fer, muni d'un sommier à jours et d'un matelas de laine fréquemment
battu, sont les seuls meubles nécessaires. Les édredons, couvre-pieds
piqués et autres, alliés puissants des maladies épidémiques, en sont
naturellement exclus. De bonnes couvertures de laine, légères et
chaudes, faciles à blanchir, suffisent amplement à les remplacer. Sans
proscrire formellement les rideaux et les draperies, on doit conseiller
du moins de les choisir parmi les étoffes susceptibles de fréquents
lavages.
<< 10° Chaque pièce a sa cheminée chauffée, selon les goûts, au feu de
bois ou de houille, mais à toute cheminée correspond une bouche d'appel
d'air extérieur. Quant à la fumée, au lieu d'être expulsée par les
toits, elle s'engage à travers des conduits souterrains qui l'appellent
dans des fourneaux spéciaux, établis, aux frais de la ville, en arrière
des maisons, à raison d'un fourneau pour deux cents habitants. Là, elle
est dépouillée des particules de carbone qu'elle emporte, et déchargée
à l'état incolore, à une hauteur de trente-cinq mètres, dans
l'atmosphère.
<< Telles sont les dix règles fixes, imposées pour la construction de
chaque habitation particulière.
<< Les dispositions générales ne sont pas moins soigneusement étudiées.
<< Et d'abord le plan de la ville est essentiellement simple et
régulier, de manière à pouvoir se prêter à tous les développements. Les
rues, croisées à angles droits, sont tracées à distances égales, de
largeur uniforme, plantées d'arbres et désignées par des numéros
d'ordre.
<< De demi-kilomètre en demi-kilomètre, la rue, plus large d'un tiers,
prend le nom de boulevard ou avenue, et présente sur un de ses côtés
une tranchée à découvert pour les tramways et chemins de fer
métropolitains. A tous les carrefours, un jardin public est réservé et
orné de belles copies des chefs-d'oeuvre de la sculpture, en attendant
que les artistes de France-Ville aient produit des morceaux originaux
dignes de les remplacer.
<< Toutes les industries et tous les commerces sont libres.
<< Pour obtenir le droit de résidence à France-Ville, il suffit, mais
il est nécessaire de donner de bonnes références, d'être apte à exercer
une profession utile ou libérale, dans l'industrie, les sciences ou les
arts, de s'engager à observer les lois de la ville. Les existences
oisives n'y seraient pas tolérées.
<< Les édifices publics sont déjà en grand nombre. Les plus importants
sont la cathédrale, un certain nombre de chapelles, les musées, les
bibliothèques, les écoles et les gymnases, aménagés avec un luxe et une
entente des convenances hygiéniques véritablement dignes d'une grande
cité.
<< Inutile de dire que les enfants sont astreints dès l'âge de quatre
ans à suivre les exercices intellectuels et physiques, qui peuvent
seuls développer leurs forces cérébrales et musculaires. On les habitue
tous à une propreté si rigoureuse, qu'ils considèrent une tache sur
leurs simples habits comme un déshonneur véritable.
<< Cette question de la propreté individuelle et collective est du
reste la préoccupation capitale des fondateurs de France-Ville.
Nettoyer, nettoyer sans cesse, détruire et annuler aussitôt qu'ils sont
formés les miasmes qui émanent constamment d'une agglomération humaine,
telle est l'oeuvre principale du gouvernement central. A cet effet, les
produits des égouts sont centralisés hors de la ville, traités par des
procédés qui en permettent la condensation et le transport quotidien
dans les campagnes.
<< L'eau coule partout à flots. Les rues, pavées de bois bitumé, et les
trottoirs de pierre sont aussi brillants que le carreau d'une cour
hollandaise. Les marchés alimentaires sont l'objet d'une surveillance
incessante, et des peines sévères sont appliquées aux négociants qui
osent spéculer sur la santé publique. Un marchand qui vend un oeuf
gâté, une viande avariée, un litre de lait sophistiqué, est tout
simplement traité comme un empoisonneur qu'il est. Cette police
sanitaire, si nécessaire et si délicate, est confiée à des hommes
expérimentés, à de véritables spécialistes, élevés à cet effet dans les
écoles normales.
<< Leur juridiction s'étend jusqu'aux blanchisseries mêmes, toutes
établies sur un grand pied, pourvues de machines à vapeur, de séchoirs
artificiels et surtout de chambres désinfectantes. Aucun linge de corps
ne revient à son propriétaire sans avoir été véritablement blanchi à
fond, et un soin spécial est pris de ne jamais réunir les envois de
deux familles distinctes. Cette simple précaution est d'un effet
incalculable.
<< Les hôpitaux sont peu nombreux, car le système de l'assistance à
domicile est général, et ils sont réservés aux étrangers sans asile et
à quelques cas exceptionnels. Il est à peine besoin d'ajouter que
l'idée de faire d'un hôpital un édifice plus grand que tous les autres
et d'entasser dans un même foyer d'infection sept à huit cents malades,
n'a pu entrer dans la tête d'un fondateur de la cité modèle. Loin de
chercher, par une étrange aberration, à réunir systématiquement
plusieurs patients, on ne pense au contraire qu'à les isoler. C'est
leur intérêt particulier aussi bien que celui du public. Dans chaque
maison, même, on recommande de tenir autant que possible le malade en
un appartement distinct. Les hôpitaux ne sont que des constructions
exceptionnelles et restreintes, pour l'accommodation temporaire de
quelques cas pressants.
<< Vingt, trente malades au plus, peuvent se trouver -- chacun ayant sa
chambre particulière --, centralisés dans ces baraques légères, faites
de bois de sapin, et qu'on brûle régulièrement tous les ans pour les
renouveler. Ces ambulances, fabriquées de toutes pièces sur un modèle
spécial, ont d'ailleurs l'avantage de pouvoir être transportées à
volonté sur tel ou tel point de la ville, selon les besoins, et
multipliées autant qu'il est nécessaire.
<< Une innovation ingénieuse, rattachée à ce service, est celle d'un
corps de gardes-malades éprouvées, dressées spécialement à ce métier
tout spécial, et tenues par l'administration centrale à la disposition
du public. Ces femmes, choisies avec discernement, sont pour les
médecins les auxiliaires les plus précieux et les plus dévoués. Elles
apportent au sein des familles les connaissances pratiques si
nécessaires et si souvent absentes au moment du danger, et elles ont
pour mission d'empêcher la propagation de la maladie en même temps
qu'elles soignent le malade.
<< On ne finirait pas si l'on voulait énumérer tous les
perfectionnements hygiéniques que les fondateurs de la ville nouvelle
ont inaugurés. Chaque citoyen reçoit à son arrivée une petite brochure,
où les principes les plus importants d'une vie réglée selon la science
sont exposés dans un langage simple et clair.
