d'exploration. Non! c'est insuffisant, ce serait inutile, et nous
risquerions d'échouer une seconde fois!
--As-tu donc d'autre moyen à me proposer, Manoel? demanda Benito,
qui dévorait son ami du regard.
--Écoute-moi. Il est une circonstance, pour ainsi dire
providentielle, qui peut nous venir en aide!
--Parle donc! parle donc!
--Hier, en traversant Manao, j'ai vu que l'on travaillait à la
réparation de l'un de ses quais, sur la rive du rio Negro. Or, ces
travaux sous-marins se faisaient au moyen d'un scaphandre.
Empruntons, louons, achetons à tout prix cet appareil, et il sera
possible de reprendre nos recherches dans des conditions plus
favorables!
--Préviens Araujo, Fragoso, nos hommes et partons! répondit
immédiatement Benito.
Le pilote et le barbier furent mis au courant des résolutions
prises, conformément au projet de Manoel. Il fut convenu que tous
deux se rendraient avec les Indiens et les quatre embarcations au
bassin de Frias, et qu'ils attendraient là les deux jeunes gens.
Manoel et Benito débarquèrent sans perdre un instant, et ils se
rendirent au quai de Manao. Là, ils offrirent une telle somme à
l'entrepreneur des travaux du quai, que celui-ci s'empressa de
mettre son appareil à leur disposition pour toute la journée.
«Voulez-vous un de mes hommes, demanda-t-il, qui puisse vous
aider?
Donnez-nous votre contremaître et quelques-uns de ses camarades
pour manoeuvrer la pompe à air, répondit Manoel.
--Mais qui revêtira le scaphandre?
--Moi, répondit Benito.
--Benito, toi! s'écria Manoel.
--Je le veux!»
Il eût été inutile d'insister. Une heure après, le radeau, portant
la pompe et tous les instruments nécessaires à la manoeuvre, avait
dérivé jusqu'au bas de la berge où l'attendaient les embarcations.
On sait en quoi consiste cet appareil du scaphandre, qui permet de
descendre sous les eaux, d'y rester un certain temps, sans que le
fonctionnement des poumons soit gêné en aucune façon. Le plongeur
revêt un imperméable vêtement de caoutchouc, dont les pieds sont
terminés par des semelles de plomb, qui assurent la verticalité de
sa position dans le milieu liquide. Au collet du vêtement, à la
hauteur du cou, est adapté un collier de cuivre, sur lequel vient
se visser une boule en métal, dont la paroi antérieure est formée
d'une vitre. C'est dans cette boule qu'est enfermée la tête du
plongeur, et elle peut s'y mouvoir à l'aise. À cette boule se
rattachent deux tuyaux: l'un sert à la sortie de l'air expiré, qui
est devenu impropre au jeu des poumons; l'autre est en
communication avec une pompe manoeuvrée sur le radeau, qui envoie
un air nouveau pour les besoins de la respiration. Lorsque le
plongeur doit travailler sur place, le radeau demeure immobile
au-dessus de lui; lorsque le plongeur doit aller et venir sur le fond
du lit, le radeau suit ses mouvements ou il suit ceux du radeau,
suivant ce qui est convenu entre lui et l'équipe.
Ces scaphandres, très perfectionnés, offrent moins de danger
qu'autrefois. L'homme, plongé dans le milieu liquide, se fait
assez facilement à cet excès de pression qu'il supporte. Si, dans
l'espèce, une éventualité redoutable eût été à craindre, elle
aurait été due à la rencontre de quelque caïman dans les
profondeurs du fleuve. Mais, ainsi que l'avait fait observer
Araujo, pas un de ces amphibies n'avait été signalé la veille, et
l'on sait qu'ils recherchent de préférence les eaux noires des
affluents de l'Amazone. D'ailleurs, au cas d'un danger quelconque,
le plongeur a toujours à sa disposition le cordon d'un timbre
placé sur le radeau, et au moindre tintement, on peut le haler
rapidement à la surface.
Benito, toujours très calme, lorsque, sa résolution prise, il
allait la mettre à exécution, revêtit le scaphandre; sa tête
disparut dans la sphère métallique; sa main saisit une sorte
d'épieu ferré, propre à fouiller les herbes ou les détritus
accumulés dans le lit de ce bassin, et, sur un signe de lui, il
fut affalé par le fond.
Les hommes du radeau, habitués à ce travail, commencèrent aussitôt
à manoeuvrer la pompe à air, pendant que quatre des Indiens de la
jangada, sous les ordres d'Araujo, le poussaient lentement avec
leurs longues gaffes dans la direction convenue.
