fallut une grande heure pour me remettre.
Cependant une pluie diluvienne continuait à tomber, mais avec ce
redoublement qui annonce la fin des orages. Quelques rocs
superposés nous offrirent un abri contre les torrents du ciel,
Hans prépara des aliments auxquels je ne pus toucher, et chacun
de nous, épuisé par les veilles de trois nuits, tomba dans un
douloureux sommeil.
Le lendemain le temps était magnifique. Le ciel et la mer
s'étaient apaisés d'un commun accord. Toute trace de tempête
avait disparu. Ce furent les paroles joyeuses du professeur qui
saluèrent mon réveil.
«Eh bien, mon garçon, s'écria-t-il, as-tu bien dormi?»
N'eût-on pas dit que nous étions dans la maison de König-strasse,
que je descendais tranquillement pour déjeuner et que mon mariage
avec la pauvre Graüben allait s'accomplir ce jour même?
Hélas! pour peu que la tempête eût jeté le radeau dans l'est,
nous avions passé sous l'Allemagne, sous ma chère ville de
Hambourg, sous cette rue au demeurait tout ce que j'aimais au
monde. Alors quarante lieues m'en séparaient à peine! Mais
quarante lieues verticales d'un mur de granit, et en réalité,
plus de mille lieues à franchir!
Toutes ces douloureuses réflexions traversèrent rapidement mon
esprit avant que je ne répondisse à la question de mon oncle.
«Ah ça! répéta-t-il, tu ne veux pas me dire si tu as bien dormi?
--Très bien, répondis-je; je suis encore brisé, mais cela ne sera
rien.
--Absolument rien, un peu de fatigue, et voilà tout.
--Mais vous me paraissez bien gai, ce matin, mon oncle.
--Enchanté, mon garçon! enchanté! Nous sommes arrivés!
--Au terme de notre expédition?
--Non, mais au bout de cette mer qui n'en finissait pas. Nous
allons reprendre maintenant la voie de terre et nous enfoncer
véritablement dans les entrailles du globe.
--Mon oncle, permettez-moi une question.
--Je te la permets, Axel.
--Et le retour?
--Le retour! Ah! tu penses à revenir quand on n'est même pas
arrivé?
--Non, je veux seulement demander comment il s'effectuera.
--De la manière la plus simple du monde. Une fois arrivés au
centre du sphéroïde, ou nous trouverons une route nouvelle pour
remonter à sa surface, ou nous reviendrons tout bourgeoisement
par le chemin déjà parcouru. J'aime à penser qu'il ne se fermera
pas derrière nous.
--Alors il faudra remettre le radeau en bon état.
--Nécessairement.
--Mais les provisions, en reste-t-il assez pour accomplir toutes
ces grandes choses?
--Oui, certes. Hans est un garçon habile, et je suis sûr qu'il a
sauvé la plus grande partie de la cargaison. Allons nous en
assurer, d'ailleurs.»
Nous quittâmes cette grotte ouverte à toutes les brises. J'avais
un espoir qui était en même temps une crainte; il me semblait
impossible que le terrible abordage du radeau n'eût pas anéanti
tout ce qu'il portait. Je me trompais. A mon arrivée sur le
rivage, j'aperçus Hans au milieu d'une foule d'objets rangés avec
ordre. Mon oncle lui serra la main avec un vif sentiment de
reconnaissance. Cet homme, d'un dévouement surhumain dont on ne
trouverait peut-être pas d'autre exemple, avait travaillé pendant
que nous dormions et sauvé les objets les plus précieux au péril
de sa vie.
Ce n'est pas que nous n'eussions fait des pertes assez sensibles,
nos armes, par exemple; mais enfin on pouvait s'en passer. La
provision de poudre était demeurée intacte, après avoir failli
sauter pendant la tempête.
«Eh bien, s'écria le professeur, puisque les fusils manquent,
nous en serons quittes pour ne pas chasser.
--Bon; mais les instruments?
--Voici le manomètre, le plus utile de tous, et pour lequel
j'aurais donné les autres! Avec lui, je puis calculer la
profondeur et savoir quand nous aurons atteint le centre. Sans
lui, nous risquerions d'aller au delà et de ressortir par les
antipodes!»
Cette gaîté était féroce.
«Mais la boussole? demandai-je.
--La voici, sur ce rocher, en parfait état, ainsi que le
chronomètre et les thermomètres. Ah! le chasseur est un homme
précieux!»
Il fallait bien le reconnaître, en fait d'instruments, rien ne
manquait.. Quant aux outils et aux engins, j'aperçus, épars sur
le sable, échelles, cordes, pics, pioches, etc.
Cependant il y avait encore la question des vivres à élucider.
«Et les provisions? dis-je,
--Voyons les provisions,» répondit mon oncle.
Les caisses qui les contenaient étaient alignées sur la grève
dans un parfait état de conservation; la mer les avait respectées
pour la plupart, et somme toute, en biscuits, viande salée,
genièvre et poissons secs, on pouvait compter encore sur quatre
mois de vivres.
«Quatre mois! s'écria le professeur; nous avons le temps d'aller
et de revenir, et avec ce qui restera je veux donner un grand
dîner à tous mes collègues du Johannaeum!»
J'aurais dû être fait, depuis longtemps, au tempérament de mon
oncle, et pourtant cet homme-là m'étonnait toujours.
«Maintenant, dit-il, nous allons refaire notre provision d'eau
avec la pluie que l'orage a versée dans tous ces bassins de
granit; par conséquent, nous n'avons pas à craindre d'être pris
par la soif. Quant au radeau, je vais recommander à Hans de le
réparer de son mieux, quoiqu'il ne doive plus nous servir,
j'imagine!
--Comment cela? m'écriai-je.
--Une idée à moi, mon garçon! Je crois que nous ne sortirons pas
par où nous sommes entrés.»
