entendit le vice-président réclamer un vote de remerciement par acclamation pour l'auteur de la philanthropique proposition qui venait d'être soumise à l'assemblée. << Ce serait, dit-il, l'éternel honneur du Congrès de Brighton qu'une idée si sublime y eût pris naissance, il ne fallait pas moins pour la concevoir que la plus haute intelligence unie au plus grand coeur et à la générosité la plus inouïe... Et pourtant, maintenant que l'idée était suggérée, on s'étonnait presque qu'elle n'eût pas déjà été mise en pratique ! Combien de milliards dépensés en folles guerres, combien de capitaux dissipés en spéculations ridicules auraient pu être consacrés à un tel essai ! >> L'orateur, en terminant, demandait, pour la cité nouvelle, comme un juste hommage à son fondateur, le nom de << Sarrasina >>. Sa motion était déjà acclamée, lorsqu'il fallut revenir sur le vote, à la requête du docteur Sarrasin lui-même. << Non, dit-il, mon nom n'a rien à faire en ceci. Gardons nous aussi d'affubler la future ville d'aucune de ces appellations qui, sous prétexte de dériver du grec ou du latin, donnent à la chose ou à l'être qui les porte une allure pédante. Ce sera la Cité du bien-être, mais je demande que son nom soit celui de ma patrie, et que nous l'appelions France-Ville ! >> On ne pouvait refuser au docteur cette satisfaction qui lui était bien due. France-Ville était d'ores et déjà fondée en paroles ; elle allait, grâce au procès-verbal qui devait clore la séance, exister aussi sur le papier. On passa immédiatement à la discussion des articles généraux du projet. Mais il convient de laisser le Congrès à cette occupation pratique, si différente des soins ordinairement réservés à ces assemblées, pour suivre pas à pas, dans un de ses innombrables itinéraires, la fortune du fait divers publié par le -Daily Telegraph-. Dès le 29 octobre au soir, cet entrefilet, textuellement reproduit par les journaux anglais, commençait à rayonner sur tous les cantons du Royaume-Uni. Il apparaissait notamment dans la -Gazette de Hull- et figurait en haut de la seconde page dans un numéro de cette feuille modeste que le Mary Queen, trois-mâts-barque chargé de charbon, apporta le 1er novembre à Rotterdam. Immédiatement coupé par les ciseaux diligents du rédacteur en chef et secrétaire unique de l'-Echo néerlandais- et traduit dans la langue de Cuyp et de Potter, le fait divers arriva, le 2 novembre, sur les ailes de la vapeur, au -Mémorial de Brême-. Là, il revêtit, sans changer de corps, un vêtement neuf, et ne tarda pas à se voir imprimer en allemand. Pourquoi faut-il constater ici que le journaliste teuton, après avoir écrit en tête de la traduction : -Eine ubergrosse Erbschaft-, ne craignit pas de recourir à un subterfuge mesquin et d'abuser de la crédulité de ses lecteurs en ajoutant entre parenthèses : -Correspondance spéciale de Brighton- ? Quoi qu'il en soit, devenue ainsi allemande par droit d'annexion, l'anecdote arriva à la rédaction de l'imposante -Gazette du Nord-, qui lui donna une place dans la seconde colonne de sa troisième page, en se contentant d'en supprimer le titre, trop charlatanesque pour une si grave personne. C'est après avoir passé par ces avatars successifs qu'elle fit enfin son entrée, le 3 novembre au soir, entre les mains épaisses d'un gros valet de chambre saxon, dans le cabinet-salon-salle à manger de M. le professeur Schultze, de l'Université d'Iéna. Si haut placé que fût un tel personnage dans l'échelle des êtres, il ne présentait à première vue rien d'extraordinaire. C'était un homme de quarante-cinq ou six ans, d'assez forte taille ; ses épaules carrées indiquaient une constitution robuste ; son front était chauve, et le peu de cheveux qu'il avait gardés à l'occiput et aux tempes rappelaient le blond filasse. Ses yeux étaient bleus, de ce bleu vague qui ne trahit jamais la pensée. Aucune lueur ne s'en échappe, et cependant on se sent comme gêné sitôt qu'ils vous regardent. La bouche du professeur Schultze était grande, garnie d'une de ces doubles rangées de dents formidables qui ne lâchent jamais leur proie, mais enfermées dans des lèvres minces, dont le principal emploi devait être de numéroter les paroles qui pouvaient en sortir. Tout cela composait un ensemble inquiétant et désobligeant pour les autres, dont le professeur était visiblement très satisfait pour lui-même. Au bruit que fit son valet de chambre, il leva les yeux sur la cheminée, regarda l'heure à une très jolie pendule de Barbedienne, singulièrement dépaysée au milieu des meubles vulgaires qui l'entouraient, et dit d'une voix raide encore plus que rude : << Six heures cinquante-cinq ! Mon courrier arrive à six trente, dernière heure. Vous le montez aujourd'hui avec vingt-cinq minutes de retard. La première fois qu'il ne sera pas sur ma table à six heures trente, vous quitterez mon service à huit. -- Monsieur, demanda le domestique avant de se retirer, veut-il dîner maintenant ? -- Il est six heures cinquante-cinq et je dîne à sept ! Vous le savez depuis trois semaines que vous êtes chez moi ! Retenez aussi que je ne change jamais une heure et que je ne répète jamais un ordre. >> Le professeur déposa son journal sur le bord de sa table et se remit à écrire un mémoire qui devait paraître le surlendemain dans les -Annalen für Physiologie-. Il ne saurait y avoir aucune indiscrétion à constater que ce mémoire avait pour titre : -Pourquoi tous les Français sont-ils atteints à des degrés différents de dégénérescence héréditaire ?- Tandis que le professeur poursuivait sa tâche, le dîner, composé d'un grand plat de saucisses aux choux, flanqué d'un gigantesque mooss de bière, avait été discrètement servi sur un guéridon au coin du feu. Le professeur posa sa plume pour prendre ce repas, qu'il savoura avec plus de complaisance qu'on n'en eût attendu d'un homme aussi sérieux. Puis il sonna pour avoir son café, alluma une grande pipe de porcelaine et se remit au travail. Il était près de minuit, lorsque le professeur signa le dernier feuillet, et il passa aussitôt dans sa chambre à coucher pour y prendre un repos bien gagné. Ce fut dans son lit seulement qu'il rompit la bande de son journal et en commença la lecture, avant de s'endormir. Au moment où le sommeil semblait venir, l'attention du professeur fut attirée par un nom étranger, celui de << Langévol >>, dans le fait divers relatif à l'héritage monstre. Mais il eut beau vouloir se rappeler quel souvenir pouvait bien évoquer en lui ce nom, il n'y parvint pas. Après quelques minutes données à cette recherche vaine, il jeta le journal, souffla sa