Les deux pirogues, montées, l'une par Fragoso, l'autre par Manoel,
plus deux pagayeurs, escortaient le radeau, et elles se tenaient
prêtes à se porter rapidement en avant, en arrière, si Benito,
retrouvant enfin le corps de Torrès, le ramenait à la surface de
l'Amazone.
CHAPITRE DIXIÈME
UN COUP DE CANON
Benito était donc descendu sous cette vaste nappe qui lui dérobait
encore le cadavre de l'aventurier. Ah! s'il avait eu le pouvoir de
les détourner, de les vaporiser, de les tarir, ces eaux du grand
fleuve, s'il avait pu mettre à sec tout ce bassin de Frias, depuis
le barrage d'aval jusqu'au confluent du rio Negro, déjà, sans
doute, cet étui, caché dans les vêtements de Torrès, aurait été
entre ses mains! L'innocence de son père eût été reconnue! Joam
Dacosta, rendu à la liberté, aurait repris avec les siens la
descente du fleuve, et que de terribles épreuves eussent pu être
évitées!
Benito avait pris pied sur le fond. Ses lourdes semelles faisaient
craquer le gravier du lit. Il se trouvait alors par dix à quinze
pieds d'eau environ, à l'aplomb de la berge, qui était très
accore, à l'endroit même où Torrès avait disparu.
Là se massait un inextricable lacis de roseaux, de souches et de
plantes aquatiques, et certainement, pendant les recherches de la
veille, aucune des gaffes n'avait pu en fouiller tout
l'entrelacement. Il était donc possible que le corps, retenu dans
ces broussailles sous-marines, fût encore à la place même où il
était tombé.
En cet endroit, grâce au remous produit par l'allongement d'une
des pointes de la rive, le courant était absolument nul. Benito
obéissait donc uniquement aux mouvements du radeau que les gaffes
des Indiens déplaçaient au-dessus de sa tête.
La lumière pénétrait assez profondément alors ces eaux claires,
sur lesquelles un magnifique soleil, éclatant dans un ciel sans
nuages, dardait presque normalement ses rayons. Dans les
conditions ordinaires de visibilité sous une couche liquide, une
profondeur de vingt pieds suffit pour que la vue soit extrêmement
bornée; mais ici les eaux semblaient être comme imprégnées du
fluide lumineux, et Benito pouvait descendre plus bas encore, sans
que les ténèbres lui dérobassent le fond du fleuve.
Le jeune homme suivit doucement la berge. Son bâton ferré en
fouillait les herbes et les détritus accumulés à sa base. Des
«volées» de poissons, si l'on peut s'exprimer ainsi, s'échappaient
comme des bandes d'oiseaux hors d'un épais buisson. On eût dit des
milliers de morceaux d'un miroir brisé, qui frétillaient à travers
les eaux. En même temps, quelques centaines de crustacés couraient
sur le sable jaunâtre, semblables à de grosses fourmis chassées de
leur fourmilière.
Cependant, bien que Benito ne laissât pas un seul point de la rive
inexploré, l'objet de ses recherches lui faisait toujours défaut.
Il observa alors que la déclivité du lit était assez prononcée, et
il en conclut que le corps de Torrès avait pu rouler au-delà du
remous, vers le milieu du fleuve. S'il en était ainsi, peut-être
s'y trouverait-il encore, puisque le courant n'avait pu le saisir
à une profondeur déjà grande et qui devait sensiblement
s'accroître.
Benito résolut donc de porter ses investigations de ce côté, dès
qu'il aurait achevé de sonder le fouillis des herbages. C'est
pourquoi il continua de s'avancer dans cette direction, que le
radeau allait suivre pendant un quart d'heure, selon ce qui avait
été préalablement arrêté.
Le quart d'heure écoulé, Benito n'avait rien trouvé encore. Il
sentit alors le besoin de remonter à la surface, afin de se
retrouver dans des conditions physiologiques où il pût reprendre
de nouvelles forces. En de certains endroits, où la profondeur du
fleuve s'accusait davantage, il avait dû descendre jusqu'à trente
pieds environ. Il avait donc eu à supporter une pression presque
équivalente à celle d'une atmosphère,--cause de fatigue physique
et de trouble moral pour qui n'est pas habitué à ce genre
d'exercice.
Benito tira donc le cordon du timbre, et les hommes du radeau
commencèrent à le haler; mais ils opéraient lentement, mettant une
minute à le relever de deux on trois pieds, afin de ne point
produire dans ses organes internes les funestes effets de la
décompression.
