qui ne répondit pas.
Tous deux pénétrèrent alors sous l'appentis qui recouvrait l'orifice du
puits Yarow, dont les échelles donnaient encore accès jusqu'aux
galeries inférieures de la fosse.
L'ingénieur se pencha sur l'orifice.
De là s'épanchait autrefois le souffle puissant de l'air aspiré par les
ventilateurs. C'était maintenant un abîme silencieux. Il semblait qu'on
fût à la bouche de quelque volcan éteint.
James Starr et Harry mirent pied sur le premier palier.
A l'époque de l'exploitation, d'ingénieux engins desservaient certains
puits des houillères d'Aberfoyle, qui, sous ce rapport, étaient
parfaitement outillées : cages munies de parachutes automatiques,
mordant sur des glissières en bois, échelles oscillantes, nommées «
engine-men », qui, par un simple mouvement d'oscillation, permettaient
aux mineurs de descendre sans danger ou de remonter sans fatigue.
Mais ces appareils perfectionnés avaient été enlevés, depuis la
cessation des travaux. Il ne restait au puits Yarow qu'une longue
succession d'échelles, séparées par des paliers étroits de cinquante en
cinquante pieds. Trente de ces échelles, ainsi placées bout à bout,
permettaient de descendre jusqu'à la semelle de la galerie inférieure,
à une profondeur de quinze cents pieds. C'était la seule voie de
communication qui existât entre le fond de la fosse Dochart et le sol.
Quant à l'aération, elle s'opérait par le puits Yarow, que les galeries
faisaient communiquer avec un autre puits dont l'orifice s'ouvrait à un
niveau supérieur, -- l'air chaud se dégageant naturellement par cette
espèce de siphon renversé.
« Je te suis, mon garçon, dit l'ingénieur, en faisant signe au jeune
homme de le précéder.
-- A vos ordres, monsieur Starr.
-- Tu as ta lampe ?
-- Oui, et plût au Ciel que ce fût encore la lampe de sûreté dont nous
nous servions autrefois !
-- En effet, répondit James Starr, les coups de grisou ne sont plus à
craindre maintenant ! »
Harry n'était muni que d'une simple lampe à huile, dont il alluma la
mèche. Dans la houillère, vide de charbon, les fuites du gaz hydrogène
protocarboné ne pouvaient plus se produire. Donc, aucune explosion à
redouter, et nulle nécessité d'interposer entre la flamme et l'air
ambiant cette toile métallique qui empêche le gaz de prendre feu à
l'extérieur. La lampe de Davy, si perfectionnée alors, ne trouvait plus
ici son emploi. Mais si le danger n'existait pas, c'est que la cause en
avait disparu, et, avec cette cause, le combustible qui faisait
autrefois la richesse de la fosse Dochart.
Harry descendit les premiers échelons de l'échelle supérieure. James
Starr le suivit. Tous deux se trouvèrent bientôt dans une obscurité
profonde que rompait seul l'éclat de la lampe. Le jeune homme l'élevait
au-dessus de sa tête, afin de mieux éclairer son compagnon.
Une dizaine d'échelles furent descendues par l'ingénieur et son guide
de ce pas mesuré habituel au mineur. Elles étaient encore en bon état.
James Starr observait curieusement ce que l'insuffisante lueur lui
laissait apercevoir des parois du sombre puits, qu'un cuvelage en bois,
à demi pourri, revêtait encore.
Arrivés au quinzième palier, c'est-à-dire à mi-chemin, ils firent halte
pour quelques instants.
« Décidément, je n'ai pas tes jambes, mon garçon, dit l'ingénieur en
respirant longuement, mais enfin, cela va encore !
-- Vous êtes solide, monsieur Starr, répondit Harry, et c'est quelque
chose, voyez-vous, que d'avoir longtemps vécu dans la mine.
-- Tu as raison, Harry. Autrefois, lorsque j'avais vingt ans, j'aurais
descendu tout d'une haleine. Allons, en route ! »
Mais, au moment où tous deux allaient quitter le palier, une voix,
encore éloignée, se fit entendre dans les profondeurs du puits. Elle
arrivait comme une onde sonore qui se gonfle progressivement, et elle
devenait de plus en plus distincte.
« Eh ! qui vient là ? demanda l'ingénieur en arrêtant Harry.
-- Je ne pourrais le dire, répondit le jeune mineur.
-- Ce n'est pas le vieux père ?...
-- Lui ! monsieur Starr, non.
-- Quelque voisin, alors ?...
-- Nous n'avons pas de voisins au fond de la fosse, répondit Harry.
Nous sommes seuls, bien seuls.
-- Bon ! laissons passer cet intrus, dit James Starr. C'est à ceux qui
descendent de céder le pas à ceux qui montent. »
Tous deux attendirent.
La voix résonnait en ce moment avec un magnifique éclat, comme si elle
eût été portée par un vaste pavillon acoustique, et bientôt quelques
paroles d'une chanson écossaise arrivèrent assez nettement aux oreilles
du jeune mineur.
« La chanson des lacs ! s'écria Harry. Ah ! je serais bien surpris si
elle s'échappait d'une autre bouche que de celle de Jack Ryan.
-- Et qu'est-ce, ce Jack Ryan, qui chante d'une si superbe façon ?
demanda James Starr.
-- Un ancien camarade de la houillère », répondit Harry.
Puis, se pendant au-dessus du palier :
« Eh ! Jack ! cria-t-il.
-- C'est toi, Harry ? fut-il répondu. Attends-moi, j'arrive. »
Et la chanson reprit de plus belle.
Quelques instants après, un grand garçon de vingt-cinq ans, la figure
gaie, les yeux souriants, la bouche joyeuse, la chevelure d'un blond
ardent, apparaissait au fond du cône lumineux que projetait sa
lanterne, et il prenait pied sur le palier de la quinzième échelle.
Son premier acte fut de serrer vigoureusement la main que venait de lui
tendre Harry.
« Enchanté de te rencontrer ! s'écria-t-il. Mais, saint Mungo me
protège ! si j'avais su que tu revenais à terre aujourd'hui, je me
serais bien épargné cette descente au puits Yarow !
