représente de recherche et de peine !... Vous me disiez que le génie a
creusé hier cinq cents nouveaux mètres de fossés ? C'est beaucoup,
n'est-ce pas ?
-- Mais non, ce n'est même pas assez ! De ce train-là nous n'aurons pas
terminé l'enceinte à la fin du mois.
-- Je voudrais bien la voir finie, et que ces affreux Schultziens
arrivassent ! Les hommes sont bien heureux de pouvoir agir et se rendre
utiles. L'attente est ainsi moins longue pour eux que pour nous, qui ne
sommes bonnes à rien.
-- Bonnes à rien ! s'écriait Marcel, d'ordinaire plus calme, bonnes à
rien. Et pour qui donc, selon vous, ces braves gens, qui ont tout
quitté pour devenir soldats, pour qui donc travaillent-ils, sinon pour
assurer le repos et le bonheur de leurs mères, de leurs femmes, de
leurs fiancées ? Leur ardeur, à tous, d'où leur vient-elle, sinon de
vous, et à qui ferez vous remonter cet amour du sacrifice, sinon... >>
Sur ce mot, Marcel, un peu confus, s'arrêta. Mlle Jeanne n'insista pas,
et ce fut la bonne Mme Sarrasin qui fut obligée de fermer la
discussion, en disant au jeune homme que l'amour du devoir suffisait
sans doute à expliquer le zèle du plus grand nombre.
Et lorsque Marcel, rappelé par la tâche impitoyable, pressé d'aller
achever un projet ou un devis, s'arrachait à regret à cette douce
causerie, il emportait avec lui l'inébranlable résolution de sauver
France-Ville et le moindre de ses habitants.
Il ne s'attendait guère à ce qui allait arriver, et, cependant, c'était
la conséquence naturelle, inéluctable, de cet état de choses contre
nature, de cette concentration de tous en un seul, qui était la loi
fondamentale de la Cité de l'Acier.
XV LA BOURSE DE SAN FRANCISCO
La Bourse de San Francisco, expression condensée et en quelque sorte
algébrique d'un immense mouvement industriel et commercial, est l'une
des plus animées et des plus étranges du monde. Par une conséquence
naturelle de la position géographique de la capitale de la Californie,
elle participe du caractère cosmopolite, qui est un de ses traits les
plus marqués. Sous ses portiques de beau granit rouge, le Saxon aux
cheveux blonds, à la taille élevée, coudoie le Celte au teint mat, aux
cheveux plus foncés, aux membres plus souples et plus fins. Le Nègre y
rencontre le Finnois et l'Indu. Le Polynésien y voit avec surprise le
Groenlandais. Le Chinois aux yeux obliques, à la natte soigneusement
tressée, y lutte de finesse avec le Japonais, son ennemi historique.
Toutes les langues, tous les dialectes, tous les jargons s'y heurtent
comme dans une Babel moderne.
L'ouverture du marché du 12 octobre, à cette Bourse unique au monde, ne
présenta rien d'extraordinaire. Comme onze heures approchaient, on vit
les principaux courtiers et agents d'affaires s'aborder gaiement ou
gravement, selon leurs tempéraments particuliers, échanger des poignées
de main, se diriger vers la buvette et préluder, par des libations
propitiatoires, aux opérations de la journée. Ils allèrent, un à un,
ouvrir la petite porte de cuivre des casiers numérotés qui reçoivent,
dans le vestibule, la correspondance des abonnés, en tirer d'énormes
paquets de lettres et les parcourir d'un oeil distrait.
Bientôt, les premiers cours du jour se formèrent, en même temps que la
foule affairée grossissait insensiblement. Un léger brouhaha s'éleva
des groupes, de plus en plus nombreux.
Les dépêches télégraphiques commencèrent alors à pleuvoir de tous les
points du globe. Il ne se passait guère de minute sans qu'une bande de
papier bleu, lue à tue-tête au milieu de la tempête des voix, vînt
s'ajouter sur la muraille du nord à la collection des télégrammes
placardés par les gardes de la Bourse.
L'intensité du mouvement croissait de minute en minute. Des commis
entraient en courant, repartaient, se précipitaient vers le bureau
télégraphique, apportaient des réponses. Tous les carnets étaient
ouverts, annotés, raturés, déchirés. Une sorte de folie contagieuse
semblait avoir pris possession de la foule, lorsque, vers une heure,
quelque chose de mystérieux sembla passer comme un frisson à travers
ces groupes agités.
Une nouvelle étonnante, inattendue, incroyable, venait d'être apportée
par l'un des associés de la Banque du Far West et circulait avec la
rapidité de l'éclair.
Les uns disaient :
<< Quelle plaisanterie !... C'est une manoeuvre ! Comment admettre une
bourde pareille ?
-- Eh ! eh ! faisaient les autres, il n'y a pas de fumée sans feu !
-- Est-ce qu'on sombre dans une situation comme celle-là ?
-- On sombre dans toutes les situations !
-- Mais, monsieur, les immeubles seuls et l'outillage représentent plus
de quatre-vingts millions de dollars ! s'écriait celui-ci.
-- Sans compter les fontes et aciers, approvisionnements et produits
fabriqués ! répliquait celui-là.
-- Parbleu ! c'est ce que je disais ! Schultze est bon pour
quatre-vingt- dix millions de dollars, et je me charge de les réaliser
quand on voudra sur son actif !
-- Enfin, comment expliquez-vous cette suspension de paiements ?
-- Je ne me l'explique pas du tout !... Je n'y crois pas !
-- Comme si ces choses-là n'arrivaient pas tous les jours et aux
maisons réputées les plus solides !
-- Stahlstadt n'est pas une maison, c'est une ville !
-- Après tout, il est impossible que ce soit fini ! Une compagnie ne
peut manquer de se former pour reprendre ses affaires !
-- Mais pourquoi diable Schultze ne l'a-t-il pas formée, avant de se
laisser protester ?
-- Justement, monsieur, c'est tellement absurde que cela ne supporte
pas l'examen ! C'est purement et simplement une fausse nouvelle,
probablement lancée par Nash, qui a terriblement besoin d'une hausse
sur les aciers !
-- Pas du tout une fausse nouvelle ! Non seulement Schultze est en
faillite, mais il est en fuite !
-- Allons donc !