<< Il y voit que l'équilibre parfait de toutes ses fonctions est une
des nécessités de la santé ; que le travail et le repos sont également
indispensables à ses organes ; que la fatigue est nécessaire à son
cerveau comme à ses muscles ; que les neuf dixièmes des maladies sont
dues à la contagion transmise par l'air ou les aliments. Il ne saurait
donc entourer sa demeure et sa personne de trop de "quarantaines"
sanitaires. Eviter l'usage des poisons excitants, pratiquer les
exercices du corps, accomplir consciencieusement tous les jours une
tâche fonctionnelle, boire de la bonne eau pure, manger des viandes et
des légumes sains et simplement préparés, dormir régulièrement sept à
huit heures par nuit, tel est l'ABC de la santé.
<< Partis des premiers principes posés par les fondateurs, nous en
sommes venus insensiblement à parler de cette cité singulière comme
d'une ville achevée. C'est qu'en effet, les premières maisons une fois
bâties, les autres sont sorties de terre comme par enchantement. Il
faut avoir visité le Far West pour se rendre compte de ces
efflorescences urbaines. Encore désert au mois de janvier 1872,
l'emplacement choisi comptait déjà six mille maisons en 1873. Il en
possédait neuf mille et tous ses édifices au complet en 1874.
<< Il faut dire que la spéculation a eu sa part dans ce succès inouï.
Construites en grand sur des terrains immenses et sans valeur au début,
les maisons étaient livrées à des prix très modérés et louées à des
conditions très modestes. L'absence de tout octroi, l'indépendance
politique de ce petit territoire isolé, l'attrait de la nouveauté, la
douceur du climat ont contribué à appeler l'émigration. A l'heure qu'il
est, France-Ville compte près de cent mille habitants.
<< Ce qui vaut mieux et ce qui peut seul nous intéresser, c'est que
l'expérience sanitaire est des plus concluantes. Tandis que la
mortalité annuelle, dans les villes les plus favorisées de la vieille
Europe ou du Nouveau Monde, n'est jamais sensiblement descendue
au-dessous de trois pour cent, à France-Ville la moyenne de ces cinq
dernières années n'est que de un et demi. Encore ce chiffre est-il
grossi par une petite épidémie de fièvre paludéenne qui a signalé la
première campagne. Celui de l'an dernier, pris séparément, n'est que de
un et quart. Circonstance plus importante encore : à quelques
exceptions près, toutes les morts actuellement enregistrées ont été
dues à des affections spécifiques et la plupart héréditaires. Les
maladies accidentelles ont été à la fois infiniment plus rares, plus
limitées et moins dangereuses que dans aucun autre milieu. Quant aux
épidémies proprement dites, on n'en a point vu.
<< Les développements de cette tentative seront intéressants à suivre.
Il sera curieux, notamment, de rechercher si l'influence d'un régime
aussi scientifique sur toute la durée d'une génération, à plus forte
raison de plusieurs générations, ne pourrait pas amortir les
prédispositions morbides héréditaires.
<< "Il n'est assurément pas outrecuidant de l'espérer, a écrit un des
fondateurs de cette étonnante agglomération, et, dans ce cas, quelle ne
serait pas la grandeur du résultat ! Les hommes vivant jusqu'à quatre-
vingt-dix ou cent ans, ne mourant plus que de vieillesse, comme la
plupart des animaux, comme les plantes ! "
<< Un tel rêve a de quoi séduire !
<< S'il nous est permis, toutefois, d'exprimer notre opinion sincère,
nous n'avons qu'une foi médiocre dans le succès définitif de
l'expérience. Nous y apercevons un vice originel et vraisemblablement
fatal, qui est de se trouver aux mains d'un comité où l'élément latin
domine et dont l'élément germanique a été systématiquement exclu. C'est
là un fâcheux symptôme. Depuis que le monde existe, il ne s'est rien
fait de durable que par l'Allemagne, et il ne se fera rien sans elle de
définitif. Les fondateurs de France-Ville auront bien pu déblayer le
terrain, élucider quelques points spéciaux ; mais ce n'est pas encore
sur ce point de l'Amérique, c'est aux bords de la Syrie que nous
verrons s'élever un jour la vraie cité modèle. >>
XI UN DINER CHEZ LE DOCTEUR SARRASIN
Le 13 septembre -- quelques heures seulement avant l'instant fixé par
Herr Schultze pour la destruction de France-Ville --, ni le gouverneur
ni aucun des habitants ne se doutaient encore de l'effroyable danger
qui les menaçait.
Il était sept heures du soir.
Cachée dans d'épais massifs de lauriers-roses et de tamarins, la cité
s'allongeait gracieusement au pied des Cascade-Mounts et présentait ses
quais de marbre aux vagues courtes du Pacifique, qui venaient les
caresser sans bruit. Les rues, arrosées avec soin, rafraîchies par la
brise, offraient aux yeux le spectacle le plus riant et le plus animé.
Les arbres qui les ombrageaient bruissaient doucement. Les pelouses
verdissaient. Les fleurs des parterres, rouvrant leurs corolles,
exhalaient toutes à la fois leurs parfums. Les maisons souriaient,
calmes et coquettes dans leur blancheur. L'air était tiède, le ciel
bleu comme la mer, qu'on voyait miroiter au bout des longues avenues.
Un voyageur, arrivant dans la ville, aurait été frappé de l'air de
santé des habitants, de l'activité qui régnait dans les rues. On
fermait justement les académies de peinture, de musique, de sculpture,
la bibliothèque, qui étaient réunies dans le même quartier et où
d'excellents cours publics étaient organisés par sections peu
nombreuses, -- ce qui permettait à chaque élève de s'approprier à lui
seul tout le fruit de la leçon. La foule, sortant de ces
établissements, occasionna pendant quelques instants un certain
encombrement ; mais aucune exclamation d'impatience, aucun cri ne se
fit entendre. L'aspect général était tout de calme et de satisfaction.
C'était non au centre de la ville, mais sur le bord du Pacifique que la
famille Sarrasin avait bâti sa demeure. Là, tout d'abord -- car cette
maison fut construite une des premières --, le docteur était venu
s'établir définitivement avec sa femme et sa fille Jeanne.
Octave, le millionnaire improvisé, avait voulu rester à Paris, mais il
n'avait plus Marcel pour lui servir de mentor.
Les deux amis s'étaient presque perdus de vue depuis l'époque où ils
habitaient ensemble la rue du Roi-de-Sicile. Lorsque le docteur avait
émigré avec sa femme et sa fille à la côte de l'Oregon, Octave était
resté maître de lui-même. Il avait bientôt été entraîné fort loin de
l'école, où son père avait voulu lui faire continuer ses études, et il
avait échoué au dernier examen, d'où son ami était sorti avec le numéro
un.
