fer, muni d'un sommier à jours et d'un matelas de laine fréquemment battu, sont les seuls meubles nécessaires. Les édredons, couvre-pieds piqués et autres, alliés puissants des maladies épidémiques, en sont naturellement exclus. De bonnes couvertures de laine, légères et chaudes, faciles à blanchir, suffisent amplement à les remplacer. Sans proscrire formellement les rideaux et les draperies, on doit conseiller du moins de les choisir parmi les étoffes susceptibles de fréquents lavages. << 10° Chaque pièce a sa cheminée chauffée, selon les goûts, au feu de bois ou de houille, mais à toute cheminée correspond une bouche d'appel d'air extérieur. Quant à la fumée, au lieu d'être expulsée par les toits, elle s'engage à travers des conduits souterrains qui l'appellent dans des fourneaux spéciaux, établis, aux frais de la ville, en arrière des maisons, à raison d'un fourneau pour deux cents habitants. Là, elle est dépouillée des particules de carbone qu'elle emporte, et déchargée à l'état incolore, à une hauteur de trente-cinq mètres, dans l'atmosphère. << Telles sont les dix règles fixes, imposées pour la construction de chaque habitation particulière. << Les dispositions générales ne sont pas moins soigneusement étudiées. << Et d'abord le plan de la ville est essentiellement simple et régulier, de manière à pouvoir se prêter à tous les développements. Les rues, croisées à angles droits, sont tracées à distances égales, de largeur uniforme, plantées d'arbres et désignées par des numéros d'ordre. << De demi-kilomètre en demi-kilomètre, la rue, plus large d'un tiers, prend le nom de boulevard ou avenue, et présente sur un de ses côtés une tranchée à découvert pour les tramways et chemins de fer métropolitains. A tous les carrefours, un jardin public est réservé et orné de belles copies des chefs-d'oeuvre de la sculpture, en attendant que les artistes de France-Ville aient produit des morceaux originaux dignes de les remplacer. << Toutes les industries et tous les commerces sont libres. << Pour obtenir le droit de résidence à France-Ville, il suffit, mais il est nécessaire de donner de bonnes références, d'être apte à exercer une profession utile ou libérale, dans l'industrie, les sciences ou les arts, de s'engager à observer les lois de la ville. Les existences oisives n'y seraient pas tolérées. << Les édifices publics sont déjà en grand nombre. Les plus importants sont la cathédrale, un certain nombre de chapelles, les musées, les bibliothèques, les écoles et les gymnases, aménagés avec un luxe et une entente des convenances hygiéniques véritablement dignes d'une grande cité. << Inutile de dire que les enfants sont astreints dès l'âge de quatre ans à suivre les exercices intellectuels et physiques, qui peuvent seuls développer leurs forces cérébrales et musculaires. On les habitue tous à une propreté si rigoureuse, qu'ils considèrent une tache sur leurs simples habits comme un déshonneur véritable. << Cette question de la propreté individuelle et collective est du reste la préoccupation capitale des fondateurs de France-Ville. Nettoyer, nettoyer sans cesse, détruire et annuler aussitôt qu'ils sont formés les miasmes qui émanent constamment d'une agglomération humaine, telle est l'oeuvre principale du gouvernement central. A cet effet, les produits des égouts sont centralisés hors de la ville, traités par des procédés qui en permettent la condensation et le transport quotidien dans les campagnes. << L'eau coule partout à flots. Les rues, pavées de bois bitumé, et les trottoirs de pierre sont aussi brillants que le carreau d'une cour hollandaise. Les marchés alimentaires sont l'objet d'une surveillance incessante, et des peines sévères sont appliquées aux négociants qui osent spéculer sur la santé publique. Un marchand qui vend un oeuf gâté, une viande avariée, un litre de lait sophistiqué, est tout simplement traité comme un empoisonneur qu'il est. Cette police sanitaire, si nécessaire et si délicate, est confiée à des hommes expérimentés, à de véritables spécialistes, élevés à cet effet dans les écoles normales. << Leur juridiction s'étend jusqu'aux blanchisseries mêmes, toutes établies sur un grand pied, pourvues de machines à vapeur, de séchoirs artificiels et surtout de chambres désinfectantes. Aucun linge de corps ne revient à son propriétaire sans avoir été véritablement blanchi à fond, et un soin spécial est pris de ne jamais réunir les envois de deux familles distinctes. Cette simple précaution est d'un effet incalculable. << Les hôpitaux sont peu nombreux, car le système de l'assistance à domicile est général, et ils sont réservés aux étrangers sans asile et à quelques cas exceptionnels. Il est à peine besoin d'ajouter que l'idée de faire d'un hôpital un édifice plus grand que tous les autres et d'entasser dans un même foyer d'infection sept à huit cents malades, n'a pu entrer dans la tête d'un fondateur de la cité modèle. Loin de chercher, par une étrange aberration, à réunir systématiquement plusieurs patients, on ne pense au contraire qu'à les isoler. C'est leur intérêt particulier aussi bien que celui du public. Dans chaque maison, même, on recommande de tenir autant que possible le malade en un appartement distinct. Les hôpitaux ne sont que des constructions exceptionnelles et restreintes, pour l'accommodation temporaire de quelques cas pressants. << Vingt, trente malades au plus, peuvent se trouver -- chacun ayant sa chambre particulière --, centralisés dans ces baraques légères, faites de bois de sapin, et qu'on brûle régulièrement tous les ans pour les renouveler. Ces ambulances, fabriquées de toutes pièces sur un modèle spécial, ont d'ailleurs l'avantage de pouvoir être transportées à volonté sur tel ou tel point de la ville, selon les besoins, et multipliées autant qu'il est nécessaire. << Une innovation ingénieuse, rattachée à ce service, est celle d'un corps de gardes-malades éprouvées, dressées spécialement à ce métier tout spécial, et tenues par l'administration centrale à la disposition du public. Ces femmes, choisies avec discernement, sont pour les médecins les auxiliaires les plus précieux et les plus dévoués. Elles apportent au sein des familles les connaissances pratiques si nécessaires et si souvent absentes au moment du danger, et elles ont pour mission d'empêcher la propagation de la maladie en même temps qu'elles soignent le malade. << On ne finirait pas si l'on voulait énumérer tous les perfectionnements hygiéniques que les fondateurs de la ville