bougie et fit bientôt entendre un ronflement sonore. Cependant, par un phénomène physiologique que lui-même avait étudié et expliqué avec de grands développements, ce nom de Langévol poursuivit le professeur Schultze jusque dans ses rêves. Si bien que, machinalement, en se réveillant le lendemain matin, il se surprit à le répéter. Tout à coup, et au moment où il allait demander à sa montre quelle heure il était, il fut illuminé d'un éclair subit. Se jetant alors sur le journal qu'il retrouva au pied de son lit, il lut et relut plusieurs fois de suite, en se passant la main sur le front comme pour y concentrer ses idées, l'alinéa qu'il avait failli la veille laisser passer inaperçu. La lumière, évidemment, se faisait dans son cerveau, car, sans prendre le temps de passer sa robe de chambre à ramages, il courut à la cheminée, détacha un petit portrait en miniature pendu près de la glace, et, le retournant, passa sa manche sur le carton poussiéreux qui en formait l'envers. Le professeur ne s'était pas trompé. Derrière le portrait, on lisait ce nom tracé d'une encre jaunâtre, presque effacé par un demi-siècle : << -Thérèse Schultze eingeborene Langévol- >> (Thérèse Schultze née Langévol). Le soir même, le professeur avait pris le train direct pour Londres. IV PART A DEUX Le 6 novembre, à sept heures du matin, Herr Schultze arrivait à la gare de Charing-Cross. A midi, il se présentait au numéro 93, Southampton row, dans une grande salle divisée en deux parties par une barrière de bois -- côté de MM. les clercs, côté du public --, meublée de six chaises, d'une table noire, d'innombrables cartons verts et d'un dictionnaire des adresses. Deux jeunes gens, assis devant la table, étaient en train de manger paisiblement le déjeuner de pain et de fromage traditionnel en tous les pays de basoche. << Messieurs Billows, Green et Sharp ? dit le professeur de la même voix dont il demandait son dîner. -- Mr. Sharp est dans son cabinet. -- Quel nom ? Quelle affaire ? - Le professeur Schultze, d'Iéna, affaire Langévol. >> Le jeune clerc murmura ces renseignements dans le pavillon d'un tuyau acoustique et reçut en réponse dans le pavillon de sa propre oreille une communication qu'il n'eut garde de rendre publique. Elle pouvait se traduire ainsi : << Au diable l'affaire Langévol ! Encore un fou qui croit avoir des titres ! >> Réponse du jeune clerc : << C'est un homme d'apparence "respectable". Il n'a pas l'air agréable, mais ce n'est pas la tête du premier venu. >> Nouvelle exclamation mystérieuse : << Et il vient d'Allemagne ?... -- Il le dit, du moins. >> Un soupir passa à travers le tuyau : << Faites monter. - Deux étages, la porte en face >>, dit tout haut le clerc en indiquant un passage intérieur. Le professeur s'enfonça dans le couloir, monta les deux étages et se trouva devant une porte matelassée, où le nom de Mr. Sharp se détachait en lettres noires sur un fond de cuivre. Ce personnage était assis devant un grand bureau d'acajou, dans un cabinet vulgaire à tapis de feutre, chaises de cuir et larges cartonniers béants. Il se souleva à peine sur son fauteuil, et, selon l'habitude si courtoise des gens de bureau, il se remit à feuilleter des dossiers pendant cinq minutes, afin d'avoir l'air très occupé. Enfin, se retournant vers le professeur Schultze, qui s'était placé auprès de lui : << Monsieur, dit-il, veuillez m'apprendre rapidement ce qui vous amène. Mon temps est extraordinairement limité, et je ne puis vous donner qu'un très petit nombre de minutes. >> Le professeur eut un semblant de sourire, laissant voir qu'il s'inquiétait assez peu de la nature de cet accueil. << Peut-être trouverez-vous bon de m'accorder quelques minutes supplémentaires, dit-il, quand vous saurez ce qui m'amène. -- Parlez donc, monsieur. -- Il s'agit de la succession de Jean-Jacques Langévol, de Bar-le-Duc, et je suis le petit-fils de sa soeur aînée, Thérèse Langévol, mariée en 1792 à mon grand-père Martin Schultze, chirurgien à l'armée de Brunswick et mort en 1814. J'ai en ma possession trois lettres de mon grand-oncle écrites à sa soeur, et de nombreuses traditions de son passage à la maison, après la bataille d'Iéna, sans compter les pièces dûment légalisées qui établissent ma filiation. >> Inutile de suivre le professeur Schultze dans les explications qu'il donna à Mr. Sharp. Il fut, contre ses habitudes, presque prolixe. Il est vrai que c'était le seul point où il était inépuisable. En effet, il s'agissait pour lui de démontrer à Mr. Sharp, Anglais, la nécessité de faire prédominer la race germanique sur toutes les autres. S'il poursuivait l'idée de réclamer cette succession, c'était surtout pour l'arracher des mains françaises, qui ne pourraient en faire que quelque inepte usage !... Ce qu'il détestait dans son adversaire, c'était surtout sa nationalité !... Devant un Allemand, il n'insisterait pas assurément, etc. Mais l'idée qu'un prétendu savant, qu'un Français pourrait employer cet énorme capital au service des idées françaises, le mettait hors de lui, et lui faisait un devoir de faire valoir ses droits à outrance. A première vue, la liaison des idées pouvait ne pas être évidente entre cette digression politique et l'opulente succession. Mais Mr. Sharp avait assez l'habitude des affaires pour apercevoir le rapport supérieur qu'il y avait entre les aspirations nationales de la race germanique en général et les aspirations particulières de l'individu Schultze vers l'héritage de la Bégum. Elles étaient, au fond, du même ordre. D'ailleurs, il n'y avait pas de doute possible. Si humiliant qu'il pût être pour un professeur à l'Université d'Iéna d'avoir des rapports de parenté avec des gens de race inférieure, il était évident qu'une aïeule française avait sa part de responsabilité dans la fabrication de ce produit humain sans égal. Seulement, cette parenté d'un degré secondaire à celle du docteur Sarrasin ne lui créait aussi que des droits secondaires à ladite succession. Le solicitor vit cependant la possibilité de les soutenir avec quelques apparences de légalité et, dans cette possibilité, il en entrevit une autre tout à l'avantage de Billows, Green et Sharp : celle de transformer l'affaire Langévol, déjà belle, en une affaire magnifique, quelque nouvelle représentation du -Jarndyce contre Jarndyce-, de Dickens. Un horizon de papier timbré, d'actes, de pièces de toute nature s'étendit devant les yeux de l'homme de loi. Ou encore, ce qui valait mieux, il songea à un compromis ménagé par lui, Sharp, dans l'intérêt de ses deux clients, et qui lui rapporterait, à lui Sharp, presque