Jusque-là, Marcel avait été la boussole du pauvre Octave, incapable de
se conduire lui-même. Lorsque le jeune Alsacien fut parti, son camarade
d'enfance finit peu à peu par mener à Paris ce qu'on appelle la vie à
grandes guides. Le mot était, dans le cas présent, d'autant plus juste
que la sienne se passait en grande partie sur le siège élevé d'un
énorme coach à quatre chevaux, perpétuellement en voyage entre l'avenue
Marigny, où il avait pris un appartement, et les divers champs de
courses de la banlieue. Octave Sarrasin, qui, trois mois plus tôt,
savait à peine rester en selle sur les chevaux de manège qu'il louait à
l'heure, était devenu subitement un des hommes de France les plus
profondément versés dans les mystères de l'hippologie. Son érudition
était empruntée à un groom anglais qu'il avait attaché à son service et
qui le dominait entièrement par l'étendue de ses connaissances
spéciales.
Les tailleurs, les selliers et les bottiers se partageaient ses
matinées. Ses soirées appartenaient aux petits théâtres et aux salons
d'un cercle, tout flambant neuf, qui venait de s'ouvrir au coin de la
rue Tronchet, et qu'Octave avait choisi parce que le monde qu'il y
trouvait rendait à son argent un hommage que ses seuls mérites
n'avaient pas rencontré ailleurs. Ce monde lui paraissait l'idéal de la
distinction. Chose particulière, la liste, somptueusement encadrée, qui
figurait dans le salon d'attente, ne portait guère que des noms
étrangers. Les titres foisonnaient, et l'on aurait pu se croire, du
moins en les énumérant, dans l'antichambre d'un collège héraldique.
Mais, si l'on pénétrait plus avant, on pensait plutôt se trouver dans
une exposition vivante d'ethnologie. Tous les gros nez et tous les
teints bilieux des deux mondes semblaient s'être donné rendez-vous là.
Supérieurement habillés, du reste, ces personnages cosmopolites,
quoiqu'un goût marqué pour les étoffes blanchâtres révélât l'éternelle
aspiration des races jaune ou noire vers la couleur des << faces pâles
>>.
Octave Sarrasin paraissait un jeune dieu au milieu de ces bimanes. On
citait ses mots, on copiait ses cravates, on acceptait ses jugements
comme articles de foi. Et lui, enivré de cet encens, ne s'apercevait
pas qu'il perdait régulièrement tout son argent au baccara et aux
courses. Peut-être certains membres du club, en leur qualité
d'Orientaux, pensaient-ils avoir des droits à l'héritage de la Bégum.
En tout cas, ils savaient l'attirer dans leurs poches par un mouvement
lent, mais continu.
Dans cette existence nouvelle, les liens qui attachaient Octave à
Marcel Bruckmann s'étaient vite relâchés. A peine, de loin en loin, les
deux camarades échangeaient-ils une lettre. Que pouvait-il y avoir de
commun entre l'âpre travailleur, uniquement occupé d'amener son
intelligence à un degré supérieur de culture et de force, et le joli
garçon, tout gonflé de son opulence, l'esprit rempli de ses histoires
de club et d'écurie ?
On sait comment Marcel quitta Paris, d'abord pour observer les
agissements de Herr Schultze, qui venait de fonder Stahlstadt, une
rivale de France-Ville, sur le même terrain indépendant des Etats-
Unis, puis pour entrer au service du Roi de l'Acier.
Pendant deux ans, Octave mena cette vie d'inutile et de dissipé. Enfin,
l'ennui de ces choses creuses le prit, et, un beau jour, après quelques
millions dévorés, il rejoignit son père, -- ce qui le sauva d'une ruine
menaçante, encore plus morale que physique. A cette époque, il
demeurait donc à France-Ville dans la maison du docteur.
Sa soeur Jeanne, à en juger du moins par l'apparence, était alors une
exquise jeune fille de dix-neuf ans, à laquelle son séjour de quatre
années dans sa nouvelle patrie avait donné toutes les qualités
américaines, ajoutées à toutes les grâces françaises. Sa mère disait
parfois qu'elle n'avait jamais soupçonné, avant de l'avoir pour
compagne de tous les instants, le charme de l'intimité absolue.
Quant à Mme Sarrasin, depuis le retour de l'enfant prodigue, son
dauphin, le fils aîné de ses espérances, elle était aussi complètement
heureuse qu'on peut l'être ici-bas, car elle s'associait à tout le bien
que son mari pouvait faire et faisait, grâce à son immense fortune.
Ce soir-là, le docteur Sarrasin avait reçu, à sa table, deux de ses
plus intimes amis, le colonel Hendon, un vieux débris de la guerre de
Sécession, qui avait laissé un bras à Pittsburgh et une oreille à
Seven- Oaks, mais qui n'en tenait pas moins sa partie tout comme un
autre à la table d'échecs ; puis M. Lentz, directeur général de
l'enseignement dans la nouvelle cité.
La conversation roulait sur les projets de l'administration de la
ville, sur les résultats déjà obtenus dans les établissements publics
de toute nature, institutions, hôpitaux, caisses de secours mutuel.
M. Lentz, selon le programme du docteur, dans lequel l'enseignement
religieux n'était pas oublié, avait fondé plusieurs écoles primaires où
les soins du maître tendaient à développer l'esprit de l'enfant en le
soumettant à une gymnastique intellectuelle, calculée de manière à
suivre l'évolution naturelle de ses facultés. On lui apprenait à aimer
une science avant de s'en bourrer, évitant ce savoir qui, dit
Montaigne, << nage en la superficie de la cervelle >>, ne pénètre pas
l'entendement, ne rend ni plus sage ni meilleur. Plus tard, une
intelligence bien préparée saurait, elle-même, choisir sa route et la
suivre avec fruit.
Les soins d'hygiène étaient au premier rang dans une éducation si bien
ordonnée. C'est que l'homme, corps et esprit, doit être également
assuré de ces deux serviteurs ; si l'un fait défaut, il en souffre, et
l'esprit à lui seul succomberait bientôt.
A cette époque, France-Ville avait atteint le plus haut degré de
prospérité, non seulement matérielle, mais intellectuelle. Là, dans des
congrès, se réunissaient les plus illustres savants des deux mondes.
Des artistes, peintres, sculpteurs, musiciens, attirés par la
réputation de cette cité, y affluaient. Sous ces maîtres étudiaient de
jeunes Francevillais, qui promettaient d'illustrer un jour ce coin de
la terre américaine. Il était donc permis de prévoir que cette nouvelle
Athènes, française d'origine, deviendrait avant peu la première des
cités.
Il faut dire aussi que l'éducation militaire des élèves se faisait dans
les Lycées concurremment avec l'éducation civile. En en sortant, les
jeunes gens connaissaient, avec le maniement des armes, les premiers
éléments de stratégie et de tactique.