Dès que le jeune homme eut pris pied sur le radeau, la sphère
métallique du scaphandre lui fut enlevée, il respira longuement et
s'assit, afin de prendre un peu de repos.
Les pirogues s'étaient aussitôt rapprochées. Manoel, Fragoso,
Araujo étaient là, près de lui, attendant qu'il pût parler.
«Eh bien? demanda Manoel.
--Rien encore!... rien!
--Tu n'as aperçu aucune trace?
--Aucune.
--Veux-tu que je cherche à mon tour?
Non, Manoel, répondit Benito, j'ai commencé... je sais où je veux
aller... laisse-moi faire!»
Benito expliqua alors au pilote que son intention était bien de
visiter la partie inférieure de la berge jusqu'au barrage de
Frias, là où le relèvement du sol avait pu arrêter le corps de
Torrès, surtout si ce corps, flottant entre deux eaux, avait subi,
si peu que ce fût, l'action du courant; mais, auparavant, il
voulait s'écarter latéralement de la berge et explorer avec soin
cette sorte de dépression, formée par la déclivité du lit,
jusqu'au fond de laquelle les gaffes n'avaient pu évidemment
pénétrer.
Araujo approuva ce projet et se disposa à prendre des mesures en
conséquence. Manoel crut devoir alors donner quelques conseils à
Benito.
«Puisque tu veux poursuivre tes recherches de ce côté, dit-il, le
radeau va obliquer vers cette direction, mais sois prudent,
Benito. Il s'agit d'aller plus profondément que tu ne l'as fait,
peut-être à cinquante ou soixante pieds, et là, tu auras à
supporter une pression de deux atmosphères. Ne t'aventure donc
qu'avec une extrême lenteur, ou la présence d'esprit pourrait
t'abandonner. Tu ne saurais plus où tu es, ni ce que tu es allé
faire. Si ta tête se serre comme dans un étau, si tes oreilles
bourdonnent avec continuité, n'hésite pas à donner le signal, et
nous te remonterons à la surface. Puis, tu recommenceras, s'il le
faut, mais, du moins, tu seras quelque peu habitué à te mouvoir
dans ces profondes couches du fleuve.»
Benito promit à Manoel de tenir compte de ses recommandations,
dont il comprenait l'importance. Il était frappé surtout de ce que
la présence d'esprit pouvait lui manquer, au moment où elle lui
serait peut-être le plus nécessaire.
Benito serra la main de Manoel; la sphère du scaphandre fut de
nouveau vissée à son cou, puis la pompe recommença à fonctionner,
et le plongeur eut bientôt disparu sous les eaux.
Le radeau s'était alors écarté d'une quarantaine de pieds de la
rive gauche; mais, à mesure qu'il s'avançait vers le milieu du
fleuve, comme le courant pouvait le faire dériver plus vite qu'il
n'aurait fallu, les ubas s'y amarrèrent, et les pagayeurs le
soutinrent contre la dérive, de manière à ne le laisser se
déplacer qu'avec une extrême lenteur.
Benito fut descendu très doucement et retrouva le sol ferme.
Lorsque ses semelles foulèrent le sable du lit, on put juger, à la
longueur de la corde de halage, qu'il se trouvait par une
profondeur de soixante-cinq à soixante-dix pieds. Il y avait donc
là une excavation considérable, creusée bien au-dessous du niveau
normal.
Le milieu liquide était plus obscur alors, mais la limpidité de
ces eaux transparentes laissait pénétrer encore assez de lumière
pour que Benito pût distinguer suffisamment les objets épars sur
le fond du fleuve et se diriger avec quelque sûreté. D'ailleurs le
sable, semé de mica, semblait former une sorte de réflecteur, et
l'on aurait pu en compter les grains, qui miroitaient comme une
poussière lumineuse.
Benito allait, regardait, sondait les moindres cavités avec son
épieu. Il continuait à s'enfoncer lentement. On lui filait de la
corde à la demande, et comme les tuyaux qui servaient à
l'aspiration et à l'expiration de l'air n'étaient jamais raidis,
le fonctionnement de la pompe s'opérait dans de bonnes conditions.
Benito s'écarta ainsi, de manière à atteindre le milieu du lit de
l'Amazone, là où se trouvait la plus forte dépression.
Quelquefois une profonde obscurité s'épaississait autour de lui,
et il ne pouvait plus rien voir alors, même dans un rayon très
restreint. Phénomène purement passager: c'était le radeau qui, se
déplaçant au-dessus de sa tête, interceptait complètement les
rayons solaires et faisait la nuit à la place du jour. Mais, un
instant après, la grande ombre s'était dissipée et la réflexion du
sable reprenait toute sa valeur.