autant d'honneur que de profit. Cependant, il fit connaître à Herr Schultze les titres du docteur Sarrasin, lui donna les preuves à l'appui et lui insinua que, si Billows, Green et Sharp se chargeaient cependant de tirer un parti avantageux pour le professeur de l'apparence de droits -- << apparences seulement, mon cher monsieur, et qui, je le crains, ne résisteraient pas à un bon procès >> --, que lui donnait sa parenté avec le docteur, il comptait que le sens si remarquable de la justice que possédaient tous les Allemands admettrait que Billows, Green et Sharp acquéraient aussi, en cette occasion, des droits d'ordre différent, mais bien plus impérieux, à la reconnaissance du professeur. Celui-ci était trop bien doué pour ne pas comprendre la logique du raisonnement de l'homme d'affaires. Il lui mit sur ce point l'esprit en repos, sans toutefois rien préciser. Mr. Sharp lui demanda poliment la permission d'examiner son affaire à loisir et le reconduisit avec des égards marqués. Il n'était plus question à cette heure de ces minutes strictement limitées, dont il se disait si avare ! Herr Schultze se retira, convaincu qu'il n'avait aucun titre suffisant à faire valoir sur l'héritage de la Bégum, mais persuadé cependant qu'une lutte entre la race saxonne et la race latine, outre qu'elle était toujours méritoire, ne pouvait, s'il savait bien s'y prendre, que tourner à l'avantage de la première. L'important était de tâter l'opinion du docteur Sarrasin. Une dépêche télégraphique, immédiatement expédiée à Brighton, amenait vers cinq heures le savant français dans le cabinet du solicitor. Le docteur Sarrasin apprit avec un calme dont s'étonna Mr. Sharp l'incident qui se produisait. Aux premiers mots de Mr. Sharp, il lui déclara en toute loyauté qu'en effet il se rappelait avoir entendu parler traditionnellement, dans sa famille, d'une grand-tante élevée par une femme riche et titrée, émigrée avec elle, et qui se serait mariée en Allemagne. Il ne savait d'ailleurs ni le nom ni le degré précis de parenté de cette grand-tante. Mr. Sharp avait déjà recours à ses fiches, soigneusement cataloguées dans des cartons qu'il montra avec complaisance au docteur. Il y avait là -- Mr. Sharp ne le dissimula pas -- matière à procès, et les procès de ce genre peuvent aisément traîner en longueur. A la vérité, on n'était pas obligé de faire à la partie adverse l'aveu de cette tradition de famille, que le docteur Sarrasin venait de confier, dans sa sincérité, à son solicitor... Mais il y avait ces lettres de Jean-Jacques Langévol à sa soeur, dont Herr Schultze avait parlé, et qui étaient une présomption en sa faveur. Présomption faible à la vérité, dénuée de tout caractère légal, mais enfin présomption... D'autres preuves seraient sans doute exhumées de la poussière des archives municipales. Peut-être même la partie adverse, à défaut de pièces authentiques, ne craindrait pas d'en inventer d'imaginaires. Il fallait tout prévoir ! Qui sait si de nouvelles investigations n'assigneraient même pas à cette Thérèse Langévol, subitement sortie de terre, et à ses représentants actuels, des droits supérieurs à ceux du docteur Sarrasin ?... En tout cas, longues chicanes, longues vérifications, solution lointaine !... Les probabilités de gain étant considérables des deux parts, on formerait aisément de chaque côté une compagnie en commandite pour avancer les frais de la procédure et épuiser tous les moyens de juridiction. Un procès célèbre du même genre avait été pendant quatre-vingt-trois années consécutives en Cour de Chancellerie et ne s'était terminé que faute de fonds : intérêts et capital, tout y avait passé !... Enquêtes, commissions, transports, procédures prendraient un temps infini !... Dans dix ans la question pourrait être encore indécise, et le demi milliard toujours endormi à la Banque... Le docteur Sarrasin écoutait ce verbiage et se demandait quand il s'arrêterait. Sans accepter pour parole d'évangile tout ce qu'il entendait, une sorte de découragement se glissait dans son âme. Comme un voyageur penché à l'avant d'un navire voit le port où il croyait entrer s'éloigner, puis devenir moins distinct et enfin disparaître, il se disait qu'il n'était pas impossible que cette fortune, tout à l'heure si proche et d'un emploi déjà tout trouvé, ne finît par passer à l'état gazeux et s'évanouir ! << Enfin que faire ? >> demanda-t-il au solicitor. Que faire ?... Hem !... C'était difficile à déterminer. Plus difficile encore à réaliser. Mais enfin tout pouvait encore s'arranger. Lui, Sharp, en avait la certitude. La justice anglaise était une excellente justice -- un peu lente, peut-être, il en convenait --, oui, décidément un peu lente, -pede claudo-... hem !... hem !... mais d'autant plus sûre !... Assurément le docteur Sarrasin ne pouvait manquer dans quelques années d'être en possession de cet héritage, si toutefois... hem !... hem !... ses titres étaient suffisants !... Le docteur sortit du cabinet de Southampton row fortement ébranlé dans sa confiance et convaincu qu'il allait, ou falloir entamer une série d'interminables procès, ou renoncer à son rêve. Alors, pensant à son beau projet philanthropique, il ne pouvait se retenir d'en éprouver quelque regret. Cependant, Mr. Sharp manda le professeur Schultze, qui lui avait laissé son adresse. Il lui annonça que le docteur Sarrasin n'avait jamais entendu parler d'une Thérèse Langévol, contestait formellement l'existence d'une branche allemande de la famille et se refusait à toute transaction. Il en restait donc au professeur, s'il croyait ses droits bien établis, qu'à << plaider >>. Mr. Sharp, qui n'apportait en cette affaire qu'un désintéressement absolu, une véritable curiosité d'amateur, n'avait certes pas l'intention de l'en dissuader. Que pouvait demander un solicitor, sinon un procès, dix procès, trente ans de procès, comme la cause semblait les porter en ses flancs ? Lui, Sharp, personnellement, en était ravi. S'il n'avait pas craint de faire au professeur Schultze une offre suspecte de sa part, il aurait poussé le désintéressement jusqu'à lui indiquer un de ses confrères, qu'il pût charger de ses intérêts... Et certes le choix avait de l'importance ! La carrière légale était devenue un véritable grand chemin !... Les aventuriers et les brigands y foisonnaient !... Il le constatait, la rougeur au front !... << Si le docteur français voulait s'arranger, combien cela coûterait-il ? >> demanda le professeur. Homme sage, les paroles ne pouvaient l'étourdir ! Homme pratique, il allait droit au but sans perdre un temps précieux en chemin ! Mr. Sharp fut un peu déconcerté par cette façon d'agir. Il représenta à Herr Schultze que les affaires ne marchaient point si vite ; qu'on n'en pouvait prévoir la fin quand on en était au commencement ; que, pour amener M. Sarrasin à composition, il fallait un peu traîner les choses afin de ne pas lui laisser connaître que lui, Schultze, était déjà prêt à une transaction. << Je vous prie, monsieur, conclut-il, laissez-moi faire, remettez-vous- en à moi et je réponds de tout. -- Moi aussi, répliqua Schultze, mais j'aimerais savoir à quoi m'en tenir. >> Cependant, il ne put, cette fois, tirer de Mr. Sharp à quel chiffre le solicitor évaluait la reconnaissance saxonne, et il dut lui laisser là- dessus carte blanche. Lorsque le docteur Sarrasin, rappelé dès le lendemain par Mr. Sharp, lui demanda avec tranquillité s'il avait quelques nouvelles sérieuses à lui donner, le solicitor, inquiet de cette tranquillité même, l'informa qu'un examen sérieux l'avait convaincu que le mieux serait peut-être de couper le mal dans sa racine et de proposer une transaction à ce prétendant nouveau. C'était là, le docteur Sarrasin en conviendrait, un conseil essentiellement désintéressé et que bien peu de solicitors eussent donné à la place de Mr. Sharp ! Mais il mettait son amour- propre à régler rapidement cette affaire, qu'il considérait avec des yeux presque paternels. Le docteur Sarrasin écoutait ces conseils et les trouvait relativement assez sages. Il s'était si bien habitué depuis quelques jours à l'idée de réaliser immédiatement son rêve scientifique, qu'il subordonnait tout à ce projet. Attendre dix ans ou seulement un an avant de pouvoir l'exécuter aurait été maintenant pour lui une cruelle déception. Peu familier d'ailleurs avec les questions légales et financières, et sans être dupe des belles paroles de maître Sharp, il aurait fait bon marché de ses droits pour une bonne somme payée comptant qui lui permît de passer de la théorie à la pratique. Il donna donc également carte blanche à Mr. Sharp et repartit. Le solicitor avait obtenu ce qu'il voulait. Il était bien vrai qu'un autre aurait peut-être cédé, à sa place, à la tentation d'entamer et de prolonger des procédures destinées à devenir, pour son étude, une grosse rente viagère. Mais Mr. Sharp n'était pas de ces gens qui font des spéculations à long terme. Il voyait à sa portée le moyen facile d'opérer d'un coup une abondante moisson, et il avait résolu de le saisir. Le lendemain, il écrivit au docteur en lui laissant entrevoir que Herr Schultze ne serait peut-être pas opposé à toute idée d'arrangement. Dans de nouvelles visites, faites par lui, soit au docteur Sarrasin, soit à Herr Schultze, il disait alternativement à l'un et à l'autre que la partie adverse ne voulait décidément rien entendre, et que, par surcroît, il était question d'un troisième candidat alléché par l'odeur... Ce jeu dura huit jours. Tout allait bien le matin, et le soir il s'élevait subitement une objection imprévue qui dérangeait tout. Ce n'était plus pour le bon docteur que chausse-trapes, hésitations, fluctuations. Mr. Sharp ne pouvait se décider à tirer l'hameçon, tant il craignait qu'au dernier moment le poisson ne se débattît et ne fît casser la corde. Mais tant de précaution était, en ce cas, superflu. Dès le premier jour, comme il l'avait dit, le docteur Sarrasin, qui voulait avant tout s'épargner les ennuis d'un procès, avait été prêt pour un arrangement. Lorsque enfin Mr. Sharp crut que le moment psychologique, selon l'expression célèbre, était arrivé, ou que, dans son langage moins noble, son client était << cuit à point >>, il démasqua tout à coup ses batteries et proposa une transaction immédiate. Un homme bienfaisant se présentait, le banquier Stilbing, qui offrait de partager le différend entre les parties, de leur compter à chacun deux cent cinquante millions et de ne prendre à titre de commission que l'excédent du demi-milliard, soit vingt-sept millions. Le docteur Sarrasin aurait volontiers embrassé Mr. Sharp, lorsqu'il vint lui soumettre cette offre, qui, en somme, lui paraissait encore superbe. Il était tout prêt à signer, il ne demandait qu'à signer, il aurait voté par-dessus le marché des statues d'or au banquier Stilbing, au solicitor Sharp, à toute la haute banque et à toute la chicane du Royaume-Uni. Les actes étaient rédigés, les témoins racolés, les machines à timbrer de Somerset House prêtes à fonctionner. Herr Schultze s'était rendu. Mis par ledit Sharp au pied du mur, il avait pu s'assurer en frémissant qu'avec un adversaire de moins bonne composition que le docteur Sarrasin, il en eût été certainement pour ses frais. Ce fut bientôt terminé. Contre leur mandat formel et leur acceptation d'un partage égal, les deux héritiers reçurent chacun un chèque à valoir de cent mille livres sterling, payable à vue, et des promesses de règlement définitif, aussitôt après l'accomplissement des formalités légales. Ainsi se conclut, pour la plus grande gloire de la supériorité anglo- saxonne, cette étonnante affaire. On assure que le soir même, en dînant à Cobden-Club avec son ami Stilbing, Mr. Sharp but un verre de champagne à la santé du docteur Sarrasin, un autre à la santé du professeur Schultze, et se laissa aller, en achevant la bouteille, à cette exclamation indiscrète : << -Hurrah- !... -Rule Britannia- !... Il n'y a encore que nous !... >> La vérité est que le banquier Stilbing considérait son hôte comme un pauvre homme, qui avait lâché pour vingt-sept millions une affaire de cinquante, et, au fond, le professeur pensait de même, du moment, en effet, où lui, Herr Schultze, se sentait forcé d'accepter tout arrangement quelconque ! Et que n'aurait-on pu faire avec un homme comme le docteur Sarrasin, un Celte, léger, mobile, et, bien certainement, visionnaire ! Le professeur avait entendu parler du projet de son rival de fonder une ville française dans des conditions d'hygiène morale et physique propres à développer toutes les qualités de la race et à former de jeunes générations fortes et vaillantes. Cette entreprise lui paraissait absurde, et, à son sens, devait échouer, comme opposée à la loi de progrès qui décrétait l'effondrement de la race latine, son asservissement à la race saxonne, et, dans la suite, sa disparition totale de la surface du globe. Cependant, ces résultats pouvaient être tenus en échec si le programme du docteur avait un commencement de réalisation, à plus forte raison si l'on pouvait croire à son succès. Il appartenait donc à tout Saxon, dans l'intérêt de l'ordre général et pour obéir à une