-- Monsieur James Starr, dit alors Harry, en tournant sa lampe vers
l'ingénieur, qui était resté dans l'ombre.
-- Monsieur Starr ! répondit Jack Ryan. Ah ! monsieur l'ingénieur, je
ne vous aurais pas reconnu. Depuis que j'ai quitté la fosse, mes yeux
ne sont plus habitués, comme autrefois, à voir dans l'obscurité.
-- Et moi, je me rappelle maintenant un gamin qui chantait toujours.
voilà bien dix ans de cela, mon garçon ! C'était toi, sans doute ?
-- Moi-même, monsieur Starr, et, en changeant de métier, je n'ai pas
changé d'humeur, voyez-vous ? Bah ! rire et chanter, cela vaut mieux,
j'imagine, que pleurer et geindre !
-- Sans doute, Jack Ryan. -- Et que fais-tu, depuis que tu as quitté la
mine ?
-- Je travaille à la ferme de Melrose, près d'Irvine, dans le comté de
Renfrew, à quarante milles d'ici. Ah ! ça ne vaut pas nos houillères
d'Aberfoyle ! Le pic allait mieux à ma main que la bêche ou l'aiguillon
! Et puis, dans la vieille fosse, il y avait des coins sonores, des
échos joyeux qui vous renvoyaient gaillardement vos chansons, tandis
que là-haut !... Mais vous allez donc rendre visite au vieux Simon,
monsieur Starr ?
-- Oui, Jack, répondit l'ingénieur.
-- Que je ne vous retarde pas...
-- Dis-moi, Jack, demanda Harry, quel motif t'a amené au cottage
aujourd'hui ?
-- Je voulais te voir, camarade, répondit Jack Ryan, et t'inviter à la
fête du clan d'Irvine. Tu sais, je suis le « piper [1*] » de l'endroit
! On chantera, on dansera !
-- Merci, Jack, mais cela m'est impossible.
-- Impossible ?
-- Oui, la visite de M. Starr peut se prolonger, et je dois le
reconduire à Callander.
-- Eh ! Harry, la fête du clan d'Irvine n'arrive que dans huit jours.
D'ici là, la visite de M. Starr sera terminée, je suppose, et rien ne
te retiendra plus au cottage !
-- En effet, Harry, répondit James Starr. Il faut profiter de
l'invitation que te fait ton camarade Jack !
-- Eh bien, j'accepte, Jack, dit Harry. Dans huit jours, nous nous
retrouverons à la fête d'Irvine.
-- Dans huit jours, c'est bien convenu, répondit Jack Ryan. Adieu,
Harry ! votre serviteur, monsieur Starr ! Je suis très content de vous
avoir revu ! Je pourrai donner de vos nouvelles aux amis. Personne ne
vous a oublié, monsieur l'ingénieur.
-- Et je n'ai oublié personne, dit James Starr.
-- Merci pour tous, monsieur, répondit Jack Ryan.
-- Adieu, Jack ! » dit Harry, en serrant une dernière fois la main de
son camarade.
Et Jack Ryan, reprenant sa chanson, disparut bientôt dans les hauteurs
du puits, vaguement éclairées par sa lampe.
Un quart d'heure après, James Starr et Harry descendaient la dernière
échelle, et mettaient le pied sur le sol du dernier étage de la fosse.
Autour du rond-point que formait le fond du puits Yarow rayonnaient
diverses galeries qui avaient servi à l'exploitation du dernier filon
carbonifère de la mine. Elles s'enfonçaient dans le massif de schistes
et de grès, les unes étançonnées par des trapèzes de grosses poutres à
peine équarries, les autres doublées d'un épais revêtement de pierre.
Partout des remblais remplaçaient les veines dévorées par
l'exploitation. Les piliers artificiels étaient faits de pierres
arrachées aux carrières voisines, et maintenant ils supportaient le
sol, c'est-à-dire le double étage des terrains tertiaires et
quaternaires, qui reposaient autrefois sur le gisement même.
L'obscurité emplissait alors ces galeries, jadis éclairées soit par la
lampe du mineur soit par la lumière électrique, dont, pendant les
dernières années, l'emploi avait été introduit dans les fosses. Mais
les sombres tunnels ne résonnaient plus du grincement des wagonnets
roulant sur leurs rails, ni du bruit des portes d'air qui se
refermaient brusquement, ni des éclats de voix des rouleurs, ni du
hennissement des chevaux et des mules, ni des coups de pic de
l'ouvrier, ni des fracas du foudroyage qui faisait éclater le massif.
« Voulez-vous vous reposer un instant, monsieur Starr ? demanda le
jeune homme.
-- Non, mon garçon, répondit l'ingénieur, car j'ai hâte d'arriver au
cottage du vieux Simon.
-- Suivez-moi donc, monsieur Starr. Je vais vous guider, et, cependant,
je suis sûr que vous reconnaîtriez parfaitement votre route dans cet
obscur dédale des galeries.
-- Oui, certes ! J'ai encore dans la tête tout le plan de la vieille
fosse. »
Harry, suivi de l'ingénieur et levant sa lampe pour le mieux éclairer,
s'enfonça dans une haute galerie, semblable à une contre-nef de
cathédrale. Leur pied, à tous deux, heurtait encore les traverses de
bois qui supportaient les rails à l'époque de l'exploitation.
Mais à peine avaient-ils fait cinquante pas, qu'une énorme pierre vint
tomber aux pieds de James Starr.
« Prenez garde, monsieur Starr ! s'écria Harry, en saisissant le bras
de l'ingénieur.
-- Une pierre, Harry ! Ah ! ces vieilles voûtes ne sont plus assez
solides, sans doute, et...
-- Monsieur Starr, répondit Harry Ford, il me semble que la pierre a
été jetée... et jetée par une main d'homme !...
-- Jetée ! s'écria James Starr. Que veux-tu dire, mon garçon ?
-- Rien, rien... monsieur Starr, répondit évasivement Harry, dont le
regard, devenu sérieux, aurait voulu percer ces épaisses murailles.