Je regardai le professeur avec une certaine défiance; je me
demandai s'il n'était pas devenu fou. Et cependant «il ne savait
pas si bien dire.»
«Allons déjeuner,» reprit-il.
Je le suivis sur un cap élevé, après qu'il eut donné ses
instructions au chasseur. Là, de la viande sèche, du biscuit et
du thé composèrent un repas excellent, et, je dois l'avouer, un
des meilleurs que j'eusse fait de ma vie. Le besoin, le grand
air, le calme après les agitations, tout contribuait à me mettre
en appétit.
Pendant le déjeuner, je posai à mon oncle la question de savoir
où nous étions en ce moment.
«Cela, dis-je, me parait difficile à calculer.
--A calculer exactement, oui, répondit-il; c'est même impossible,
puisque, pendant ces trois jours de tempête, je n'ai pu tenir
note de la vitesse et de la direction du radeau; mais cependant
nous pouvons relever notre situation à l'estime.
--En effet, la dernière observation a été faite à l'îlot du
geyser...
--A l'îlot Axel, mon garçon. Ne décline pas cet honneur d'avoir
baptisé de ton nom la première île découverte au centre du massif
terrestre.
--Soit! A l'îlot Axel, nous avions franchi environ deux cent
soixante-dix lieues de mer et nous nous trouvions à plus de six
cents lieues de l'Islande.
--Bien! partons de ce point alors et comptons quatre jours
d'orage, pendant lesquels notre vitesse n'a pas dû être
inférieure à quatre-vingts lieues par vingt-quatre heures.
--Je le crois. Ce serait donc trois cents lieues à ajouter.
--Oui, et la mer Lidenbrock aurait à peu près six cents lieues
d'un rivage à l'autre! Sais-tu bien, Axel, qu'elle peut lutter
de grandeur avec la Méditerranée?
--Oui, surtout si nous ne l'avons traversée que dans sa largeur!
--Ce qui est fort possible!
--Et, chose curieuse, ajoutai-je, si nos calculs sont exacts,
nous avons maintenant cette Méditerranée sur notre tête.
--Vraiment!
--Vraiment, car nous sommes à neuf cents lieues de Reykjawik!
--Voilà un joli bout de chemin, mon garçon; mais, que nous soyons
plutôt sous la Méditerranée que sous la Turquie ou sous
l'Atlantique, cela ne peut s'affirmer que si notre direction n'a
pas dévié.
--Non, le vent paraissait constant; je pense donc que ce rivage
doit être situé au sud-est de Port-Graüben.
--Bon, il est facile de s'en assurer en consultant la boussole.
Allons consulter la boussole!»
Le professeur se dirigea vers le rocher sur lequel Hans avait
déposé les instrumente. Il était gai, allègre, il se frottait
les mains, il prenait des poses! Un vrai jeune homme! Je le
suivis, assez curieux de savoir si je ne me trompais pas dans mon
estime.
Arrivé au rocher, mon oncle prit le compas, le posa
horizontalement et observa l'aiguilla, qui, après avoir oscillé,
s'arrêta dans une position fixe sous l'influence magnétique.
Mon oncle regarda, puis il se frotta les yeux et regarda de
nouveau. Enfin il se retourna de mon côté, stupéfait.
«Qu'y a-t-il?» demandai-je.
Il me fit signe d'examiner l'instrument. Une exclamation de
surprise m'échappa. La fleur de l'aiguille marquait le nord là
où nous supposions le midi! Elle se tournait vers la grève au
lieu de montrer la pleine mer!
Je remuai la boussole, je l'examinai; elle était en parfait état.
Quelque position que l'on fît prendre à l'aiguille; celle-ci
reprenait obstinément cette direction inattendue.
Ainsi donc, il ne fallait plus en douter, pendant la tempête une
saute de vent s'était produite dont nous ne nous étions pas
aperçus et avait ramené le radeau vers les rivages que mon oncle
croyait laisser derrière lui.
XXXVII
Il me serait impossible de peindre la succession des sentiments
qui agitèrent le professeur Lidenbrock, la stupéfaction,
l'incrédulité et enfin la colère. Jamais je ne vis homme si
décontenancé d'abord, si irrité ensuite. Les fatigues de la
traversée, les dangers courus, tout était à recommencer! Nous
avions reculé au lieu de marcher en avant!
Mais mon oncle reprit rapidement le dessus.
«Ah! la fatalité me joue de pareils tours! s'écria-t-il; les
éléments conspirent contre moi! l'air, le feu et l'eau combinent
leurs efforts pour s'opposer à mon passage! Eh bien! l'on saura
ce que peut ma volonté. Je ne céderai pas, je ne reculerai pas
d'une ligne, et nous verrons qui l'emportera de l'homme ou de la
nature!»
Debout sur le rocher, irrité, menaçant, Otto Lidenbrock, pareil
au farouche Ajax, semblait défier les dieux. Mais je jugeai à
propos d'intervenir et de mettre un frein à cette fougue
insensée.
«Ecoutez-moi, lui dis-je d'un ton ferme. Il y a une limite à
toute ambition ici-bas; il ne faut pas lutter contre
l'impossible; nous sommes mal équipés pour un voyage sur mer;
cinq cents lieues ne se font pas sur un mauvais assemblage de
poutres avec une couverture pour voile, un bâton en guise de mât,
et contre les vents déchaînés. Nous ne pouvons gouverner, nous
sommes le jouet des tempêtes, et c'est agir en fous que de tenter
une seconde fois cette impossible traversée!»
De ces raisons toutes irréfutables je pus dérouler la série
pendant dix minutes sans être interrompu, mais cela vint
uniquement de l'inattention du professeur, qui n'entendit pas un
mot de mon argumentation.