Benito descendait toujours. Il le sentait surtout à
l'accroissement de la pression qu'imposait à son corps la masse
liquide. Sa respiration était moins facile, la rétractibilité de
ses organes ne s'opérait plus, à sa volonté, avec autant d'aisance
que dans un milieu atmosphérique convenablement équilibré. Dans
ces conditions, il se trouvait sous l'action d'effets
physiologiques dont il n'avait pas l'habitude. Le bourdonnement
s'accentuait dans ses oreilles; mais, comme sa pensée était
toujours lucide, comme il sentait le raisonnement se faire dans
son cerveau avec une netteté parfaite,--même un peu
extranaturelle--, il ne voulut point donner le signal de halage
et continua à descendre plus profondément.
Un instant, dans la pénombre où il se trouvait, une masse confuse
attira son attention. Cela lui paraissait avoir la forme d'un
corps engagé sous un paquet d'herbes aquatiques.
Une vive émotion le prit. Il s'avança dans cette direction. De son
bâton il remua cette masse.
Ce n'était que le cadavre d'un énorme caïman, déjà réduit à l'état
de squelette, et que le courant du rio Negro avait entraîné jusque
dans le lit de l'Amazone.
Benito recula, et, en dépit des assertions du pilote, la pensée
lui vint que quelque caïman vivant pourrait bien s'être engagé
dans les profondes couches du bassin de Frias!...
Mais il repoussa cette idée et continua sa marche, de manière à
atteindre le fond même de la dépression.
Il devait être alors parvenu à une profondeur de quatre-vingt-dix
à cent pieds, et, conséquemment, il était soumis à une pression de
trois atmosphères. Si donc cette cavité s'accusait encore
davantage, il serait bientôt obligé d'arrêter ses recherches.
Les expériences ont démontré en effet que, dans les profondeurs
inférieures à cent vingt on cent trente pieds, se trouve l'extrême
limite qu'il est dangereux de franchir en excursion sous-marine:
non seulement l'organisme humain ne se prête pas à fonctionner
convenablement sous de telles pressions, mais les appareils ne
fournissent plus l'air respirable avec une régularité suffisante.
Et cependant Benito était résolu à aller tant que la force morale
et l'énergie physique ne lui feraient pas défaut. Par un
inexplicable pressentiment, il se sentait attiré vers cet abîme;
il lui semblait que le corps avait dû rouler jusqu'au fond de
cette cavité, que peut-être Torrès, s'il était chargé d'objets
pesants, tels qu'une ceinture contenant de l'argent, de l'or ou
des armes, avait pu se maintenir à ces grandes profondeurs.
Tout d'un coup, dans une sombre excavation, il aperçut un cadavre!
oui! un cadavre, habillé encore, étendu comme eût été un homme
endormi, les bras repliés sous la tête!
Était-ce Torrès? Dans l'obscurité, très opaque alors, il était
malaisé de le reconnaître; mais c'était bien un corps humain qui
gisait là, à moins de dix pas, dans une immobilité absolue!
Une poignante émotion saisit Benito. Son coeur cessa de battre un
instant. Il crut qu'il allait perdre connaissance. Un suprême
effort de volonté le remit. Il marcha vers le cadavre.
Soudain une secousse, aussi violente qu'inattendue, fit vibrer
tout son être! Une longue lanière lui cinglait le corps, et,
malgré l'épais vêtement du scaphandre, il se sentit fouetté à
coups redoublés.
«Un gymnote!» se dit-il.
Ce fut le seul mot qui put s'échapper de ses lèvres.
Et en effet, c'était un «puraqué», nom que les Brésiliens donnent
au gymnote ou couleuvre électrique, qui venait de s'élancer sur
lui.
Personne n'ignore ce que sont ces sortes d'anguilles à peau
noirâtre et gluante, munies le long du dos et de la queue d'un
appareil qui, composé de lames jointes par de petites lamelles
verticales, est actionné par des nerfs d'une très grande
puissance. Cet appareil, doué de singulières propriétés
électriques, est apte à produire des commotions redoutables. De
ces gymnotes, les uns ont à peine la taille d'une couleuvre, les
autres mesurent jusqu'à dix pieds de longueur; d'autres, plus
rares, en dépassent quinze et vingt sur une largeur de huit à dix
pouces.
Les gymnotes sont assez nombreux, aussi bien dans l'Amazone que
dans ses affluents, et c'était une de ces «bobines» vivantes,
longue de dix pieds environ, qui, après s'être détendue comme un
arc, venait de se précipiter sur le plongeur.