Continuons notre route. Prenez mon bras, je vous prie, et n'ayez aucune
crainte de faire un faux pas.
-- Me voilà, Harry ! »
Et tous deux s'avancèrent, pendant qu'Harry regardait en arrière, en
projetant l'éclat de sa lampe dans les profondeurs de la galerie.
« Serons-nous bientôt arrivés ? demanda l'ingénieur.
-- Dans dix minutes au plus.
-- Bien.
-- Mais, murmurait Harry, cela n'en est pas moins singulier. C'est la
première fois que pareille chose m'arrive. Il a fallu que cette pierre
vînt tomber juste au moment où nous passions !...
-- Harry, il n'y a eu là qu'un hasard !
-- Un hasard... répondit le jeune homme en secouant la tête. Oui... un
hasard... »
Harry s'était arrêté. Il écoutait.
« Qu'y a-t-il, Harry ? demanda l'ingénieur.
-- J'ai cru entendre marcher derrière nous », répondit le jeune mineur,
qui prêta plus attentivement l'oreille.
Puis :
« Non ! je me serai trompé, dit-il. Appuyez-vous bien sur mon bras,
monsieur Starr. Servez-vous de moi comme d'un bâton...
-- Un bâton solide, Harry, répondit James Starr. Il n'en est pas de
meilleur qu'un brave garçon tel que toi ! »
Tous deux continuèrent à marcher silencieusement à travers la sombre
nef.
Souvent, Harry, évidemment préoccupé, se retournait, essayant de
surprendre, soit un bruit éloigné, soit quelque lueur lointaine.
Mais, derrière et devant lui, tout n'était que silence et ténèbres.
[1] Le -piper- est le joueur de cornemuse en Écosse.
V
La Famille Ford
Dix minutes après, James Starr et Harry sortaient enfin de la galerie
principale.
Le jeune mineur et son compagnon étaient arrivés au fond d'une
clairière, -- si toutefois ce mot peut servir à désigner une vaste et
obscure excavation. Cette excavation, cependant, n'était pas absolument
dépourvue de jour. Quelques rayons lui arrivaient par l'orifice d'un
puits abandonné, qui avait été foncé dans les étages supérieurs.
C'était par ce conduit que s'établissait le courant d'aération de la
fosse Dochart. Grâce à sa moindre densité, l'air chaud de l'intérieur
était entraîné vers le puits Yarow.
Donc, un peu d'air et de clarté pénétrait à la fois à travers l'épaisse
voûte de schiste jusqu'à la clairière.
C'était là que Simon Ford habitait depuis dix ans, avec sa famille, une
souterraine demeure, évidée dans le massif schisteux, à l'endroit même
où fonctionnaient autrefois les puissantes machines, destinées à opérer
la traction mécanique de la fosse Dochart.
Telle était l'habitation -- à laquelle il donnait volontiers le nom de
« cottage » --, où résidait le vieil overman. Grâce à une certaine
aisance, due à une longue existence de travail, Simon Ford aurait pu
vivre en plein soleil, au milieu des arbres, dans n'importe quelle
ville du royaume; mais les siens et lui avaient préféré ne pas quitter
la houillère, où ils étaient heureux, ayant mêmes idées, mêmes goûts.
Oui ! il leur plaisait, ce cottage, enfoui à quinze cents pieds
au-dessous du sol écossais. Entre autres avantages, il n'y avait pas à
craindre que les agents du fisc, les « stentmaters » chargés d'établir
la capitation, vinssent jamais y relancer ses hôtes !
A cette époque, Simon Ford, l'ancien overman de la fosse Dochart,
portait vigoureusement encore ses soixante-cinq ans. Grand, robuste,
bien taillé, il eût été regardé comme l'un des plus remarquables «
sawneys [1*] » du canton, qui fournissait tant de beaux hommes aux
régiments de Highlanders.
Simon Ford descendait d'une ancienne famille de mineurs, et sa
généalogie remontait aux premiers temps où furent exploités les
gisements carbonifères en Écosse.
Sans rechercher archéologiquement si les Grecs et les Romains ont fait
usage de la houille, si les Chinois utilisaient les mines de charbon
bien avant l'ère chrétienne, sans discuter si réellement le combustible
minéral doit son nom au maréchal ferrant Houillos, qui vivait en
Belgique dans le XIIe siècle, on peut affirmer que les bassins de la
Grande-Bretagne furent les premiers dont l'exploitation fut mise en
cours régulier. Au XIe siècle, déjà, Guillaume le Conquérant partageait
entre ses compagnons d'armes les produits du bassin de Newcastle. Au
XIIIe siècle, une licence d'exploitation du « charbon marin » était
concédée par Henri III. Enfin, vers la fin du même siècle, il est fait
mention des gisements de l'Écosse et du pays de Galles.
Ce fut vers ce temps que les ancêtres de Simon Ford pénétrèrent dans
les entrailles du sol calédonien, pour n'en plus sortir, de père en
fils. Ce n'étaient que de simples ouvriers. Ils travaillaient comme des
forçats à l'extraction du précieux combustible. On croit même que les
charbonniers mineurs, tout comme les sauniers de cette époque, étaient
alors de véritables esclaves. En effet, au XVIIIe siècle, cette opinion
était si bien établie en Écosse, que, pendant la guerre du Prétendant,
on put craindre que vingt mille mineurs de Newcastle ne se soulevassent
pour reconquérir une liberté -- qu'ils ne croyaient pas avoir.
Quoi qu'il en soit, Simon Ford était fier d'appartenir à cette grande
famille des houilleurs écossais. Il avait travaillé de ses mains, là
même où ses ancêtres avaient manié le pic, la pince, la rivelaine et la
pioche. A trente ans, il était overman de la fosse Dochart, la plus
importante des houillères d'Aberfoyle. Il aimait passionnément son
métier. Pendant de longues années, il exerça ses fonctions avec zèle.
Son seul chagrin était de voir la couche s'appauvrir et de prévoir
l'heure très prochaine où le gisement serait épuisé.