«Au radeau! s'écria-t-il.
Telle fut sa réponse. J'eus beau faire, supplier, m'emporter: je
me heurtai à une volonté plus dure que le granit.
Hans achevait en ce moment de réparer le radeau. On eût dit que
cet être bizarre devinait les projets de mon oncle. Avec
quelques morceaux de surtarbrandur il avait consolidé
l'embarcation. Une voile s'y élevait déjà et le vent jouait dans
ses plis flottants.
Le professeur dit quelques mots au guide, et aussitôt celui-ci
d'embarquer les bagages et de tout disposer pour le départ.
L'atmosphère était assez pure et le vent du nord-ouest tenait
bon.
Que pouvais-je faire? Résister seul contre deux? Impossible.
Si encore Hans se fût joint à moi. Mais non! Il semblait que
l'Islandais eût mis de côté toute volonté personnelle et fait
voeu d'abnégation. Je ne pouvais rien obtenir d'un serviteur
aussi inféodé à son maître. Il fallait marcher en avant.
J'allais donc prendre sur le radeau ma place accoutumée, quand
mon oncle m'arrêta de la main.
«Nous ne partirons que demain, dit-il.»
Je fis le geste d'un homme résigné à tout.
«Je ne dois rien négliger, reprit-il, et puisque la fatalité m'a
poussé sur cette partie de la côte, je ne la quitterai pas sans
l'avoir reconnue.»
Cette remarque sera comprise quand on saura que nous étions
revenus au rivage du nord, mais non pas à l'endroit même de notre
premier départ. Port-Graüben devait être situé plus à l'ouest.
Rien de plus raisonnable dès lors que d'examiner avec soin les
environs de ce nouvel atterrissage.
«Allons à la découverte!» dis-je.
Et, laissant Hans à ses occupations, nous voilà partis. L'espace
compris entre les relais de la mer et le pied des contre-forts
était fort large; on pouvait marcher une demi-heure avant
d'arriver à la paroi de rochers. Nos pieds écrasaient
d'innombrables coquillages de toutes formes et de toutes
grandeurs, où vécurent les animaux des premières époques.
J'apercevais aussi d'énormes carapaces; dont le diamètre
dépassait souvent quinze pieds. Elles avaient appartenu à ces
gigantesques glyptodons de la période pliocène dont la tortue
moderne n'ont plus qu'une petite réduction. En outre le sol
était semé d'une grande quantité de débris pierreux, sortes de
galets arrondis par la lame et rangés en lignes successives. Je
fus donc conduit à faire cette remarque, que la mer devait
autrefois occuper cet espace. Sur les rocs épars et maintenant
hors de ses atteintes, les flots avaient laissé des traces
évidentes de leur passage.
Ceci pouvait expliquer jusqu'à un certain point l'existence de
cet océan, à quarante lieues au-dessous de la surface du globe.
Mais, suivant moi, cette masse d'eau devait se perdre peu à peu
dans les entrailles de la terre, et elle provenait évidemment des
eaux de l'Océan, qui se firent jour à travers quelque fissure.
Cependant il fallait admettre que cette fissure était
actuellement bouchée, car toute cette caverne, ou mieux, cet
immense réservoir, se fût rempli dans un temps assez court.
Peut-être même cette eau, ayant eu à lutter contre des feux
souterrains, s'était vaporisée en partie. De là l'explication
des nuages suspendus sur notre tête et le dégagement de cette
électricité qui créait des tempêtes à l'intérieur du massif
terrestre.
Cette théorie des phénomènes dont nous avions été témoins me
paraissait satisfaisante; car, pour grandes que soient les
merveilles de la nature, elles sont toujours explicables par des
raisons physiques.
Nous marchions donc sur une sorte de terrain sédimentaire formé
par les eaux, comme tous les terrains de cette période, si
largement distribués à la surface du globe. Le professeur
examinait attentivement chaque interstice de roche. Qu'une
ouverture quelconque existât, et il devenait important pour lui
d'en faire sonder la profondeur.
Pendant un mille, nous avions côtoyé les rivages de la mer
Lidenbrock, quand le sol changea subitement d'aspect. Il
paraissait bouleversé, convulsionné par un exhaussement violent
des couches inférieures. En maint endroit, des enfoncements ou
des soulèvements attestaient une dislocation puissante du massif
terrestre.
Nous avancions difficilement sur ces cassures de granit,
mélangées de silex, de quartz et de dépôts alluvionnaires,
lorsqu'un champ, plus qu'un champ, une plaine d'ossements apparut
à nos regards. On eût dit un cimetière immense, où les
générations de vingt siècles confondaient leur éternelle
poussière. De hautes extumescences de débris s'étageaient au
loin. Elles ondulaient jusqu'aux limites de l'horizon et s'y
perdaient dans une brume fondante. Là, sur trois milles carrés.
peut-être; s'accumulait toute la vie de l'histoire animale, à
peine écrite dans les terrains trop récents du monde habité.
Cependant une impatiente curiosité nous entraînait. Nos pieds
écrasaient avec un bruit sec les restes de ces animaux
antéhistoriques, et ces fossiles dont les Muséums des grandes
cités se disputent les rares et intéressants débris. L'existence
de mille Cuvier n'aurait pas suffi a recomposer les squelettes
des êtres organiques couchés dans ce magnifique ossuaire.
J'étais stupéfait. Mon oncle avait levé ses grands bras vers
l'épaisse voûte qui nous servait de ciel. Sa bouche ouverte
démesurément, ses yeux fulgurants sous la lentille de ses
lunettes, sa tête remuant de haut en bas, de gauche à droite,
toute sa posture enfin dénotait un étonnement sans borne. Il se
trouvait devant une inappréciable collection de Leptotherium, de
Mericotherium, de Mastodontes, de Protopithèques, de
Ptérodactyles, de tous les monstres antédiluviens entassés là
pour sa satisfaction personnelle. Qu'on se figure un bibliomane
passionné transporté tout à coup dans cette fameuse bibliothèque
d'Alexandrie brûlée par Omar et qu'un miracle aurait fait
renaître de ses cendres! Tel était mon oncle le professeur
Lidenbrock.