Aussi, le colonel Hendon, lorsqu'on fut sur ce chapitre, déclara-t-il
qu'il était enchanté de toutes ses recrues.
<< Elles sont, dit-il, déjà accoutumées aux marches forcées, à la
fatigue, à tous les exercices du corps. Notre armée se compose de tous
les citoyens, et tous, le jour où il le faudra, se trouveront soldats
aguerris et disciplinés. >>
France-Ville avait bien les meilleures relations avec tous les Etats
voisins, car elle avait saisi toutes les occasions de les obliger ;
mais l'ingratitude parle si haut, dans les questions d'intérêt, que le
docteur et ses amis n'avaient pas perdu de vue la maxime : Aide-toi, le
Ciel t'aidera ! et ils ne voulaient compter que sur eux-mêmes.
On était à la fin du dîner ; le dessert venait d'être enlevé, et, selon
l'habitude anglo-saxonne qui avait prévalu, les dames venaient de
quitter la table.
Le docteur Sarrasin, Octave, le colonel Hendon et M. Lentz continuaient
la conversation commencée, et entamaient les plus hautes questions
d'économie politique, lorsqu'un domestique entra et remit au docteur
son journal.
C'était le -New York Herald-. Cette honorable feuille s'était toujours
montrée extrêmement favorable à la fondation puis au développement de
France-Ville, et les notables de la cité avaient l'habitude de chercher
dans ses colonnes les variations possibles de l'opinion publique aux
Etats-Unis à leur égard. Cette agglomération de gens heureux, libres,
indépendants, sur ce petit territoire neutre, avait fait bien des
envieux, et si les Francevillais avaient en Amérique des partisans pour
les défendre, il se trouvait des ennemis pour les attaquer. En tout
cas, le -New York Herald- était pour eux, et il ne cessait de leur
donner des marques d'admiration et d'estime.
Le docteur Sarrasin, tout en causant, avait déchiré la bande du journal
et jeté machinalement les yeux sur le premier article.
Quelle fut donc sa stupéfaction à la lecture des quelques lignes
suivantes, qu'il lut à voix basse d'abord, à voix haute ensuite, pour
la plus grande surprise et la plus profonde indignation de ses amis :
<< -New York, 8 septembre.- -- Un violent attentat contre le droit des
gens va prochainement s'accomplir. Nous apprenons de source certaine
que de formidables armements se font à Stahlstadt dans le but
d'attaquer et de détruire France-Ville, la cité d'origine française.
Nous ne savons si les Etats-Unis pourront et devront intervenir dans
cette lutte qui mettra encore aux prises les races latine et saxonne ;
mais nous dénonçons aux honnêtes gens cet odieux abus de la force. Que
France-Ville ne perde pas une heure pour se mettre en état de
défense... etc. >>
XII LE CONSEIL
Ce n'était pas un secret, cette haine du Roi de l'Acier pour l'oeuvre
du docteur Sarrasin. On savait qu'il était venu élever cité contre
cité. Mais de là à se ruer sur une ville paisible, à la détruire par un
coup de force, on devait croire qu'il y avait loin. Cependant,
l'article du -New York Herald- était positif. Les correspondants de ce
puissant journal avaient pénétré les desseins de Herr Schultze, et --
ils le disaient --, il n'y avait pas une heure à perdre !
Le digne docteur resta d'abord confondu. Comme toutes les âmes
honnêtes, il se refusait aussi longtemps qu'il le pouvait à croire le
mal. Il lui semblait impossible qu'on pût pousser la perversité jusqu'à
vouloir détruire, sans motif ou par pure fanfaronnade, une cité qui
était en quelque sorte la propriété commune de l'humanité.
<< Pensez donc que notre moyenne de mortalité ne sera pas cette année
de un et quart pour cent ! s'écria-t-il naïvement, que nous n'avons pas
un garçon de dix ans qui ne sache lire, qu'il ne s'est pas commis un
meurtre ni un vol depuis la fondation de France-Ville ! Et des barbares
viendraient anéantir à son début une expérience si heureuse ! Non ! Je
ne peux pas admettre qu'un chimiste, qu'un savant, fût-il cent fois
germain, en soit capable ! >>
Il fallut bien, cependant, se rendre aux témoignages d'un journal tout
dévoué à l'oeuvre du docteur et aviser sans retard. Ce premier moment
d'abattement passé, le docteur Sarrasin, redevenu maître de lui-même,
s'adressa à ses amis :
<< Messieurs, leur dit-il, vous êtes membres du Conseil civique, et il
vous appartient comme à moi de prendre toutes les mesures nécessaires
pour le salut de la ville. Qu'avons nous à faire tout d'abord ?
-- Y a-t-il possibilité d'arrangement ? dit M. Lentz. Peut-on
honorablement éviter la guerre ?
-- C'est impossible, répliqua Octave. Il est évident que Herr Schultze
la veut à tout prix. Sa haine ne transigera pas !
-- Soit ! s'écria le docteur. On s'arrangera pour être en mesure de lui
répondre. Pensez-vous, colonel, qu'il y ait un moyen de résister aux
canons de Stahlstadt ?
-- Toute force humaine peut être efficacement combattue par une autre
force humaine, répondit le colonel Hendon, mais il ne faut pas songer à
nous défendre par les mêmes moyens et les mêmes armes dont Herr
Schultze se servira pour nous attaquer. La construction d'engins de
guerre capables de lutter avec les siens exigerait un temps très long,
et je ne sais, d'ailleurs, si nous réussirions à les fabriquer, puisque
les ateliers spéciaux nous manquent. Nous n'avons donc qu'une chance de
salut : empêcher l'ennemi d'arriver jusqu'à nous, et rendre
l'investissement impossible.
-- Je vais immédiatement convoquer le Conseil >>, dit le docteur
Sarrasin.
Le docteur précéda ses hôtes dans son cabinet de travail.
C'était une pièce simplement meublée, dont trois côtés étaient couverts
par des rayons chargés de livres, tandis que le quatrième présentait,
au-dessous de quelques tableaux et d'objets d'art, une rangée de
pavillons numérotés, pareils à des cornets acoustiques.
<< Grâce au téléphone, dit-il, nous pouvons tenir conseil à
France-Ville en restant chacun chez soi. >>
Le docteur toucha un timbre avertisseur, qui communiqua instantanément
son appel au logis de tous les membres du Conseil. En moins de trois
minutes, le mot << présent ! >> apporté successivement par chaque fil
de communication, annonça que le Conseil était en séance.