Benito comprit tout ce qu'il avait à craindre de l'attaque de ce
redoutable animal. Son vêtement était impuissant à le protéger.
Les décharges du gymnote, d'abord peu fortes, devinrent de plus en
plus violentes, et il allait en être ainsi jusqu'au moment où,
épuisé par la dépense du fluide, il serait réduit à l'impuissance.
Benito, ne pouvant résister à de telles commotions, était tombé à
demi sur le sable. Ses membres se paralysaient peu à peu sous les
effluences électriques du gymnote, qui se frottait lentement sur
son corps et l'enlaçait de ses replis. Ses bras mêmes ne pouvaient
plus se soulever. Bientôt son bâton lui échappa, et sa main n'eut
pas la force de saisir le cordon du timbre pour donner le signal.
Benito se sentit perdu. Ni Manoel ni ses compagnons ne pouvaient
imaginer quel horrible combat se livrait au-dessous d'eux entre un
redoutable puraqué et le malheureux plongeur, qui ne se débattait
plus qu'à peine, sans pouvoir se défendre.
Et cela, au moment où un corps--le corps de Torrès sans doute!--
venait de lui apparaître!
Par un suprême instinct de conservation, Benito voulait
appeler!... Sa voix expirait dans cette boîte métallique, qui ne
pouvait laisser échapper aucun son!
En ce moment, le puraqué redoubla ses attaques; il lançait des
décharges qui faisaient tressauter Benito sur le sable comme les
tronçons d'un ver coupé, et dont les muscles se tordaient sous le
fouet de l'animal.
Benito sentit la pensée l'abandonner tout à fait. Ses yeux
s'obscurcirent peu à peu, ses membres se raidirent!...
Mais, avant d'avoir perdu la puissance de voir, la puissance de
raisonner, un phénomène inattendu, inexplicable, étrange, se
produisit devant ses regards.
Une détonation sourde venait de se propager à travers les couches
liquides. Ce fut comme un coup de tonnerre, dont les roulements
coururent dans les couches sous-marines, troublées par les
secousses du gymnote. Benito se sentit baigné en une sorte de
bruit formidable, qui trouvait un écho jusque dans les dernières
profondeurs du fleuve.
Et, tout d'un coup, un cri suprême lui échappa!... C'est qu'une
effrayante vision spectrale apparaissait à ses yeux.
Le corps du noyé, jusqu'alors étendu sur le sol, venait de se
redresser!... Les ondulations des eaux remuaient ses bras, comme
s'il les eût agités dans une vie singulière!... Des soubresauts
convulsifs rendaient le mouvement à ce cadavre terrifiant!
C'était bien celui de Torrès! Un rayon de soleil avait percé
jusqu'à ce corps à travers la masse liquide, et Benito reconnut la
figure bouffie et verdâtre du misérable, frappé de sa main, dont
le dernier soupir s'était étouffé sous ces eaux!
Et pendant que Benito ne pouvait plus imprimer un seul mouvement à
ses membres paralysés, tandis que ses lourdes semelles le
retenaient comme s'il eût été cloué au lit de sable, le cadavre se
redressa, sa tête s'agita de haut en bas, et, se dégageant du trou
dans lequel il était retenu par un fouillis d'herbes aquatiques,
il s'enleva tout droit, effrayant à voir, jusque dans les hautes
nappes de l'Amazone!
CHAPITRE ONZIÈME
CE QUI EST DANS L'ÉTUI
Que s'était-il passé? Un phénomène purement physique, dont voici
l'explication.
La canonnière de l'État -Santa-Ana-, à destination de Manao, qui
remontait le cours de l'Amazone, venait de franchir la passe de
Frias. Un peu avant d'arriver à l'embouchure du rio Negro, elle
avait hissé ses couleurs et salué d'un coup de canon le pavillon
brésilien. À cette détonation, un effet de vibration s'était
produit à la surface des eaux, et ces vibrations, se propageant
jusqu'au fond du fleuve, avaient suffi à relever le corps de
Torrès, déjà allégé par un commencement de décomposition, en
facilitant la distension de son système cellulaire. Le corps du
noyé venait de remonter tout naturellement à la surface de
l'Amazone.
Ce phénomène, bien connu, expliquait la réapparition du cadavre,
mais, il faut en convenir, il y avait eu coïncidence heureuse dans
cette arrivée de la -Santa-Ana-- -sur le théâtre des recherches.
À un cri de Manoel, répété par tous ses compagnons, l'une des
pirogues s'était dirigée immédiatement vers le corps, pendant que
l'on ramenait le plongeur au radeau.