nouvelle ont inaugurés. Chaque citoyen reçoit à son arrivée une petite brochure, où les principes les plus importants d'une vie réglée selon la science sont exposés dans un langage simple et clair. << Il y voit que l'équilibre parfait de toutes ses fonctions est une des nécessités de la santé ; que le travail et le repos sont également indispensables à ses organes ; que la fatigue est nécessaire à son cerveau comme à ses muscles ; que les neuf dixièmes des maladies sont dues à la contagion transmise par l'air ou les aliments. Il ne saurait donc entourer sa demeure et sa personne de trop de "quarantaines" sanitaires. Eviter l'usage des poisons excitants, pratiquer les exercices du corps, accomplir consciencieusement tous les jours une tâche fonctionnelle, boire de la bonne eau pure, manger des viandes et des légumes sains et simplement préparés, dormir régulièrement sept à huit heures par nuit, tel est l'ABC de la santé. << Partis des premiers principes posés par les fondateurs, nous en sommes venus insensiblement à parler de cette cité singulière comme d'une ville achevée. C'est qu'en effet, les premières maisons une fois bâties, les autres sont sorties de terre comme par enchantement. Il faut avoir visité le Far West pour se rendre compte de ces efflorescences urbaines. Encore désert au mois de janvier 1872, l'emplacement choisi comptait déjà six mille maisons en 1873. Il en possédait neuf mille et tous ses édifices au complet en 1874. << Il faut dire que la spéculation a eu sa part dans ce succès inouï. Construites en grand sur des terrains immenses et sans valeur au début, les maisons étaient livrées à des prix très modérés et louées à des conditions très modestes. L'absence de tout octroi, l'indépendance politique de ce petit territoire isolé, l'attrait de la nouveauté, la douceur du climat ont contribué à appeler l'émigration. A l'heure qu'il est, France-Ville compte près de cent mille habitants. << Ce qui vaut mieux et ce qui peut seul nous intéresser, c'est que l'expérience sanitaire est des plus concluantes. Tandis que la mortalité annuelle, dans les villes les plus favorisées de la vieille Europe ou du Nouveau Monde, n'est jamais sensiblement descendue au-dessous de trois pour cent, à France-Ville la moyenne de ces cinq dernières années n'est que de un et demi. Encore ce chiffre est-il grossi par une petite épidémie de fièvre paludéenne qui a signalé la première campagne. Celui de l'an dernier, pris séparément, n'est que de un et quart. Circonstance plus importante encore : à quelques exceptions près, toutes les morts actuellement enregistrées ont été dues à des affections spécifiques et la plupart héréditaires. Les maladies accidentelles ont été à la fois infiniment plus rares, plus limitées et moins dangereuses que dans aucun autre milieu. Quant aux épidémies proprement dites, on n'en a point vu. << Les développements de cette tentative seront intéressants à suivre. Il sera curieux, notamment, de rechercher si l'influence d'un régime aussi scientifique sur toute la durée d'une génération, à plus forte raison de plusieurs générations, ne pourrait pas amortir les prédispositions morbides héréditaires. << "Il n'est assurément pas outrecuidant de l'espérer, a écrit un des fondateurs de cette étonnante agglomération, et, dans ce cas, quelle ne serait pas la grandeur du résultat ! Les hommes vivant jusqu'à quatre- vingt-dix ou cent ans, ne mourant plus que de vieillesse, comme la plupart des animaux, comme les plantes ! " << Un tel rêve a de quoi séduire ! << S'il nous est permis, toutefois, d'exprimer notre opinion sincère, nous n'avons qu'une foi médiocre dans le succès définitif de l'expérience. Nous y apercevons un vice originel et vraisemblablement fatal, qui est de se trouver aux mains d'un comité où l'élément latin domine et dont l'élément germanique a été systématiquement exclu. C'est là un fâcheux symptôme. Depuis que le monde existe, il ne s'est rien fait de durable que par l'Allemagne, et il ne se fera rien sans elle de définitif. Les fondateurs de France-Ville auront bien pu déblayer le terrain, élucider quelques points spéciaux ; mais ce n'est pas encore sur ce point de l'Amérique, c'est aux bords de la Syrie que nous verrons s'élever un jour la vraie cité modèle. >> XI UN DINER CHEZ LE DOCTEUR SARRASIN Le 13 septembre -- quelques heures seulement avant l'instant fixé par Herr Schultze pour la destruction de France-Ville --, ni le gouverneur ni aucun des habitants ne se doutaient encore de l'effroyable danger qui les menaçait. Il était sept heures du soir. Cachée dans d'épais massifs de lauriers-roses et de tamarins, la cité s'allongeait gracieusement au pied des Cascade-Mounts et présentait ses quais de marbre aux vagues courtes du Pacifique, qui venaient les caresser sans bruit. Les rues, arrosées avec soin, rafraîchies par la brise, offraient aux yeux le spectacle le plus riant et le plus animé. Les arbres qui les ombrageaient bruissaient doucement. Les pelouses verdissaient. Les fleurs des parterres, rouvrant leurs corolles, exhalaient toutes à la fois leurs parfums. Les maisons souriaient, calmes et coquettes dans leur blancheur. L'air était tiède, le ciel bleu comme la mer, qu'on voyait miroiter au bout des longues avenues. Un voyageur, arrivant dans la ville, aurait été frappé de l'air de santé des habitants, de l'activité qui régnait dans les rues. On fermait justement les académies de peinture, de musique, de sculpture, la bibliothèque, qui étaient réunies dans le même quartier et où d'excellents cours publics étaient organisés par sections peu nombreuses, -- ce qui permettait à chaque élève de s'approprier à lui seul tout le fruit de la leçon. La foule, sortant de ces établissements, occasionna pendant quelques instants un certain encombrement ; mais aucune exclamation d'impatience, aucun cri ne se fit entendre. L'aspect général était tout de calme et de satisfaction. C'était non au centre de la ville, mais sur le bord du Pacifique que la famille Sarrasin avait bâti sa demeure. Là, tout d'abord -- car cette maison fut construite une des premières --, le docteur était venu s'établir définitivement avec sa femme et sa fille Jeanne. Octave, le millionnaire improvisé, avait voulu rester à Paris, mais il n'avait plus Marcel pour lui servir de mentor. Les deux amis s'étaient presque perdus de vue depuis l'époque où ils habitaient ensemble la rue du Roi-de-Sicile. Lorsque le docteur avait émigré avec sa femme et sa fille à la côte de l'Oregon, Octave