Mais ce fut un bien autre émerveillement, quand, courant a
travers cette poussière volcanique, il saisit un crâne dénudé, et
s'écria d'une voix frémissante:
«Axel! Axel! une tête humaine!
--Une tête humaine! mon oncle, répondis-je, non moins stupéfait.
--Oui, mon neveu! Ah! M. Milne-Edwards! Ah! M, de
Quatrefages! que n'êtes-vous là où je suis, moi, Otto
Lidenbrock!»
XXXVIII
Pour comprendre cette évocation faite par mon oncle à ces
illustres savants français, il faut savoir qu'un fait d'une haute
importance en paléontologie s'était produit quelque temps avant
notre départ.
Le 28 mars 1863, des terrassiers fouillant sous la direction de
M. Boucher de Perthes les carrières de Moulin-Quignon, près
Abbeville, dans le département de la Somme, en France, trouvèrent
une mâchoire humaine à quatorze pieds au-dessous de la superficie
du sol. C'était le premier fossile de cette espèce ramené à la
lumière du grand jour. Près de lui se rencontrèrent des haches
de pierre et des silex taillés, colorés et revêtus par le temps
d'une patine uniforme.
Le bruit de cette découverte fut grand, non seulement en France,
mais en Angleterre et en Allemagne. Plusieurs savants de
l'Institut français, entre autres MM. Milne-Edwards et de
Quatrefages, prirent l'affaire à coeur, démontrèrent
l'incontestable authenticité de l'ossement en question, et se
firent les plus ardents défenseurs de ce «procès de la mâchoire»,
suivant l'expression anglaise.
Aux géologues du Royaume-Uni qui tinrent le fait pour certain,
MM. Falconer, Busk, Carpenter, etc., se joignirent des savants de
l'Allemagne, et parmi eux, au premier rang, le plus fougueux, le
plus enthousiaste, mon oncle Lidenbrock.
L'authenticité d'un fossile humain de l'époque quaternaire
semblait donc incontestablement démontrée et admise.
Ce système, il est vrai, avait eu un adversaire acharné dans
M. Élie de Beaumont. Ce savant de si haute autorité soutenait
que le terrain de Moulin-Quignon n'appartenait pas au «diluvium»,
mais à une couche moins ancienne, et, d'accord en cela avec
Cuvier, il n'admettait pas que l'espèce humaine eût été
contemporaine des animaux de l'époque quaternaire. Mon oncle
Lidenbrock, de concert avec la grande majorité des géologues,
avait tenu bon, disputé, discuté, et M. Élie de Beaumont était
resté à peu près seul de son parti.
Nous connaissions tous ces détails de l'affaire, mais nous
ignorions que, depuis notre départ, la question avait fait des
progrès nouveaux. D'autres mâchoires identiques, quoique
appartenant à des individus de types divers et de nations
différentes, furent trouvées dans les terres meubles et grises de
certaines grottes, en France, en Suisse, en Belgique, ainsi que
des armes, des ustensiles, des outils, des ossements d'enfants,
d'adolescents, d'hommes, de vieillards. L'existence de l'homme
quaternaire s'affirmait donc chaque jour davantage.
Et ce n'était pas tout. Des débris nouveaux exhumés du terrain
tertiaire pliocène avaient permis à des savants plus audacieux
encore d'assigner une haute antiquité à la race humaine. Ces
débris, il est vrai, n'étaient point des ossements de l'homme,
mais seulement des objets de son industrie, des tibias, des
fémurs d'animaux fossiles, striés régulièrement, sculptés pour
ainsi dire, et qui portaient la marque d'un travail humain.
Ainsi, d'un bond, l'homme remontait l'échelle des temps d'un
grand nombre de siècles; il précédait le Mastodonde; il devenait
le contemporain de «l'Elephas meridionalis»; il avait cent mille
ans d'existence, puisque c'est la date assignée par les géologues
les plus renommés à la formation du terrain pliocène!
Tel était alors l'état de la science paléontologique, et ce que
nous en connaissions suffisait à expliquer notre attitude devant
cet ossuaire de la mer Lidenbrock. On comprendra donc les
stupéfactions et les joies de mon oncle, surtout quand, vingt pas
plus loin, il se trouva en présence, on peut dire face à face,
avec un des spécimens de l'homme quaternaire.
C'était un corps humain absolument reconnaissable. Un sol d'une
nature particulière, comme celui du cimetière Saint-Michel, à
Bordeaux, l'avait-il ainsi conservé pendant des siècles? je ne
saurais le dire. Mais ça cadavre, la peau tendue et parcheminée,
les membres encore moelleux,--à la vue du moins,--les dents
intactes, la chevelure abondante, les ongles des doigts et des
orteils d'une grandeur effrayante, se montrait à nos yeux tel
qu'il avait vécu.
J'étais muet devant cette apparition d'un autre âge. Mon oncle,
si loquace, si impétueusement discoureur d'habitude, se taisait
aussi. Nous avions soulevé ce corps. Nous l'avions redressé.
Il nous regardait avec ses orbites caves. Nous palpions son
torse sonore.