Le docteur se plaça alors devant le pavillon de son appareil
expéditeur, agita une sonnette et dit :
<< La séance est ouverte... La parole est à mon honorable ami le
colonel Hendon, pour faire au Conseil civique une communication de la
plus haute gravité. >>
Le colonel se plaça à son tour devant le téléphone, et, après avoir lu
l'article du New York Herald, il demanda que les premières mesures
fussent immédiatement prises.
A peine avait-il conclu que le numéro 6 lui posa une question :
<< Le colonel croyait-il la défense possible, au cas où les moyens sur
lesquels il comptait pour empêcher l'ennemi d'arriver n'y auraient pas
réussi ? >>
Le colonel Hendon répondit affirmativement. La question et la réponse
étaient parvenues instantanément à chaque membre invisible du Conseil
comme les explications qui les avaient précédées.
Le numéro 7 demanda combien de temps, à son estime, les Francevillais
avaient pour se préparer.
<< Le colonel ne le savait pas, mais il fallait agir comme s'ils
devaient être attaqués avant quinze jours.
Le numéro 2 : << Faut-il attendre l'attaque ou croyez-vous préférable
de la prévenir ?
-- Il faut tout faire pour la prévenir, répondit le colonel, et, si
nous sommes menacés d'un débarquement, faire sauter les navires de Herr
Schultze avec nos torpilles. >> Sur cette proposition, le docteur
Sarrasin offrit d'appeler en conseil les chimistes les plus distingués,
ainsi que les officiers d'artillerie les plus expérimentés, et de leur
confier le soin d'examiner les projets que le colonel Hendon avait à
leur soumettre.
Question du numéro 1 :
<< Quelle est la somme nécessaire pour commencer immédiatement les
travaux de défense ?
-- Il faudrait pouvoir disposer de quinze à vingt millions de dollars.
>>
Le numéro 4 : << Je propose de convoquer immédiatement l'assemblée
plénière des citoyens. >>
Le président Sarrasin : << Je mets aux voix la proposition. >>
Deux coups de timbre, frappés dans chaque téléphone, annoncèrent
qu'elle était adoptée à l'unanimité.
Il était huit heures et demie. Le Conseil civique n'avait pas duré dix-
huit minutes et n'avait dérangé personne.
L'assemblée populaire fut convoquée par un moyen aussi simple et
presque aussi expéditif. A peine le docteur Sarrasin eut-il communiqué
le vote du Conseil à l'hôtel de ville, toujours par l'intermédiaire de
son téléphone, qu'un carillon électrique se mit en mouvement au sommet
de chacune des colonnes placées dans les deux cent quatre-vingts
carrefours de la ville. Ces colonnes étaient surmontées de cadrans
lumineux dont les aiguilles, mues par l'électricité, s'étaient aussitôt
arrêtées sur huit heures et demie, -- heure de la convocation.
Tous les habitants, avertis à la fois par cet appel bruyant qui se
prolongea pendant plus d'un quart d'heure, s'empressèrent de sortir ou
de lever la tête vers le cadran le plus voisin, et, constatant qu'un
devoir national les appelait à la halle municipale, ils s'empressèrent
de s'y rendre.
A l'heure dite, c'est-à-dire en moins de quarante-cinq minutes,
l'assemblée était au complet. Le docteur Sarrasin se trouvait déjà à la
place d'honneur, entouré de tout le Conseil. Le colonel Hendon
attendait, au pied de la tribune, que la parole lui fût donnée.
La plupart des citoyens savaient déjà la nouvelle qui motivait le
meeting. En effet, la discussion du Conseil civique, automatiquement
sténographiée par le téléphone de l'hôtel de ville, avait été
immédiatement envoyée aux journaux, qui en avaient fait l'objet d'une
édition spéciale, placardée sous forme d'affiches.
La halle municipale était une immense nef à toit de verre, où l'air
circulait librement, et dans laquelle la lumière tombait à flots d'un
cordon de gaz qui dessinait les arêtes de la voûte.
La foule était debout, calme, peu bruyante. Les visages étaient gais.
La plénitude de la santé, l'habitude d'une vie pleine et régulière, la
conscience de sa propre force mettaient chacun au-dessus de toute
émotion désordonnée d'alarme ou de colère.
A peine le président eut-il touché la sonnette, à huit heures et demie
précises, qu'un silence profond s'établit.
Le colonel monta à la tribune.
Là, dans une langue sobre et forte, sans ornements inutiles et
prétentions oratoires -- la langue des gens qui, sachant ce qu'ils
disent, énoncent clairement les choses parce qu'ils les comprennent
bien --, le colonel Hendon raconta la haine invétérée de Herr Schultze
contre la France, contre Sarrasin et son oeuvre, les préparatifs
formidables qu'annonçait le New York Herald, destinés à détruire
France-Ville et ses habitants.
<< C'était à eux de choisir le parti qu'ils croyaient le meilleur à
prendre, poursuivit-il. Bien des gens sans courage et sans patriotisme
aimeraient peut-être mieux céder le terrain, et laisser les agresseurs
s'emparer de la patrie nouvelle. Mais le colonel était sûr d'avance que
des propositions si pusillanimes ne trouveraient pas d'écho parmi ses
concitoyens. Les hommes qui avaient su comprendre la grandeur du but
poursuivi par les fondateurs de la cité modèle, les hommes qui avaient
su en accepter les lois, étaient nécessairement des gens de coeur et
d'intelligence. Représentants sincères et militants du progrès, ils
voudraient tout faire pour sauver cette ville incomparable, monument
glorieux élevé à l'art d'améliorer le sort de l'homme ! Leur devoir
était donc de donner leur vie pour la cause qu'ils représentaient. >>
Une immense salve d'applaudissements accueillit cette péroraison.
Plusieurs orateurs vinrent appuyer la motion du colonel Hendon.
Le docteur Sarrasin, ayant fait valoir alors la nécessité de constituer
sans délai un Conseil de défense, chargé de prendre toutes les mesures
urgentes, en s'entourant du secret indispensable aux opérations
militaires, la proposition fut adoptée.
Séance tenante, un membre du Conseil civique suggéra la convenance de
voter un crédit provisoire de cinq millions de dollars, destinés aux
premiers travaux. Toutes les mains se levèrent pour ratifier la mesure.
A dix heures vingt-cinq minutes, le meeting était terminé, et les
habitants de France-Ville, s'étant donné des chefs, allaient se
retirer, lorsqu'un incident inattendu se produisit.
La tribune, libre depuis un instant, venait d'être occupée par un
inconnu de l'aspect le plus étrange.
Cet homme avait surgi là comme par magie. Sa figure énergique portait
les marques d'une surexcitation effroyable, mais son attitude était
calme et résolue. Ses vêtements à demi collés à son corps et encore
souillés de vase, son front ensanglanté, disaient qu'il venait de
passer par de terribles épreuves.
A sa vue, tous s'étaient arrêtés. D'un geste impérieux, l'inconnu avait
commandé à tous l'immobilité et le silence.