loi inéluctable, de mettre à néant, s'il le pouvait, une entreprise aussi folle. Et dans les circonstances qui se présentaient, il était clair que lui, Schultze, M. D. -privat docent- de chimie à l'Université d'Iéna, connu par ses nombreux travaux comparatifs sur les différentes races humaines -- travaux où il était prouvé que la race germanique devait les absorber toutes --, il était clair enfin qu'il était particulièrement désigné par la grande force constamment créative et destructive de la nature, pour anéantir ces pygmées qui se rebellaient contre elle. De toute éternité, il avait été arrêté que Thérèse Langévol épouserait Martin Schultze, et qu'un jour les deux nationalités, se trouvant en présence dans la personne du docteur français et du professeur allemand, celui-ci écraserait celui-là. Déjà il avait en main la moitié de la fortune du docteur. C'était l'instrument qu'il lui fallait. D'ailleurs, ce projet n'était pour Herr Schultze que très secondaire ; il ne faisait que s'ajouter à ceux, beaucoup plus vastes, qu'il formait pour la destruction de tous les peuples qui refuseraient de se fusionner avec le peuple germain et de se réunir au Vaterland. Cependant, voulant connaître à fond -- si tant est qu'ils pussent avoir un fond --, les plans du docteur Sarrasin, dont il se constituait déjà l'implacable ennemi, il se fit admettre au Congrès international d'Hygiène et en suivit assidûment les séances. C'est au sortir de cette assemblée que quelques membres, parmi lesquels se trouvait le docteur Sarrasin lui- même, l'entendirent un jour faire cette déclaration : qu'il s'élèverait en même temps que France-Ville une cité forte qui ne laisserait pas subsister cette fourmilière absurde et anormale. << J'espère, ajouta-t-il, que l'expérience que nous ferons sur elle servira d'exemple au monde ! >> Le bon docteur Sarrasin, si plein d'amour qu'il fût pour l'humanité, n'en était pas à avoir besoin d'apprendre que tous ses semblables ne méritaient pas le nom de philanthropes. Il enregistra avec soin ces paroles de son adversaire, pensant, en homme sensé, qu'aucune menace ne devait être négligée. Quelque temps après, écrivant à Marcel pour l'inviter à l'aider dans son entreprise, il lui raconta cet incident, et lui fit un portrait de Herr Schultze, qui donna à penser au jeune Alsacien que le bon docteur aurait là un rude adversaire. Et comme le docteur ajoutait : << Nous aurons besoin d'hommes forts et énergiques, de savants actifs, non seulement pour édifier, mais pour nous défendre >>, Marcel lui répondit : << Si je ne puis immédiatement vous apporter mon concours pour la fondation de votre cité, comptez cependant que vous me trouverez en temps utile. Je ne perdrai pas un seul jour de vue ce Herr Schultze, que vous me dépeignez si bien. Ma qualité d'Alsacien me donne le droit de m'occuper de ses affaires. De près ou de loin, je vous suis tout dévoué. Si, par impossible, vous restiez quelques mois ou même quelques années sans entendre parler de moi, ne vous en inquiétez pas. De loin comme de près, je n'aurai qu'une pensée : travailler pour vous, et, par conséquent, servir la France. >> V LA CITE DE L'ACIER Les lieux et les temps sont changés. Il y a cinq années que l'héritage de la Bégum est aux mains de ses deux héritiers et la scène est transportée maintenant aux Etats-Unis, au sud de l'Oregon, à dix lieues du littoral du Pacifique. Là s'étend un district vague encore, mal délimité entre les deux puissances limitrophes, et qui forme comme une sorte de Suisse américaine. Suisse, en effet, si l'on ne regarde que la superficie des choses, les pics abrupts qui se dressent vers le ciel, les vallées profondes qui séparent de longues chaînes de hauteurs, l'aspect grandiose et sauvage de tous les sites pris à vol d'oiseau. Mais cette fausse Suisse n'est pas, comme la Suisse européenne, livrée aux industries pacifiques du berger, du guide et du maître d'hôtel. Ce n'est qu'un décor alpestre, une croûte de rocs, de terre et de pins séculaires, posée sur un bloc de fer et de houille. Si le touriste, arrêté dans ces solitudes, prête l'oreille aux bruits de la nature, il n'entend pas, comme dans les sentiers de l'Oberland, le murmure harmonieux de la vie mêlé au grand silence de la montagne. Mais il saisit au loin les coups sourds du marteau-pilon, et, sous ses pieds, les détonations étouffées de la poudre. Il semble que le sol soit machiné comme les dessous d'un théâtre, que ces roches gigantesques sonnent creux et qu'elles peuvent d'un moment à l'autre s'abîmer dans de mystérieuses profondeurs. Les chemins, macadamisés de cendres et de coke, s'enroulent aux flancs des montagnes. Sous les touffes d'herbes jaunâtres, de petits tas de scories, diaprées de toutes les couleurs du prisme, brillent comme des yeux de basilic. Çà et là, un vieux puits de mine abandonné, déchiqueté par les pluies, déshonoré par les ronces, ouvre sa gueule béante, gouffre sans fond, pareil au cratère d'un volcan éteint. L'air est chargé de fumée et pèse comme un manteau sombre sur la terre. Pas un oiseau ne le traverse, les insectes mêmes semblent le fuir, et de mémoire d'homme on n'y a vu un papillon. Fausse Suisse ! A sa limite nord, au point où les contreforts viennent se fondre dans la plaine, s'ouvre, entre deux chaînes de collines maigres, ce qu'on appelait jusqu'en 1871 le << désert rouge >>, à cause de la couleur du sol, tout imprégné d'oxydes de fer, et ce qu'on appelle maintenant Stahlfield, << le champ d'acier >>. Qu'on imagine un plateau de cinq à six lieues carrées, au sol sablonneux, parsemé de galets, aride et désolé comme le lit de quelque ancienne mer intérieure. Pour animer cette lande, lui donner la vie et le mouvement, la nature n'avait rien fait ; mais l'homme a déployé tout à coup une énergie et une vigueur sans égales. Sur la plaine nue et rocailleuse, en cinq ans, dix-huit villages d'ouvriers, aux petites maisons de bois uniformes et grises, ont surgi, apportés tout bâtis de Chicago, et renferment une nombreuse population de rudes travailleurs. C'est au centre de ces villages, au pied même des CoalsButts, inépuisables montagnes de charbon de terre, que s'élève une masse sombre, colossale, étrange, une agglomération de bâtiments réguliers percés de fenêtres symétriques, couverts de toits rouges, surmontés d'une forêt de cheminées cylindriques, et qui vomissent par ces mille bouches des torrents continus de vapeurs fuligineuses. Le ciel en est voilé d'un rideau noir, sur lequel passent par instants de rapides éclairs rouges. Le vent apporte un grondement lointain, pareil à