-- En fuite, monsieur. Le télégramme qui le dit vient d'être placardé à
l'instant ! >>
Une formidable vague humaine roula vers le cadre des dépêches. La
dernière bande de papier bleu était libellée en ces termes :
<< -New York-, 12 heures 10 minutes. -- Central-Bank. Usine Stahlstadt.
Paiements suspendus. Passif connu : quarante-sept millions de dollars.
Schultze disparu. >>
Cette fois, il n'y avait plus à douter, quelque surprenante que fût la
nouvelle, et les hypothèses commencèrent à se donner carrière.
A deux heures, les listes de faillites secondaires entraînées par celle
de Herr Schultze, commencèrent à inonder la place. C'était la
Mining-Bank de New York qui perdait le plus ; la maison Westerley et
fils, de Chicago, qui se trouvait impliquée pour sept millions de
dollars ; la maison Milwaukee, de Buffalo, pour cinq millions ; la
Banque industrielle, de San Francisco, pour un million et demi ; puis
le menu fretin des maisons de troisième ordre.
D'autre part, et sans attendre ces nouvelles, les contrecoups naturels
de l'événement se déchaînaient avec fureur.
Le marché de San Francisco, si lourd le matin, à dire d'experts, ne
l'était certes pas à deux heures ! Quels soubresauts ! quelles hausses
! quel déchaînement effréné de la spéculation !
Hausse sur les aciers, qui montent de minute en minute ! Hausse sur les
houilles ! Hausse sur les actions de toutes les fonderies de l'Union
américaine ! Hausse sur les produits fabriqués de tout genre de
l'industrie du fer ! Hausse aussi sur les terrains de France-Ville.
Tombés à zéro, disparus de la cote, depuis la déclaration de guerre,
ils se trouvèrent subitement portés à cent quatre-vingts dollars l'âcre
demandé !
Dès le soir même, les boutiques à nouvelles furent prises d'assaut.
Mais le -Herald- comme la -Tribune-, l'-Alto- comme le -Guardian-,
l'-Echo- comme le -Globe-, eurent beau inscrire en caractères
gigantesques les maigres informations qu'ils avaient pu recueillir, ces
informations se réduisaient, en somme, presque à néant.
Tout ce qu'on savait, c'est que, le 25 septembre, une traite de huit
millions de dollars, acceptée par Herr Schultze, tirée par Jackson,
Elder & Co, de Buffalo, ayant été présentée à Schring, Strauss & Co,
banquiers du Roi de l'Acier, à New York, ces messieurs avaient constaté
que la balance portée au crédit de leur client était insuffisante pour
parer à cet énorme paiement, et lui avaient immédiatement donné avis
télégraphique du fait, sans recevoir de réponse ; qu'ils avaient alors
recouru à leurs livres et constaté avec stupéfaction que, depuis treize
jours, aucune lettre et aucune valeur ne leur étaient parvenues de
Stahlstadt ; qu'à dater de ce moment les traites et les chèques tirés
par Herr Schultze sur leur caisse s'étaient accumulés quotidiennement
pour subir le sort commun et retourner à leur lieu d'origine avec la
mention << No effects >> (pas de fonds).
Pendant quatre jours, les demandes de renseignements les télégrammes
inquiets, les questions furieuses, s'étaient abattus d'une part sur la
maison de banque, de l'autre sur Stahlstadt.
Enfin, une réponse décisive était arrivée.
<< Herr Schultze disparu depuis le 17 septembre, disait le télégramme.
Personne ne peut donner la moindre lueur sur ce mystère. Il n'a pas
laissé d'ordres, et les caisses de secteur sont vides. >>
Dès lors, il n'avait plus été possible de dissimuler la vérité. Des
créanciers principaux avaient pris peur et déposé leurs effets au
tribunal de commerce. La déconfiture s'était dessinée en quelques
heures avec la rapidité de la foudre, entraînant avec elle son cortège
de ruines secondaires. A midi, le 13 octobre, le total des créances
connues était de quarante-sept millions de dollars. Tout faisait
prévoir que, avec les créances complémentaires, le passif approcherait
de soixante millions.
Voilà ce qu'on savait et ce que tous les journaux racontaient, à
quelques amplifications près. Il va sans dire qu'ils annonçaient tous
pour le lendemain les renseignements les plus inédits et les plus
spéciaux.
Et, de fait, il n'en était pas un qui n'eût dès la première heure
expédié ses correspondants sur les routes de Stahlstadt.
Dès le 14 octobre au soir, la Cité de l'Acier s'était vue investie par
une véritable armée de reporters, le carnet ouvert et le crayon au
vent. Mais cette armée vint se briser comme une vague contre l'enceinte
extérieure de Stahlstadt. La consigne était toujours maintenue, et les
reporters eurent beau mettre en oeuvre tous les moyens possibles de
séduction, il leur fut impossible de la faire plier.
Ils purent, toutefois, constater que les ouvriers ne savaient rien et
que rien n'était changé dans la routine de leur section. Les
contremaîtres avaient seulement annoncé la veille, par ordre supérieur,
qu'il n'y avait plus de fonds aux caisses particulières, ni
d'instructions venues du Bloc central, et qu'en conséquence les travaux
seraient suspendus le samedi suivant, sauf avis contraire.
Tout cela, au lieu d'éclairer la situation, ne faisait que la
compliquer. Que Herr Schultze eût disparu depuis près d'un mois, cela
ne faisait doute pour personne. Mais quelle était la cause et la portée
de cette disparition, c'est ce que personne ne savait. Une vague
impression que le mystérieux personnage allait reparaître d'une minute
à l'autre dominait encore obscurément les inquiétudes.
A l'usine, pendant les premiers jours, les travaux avaient continué
comme à l'ordinaire, en vertu de la vitesse acquise. Chacun avait
poursuivi sa tâche partielle dans l'horizon limité de sa section. Les
caisses particulières avaient payé les salaires tous les samedis. La
caisse principale avait fait face jusqu'à ce jour aux nécessités
locales. Mais la centralisation était poussée à Stahlstadt à un trop
haut degré de perfection, le maître s'était réservé une trop absolue
surintendance de toutes les affaires, pour que son absence n'entraînât
pas, dans un temps très court, un arrêt forcé de la machine. C'est
ainsi que, du 17 septembre, jour où pour la dernière fois, le Roi de
l'Acier avait signé des ordres, jusqu'au 13 octobre, où la nouvelle de
la suspension des paiements avait éclaté comme un coup de foudre, des
milliers de lettres -- un grand nombre contenaient certainement des
valeurs considérables --, passées par la poste de Stahlstadt, avaient
été déposées à la boîte du Bloc central, et, sans nul doute, étaient
arrivées au cabinet de Herr Schultze. Mais lui seul se réservait le
droit de les ouvrir, de les annoter d'un coup de crayon rouge et d'en
transmettre le contenu au caissier principal.