Après quelques instants de silence, l'oncle fut vaincu par le
professeur. Otto Lidenbrock, emporté par son tempérament, oublia
les circonstances de notre voyage, le milieu où nous étions,
l'immense caverne qui nous contenait. Sans doute il se crut au
Johannaeum, professant devant ses élèves, car il prit un ton
doctoral, et s'adressant à un auditoire imaginaire:
«Messieurs, dit-il, j'ai l'honneur de vous présenter un homme de
l'époque quaternaire. De grands savants ont nié son existence,
d'autres non moins grands l'ont affirmée. Les saint Thomas de la
paléontologie, s'ils étaient là, le toucheraient du doigt, et
seraient bien forcés de reconnaître leur erreur. Je sais bien
que la science doit se mettre en garde contre les découvertes de
ce genre! Je n'ignore pas quelle exploitation des hommes
fossiles ont faite les Barnum et autres charlatans de même
farine. Je connais l'histoire de la rotule d'Ajax, du prétendu
corps d'Oreste retrouvé par les Spartiates, et du corps
d'Astérius, long de dix coudées, dont parle Pausanias. J'ai lu
les rapports sur le squelette de Trapani découvert au XIVe
siècle, et dans lequel on voulait reconnaître Polyphème, et
l'histoire du géant déterré pendant le XVIe siècle aux environs
de Palerme. Vous n'ignorez pas plus que moi, Messieurs,
l'analyse faite auprès de Lucerne, en 1577, de ces grands
ossements que le célèbre médecin Félix Plater déclarait
appartenir à un géant de dix-neuf pieds! J'ai dévoré les traités
de Cassanion, et tous ces mémoires, brochures, discours et
contre-discours publiés à propos du squelette du roi des Cimbres,
Teutobochus, l'envahisseur de la Gaule, exhumé d'une sablonnière
du Dauphiné en 1613! Au XVIIIe siècle, j'aurais combattu avec
Pierre Campet l'existence des préadamites de Scheuchzer! J'ai eu
entre les mains l'écrit nommé -Gigans-..»
Ici reparut l'infirmité naturelle de mon oncle, qui en public ne
pouvait pas prononcer les mots difficiles.
«L'écrit nommé -Gigans-...» reprit-il.
Il ne pouvait aller plus loin.
«-Gigantéo-...»
Impossible! Le mot malencontreux ne voulait pas sortir! On
aurait bien ri au Johannaeum!
«-Gigantostéologie-,» acheva de dire le professeur Lidenbrock
entre deux jurons.
Puis, continuant de plus belle, et s'animant:
«Oui, Messieurs, je sais toutes ces choses! Je sais aussi que
Cuvier et Blumenbach ont reconnu dans ces ossements de simples os
de Mammouth et autres animaux de l'époque quaternaire. Mais ici
le doute seul serait une injure à la science! Le cadavre est là!
Vous pouvez le voir, le toucher! Ce n'est pas un squelette,
c'est un corps intact, conservé dans un but uniquement
anthropologique!»
Je voulus bien ne pas contredire cette assertion.
«Si je pouvais le laver dans une solution d'acide sulfurique, dit
encore mon oncle, j'en ferais disparaître toutes les parties
terreuses et ces coquillages resplendissants qui sont incrustés
en lui. Mais le précieux dissolvant me manque. Cependant, tel
il est, tel ce corps nous racontera sa propre histoire.»
Ici, le professeur prit le cadavre fossile et le manoeuvra avec
la dextérité d'un montreur de curiosités.
«Vous le voyez, reprit-il, il n'a pas six pieds de long, et nous
sommes loin des prétendus géants. Quant à la race à laquelle il
appartient, elle est incontestablement caucasique. C'est la race
blanche, c'est la nôtre! Le crâne de ce fossile est
régulièrement ovoïde, sans développement des pommettes, sans
projection de la mâchoire. Il ne présente aucun caractère de ce
prognathisme qui modifie l'angle facial[1]. Mesurez cet angle,
il est presque de quatre-vingt-dix degrés. Mais j'irai plus loin
encore dans le chemin des déductions, et j'oserai dire que cet
échantillon humain appartient à la famille japétique, répandue
depuis les Indes jusqu'aux limites de l'Europe occidentale. Ne
souriez pas, Messieurs!»
1. L'angle facial est formé par deux plans, l'un plus ou moins
vertical qui est tangent au front et aux incisives, l'autre
horizontal, qui passe par l'ouverture des conduits auditifs et
l'épine nasale inférieure. On appelle prognathisme, en langue
anthropologique, cette projection de la mâchoire qui modifie
l'angle facial.
Personne ne souriait, mais le professeur avait une telle habitude
de voir les visages s'épanouir pendant ses savantes
dissertations!
«Oui, reprit-il avec une animation nouvelle, c'est là un homme
fossile, et contemporain des Mastodontes dont les ossements
emplissent cet amphithéâtre. Mais de vous dire par quelle route
il est arrivé là, comment ces couches où il était enfoui ont
glissé, jusque dans cette énorme cavité du globe, c'est ce que je
ne me permettrai pas. Sans doute, à l'époque quaternaire, des
troubles considérables se manifestaient encore dans l'écorce
terrestre: le refroidissement continu du globe produisait des
cassures, des fentes, des failles, où dévalait vraisemblablement
une partie du terrain supérieur. Je ne me prononce pas, mais
enfin l'homme est là, entouré des ouvrages de sa main, de ces
haches, de ces silex taillés qui ont constitué l'âge de pierre,
et à moins qu'il n'y soit venu comme moi en touriste, en pionnier
de la science, je ne puis mettre en doute l'authenticité de son
antique origine.»
Le professeur se tut, et j'éclatai en applaudissements unanimes.
D'ailleurs mon oncle avait raison, et de plus savants que son
neveu eussent été fort empêchés de le combattre.
Autre indice. Ce corps fossilisé n'était pas le seul de
l'immense ossuaire. D'autres corps se rencontraient à chaque pas
que nous faisions dans cette poussière, et mon oncle pouvait
choisir le plus merveilleux de ces échantillons pour convaincre
les incrédules.