était resté maître de lui-même. Il avait bientôt été entraîné fort loin de l'école, où son père avait voulu lui faire continuer ses études, et il avait échoué au dernier examen, d'où son ami était sorti avec le numéro un. Jusque-là, Marcel avait été la boussole du pauvre Octave, incapable de se conduire lui-même. Lorsque le jeune Alsacien fut parti, son camarade d'enfance finit peu à peu par mener à Paris ce qu'on appelle la vie à grandes guides. Le mot était, dans le cas présent, d'autant plus juste que la sienne se passait en grande partie sur le siège élevé d'un énorme coach à quatre chevaux, perpétuellement en voyage entre l'avenue Marigny, où il avait pris un appartement, et les divers champs de courses de la banlieue. Octave Sarrasin, qui, trois mois plus tôt, savait à peine rester en selle sur les chevaux de manège qu'il louait à l'heure, était devenu subitement un des hommes de France les plus profondément versés dans les mystères de l'hippologie. Son érudition était empruntée à un groom anglais qu'il avait attaché à son service et qui le dominait entièrement par l'étendue de ses connaissances spéciales. Les tailleurs, les selliers et les bottiers se partageaient ses matinées. Ses soirées appartenaient aux petits théâtres et aux salons d'un cercle, tout flambant neuf, qui venait de s'ouvrir au coin de la rue Tronchet, et qu'Octave avait choisi parce que le monde qu'il y trouvait rendait à son argent un hommage que ses seuls mérites n'avaient pas rencontré ailleurs. Ce monde lui paraissait l'idéal de la distinction. Chose particulière, la liste, somptueusement encadrée, qui figurait dans le salon d'attente, ne portait guère que des noms étrangers. Les titres foisonnaient, et l'on aurait pu se croire, du moins en les énumérant, dans l'antichambre d'un collège héraldique. Mais, si l'on pénétrait plus avant, on pensait plutôt se trouver dans une exposition vivante d'ethnologie. Tous les gros nez et tous les teints bilieux des deux mondes semblaient s'être donné rendez-vous là. Supérieurement habillés, du reste, ces personnages cosmopolites, quoiqu'un goût marqué pour les étoffes blanchâtres révélât l'éternelle aspiration des races jaune ou noire vers la couleur des << faces pâles >>. Octave Sarrasin paraissait un jeune dieu au milieu de ces bimanes. On citait ses mots, on copiait ses cravates, on acceptait ses jugements comme articles de foi. Et lui, enivré de cet encens, ne s'apercevait pas qu'il perdait régulièrement tout son argent au baccara et aux courses. Peut-être certains membres du club, en leur qualité d'Orientaux, pensaient-ils avoir des droits à l'héritage de la Bégum. En tout cas, ils savaient l'attirer dans leurs poches par un mouvement lent, mais continu. Dans cette existence nouvelle, les liens qui attachaient Octave à Marcel Bruckmann s'étaient vite relâchés. A peine, de loin en loin, les deux camarades échangeaient-ils une lettre. Que pouvait-il y avoir de commun entre l'âpre travailleur, uniquement occupé d'amener son intelligence à un degré supérieur de culture et de force, et le joli garçon, tout gonflé de son opulence, l'esprit rempli de ses histoires de club et d'écurie ? On sait comment Marcel quitta Paris, d'abord pour observer les agissements de Herr Schultze, qui venait de fonder Stahlstadt, une rivale de France-Ville, sur le même terrain indépendant des Etats- Unis, puis pour entrer au service du Roi de l'Acier. Pendant deux ans, Octave mena cette vie d'inutile et de dissipé. Enfin, l'ennui de ces choses creuses le prit, et, un beau jour, après quelques millions dévorés, il rejoignit son père, -- ce qui le sauva d'une ruine menaçante, encore plus morale que physique. A cette époque, il demeurait donc à France-Ville dans la maison du docteur. Sa soeur Jeanne, à en juger du moins par l'apparence, était alors une exquise jeune fille de dix-neuf ans, à laquelle son séjour de quatre années dans sa nouvelle patrie avait donné toutes les qualités américaines, ajoutées à toutes les grâces françaises. Sa mère disait parfois qu'elle n'avait jamais soupçonné, avant de l'avoir pour compagne de tous les instants, le charme de l'intimité absolue. Quant à Mme Sarrasin, depuis le retour de l'enfant prodigue, son dauphin, le fils aîné de ses espérances, elle était aussi complètement heureuse qu'on peut l'être ici-bas, car elle s'associait à tout le bien que son mari pouvait faire et faisait, grâce à son immense fortune. Ce soir-là, le docteur Sarrasin avait reçu, à sa table, deux de ses plus intimes amis, le colonel Hendon, un vieux débris de la guerre de Sécession, qui avait laissé un bras à Pittsburgh et une oreille à Seven- Oaks, mais qui n'en tenait pas moins sa partie tout comme un autre à la table d'échecs ; puis M. Lentz, directeur général de l'enseignement dans la nouvelle cité. La conversation roulait sur les projets de l'administration de la ville, sur les résultats déjà obtenus dans les établissements publics de toute nature, institutions, hôpitaux, caisses de secours mutuel. M. Lentz, selon le programme du docteur, dans lequel l'enseignement religieux n'était pas oublié, avait fondé plusieurs écoles primaires où les soins du maître tendaient à développer l'esprit de l'enfant en le soumettant à une gymnastique intellectuelle, calculée de manière à suivre l'évolution naturelle de ses facultés. On lui apprenait à aimer une science avant de s'en bourrer, évitant ce savoir qui, dit Montaigne, << nage en la superficie de la cervelle >>, ne pénètre pas l'entendement, ne rend ni plus sage ni meilleur. Plus tard, une intelligence bien préparée saurait, elle-même, choisir sa route et la suivre avec fruit. Les soins d'hygiène étaient au premier rang dans une éducation si bien ordonnée. C'est que l'homme, corps et esprit, doit être également assuré de ces deux serviteurs ; si l'un fait défaut, il en souffre, et l'esprit à lui seul succomberait bientôt. A cette époque, France-Ville avait atteint le plus haut degré de prospérité, non seulement matérielle, mais intellectuelle. Là, dans des congrès, se réunissaient les plus illustres savants des deux mondes. Des artistes, peintres, sculpteurs, musiciens, attirés par la réputation de cette cité, y affluaient. Sous ces maîtres étudiaient de jeunes Francevillais, qui promettaient d'illustrer un jour ce coin de la terre américaine. Il était donc permis de prévoir que cette nouvelle Athènes, française d'origine, deviendrait avant peu la première des cités. Il faut dire aussi que l'éducation militaire des élèves se