Les fonctionnaires les plus élevés de l'usine n'auraient jamais songé
seulement à sortir de leurs attributions régulières. Investis en face
de leurs subordonnés d'un pouvoir presque absolu, ils étaient chacun,
vis-à-vis de Herr Schultze -- et même vis-à-vis de son souvenir --,
comme autant d'instruments sans autorité, sans initiative, sans voix au
chapitre. Chacun s'était donc cantonné dans la responsabilité étroite
de son mandat, avait attendu, temporisé, << vu venir >> les événements.
A la fin, les événements étaient venus. Cette situation singulière
s'était prolongée jusqu'au moment où les principales maisons
intéressées, subitement saisies d'alarme, avaient télégraphié,
sollicité une réponse, réclamé, protesté, enfin pris leurs précautions
légales. Il avait fallu du temps pour en arriver là. On ne se décida
pas aisément à soupçonner une prospérité si notoire de n'avoir que des
pieds d'argile. Mais le fait était maintenant patent : Herr Schultze
s'était dérobé à ses créanciers.
C'est tout ce que les reporters purent arriver à savoir. Le célèbre
Meiklejohn lui-même, illustre pour avoir réussi à soutirer des aveux
politiques au président Grant l'homme le plus taciturne de son siècle,
l'infatigable Blunderbuss, fameux pour avoir le premier, lui simple
correspondant du -World-, annoncé au tsar la grosse nouvelle de la
capitulation de Plewna, ces grands hommes du reportage n'avaient pas
été cette fois plus heureux que leurs confrères. Ils étaient obligés de
s'avouer à eux-mêmes que la -Tribune- et le -World- ne pourraient
encore donner le dernier mot de la faillite Schultze.
Ce qui faisait de ce sinistre industriel un événement presque unique,
c'était cette situation bizarre de Stahlstadt, cet état de ville
indépendante et isolée qui ne permettait aucune enquête régulière et
légale. La signature de Herr Schultze était, il est vrai, protestée à
New York, et ses créanciers avaient toute raison de penser que l'actif
représenté par l'usine pouvait suffire dans une certaine mesure à les
indemniser. Mais à quel tribunal s'adresser pour en obtenir la saisie
ou la mise sous séquestre ? Stahlstadt était restée un territoire
spécial, non classé encore, où tout appartenait à Herr Schultze. Si
seulement il avait laissé un représentant, un conseil d'administration,
un substitut ! Mais rien, pas même un tribunal, pas même un conseil
judiciaire ! Il était à lui seul le roi, le grand juge, le général en
chef, le notaire, l'avoué, le tribunal de commerce de sa ville. Il
avait réalisé en sa personne l'idéal de la centralisation. Aussi, lui
absent, on se trouvait en face du néant pur et simple, et tout cet
édifice formidable s'écroulait comme un château de cartes.
En toute autre situation, les créanciers auraient pu former un
syndicat, se substituer à Herr Schultze, étendre la main sur son actif,
s'emparer de la direction des affaires. Selon toute apparence, ils
auraient reconnu qu'il ne manquait, pour faire fonctionner la machine,
qu'un peu d'argent peut-être et un pouvoir régulateur.
Mais rien de tout cela n'était possible. L'instrument légal faisait
défaut pour opérer cette substitution. On se trouvait arrêté par une
barrière morale, plus infranchissable, s'il est possible, que les
circonvallations élevées autour de la Cité de l'Acier. Les infortunés
créanciers voyaient le gage de leur créance, et ils se trouvaient dans
l'impossibilité de le saisir.
Tout ce qu'ils purent faire fut de se réunir en assemblée générale, de
se concerter et d'adresser une requête au Congrès pour lui demander de
prendre leur cause en main, d'épouser les intérêts de ses nationaux, de
prononcer l'annexion de Stahlstadt au territoire américain et de faire
rentrer ainsi cette création monstrueuse dans le droit commun de la
civilisation. Plusieurs membres du Congrès étaient personnellement
intéressés dans l'affaire ; la requête, par plus d'un côté, séduisait
le caractère américain, et il y avait lieu de penser qu'elle serait
couronnée d'un plein succès. Malheureusement, le Congrès n'était pas en
session, et de longs délais étaient à redouter avant que l'affaire pût
lui être soumise.
En attendant ce moment, rien n'allait plus à Stahlstadt et les
fourneaux s'éteignaient un à un.
Aussi la consternation était-elle profonde dans cette population de dix
mille familles qui vivaient de l'usine. Mais que faire ? Continuer le
travail sur la foi d'un salaire qui mettrait peut-être six mois à
venir, ou qui ne viendrait pas du tout ? Personne n'en était d'avis.
Quel travail, d'ailleurs ? La source des commandes s'était tarie en
même temps que les autres. Tous les clients de Herr Schultze
attendaient pour reprendre leurs relations, la solution légale. Les
chefs de section, ingénieurs et contremaîtres, privés d'ordres, ne
pouvaient agir.
Il y eut des réunions, des meetings, des discours, des projets. Il n'y
eut pas de plan arrêté, parce qu'il n'y en avait pas de possible. Le
chômage entraîna bientôt avec lui son cortège de misères, de désespoirs
et de vices. L'atelier vide, le cabaret se remplissait. Pour chaque
cheminée qui avait cessé de fumer à l'usine, on vit naître un cabaret
dans les villages d'alentour.
Les plus sages des ouvriers, les plus avisés, ceux qui avaient su
prévoir les jours difficiles, épargner une réserve, se hâtèrent de fuir
avec armes et bagages, -- les outils, la literie, chère au coeur de la
ménagère, et les enfants joufflus, ravis par le spectacle du monde qui
se révélait à eux par la portière du wagon. Ils partirent, ceux-là,
s'éparpillèrent aux quatre coins de l'horizon, eurent bientôt retrouvé,
l'un à l'est, celui-ci au sud, celui-là au nord, une autre usine, une
autre enclume, un autre foyer...
Mais pour un, pour dix qui pouvaient réaliser ce rêve, combien en
était-il que la misère clouait à la glèbe ! Ceux-là restèrent, l'oeil
cave et le coeur navré !