celui d'un tonnerre ou d'une grosse houle, mais plus régulier et plus grave. Cette masse est Stahlstadt, la Cité de l'Acier, la ville allemande, la propriété personnelle de Herr Schultze, l'ex-professeur de chimie d'Iéna, devenu, de par les millions de la Bégum, le plus grand travailleur du fer et, spécialement, le plus grand fondeur de canons des deux mondes. Il en fond, en vérité, de toutes formes et de tout calibre, à âme lisse et à raies, à culasse mobile et à culasse fixe, pour la Russie et pour la Turquie, pour la Roumanie et pour le Japon, pour l'Italie et pour la Chine, mais surtout pour l'Allemagne. Grâce à la puissance d'un capital énorme, un établissement monstre, une ville véritable, qui est en même temps une usine modèle, est sortie de terre comme à un coup de baguette. Trente mille travailleurs, pour la plupart allemands d'origine, sont venus se grouper autour d'elle et en former les faubourgs. En quelques mois, ses produits ont dû à leur écrasante supériorité une célébrité universelle. Le professeur Schultze extrait le minerai de fer et la houille de ses propres mines. Sur place, il les transforme en acier fondu. Sur place, il en fait des canons. Ce qu'aucun de ses concurrents ne peut faire, il arrive, lui, à le réaliser. En France, on obtient des lingots d'acier de quarante mille kilogrammes. En Angleterre, on a fabriqué un canon en fer forgé de cent tonnes. A Essen, M. Krupp est arrivé à fondre des blocs d'acier de cinq cent mille kilogrammes. Herr Schultze ne connaît pas de limites : demandez-lui un canon d'un poids quelconque et d'une puissance quelle qu'elle soit, il vous servira ce canon, brillant comme un sou neuf, dans les délais convenus. Mais, par exemple, il vous le fera payer ! Il semble que les deux cent cinquante millions de 1871 n'aient fait que le mettre en appétit. En industrie canonnière comme en toutes choses, on est bien fort lorsqu'on peut ce que les autres ne peuvent pas. Et il n'y a pas à dire, non seulement les canons de Herr Schultze atteignent des dimensions sans précédent, mais, s'ils sont susceptibles de se détériorer par l'usage, ils n'éclatent jamais. L'acier de Stahlstadt semble avoir des propriétés spéciales. Il court à cet égard des légendes d'alliages mystérieux, de secrets chimiques. Ce qu'il y a de sûr, c'est que personne n'en sait le fin mot. Ce qu'il y a de sûr aussi, c'est qu'à Stahlstadt, le secret est gardé avec un soin jaloux. Dans ce coin écarté de l'Amérique septentrionale, entouré de déserts, isolé du monde par un rempart de montagnes, situé à cinq cents milles des petites agglomérations humaines les plus voisines, on chercherait vainement aucun vestige de cette liberté qui a fondé la puissance de la république des Etats-Unis. En arrivant sous les murailles mêmes de Stahlstadt, n'essayez pas de franchir une des portes massives qui coupent de distance en distance la ligne des fossés et des fortifications. La consigne la plus impitoyable vous repousserait. Il faut descendre dans l'un des faubourgs. Vous n'entrerez dans la Cité de l'Acier que si vous avez la formule magique, le mot d'ordre, ou tout au moins une autorisation dûment timbrée, signée et paraphée. Cette autorisation, un jeune ouvrier qui arrivait à Stahlstadt, un matin de novembre, la possédait sans doute, car, après avoir laissé à l'auberge une petite valise de cuir tout usée, il se dirigea à pied vers la porte la plus voisine du village. C'était un grand gaillard, fortement charpenté, négligemment vêtu, à la mode des pionniers américains, d'une vareuse lâche, d'une chemise de laine sans col et d'un pantalon de velours à côtes, engouffré dans de grosses bottes. Il rabattait sur son visage un large chapeau de feutre, comme pour mieux dissimuler la poussière de charbon dont sa peau était imprégnée, et marchait d'un pas élastique en sifflotant dans sa barbe brune. Arrivé au guichet, ce jeune homme exhiba au chef de poste une feuille imprimée et fut aussitôt admis. << Votre ordre porte l'adresse du contremaître Seligmann, section K, rue IX, atelier 743, dit le sous-officier. Vous n'avez qu'à suivre le chemin de ronde, sur votre droite, jusqu'à la borne K, et à vous présenter au concierge... Vous savez le règlement ? Expulsé, si vous entrez dans un autre secteur que le vôtre >>, ajouta-t-il au moment où le nouveau venu s'éloignait. Le jeune ouvrier suivit la direction qui lui était indiquée et s'engagea dans le chemin de ronde. A sa droite, se creusait un fossé, sur la crête duquel se promenaient des sentinelles. A sa gauche, entre la large route circulaire et la masse des bâtiments, se dessinait d'abord la double ligne d'un chemin de fer de ceinture ; puis une seconde muraille s'élevait, pareille à la muraille extérieure, ce qui indiquait la configuration de la Cité de l'Acier. C'était celle d'une circonférence dont les secteurs, limités en guise de rayons par une ligne fortifiée, étaient parfaitement indépendants les uns des autres, quoique enveloppés d'un mur et d'un fossé communs. Le jeune ouvrier arriva bientôt à la borne K, placée à la lisière du chemin, en face d'une porte monumentale que surmontait la même lettre sculptée dans la pierre, et il se présenta au concierge. Cette fois, au lieu d'avoir affaire à un soldat, il se trouvait en présence d'un invalide, à jambe de bois et poitrine médaillée. L'invalide examina la feuille, y apposa un nouveau timbre et dit : << Tout droit. Neuvième rue à gauche. >> Le jeune homme franchit cette seconde ligne retranchée et se trouva enfin dans le secteur K. La route qui débouchait de la porte en était l'axe. De chaque côté s'allongeaient à angle droit des files de constructions uniformes. Le tintamarre des machines était alors assourdissant. Ces bâtiments gris, percés à jour de milliers de fenêtres, semblaient plutôt des monstres vivants que des choses inertes. Mais le nouveau venu était sans doute blasé sur le spectacle, car il n'y prêta pas la moindre attention. En cinq minutes, il eut trouvé la rue IX l'atelier 743, et il arriva dans un petit bureau plein de cartons et de registres, en présence du contremaître Seligmann. Celui-ci prit la feuille munie de tous ses visas, la vérifia, et, reportant ses yeux sur le jeune ouvrier : << Embauché comme puddleur ?... demanda-t-il. Vous paraissez bien jeune ? -- L'âge ne fait rien, répondit l'autre. J'ai bientôt vingt-six ans, et j'ai déjà puddlé pendant sept mois... Si cela vous intéresse, je puis vous montrer les certificats sur la présentation desquels j'ai été engagé à New York par le chef du personnel. >> Le jeune homme parlait l'allemand non sans