Mais, en même temps, quelle fut l'indescriptible émotion de
Manoel, lorsque Benito, halé jusqu'à la plate-forme, y fut déposé
dans un état de complète inertie, et sans que la vie se trahît
encore en lui par un seul mouvement extérieur.
N'était-ce pas un second cadavre que venaient de rendre là les
eaux de l'Amazone?
Le plongeur fut, aussi rapidement que possible, dépouillé de son
vêtement de scaphandre.
Benito avait entièrement perdu connaissance sous la violence des
décharges du gymnote.
Manoel, éperdu, l'appelant, lui insufflant sa propre respiration,
chercha à retrouver les battements de son coeur.
«Il bat! il bat!» s'écria-t-il.
Oui! le coeur de Benito battait encore, et, en quelques minutes,
les soins de Manoel l'eurent rappelé à la vie.
«Le corps! le corps!»
Tels furent les premiers mots, les seuls qui s'échappèrent de la
bouche de Benito.
«Le voilà! répondit Fragoso, en montrant la pirogue qui revenait
au radeau avec le cadavre de Torrès.
--Mais toi, Benito, que t'est-il arrivé? demanda Manoel. Est-ce
le manque d'air?...
--Non! dit Benito. Un puraqué qui s'est jeté sur moi!... Mais ce
bruit?... cette détonation?...
--Un coup de canon! répondit Manoel. C'est un coup de canon qui a
ramené le cadavre à la surface du fleuve!»
En ce moment, la pirogue venait d'accoster le radeau. Le corps de
Torrès, recueilli par les Indiens, reposait au fond. Son séjour
dans l'eau ne l'avait pas encore défiguré. Il était facilement
reconnaissable. À cet égard, pas de doute possible.
Fragoso, agenouillé dans la pirogue, avait déjà commencé à
déchirer les vêtements du noyé, qui s'en allaient en lambeaux.
En cet instant, le bras droit de Torrès, mis à nu, attira
l'attention de Fragoso. En effet, sur ce bras apparaissait
distinctement la cicatrice d'une ancienne blessure, qui avait dû
être produite par un coup de couteau.
«Cette cicatrice! s'écria Fragoso. Mais... c'est bien cela!... Je
me rappelle maintenant...
Quoi? demanda Manoel.
--Une querelle!... oui! une querelle dont j'ai été témoin dans la
province de la Madeira... il y a trois ans! Comment ai-je pu
l'oublier!... Ce Torrès appartenait alors à la milice des
capitaines des bois! Ah! je savais bien que je l'avais déjà vu, ce
misérable!
--Que nous importe à présent! s'écria Benito. L'étui! l'étui!...
L'a-t-il encore?» Et Benito allait déchirer les derniers vêtements
du cadavre pour les fouiller...
Manoel l'arrêta.
«Un instant, Benito», dit-il.
Puis, se retournant vers les hommes du radeau qui n'appartenaient
pas au personnel de la jangada, et dont le témoignage ne pourrait
être suspecté plus tard:
«Prenez acte, mes amis, leur dit-il, de tout ce que nous faisons
ici, afin que vous puissiez redire devant les magistrats comment
les choses se sont passées.»
Les hommes s'approchèrent de la pirogue.
Fragoso déroula alors la ceinture qui étreignait le corps de
Torrès sous le poncho déchiré, et tâtant la poche de la vareuse:
«L'étui!» s'écria-t-il.
Un cri de joie échappa à Benito. Il allait saisir l'étui pour
l'ouvrir, pour vérifier ce qu'il contenait...
«Non, dit encore Manoel, que son sang-froid n'abandonnait pas. Il
ne faut pas qu'il y ait de doute possible dans l'esprit des
magistrats! Il convient que des témoins désintéressés puissent
affirmer que cet étui se trouvait bien sur le corps de Torrès!
Tu as raison, répondit Benito.
Mon ami, reprit Manoel en s'adressant au contremaître du radeau,
fouillez vous-même dans la poche de cette vareuse.»
Le contremaître obéit. Il retira un étui de métal, dont le
couvercle était hermétiquement vissé et qui ne semblait pas avoir
souffert de son séjour dans l'eau.
«Le papier... le papier est-il encore dedans? s'écria Benito, qui
ne pouvait se contenir.
--C'est au magistrat d'ouvrir cet étui! répondit Manoel. À lui
seul appartient de vérifier s'il s'y trouve un document!
--Oui... oui... tu as encore raison, Manoel! répondit Benito. À
Manao! mes amis, à Manao!»