Ils restèrent, vendant leurs pauvres hardes à cette nuée d'oiseaux de
proie à face humaine qui s'abat d'instinct sur tous les grands
désastres, acculés en quelques jours aux expédients suprêmes, bientôt
privés de crédit comme de salaire, d'espoir comme de travail, et voyant
s'allonger devant eux, noir comme l'hiver qui allait s'ouvrir, un
avenir de misère !
XVI DEUX FRANÇAIS CONTRE UNE VILLE
Lorsque la nouvelle de la disparition de Schultze arriva à
France-Ville, le premier mot de Marcel avait été :
<< Si ce n'était qu'une ruse de guerre ? >>
Sans doute, à la réflexion, il s'était bien dit que les résultats d'une
telle ruse eussent été si graves pour Stahlstadt, qu'en bonne logique
l'hypothèse était inadmissible. Mais il s'était dit encore que la haine
ne raisonne pas, et que la haine exaspérée d'un homme tel que Herr
Schultze devait, à un moment donné, le rendre capable de tout sacrifier
à sa passion. Quoi qu'il en pût être, cependant, il fallait rester sur
le qui-vive.
A sa requête, le Conseil de défense rédigea immédiatement une
proclamation pour exhorter les habitants à se tenir en garde contre les
fausses nouvelles semées par l'ennemi dans le but d'endormir sa
vigilance.
Les travaux et les exercices poussés avec plus d'ardeur que jamais,
accentuèrent la réplique que France-Ville jugea convenable d'adresser à
ce qui pouvait à toute force n'être qu'une manoeuvre de Herr Schultze.
Mais les détails, vrais ou faux, apportés par les journaux de San
Francisco, de Chicago et de New York, les conséquences financières et
commerciales de la catastrophe de Stahlstadt, tout cet ensemble de
preuves insaisissables, séparément sans force, si puissantes par leur
accumulation, ne permit plus de doute...
Un beau matin, la cité du docteur se réveilla définitivement sauvée,
comme un dormeur qui échappe à un mauvais rêve par le simple fait de
son réveil. Oui ! France-Ville était évidemment hors de danger, sans
avoir eu à coup férir, et ce fut Marcel, arrivé à une conviction
absolue, qui lui en donna la nouvelle par tous les moyens de publicité
dont il disposait.
Ce fut alors un mouvement universel de détente et de soulagement. On se
serrait les mains, on se félicitait, on s'invitait à dîner. Les femmes
exhibaient de fraîches toilettes, les hommes se donnaient momentanément
congé d'exercices, de manoeuvres et de travaux. Tout le monde était
rassuré, satisfait, rayonnant. On aurait dit une ville de convalescents.
Mais, le plus content de tous, c'était sans contredit le docteur
Sarrasin. Le digne homme se sentait responsable du sort de tous ceux
qui étaient venus avec confiance se fixer sur son territoire et se
mettre sous sa protection. Depuis un mois, la crainte de les avoir
entraînés à leur perte, lui qui n'avait en vue que leur bonheur, ne lui
avait pas laissé un moment de repos. Enfin, il était déchargé d'une si
terrible inquiétude et respirait à l'aise.
Cependant, le danger commun avait uni plus intimement tous les
citoyens. Dans toutes les classes, on s'était rapproché davantage, on
s'était reconnus frères, animés de sentiments semblables, touchés par
les mêmes intérêts. Chacun avait senti s'agiter dans son coeur un être
nouveau. Désormais, pour les habitants de France-Ville, la << patrie >>
était née. On avait craint, on avait souffert pour elle ; on avait
mieux senti combien on l'aimait.
Les résultats matériels de la mise en état de défense furent aussi tout
à l'avantage de la cité. On avait appris à connaître ses forces. On
n'aurait plus à les improviser. On était plus sûr de soi. A l'avenir, à
tout événement, on serait prêt.
Enfin, jamais le sort de l'oeuvre du docteur Sarrasin ne s'était
annoncé si brillant. Et, chose rare, on ne se montra pas ingrat envers
Marcel. Encore bien que le salut de tous n'eût pas été son ouvrage, des
remerciements publics furent votés au jeune ingénieur comme à
l'organisateur de la défense, à celui au dévouement duquel la ville
aurait dû de ne pas périr, si les projets de Herr Schultze avaient été
mis à exécution.
Marcel, cependant, ne trouvait pas que son rôle fût terminé. Le mystère
qui environnait Stahlstadt pouvait encore receler un danger,
pensait-il. Il ne se tiendrait pour satisfait qu'après avoir porté une
lumière complète au milieu même des ténèbres qui enveloppaient encore
la Cité de l'Acier.
Il résolut donc de retourner à Stahlstadt, et de ne reculer devant rien
pour avoir le dernier mot de ses derniers secrets.
Le docteur Sarrasin essaya bien de lui représenter que l'entreprise
serait difficile, hérissée de dangers, peut-être ; qu'il allait faire
là une sorte de descente aux enfers ; qu'il pouvait trouver on ne sait
quels abîmes cachés sous chacun de ses pas... Herr Schultze, tel qu'il
le lui avait dépeint, n'était pas homme à disparaître impunément pour
les autres, à s'ensevelir seul sous les ruines de toutes ses
espérances... On était en droit de tout redouter de la dernière pensée
d'un tel personnage... Elle ne pouvait rappeler que l'agonie terrible
du requin !...
<< C'est précisément parce que je pense, cher docteur, que tout ce que
vous imaginez est possible, lui répondit Marcel, que je crois de mon
devoir d'aller à Stahlstadt. C'est une bombe dont il m'appartient
d'arracher la mèche avant qu'elle n'éclate, et je vous demanderai même
la permission d'emmener Octave avec moi.
-- Octave ! s'écria le docteur.
-- Oui ! C'est maintenant un brave garçon, sur lequel on peut compter,
et je vous assure que cette promenade lui fera du bien !
-- Que Dieu vous protège donc tous les deux ! >> répondit le vieillard
ému en l'embrassant.
Le lendemain matin, une voiture, après avoir traversé les villages
abandonnés, déposait Marcel et Octave à la porte de Stahlstadt. Tous
deux étaient bien équipés, bien armés, et très décidés à ne pas revenir
sans avoir éclairci ce sombre mystère.
Ils marchaient côte à côte sur le chemin de ceinture extérieur qui
faisait le tour des fortifications, et la vérité, dont Marcel s'était
obstiné à douter jusqu'à ce moment, se dessinait maintenant devant lui.