C'est alors qu'il s'était adonné à la recherche de nouveaux filons dans
toutes les fosses d'Aberfoyle, qui communiquaient souterrainement entre
elles. Il avait eu le bonheur d'en découvrir quelques-uns pendant la
dernière période d'exploitation. Son instinct de mineur le servait
merveilleusement, et l'ingénieur James Starr l'appréciait fort. On eût
dit qu'il devinait les gisements dans les entrailles de la houillère,
comme un hydroscope devine les sources sous la couche du sol.
Mais le moment arriva, on l'a dit, où la matière combustible manqua
tout à fait à la houillère. Les sondages ne donnèrent plus aucun
résultat. Il fut évident que le gîte carbonifère était entièrement
épuisé. L'exploitation cessa. Les mineurs se retirèrent.
Le croira-t-on ? Ce fut un désespoir pour le plus grand nombre. Tous
ceux qui savent que l'homme, au fond, aime sa peine, ne s'en étonneront
pas. Simon Ford, sans contredit, fut le plus atteint. Il était, par
excellence, le type du mineur, dont l'existence est indissolublement
liée à celle de sa mine. Depuis sa naissance, il n'avait cessé de
l'habiter, et, lorsque les travaux furent abandonnés, il voulut y
demeurer encore. Il resta donc. Harry, son fils, fut chargé du
ravitaillement de l'habitation souterraine; mais quant à lui, depuis
dix ans, il n'était pas remonté dix fois à la surface du sol.
« Aller là-haut ! A quoi bon ? » répétait-il, et il ne quittait pas son
noir domaine.
Dans ce milieu parfaitement sain, d'ailleurs, soumis à une température
toujours moyenne, le vieil overman ne connaissait ni les chaleurs de
l'été, ni les froids de l'hiver. Les siens se portaient bien. Que
pouvait-il désirer de plus ?
Au fond, il était sérieusement attristé. Il regrettait l'animation, le
mouvement, la vie d'autrefois, dans la fosse si laborieusement
exploitée. Cependant, il était soutenu par une idée fixe.
« Non ! non ! la houillère n'est pas épuisée ! » répétait-il.
Et celui-là se serait fait un mauvais parti, qui aurait mis en doute
devant Simon Ford qu'un jour l'ancienne Aberfoyle ressusciterait
d'entre les mortes ! Il n'avait donc jamais abandonné l'espoir de
découvrir quelque nouvelle couche qui rendrait à la mine sa splendeur
passée. Oui ! il aurait volontiers, s'il l'avait fallu, repris le pic
du mineur, et ses vieux bras, solides encore, se seraient
vigoureusement attaqués à la roche. Il allait donc à travers les
obscures galeries, tantôt seul, tantôt avec son fils, observant,
cherchant, pour rentrer chaque jour fatigué, mais non désespéré, au
cottage.
La digne compagne de Simon Ford, c'était Madge, grande et forte, la «
goodwife », la « bonne femme », suivant l'expression écossaise. Pas
plus que son mari, Madge n'eût voulu quitter la fosse Dochart. Elle
partageait à cet égard toutes ses espérances et ses regrets. Elle
l'encourageait, elle le poussait en avant, elle lui parlait avec une
sorte de gravité, qui réchauffait le coeur du vieil overman.
« Aberfoyle n'est qu'endormie, Simon, lui disait-elle. C'est toi qui as
raison. Ce n'est qu'un repos, ce n'est pas la mort ! »
Madge savait aussi se passer du monde extérieur et concentrer le
bonheur d'une existence à trois dans le sombre cottage.
Ce fut là qu'arriva James Starr.
L'ingénieur était bien attendu. Simon Ford, debout sur sa porte, du
plus loin que la lampe d'Harry lui annonça l'arrivée de son ancien «
viewer », s'avança vers lui.
« Soyez le bienvenu, monsieur James ! lui cria-t-il d'une voix qui
résonnait sous la voûte du schiste. Soyez le bienvenu au cottage du
vieil overman ! Pour être enfouie à quinze cents pieds sous terre, la
maison de la famille Ford n'en est pas moins hospitalière !
-- Comment allez-vous, brave Simon ? demanda James Starr, en serrant la
main que lui tendait son hôte.
-- Très bien, monsieur Starr. Et comment en serait-il autrement ici, à
l'abri de toute intempérie de l'air ? vos ladies qui vont respirer à
Newhaven ou à Porto-Bello [2*] , pendant l'été, feraient mieux de
passer quelques mois dans la houillère d'Aberfoyle ! Elles ne
risqueraient point d'y gagner quelque gros rhume, comme dans les rues
humides de la vieille capitale.
-- Ce n'est pas moi qui vous contredirai, Simon, répondit James Starr,
heureux de retrouver l'overman tel qu'il était autrefois ! vraiment, je
me demande pourquoi je ne change pas ma maison de la Canongate pour
quelque cottage voisin du vôtre !
-- A votre service, monsieur Starr. Je connais un de vos anciens
mineurs qui serait particulièrement enchanté de n'avoir entre vous et
lui qu'un mur mitoyen.
-- Et Madge ?... demanda l'ingénieur.
-- La bonne femme se porte encore mieux que moi, si cela est possible !
répondit Simon Ford, et elle se fait une joie de vous voir à sa table.
Je pense qu'elle se sera surpassée pour vous recevoir.
-- Nous verrons cela, Simon, nous verrons cela ! dit l'ingénieur, que
l'annonce d'un bon déjeuner ne pouvait laisser indifférent, après cette
longue marche.
-- Vous avez faim, monsieur Starr ?
-- Positivement faim. Le voyage m'a ouvert l'appétit. Je suis venu par
un temps affreux !...
-- Ah ! il pleut, là-haut ! répondit Simon Ford d'un air de pitié très
marqué.
-- Oui, Simon, et les eaux du Forth sont agitées aujourd'hui comme
celles d'une mer !