En vérité, c'était un étonnant spectacle que celui de ces
générations d'hommes et d'animaux confondus dans ce cimetière.
Mais une question grave se présentait, que nous n'osions
résoudre. Ces êtres animés avaient-ils glissé par une convulsion
du sol vers les rivages de la mer Lidenbrock, alors qu'ils
étaient déjà réduits en poussière? Ou plutôt vécurent-ils ici,
dans ce monde souterrain, sous ce ciel factice, naissant et
mourant comme les habitants de la terre? Jusqu'ici, les monstres
marins, les poissons seuls, nous étaient apparus vivants!
Quelque homme de l'abîme errait-il encore sur ces grèves
désertes?
XXXIX
Pendant une demi-heure encore, nos pieds foulèrent ces couches
d'ossements. Nous allions en avant, poussés par une ardente
curiosité. Quelles autres merveilles renfermait cette caverne,
quels trésors pour la science? Mon regard s'attendait à toutes
les surprises, mon imagination à tous les étonnements.
Les rivages de la mer avaient depuis longtemps disparu derrière
les collines de l'ossuaire. L'imprudent professeur, s'inquiétant
peu de d'égarer, m'entraînait au loin. Nous avancions
silencieusement, baignés dans les ondes électriques. Par un
phénomène que je ne puis expliquer, et grâce à sa diffusion,
complète alors, la lumière éclairait uniformément les diverses
faces des objets. Son foyer n'existait plus en un point
déterminé de l'espace et elle ne produisait aucun effet d'ombre.
On aurait pu se croire en plein midi et on plein été, au milieu
des régions équatoriales, sous les rayons verticaux du soleil.
Toute vapeur avait disparu. Les rochers, les montagnes
lointaines, quelques masses confuses de forêts éloignées,
prenaient un étrange aspect sous l'égale distribution du fluide
lumineux. Nous ressemblions à ce fantastique personnage
d'Hoffmann qui a perdu son ombre.
Après une marche d'un mille, apparut la lisière d'une forêt
immense, mais non plus un de ces bois de champignons qui
avoisinaient Port-Graüben.
C'était la végétation de l'époque tertiaire dans toute sa
magnificence. De grands palmiers, d'espèces aujourd'hui
disparues, de superbes palmacites, des pins, des ifs, des cyprès,
des thuyas, représentaient la famille des conifères, et se
reliaient entre eux par un réseau de lianes inextricables. Un
tapis de mousses et d'hépathiques revêtait moelleusement le sol.
Quelques ruisseaux murmuraient sous ces ombrages, peu dignes de
ce nom, puisqu'ils ne produiraient pas d'ombre. Sur leurs bords
croissaient des fougères arborescentes semblables à celles des
serres chaudes du globe habité. Seulement, la couleur manquait à
ces arbres, à ces arbustes, à ces plantes, privés de la
vivifiante chaleur du soleil. Tout se confondait dans une teinte
uniforme, brunâtre et comme passée. Les feuilles étaient
dépourvues de leur verdeur, et les fleurs elles-mêmes, si
nombreuses à cette époque tertiaire qui les vit naître, alors
sans couleurs et sans parfums, semblaient faites d'un papier
décoloré sous l'action de l'atmosphère.
Mon oncle Lidenbrock s'aventura sous ces gigantesques taillis.
Je le suivis, non sans une certaine appréhension. Puisque la
nature avait fait là les frais d'une alimentation végétale,
pourquoi les redoutables mammifères ne s'y rencontreraient-ils
pas? J'apercevais dans ces larges clairières que laissaient les
arbres abattus et rongés par le temps, des légumineuses, des
acérines, des rubiacées, et mille arbrisseaux comestibles, chers
aux ruminants de toutes les périodes. Puis apparaissaient,
confondus et entremêlés, les arbres des contrées si différentes
de la surface du globe, le chêne croissant près du palmier,
l'eucalyptus australien s'appuyant au sapin de la Norwége, le
bouleau du Nord confondant ses branches avec les branches du
kauris zélandais. C'était à confondre la raison des
classificateurs les plus ingénieux de la botanique terrestre.
Soudain je m'arrêtai. De la main, je retins mon oncle.
La lumière diffuse permettait d'apercevoir les moindres objets
dans la profondeur des taillis. J'avais cru voir... non?
réellement, de mes yeux, je voyais des formes immenses s'agiter
sous les arbres! En effet, c'étaient des animaux gigantesques,
tout un troupeau de Mastodontes, non plus fossiles, mais vivants,
et semblables à ceux dont les restes furent découverts en 1801
dans les marais de l'Ohio! J'apercevais ces grands éléphants
dont les trompes grouillaient sous les arbres comme une légion de
serpents. J'entendais le bruit de leurs longues défenses dont
l'ivoire taraudait les vieux troncs. Les branches craquaient, et
les feuilles arrachées par masses considérables s'engouffraient
dans la vaste gueule de ces monstres.
Ce rêve, où j'avais vu renaître tout ce monde des temps
antéhistoriques, des époques ternaire et quaternaire, se
réalisait donc enfin! Et nous étions là, seuls, dans les
entrailles du globe, à la merci de ses farouches habitants!
Mon oncle regardait.
«Allons, dit-il tout d'un coup en me saisissant le bras, en
avant, en avant!
--Non! m'écriai-je, non! Nous sommes sans armes! Que
ferions-nous au milieu de ce troupeau de quadrupèdes géants?
Venez, mon oncle, venez! Nulle créature humaine ne peut braver
impunément la colère de ces monstres.
--Nulle créature humaine! répondit mon oncle, en baissant la
voix! Tu te trompes, Axel! Regarde, regarde, là-bas! Il me
semble que j'aperçois un être vivant! un être semblable à nous!
un homme!»