L'usine était complètement arrêtée, c'était évident. De cette route
qu'il longeait avec Octave, sous le ciel noir, sans une étoile au ciel,
il aurait aperçu, jadis, la lumière du gaz, l'éclair parti de la
baïonnette d'une sentinelle, mille signes de vie désormais absents. Les
fenêtres illuminées des secteurs se seraient montrées comme autant de
verrières étincelantes. Maintenant, tout était sombre et muet. La mort
seule semblait planer sur la cité, dont les hautes cheminées se
dressaient à l'horizon comme des squelettes. Les pas de Marcel et de
son compagnon sur la chaussée résonnaient dans le vide. L'expression de
solitude et de désolation était si forte, qu'Octave ne put s'empêcher
de dire :
<< C'est singulier, je n'ai jamais entendu un silence pareil à celui-ci
! On se croirait dans un cimetière ! >>
Il était sept heures, lorsque Marcel et Octave arrivèrent au bord du
fossé, en face de la principale porte de Stahlstadt. Aucun être vivant
ne se montrait sur la crête de la muraille, et, des sentinelles qui
autrefois s'y dressaient de distance en distance, comme autant de
poteaux humains, il n'y avait plus la moindre trace. Le pont-levis
était relevé, laissant devant la porte un gouffre large de cinq à six
mètres.
Il fallut plus d'une heure pour réussir à amarrer un bout de câble, en
le lançant à tour de bras à l'une des poutrelles. Après bien des peines
pourtant, Marcel y parvint, et Octave, se suspendant à la corde, put se
hisser à la force des poignets jusqu'au toit de la porte. Marcel lui
fit alors passer une à une les armes et munitions ; puis, il prit à son
tour le même chemin.
Il ne resta plus alors qu'à ramener le câble de l'autre côté de la
muraille, à faire descendre tous les -impedimenta- comme on les avait
hissés, et, enfin, à se laisser glisser en bas.
Les deux jeunes gens se trouvèrent alors sur le chemin de ronde que
Marcel se rappelait avoir suivi le premier jour de son entrée à
Stahlstadt. Partout la solitude et le silence le plus complet. Devant
eux s'élevait, noire et muette, la masse imposante des bâtiments, qui,
de leurs mille fenêtres vitrées, semblaient regarder ces intrus comme
pour leur dire :
<< Allez-vous-en !... Vous n'avez que faire de vouloir pénétrer nos
secrets ! >>
Marcel et Octave tinrent conseil.
<< Le mieux est d'attaquer la porte O, que je connais >>, dit Marcel.
Ils se dirigèrent vers l'ouest et arrivèrent bientôt devant l'arche
monumentale qui portait à son front la lettre O. Les deux battants
massifs de chêne, à gros clous d'acier, étaient fermés. Marcel s'en
approcha, heurta à plusieurs reprises avec un pavé qu'il ramassa sur la
chaussée.
L'écho seul lui répondit.
<< Allons ! à l'ouvrage ! >> cria-t-il à Octave.
Il fallut recommencer le pénible travail du lancement de l'amarre par-
dessus la porte, afin de rencontrer un obstacle où elle pût s'accrocher
solidement. Ce fut difficile. Mais, enfin, Marcel et Octave réussirent
à franchir la muraille, et se trouvèrent dans l'axe du secteur O.
<< Bon ! s'écria Octave, à quoi bon tant de peines ? Nous voilà bien
avancés ! Quand nous avons franchi un mur, nous en trouvons un autre
devant nous !
-- Silence dans les rangs ! répondit Marcel... Voilà justement mon
ancien atelier. Je ne serai pas fâché de le revoir et d'y prendre
certains outils dont nous aurons certainement besoin, sans oublier
quelques sachets de dynamite. >>
C'était la grande halle de coulée où le jeune Alsacien avait été admis
lors de son arrivée à l'usine. Qu'elle était lugubre, maintenant, avec
ses fourneaux éteints, ses rails rouillés, ses grues poussiéreuses qui
levaient en l'air leurs grands bras éplorés comme autant de potences !
Tout cela donnait froid au coeur, et Marcel sentait la nécessité d'une
diversion.
<< Voici un atelier qui t'intéressera davantage >>, dit-il à Octave en
le précédant sur le chemin de la cantine.
Octave fit un signe d'acquiescement, qui devint un signe de
satisfaction, lorsqu'il aperçut, rangés en bataille sur une tablette de
bois, un régiment de flacons rouges, jaunes et verts. Quelques boîtes
de conserve montraient aussi leurs étuis de fer-blanc, poinçonnés aux
meilleures marques. Il y avait là de quoi faire un déjeuner dont le
besoin, d'ailleurs, se faisait sentir. Le couvert fut donc mis sur le
comptoir d'étain, et les deux jeunes gens reprirent des forces pour
continuer leur expédition.
Marcel, tout en mangeant, songeait à ce qu'il avait à faire. Escalader
la muraille du Bloc central, il n'y avait pas à y songer. Cette
muraille était prodigieusement haute, isolée de tous les autres
bâtiments, sans une saillie à laquelle on pût accrocher une corde. Pour
en trouver la porte -- porte probablement unique --, il aurait fallu
parcourir tous les secteurs, et ce n'était pas une opération facile.
Restait l'emploi de la dynamite, toujours bien chanceux, car il
paraissait impossible que Herr Schultze eût disparu sans semer
d'embûches le terrain qu'il abandonnait, sans opposer des contre-mines
aux mines que ceux qui voudraient s'emparer de Stahlstadt ne
manqueraient pas d'établir. Mais rien de tout cela n'était pour faire
reculer Marcel.
Voyant Octave refait et reposé, Marcel se dirigea avec lui vers le bout
de la rue qui formait l'axe du secteur, jusqu'au pied de la grande
muraille en pierre de taille.
<< Que dirais-tu d'un boyau de mine là-dedans ? demanda-t-il. -- Ce sera
dur, mais nous ne sommes pas des fainéants ! >> répondit Octave, prêt à
tout tenter.
Le travail commença. Il fallut déchausser la base de la muraille,
introduire un levier dans l'interstice de deux pierres, en détacher
une, et enfin, à l'aide d'un foret, opérer la percée de plusieurs
petits boyaux parallèles. A dix heures, tout était terminé, les
saucissons de dynamite étaient en place, et la mèche fut allumée.