-- Eh bien, monsieur James, ici, il ne pleut jamais. Mais je n'ai pas à
vous peindre des avantages que vous connaissez aussi bien que moi !
vous voilà arrivé au cottage. C'est le principal, et, je vous le
répète, soyez le bienvenu ! »
Simon Ford, suivi d'Harry, fit entrer dans l'habitation James Starr,
qui se trouva au milieu d'une vaste salle, éclairée par plusieurs
lampes, dont l'une était suspendue aux solives coloriées du plafond.
La table, recouverte d'une nappe égayée de fraîches couleurs,
n'attendait plus que les convives, auxquels quatre chaises, rembourrées
de vieux cuir, étaient réservées.
« Bonjour, Madge, dit l'ingénieur.
-- Bonjour, monsieur James, répondit la brave Écossaise, qui se leva
pour recevoir son hôte.
-- Je vous revois avec plaisir, Madge.
-- Et vous avez raison, monsieur James, car il est agréable de
retrouver ceux pour lesquels on s'est toujours montré bon.
-- La soupe attend, femme, dit alors Simon Ford, et il ne faut pas la
faire attendre, non plus que M. James. Il a une faim de mineur, et il
verra que notre garçon ne nous laisse manquer de rien au cottage ! -- A
propos, Harry, ajouta le vieil overman en se retournant vers son fils,
Jack Ryan est venu te voir.
-- Je le sais, père ! Nous l'avons rencontré dans le puits Yarow.
-- C'est un bon et gai camarade, dit Simon Ford. Mais il semble se
plaire là-haut ! Ça n'avait pas du vrai sang de mineur dans les veines.
-- A table, monsieur James, et déjeunons copieusement, car il est
possible que nous ne puissions souper que fort tard. »
Au moment où l'ingénieur et ses hôtes allaient prendre place :
« Un instant, Simon, dit James Starr, voulez-vous que je mange de bon
appétit ?
-- Ce sera nous faire tout l'honneur possible, monsieur James, répondit
Simon Ford.
-- Eh bien, il faut pour cela n'avoir aucune préoccupation. -- Or, j'ai
deux questions à vous adresser.
-- Allez, monsieur James.
-- Votre lettre me parle d'une communication qui doit être de nature à
m'intéresser ?
-- Elle est très intéressante, en effet.
-- Pour vous ?...
-- Pour vous et pour moi, monsieur James. Mais je désire ne vous la
faire qu'après le repas et sur les lieux mêmes. Sans cela, vous ne
voudriez pas me croire.
-- Simon, reprit l'ingénieur, regardez-moi bien... là... dans les yeux.
Une communication intéressante ?... Oui... Bon !... Je ne vous en
demande pas davantage, ajouta-t-il, comme s'il eût lu la réponse qu'il
espérait dans le regard du vieil overman.
-- Et la deuxième question ? demanda celui-ci.
-- Savez-vous, Simon, quelle est la personne qui a pu m'écrire ceci ? »
répondit l'ingénieur, en présentant la lettre anonyme qu'il avait reçue.
Simon Ford prit la lettre, et il la lut très attentivement.
Puis, la montrant à son fils :
« Connais-tu cette écriture ? dit-il.
-- Non, père, répondit Harry.
-- Et cette lettre était timbrée du bureau de poste d'Aberfoyle ?
demanda Simon Ford à l'ingénieur.
-- Oui, comme la vôtre, répondit James Starr.
-- Que penses-tu de cela, Harry ? dit Simon Ford, dont le front
s'assombrit un instant.
-- Je pense, père, répondit Harry, que quelqu'un a eu un intérêt
quelconque à empêcher M. James Starr de venir au rendez-vous que vous
lui donniez.
-- Mais qui ? s'écria le vieux mineur. Qui donc a pu pénétrer assez
avant dans le secret de ma pensée ?... »
Et Simon Ford, pensif, tomba dans une rêverie dont la voix de Madge le
tira bientôt.
« Asseyons-nous, monsieur Starr, dit-elle. La soupe va refroidir. Pour
le moment, ne songeons plus à cette lettre ! »
Et, sur l'invitation de la vieille femme, chacun prit place à la table
-- James Starr vis-à-vis de Madge, pour lui faire honneur --, le père
et le fils l'un vis-à-vis de l'autre.
Ce fut un bon repas écossais. Et, d'abord, on mangea d'un « hotchpotch
», soupe dont la viande nageait au milieu d'un excellent bouillon. Au
dire du vieux Simon, sa compagne ne connaissait pas de rivale dans
l'art de préparer le hotchpotch.
Il en était de même, d'ailleurs, du « cockyleeky », sorte de ragoût de
coq, accommodé aux poireaux, qui ne méritait que des éloges.
Le tout fut arrosé d'une excellente ale, puisée aux meilleurs brassins
des fabriques d'Édimbourg.
Mais le plat principal consista en un « haggis », pouding national,
fait de viandes et de farine d'orge. Ce mets remarquable, qui inspira
au poète Burns l'une de ses meilleures odes, eut le sort réservé aux
belles choses de ce monde : il passa comme un rêve.
Madge reçut les sincères compliments de son hôte.
Le déjeuner se termina par un dessert composé de fromage et de « cakes
», gâteaux d'avoine, finement préparés, accompagnés de quelques petits
verres « d'usquebaugh », excellente eau-de-vie de grains, qui avait
vingt-cinq ans, -- juste l'âge d'Harry.
Ce repas dura une bonne heure. James Starr et Simon Ford n'avaient pas
seulement bien mangé, ils avaient aussi bien causé,-- principalement du
passé de la vieille houillère d'Aberfoyle.
Harry, lui, était plutôt resté silencieux. Deux fois il avait quitté la
table et même la maison. Il était évident qu'il éprouvait quelque
inquiétude depuis l'incident de la pierre, et il voulait observer les
alentours du cottage. La lettre anonyme n'était pas faite, non plus,
pour le rassurer.
Ce fut pendant une de ces sorties que l'ingénieur dit à Simon Ford et
Madge :
« Un brave garçon que vous avez là, mes amis !
-- Oui, monsieur James, un être bon et dévoué, répondit vivement le
vieil overman.
-- Il se plaît avec vous, au cottage ?