facilité, mais avec un léger accent qui sembla éveiller les défiances du contremaître. << Est-ce que vous êtes alsacien ? lui demanda celui-ci. -Non, je suis suisse... de Schaffouse. Tenez, voici tous mes papiers qui sont en règle. >> Il tira d'un portefeuille de cuir et montra au contremaître un passeport, un livret, des certificats. << C'est bon. Après tout, vous êtes embauché et je n'ai plus qu'à vous désigner votre place >>, reprit Seligmann, rassuré par ce déploiement de documents officiels. Il écrivit sur un registre le nom de Johann Schwartz, qu'il copia sur la feuille d'engagement, remit au jeune homme une carte bleue à son nom portant le numéro 57938, et ajouta : << Vous devez être à la porte K tous les matins à sept heures, présenter cette carte qui vous aura permis de franchir l'enceinte extérieure, prendre au râtelier de la loge un jeton de présence à votre numéro matricule et me le montrer en arrivant. A sept heures du soir, en sortant, vous le jetez dans un tronc placé à la porte de l'atelier et qui n'est ouvert qu'à cet instant. -- Je connais le système... Peut-on loger dans l'enceinte ? demanda Schwartz. -- Non. Vous devez vous procurer une demeure à l'extérieur, mais vous pourrez prendre vos repas à la cantine de l'atelier pour un prix très modéré. Votre salaire est d'un dollar par jour en débutant. Il s'accroît d'un vingtième par trimestre... L'expulsion est la seule peine. Elle est prononcée par moi en première instance, et par l'ingénieur en appel, sur toute infraction au règlement... Commencez-vous aujourd'hui ? -- Pourquoi pas ? -- Ce ne sera qu'une demi-journée >>, fit observer le contremaître en guidant Schwartz vers une galerie intérieure. Tous deux suivirent un large couloir, traversèrent une cour et pénétrèrent dans une vaste halle, semblable, par ses dimensions comme par la disposition de sa légère charpente, au débarcadère d'une gare de premier ordre. Schwartz, en la mesurant d'un coup d'oeil, ne put retenir un mouvement d'admiration professionnelle. De chaque côté de cette longue halle, deux rangées d'énormes colonnes cylindriques, aussi grandes, en diamètre comme en hauteur, que celles de Saint-Pierre de Rome, s'élevaient du sol jusqu'à la voûte de verre qu'elles transperçaient de part en part. C'étaient les cheminées d'autant de fours à puddler, maçonnés à leur base. Il y en avait cinquante sur chaque rangée. A l'une des extrémités, des locomotives amenaient à tout instant des trains de wagons chargés de lingots de fonte qui venaient alimenter les fours. A l'autre extrémité, des trains de wagons vides recevaient et emportaient cette fonte transformée en acier. L'opération du << puddlage >> a pour but d'effectuer cette métamorphose. Des équipes de cyclopes demi-nus, armés d'un long crochet de fer, s'y livraient avec activité. Les lingots de fonte, jetés dans un four doublé d'un revêtement de scories, y étaient d'abord portés à une température élevée. Pour obtenir du fer, on aurait commencé à brasser cette fonte aussitôt qu'elle serait devenue pâteuse. Pour obtenir de l'acier, ce carbure de fer, si voisin et pourtant si distinct par ses propriétés de son congénère, on attendait que la fonte fût fluide et l'on avait soin de maintenir dans les fours une chaleur plus forte. Le puddleur, alors, du bout de son crochet, pétrissait et roulait en tous sens la masse métallique ; il la tournait et retournait au milieu de la flamme ; puis, au moment précis où elle atteignait, par son mélange avec les scories, un certain degré de résistance, il la divisait en quatre boules ou << loupes >> spongieuses, qu'il livrait, une à une, aux aides-marteleurs. C'est dans l'axe même de la halle que se poursuivait l'opération. En face de chaque four et lui correspondant, un marteau-pilon, mis en mouvement par la vapeur d'une chaudière verticale logée dans la cheminée même, occupait un ouvrier << cingleur >>. Armé de pied en cap de bottes et de brassards de tôle, protégé par un épais tablier de cuir, masqué de toile métallique, ce cuirassier de l'industrie prenait au bout de ses longues tenailles la loupe incandescente et la soumettait au marteau. Battue et rebattue sous le poids de cette énorme masse, elle exprimait comme une éponge toutes les matières impures dont elle s'était chargée, au milieu d'une pluie d'étincelles et d'éclaboussures. Le cuirassier la rendait aux aides pour la remettre au four, et, une fois réchauffée, la rebattre de nouveau. Dans l'immensité de cette forge monstre, c'était un mouvement incessant, des cascades de courroies sans fin, des coups sourds sur la basse d'un ronflement continu, des feux d'artifice de paillettes rouges, des éblouissements de fours chauffés à blanc. Au milieu de ces grondements et de ces rages de la matière asservie, l'homme semblait presque un enfant. De rudes gars pourtant, ces puddleurs ! Pétrir à bout de bras, dans une température torride, une pâte métallique de deux cent kilogrammes, rester plusieurs heures l'oeil fixé sur ce fer incandescent qui aveugle, c'est un régime terrible et qui use son homme en dix ans. Schwartz, comme pour montrer au contremaître qu'il était capable de le supporter, se dépouilla de sa vareuse et de sa chemise de laine, et, exhibant un torse d'athlète, sur lequel ses muscles dessinaient toutes leurs attaches, il prit le crochet que maniait un des puddleurs, et commença à manoeuvrer. Voyant qu'il s'acquittait fort bien de sa besogne, le contremaître ne tarda pas à le laisser pour rentrer à son bureau. Le jeune ouvrier continua, jusqu'à l'heure du dîner, de puddler des blocs de fonte. Mais, soit qu'il apportât trop d'ardeur à l'ouvrage, soit qu'il eût négligé de prendre ce matin-là le repas substantiel qu'exige un pareil déploiement de force physique, il parut bientôt las et défaillant. Défaillant au point que le chef d'équipe s'en aperçut. << Vous n'êtes pas fait pour puddler, mon garçon, lui dit celui-ci, et vous feriez mieux de demander tout de suite un changement de secteur, qu'on ne vous accordera pas plus tard. >> Schwartz protesta. Ce n'était qu'une fatigue passagère ! Il pourrait puddler tout comme un autre !... Le chef d'équipe n'en fit pas moins son rapport, et le jeune homme fut immédiatement appelé chez l'ingénieur en chef. Ce personnage examina ses papiers, hocha la tête, et lui demanda d'un ton inquisitorial : << Est-ce que vous étiez puddleur à Brooklyn ? >> Schwartz baissait les yeux tout confus. << Je vois bien qu'il faut l'avouer, dit-il. J'étais employé à la coulée, et c'est dans l'espoir d'augmenter mon salaire que j'avais voulu essayer du puddlage ! -- Vous êtes tous les mêmes ! répondit l'ingénieur en haussant les épaules. A vingt-cinq ans, vous voulez savoir ce qu'un homme de trente-cinq ne fait qu'exceptionnellement !... Etes-vous bon fondeur, au moins ? -- J'étais depuis deux mois à la première classe. -- Vous auriez mieux fait d'y rester, en ce cas ! Ici, vous allez commencer par entrer dans la troisième. Encore pouvez-vous vous estimer heureux que je vous facilite ce changement de secteur ! >> L'ingénieur écrivit quelques mots sur un laissez-passer, expédia une dépêche et dit : << Rendez votre jeton, sortez de la division et allez directement au secteur O, bureau de l'ingénieur en chef. Il est prévenu. >> Les mêmes formalités qui avaient arrêté Schwartz à la porte du secteur K l'accueillirent au secteur O. Là, comme le matin, il fut interrogé, accepté, adressé à un chef d'atelier, qui l'introduisit dans une salle de coulée. Mais ici le travail était plus silencieux et plus méthodique. << Ce n'est qu'une petite galerie pour la fonte des pièces de 42, lui dit le contremaître. Les ouvriers de première classe seuls sont admis aux halles de coulée de gros canons. >> La << petite >> galerie n'en avait pas moins cent cinquante mètres de long sur soixante-cinq de large. Elle devait, à l'estime de Schwartz, chauffer au moins six cents creusets, placés par quatre, par huit ou par douze, selon leurs dimensions, dans les fours latéraux. Les moules destinés à recevoir l'acier en fusion étaient allongés dans l'axe de la galerie, au fond d'une tranchée médiane. De chaque côté de la tranchée, une ligne de rails portait une grue mobile, qui, roulant à volonté, venait opérer où il était nécessaire le déplacement de ces énormes poids. Comme dans les halles de puddlage, à un bout débouchait le chemin de fer qui apportait les blocs d'acier fondu, à l'autre celui qui emportait les canons sortant du moule. Près de chaque moule, un homme armé d'une tige en fer surveillait la température à l'état de la fusion dans les creusets. Les procédés que Schwartz avait vu mettre en oeuvre ailleurs étaient portés là à un degré singulier de perfection. Le moment venu d'opérer une coulée, un timbre avertisseur donnait le signal à tous les surveillants de fusion. Aussitôt, d'un pas égal et rigoureusement mesuré, des ouvriers de même taille, soutenant sur les épaules une barre de fer horizontale, venaient deux à deux se placer devant chaque four. Un officier armé d'un sifflet, son chronomètre à fractions de seconde en main, se portait près du moule, convenablement logé à proximité de tous les fours en action. De chaque côté, des conduits en terre réfractaire, recouverte de tôle, convergeaient, en descendant sur des pentes douces, jusqu'à une cuvette en entonnoir, placée directement au-dessus du moule. Le commandant donnait un coup de sifflet. Aussitôt, un creuset, tiré du feu à l'aide d'une pince, était suspendu à la barre de fer des deux ouvriers arrêtés devant le premier four. Le sifflet commençait alors une série de modulations, et les deux hommes venaient en mesure vider le contenu de leur creuset dans le conduit correspondant. Puis ils jetaient dans une cuve le récipient vide et brûlant. Sans interruption, à intervalles exactement comptés, afin que la coulée fût absolument régulière et constante, les équipes des autres fours agissaient successivement de même. La précision était si extraordinaire, qu'au dixième de seconde fixé par le dernier mouvement, le dernier creuset était vide et précipité dans la cuve. Cette manoeuvre parfaite semblait plutôt le résultat d'un mécanisme aveugle que celui du concours de cent volontés humaines. Une discipline inflexible, la force de l'habitude et la puissance d'une mesure musicale faisaient pourtant ce miracle. Schwartz paraissait familier avec un tel spectacle. Il fut bientôt accouplé à un ouvrier de sa taille, éprouvé dans une coulée peu importante et reconnu excellent praticien. Son chef d'équipe, à la fin de la journée, lui promit même un avancement rapide. Lui, cependant, à peine sorti, à sept heures du soir, du secteur O et de l'enceinte extérieure, il était allé reprendre sa valise à l'auberge. Il suivit alors un des chemins extérieurs, et, arrivant bientôt à un groupe d'habitations qu'il avait remarquées dans la matinée, il trouva aisément un logis de garçon chez une brave femme qui << recevait des pensionnaires >>. Mais on ne le vit pas, ce jeune ouvrier, aller après souper à la recherche d'une brasserie. Il s'enferma dans sa chambre, tira de sa poche un fragment d'acier ramassé sans doute dans la salle de puddlage, et un fragment de terre à creuset recueilli dans le secteur O ; puis, il les examina avec un soin singulier, à la lueur d'une lampe fumeuse. Il prit ensuite dans sa valise un gros cahier cartonné, en feuilleta les pages chargées de notes, de formules et de calculs, et écrivit ce qui suit en bon français, mais, pour plus de précautions, dans une langue chiffrée dont lui seul connaissait le chiffre : << 10 novembre. -- -Stahlstadt.- -- Il n'y a rien de particulier dans le mode de puddlage, si ce n'est, bien entendu, le choix de deux températures différentes et relativement basses pour la première chauffe et le réchauffage, selon les règles déterminées par Chernoff. Quant à la coulée, elle s'opère suivant le procédé Krupp, mais avec une égalité de mouvements véritablement admirable. Cette précision dans les manoeuvres est la grande force allemande. Elle procède du sentiment musical inné dans la race germanique. Jamais les Anglais ne pourront atteindre à cette perfection : l'oreille leur manque, sinon la discipline. Des Français peuvent y arriver aisément, eux qui sont les premiers danseurs du monde. Jusqu'ici donc, rien de mystérieux dans les - 1 ' 2 ' ' . 3 4 , - , ' ' 5 , 6 7 . . . , ' 8 , ' ' ' 9 ! , 10 11 ! 12 13 ' , , , , 14 , . 15 16 , ' , 17 - . 18 19 , - , ' . 20 ' ' , 21 , ' 22 . - , 23 , ' 24 - ! 25 26 27 . 28 29 - ' ; , 30 - , 31 . 32 . 33 34 , 35 , 36 , , 37 - - . 38 39 , , 40 , 41 - . - - 42 43 , - - , 44 . 45 46 47 ' - - 48 , , , 49 , - - . , , 50 , , 51 . - , 52 : - 53 - , 54 ' 55 : - - ? 56 57 ' , ' , 58 ' ' - - , 59 , 60 ' , 61 . 62 63 ' ' 64 , , ' 65 , - - . 66 , ' ' . 67 68 ' , 69 ' . ' 70 - , ' ; 71 ; , 72 ' ' 73 . , 74 . ' , 75 ' . 76 , ' 77 , 78 , 79 . 80 , 81 - . 82 83 , 84 , ' , 85 86 ' , ' : 87 88 - ! , 89 . ' - 90 . ' 91 , . 92 93 - - , , - 94 ? 95 96 - - - ! 97 ! 98 . 99 100 101 - 102 - . 103 : 104 105 - - 106 ? - 107 108 , , ' 109 , ' 110 , . 111 , ' 112 ' ' ' . 113 , 114 . 115 116 , 117 , 118 . 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