Benito, Manoel, Fragoso et le contremaître qui tenait l'étui
s'embarquèrent aussitôt dans l'une des pirogues, et ils allaient
s'éloigner, lorsque Fragoso de dire:
«Et le corps de Torrès?
La pirogue s'arrêta.
En effet, les Indiens avaient déjà rejeté à l'eau le cadavre de
l'aventurier, qui dérivait à la surface du fleuve.
«Torrès n'était qu'un misérable, dit Benito. Si j'ai loyalement
risqué ma vie contre la sienne, Dieu l'a frappé par ma main, mais
il ne faut pas que son corps reste sans sépulture!»
Ordre fut donc donné à la seconde pirogue d'aller rechercher le
cadavre de Torrès, afin de le transporter sur la rive où il serait
enterré.
Mais, en ce moment, une bande d'oiseaux de proie, qui planait
au-dessus du fleuve, se précipita sur ce corps flottant. C'étaient de
ces urubus, sortes de petits vautours, au cou pelé, aux longues
pattes, noirs comme des corbeaux, appelés «gallinazos» dans
l'Amérique du Sud, et qui sont d'une voracité sans pareille. Le
corps, déchiqueté par leur bec, laissa fuir les gaz qui le
gonflaient; sa densité s'accroissant, il s'enfonça peu à peu, et,
pour la dernière fois, ce qui restait de Torrès disparut sous les
eaux de l'Amazone.
Dix minutes après, la pirogue, rapidement conduite, arrivait au
port de Manao. Benito et ses compagnons mirent pied à terre et
s'élancèrent à travers les rues de la ville.
En quelques instants, ils étaient arrivés à la demeure du juge
Jarriquez, et ils lui faisaient demander par l'un de ses
serviteurs de vouloir bien les recevoir immédiatement.
Le magistrat donna ordre de les introduire dans son cabinet.
Là, Manoel fit le récit de tout ce qui s'était passé, depuis le
moment où Torrès avait été mortellement frappé par Benito dans une
rencontre loyale, jusqu'au moment où l'étui avait été retrouvé sur
son cadavre et pris dans la poche de sa vareuse par le
contremaître.
Bien que ce récit fût de nature à corroborer tout ce que lui avait
dit Joam Dacosta au sujet de Torrès et du marché que celui-ci lui
avait offert, le juge Jarriquez ne put retenir un sourire
d'incrédulité.
«Voici l'étui, monsieur, dit Manoel. Pas un seul instant il n'a
été entre nos mains, et l'homme qui vous le présente est celui-là
même qui l'a trouvé sur le corps de Torrès!»
Le magistrat saisit l'étui, il l'examina avec soin, le tournant et
le retournant comme il eût fait d'un objet précieux. Puis il
l'agita, et quelques pièces, qui se trouvaient à l'intérieur,
rendirent un son métallique.
Cet étui ne contenait-il donc pas le document tant cherché, ce
papier écrit de la main du véritable auteur du crime, et que
Torrès avait voulu vendre à un prix indigne à Joam Dacosta? Cette
preuve matérielle de l'innocence du condamné était-elle
irrémédiablement perdue?
On devine aisément à quelle violente émotion étaient en proie les
spectateurs de cette scène. Benito pouvait à peine proférer une
parole, il sentait son coeur prêt à se briser.
«Ouvrez donc, monsieur, ouvrez donc cet étui!» s'écria-t-il enfin
d'une voix brisée.
Le juge Jarriquez commença à dévisser le couvercle; puis, quand ce
couvercle eut été enlevé, il renversa l'étui d'où s'échappèrent,
en roulant sur la table, quelques pièces d'or.
«Mais le papier!... le papier!...» s'écria encore une fois Benito,
qui se retenait à la table pour ne pas tomber.
Le magistrat introduisit ses doigts dans l'étui, et en retira, non
sans quelque difficulté, un papier jauni, plié avec soin, et que
l'eau paraissait avoir respecté.
«Le document! c'est le document! s'écria Fragoso. Oui! c'est bien
là le papier que j'ai vu entre les mains de Torrès!»
Le juge Jarriquez déploya ce papier, il y jeta les yeux, puis il
le retourna de manière à en examiner le recto et le verso, qui
étaient couverts d'une assez grosse écriture.
«Un document, en effet, dit-il. Il n'y a pas à en douter. C'est
bien un document!
--Oui, répondit Benito, et ce document, c'est celui qui atteste
l'innocence de mon père!
--Je n'en sais rien, répondit le juge Jarriquez, et je crains que
ce ne soit peut-être difficile à savoir!
--Pourquoi?... s'écria Benito, qui devint pâle comme un mort.