-- Il ne voudrait pas nous quitter.
-- Vous songerez à le marier, cependant ?
-- Marier Harry ! s'écria Simon Ford. Et à qui ? A une fille de
là-haut, qui aimerait les fêtes, la danse, qui préférerait son clan à
notre houillère ! Harry n'en voudrait pas !
-- Simon, répondit Madge, tu n'exigeras pourtant pas que jamais notre
Harry ne prenne femme...
-- Je n'exigerai rien, répondit le vieux mineur, mais cela ne presse
pas ! Qui sait si nous ne lui trouverons point... »
Harry rentrait en ce moment, et Simon Ford se tut.
Lorsque Madge se leva de table, tous l'imitèrent et vinrent s'asseoir
un instant à la porte du cottage.
« Eh bien, Simon, dit l'ingénieur, je vous écoute !
-- Monsieur James, répondit Simon Ford, je n'ai pas besoin de vos
oreilles, mais de vos jambes. -- Vous êtes-vous bien reposé ?
-- Bien reposé et bien refait, Simon. Je suis prêt à vous accompagner
partout où il vous plaira.
-- Harry, dit Simon Ford, en se retournant vers son fils, allume nos
lampes de sûreté.
-- Vous prenez des lampes de sûreté ! s'écria James Starr, assez
surpris, puisque les explosions de grisou n'étaient plus à craindre
dans une fosse absolument vide de charbon.
-- Oui, monsieur James, par prudence !
-- N'allez-vous pas aussi, mon brave Simon, me proposer de revêtir un
habit de mineur ?
-- Pas encore, monsieur James ! pas encore ! » répondit le vieil
overman, dont les yeux brillaient singulièrement sous leurs profondes
orbites.
Harry, qui était rentré dans le cottage, en ressortit presque aussitôt,
rapportant trois lampes de sûreté.
Harry remit une de ces lampes à l'ingénieur, l'autre à son père, et il
garda la troisième suspendue à sa main gauche, pendant que sa main
droite s'armait d'un long bâton.
« En route ! dit Simon Ford, qui prit un pic solide, déposé à la porte
du cottage.
-- En route ! répondit l'ingénieur. -- Au revoir Madge !
-- Dieu vous assiste ! répondit l'Écossaise.
-- Un bon souper, femme, tu entends, s'écria Simon Ford. Nous aurons
faim à notre retour, et nous lui ferons honneur ! »
[1] Le sawney, c'est l'Écossais, comme John Bull est l'Anglais, et
Paddy l'Irlandais.
[2] Stations balnéaires des environs d'Édimbourg.
VI
Quelques phénomènes inexplicables
On sait ce que sont les croyances superstitieuses dans les hautes et
basses terres de l'Écosse. En certains clans, les tenanciers du laird,
réunis pour la veillée, aiment à redire les contes empruntés au
répertoire de la mythologie hyperboréenne. L'instruction, quoique
largement et libéralement répandue dans le pays, n'a pas pu réduire
encore à l'état de fictions ces légendes, qui semblent inhérentes au
sol même de la vieille Calédonie. C'est encore le pays des esprits et
des revenants, des lutins et des fées. Là apparaissent toujours le
génie malfaisant qui ne s'éloigne que moyennant finances, le « Seer »
des Highlanders, qui, par un don de seconde vue, prédit les morts
prochaines, le « May Moullach », qui se montre sous la forme d'une
jeune fille aux bras velus et prévient les familles des malheurs dont
elles sont menacées, la fée « Branshie », qui annonce les événements
funestes, les « Brawnies », auxquels est confiée la garde du mobilier
domestique, l'« Urisk », qui fréquente plus particulièrement les gorges
sauvages du lac Katrine, -- et tant d'autres.
Il va de soi que la population des houillères écossaises devait fournir
son contingent de légendes et de fables à ce répertoire mythologique.
Si les montagnes des Hautes-Terres sont peuplées d'êtres chimériques,
bons ou mauvais, à plus forte raison les sombres houillères
devaient-elles être hantées jusque dans leurs dernières profondeurs.
Qui fait trembler le gisement pendant les nuits d'orage, qui met sur la
trace du filon encore inexploité, qui allume le grisou et préside aux
explosions terribles, sinon quelque génie de la mine ? C'était, du
moins, l'opinion communément répandue parmi ces superstitieux Écossais.
En vérité, la plupart des mineurs croyaient volontiers au fantastique,
quand il ne s'agissait que de phénomènes purement physiques, et on eût
perdu son temps à vouloir les désabuser. Où la crédulité se fût-elle
développée plus librement qu'au fond de ces abîmes ?
Or, les houillères d'Aberfoyle, précisément parce qu'elles étaient
exploitées dans le pays des légendes, devaient se prêter plus
naturellement à tous les incidents du surnaturel.
Donc les légendes y abondaient. Il faut dire, d'ailleurs, que certains
phénomènes, inexpliqués jusqu'alors, ne pouvaient que fournir un nouvel
aliment à la crédulité publique.
Au premier rang des superstitieux de la fosse Dochart, figurait Jack
Ryan, le camarade d'Harry. C'était le plus grand partisan du surnaturel
qui fût. Toutes ces fantastiques histoires, il les transformait en
chansons, qui lui valaient de beaux succès pendant les veillées d'hiver.
Mais Jack Ryan n'était pas le seul à faire montre de sa crédulité. Ses
camarades affirmaient, non moins hautement, que les fosses d'Aberfoyle
étaient hantées, que certains êtres insaisissables y apparaissaient
fréquemment, comme cela arrivait dans les Hautes-Terres. A les
entendre, ce qui même aurait été extraordinaire, c'eût été qu'il n'en
fût pas ainsi. Est-il donc, en effet, un milieu mieux disposé qu'une
sombre et profonde houillère pour les ébats des génies, des lutins, des
follets et autres acteurs des drames fantastiques ? Le décor était tout
dressé, pourquoi les personnages surnaturels n'y seraient pas venus
jouer leur rôle ?