faisait dans les Lycées concurremment avec l'éducation civile. En en sortant, les jeunes gens connaissaient, avec le maniement des armes, les premiers éléments de stratégie et de tactique. Aussi, le colonel Hendon, lorsqu'on fut sur ce chapitre, déclara-t-il qu'il était enchanté de toutes ses recrues. << Elles sont, dit-il, déjà accoutumées aux marches forcées, à la fatigue, à tous les exercices du corps. Notre armée se compose de tous les citoyens, et tous, le jour où il le faudra, se trouveront soldats aguerris et disciplinés. >> France-Ville avait bien les meilleures relations avec tous les Etats voisins, car elle avait saisi toutes les occasions de les obliger ; mais l'ingratitude parle si haut, dans les questions d'intérêt, que le docteur et ses amis n'avaient pas perdu de vue la maxime : Aide-toi, le Ciel t'aidera ! et ils ne voulaient compter que sur eux-mêmes. On était à la fin du dîner ; le dessert venait d'être enlevé, et, selon l'habitude anglo-saxonne qui avait prévalu, les dames venaient de quitter la table. Le docteur Sarrasin, Octave, le colonel Hendon et M. Lentz continuaient la conversation commencée, et entamaient les plus hautes questions d'économie politique, lorsqu'un domestique entra et remit au docteur son journal. C'était le -New York Herald-. Cette honorable feuille s'était toujours montrée extrêmement favorable à la fondation puis au développement de France-Ville, et les notables de la cité avaient l'habitude de chercher dans ses colonnes les variations possibles de l'opinion publique aux Etats-Unis à leur égard. Cette agglomération de gens heureux, libres, indépendants, sur ce petit territoire neutre, avait fait bien des envieux, et si les Francevillais avaient en Amérique des partisans pour les défendre, il se trouvait des ennemis pour les attaquer. En tout cas, le -New York Herald- était pour eux, et il ne cessait de leur donner des marques d'admiration et d'estime. Le docteur Sarrasin, tout en causant, avait déchiré la bande du journal et jeté machinalement les yeux sur le premier article. Quelle fut donc sa stupéfaction à la lecture des quelques lignes suivantes, qu'il lut à voix basse d'abord, à voix haute ensuite, pour la plus grande surprise et la plus profonde indignation de ses amis : << -New York, 8 septembre.- -- Un violent attentat contre le droit des gens va prochainement s'accomplir. Nous apprenons de source certaine que de formidables armements se font à Stahlstadt dans le but d'attaquer et de détruire France-Ville, la cité d'origine française. Nous ne savons si les Etats-Unis pourront et devront intervenir dans cette lutte qui mettra encore aux prises les races latine et saxonne ; mais nous dénonçons aux honnêtes gens cet odieux abus de la force. Que France-Ville ne perde pas une heure pour se mettre en état de défense... etc. >> XII LE CONSEIL Ce n'était pas un secret, cette haine du Roi de l'Acier pour l'oeuvre du docteur Sarrasin. On savait qu'il était venu élever cité contre cité. Mais de là à se ruer sur une ville paisible, à la détruire par un coup de force, on devait croire qu'il y avait loin. Cependant, l'article du -New York Herald- était positif. Les correspondants de ce puissant journal avaient pénétré les desseins de Herr Schultze, et -- ils le disaient --, il n'y avait pas une heure à perdre ! Le digne docteur resta d'abord confondu. Comme toutes les âmes honnêtes, il se refusait aussi longtemps qu'il le pouvait à croire le mal. Il lui semblait impossible qu'on pût pousser la perversité jusqu'à vouloir détruire, sans motif ou par pure fanfaronnade, une cité qui était en quelque sorte la propriété commune de l'humanité. << Pensez donc que notre moyenne de mortalité ne sera pas cette année de un et quart pour cent ! s'écria-t-il naïvement, que nous n'avons pas un garçon de dix ans qui ne sache lire, qu'il ne s'est pas commis un meurtre ni un vol depuis la fondation de France-Ville ! Et des barbares viendraient anéantir à son début une expérience si heureuse ! Non ! Je ne peux pas admettre qu'un chimiste, qu'un savant, fût-il cent fois germain, en soit capable ! >> Il fallut bien, cependant, se rendre aux témoignages d'un journal tout dévoué à l'oeuvre du docteur et aviser sans retard. Ce premier moment d'abattement passé, le docteur Sarrasin, redevenu maître de lui-même, s'adressa à ses amis : << Messieurs, leur dit-il, vous êtes membres du Conseil civique, et il vous appartient comme à moi de prendre toutes les mesures nécessaires pour le salut de la ville. Qu'avons nous à faire tout d'abord ? -- Y a-t-il possibilité d'arrangement ? dit M. Lentz. Peut-on honorablement éviter la guerre ? -- C'est impossible, répliqua Octave. Il est évident que Herr Schultze la veut à tout prix. Sa haine ne transigera pas ! -- Soit ! s'écria le docteur. On s'arrangera pour être en mesure de lui répondre. Pensez-vous, colonel, qu'il y ait un moyen de résister aux canons de Stahlstadt ? -- Toute force humaine peut être efficacement combattue par une autre force humaine, répondit le colonel Hendon, mais il ne faut pas songer à nous défendre par les mêmes moyens et les mêmes armes dont Herr Schultze se servira pour nous attaquer. La construction d'engins de guerre capables de lutter avec les siens exigerait un temps très long, et je ne sais, d'ailleurs, si nous réussirions à les fabriquer, puisque les ateliers spéciaux nous manquent. Nous n'avons donc qu'une chance de salut : empêcher l'ennemi d'arriver jusqu'à nous, et rendre l'investissement impossible. -- Je vais immédiatement convoquer le Conseil >>, dit le docteur Sarrasin. Le docteur précéda ses hôtes dans son cabinet de travail. C'était une pièce simplement meublée, dont trois côtés étaient couverts par des rayons chargés de livres, tandis que le quatrième présentait, au-dessous de quelques tableaux et d'objets d'art, une rangée de pavillons numérotés, pareils à des cornets acoustiques. << Grâce au téléphone, dit-il, nous pouvons tenir conseil à France-Ville en restant chacun chez soi. >> Le docteur toucha un timbre avertisseur, qui communiqua instantanément son appel au logis de tous les membres du Conseil. En moins de trois minutes, le mot << présent ! >> apporté successivement par chaque fil de communication, annonça que le Conseil était en séance. Le docteur se plaça alors devant le pavillon de son appareil expéditeur, agita une sonnette et dit : << La séance est ouverte... La parole est à mon honorable ami le colonel Hendon, pour faire au Conseil civique une communication de la plus