Qui était-il ? D'où venait-il ? Personne, pas même le docteur Sarrasin,
ne songea à le lui demander.
D'ailleurs, on fut bientôt fixé sur sa personnalité.
<< Je viens de m'échapper de Stahlstadt, dit-il. Herr Schultze m'avait
condamné à mort. Dieu a permis que j'arrivasse jusqu'à vous assez à
temps pour tenter de vous sauver. Je ne suis pas un inconnu pour tout
le monde ici. Mon vénéré maître, le docteur Sarrasin, pourra vous dire,
je l'espère qu'en dépit de l'apparence qui me rend méconnaissable même
pour lui, on peut avoir quelque confiance dans Marcel Bruckmann !
- Marcel ! >> s'étaient écriés à la fois le docteur et Octave.
Tous deux allaient se précipiter vers lui...
Un nouveau geste les arrêta.
C'était Marcel, en effet, miraculeusement sauvé. Après qu'il eut forcé
la grille du canal, au moment où il tombait presque asphyxié, le
courant l'avait entraîné comme un corps sans vie. Mais, par bonheur,
cette grille fermait l'enceinte même de Stahlstadt, et, deux minutes
après, Marcel était jeté au-dehors, sur la berge de la rivière, libre
enfin, s'il revenait à la vie !
Pendant de longues heures, le courageux jeune homme était resté étendu
sans mouvement, au milieu de cette sombre nuit, dans cette campagne
déserte, loin de tout secours.
Lorsqu'il avait repris ses sens, il faisait jour. Il s'était alors
souvenu !... Grâce à Dieu, il était donc enfin hors de la maudite
Stahlstadt ! Il n'était plus prisonnier. Toute sa pensée se concentra
sur le docteur Sarrasin, ses amis, ses concitoyens !
<< Eux ! eux ! >> s'écria-t-il alors.
Par un suprême effort, Marcel parvint à se remettre sur pied.
Dix lieues le séparaient de France-Ville, dix lieues à faire, sans
railway, sans voiture, sans cheval, à travers cette campagne qui était
comme abandonnée autour de la farouche Cité de l'Acier. Ces dix lieues,
il les franchit sans prendre un instant de repos, et, à dix heures et
quart, il arrivait aux premières maisons de la cité du docteur Sarrasin.
Les affiches qui couvraient les murs lui apprirent tout. Il comprit que
les habitants étaient prévenus du danger qui les menaçait ; mais il
comprit aussi qu'ils ne savaient ni combien ce danger était immédiat,
ni surtout de quelle étrange nature il pouvait être.
La catastrophe préméditée par Herr Schultze devait se produire ce
soir-là, à onze heures quarante-cinq... Il était dix heures un quart.
Un dernier effort restait à faire. Marcel traversa la ville tout d'un
élan, et, à dix heures vingt-cinq minutes, au moment où l'assemblée
allait se retirer, il escaladait la tribune.
<< Ce n'est pas dans un mois, mes amis, s'écria-t-il, ni même dans huit
jours, que le premier danger peut vous atteindre ! Avant une heure, une
catastrophe sans précédent, une pluie de fer et de feu va tomber sur
votre ville. Un engin digne de l'enfer, et qui porte à dix lieues, est,
à l'heure où je parle, braqué contre elle. Je l'ai vu. Que les femmes
et les enfants cherchent donc un abri au fond des caves qui présentent
quelques garanties de solidité, ou qu'ils sortent de la ville à
l'instant pour chercher un refuge dans la montagne ! Que les hommes
valides se préparent pour combattre le feu par tous les moyens
possibles ! Le feu, voilà pour le moment votre seul ennemi ! Ni armées
ni soldats ne marchent encore contre vous. L'adversaire qui vous menace
a dédaigné les moyens d'attaque ordinaires. Si les plans, si les
calculs d'un homme dont la puissance pour le mal vous est connue se
réalisent, si Herr Schultze ne s'est pas pour la première fois trompé,
c'est sur cent points à la fois que l'incendie va se déclarer
subitement dans France-Ville ! C'est sur cent points différents qu'il
s'agira de faire tout à l'heure face aux flammes ! Quoi qu'il en doive
advenir, c'est tout d'abord la population qu'il faut sauver, car enfin,
celles de vos maisons, ceux de vos monuments qu'on ne pourra préserver,
dût même la ville entière être détruite, l'or et le temps pourront les
rebâtir ! >>
En Europe, on eût pris Marcel pour un fou. Mais ce n'est pas en
Amérique qu'on s'aviserait de nier les miracles de la science, même les
plus inattendus. On écouta le jeune ingénieur, et, sur l'avis du
docteur Sarrasin, on le crut.
La foule, subjuguée plus encore par l'accent de l'orateur que par ses
paroles, lui obéit sans même songer à les discuter. Le docteur
répondait de Marcel Bruckmann. Cela suffisait.
Des ordres furent immédiatement donnés, et des messagers partirent dans
toutes les directions pour les répandre.
Quant aux habitants de la ville, les uns, rentrant dans leur demeure,
descendirent dans les caves, résignés à subir les horreurs d'un
bombardement ; les autres, à pied, à cheval, en voiture, gagnèrent la
campagne et tournèrent les premières rampes des Cascade-Mounts. Pendant
ce temps et en toute hâte, les hommes valides réunissaient sur la
grande place et sur quelques points indiqués par le docteur tout ce qui
pouvait servir à combattre le feu, c'est-à-dire de l'eau, de la terre,
du sable.
Cependant, à la salle des séances, la délibération continuait à l'état
de dialogue.
Mais il semblait alors que Marcel fût obsédé par une idée qui ne
laissait place à aucune autre dans son cerveau. Il ne parlait plus, et
ses lèvres murmuraient ces seuls mots :
<< A onze heures quarante-cinq ! Est-ce bien possible que ce Schultze
maudit ait raison de nous par son exécrable invention ?... >>
Tout à coup, Marcel tira un carnet de sa poche. Il fit le geste d'un
homme qui demande le silence, et, le crayon à la main, il traça d'une
main fébrile quelques chiffres sur une des pages de son carnet. Et
alors, on vit peu à peu son front s'éclairer, sa figure devenir
rayonnante :
<< Ah ! mes amis ! s'écria-t-il, mes amis ! Ou les chiffres que voici
sont menteurs, ou tout ce que nous redoutons va s'évanouir comme un
cauchemar devant l'évidence d'un problème de balistique dont je
cherchais en vain la solution ! Herr Schultze s'est trompé ! Le danger
dont il nous menace n'est qu'un rêve ! Pour une fois, sa science est en
défaut ! Rien de ce qu'il a annoncé n'arrivera, ne peut arriver ! Son
formidable obus passera au-dessus de France-Ville sans y toucher, et,
s'il reste à craindre quelque chose, ce n'est que pour l'avenir ! >>
Que voulait dire Marcel ? On ne pouvait le comprendre !