Ainsi raisonnaient Jack Ryan et ses camarades des houillères
d'Aberfoyle. On a dit que les différentes fosses communiquaient entre
elles par les longues galeries souterraines, ménagées entre les filons.
Il existait ainsi sous le comté de Stirling un énorme massif, sillonné
de tunnels, troué de caves, foré de puits, une sorte d'hypogée, de
labyrinthe subterrané, qui offrait l'aspect d'une vaste fourmilière.
Les mineurs des divers fonds se rencontraient donc souvent, soit
lorsqu'ils se rendaient sur les travaux d'exploitation, soit lorsqu'ils
en revenaient. De là, une facilité constante d'échanger des propos et
de faire circuler d'une fosse à l'autre les histoires qui tiraient leur
origine de la houillère. Les récits se transmettaient ainsi avec une
rapidité merveilleuse, passant de bouche en bouche et s'accroissant
comme il convient.
Cependant, deux hommes plus instruits et de tempérament plus positif
que les autres, avaient toujours résisté à cet entraînement. Ils
n'admettaient à aucun degré l'intervention des lutins, des génies ou
des fées.
C'étaient Simon Ford et son fils. Et ils le prouvèrent bien en
continuant d'habiter la sombre crypte, après l'abandon de la fosse
Dochart. Peut-être la bonne Madge avait-elle quelque penchant au
surnaturel, comme toute Écossaise des Hautes-Terres. Mais ces histoires
d'apparitions, elle était réduite à se les raconter à elle-même, -- ce
qu'elle faisait consciencieusement, d'ailleurs, pour ne point perdre
les vieilles traditions.
Simon et Harry Ford eussent-ils été aussi crédules que leurs camarades,
ils n'auraient abandonné la houillère ni aux génies, ni aux fées.
L'espoir de découvrir un nouveau filon leur eût fait braver toute la
fantastique cohorte des lutins. Ils n'étaient crédules, ils n'étaient
croyants que sur un point : ils ne pouvaient admettre que le gisement
carbonifère d'Aberfoyle fût totalement épuisé. On peut dire, avec
quelque justesse, que Simon Ford et son fils avaient à ce sujet « la
foi du charbonnier », cette foi en Dieu que rien ne peut ébranler.
C'est pourquoi depuis dix ans, sans y manquer un seul jour, obstinés,
immuables dans leurs convictions, le père et le fils prenaient leur
pic, leur bâton et leur lampe. Ils allaient ainsi tous les deux,
cherchant, tâtant la roche d'un coup sec, écoutant si elle rendait un
son favorable.
Tant que les sondages n'auraient pas été poussés jusqu'au granit du
terrain primaire, Simon et Harry Ford étaient d'accord que la
recherche, inutile aujourd'hui, pouvait être utile demain, et qu'elle
devait être reprise. Leur vie entière, ils la passeraient à essayer de
rendre à la houillère d'Aberfoyle son ancienne prospérité. Si le père
devait succomber avant l'heure de la réussite, le fils reprendrait la
tâche à lui seul.
En même temps, ces deux gardiens passionnés de la houillère la
visitaient au point de vue de sa conservation. Ils s'assuraient de la
solidité des remblais et des voûtes. Ils recherchaient si un éboulement
était à craindre, et s'il devenait urgent de condamner quelque partie
de la fosse. Ils examinaient les traces d'infiltration des eaux
supérieures, ils les dérivaient, ils les canalisaient pour les envoyer
à quelque puisard. Enfin, ils s'étaient volontairement constitués les
protecteurs et conservateurs de ce domaine improductif, duquel étaient
sorties tant de richesses, maintenant dissoutes en fumées !
Ce fut pendant quelques-unes de ces excursions qu'il arriva à Harry,
plus particulièrement, d'être frappé de certains phénomènes, dont il
cherchait en vain l'explication.
Ainsi, plusieurs fois, lorsqu'il suivait quelque étroite contre
galerie, il lui sembla entendre des bruits analogues à ceux qu'auraient
pu produire de violents coups de pic, frappés sur la paroi remblayée.
Harry, que le surnaturel, non plus que le naturel, ne pouvait effrayer,
avait pressé le pas pour surprendre la cause de ce mystérieux travail.
Le tunnel était désert. La lampe du jeune mineur, promenée sur la
paroi, n'avait laissé voir aucune trace récente de coups de pince ou de
pic. Harry se demandait donc s'il n'était pas le jouet d'une illusion
d'acoustique, de quelque bizarre ou fantasque écho.
D'autres fois, en projetant subitement une vive lumière vers une
anfractuosité suspecte, il avait cru voir passer une ombre. Il s'était
élancé... Rien, alors même qu'aucune issue n'eût permis à un être
humain de se dérober à sa poursuite !
A deux reprises depuis un mois, Harry, visitant la partie ouest de la
fosse, entendit distinctement des détonations lointaines, comme si
quelque mineur eût fait éclater une cartouche de dynamite.
La dernière fois, après de minutieuses recherches, il avait reconnu
qu'un pilier venait d'être éventré par un coup de mine.
A la clarté de sa lampe, Harry examina attentivement la paroi attaquée
par la mine. Elle n'était point faite d'un simple remblayage de
pierres, mais d'un pan de schiste, qui avait pénétré à cette profondeur
dans l'étage du gisement houiller. Le coup de mine avait-il eu pour
objet de provoquer la découverte d'un nouveau filon ? N'avait-on voulu
que produire un éboulement de cette portion de la houillère ? C'est ce
que se demanda Harry, et, quand il fit connaître ce fait à son père, ni
le vieil overman, ni lui ne purent résoudre la question d'une façon
satisfaisante.
« C'est singulier, répétait souvent Harry. La présence dans la mine
d'un être inconnu semble impossible, et, cependant, elle ne peut être
mise en doute ! Un autre que nous voudrait-il donc chercher s'il
n'existe pas encore quelque veine exploitable ? Ou plutôt, ne
tenterait-il pas d'anéantir ce qui reste des houillères d'Aberfoyle ?
Mais dans quel but ? Je le saurai, quand il devrait m'en coûter la vie
! »
Quinze jours avant cette journée, pendant laquelle Harry Ford guidait
l'ingénieur à travers le dédale de la fosse Dochart, il s'était vu sur
le point d'atteindre le but de ses recherches.