haute gravité. >> Le colonel se plaça à son tour devant le téléphone, et, après avoir lu l'article du New York Herald, il demanda que les premières mesures fussent immédiatement prises. A peine avait-il conclu que le numéro 6 lui posa une question : << Le colonel croyait-il la défense possible, au cas où les moyens sur lesquels il comptait pour empêcher l'ennemi d'arriver n'y auraient pas réussi ? >> Le colonel Hendon répondit affirmativement. La question et la réponse étaient parvenues instantanément à chaque membre invisible du Conseil comme les explications qui les avaient précédées. Le numéro 7 demanda combien de temps, à son estime, les Francevillais avaient pour se préparer. << Le colonel ne le savait pas, mais il fallait agir comme s'ils devaient être attaqués avant quinze jours. Le numéro 2 : << Faut-il attendre l'attaque ou croyez-vous préférable de la prévenir ? -- Il faut tout faire pour la prévenir, répondit le colonel, et, si nous sommes menacés d'un débarquement, faire sauter les navires de Herr Schultze avec nos torpilles. >> Sur cette proposition, le docteur Sarrasin offrit d'appeler en conseil les chimistes les plus distingués, ainsi que les officiers d'artillerie les plus expérimentés, et de leur confier le soin d'examiner les projets que le colonel Hendon avait à leur soumettre. Question du numéro 1 : << Quelle est la somme nécessaire pour commencer immédiatement les travaux de défense ? -- Il faudrait pouvoir disposer de quinze à vingt millions de dollars. >> Le numéro 4 : << Je propose de convoquer immédiatement l'assemblée plénière des citoyens. >> Le président Sarrasin : << Je mets aux voix la proposition. >> Deux coups de timbre, frappés dans chaque téléphone, annoncèrent qu'elle était adoptée à l'unanimité. Il était huit heures et demie. Le Conseil civique n'avait pas duré dix- huit minutes et n'avait dérangé personne. L'assemblée populaire fut convoquée par un moyen aussi simple et presque aussi expéditif. A peine le docteur Sarrasin eut-il communiqué le vote du Conseil à l'hôtel de ville, toujours par l'intermédiaire de son téléphone, qu'un carillon électrique se mit en mouvement au sommet de chacune des colonnes placées dans les deux cent quatre-vingts carrefours de la ville. Ces colonnes étaient surmontées de cadrans lumineux dont les aiguilles, mues par l'électricité, s'étaient aussitôt arrêtées sur huit heures et demie, -- heure de la convocation. Tous les habitants, avertis à la fois par cet appel bruyant qui se prolongea pendant plus d'un quart d'heure, s'empressèrent de sortir ou de lever la tête vers le cadran le plus voisin, et, constatant qu'un devoir national les appelait à la halle municipale, ils s'empressèrent de s'y rendre. A l'heure dite, c'est-à-dire en moins de quarante-cinq minutes, l'assemblée était au complet. Le docteur Sarrasin se trouvait déjà à la place d'honneur, entouré de tout le Conseil. Le colonel Hendon attendait, au pied de la tribune, que la parole lui fût donnée. La plupart des citoyens savaient déjà la nouvelle qui motivait le meeting. En effet, la discussion du Conseil civique, automatiquement sténographiée par le téléphone de l'hôtel de ville, avait été immédiatement envoyée aux journaux, qui en avaient fait l'objet d'une édition spéciale, placardée sous forme d'affiches. La halle municipale était une immense nef à toit de verre, où l'air circulait librement, et dans laquelle la lumière tombait à flots d'un cordon de gaz qui dessinait les arêtes de la voûte. La foule était debout, calme, peu bruyante. Les visages étaient gais. La plénitude de la santé, l'habitude d'une vie pleine et régulière, la conscience de sa propre force mettaient chacun au-dessus de toute émotion désordonnée d'alarme ou de colère. A peine le président eut-il touché la sonnette, à huit heures et demie précises, qu'un silence profond s'établit. Le colonel monta à la tribune. Là, dans une langue sobre et forte, sans ornements inutiles et prétentions oratoires -- la langue des gens qui, sachant ce qu'ils disent, énoncent clairement les choses parce qu'ils les comprennent bien --, le colonel Hendon raconta la haine invétérée de Herr Schultze contre la France, contre Sarrasin et son oeuvre, les préparatifs formidables qu'annonçait le New York Herald, destinés à détruire France-Ville et ses habitants. << C'était à eux de choisir le parti qu'ils croyaient le meilleur à prendre, poursuivit-il. Bien des gens sans courage et sans patriotisme aimeraient peut-être mieux céder le terrain, et laisser les agresseurs s'emparer de la patrie nouvelle. Mais le colonel était sûr d'avance que des propositions si pusillanimes ne trouveraient pas d'écho parmi ses concitoyens. Les hommes qui avaient su comprendre la grandeur du but poursuivi par les fondateurs de la cité modèle, les hommes qui avaient su en accepter les lois, étaient nécessairement des gens de coeur et d'intelligence. Représentants sincères et militants du progrès, ils voudraient tout faire pour sauver cette ville incomparable, monument glorieux élevé à l'art d'améliorer le sort de l'homme ! Leur devoir était donc de donner leur vie pour la cause qu'ils représentaient. >> Une immense salve d'applaudissements accueillit cette péroraison. Plusieurs orateurs vinrent appuyer la motion du colonel Hendon. Le docteur Sarrasin, ayant fait valoir alors la nécessité de constituer sans délai un Conseil de défense, chargé de prendre toutes les mesures urgentes, en s'entourant du secret indispensable aux opérations militaires, la proposition fut adoptée. Séance tenante, un membre du Conseil civique suggéra la convenance de voter un crédit provisoire de cinq millions de dollars, destinés aux premiers travaux. Toutes les mains se levèrent pour ratifier la mesure. A dix heures vingt-cinq minutes, le meeting était terminé, et les habitants de France-Ville, s'étant donné des chefs, allaient se retirer, lorsqu'un incident inattendu se produisit. La tribune, libre depuis un instant, venait d'être occupée par un inconnu de l'aspect le plus étrange. Cet homme avait surgi là comme par magie. Sa figure énergique portait les marques d'une surexcitation effroyable, mais son attitude était calme et résolue. Ses vêtements à demi collés à son corps et encore souillés de vase, son front ensanglanté, disaient qu'il venait de passer par de terribles épreuves. A sa vue, tous s'étaient arrêtés. D'un geste impérieux, l'inconnu avait commandé à tous l'immobilité et le silence. Qui était-il ? D'où venait-il ? Personne, pas même