Marcel savait qu'elle durerait cinq minutes, et comme il avait remarqué
que la cantine, située dans un sous-sol, formait une véritable cave
voûtée, il vint s'y réfugier avec Octave.
Tout à coup, l'édifice et la cave même furent secoués comme par l'effet
d'un tremblement de terre. Une détonation formidable, pareille à celle
de trois ou quatre batteries de canons tonnant à la fois, déchira les
airs, suivant de près la secousse. Puis, après deux à trois secondes,
une avalanche de débris projetés de tous les côtés retomba sur le sol.
Ce fut, pendant quelques instants, un roulement continu de toits
s'effondrant, de poutres craquant, de murs s'écroulant, au milieu des
cascades claires des vitres cassées.
Enfin, cet horrible vacarme prit fin. Octave et Marcel quittèrent alors
leur retraite.
Si habitué qu'il fût aux prodigieux effets des substances explosives,
Marcel fut émerveillé des résultats qu'il constata. La moitié du
secteur avait sauté, et les murs démantelés de tous les ateliers
voisins du Bloc central ressemblaient à ceux d'une ville bombardée. De
toutes parts les décombres amoncelés, les éclats de verre et les
plâtres couvraient le sol, tandis que des nuages de poussière,
retombant lentement du ciel où l'explosion les avait projetés,
s'étalaient comme une neige sur toutes ces ruines.
Marcel et Octave coururent à la muraille intérieure. Elle était
détruite aussi sur une largeur de quinze à vingt mètres, et, de l'autre
côté de la brèche, l'ex-dessinateur du Bloc central aperçut la cour, à
lui bien connue, où il avait passé tant d'heures monotones.
Du moment où cette cour n'était plus gardée, la grille de fer qui
l'entourait n'était pas infranchissable... Elle fut bientôt franchie.
Partout le même silence.
Marcel passa en revue les ateliers où jadis ses camarades admiraient
ses épures. Dans un coin, il retrouva, à demi ébauché sur sa planche,
le dessin de machine à vapeur qu'il avait commencé, lorsqu'un ordre de
Herr Schultze l'avait appelé au parc. Au salon de lecture, il revit les
journaux et les livres familiers.
Toutes choses avaient gardé la physionomie d'un mouvement suspendu,
d'une vie interrompue brusquement.
Les deux jeunes gens arrivèrent à la limite intérieure du Bloc central
et se trouvèrent bientôt au pied de la muraille qui devait, dans la
pensée de Marcel, les séparer du parc.
<< Est-ce qu'il va falloir encore faire danser ces moellons-là ? lui
demanda Octave.
-- Peut-être... mais, pour entrer, nous pourrions d'abord chercher une
porte qu'une simple fusée enverrait en l'air. >>
Tous deux se mirent à tourner autour du parc en longeant la muraille.
De temps à autre, ils étaient obligés de faire un détour, de doubler un
corps de bâtiment qui s'en détachait comme un éperon, ou d'escalader
une grille. Mais ils ne la perdaient jamais de vue, et ils furent
bientôt récompensés de leurs peines. Une petite porte, basse et louche,
qui interrompait le muraillement, leur apparut.
En deux minutes, Octave eut percé un trou de vrille à travers les
planches de chêne. Marcel, appliquant aussitôt son oeil à cette
ouverture, reconnut, à sa vive satisfaction, que, de l'autre côté,
s'étendait le parc tropical avec sa verdure éternelle et sa température
de printemps.
<< Encore une porte à faire sauter, et nous voilà dans la place !
dit-il à son compagnon.
-- Une fusée pour ce carré de bois, répondit Octave, ce serait trop
d'honneur ! >>
Et il commença d'attaquer la poterne à grands coups de pic.
Il l'avait à peine ébranlée, qu'on entendit une serrure intérieure
grincer sous l'effort d'une clef, et deux verrous glisser dans leurs
gardes.
La porte s'entrouvrit, retenue en dedans par une grosse chaîne.
<< -Wer da ?- >> (Qui va là ?) dit une voix rauque.
XVII EXPLICATIONS A COUPS DE FUSIL
Les deux jeunes gens ne s'attendaient à rien moins qu'à une pareille
question. Ils en furent plus surpris véritablement qu'ils ne l'auraient
été d'un coup de fusil.
De toutes les hypothèses que Marcel avait imaginées au sujet de cette
ville en léthargie, la seule qui ne se fût pas présentée à son esprit,
était celle-ci : un être vivant lui demandant tranquillement compte de
sa visite. Son entreprise, presque légitime, si l'on admettait que
Stahlstadt fût complètement déserte, revêtait une tout autre
physionomie, du moment où la cité possédait encore des habitants. Ce
qui n'était, dans le premier cas, qu'une sorte d'enquête archéologique,
devenait, dans le second, une attaque à main armée avec effraction.
Toutes ces idées se présentèrent à l'esprit de Marcel avec tant de
force, qu'il resta d'abord comme frappé de mutisme.
<< -Wer da ?- >> répéta la voix, avec un peu d'impatience.
L'impatience n'était évidemment pas tout à fait déplacée. Franchir pour
arriver à cette porte des obstacles si variés, escalader des murailles
et faire sauter des quartiers de ville, tout cela pour n'avoir rien à
répondre lorsqu'on vous demande simplement :
<< Qui va là ? >> cela ne laissait pas d'être surprenant.
Une demi-minute suffit à Marcel pour se rendre compte de la fausseté de
sa position, et aussitôt, s'exprimant en allemand :
<< Ami ou ennemi à votre gré ! répondit-il. Je demande à parler à Herr
Schultze. >>
Il n'avait pas articulé ces mots qu'une exclamation de surprise se fit
entendre à travers la porte entrebâillée :
<< -Ach !- >>
Et, par l'ouverture, Marcel put apercevoir un coin de favoris rouges,
une moustache hérissée, un oeil hébété, qu'il reconnut aussitôt. Le
tout appartenait à Sigimer, son ancien garde du corps.
<< Johann Schwartz ! s'écria le géant avec une stupéfaction mêlée de
joie. Johann Schwartz ! >>
Le retour inopiné de son prisonnier paraissait l'étonner presque autant
qu'il avait dû l'être de sa disparition mystérieuse. << Puis-je parler
à Herr Schultze ? >> répéta Marcel, voyant qu'il ne recevait d'autre
réponse que cette exclamation.
Sigimer secoua la tête.
<< Pas d'ordre ! dit-il. Pas entrer ici sans ordre !