Mais alors, le jeune Alsacien exposa le résultat du calcul qu'il venait
enfin de résoudre. Sa voix nette et vibrante déduisit sa démonstration
de façon à la rendre lumineuse pour les ignorants eux-mêmes. C'était la
clarté succédant aux ténèbres, le calme à l'angoisse. Non seulement le
projectile ne toucherait pas à la cité du docteur, mais il ne
toucherait à << rien du tout >>. Il était destiné à se perdre dans
l'espace !
Le docteur Sarrasin approuvait du geste l'exposé des calculs de Marcel,
lorsque, tout d'un coup, dirigeant son doigt vers le cadran lumineux de
la salle :
<< Dans trois minutes, dit-il, nous saurons qui de Schultze ou de
Marcel Bruckmann a raison ! Quoi qu'il en soit, mes amis, ne regrettons
aucune des précautions prises et ne négligeons rien de ce qui peut
déjouer les inventions de notre ennemi. Son coup, s'il doit manquer,
comme Marcel vient de nous en donner l'espoir, ne sera pas le dernier !
La haine de Schultze ne saurait se tenir pour battue et s'arrêter
devant un échec !
- Venez ! >> s'écria Marcel.
Et tous le suivirent sur la grande place.
Les trois minutes s'écoulèrent. Onze heures quarante-cinq sonnèrent à
l'horloge !...
Quatre secondes après, une masse sombre passait dans les hauteurs du
ciel, et, rapide comme la pensée, se perdait bien au-delà de la ville
avec un sifflement sinistre.
<< Bon voyage ! s'écria Marcel, en éclatant de rire. Avec cette vitesse
initiale, l'obus de Herr Schultze qui a dépassé, maintenant, les
limites de l'atmosphère, ne peut plus retomber sur le sol terrestre ! >>
Deux minutes plus tard, une détonation se faisait entendre, comme un
bruit sourd, qu'on eût cru sorti des entrailles de la terre !
C'était le bruit du canon de la Tour du Taureau, et ce bruit arrivait
en retard de cent treize secondes sur le projectile qui se déplaçait
avec une vitesse de cent cinquante lieues à la minute.
XIII MARCEL BRUCKMANN AU PROFESSEUR SCHULTZE, STAHLSTADT
<< France-Ville, 14 septembre.
<< Il me paraît convenable d'informer le Roi de l'Acier que j'ai passé
fort heureusement, avant-hier soir, la frontière de ses possessions,
préférant mon salut à celui du modèle du canon Schultze.
<< En vous présentant mes adieux, je manquerais à tous mes devoirs, si
je ne vous faisais pas connaître, à mon tour, mes secrets ; mais, soyez
tranquille, vous n'en paierez pas la connaissance de votre vie.
<< Je ne m'appelle pas Schwartz, et je ne suis pas suisse. Je suis
alsacien. Mon nom est Marcel Bruckmann. Je suis un ingénieur passable,
s'il faut vous en croire, mais, avant tout, je suis français. Vous vous
êtes fait l'ennemi implacable de mon pays, de mes amis, de ma famille.
Vous nourrissiez d'odieux projets contre tout ce que j'aime. J'ai tout
osé, j'ai tout fait pour les connaître ! Je ferai tout pour les déjouer.
<< Je m'empresse de vous faire savoir que votre premier coup n'a pas
porté, que votre but, grâce à Dieu, n'a pas été atteint, et qu'il ne
pouvait pas l'être ! Votre canon n'en est pas moins un canon archi-
merveilleux, mais les projectiles qu'il lance sous une telle charge de
poudre, et ceux qu'il pourrait lancer, ne feront de mal à personne !
Ils ne tomberont jamais nulle part. Je l'avais pressenti, et c'est
aujourd'hui, à votre plus grande gloire, un fait acquis, que Herr
Schultze a inventé un canon terrible... entièrement inoffensif.
<< C'est donc avec plaisir que vous apprendrez que nous avons vu votre
obus trop perfectionné passer hier soir, à onze heures quarante-cinq
minutes et quatre secondes, au-dessus de notre ville. Il se dirigeait
vers l'ouest, circulant dans le vide, et il continuera à graviter ainsi
jusqu'à la fin des siècles. Un projectile, animé d'une vitesse initiale
vingt fois supérieure à la vitesse actuelle, soit dix mille mètres à la
seconde, ne peut plus "tomber" ! Son mouvement de translation, combiné
avec l'attraction terrestre, en fait un mobile destiné à toujours
circuler autour de notre globe.
<< Vous auriez dû ne pas l'ignorer.
<< J'espère, en outre, que le canon de la Tour du Taureau est
absolument détérioré par ce premier essai ; mais ce n'est pas payer
trop cher, deux cent mille dollars, l'agrément d'avoir doté le monde
planétaire d'un nouvel astre, et la Terre d'un second satellite.
<< Marcel BRUCKMANN. >>
Un exprès partit immédiatement de France-Ville pour Stahlstadt. On
pardonnera à Marcel de n'avoir pu se refuser la satisfaction
gouailleuse de faire parvenir sans délai cette lettre à Herr Schultze.
Marcel avait en effet raison lorsqu'il disait que le fameux obus, animé
de cette vitesse et circulant au-delà de la couche atmosphérique, ne
tomberait plus sur la surface de la terre, -- raison aussi quant il
espérait que, sous cette énorme charge de pyroxyle, le canon de la Tour
du Taureau devait être hors d'usage.
Ce fut une rude déconvenue pour Herr Schultze, un échec terrible à son
indomptable amour-propre, que la réception de cette lettre. En la
lisant, il devint livide, et, après l'avoir lue, sa tête tomba sur sa
poitrine comme s'il avait reçu un coup de massue. Il ne sortit de cet
état de prostration qu'au bout d'un quart d'heure, mais par quelle
colère !
Arminius et Sigimer seuls auraient pu dire ce qu'en furent les éclats !
Cependant, Herr Schultze n'était pas homme à s'avouer vaincu. C'est une
lutte sans merci qui allait s'engager entre lui et Marcel. Ne lui
restait-il pas ses obus chargés d'acide carbonique liquide, que des
canons moins puissants, mais plus pratiques, pourraient lancer à courte
distance ?
Apaisé par un effort soudain, le Roi de l'Acier était rentré dans son
cabinet et avait repris son travail.
Il était clair que France-Ville, plus menacée que jamais, ne devait
rien négliger pour se mettre en état de défense.