le docteur Sarrasin, ne songea à le lui demander. D'ailleurs, on fut bientôt fixé sur sa personnalité. << Je viens de m'échapper de Stahlstadt, dit-il. Herr Schultze m'avait condamné à mort. Dieu a permis que j'arrivasse jusqu'à vous assez à temps pour tenter de vous sauver. Je ne suis pas un inconnu pour tout le monde ici. Mon vénéré maître, le docteur Sarrasin, pourra vous dire, je l'espère qu'en dépit de l'apparence qui me rend méconnaissable même pour lui, on peut avoir quelque confiance dans Marcel Bruckmann ! - Marcel ! >> s'étaient écriés à la fois le docteur et Octave. Tous deux allaient se précipiter vers lui... Un nouveau geste les arrêta. C'était Marcel, en effet, miraculeusement sauvé. Après qu'il eut forcé la grille du canal, au moment où il tombait presque asphyxié, le courant l'avait entraîné comme un corps sans vie. Mais, par bonheur, cette grille fermait l'enceinte même de Stahlstadt, et, deux minutes après, Marcel était jeté au-dehors, sur la berge de la rivière, libre enfin, s'il revenait à la vie ! Pendant de longues heures, le courageux jeune homme était resté étendu sans mouvement, au milieu de cette sombre nuit, dans cette campagne déserte, loin de tout secours. Lorsqu'il avait repris ses sens, il faisait jour. Il s'était alors souvenu !... Grâce à Dieu, il était donc enfin hors de la maudite Stahlstadt ! Il n'était plus prisonnier. Toute sa pensée se concentra sur le docteur Sarrasin, ses amis, ses concitoyens ! << Eux ! eux ! >> s'écria-t-il alors. Par un suprême effort, Marcel parvint à se remettre sur pied. Dix lieues le séparaient de France-Ville, dix lieues à faire, sans railway, sans voiture, sans cheval, à travers cette campagne qui était comme abandonnée autour de la farouche Cité de l'Acier. Ces dix lieues, il les franchit sans prendre un instant de repos, et, à dix heures et quart, il arrivait aux premières maisons de la cité du docteur Sarrasin. Les affiches qui couvraient les murs lui apprirent tout. Il comprit que les habitants étaient prévenus du danger qui les menaçait ; mais il comprit aussi qu'ils ne savaient ni combien ce danger était immédiat, ni surtout de quelle étrange nature il pouvait être. La catastrophe préméditée par Herr Schultze devait se produire ce soir-là, à onze heures quarante-cinq... Il était dix heures un quart. Un dernier effort restait à faire. Marcel traversa la ville tout d'un élan, et, à dix heures vingt-cinq minutes, au moment où l'assemblée allait se retirer, il escaladait la tribune. << Ce n'est pas dans un mois, mes amis, s'écria-t-il, ni même dans huit jours, que le premier danger peut vous atteindre ! Avant une heure, une catastrophe sans précédent, une pluie de fer et de feu va tomber sur votre ville. Un engin digne de l'enfer, et qui porte à dix lieues, est, à l'heure où je parle, braqué contre elle. Je l'ai vu. Que les femmes et les enfants cherchent donc un abri au fond des caves qui présentent quelques garanties de solidité, ou qu'ils sortent de la ville à l'instant pour chercher un refuge dans la montagne ! Que les hommes valides se préparent pour combattre le feu par tous les moyens possibles ! Le feu, voilà pour le moment votre seul ennemi ! Ni armées ni soldats ne marchent encore contre vous. L'adversaire qui vous menace a dédaigné les moyens d'attaque ordinaires. Si les plans, si les calculs d'un homme dont la puissance pour le mal vous est connue se réalisent, si Herr Schultze ne s'est pas pour la première fois trompé, c'est sur cent points à la fois que l'incendie va se déclarer subitement dans France-Ville ! C'est sur cent points différents qu'il s'agira de faire tout à l'heure face aux flammes ! Quoi qu'il en doive advenir, c'est tout d'abord la population qu'il faut sauver, car enfin, celles de vos maisons, ceux de vos monuments qu'on ne pourra préserver, dût même la ville entière être détruite, l'or et le temps pourront les rebâtir ! >> En Europe, on eût pris Marcel pour un fou. Mais ce n'est pas en Amérique qu'on s'aviserait de nier les miracles de la science, même les plus inattendus. On écouta le jeune ingénieur, et, sur l'avis du docteur Sarrasin, on le crut. La foule, subjuguée plus encore par l'accent de l'orateur que par ses paroles, lui obéit sans même songer à les discuter. Le docteur répondait de Marcel Bruckmann. Cela suffisait. Des ordres furent immédiatement donnés, et des messagers partirent dans toutes les directions pour les répandre. Quant aux habitants de la ville, les uns, rentrant dans leur demeure, descendirent dans les caves, résignés à subir les horreurs d'un bombardement ; les autres, à pied, à cheval, en voiture, gagnèrent la campagne et tournèrent les premières rampes des Cascade-Mounts. Pendant ce temps et en toute hâte, les hommes valides réunissaient sur la grande place et sur quelques points indiqués par le docteur tout ce qui pouvait servir à combattre le feu, c'est-à-dire de l'eau, de la terre, du sable. Cependant, à la salle des séances, la délibération continuait à l'état de dialogue. Mais il semblait alors que Marcel fût obsédé par une idée qui ne laissait place à aucune autre dans son cerveau. Il ne parlait plus, et ses lèvres murmuraient ces seuls mots : << A onze heures quarante-cinq ! Est-ce bien possible que ce Schultze maudit ait raison de nous par son exécrable invention ?... >> Tout à coup, Marcel tira un carnet de sa poche. Il fit le geste d'un homme qui demande le silence, et, le crayon à la main, il traça d'une main fébrile quelques chiffres sur une des pages de son carnet. Et alors, on vit peu à peu son front s'éclairer, sa figure devenir rayonnante : << Ah ! mes amis ! s'écria-t-il, mes amis ! Ou les chiffres que voici sont menteurs, ou tout ce que nous redoutons va s'évanouir comme un cauchemar devant l'évidence d'un problème de balistique dont je cherchais en vain la solution ! Herr Schultze s'est trompé ! Le danger dont il nous menace n'est qu'un rêve ! Pour une fois, sa science est en défaut ! Rien de ce qu'il a annoncé n'arrivera, ne peut arriver ! Son formidable obus passera au-dessus de France-Ville sans y toucher, et, s'il reste à craindre quelque chose, ce n'est que pour l'avenir ! >> Que voulait dire Marcel ? On ne pouvait le comprendre ! Mais alors, le jeune Alsacien exposa le résultat du calcul qu'il venait enfin de résoudre. Sa voix nette et vibrante déduisit sa démonstration de façon à la rendre lumineuse pour les ignorants eux-mêmes. C'était la clarté succédant aux ténèbres, le calme à l'angoisse. Non seulement le projectile