-- Pouvez-vous du moins faire savoir à Herr Schultze que je suis là et
que je désire l'entretenir ?
-- Herr Schultze pas ici ! Herr Schultze parti ! répondit le géant avec
une nuance de tristesse.
-- Mais où est-il ? Quand reviendra-t-il ?
-- Ne sais ! Consigne pas changée ! Personne entrer sans ordre ! >>
Ces phrases entrecoupées furent tout ce que Marcel put tirer de
Sigimer, qui, à toutes les questions, opposa un entêtement bestial.
Octave finit par s'impatienter.
<< A quoi bon demander la permission d'entrer ? dit-il. Il est bien
plus simple de la prendre ! >>
Et il se rua contre la porte pour essayer de la forcer. Mais la chaîne
résista, et une poussée, supérieure à la sienne, eut bientôt refermé le
battant, dont les deux verrous furent successivement tirés.
<< Il faut qu'ils soient plusieurs derrière cette planche ! >> s'écria
Octave, assez humilié de ce résultat.
Il appliqua son oeil au trou de vrille, et, presque aussitôt, il poussa
un cri de surprise :
<< Il y a un second géant !
-- Arminius ? >> répondit Marcel.
Et il regarda à son tour par le trou de vrille.
<< Oui ! c'est Arminius, le collègue de Sigimer ! >>
Tout à coup, une autre voix, qui semblait venir du ciel, fit lever la
tête à Marcel.
<< -Wer da ?- >> disait la voix.
C'était celle d'Arminius, cette fois.
La tête du gardien dépassait la crête de la muraille, qu'il devait
avoir atteinte à l'aide d'une échelle.
<< Allons, vous le savez bien, Arminius ! répondit Marcel. Voulez-vous
ouvrir, oui ou non ? >>
Il n'avait pas achevé ces mots que le canon d'un fusil se montra sur la
crête du mur. Une détonation retentit, et une balle vint raser le bord
du chapeau d'Octave.
<< Eh bien, voilà pour te répondre ! >> s'écria Marcel, qui,
introduisant un saucisson de dynamite sous la porte, la fit voler en
éclats.
A peine la brèche était-elle faite, que Marcel et Octave, la carabine
au poing et le couteau aux dents, s'élancèrent dans le parc.
Contre le pan du mur, lézardé par l'explosion, qu'ils venaient de
franchir, une échelle était encore dressée, et, au pied de cette
échelle, on voyait des traces de sang. Mais ni Sigimer ni Arminius
n'étaient là pour défendre le passage.
Les jardins s'ouvraient devant les deux assiégeants dans toute la
splendeur de leur végétation. Octave était émerveillé.
<< C'était magnifique !... dit-il. Mais attention !... Déployons nous
en tirailleurs !... Ces mangeurs de choucroute pourraient bien s'être
tapis derrière les buissons ! >>
Octave et Marcel se séparèrent, et, prenant chacun l'un des côtés de
l'allée qui s'ouvrait devant eux ils avancèrent avec prudence, d'arbre
en arbre, d'obstacle en obstacle, selon les principes de la stratégie
individuelle la plus élémentaire.
La précaution était sage. Ils n'avaient pas fait cent pas, qu'un second
coup de fusil éclata. Une balle fit sauter l'écorce d'un arbre que
Marcel venait à peine de quitter.
<< Pas de bêtises !... Ventre à terre ! >> dit Octave à demi voix.
Et, joignant l'exemple au précepte, il rampa sur les genoux et sur les
coudes jusqu'à un buisson épineux qui bordait le rond-point au centre
duquel s'élevait la Tour du Taureau. Marcel, qui n'avait pas suivi
assez promptement cet avis, essuya un troisième coup de feu et n'eut
que le temps de se jeter derrière le tronc d'un palmier pour en éviter
un quatrième.
<< Heureusement que ces animaux-là tirent comme des conscrits ! cria
Octave à son compagnon, séparé de lui par une trentaine de pas.
-- Chut ! répondit Marcel des yeux autant que des lèvres. Vois-tu la
fumée qui sort de cette fenêtre, au rez-de-chaussée ?... C'est là
qu'ils sont embusqués, les bandits !... Mais je veux leur jouer un tour
de ma façon ! >>
En un clin d'oeil, Marcel eut coupé derrière le buisson un échalas de
longueur raisonnable ; puis, se débarrassant de sa vareuse, il la jeta
sur ce bâton, qu'il surmonta de son chapeau, et il fabriqua ainsi un
mannequin présentable. Il le planta alors à la place qu'il occupait, de
manière à laisser visibles le chapeau et les deux manches, et, se
glissant vers Octave, il lui siffla dans l'oreille :
<< Amuse-les par ici en tirant sur la fenêtre, tantôt de ta place,
tantôt de la mienne ! Moi, je vais les prendre à revers ! >>
Et Marcel, laissant Octave tirailler, se coula discrètement dans les
massifs qui faisaient le tour du rond-point.
Un quart d'heure se passa, pendant lequel une vingtaine de balles
furent échangées sans résultat.
La veste de Marcel et son chapeau étaient littéralement criblés ; mais,
personnellement, il ne s'en trouvait pas plus mal. Quant aux persiennes
du rez-de-chaussée, la carabine d'Octave les avait mises en miettes.
Tout à coup, le feu cessa, et Octave entendit distinctement ce cri
étouffé :
<< A moi !... Je le tiens !... >>
Quitter son abri, s'élancer à découvert dans le rond-point, monter à
l'assaut de la fenêtre, ce fut pour Octave l'affaire d'une demi-minute.
Un instant après, il tombait dans le salon.
Sur le tapis, enlacés comme deux serpents, Marcel et Sigimer luttaient
désespérément. Surpris par l'attaque soudaine de son adversaire, qui
avait ouvert à l'improviste une porte intérieure, le géant n'avait pu
faire usage de ses armes. Mais sa force herculéenne en faisait un
redoutable adversaire, et, quoique jeté à terre, il n'avait pas perdu
l'espoir de reprendre le dessus. Marcel, de son côté, déployait une
vigueur et une souplesse remarquables.
La lutte eût nécessairement fini par la mort de l'un des combattants,
si l'intervention d'Octave ne fat arrivée à point pour amener un
résultat moins tragique. Sigimer, pris par les deux bras et désarmé, se
vit attaché de manière à ne pouvoir plus faire un mouvement.
<< Et l'autre ? >> demanda Octave.