Je regardai, haussant les épaules, et décidé à pousser
l'incrédulité jusqu'à ses dernières limites. Mais, quoique j'en
eus, il fallut bien me rendre à l'évidence.
En effet, à moins d'un quart de mille, appuyé au tronc d'un
kauris énorme, un être humain, un Protée de ces contrées
souterraines, un nouveau fils de Neptune, gardait cet innombrable
troupeau de Mastodontes!
-Immanis pecoris custos, immanior ipse!-
Oui! -immanior ipse!- Ce n'était plus l'être fossile dont nous
avions relevé le cadavre dans l'ossuaire, c'était un géant
capable de commander à ces monstres. Sa taille dépassait douze
pieds. Sa tête grosse comme la tête d'un buffle, disparaissait
dans les broussailles d'une chevelure inculte. On eût dit une
véritable crinière, semblable a celle de l'éléphant des premiers
âges. Il brandissait de la main une branche énorme, digne
houlette de ce berger antédiluvien.
Nous étions restés immobiles, stupéfaits. Mais nous pouvions
être aperçus. Il fallait fuir.
«Venez, venez! m'écriai-je, en entraînant mon oncle, qui pour la
première fois se laissa faire!
Un quart d'heure plus tard, nous étions hors de la vue de ce
redoutable ennemi.
Et maintenant que j'y songe tranquillement, maintenant que le
calme s'est refait dans mon esprit, que des mois se sont écoulés
depuis cette étrange et surnaturelle rencontre, que penser, que
croire? Non! c'est impossible! Nos sens ont été abusés, nos
yeux n'ont pas vu ce qu'ils voyaient! Nulle créature humaine
n'existe dans ce monde subterrestre! Nulle génération d'hommes
n'habite ces cavernes inférieures du globe, sans se soucier des
habitants de sa surface, sans communication avec eux! C'est
insensé, profondément insensé!
J'aime mieux admettre l'existence de quelque animal dont la
structure se rapproche de la structure humaine, de quelque singe
des premières époques géologiques, de quelque Protopithèque, de
quelque Mésopithèque semblable à celui que découvrit M. Lartet
dans le gîte ossifère de Sansan! Mais celui-ci dépassait par sa
taille toutes les mesures données par la paléontologie!
N'importe! Un singe, oui, un singe, si invraisemblable qu'il
soit! Mais un homme, un homme vivant, et avec lui toute une
génération enfouie dans les entrailles de la terre! Jamais!
Cependant nous avions quitté la forêt claire et lumineuse, muets
d'étonnement, accablés sous une stupéfaction qui touchait à
l'abrutissement. Nous courions malgré nous. C'était une vraie
fuite, semblable à ces entraînements effroyables que l'on subit
dans certains cauchemars. Instinctivement, nous revenions vers
la mer Lidenbrock, et je ne sais dans quelles divagations mon
esprit se fût emporté, sans une préoccupation qui me ramena à des
observations plus pratiques.
Bien que je fusse certain de fouler un sol entièrement vierge de
nos pas, j'apercevais souvent des agrégations de rochers dont la
forme rappelait ceux de Port-Graüben. C'était parfois à s'y
méprendre. Des ruisseaux et des cascades tombaient par centaines
des saillies de rocs, je croyais revoir la couche de
surtarbrandur, notre fidèle Hans-bach et la grotte où j'étais
revenu à la vie; puis, quelques pas plus loin, la disposition des
contre-forts, l'apparition d'un ruisseau, le profil surprenant
d'un rocher venaient me rejeter dans le doute.
Le professeur partageait mon indécision; il ne pouvait s'y
reconnaître au milieu de ce panorama uniforme. Je le compris à
quelques mots qui lui échappèrent.
«Évidemment, lui dis-je, nous n'avons pas abordé à notre point de
départ, mais certainement, en contournant le rivage, nous nous
rapprocherons de Port-Graüben.
--Dans ce cas, répondit mon oncle, il est inutile de continuer
cette exploration, et le mieux est de retourner au radeau. Mais
ne te trompes-tu pas, Axel?
--Il est difficile de se prononcer, car tous ces rochers se
ressemblent. Il me semble pourtant reconnaître le promontoire au
pied duquel Hans a construit son embarcation. Nous devons être
près du petit port, si même ce n'est pas ici, ajoutai-je en
examinant une crique que je crus reconnaître.
--Mais non, Axel, nous retrouverions au moins nos propres traces,
et je ne vois rien...
--Mais je vois, moi! m'écriai-je, en m'élançant vers un objet
qui brillait sur le sable.
--Qu'est-ce donc?
--Voilà! répondis-je, et je montrai à mon oncle un poignard que
je venais de ramasser.
--Tiens! dit-il, tu avais donc emporté cette arme avec toi?
--Moi, aucunement, mais vous, je suppose?
--Non pas, que je sache; je n'ai jamais eu cet objet en ma
possession.
--Et moi encore moins, mon oncle.
--Voilà qui est particulier.
--Mais non, c'est bien simple; les Islandais ont souvent des
armes de ce genre, et Hans, à qui celle-ci appartient, l'a perdue
sur cette plage...
--Hans!» fit mon oncle en secouant la tête.
Puis il examina l'arme avec attention.
«Axel, me dit-il d'un ton grave, ce poignard est une arme du
seizième siècle, une véritable dague, de celles que les
gentilshommes portaient à leur ceinture pour donner le coup de
grâce; elle est d'origine espagnole; elle n'appartient ni à toi,
ni à moi, ni au chasseur!
--Oserez-vous dire?...
--Vois, elle ne s'est pas ébréchée ainsi à s'enfoncer dans la
gorge des gens; sa lame est couverte d'une couche de rouille qui
ne date ni d'un jour, ni d'un an, ni d'un siècle!»
Le professeur s'animait, suivant son habitude, en se laissant
emporter par son imagination.