ne toucherait pas à la cité du docteur, mais il ne toucherait à << rien du tout >>. Il était destiné à se perdre dans l'espace ! Le docteur Sarrasin approuvait du geste l'exposé des calculs de Marcel, lorsque, tout d'un coup, dirigeant son doigt vers le cadran lumineux de la salle : << Dans trois minutes, dit-il, nous saurons qui de Schultze ou de Marcel Bruckmann a raison ! Quoi qu'il en soit, mes amis, ne regrettons aucune des précautions prises et ne négligeons rien de ce qui peut déjouer les inventions de notre ennemi. Son coup, s'il doit manquer, comme Marcel vient de nous en donner l'espoir, ne sera pas le dernier ! La haine de Schultze ne saurait se tenir pour battue et s'arrêter devant un échec ! - Venez ! >> s'écria Marcel. Et tous le suivirent sur la grande place. Les trois minutes s'écoulèrent. Onze heures quarante-cinq sonnèrent à l'horloge !... Quatre secondes après, une masse sombre passait dans les hauteurs du ciel, et, rapide comme la pensée, se perdait bien au-delà de la ville avec un sifflement sinistre. << Bon voyage ! s'écria Marcel, en éclatant de rire. Avec cette vitesse initiale, l'obus de Herr Schultze qui a dépassé, maintenant, les limites de l'atmosphère, ne peut plus retomber sur le sol terrestre ! >> Deux minutes plus tard, une détonation se faisait entendre, comme un bruit sourd, qu'on eût cru sorti des entrailles de la terre ! C'était le bruit du canon de la Tour du Taureau, et ce bruit arrivait en retard de cent treize secondes sur le projectile qui se déplaçait avec une vitesse de cent cinquante lieues à la minute. XIII MARCEL BRUCKMANN AU PROFESSEUR SCHULTZE, STAHLSTADT << France-Ville, 14 septembre. << Il me paraît convenable d'informer le Roi de l'Acier que j'ai passé fort heureusement, avant-hier soir, la frontière de ses possessions, préférant mon salut à celui du modèle du canon Schultze. << En vous présentant mes adieux, je manquerais à tous mes devoirs, si je ne vous faisais pas connaître, à mon tour, mes secrets ; mais, soyez tranquille, vous n'en paierez pas la connaissance de votre vie. << Je ne m'appelle pas Schwartz, et je ne suis pas suisse. Je suis alsacien. Mon nom est Marcel Bruckmann. Je suis un ingénieur passable, s'il faut vous en croire, mais, avant tout, je suis français. Vous vous êtes fait l'ennemi implacable de mon pays, de mes amis, de ma famille. Vous nourrissiez d'odieux projets contre tout ce que j'aime. J'ai tout osé, j'ai tout fait pour les connaître ! Je ferai tout pour les déjouer. << Je m'empresse de vous faire savoir que votre premier coup n'a pas porté, que votre but, grâce à Dieu, n'a pas été atteint, et qu'il ne pouvait pas l'être ! Votre canon n'en est pas moins un canon archi- merveilleux, mais les projectiles qu'il lance sous une telle charge de poudre, et ceux qu'il pourrait lancer, ne feront de mal à personne ! Ils ne tomberont jamais nulle part. Je l'avais pressenti, et c'est aujourd'hui, à votre plus grande gloire, un fait acquis, que Herr Schultze a inventé un canon terrible... entièrement inoffensif. << C'est donc avec plaisir que vous apprendrez que nous avons vu votre obus trop perfectionné passer hier soir, à onze heures quarante-cinq minutes et quatre secondes, au-dessus de notre ville. Il se dirigeait vers l'ouest, circulant dans le vide, et il continuera à graviter ainsi jusqu'à la fin des siècles. Un projectile, animé d'une vitesse initiale vingt fois supérieure à la vitesse actuelle, soit dix mille mètres à la seconde, ne peut plus "tomber" ! Son mouvement de translation, combiné avec l'attraction terrestre, en fait un mobile destiné à toujours circuler autour de notre globe. << Vous auriez dû ne pas l'ignorer. << J'espère, en outre, que le canon de la Tour du Taureau est absolument détérioré par ce premier essai ; mais ce n'est pas payer trop cher, deux cent mille dollars, l'agrément d'avoir doté le monde planétaire d'un nouvel astre, et la Terre d'un second satellite. << Marcel BRUCKMANN. >> Un exprès partit immédiatement de France-Ville pour Stahlstadt. On pardonnera à Marcel de n'avoir pu se refuser la satisfaction gouailleuse de faire parvenir sans délai cette lettre à Herr Schultze. Marcel avait en effet raison lorsqu'il disait que le fameux obus, animé de cette vitesse et circulant au-delà de la couche atmosphérique, ne tomberait plus sur la surface de la terre, -- raison aussi quant il espérait que, sous cette énorme charge de pyroxyle, le canon de la Tour du Taureau devait être hors d'usage. Ce fut une rude déconvenue pour Herr Schultze, un échec terrible à son indomptable amour-propre, que la réception de cette lettre. En la lisant, il devint livide, et, après l'avoir lue, sa tête tomba sur sa poitrine comme s'il avait reçu un coup de massue. Il ne sortit de cet état de prostration qu'au bout d'un quart d'heure, mais par quelle colère ! Arminius et Sigimer seuls auraient pu dire ce qu'en furent les éclats ! Cependant, Herr Schultze n'était pas homme à s'avouer vaincu. C'est une lutte sans merci qui allait s'engager entre lui et Marcel. Ne lui restait-il pas ses obus chargés d'acide carbonique liquide, que des canons moins puissants, mais plus pratiques, pourraient lancer à courte distance ? Apaisé par un effort soudain, le Roi de l'Acier était rentré dans son cabinet et avait repris son travail. Il était clair que France-Ville, plus menacée que jamais, ne devait rien négliger pour se mettre en état de défense. XIV BRANLE-BAS DE COMBAT Si le danger n'était plus imminent, il était toujours grave. Marcel fit connaître au docteur Sarrasin et à ses amis tout ce qu'il savait des préparatifs de Herr Schultze et de ses engins de destruction. Dès le lendemain, le Conseil de défense, auquel il prit part, s'occupa de discuter un plan de résistance et d'en préparer l'exécution. En tout ceci, Marcel fut bien secondé par Octave, qu'il trouva moralement changé et bien à son avantage. Quelles furent les résolutions prises ? Personne n'en sut le détail. Les principes généraux furent seuls systématiquement communiqués à la presse et répandus dans le public. Il n'était pas malaisé d'y reconnaître la main pratique de Marcel. << Dans toute défense, se disait-on par la ville, la grande affaire est de bien connaître les forces de l'ennemi et d'adapter le système de résistance à ces forces mêmes. Sans doute, les canons de Herr Schultze sont formidables. Mieux vaut pourtant avoir en face de soi ces canons, dont on sait le nombre, le calibre, la portée et les effets, que d'avoir à lutter contre des engins