Marcel montra au bout de l'appartement un sofa sur lequel Arminius
était étendu tout sanglant.
<< Est-ce qu'il a reçu une balle ? demanda Octave.
-- Oui >>, répondit Marcel.
Puis il s'approcha d'Arminius.
<< Mort ! dit-il.
-- Ma foi, le coquin ne l'a pas volé ! s'écria Octave.
-- Nous voilà maîtres de la place ! répondit Marcel. Nous allons
procéder à une visite sérieuse. D'abord le cabinet de Herr Schultze ! >>
Du salon d'attente où venait de se passer le dernier acte du siège, les
deux jeunes gens suivirent l'enfilade d'appartements qui conduisait au
sanctuaire du Roi de l'Acier.
Octave était en admiration devant toutes ces splendeurs.
Marcel souriait en le regardant et ouvrait une à une les portes qu'il
rencontrait devant lui jusqu'au salon vert et or.
Il s'attendait bien à y trouver du nouveau, mais rien d'aussi singulier
que le spectacle qui s'offrit à ses yeux. On eut dit que le bureau
central des postes de New York ou de Paris, subitement dévalisé, avait
été jeté pêle-mêle dans ce salon. Ce n'étaient de tous côtés que
lettres et paquets cachetés, sur le bureau, sur les meubles, sur le
tapis. On enfonçait jusqu'à mi-jambe dans cette inondation. Toute la
correspondance financière, industrielle et personnelle de Herr
Schultze, accumulée de jour en jour dans la boîte extérieure du parc,
et fidèlement relevée par Arminius et Sigimer, était là dans le cabinet
du maître.
Que de questions, de souffrances, d'attentes anxieuses, de misères, de
larmes enfermées dans ces plis muets à l'adresse de Herr Schultze ! Que
de millions aussi, sans doute, en papier, en chèques, en mandats, en
ordres de tout genre !... Tout cela dormait là, immobilisé par
l'absence de la seule main qui eut le droit de faire sauter ces
enveloppes fragiles mais inviolables.
<< Il s'agit maintenant, dit Marcel, de retrouver la porte secrète du
laboratoire ! >>
Il commença donc à enlever tous les livres de la bibliothèque. Ce fut
en vain. Il ne parvint pas à découvrir le passage masqué qu'il avait un
jour franchi en compagnie de Herr Schultze. En vain il ébranla un à un
tous les panneaux, et, s'armant d'une tige de fer qu'il prit dans la
cheminée, il les fit sauter l'un après l'autre ! En vain il sonda la
muraille avec l'espoir de l'entendre sonner le creux ! Il fut bientôt
évident que Herr Schultze, inquiet de n'être plus seul à posséder le
secret de la porte de son laboratoire, l'avait supprimée.
Mais il avait nécessairement dû en faire ouvrir une autre.
<< Où ?... se demandait Marcel. Ce ne peut être qu'ici, puisque c'est
ici qu'Arminius et Sigimer ont apporté les lettres ! C'est donc dans
cette salle que Herr Schultze a continué de se tenir après mon départ !
Je connais assez ses habitudes pour savoir qu'en faisant murer l'ancien
passage, il aura voulu en avoir un autre à sa portée, à l'abri des
regards indiscrets !... Serait-ce une trappe sous le tapis ? >>
Le tapis ne montrait aucune trace de coupure. Il n'en fut pas moins
décloué et relevé. Le parquet, examiné feuille à feuille, ne présentait
rien de suspect.
<< Qui te dit que l'ouverture est dans cette pièce ? demanda Octave.
-- J'en suis moralement sûr ! répondit Marcel.
-- Alors il ne me reste plus qu'à explorer le plafond >>, dit Octave en
montant sur une chaise.
Son dessein était de grimper jusque sur le lustre et de sonder le tour
de la rosace centrale à coups de crosse de fusil.
Mais Octave ne fut pas plus tôt suspendu au candélabre doré, qu'à son
extrême surprise, il le vit s'abaisser sous sa main. Le plafond bascula
et laissa à découvert un trou béant, d'où une légère échelle d'acier
descendit automatiquement jusqu'au ras du parquet.
C'était comme une invitation à monter.
<< Allons donc ! Nous y voilà ! >> dit tranquillement Marcel ; et il
s'élança aussitôt sur l'échelle, suivi de près par son compagnon.
XVIII L'AMANDE DU NOYAU
L'échelle d'acier s'accrochait par son dernier échelon au parquet même
d'une vaste salle circulaire, sans communication avec l'extérieur.
Cette salle eût été plongée dans l'obscurité la plus complète, si une
éblouissante lumière blanchâtre n'eût filtré à travers l'épaisse vitre
d'un oeil-de-boeuf, encastré au centre de son plancher de chêne. On eût
dit le disque lunaire, au moment où dans son opposition avec le soleil,
il apparaît dans toute sa pureté.
Le silence était absolu entre ces murs sourds et aveugles, qui ne
pouvaient ni voir ni entendre. Les deux jeunes gens se crurent dans
l'antichambre d'un monument funéraire.
Marcel, avant d'aller se pencher sur la vitre étincelante, eut un
moment d'hésitation. Il touchait à son but ! De là, il n'en pouvait
douter, allait sortir l'impénétrable secret qu'il était venu chercher à
Stahlstadt !
Mais son hésitation ne dura qu'un instant. Octave et lui allèrent
s'agenouiller près du disque et inclinèrent la tête de manière à
pouvoir explorer dans toutes ses parties la chambre placée au-dessous
d'eux.
Un spectacle aussi horrible qu'inattendu s'offrit alors à leurs regards.
Ce disque de verre, convexe sur ses deux faces, en forme de lentille,
grossissait démesurément les objets que l'on regardait à travers.
Là était le laboratoire secret de Herr Schultze. L'intense lumière qui
sortait à travers le disque, comme si c'eût été l'appareil dioptrique
d'un phare, venait d'une double lampe électrique brûlant encore dans sa
cloche vide d'air, que le courant voltaïque d'une pile puissante
n'avait pas cessé d'alimenter. Au milieu de la chambre, dans cette
atmosphère éblouissante, une forme humaine, énormément agrandie par la
réfraction de la lentille -- quelque chose comme un des sphinx du
désert libyque --, était assise dans une immobilité de marbre.
Autour de ce spectre, des éclats d'obus jonchaient le sol.
Plus de doute !... C'était Herr Schultze, reconnaissable au rictus
!
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