«Axel, reprit-il, nous sommes sur la voie de la grande
découverte! Cette lame est restée abandonnée sur le sable depuis
cent, deux cents, trois cents ans, et s'est ébréchée sur les rocs
de cette mer souterraine!
--Mais elle n'est pas venue seule! m'écriai-je; elle n'a pas été
se tordre d'elle-même! quelqu'un nous a précédés!...
--Oui, un homme.
--Et cet homme?
--Cet homme a gravé son nom avec ce poignard! Cet homme a voulu
encore une fois marquer de sa main la route du centre!
Cherchons, cherchons!»
Et, prodigieusement intéressés, nous voilà longeant la haute
muraille, interrogeant les moindres fissures qui pouvaient se
changer en galerie.
Nous arrivâmes ainsi à un endroit où le rivage se resserrait. La
mer venait presque baigner le pied des contre-forts, laissant un
passage large d'une toise au plus. Entre deux avancées de roc,
on apercevait l'entrée d'un tunnel obscur.
Là, sur une plaque de granit, apparaissaient deux lettres
mystérieuses à demi rongées, les deux initiales du hardi et
fantastique voyageur:
* -D0- * -BC- *
«A. S.! s'écria mon oncle. Arne Saknussemm! Toujours Arne
Saknussemm!»
XL
Depuis le commencement du voyage, j'avais passé par bien des
étonnements; je devais me croire à l'abri des surprises et blasé
sur tout émerveillement. Cependant, à la vue de ces deux lettres
gravées là depuis trois cents ans, je demeurai dans un
ébahissement voisin de la stupidité. Non seulement la signature
du savant alchimiste se lisait sur le roc, mais encore le stylet
qui l'avait tracée était entre mes mains. A moins d'être d'une
insigne mauvaise foi, je ne pouvais plus mettre en doute
l'existence du voyageur et la réalité de son voyage.
Pendant que ces réflexions tourbillonnaient dans ma tête, le
professeur Lidenbrock se laissait aller à un accès un peu
dithyrambique à l'endroit d'Arne Saknussemm.
«Merveilleux génie! s'écriait-il, tu n'as rien oublié de ce qui
pouvait ouvrir à d'autres mortels les routes de l'écorce
terrestre, et tes semblables peuvent retrouver les traces que tes
pieds ont laissées, il y trois siècles, au fond de ces
souterrains obscurs! A d'autres regards que les tiens, tu as
réservé la contemplation de ces merveilles! Ton nom gravé
d'étapes en étapes conduit droit à son but le voyageur assez
audacieux pour te suivre, et, au centre même de notre planète, il
se trouvera encore inscrit de ta propre main. Eh bien! moi
aussi, j'irai signer de mon nom cette dernière page de granit!
Mais que, dès maintenant, ce cap vu par toi près de cette mer
découverte par toi, soit à jamais appelé le cap Saknussemm!»
Voilà ce que j'entendis, ou à peu près, et je me sentis gagné par
l'enthousiasme que respiraient ces paroles. Un feu intérieur se
ranima dans ma poitrine! J'oubliai tout, et les dangers du
voyage, et les périls du retour. Ce qu'un autre avait fait, je
voulais le faire aussi, et rien de ce qui était humain ne me
paraissait impossible!
«En avant, en avant!» m'écriai-je.
Je m'élançais déjà vers la sombre galerie, quand le professeur
m'arrêta, et lui, l'homme des emportements, il me conseilla la
patience et le sang-froid.
«Retournons d'abord vers Hans, dit-il, et ramenons le radeau à
cette place.»
J'obéis à cet ordre, non sans peine, et je me glissai rapidement
au milieu des roches du rivage.
«Savez-vous, mon oncle, dis-je en marchant, que nous avons été
singulièrement servis par les circonstances jusqu'ici!
--Ah! tu trouves, Axel?
--Sans doute, et il n'est pas jusqu'à la tempête qui ne nous ait
remis dans le droit chemin. Béni soit l'orage! Il nous a
ramenés à cette côte d'où le beau temps nous eût éloignés!
Supposez un instant que nous eussions touché de notre proue (la
proue d'un radeau!) les rivages méridionaux de la mer Lidenbrock,
que serions-nous devenus? Le nom de Saknussemm n'aurait pas
apparu à nos yeux, et maintenant nous serions abandonnés sur une
plage sans issue.
--Oui, Axel, il y a quelque chose de providentiel à ce que,
voguant vers le sud, nous soyons précisément revenus au nord et
au cap Saknussemm. Je dois dire que c'est plus qu'étonnant, et
il y a là un fait dont l'explication m'échappe absolument.
--Eh! qu'importe! il n'y a pas à expliquer les faits, mais à en
profiter!
--Sans doute, mon garçon, mais...
--Mais nous allons reprendre la route du nord, passer sous les
contrées septentrionales de l'Europe, la Suède, la Russie, la
Sibérie, que sais-je! au lieu de nous enfoncer sous les déserts
de l'Afrique ou les flots de l'Océan, et je ne veux pas en savoir
davantage!
--Oui, Axel, tu as raison, et tout est pour le mieux, puisque
nous abandonnons cette mer horizontale qui ne pouvait mener à
rien. Nous allons descendre, encore descendre, et toujours
descendre! Sais-tu bien que, pour arriver au centre du globe, il
n'y a plus que quinze cents lieues à franchir!
--Bah! m'écriai-je, ce n'est vraiment pas la peine d'en parler!
En route! en route!»
Ces discours insensés duraient encore quand nous rejoignîmes le
chasseur. Tout était préparé pour un départ immédiat; pas un
colis qui ne fût embarqué; nous prîmes place sur le radeau, et la
voile hissée, Hans se dirigea en suivant la côte vers le cap
Saknussemm.
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