XIV BRANLE-BAS DE COMBAT
Si le danger n'était plus imminent, il était toujours grave. Marcel fit
connaître au docteur Sarrasin et à ses amis tout ce qu'il savait des
préparatifs de Herr Schultze et de ses engins de destruction. Dès le
lendemain, le Conseil de défense, auquel il prit part, s'occupa de
discuter un plan de résistance et d'en préparer l'exécution.
En tout ceci, Marcel fut bien secondé par Octave, qu'il trouva
moralement changé et bien à son avantage.
Quelles furent les résolutions prises ? Personne n'en sut le détail.
Les principes généraux furent seuls systématiquement communiqués à la
presse et répandus dans le public. Il n'était pas malaisé d'y
reconnaître la main pratique de Marcel.
<< Dans toute défense, se disait-on par la ville, la grande affaire est
de bien connaître les forces de l'ennemi et d'adapter le système de
résistance à ces forces mêmes. Sans doute, les canons de Herr Schultze
sont formidables. Mieux vaut pourtant avoir en face de soi ces canons,
dont on sait le nombre, le calibre, la portée et les effets, que
d'avoir à lutter contre des engins mal connus. >>
Le tout était d'empêcher l'investissement de la ville, soit par terre,
soit par mer.
C'est cette question qu'étudiait avec activité le Conseil de défense,
et, le jour où une affiche annonça que le problème était résolu,
personne n'en douta. Les citoyens accoururent se proposer en masse pour
exécuter les travaux nécessaires. Aucun emploi n'était dédaigné, qui
devait contribuer à l'oeuvre de défense. Des hommes de tout âge, de
toute position, se faisaient simples ouvriers en cette circonstance. Le
travail était conduit rapidement et gaiement. Des approvisionnements de
vivres suffisants pour deux ans furent emmagasinés dans la ville. La
houille et le fer arrivèrent aussi en quantités considérables : le fer,
matière première de l'armement ; la houille, réservoir de chaleur et de
mouvement, indispensables à la lutte.
Mais, en même temps que la houille et le fer, s'entassaient sur les
places, des piles gigantesques de sacs de farine et de quartiers de
viande fumée, des meules de fromages, des montagnes de conserves
alimentaires et de légumes desséchés s'amoncelaient dans les halles
transformées en magasins. Des troupeaux nombreux étaient parqués dans
les jardins qui faisaient de France-Ville une vaste pelouse.
Enfin, lorsque parut le décret de mobilisation de tous les hommes en
état de porter les armes, l'enthousiasme qui l'accueillit témoigna une
fois de plus des excellentes dispositions de ces soldats citoyens.
Equipés simplement de vareuses de laine, pantalons de toile et demi-
bottes, coiffés d'un bon chapeau de cuir bouilli, armés de fusils
Werder, ils manoeuvraient dans les avenues.
Des essaims de coolies remuaient la terre, creusaient des fossés,
élevaient des retranchements et des redoutes sur tous les points
favorables. La fonte des pièces d'artillerie avait commencé et fut
poussée avec activité. Une circonstance très favorable à ces travaux
était qu'on put utiliser le grand nombre de fourneaux fumivores que
possédait la ville et qu'il fut aisé de transformer en fours de fonte.
Au milieu de ce mouvement incessant, Marcel se montrait infatigable. Il
était partout, et partout à la hauteur de sa tâche. Qu'une difficulté
théorique ou pratique se présentât, il savait immédiatement la
résoudre. Au besoin, il retroussait ses manches et montrait un procédé
expéditif, un tour de main rapide. Aussi son autorité était-elle
acceptée sans murmure et ses ordres toujours ponctuellement exécutés.
Auprès de lui, Octave faisait de son mieux. Si, tout d'abord, il
s'était promis de bien garnir son uniforme de galons d'or, il y
renonça, comprenant qu'il ne devait rien être, pour commencer, qu'un
simple soldat.
Aussi prit-il rang dans le bataillon qu'on lui assigna et sut-il s'y
conduire en soldat modèle. A ceux qui firent d'abord mine de le
plaindre :
<< A chacun selon ses mérites, répondit-il. Je n'aurais peut-être pas
su commander !... C'est le moins que j'apprenne à obéir ! >>
Une nouvelle -- fausse il est vrai -- vint tout à coup imprimer aux
travaux de défense une impulsion plus vive encore. Herr Schultze,
disait-on, cherchait à négocier avec des compagnies maritimes pour le
transport de ses canons. A partir de ce moment, les << canards >> se
succédèrent tous les jours. C'était tantôt la flotte schultzienne qui
avait mis le cap sur France-Ville, tantôt le chemin de fer de
Sacramento qui avait été coupé par des << uhlans >>, tombés du ciel
apparemment.
Mais ces rumeurs, aussitôt contredites, étaient inventées à plaisir par
des chroniqueurs aux abois dans le but d'entretenir la curiosité de
leurs lecteurs. La vérité, c'est que Stahlstadt ne donnait pas signe de
vie.
Ce silence absolu, tout en laissant à Marcel le temps de compléter ses
travaux de défense, n'était pas sans l'inquiéter quelque peu dans ses
rares instants de loisir.
<< Est-ce que ce brigand aurait changé ses batteries et me préparerait
quelque nouveau tour de sa façon ? >> se demandait-il parfois.
Mais le plan, soit d'arrêter les navires ennemis, soit d'empêcher
l'investissement, promettait de répondre à tout, et Marcel, en ses
moments d'inquiétude, redoublait encore d'activité.
Son unique plaisir et son unique repos, après une laborieuse journée,
était l'heure rapide qu'il passait tous les soirs dans le salon de Mme
Sarrasin.
Le docteur avait exigé, dès les premiers jours, qu'il vînt
habituellement dîner chez lui, sauf dans le cas où il en serait empêché
par un autre engagement ; mais, par un phénomène singulier, le cas d'un
engagement assez séduisant pour que Marcel renonçât à ce privilège ne
s'était pas encore présenté. L'éternelle partie d'échecs du docteur
avec le colonel Hendon n'offrait cependant pas un intérêt assez
palpitant pour expliquer cette assiduité. Force est donc de penser
qu'un autre charme agissait sur Marcel, et peut-être pourra-t- on en
soupçonner la nature, quoique, assurément, il ne la soupçonnât pas
encore lui-même, en observant l'intérêt que semblaient avoir pour lui
ses causeries du soir avec Mme Sarrasin et Mlle Jeanne, lorsqu'ils
étaient tous trois assis près de la grande table sur laquelle les deux
vaillantes femmes préparaient ce qui pouvait être nécessaire au service
futur des ambulances.
<< Est-ce que ces nouveaux boulons d'acier vaudront mieux que ceux dont
vous nous aviez montré le dessin ? demandait Jeanne, qui s'intéressait
à tous les travaux de la défense.
-- Sans nul doute, mademoiselle, répondait Marcel.
-- Ah ! j'en suis bien heureuse ! Mais que le moindre détail industriel
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