--Parce que ce document est écrit dans un langage cryptologique,
répondit le juge Jarriquez, et que ce langage...
--Eh bien?
--Nous n'en avons pas la clef!
CHAPITRE DOUZIÈME
LE DOCUMENT
C'était là, en effet, une très grave éventualité, que ni Joam
Dacosta ni les siens n'avaient pu prévoir. En effet,--ceux qui
n'ont pas perdu le souvenir de la première scène de cette histoire
le savent--, le document était écrit sous une forme
indéchiffrable, empruntée à l'un des nombreux systèmes en usage
dans la cryptologie.
Mais lequel?
C'est à le découvrir que toute l'ingéniosité dont peut faire
preuve un cerveau humain allait être employée.
Avant de congédier Benito et ses compagnons, le juge Jarriquez fit
faire une copie exacte du document dont il voulait garder
l'original, et il remit cette copie dûment collationnée aux deux
jeunes gens, afin qu'ils puissent la communiquer au prisonnier.
Puis, rendez-vous pris pour le lendemain, ceux-ci se retirèrent,
et, ne voulant pas tarder d'un instant à revoir Joam Dacosta, ils
se rendirent aussitôt à la prison.
Là, dans une rapide entrevue qu'ils eurent avec le prisonnier, ils
lui firent connaître tout ce qui s'était passé.
Joam Dacosta prit le document, l'examina avec attention. Puis,
secouant la tête, il le rendit à son fils.
«Peut-être, dit-il, y a-t-il dans cet écrit la preuve que je n'ai
jamais pu produire! Mais si cette preuve m'échappe, si toute
l'honnêteté de ma vie passée ne plaide pas pour moi, je n'ai plus
rien à attendre de la justice des hommes, et mon sort est entre
les mains de Dieu!»
Tous le sentaient bien! Si ce document demeurait indéchiffrable,
la situation du condamné était au pire!
«Nous trouverons, mon père! s'écria Benito. Il n'y a pas de
document de cette espèce qui puisse résister à l'examen! Ayez
confiance... oui! confiance! Le ciel nous a, miraculeusement pour
ainsi dire, rendu ce document qui vous justifie, et, après avoir
guidé notre main pour le retrouver, il ne se refusera pas à guider
notre esprit pour le lire!»
Joam Dacosta serra la main de Benito et de Manoel; puis les trois
jeunes gens, très émus, se retirèrent pour retourner directement à
la jangada, où Yaquita les attendait.
Là, Yaquita fut aussitôt mise au courant des nouveaux incidents
qui s'étaient produits depuis la veille, la réapparition du corps
de Torrès, la découverte du document et l'étrange forme sous
laquelle le vrai coupable de l'attentat, le compagnon de
l'aventurier, avait cru devoir l'écrire, sans doute pour qu'il ne
le compromît pas, au cas où il serait tombé entre des mains
étrangères.
Naturellement Lina fut également instruite de cette inattendue
complication et de la découverte qu'avait faite Fragoso, que
Torrès était un ancien capitaine des bois, appartenant à cette
milice qui opérait aux environs des bouches de la Madeira.
«Mais dans quelles circonstances l'avez-vous donc rencontré?
demanda la jeune mulâtresse.
--C'était pendant une de mes courses à travers la province des
Amazones, répondit Fragoso, lorsque j'allais de village en village
pour exercer mon métier.
--Et cette cicatrice?...
--Voici ce qui s'était passé: Un jour, j'arrivais à la mission
des Aranas, au moment où ce Torrès, que je n'avais jamais vu,
s'était pris de querelle avec un de ses camarades,--du vilain
monde que tout cela!--et ladite querelle se termina par un coup
de couteau, qui traversa le bras du capitaine des bois. Or, c'est
moi qui fus chargé de le panser, faute de médecin, et voilà
comment j'ai fait sa connaissance!
--Qu'importe, après tout, répliqua la jeune fille, que l'on sache
ce qu'a été Torrès! Ce n'est pas lui l'auteur du crime, et cela
n'avancera pas beaucoup les choses!
--Non, sans doute, répondit Fragoso, mais on finira bien par lire
ce document, que diable! et l'innocence de Joam Dacosta éclatera
alors aux yeux de tous!»
C'était aussi l'espoir de Yaquita, de Benito, de Manoel, de Minha.
Aussi tous trois, enfermés dans la salle commune de l'habitation,
passèrent-ils de longues heures à essayer de déchiffrer cette
notice.
Mais si c'était leur espoir,--il importe d'insister sur ce point
--, c'était aussi, à tout le moins, celui du juge Jarriquez.
Après avoir rédigé le rapport qui, à la suite de son
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