Il parcourait l'extrémité du sud-ouest de la houillère, un puissant
fanal à la main.
Tout à coup, il lui sembla qu'une lumière venait de s'éteindre, à
quelques centaines de pieds devant lui, au fond d'une étroite cheminée,
qui coupait obliquement le massif. Il se précipita vers la lueur
suspecte...
Recherche inutile. Comme Harry n'admettait pas pour les choses
physiques d'explication surnaturelle, il en conclut que, certainement,
un être inconnu rôdait dans la fosse. Mais, quoi qu'il fît, cherchant
avec le plus extrême soin, scrutant les moindres anfractuosités de la
galerie, il en fut pour sa peine, et ne put arriver à une certitude
quelconque.
Harry s'en remit donc au hasard pour lui dévoiler ce mystère. De loin
en loin, il vit encore apparaître des lueurs qui voltigeaient d'un
point à l'autre comme des feux de Saint-Elme; mais leur apparition
n'avait que la durée d'un éclair et il fallut renoncer à en découvrir
la cause.
Si Jack Ryan et les autres superstitieux de la houillère eussent aperçu
ces flammes fantastiques, ils n'auraient certainement pas manqué de
crier au surnaturel !.
Mais Harry n'y songeait même pas. Le vieux Simon non plus. Et lorsque
tous deux causaient de ces phénomènes, dus évidemment à une cause
purement physique :
« Mon garçon, répondait le vieil overman, attendons ! Tout cela
s'expliquera quelque jour ! »
Toutefois, il faut observer que jamais, jusqu'alors, ni Harry, ni son
père n'avaient été en butte à un acte de violence.
Si la pierre, tombée ce jour même aux pieds de James Starr, avait été
lancée par la main d'un malfaiteur, c'était le premier acte criminel de
ce genre.
James Starr, interrogé, fut d'avis que cette pierre s'était détachée de
la voûte de la galerie. Mais Harry n'admit pas une explication si
simple. La pierre, suivant lui, n'était pas tombée, elle avait été
lancée. A moins de rebondir, elle n'eût jamais décrit une trajectoire,
si elle n'eût été mue par une impulsion étrangère.
Harry voyait donc là une tentative directe contre lui et son père, ou
même contre l'ingénieur. Après ce qu'on sait, peut-être conviendra-t-on
qu'il était fondé à le croire.
VII
Une expérience de Simon Ford
Midi sonnait à la vieille horloge de bois de la salle, lorsque James
Starr et ses deux compagnons quittèrent le cottage.
La lumière, pénétrant à travers le puits d'aération, éclairait
vaguement la clairière. La lampe d'Harry eût été inutile alors, mais
elle ne devait pas tarder à servir, car c'était vers l'extrémité même
de la fosse Dochart que le vieil overman allait conduire l'ingénieur.
Après avoir suivi sur un espace de deux milles la galerie principale,
les trois explorateurs -- on verra qu'il s'agissait d'une exploration
-- arrivèrent à l'orifice d'un étroit tunnel. C'était comme une
contre-nef dont la voûte reposait sur un boisage, tapissé d'une mousse
blanchâtre. Elle suivait à peu près la ligne que traçait, à quinze
cents pieds au-dessus, le haut cours du Forth.
Pour le cas où James Starr eût été moins familiarisé qu'autrefois avec
le dédale de la fosse Dochart, Simon Ford lui rappelait les
dispositions du plan général, en les comparant au tracé géographique du
sol.
James Starr et Simon Ford marchaient donc en causant.
En avant, Harry éclairait la route. Il cherchait, en projetant
brusquement de vifs éclats lumineux vers les sombres anfractuosités, à
découvrir quelque ombre suspecte.
« Irons-nous loin ainsi, vieux Simon ? demanda l'ingénieur.
-- Encore un demi-mille, monsieur James ! Autrefois, nous aurions fait
cette route en berline, sur les tramways à traction mécanique ! Mais
que ces temps sont loin !
-- Nous nous dirigeons donc vers l'extrémité du dernier filon ? demanda
James Starr.
-- Oui. ! Je vois que vous connaissez encore bien la mine.
-- Eh ! Simon, répondit l'ingénieur, il serait difficile d'aller plus
loin, si je ne me trompe ?
-- En effet, monsieur James. C'est là que nos rivelaines ont arraché le
dernier morceau de houille du gisement ! Je me le rappelle comme si j'y
étais encore ! C'est moi qui ai donné ce dernier coup, et il a retenti
dans ma poitrine plus violemment que sur la roche ! Tout n'était plus
que grès ou schiste autour de nous, et, quand le wagonnet a roulé vers
le puits d'extraction, je l'ai suivi, le coeur ému, comme on suit
un convoi de pauvre ! Il me semblait que c'était l'âme de la mine qui
s'en allait avec lui ! »
La gravité avec laquelle le vieil overman prononça ces paroles
impressionna l'ingénieur, bien près de partager de tels sentiments. Ce
sont ceux du marin qui abandonne son navire désemparé, ceux du laird
qui voit abattre la maison de ses ancêtres !
James Starr avait serré la main de Simon Ford. Mais, à son tour,
celui-ci venait de prendre la main de l'ingénieur, et la pressant
fortement :
« Ce jour-là, nous nous étions tous trompés, dit-il. Non ! La vieille
houillère n'était pas morte ! Ce n'était pas un cadavre que les mineurs
allaient abandonner, et j'oserais affirmer, monsieur James, que son
coeur bat encore !
-- Parlez donc, Simon ! vous avez découvert un nouveau filon ? s'écria
l'ingénieur, qui ne fut pas maître de lui. Je le savais bien ! votre
lettre ne pouvait signifier autre chose ! Une communication à me faire,
et cela dans la fosse Dochart ! Et quelle autre découverte que celle
d'une couche carbonifère aurait pu m'intéresser ?...
-- Monsieur James, répondit Simon Ford, je n'ai pas voulu prévenir un
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