mal connus. >> Le tout était d'empêcher l'investissement de la ville, soit par terre, soit par mer. C'est cette question qu'étudiait avec activité le Conseil de défense, et, le jour où une affiche annonça que le problème était résolu, personne n'en douta. Les citoyens accoururent se proposer en masse pour exécuter les travaux nécessaires. Aucun emploi n'était dédaigné, qui devait contribuer à l'oeuvre de défense. Des hommes de tout âge, de toute position, se faisaient simples ouvriers en cette circonstance. Le travail était conduit rapidement et gaiement. Des approvisionnements de vivres suffisants pour deux ans furent emmagasinés dans la ville. La houille et le fer arrivèrent aussi en quantités considérables : le fer, matière première de l'armement ; la houille, réservoir de chaleur et de mouvement, indispensables à la lutte. Mais, en même temps que la houille et le fer, s'entassaient sur les places, des piles gigantesques de sacs de farine et de quartiers de viande fumée, des meules de fromages, des montagnes de conserves alimentaires et de légumes desséchés s'amoncelaient dans les halles transformées en magasins. Des troupeaux nombreux étaient parqués dans les jardins qui faisaient de France-Ville une vaste pelouse. Enfin, lorsque parut le décret de mobilisation de tous les hommes en état de porter les armes, l'enthousiasme qui l'accueillit témoigna une fois de plus des excellentes dispositions de ces soldats citoyens. Equipés simplement de vareuses de laine, pantalons de toile et demi- bottes, coiffés d'un bon chapeau de cuir bouilli, armés de fusils Werder, ils manoeuvraient dans les avenues. Des essaims de coolies remuaient la terre, creusaient des fossés, élevaient des retranchements et des redoutes sur tous les points favorables. La fonte des pièces d'artillerie avait commencé et fut poussée avec activité. Une circonstance très favorable à ces travaux était qu'on put utiliser le grand nombre de fourneaux fumivores que possédait la ville et qu'il fut aisé de transformer en fours de fonte. Au milieu de ce mouvement incessant, Marcel se montrait infatigable. Il était partout, et partout à la hauteur de sa tâche. Qu'une difficulté théorique ou pratique se présentât, il savait immédiatement la résoudre. Au besoin, il retroussait ses manches et montrait un procédé expéditif, un tour de main rapide. Aussi son autorité était-elle acceptée sans murmure et ses ordres toujours ponctuellement exécutés. Auprès de lui, Octave faisait de son mieux. Si, tout d'abord, il s'était promis de bien garnir son uniforme de galons d'or, il y renonça, comprenant qu'il ne devait rien être, pour commencer, qu'un simple soldat. Aussi prit-il rang dans le bataillon qu'on lui assigna et sut-il s'y conduire en soldat modèle. A ceux qui firent d'abord mine de le plaindre : << A chacun selon ses mérites, répondit-il. Je n'aurais peut-être pas su commander !... C'est le moins que j'apprenne à obéir ! >> Une nouvelle -- fausse il est vrai -- vint tout à coup imprimer aux travaux de défense une impulsion plus vive encore. Herr Schultze, disait-on, cherchait à négocier avec des compagnies maritimes pour le transport de ses canons. A partir de ce moment, les << canards >> se succédèrent tous les jours. C'était tantôt la flotte schultzienne qui avait mis le cap sur France-Ville, tantôt le chemin de fer de Sacramento qui avait été coupé par des << uhlans >>, tombés du ciel apparemment. Mais ces rumeurs, aussitôt contredites, étaient inventées à plaisir par des chroniqueurs aux abois dans le but d'entretenir la curiosité de leurs lecteurs. La vérité, c'est que Stahlstadt ne donnait pas signe de vie. Ce silence absolu, tout en laissant à Marcel le temps de compléter ses travaux de défense, n'était pas sans l'inquiéter quelque peu dans ses rares instants de loisir. << Est-ce que ce brigand aurait changé ses batteries et me préparerait quelque nouveau tour de sa façon ? >> se demandait-il parfois. Mais le plan, soit d'arrêter les navires ennemis, soit d'empêcher l'investissement, promettait de répondre à tout, et Marcel, en ses moments d'inquiétude, redoublait encore d'activité. Son unique plaisir et son unique repos, après une laborieuse journée, était l'heure rapide qu'il passait tous les soirs dans le salon de Mme Sarrasin. Le docteur avait exigé, dès les premiers jours, qu'il vînt habituellement dîner chez lui, sauf dans le cas où il en serait empêché par un autre engagement ; mais, par un phénomène singulier, le cas d'un engagement assez séduisant pour que Marcel renonçât à ce privilège ne s'était pas encore présenté. L'éternelle partie d'échecs du docteur avec le colonel Hendon n'offrait cependant pas un intérêt assez palpitant pour expliquer cette assiduité. Force est donc de penser qu'un autre charme agissait sur Marcel, et peut-être pourra-t- on en soupçonner la nature, quoique, assurément, il ne la soupçonnât pas encore lui-même, en observant l'intérêt que semblaient avoir pour lui ses causeries du soir avec Mme Sarrasin et Mlle Jeanne, lorsqu'ils étaient tous trois assis près de la grande table sur laquelle les deux vaillantes femmes préparaient ce qui pouvait être nécessaire au service futur des ambulances. << Est-ce que ces nouveaux boulons d'acier vaudront mieux que ceux dont vous nous aviez montré le dessin ? demandait Jeanne, qui s'intéressait à tous les travaux de la défense. -- Sans nul doute, mademoiselle, répondait Marcel. -- Ah ! j'en suis bien heureuse ! Mais que le moindre détail industriel , ' ' 1 , . , - 2 , , 3 . , 4 , , . 5 , 6 7 . 8 9 , , 10 , ' 11 ' . , ' 12 , ' ' 13 , , , 14 , ' . , 15 ' , 16 ' , - , 17 ' . 18 19 , 20 . 21 22 . 23 24 ' 25 , . 26 , , , 27 , ' 28 ' . 29 30 - - , , ' , 31 , 32 33 . , 34 - ' , 35 - 36 . 37 38 . 39 40 - , , 41 , ' 42 , ' , 43 , ' . 44 ' . 45 46 . 47 , , , 48 , , 49 ' 50 . 51 52 ' 53 , 54 . 55 , ' 56 . 57 58 59 - . 60 , , ' 61 ' , 62 ' . , 63 , 64 65 . 66 67 ' . , , 68 ' 69 . ' ' 70 , 71 . 72 , , , 73 ' . 74 , , 75 , , 76 . 77 78 ' ' , 79 , , 80 . 81 82 , 83 . ' 84 . 85 86 , ' 87 , 88 . ' 89 ' ' 90 ' ' , 91 ' ' . 92 , , 93 , ' . ' 94 . 95 , , 96 . 97 , ' 98 . 99 100 , , - - 101 - - , , 102 , ' 103 . , 104 , ' ' 105 , , 106 ' . 107 108 , , ' 109 - , 110 , ' 111 . , , 112 . 113 114 , 115 ' 116 ' . 117 118 ' 119 120 . , 121 ' 122 . 123 124 ' 125 ; 126 ; 127 ; 128 ' . 129 " " 130 . ' , 131 , 132 , , 133 , 134 , ' . 135 136 , 137 138 ' . ' ' , 139 , . 140 141 . , 142 ' . 143 . 144 145 . 146 , 147 148 . 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